ÉCOLES D'ALEXANDRIE, D'ÉDESSE
Beaucoup de choses finissaient; d'autres commençaient ; l'école et les livres remplaçaient la tradition. Personne n'a plus la prétention d'avoir vu ni les apôtres ni leurs disciples immédiats. Des raisonnements comme celui que faisait Papias, il y a quarante ans *, ce dédain du livre et cette préférence avouée pour les gens qui savent d'original, ne sont plus de mise. Hégésippe sera le dernier qui aura fait des voyages pour étudier sur place la doctrine des Eglises. Irénée trouve ces inquisitions inutiles2. L'Église est un vaste dépôt de vérité, où il n'y a qu'à puiser. Si Ton excepte les barbares qui ne savent pas écrire, personne n'a plus besoin de consulter la tradition orale.
4 . Voir l'Église chrétienne, p. 4 25 et suiv. 2. Irénée, III, iv, 4, 2.
[An 176] MARC-AURÈLE. 431
On se met donc résolument à écrire ; le docteur, l'écrivain ecclésiastique remplacent le tradition] ste; l'époque créatrice des origines est finie; l'histoire ecclésiastique commence. Nous disons ecclésiastique et non pas cléricale. Le docteur, en effet, à l'époque où nous sommes, est très souvent laïque. Justin, Tatien> Athénagore, la plupart des apologistes ne sont ni évêques ni diacres. Les docteurs de l'école d'Alexandrie ont une place distincte en dehors de la hiérarchie cléricale. L'institution du catéchuménat servit au développement de cette institution. Des postulants, souvent gens instruits, préparés hors de l'Église à l'acceptation du baptême, réclamaient un enseignement à part, plus précis que celui des fidèles. Origène est catéchiste et prédicateur avec la permission de l'évêque de Césarée, sans avoir de rang défini dans le clergé. Saint Jérôme gardera une situation analogue qui, déjà de son temps, est pleine de difficultés. Il était naturel, en effet, que peu à peu l'Église absorbât l'enseignement ecclésiastique et que le docteur devînt membre du clergé, subordonné à l'évêque.
Nous avons vu qu'Alexandrie, par suite des disputes du gnosticisme et peut-être à l'imitation du Musée, eut une école catéchétique de lettres sacrées, distincte de l'Église, et des docteurs ecclésiastiques
432 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179J
pour commenter rationnellement les Écritures1. Cette école, espèce d'université chrétienne, s'apprêtait à devenir le centre du mouvement de toute la théologie. Un jeune Sicilien converti, nommé Pantaenus *, en était le chef et allait porter dans l'enseignement sacré une largeur d'idées qu'aucune chaire chrétienne n'avait connue jusque-là. Tout lui plaisait, les philosophies, les hérésies, les religions les plus étranges. De tout, il faisait son miel, gnostique dans le meilleur sens, mais éloigné des chimères que le gnosticisme impliquait presque toujours. Dès lors se groupaient autour de lui quelques adolescents à la fois lettrés et chrétiens, en particulier le jeune converti Clément, âgé d'environ vingt ans, et Alexandre, futur évêque de Jérusalem, qui eut, dans la première moitié du me siècle, un rôle si considérable. La vocation de Pantaenus était surtout l'enseignement oral ; sa parole avait un charme extrême ; il laissa chez ses disciples, plus célèbres que lui, un sentiment profond. Non moins favorable que Justin à la philosophie, il concevait le christianisme comme le culte de tout ce qui est beau. Heureux génie, brillant, lumineux, bienveillant
4. Eusèbe, V, ch. 40, 11 ; VI, 6, 14, 19; saint Jér., De viris 0g., 36; Épîtres, 83 (Mart., IV, 2e part., col. 656); Glém. d'Alex., Strom.j, I, i, p. 118.
2. Pantaenus pouvait avoir vingt-cinq ans., à l'époque où nous sommes arrivés.
[An 179] MARC-AURÊLE. 433
pour tout, il fut à son heure l'esprit le plus libéral et le plus ouvert que l'Eglise eût possédé jusque-là, et il marqua l'aurore d'un remarquable mouvement intellectuel, supérieur peut-être à tous les essais de rationalisme qui se sont jamais produits au sein du christianisme. Origène, à la date où nous nous arrêtons, n'est pas né encore ; mais son père Léonide nourrit en son cœur cet ardent idéalisme qui fera de lui un martyr et le premier maître du fils dont il baisera la poitrine pendant son sommeil, comme le temple du Saint-Esprit.
L'Orient païen n'inspirait pas toujours aux chrétiens la même antipathie que la Grèce. Le polythéisme égyptien, par exemple, était traité par eux avec moins de sévérité que le polythéisme hellénique. Le poète sibyllin du 11e siècle annonce à Isis et à Sérapis la fin de leur règne avec plus de tristesse que d'insulte. Son imagination est frappée de la conversion d'un prêtre égyptien, qui, à son tour, convertira ses compatriotes. Il parle en termes énigmatiques d'un grand temple élevé au vrai Dieu, qui fera de l'Egypte une sorte de terre sainte et ne sera détruit qu'à la fin des temps l.
L'Orient, de son côté, toujours enclin au syncrétisme, et d'avance sympathique à tout ce qui porte \. Carm. sib., V, 483 et suiv.
434 ORIGINES DU CHRISTIANISME. [An 179]
le caractère de la spéculation désintéressée, rendait au christianisme cette large tolérance. Que l'on compare au patriotisme étroit d'un Gelse, d'un Fronton, l'esprit ouvert d'un penseur tel que Numénius d'Apamée; quelle différence! Sans être précisément chrétien ni juif, Numénius admire Moïse et Philon. Il égale Philon à Platon; il appelle ce dernier un Moïse attique1, il connaît jusqu'aux compositions apocryphes sur Jamnès et Mambré*. A l'étude de Platon et de Pythagore, le philosophe doit, selon lui, unir la connaissance des institutions des brahmanes, des juifs, des mages, des Égyptiens8. Le résultat de l'enquête, on peut en être sûr d'avance, sera que tous ces peuples sont d'accord avec Platon. Gomme Philon allégorise l'Ancien Testament, Numénius explique symboliquement certains faits de la vie de Jésus-Christ4. Il admet que la philosophie «grecque est originaire de l'Orient, et doit la vraie notion de Dieu aux Égyptiens, aux Hébreux*; il proclame cette philosophie
4. Mwuotîç àrrixiÇtov. Porphyre, De antro nymph., 40; Clément d'Alexandrie, Strom., I, ch. xxn,mot répété par un grand nombre do Pères.