‹ Marc-Aurèle et la fin du monde antiqueChapitre 236 sur 436 · tbid · texte numérisé non relu

tbid

350 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 178]

penses et les peines futures paraissent à Gelse des parties intégrantes d'une doctrine d'État *, Il faut se rappeler que la possibilité de la magie était alors presque un dogme. On était épicurien, athée, impie, on courait risque de la vie, si on se permettait de la nier 2. Toutes les sectes, les épicuriens exceptés, en enseignaient la réalité3. Gelse y croit sérieusement. Sa raison lui montre la fausseté des croyances surnaturelles généralement admises; mais l'insuffisance de son éducation scientifique et ses préjugés politiques l'empêchent d'être conséquent ; il maintient, au moins en principe, des croyances tout aussi peu rationnelles que celles qu'il combat. La faible connaissance que Ton avait alors des lois de la nature rendait possibles toutes les crédulités. Tacite est sûrement un esprit éclairé, et pourtant il n'ose repousser nettement les prodiges les plus puérils4. Les apparitions

4. Dans Orig., VII, 62, 68-70; VIIÏ, 2, 44, 42, 43, 44, 45, 24, 28, 33, 35, 45, 48, 53, 55, 58, 60, 62, 63. Cf. Minucius Félix, Oclavius, ch. vu.

2. Lucien, Alexandre, 25; Philopseudès, 4 0 ; Apulée, Apologie, tout entière.

3. Lucien, Philopseudès, 6, 7 el suiv. ; Vitarum auctio, 2. Plus tard, le christianisme poursuivit la magie, non comme vaine, mais comme impliquant un commerce illicite entre l'homme et les démons. Cf. Pau), Sent., V, xxm, 9, 44, 42.

4. Tacite, Hist., II, 50. Comparez la mention des présages dans Suétone, Dion Cassius, Hérodien et les biographes de l'Histoire Auguste.

[An 178] MARC-ACRÈLE. 35S

des temples, les songes divins étaient tenus pour des choses notoires. Elien va bientôt écrire ses livres pour démontrer, par de prétendus faits, que ceux qui nient les manifestations miraculeuses des dieux « sont plus déraisonnables que des enfants », que ceux qui croient aux dieux s'en trouvent bien, tandis que les plus atroces aventures arrivent aux incrédules, aux blasphémateurs1.

Ce que Gelse est éminemment, c'est un sujet dévoué de l'empereur, un patriote. On le suppose Romain ou Italien ; il est certain que Lucien, tout loyal qu'il est, n'a pas une sympathie aussi prononcée pour l'empire. Le raisonnement fondamental de Gelse est celui-ci : La religion romaine a été un phénomène concomitant de la grandeur romaine ; donc elle est vraie. Gomme les gnostiques, Celse croit que chaque nation a ses dieux qui la protègent tant qu'elle les adore ainsi qu'ils veulent être adorés. Abandonner ses dieux est, pour une nation, l'équivalent d'un suicide. Gelse est ainsi l'inverse en tout d'un Tatien, ennemi acharné de l'hellénisme et de la société romaine. Tatien sacrifie entièrement la civilisation hellénique au judaïsme et au christianisme. Gelse attribue tout ce qu'il y a de bon chez les juifs et chez les chrétiens à

4. Fragments sur la Providence et les Apparitions, édit. de Hercher, fragm. 40, 43, 53, 62, 89, 98, 404.

des emprunts faits aux Hellènes. Platon et Épictète sont pour lui les deux pôles de la sagesse. S'il n'a pas connu Marc-Aurèle, il l'a sûrement aimé et admiré. D'un tel point de vue, il ne pouvait envisager le christianisme que comme un mal ; mais il ne s'arrête pas aux calomnies ; il reconnaît que les mœurs des sectaires sont douces et bien réglées1; ce sont les motifs de crédibilité de la secte qu'il veut discuter. Gelse fit à ce sujet une véritable enquête, lut les livres des chrétiens et des juifs, causa avec eux *. Le résultat de ses recherches fut un ouvrage intitulé Discours véritable % qui, naturellement, n'est pas venu jusqu'à nous4, mais qu'il est possible de reconstituer avec les citations et les analyses qu'en a données Origène*.

Il est hors de doute que Gelse a connu mieux qu'aucun autre écrivain païen le christianisme et les livres qui lui servaient de base 6. Origène, malgré sa

Page 1