Marc Fane, roman parisian
Le télégraphiste Marc Fane rêvassait en retournant chez lui. Fourmillantes d'épithètes, de redoublements d'adjectifs, il vit ses idées vastes comme l'Univers, vierges et merveilleuses de beauté, ses Théories et ses Arguments indestructibles, sa morale et sa justice immaculées, sa personne indéfiniment apte à toutes les conquêtes : victoires fabuleuses sur les Prussiens, Humanité sauvée par sa sagesse, découvertes scientifiques, discours, poèmes, des pyramides de splendeur qui le détournèrent de son chemin par des ruelles immondes et pleines d'une humanité ténébreuse. Là, il gravit, il escalada les altitudes du rêve, tant que, les nerfs épuisés, il prit épouvante devant le fantôme de l'Accomplisse-
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ment. Vingt-quatre ans à peine, et les plus vastes aptitudes à la chimère ne pouvaient lui ôter l'angoisse de la vie véritable. Toutefois, ne voulant accuser que sa pauvreté, il ressassait, quasi sur l'air des lampions :
— De l'argent !... de l'argent !... de l'argent!
Sa rue fut là. Gomme, par ce soir chaud, beaucoup de monde médisait sur le seuil des portes, il passa tout furtif, avec un agacement aux chevilles.
Dans la salle à manger, d'une seule fenêtre, pas trop basse, émanait l'éclairage sépulcral du crépuscule; la vie des formes et des couleurs lourdement y trépassait sur l'usure du plancher, la lividité du plafond, la désuétude des meubles. Un quadragénaire, Honoré Fane, oncle de Marc, parcourait un volume, la tante disposait la nappe, la gamine de six ans et le gamin de quatre attendaient le dîner avec une nervosité de jeunes organismes.
— Bonsoir! cria le télégraphiste.
— Est-ce qu'on t'a retenu après l'heure ? demanda l'oncle.
— Oui.
— Pauvre Marc ! dit la tante.
Marc nicha le plus petit des enfants contre sa poitrine, évanouissant ses tristesses au contact
de la chair fraîche. Le petit, tête croulante, avec un demi-sourire, demanda:
— De quoi les mouches sont faites, dis ? L'autre hésita, puis :
— De viande.
— Comme les moutons, oui?
— Oui, chéri.
— Pourquoi les mouches ne crient pas comme les moutons ?
— Parce qu'elles sont trop petites.
La jeune créature rêvassa deux minutes à cette proposition, puis :
— Mais, moi, je ne suis pas trop petit, n'est-ce pas ?... Je crie comme les moutons.
Condamné par le soir à lâcher son livre, l'oncle se mit à rire ; ensuite, accrochant sa femme aux épaules, il la fit pivoter :
— Allons, mangez ! fit-elle.
La lampe allumée, tous s'abandonnèrent à la béatitude de l'engloutissement, à l'activité d'estomacs sans tare, les petits en plein dans le flot radieux condensé par l'abat-jour, Honoré et Marc dans la pénombre cendreuse qui sanctifiait leurs têtes, le premier pareil à quelque apôtre Pierre et l'autre à quelque apôtre Paul.
— Tante, cria Marc, comme ton bœuf à la mode sent bon !
Avec une impétuosité de passereau, la tante résolvait le problème du partage, tous épiant les morceaux avec une bienveillance extraordinaire. Une pause de silence, de voluptueuse dévoration, et Marc:
— Ah ! tante, tu as le truc du bœuf à la mode!
— Tu trouves? dit-elle avec une félicité sur sa face mobile et brève, ses beaux yeux lapis infiniment variables.
Quand le bœuf fut englouti, l'oncle murmura, non sans mélancolie :
— Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus !
Et il examina, sur une tranche de pain fraîchement coupée, des pertuis, de petites fossettes ovalaires, des abîmes irréguliers, un tunnel, une caverne en dôme, aux murailles d'ivoire, où parfois se profilait une stalactite capillaire.
— C'est, dit l'oncle, tout le travail d'un monde, un sylème de cavités opéré par l'expansion vigoureuse du gaz intérieur... alors que la pâte était molle encore... une origine analogue à celle de notre croûte terrestre, en somme...
Rêveur, une minute, devant la petite table carrée et blanche, l'expression de son regard était belle et paisible. Il déposa la tranche, prit le grand pain oblong, intéressé candidement.
La croûte était vernie, quasi couleur de vieille
paille, et, sur celte attrayante surface, l'idée d'un monde se pouvait poursuivre : vais âpres, ravins dominés de rocs, escalades de ponts frêles, et les arêtes brunes d'un versant, descendant, remontant, étageant des chaînes de pics.
De la lame large de son couteau, l'oncle coupa d'autres tranches, saisit une motte de beurre semblable, par le ton et la reluisance, aux pétales d'une populage, et il confectionna, pour chacun, le dessert. Fosses, abîmes, cavernes disparurent sous l'onctueux condiment.
— C'est bon ! dit l'oncle. Simple et bon ! Et tous étaient de son avis.
Cependant, l'arôme du café moulu s'épanouit subtilement à travers le fleur acide du bœuf à la mode, comme une vibration d'harmonica parmi des trombones, et la tante tendit le broyeur à l'oncle. Lui, flairait à plusieurs reprises avec respect :
— Croyez-vous que c'est suave ! fit-il en le passant à Marc.
Marc, revenu à la folle, tourmenté d'une couvée de projets, à peine aspira l'exquise quintessence, mais les petits s'attardèrent à la renifler, à contrefaire le hochement voluptueux du père. La tante ayant apporté la bouillotte, Honoré versa l'eau avec des allures de pharmacien :
— Ces animaux d'Arabes ont trouve ça, criat-il avec enthousiasme.
Puis, penché sur sa tasse, il examina la giration des globules, leur ramassement en nébuleuses, et les accélérations de vitesse des aérolithes accourant vers les centres :
— C'est des mondes!... des mondes! marmonna-t-il.
Marc leva la tête avec bienveillance. Sa parenté avec l'oncle se marquait dans une lueur semblable des yeux, des yeux de septentrion, couleur de glacier, au mouvement ralenti, de tendresse enveloppante, dans la même chevelure blonde et compacte, dans des analogies de bouche et de joues, et jusqu'en la géographie de certaines rides. Leurs fronts s'élevaient, se contournaient pareillement, vastes, mais celui de l'oncle, exagéré, un crâne demégalocéphale, aux forces disséminées, aux vouloirs temporisateurs. Celui du neveu, plus volontaire, d'énergies pertinaces et centralisées, marquait un animal de combat, une individualité conquérante. Tous deux se touchaient par une même méthode d'observation, des instincts de mansuétude, une tendance persistante, quasi monotone, à s'occuper du bonheur de l'humanité.
Honoré Fane, actif sans direction, avait un
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instinct trop apeuré du temps, une philosophie lente, sage et massive. Capable de compréhension et de logique très puissantes, l'idée du transformisme n'avait été pour lui qu'une pierre d'achoppement, l'excuse de toutes ses indolences. Avec une force immense de critique, il échouait à se fixer à tel pôle, irrésistiblement entraîné à dériver à tous les horizons. En résultante finale, il laissait aux cerveaux aptes à le comprendre l'impression d'une force et d'une faiblesse effarantes, d'une intelligence infiniment curieuse, d'où sourdaient, en phrases tronquées, hésitantes et répétitives, des aperçus merveilleux d'humanité, de métaphysique. Personnellement, il se méprisait un peu, se comparait à un accumulateur de forces, mais à un accumulateur incapable de se résolver en courants. Or, sa philosophie n'admettait la valeur d'une personnalité qu'à la condition qu'elle se dirigeât, et sa dynamique cérébrale trop compliquée, il la déclarait, humainement, une non-valeur. Aussi, tout de suite, quand Marc était venu de province, l'avait-il adoré pour sa puissance de bête de guerre, pour son cerveau de perlinace. Puis, au contact de l'oncle, l'éclosion intellectuelle du neveu s'était accélérée, toutes ses conceptions élargies, tellement que l'autre y sentait une rénovation de
race, et que son sang aboutirait, grâce à Marc, à quelque accomplissement. Souvent, il affirmait:
— Ton père et moi, nous étions des intelligences sans gouvernail... toi, tu as reçu le gouvernail de ta mère !
Son désespoir était intense que, accablé de famille et sans position qu'un emploi minuscule dans une librairie, il ne pût pourvoir à la liberté de l'orphelin. Toutefois il y travaillait.
Jusqu'alors, les facultés de Marc n'avaient pas pris une direction fixe, hésitantes entre les sciences expérimentales et la sociologie. Honoré attendait avec impatience, ne tentant pas d'intervenir, quoique, pour son compte, il eût préféré les sciences
L'oncle, après une pause, rompit un morceau de sucre en deux, et Victor s'écria :
— Le mien pas mouillé î
— Le mien mouillé ! disait la petite Marine. Trempant le premier fragment dans son café,
Honoré le fit sucer à Marine deux ou trois fois, puis visa, le jeta dans la petite bouche rose.
Le gamin humecta sa part lui-même, car il était interdit aux enfants de croquer du sucre sec. Cependant, Marc, l'air misérable, acheva sa tasse et se retira dans sa chambre.
— lia une tristesse dans le corps! chucholla la tante. »
Elle dégustait son café par doses infinitésimales, avec des gestes courts et bizarres.
— Bah! dit Honoré... si la bonne nouvelle venait, il ne serait plus triste !... Six mille francs, dis,, Gilberle?...
Après un silence, comme le père rouvrait le livre qu'il lisait au crépuscule, Marine réclama :
— Tu avais promis une histoire, papa 1
— C'est pas vrai ! dit-il.
Mais Victor, à son tour, fortement :
— Ah ! si que tu l'as promis !
— Tu es si distrait ! fit la mère, tu auras promis sans savoir !
Alors, il se résigna, il attira vers lui les gamins, subissant, devant leur gracilité blonde, l'impression d'être un brave ours, une lourde bête protectrice, et il scruta la physionomie éclatante de Marine, l'éveil délicat de son attention, un petit mouvement de plaisir, frileux, tremblotant, dont elle serrait sa tête contre les côtes du père.
Victor, plus vague, attendait avec un divin sourire bête, quelque chose de panique dans ses yeux chaviranls, dans le dru de sa chevelure. Le père s'émut alors, il lui parut entrer au fond des petites cervelles, participer à leur fraîcheur de
sensations, à leurs joies immenses de jeunes vies, et une vénération le pénétra, l'impression solennelle qu'éveille, dans les âmes aptes à l'analyse, le sanctuaire d'une némophyllia ou le vol d'une némocère. Cependant, avec une voix lourde, très indécis, il débuta, au hasard :
— Il y avait une fois une petite fille et un petit garçon... Et un jour, leur maman et leur papa étaient allés acheter du gruyère... Et ils ne rentraient pas!... Alors le petit garçon et la petite fille étaient descendus chercher leur maman et leur papa... et ils étaient allés dans une rue, puis dans une autre rue, jusqu'aux fortifications où sont les gabelous... puis plus loin encore... jusque dans la campagne... où il n'y a plus une seule maison... N'entre pas dans ton oreille, Victor, c'est sale !
Victor se redressa, les yeux vagues, tandis que les pupilles de Marine se dilataient.
— Il n'y avait plus une seule maison... Alors, le soir vint. Le soleil élait déjà presque endormi et la lune montait entre les branches des arbres... Vous entendez qu'ils avaient peur, pas?... Ils avaient faim aussi, et la petite fille n'avait apporté qu'une fourchette.
— Pourquoi n'avait-elle pas porté un couteau ? demanda Victor.
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— Elle ne me l'a pas dit, répondit le père... Enfin, elle n'avait qu'une fourchette. Vous savez qu'on peut manger avec une fourchette, mais qu'on ne peut pas la manger elle-même, sinon on se casserait les dents. Bon ! voilà que le soleil tombe tout à fait... et que la lune ouvre plus fort les yeux... et des bêtes hurlent de tous côtés derrière les arbres et on voit leurs yeux... de méchants yeux qui brillent comme des allumettes...
— Fff ! fit Marine frissonnante... Qu'est-ce qui z'ont dans leurs yeux ?
— De petites chandelles pour voir dans l'obscurité, dit le père».. A la fin, voilà un loup qui se met à les suivre... Alors, eux, se mettent à courir tant, tant qu'ils n'ont plus d'haleine... Ils tombent par terre et le loup saute sur eux et il veut commencer de manger le petit garçon. Alors la petite fille tire la fourchette de sa poche pour frapper le loup... et lout à coup la fourchette se met à chanter, d'une petite voix aussi fine que la boite à musique de l'oncle Lhermite :
Dans mes voyages, Que de naufrages !
Puis, voilà que les deux dents d'en dehors deviennent deux jolies petites jambes avec des
culottes de soie d'argent et les deux autres deviennent de petits bras, puis il vient une tête et un corps... et voilà le plus joli petit homme, dans une veste de satin couleur de gorge de coq qu'on puisse voir... La fourchette était une fourchettefée... et le loup eut tellement peur qu'il s'enfuit sans toucher au petit garçon !...
Le père s'arrêta pour juger de l'effet. Une attention profonde écartait les lèvres des enfants, mais l'impression restait interne, immobile à la surface, monotone aussi, chez Victor. Sur le visage, autour des paupières, une joie de mystère, une acuité extrême palpitait chez Marine. Le père y perçut, par expérience, ce que la petite imagination avait absorbé de sensations et reconstruit d'images, et que, le lendemain, il rejaillirait du jeune cerveau englobeur et constructeur, non seulement chacune des figurations de lune, de bêles fauves, de loup, de petit magicien vêtu de satin gorge de coq, mais une amplification de ces choses, une modification des épisodes, un phénomène de création, tandis que fe petit, à peine s'il garderait, mais d'ailleurs très intense, une impression centrale et qu'il ne pourrait pas redire. Il reprit :
— Quand le loup fut parti, la petite fille et le petit garçon regardèrent le petit magicien qui les
avait sauvés, et il était si gentil, si gentil dans le clair de lune avec son costume éblouissant, sa barbe noire faite de brins de soie, ses yeux bleus, pas plus grands que des têtes d'épingles ! Mais il faisait froid et ils avaient faim, et le petit magicien leur dit : prenez chacun une branche d'arbre ! Et ils prirent chacun une branche d'arbre et le magicien leur dit de se mettre à cheval dessus et aussitôt les deux branches se changèrent en deux chèvres toutes blanches avec une tache d'encre sur le dos. Hop ! hop ! s'écria le petit magicien, et les voilà tous courant à travers le bois. A la fin, ils trouvent une plaine, et dans cette plaine il n'y avait pas une seule maison, pas un seul arbre, rien qu'une grande cafetière noire que la lune faisait briller, une cafetière haute comme une petite maison. Alors, le magicien dit : Venez, nous allons entrer dans la cafetière !
— Oh ! entrer dans une cafetière ! cria Marine.
La pensée, tout à la fois l'émerveillait et l'inquiétait, crispait ses mains l'une sur l'autre. Le gamin, lui, trouvait la chose naturelle et souriait, dans une attitude alanguie, une volupté d'indolence adorable.
— Les deux chèvres, dit le père, — vous savez que les chèvres marchent sur les rochers
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— les deux chèvres gravirent la cafetière et y entrèrent après que le petit magicien en eut soulevé le couvercle. Et il faisait 1res joli dans la cafetière: il y avait deux chaises dorées, une table mignonne, un buffet en palissandre... et le petit magicien tira une clef de sa poche et il ouvrit le buffet. Et que croyez-vous qu'il y avait dans ce buffet ?
Victor, cette fois, parut éveillé à l'égal de Marine, la bouche humide, avec toute rémotion que suscitait en lui l'idée capteuse de nourriture qu'il avait énergique, aveugle, presque sans choix, jusqu'à dévorer des pommes de terre crues :
— Il y avait dans le buffet... il y avait dans le buffet... fit le père, prolongeant l'effet... il y avait du chocolat, des tartes à la crème, des pralines, du poulet, des confitures, des marrons glacés, des oranges, des petits fours, des éclairs à la vanille, des babas, des meringues...
Alors s'épanouit dans les jeunes êtres une béatitude analogue à celle que tisseraient plus tard les lectures d'îles désertes, de chasseurs égarés au moment où apparaissent les comestibles, et la moiteur de leurs lèvres, la gloutonnerie de leurs yeux marquèrent puissamment cette pause:
— Le petit magicien aussitôt couvrit la table,
y mit des assiettes d'or et d'argent et des verres de diamant et le petit garçon et la petite fille se mirent à manger...
Et le père répéta, avec malice :
— A manger !
Victor soupira, pendant que Marine se tenait dans une suffocation d'enthousiasme. Telle était l'intensité de leur désir, que le père s'apitoya, leur cassa, leur mouilla un nouveau morceau de sucre, puis:
— Quand le dîner fut fini, le petit magicien cria : coic, coic ! Et aussitôt deux petits lits blancs se dressèrent dans un des coins de la cafetière et le petit garçon et la petite fille s'endormirent après avoir donné un baba au rhum à chacune des jolies chèvres blanches. Et la nuit se passa, et le soleil commençait à chauffer la cafetière, quand les deux enfants s'éveillèrent. Comme il faisait un peu obscur, à cause que le couvercle était baissé, ils ne voyaient pas d'abord où ils étaient... Ils se croyaient chez leur maman et leur papa comme d'habitude. Mais, au bout de quelques minutes, la petite fille se rappela ce qui était arrivé le jour d'avant, et elle poussa le couvercle de la cafetière en se mettant debout dans son lit. Et le soleil entra, et il y avait encore toujours là le buffet, les gâteaux, les chaises et
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la table, mais les belles chèvres et le petit magicien avaient disparu !
— Oh ! cria Marine.
Un désappointement violent fluait par son cerveau, elle levait les yeux craintivement, avec une supplication immense au père pour qu'il ramenât le magicien. Le père, avec un sourire ému, dans un intérêt d'art déclara :
— Ah ! je te raconte ce qui est arrivé... tu comprends, ce n'est pas moi qui fais l'histoire !
Et la petite, tout ensemble subissait la croyance et le doute, possédant déjà la deuxième puissance de l'idée, sachant, pour l'avoir tenté, ce qu'est l'invention, et toutefois encline à subir l'autorité de la parole paternelle.
— Et après? lit soudain Victor.
— Après, ils déjeunèrent, puis ils sortirent de la cafetière. Et la campagne était belle, belle ! Il y avait un grand soleil qui montait, et des nuages roses, et des fleurs bleues et rouges, et des arbres qui tremblaient en faisant: ssss... ! Alors la petite fille prit par la main le petit garçon et ils se mirent à marcher... et ils marchèrent longtemps... et vers la moitié du jour ils étaient fatigués et ils avaient faim... lorsque tout à coup ils virent venir à eux un omnibus !... Et l'omnibus était petit d'abord, puis plus grand... jusqu'à ce
qu'il fut loul près d'eux ! Et devinez qui était dans l'omnibus?... Ah I vous ne devineriez jamais ! C'était le papa, la maman, le petit magicien et les deux chèvres !... Et ils allèrent tous ensemble vers la cafetière et y firent un bon dîner, puis le petit magicien commanda une jolie maison et un joli jardin plein de pommes, de poires, de fraises, de cerises, de prunes, de noix, d'abricots, de pêches... et depuis ce jour ils vécurent tous ensemble et le petit magicien faisait venir tout ce qui était possible pour les rendre heureux !...
Il s'arrêta. Les petits restèrent une minute en silence, ruminant, s'assimilant, chacun selon sa capacité cérébrale, la synthèse du conte, puis Marine murmura, ayant finement observe que le père aimait la flatterie :
— Oh ! tu sais de jolies histoires !
Il sourit, effectivement attendri, un peu vaniteux de l'éloge de l'enfant. Puis, des minutes passèrent, douces, où Victor commençait à cligner des paupières. Honoré, délecté de sa lassitude, fit signe à sa femme de ne pas le déshabiller encore. Deux ou trois fois, Victor ouvrit les yeux, plus fort, dans une tentative de résistance, se gratta ; puis une stupeur ineffable parut sur sa face, une gravité indolente, son souffle
s'accentua ; et il vint à l'âme du père une pitié immense :
— Mets-les coucher maintenant ! dit-il avec douceur.
— J'ai pas sommeil, répliqua la gamine, qui, nerveuse, les yeux sans fatigue, jouissait de la veillée.
Honoré, mentalement, compara les deux enfants, l'une de cerveau ouvert à la forme, apte au mouvement de la vie imaginative et, en tout, amoureuse d'art ; l'autre lent, de pensées plus rares et pourtant enclin à des particularités, à des spécialisations curieuses : tendances à conjuguer des objets, à tripoter sur des combinaisons de morceaux de bois, aussi une disposition d'esprit vers la farce, sans encore la comprendre, à prendre le ton de la facétie pour dire telle parole, sans que personne dans la famille y fût prédisposé.
Honoré songeait encore à la troisième, Rite, le bébé, couchée dans l'autre chambre, celle-là de race brune, plus frêle que les blonds et qui inquiétait le père :
— Comment va Rite?
— Bien !
Cependant la mère commençait à déshabiller Victor, tandis que l'oncle allait retrouver Marc. .....*
Marc était dans l'ombre, assis sur son lit, lorsque Honoré entra.
— Es-tu triste ? demanda l'oncle.
— J'étais triste tantôt,., un peu fatigué... j'ai dormi un quart d'heure...
Il chercha des allumettes :
— Inutile! fit Honoré... à moins que lu n'y tiennes... tu sais que j'aime l'obscurité...
— J'ai dormi, j'ai même rêvé... tu sais, ce vieux rêve... on est au boulevard... en plein boulevard... tout à coup l'on se trouve en chemise, à moitié nu, au milieu d'omnibus et de jeunes femmes. C'est curieux comme ce rêve est fréquent !... des centaines de fois je me suis vu au bureau, occupé à transmettre... brusquement un chef arrive, d'un air terrible... me voit en chemise... et moi de filer du bureau... devant la police... en abaissant mes pans minces... en clapotant dans la boue...
— C'est sans doute le costume même du lit qui produit ça, fit Honoré... on tàte ses cuisses nues avec la main... l'intuition de cette nudité se mêle à ce qu'on rêve...
— Oui, sans doute... c'est comme cet autre lieu commun du rêve, la chute brusque qui coupe les débuts du sommeil... même chez les bébés... n'est-ce pas le trou que la tête creuse
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dans l'oreiller?... un léger mouvement dérange la symétrie... la tête coule...
— Ou, peut-être, une gêne brusque de circulation... la torsion de quelques vaisseaux...
— Un rêve que je regrette, fit Marc... car il devient plus rare chaque année, c'est le planement parmi des tours, ou dans des nefs de cathédrale, au-dessus de grandes vallées bleues, entre des arbres hauts comme des montagnes... audessus d'un lac... dans une lumière comme il n'y en a que pour certains crépuscules... oh ! si délicieux ! Avez-vous remarqué le grand silence du paysage pendant ces rêves-là, mon oncle?
— Parfaitement! dit Honoré,., et cela tient, je pense, à ce qu'on est alors dans un moment de parfaite pondération, que la circulation est bonne, régulière.., Aussi quelle béatitude ! Ah, Marc ! C'est le rêve de la prime jeunesse ! Moi je ne vole plus du tout... au maximum, un léger bout d'envolée à des périodes d'un ou deux ans d'intervalle... et un vol si lourd, si loin de la grâce de jadis !
— Moi-même, comme je le disais... c'est devenu rare... Nagez-vous?
— Non, plus même... depuis longtemps j'ai abandonné la position horizontale... l'âge delà parfaite volupté est fini... tout se borne à pro-
gresser à un mètre du sol... le plus souvent, pas aussi haut... et dans une position verticale... Ah ! même dans le sommeil, la matérialité, la pesanteur triomphent avec l'âge !
— Mais cela commence déjà pour moi ! observa Marc.
— Oh ! non, tu dois avoir encore des légèretés si charmantes, toi !
— Mais ce n'est pas toujours agréable... on a le contre -coup, répliqua Marc... on tombe dans le vide, dans un gouffre effroyable... des abîmes de bleu, de noir... parfois des océans !
— Même alors, ce que c'est doux, cotonneux, répliqua l'oncle... On n'a presque pas peur, vrai!... Mais une sensation pas agréable du tout, par exemple, et très lieu commun aussi, quand on se couche la têle un peu chaude, ou ayant soupe trop fort... c'est, près d'être complètement endormi, d'avoir brusquement la certitude que quelqu'un est là, près du lit... On s'éveille avec un choc du cœur... on continue à voir un fantôme... on frappe au hasard...
— Moi je donne un coup de pied, dit Marc... les leçons de savate reviennent !
— Ne trouves-tu pas bizarre l'effet suivant du rêve?... dit Honoré. Suppose une aventure atroce, une de celles qui occasionnent des terreurs dix
fois plus poignantes que la réalité... eh bien, ça cause tout de même, relativement, peu de trouble sur l'organisme. -Dès qu'on s'éveille, la sensation quitte les nerfs comme de l'écriture à la craie sur les tableaux d'école... Il y aurait une curieuse étude à faire sur les détraquements proportionnels produits par une terreur de songe et une terreur d'éveil... car, enfin, cela semble prouver que nous sommes organisés pour supporter plus aisément certains chocs énormes, mais dont, après coup, la fiction nous est démontrée, que de très petits chocs dont la réalité se poursuit en nous...
— Il est certain, fit Marc, que notre imagination, en gaillarde qui n'aime pas le tracas, se débarrasse en un clin d'œil des impressions de cauchemar... En revanche, comme elle aime à savourer et à resavourer de bonnes impressions !... Comme les rêves agréables ou tendres ont d'effet sur la destinée!...
— Oh, oui ! fit l'oncle.
— N'est-ce pas? reprit Marc... Tenez, mes amités... A l'école, un petit garçon était devenu mon ami intime... rien que parce que j'avais agréablement rêvé de lui; et Desrives lui-même, je ne l'aimais que comme camarade avant un certain rêve, un rêve ou de sales bougres me tour-
mentaient, tombaient à douze sur ma carcasse... Desrives intervient, se met à côté de moi en me prenant doucement le bras... le lendemain il était mon ami, et il l'est resté jusqu'à sa mort !
Il s'interrompit, glacé de son dernier mot, rôdant dans les ténèbres, chuchotant:
— Ah! pauvre... pauvre Desrives !
Sa silhouette, devant les vitres, noircissait, précise, et s'évaporait à l'autre bout de la chambre, avec la pâleur de sa tête, une fluorescence légère, électrique peut-être, de la chevelure. Une rafale de vieux événements, les annales de sa pauvre histoire, grésillèrent dans son crâne, des paysages d'àmes, des floraisons de vie, les neiges, les tornados, les grêles, les reverdis, les crépuscules d'une destinée, de minuscules sensations revenantes, à peine perceptibles à l'électromètre délicat de la mémoire. Le nom éveillé de Desrives y reparaissait en même temps que les attitudes et les paroles de l'ami. Le Nirvana plana âprement sur Marc :
— Pauvre !... pauvre ! ô mon Dieu !
— Hélas ! fit l'oncle...
Et, ne sachant comment dériver cette mélancolie, il reparla des rêves :
— Vois-tu, ce qui me frappe, c'est que l'imagerie... les changements continuels du rêve
n'excluent pas du tout une certaine idée fixe... une sensation qui continue... qui s'obstine... qui domine les apparitions qui devraient la tuer .. que ni le terrible, ni le ridicule ne chassent... Par exemple, voici une impression d'amour... une femme qu'on tient entre les bras et qu'on embrasse et tout à coup c'est un homme barbu qu'on continue à embrasser... Souvent un ami, un frère, un animal, enfin, un tas de choses révoltantes... puis, de nouveau, la femme du début. Il y a là évidemment de singulières persistances d'une idée d'amour que la variation des images les plus contradictoires et les plus répulsives ne parvient pas à annuler...
— C'est juste murmura Marc... Je me souviens rue Monge, dans la boutique d'un lampiste... il y a une petite... oh, gentille!... Dans une nuit de l'hiver dernier je montais une échelle... une échelle de Jacob, toute mince, dont les échelons devenaient des espèces de fil de fer... j'arrive sur une plate-forme de zinc, là je me trouve en face d'elle... ses jolis cheveux, en tresse sur sa poitrine, lui entraient dans le corsage... et brusquement elle me prend contre elle, elle m'enbrasse... tu penses, c'était le Paradis! Est-ce que, sans raison, je ne me trouve pas face à face avec l'aveugle de la rue de Jussieu, l'aveugle aux sa-
les yeux rouges, couverts d'ordures... est-ce que je ne lui rends pas ses caresses... c'était affreux ! . . .
Un peu confus, estimant maladroit à lui d'avoir mené la conversation sur de l'amour, Honoré fit crochet :
— Tarrive-t-il, comme à moi, d'être toujours victorieux dans une mêlée, mais toujours vaincu à la course? Tiens, la course, c'est terrible... c'est peut être la fatigue suprême en rêve !...
— C'est bien vrai... ainsi, quel que soit mon adversaire... par exemple, des gens comme Lavalle et Garancière que, même en songe, je sais très inférieurs à la course... eh bien, ils l'emportent...
— Aussi, la course est un des exercices de rêve où l'on se rend le plus souvent compte qu'on est en dehors de la réalité... presque jamais je ne fuis sans me dire. . . « Mais je rêve, je n'ai qu'à vouloir qu'on ne m'attrappe pas et on ne m'attrapera pas î... » Pendant longtemps, en elfel, ce vouloir a terminé la plupart de mes cauchemars de poursuite... malheureusement, tout gain, en rêve, finit par se compenser...
— Oui, répliqua Marc, ainsi, il y a quelques années, quand je voulais me rendre compte si une aventure horrible ou mystérieuse étaitvraie,
ça m'éveillait de suite... maintenant je constate simplement que mon rêve est réel... il se continue avec une légère variante de forme...
— Mais es-tu arrivé, demanda l'oncle, à t'éveiller en rêve... à voir en rêve la fausseté d'un soi-disant rêve fait pendant un soi-disant sommeil?
— Oui, oh oui !
— Assez rarement, je pense, car la répéta don des rêves à la deuxième puissance est une affaire d'âge... Te dirai-je qu'il m'est arrivé de rêver que je rêvais et puis de rêver que je rêvais que je rêvais... on arrive à du fantastique au troisième degré !...
Un silence. Les silhouettes des deux hommes se croisaient en parcourant la chambre, les nerfs avivés, avec l'éveil mystique de la moindre causerie sur le rêve, un délice d'énigme et de genèse, d'oeuvre secrète, déliée, pareille à la transmutation de la racine aux profondeurs souterraines, de la feuille tissant la lumière. Une flamme légère d'enthousiasme, comme un bain dénature, comme une marche en forêt, les tint quelques minutes. Mais tandis que Marc pensait à la nécromancie du songe, à l'anlique effort humain d'y chercher uue science, un pouvoir, des miracles, des prophéties, Honoré réécoutait dans le sens intime un
récit du trépas de son père, au loin, en Grimée, donl avaient frissonné ses vertèbres d'enfant, vers le décours de la nuit, heure à laquelle, affirmait la mère, un bourdonnement d'insecte l'avait éveillée, un frissonnement léger d'ailes, miraculeux, tellement qu'elle reconnaissait Y Autre, I'ame qui venait lui chuchoter l'adieu avant son Assomption vers les gouffres de l'éternité.
— Si nous faisions un tour? fit brusquement Honoré.
— Je veux bien!
Dans la taciturnilé de cette rue, ils rôdèrent comme en un ravin de montagne. Les moires ombreuses du sol s'avivaient de l'assèchement de quelques pavés en relief, pâles comme des vertèbres de mégalosaures échoués là depuis les âges. Les petites mares chaviraient ainsi que de colossales prunelles carnassières. Les falaises crayeuses des maisons s'évaporaient tristement dans la ténèbre firmamentaire. Parmi des tulles, surgissaient deux ou trois aslérismes hydratés, aux lueurs rajeunies. Honoré levait les yeux, avec l'amour des luminosités nébulaires de certaines fenêtres, d'où semblait sourdre un chuchotement de béatitude, des voluptés de refuges, effaré du sombre de telle façade, un noir de sépulcre, de sommeils profonds, presque mortuaires. A un
sixième une ellipse radieuse, jonquille, rémouvait merveilleusement, lui disait quelque histoire humble, les demi-teintes adorables de tendresses de pauvres, de destins soudés frileusement l'un à F autre.
Marc circulait, du chaud au crâne, distant de ces grisailles de la contemplation, avec un coup d'épaule ample, les prunelles élargies :
— Bah ! s'écria-t-il brusquement.
Honoré tressauta, ses pensées obliquèrent: il vit les maisons pareilles à de grandes pierres creuses et, dans les alvéoles, des lémures pâles (les hommes) en nombre innombrable, assoupies, grotesques, impuissantes. Un petit coup de vent passa, aigrelet, avec une gentille rumeur, puis vint un cheval blanc, horriblement las, traînant son fiacre, puis une projection très claire, détachant ces mots : Institution Masure, baccalauréat, volontariat, etc., et ces choses avaient leur répercussion psychologique en Honoré, éveillaient telles impressions que :. steppes, vétérinaires, chourineur, Mme de Genlis, réfectoire, travail des enfants dans les mines,... qui pouvaient se coordonner aux faits, et d'autres, telles qu'un coléoptère sur une feuille, un parfum de foin, etc., qui semblaient indépendantes de l'ambiance.
30 ma n<: PANE
Tout à coup la voix de Marc retenlit, creuse, avec des fêlures :
— Comprends-tu qu'on se pénètre si mal de celte idée que la souffrance humaine, de nos jours, ne repose que sur la solution mal faite de quinze ou vingt petits problèmes d'arithmétique? D'une part, vois-tu, les révolutionnaires croient qu'il faut changer tous les pôles... les autres bavardent sur l'évolution... Je ne parle pas des imbéciles du laisser-faire, laisser-passer !... Tu comprends, il ne s'agit pas de fabriquer une société nouvelle. Nous admettons que c'est là l'œuvre du temps et de la transformation graduelle. Mais, il y a quelques additions et quelques soustractions à refaire...
Il répéta d'un air profond :
— Il y a quelques additions et quelques soustractions à refaire.
Puis il articula fortement :
— Et il y a un parti à former !
Honoré l'écoutait, l'âme indulgente, avec, ce soir, une prédisposition à l'enthousiasme, un désir plus ému décentraliser ses forces pour la jeune personnalité qu'il jugeait si haute et si riche :
— Tuas raison ! fit-il.
— N'est ce pas? cria le neveu... N'est-ce pas que l'Extrême gauche va à faux avec ses program-
mes de supression de présidence, de Sénat, de séparation d'Eglise et d'Etat. Ce sont des questions minuscules et qui se résoudront par l'éducation. Mais pour ce que nous voulons, il n'est pas besoin d'éducation ni de transformisme. Je le répète : quinze ou vingt problèmes de simple arithmétique à rectifier... Posons la question d'ensemble: Etant donnés les acquêts delà science, quelle est la fortune de l'humanité aryenne, et à l'aide de quels procédés, en ne touchant pas au fondement même de l'organisation sociale actuelle, à l'aide de quels procédés, dis-je, peut-on arriver à une distribution de bien-être général?
Il jouit de sa phrase quelques pas durant. II y avait, sur ses prunelles, une lueur tendre, une mansuétude de jeune qui croit créer. L'oncle s'en induisait, voulait voir une puissance dans les tâtonnements du cerveau en gésine, des abîmes de sous-entendus, des mystères de génie virtuel et de beauté.
— Insistons sur ce fait, reprenait Marc après la pause, insistons jusqu'à la tantologie sur ce fait que « nous ne demandons pas à toucher aux modes d'appropriation de la société actuelle ; pas plus qu'à détruire les rapports entre patron et ouvrier». Non que nous ne soyons socialistes, mais le socialisme comporte la destruction d'une
série de préjugés, et le préjugé ne meurt jamais qu'à force de temps ; donc, en tant que socialistes, nous n'espérons pour notre époque... qu'un tantième de réforme... Mais si nous arrivons à démontrer au petit comme au grand propriétaire que, sans aucune diminution, avec au contraire une augmentation de leur revenu... la société peut dispenser le bien-être à l'ouvrier et réduire le travail à une moyenne de sept ou huit heures par jour, alors, n'est-ce pas, nous pourrons réaliser un progrès comparable, en sociologie, à celui des steamers et des chemins de fer en matière de transport. Or, un pareil système de progrès, je ne demande, avec cinquante ou cent auxiliaires — orateurs et écrivains — qu'une douzaine d'années pour le réaliser. Pourquoi ne Irouveraisje pas ces auxiliaires ?
Honoré se demanda si, en vérité, Marc ne recelait pas une nouvelle tactique sociale ; il en eut l'âpre désir, l'horripilalion au long des vertèbres, un électrique retour de son cerveau aux ères de croyance, tellement que, de son être troublé, jaillirent ces paroles :
— Oui, oui... va de l'avant... tu seras un grand homme... Ne recule pas !... Marche ! il n'en exisle pas déplus forts que toi... on sentira ta puissance et ta bonlé... on te suivra!.
Il était dans la joie de l'enthousiasme, un peu hors de lui, et, à son exclamation, le jeune homme s'émouvait, lui prenait les deux mains avec des halbuliemenls :
— Merci ... lu sais qu'aucun éloge. . . au monde. . . ne peut me valoir les tiens... Ta généreuse nature, Ion intelligence si haute.
Un orgueil immensément doux cinglait son encéphale, la croyance délicieuse à son apostolat. Et ne trouvant pas les paroles profondes dont il aurait voulu dire sa gratitude à l'oncle, il recommença de ratiociner:
— Ah! ces imbéciles de bourgeois... avec leur enfantin système de l'encombrement et de l'avilissement du labeur! C'est vrai que la sotte école anglaise les a fichus dedans... ils ne savent pas, eux ! Eh bien, on leur démontrera ! On leur démontrera la règle de trois d'une répartition aussi simple qu'une tenue de Grand Livre, on leur démontrera qu'il y a un moyen pour eux de tripler leurs fortunes sans priver les ouvriers de bien-être et de repos, sans recourir à l'horrible chômage. On leur indiquera le principe simple de la multiplication du commerce moyennant la résolution des problèmes partiels découlant de cette loi unique: « Augmenter, dans une proportion variant de trois à quatre, la moyenne des
consommations de la classe prolétarienne. » Ils apprendront que, loin de chercher à rogner sur le travailleur, il est dans l'intérêt général des patrons, de vouloir que le travailleur vive largement. A ce prix seulement, la stagnation par l'accumulation des produits, qui est le fond de la crise économique, a chance de se résoudre...
11 se croisa les bras, il baissa le Iront avec un grand plissement des sourcils, l'âme pleine d'emphase, une avalanche de certitudes lui grouillant au crâne, le débrouillement de l'horrible bataille des intérêts ; il eut la vision et la sensation, la joie énorme de se figurer conducteur d'hommes. Tout son être y puisa une expansion vaniteuse, les voluptés du Messianisme et une mansuétude suave.
Déjà, Honoré remontait les échelons de l'analyse, avec un imperceptible sourire. x\ux paroles du jeune homme, il lut le vague, la force encore ténébreuse, le mysticisme d'un sauvetage soudain de l'homme, mais aussi un concept praticable, un parti possible à fonder, imparti de demain. Oui, peut-êlre! Tant d'hommes d'Etat partis avec des théories nébuleuses mais ayant quelque fond pratique ! Puis, au pire, et même vaincu, Marc y solidifierait son tempérament pour d'autres luttes. L'arrêter, anémier son énergie, non! A Marc