‹ Marc-Aurèle et la fin du monde antiqueChapitre 405 sur 436 · De Is. et Os · texte numérisé non relu

De Is. et Os

Une religion fondée, comme celle d'Apollonius de Tyane, sur la croyance au voyage d'un Dieu sur la terre avait des chances particulières de succès. L'humanité cherche l'idéal ; mais elle veut que l'idéal soit une personne ; elle n'aime pas une abstraction. Un homme incarnation de l'idéal, et dont la biographie pût servir de cadre à toutes les aspirations du temps, voilà ce que demandait l'opinion religieuse. L'Évangile d'Apollonius de Tyane n'eut qu'un demisuccès; celui de Jésus réussit complètement. Les besoins d'imagination et de cœur qui travaillaient les populations étaient justement ceux auxquels le christianisme donnait une pleine satisfaction. Les objections que présente la croyance chrétienne à des esprits amenés par la culture rationnelle à l'impossibilité d'admettre le surnaturel n'existaient pas alors. En général, il est plus difficile d'empêcher l'homme de croire que de le faire croire. Jamais siècle, d'ailleurs, ne fut plus crédule que le 11e siècle. Tout le monde admettait les miracles les plus absurdes; la mythologie courante, ayant perdu son sens primitif, atteignait les dernières limites de l'ineptie. La somme de sacrifices que le christianisme demandait à la raison était moindre que celle que supposait le paganisme. Se convertir au christianisme n'était donc pas un acte de crédulité ; c'était presque un acte de bon

sens relatif. Même au point de vue du rationaliste, le christianisme pouvait être envisagé comme un progrès ; ce fut l'homme religieusement éclairé qui l'adopta, Le fidèle aux anciens dieux fut le paganus1, le paysan, toujours réfractaire au progrès, en arrière de son siècle ; comme un jour, au xxe siècle peut-être, les derniers chrétiens seront à leur tour appelés paganij « des ruraux ».

Sur deux points essentiels, le culte des idoles et les sacrifices sanglants, le christianisme répondait aux idées les plus avancées du temps, comme l'on dirait aujourd'hui, et faisait une sorte de jonction avec le stoïcisme*. L'absence d'images, qui valait au culte chrétien, de la part du peuple, l'accusation d'athéisme3, plaisait aux bons esprits4, révoltés par l'idolâtrie officielle 5. Les sacrifices sanglants impliquaient aussi les idées les plus offensantes pour la

4 . Voir Bull, délia commùsione arch. comunale di Roma, Oct.-déc. \ 877, p. 244 et suiv.

2. Cf. Bernays, Die lierakliïischen Briefe (Berlin, 4 869) p. 25-26, 30-37, 60. Saint Justin avait probablement lu les fausses lettres d'Heraclite. Bernays, op. cit., p. 35-36.

3. Judœa gens contumelia numinum insignis. Pline, //. HT., XIII, 4 (9).

4. Voir Strabon, XVI, il, 35, 36. Cf. lettre apocryphe de Marc- Aurèle, à la suite de saint Justin.

5. Gomme comble de sottise, voir Sénèque, Fragm., 36 (édit. Haase).

divinité1. Les esséniens, les elkasaïtes, les ébionites, les chrétiens de toute secte, héritiers en cela des anciens prophètes2, eurent sur ce point un admirable sentiment du progrès*. La chair se vit exclue même du festin pascal4. Ainsi fut fondé le culte pur. Le côté inférieur de la religion, ce sont les pratiques qui sont censées opérer d'elles-mêmes. Jésus, par le rôle qu'on lui a prêté, sinon par son fait personnel, a marqué la fin des pratiques. Pourquoi parler de sacrifices? Celui de Jésus vaut tous les autres. De pâque? Jésus est le vrai agneau pascal. De la Thora? L'exemple de Jésus vaut beaucoup mieux5. C'est par ce raisonnement que saint Paul a détruit la Loi, que le protestantisme a tué le catholicisme. La foi en Jésus a ainsi tout remplacé. Les excès mêmes du christianisme ont été le principe de sa force ; par ce dogme que Jésus a tout fait pour la justification de son fidèle, les œuvres ont été frappées d'inutilité, tout culte autre que la foi a été découragé.

\. Lucien, De sacrificiis ; Théophraste, Depietate, edit. Bernays (Berlin, 4866); Galien, De usu part., III, 40 (t. III, p. 237). Cf. De monarchia, attribué à Justin, § 4; Clém. d'Alex., Strom., V, 44; Eusèbe, Prœp. evang., XIII, 4 3 (ôew £è ôûe Sià reXouç ^ixaic; &v).

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