Voir ci-après, p. 345 et suiv
230 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 171]
Montan, de Priscille et de Maximille, quand un ardent Asiate, confesseur de la foi, Épigone, dit Praxéas, qui connaissait les sectaires mieux que les anciens de Rome, dévoila les faiblesses des prétendue prophètes, et montra au pape qu'il ne pouvait approuver ces rêveries sans démentir ses prédécesseurs, qui les avaient condamnées1.
Le débat se compliquait de la question de la pénitence et de la réconciliation. Les évêques réclamaient le droit d'absoudre et en usaient avec une largeur qui scandalisait les puritains. Les illuminés prétendaient qu'eux seuls pouvaient remettre l'âme en grâce avec Dieu, et ils se montraient fort sévères. Tout péché mortel (homicide, idolâtrie, blasphème, adultère, fornication) fermait, selon eux, la voie au repentir. Si ces principes outrés fussent restés confinés dans les cantons perdus de la Gatacécaumène, le mal oût été peu de chose. Malheureusement, la petite *ecte de Phrygie servit de noyau à un parti considérable, qui offrit des dangers réels, puisqu'il fut capable d'arracher à l'Église orthodoxe son plus illustre apologiste, Tertullien. Ce parti, qui rêvait une
^. Tertullien, %n Prax., \ ; Philosopha IX, 7. Pour l'identité d'Épigone et de Praxéas, voir de Rossi, Bull., 4866, p. 67 et suiv., 82. Le Prœdestinatus, ch. xxvi, parle d'un écrit de Soter contre les montanistes, ce qui n'est pas impossible; plus loin, le Prœdestinatus confond Soter et Zéphyrin.
[An 171] MARC-AURÈLE. 231
Église immaculée et n'arrivait qu'à un étroit conciliabule, réussit, malgré ses exagérations, ou plutôt à cause de ses exagérations mêmes, à recruter dans l'Eglise universelle tous les austères, tous les excessifs. Il était si bien dans la logique du christianisme! Nous avons déjà vu la même chose arriver pour les encratites et pour Tatien. Avec ses abstinences contre nature, sa mésestime du mariage1, sa condamnation des secondes noces*, le montanisme n'était autre chose qu'un millénarisme conséquent, et le millénarisme, c'était le christianisme lui-même. « Qu'ont à démêler, dit Tertullien, des soucis de nourrissons avec le jugement dernier? Il fera beau voir des seins flottants,, des nausées d'accouchée, des mioches qui braillent se mêler à l'apparition du juge et aux sons de la trompette*. Oh ! les bonnes sages femmes que les bourreaux de l'Antéchrist ! » Les exaltés se racontaient que, pendant quarante jours, on avait vu chaque matin, suspendue au ciel, en Judée, une ville qui s'évanouissait quand on approchait d'elle. Ils invoquaient, pour prouver la réalité de cette vision, le témoignage des païens, et chacun
4. Tertullien, Ad uxorem, I, 5; De exhort. cast., 40, 14, k%\Âdv. Prax., 40.
2. Voir Tertullien, surtout De monogamia. 3 Tertullien, De monog., 46.
232 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 171 J
supputait les délices qu'il goûterait dans ce séjour céleste, en compensation des sacrifices qu'il avait faits ici-bas1.
L'Afrique, surtout, par son ardeur et sa rudesse*, devait donner dans ce piège. Montanistes, novatianistes, donatistes, circoncellions sont les noms divers sous lesquels se produisit l'esprit d'indiscipline, l'ardeur malsaine du martyre, l'aversion pour l'épiscopat, les rêveries millénaires, qui eurent toujours leur terre classique chez les races berbères. Ces rigoristes, qui se révoltaient d'être appelés une secte, mais qui, dans chaque Eglise, se donnaient comme l'élite, comme les seuls chrétiens dignes de ce nom, ces puritains implacables pour ceux qui voulaient faire pénitence, devaient être le pire fléau du christianisme. Tertullien traitera l'Église générale de caverne d'adultères et de prostituées *. Les évêques, n'ayant ni le don de prophétie ni celui des miracles, seront, aux yeux des enthousiastes, inférieurs aux pneumatiques. C'est par ceux-ci, et non par la hiérarchie officielle, que se font la transmission des grâces sacra-
1 . In compensationem eorum quœ in seculo vel despeximus vel amisimus. Tert., Adv. Marc.,111, 24.
2. Se rappeler Tertullien, surtout De fuga, 3; De anima, 9; De jej., 9; les Actes de sainte Perpétue; Commodien.