‹ Marc Fane, roman parisianChapitre 4 sur 14 · M A HC FANÉ · texte numérisé non relu

M A HC FANÉ

Il le disait de cœur, débordant d'une immense gratitude, trouvant en effetM. Daume d'une bonté exquise, divine, oubliant ainsi, d'un coup, une foule de petites rancœurs accumulées, un labeur souvent âpre, des humiliations...

Dans sa hâte, Honoré qui faisait d'ordinaire la roule à pied, escalada l'impériale de l'omnibus, se lassant, sixième, sur la banquette, s'abandonnant aux bonds capricieux de l'appareil, aux secousses amorties par les bras, les épaules voisines, secousses dont souffrait sa tête trop grosse toujours en arrière sur le mouvement du corps. Une activité heureuse le reportait aux vibrations courtes de l'âge puéril, lui rendait pour un moment le désirable moi mystique de l'enfance C'est ainsi que, du haut de son omnibus, il pouvait voir, les liens de l'expérience coupés, un Paris abstrait, d'une vie spéciale, suavement inconnue, vie monstrueuse, complexe, qui répond au chaos héréditaire, à ce passé de l'espèce qui a vécu dans les siècles et dont l'instinct tendre des petils est plus près que la raison minérale, que les facultés polarisées de la plupart des adultes.

La rue, toujours la rue... Foule, maisons, cosmos des boutiques, travaillaient puissamment la fibre d'Honoré d'une manière variable : c'étaient les Entéléchies politiques, la révolution,

les barricades, en souffles larges, solennels, en très vivaces matérialités de clair-obscur; le tohubohu attendrissant, en petites notes burlesques, en longues douceurs monotones, en réminiscentes tristesses; l'héroïco-réalisme en rêves philanthropiques, avec des visions de sales ruelles, de travail et de progrès... La rue, toujours la rue!... Et défilait, la période du jeu, le temps où, gamin, on se passionne pour le dehors, le temps où la rue vous hante, vous retient tard malgré la remontrance des parents, les délicieux conciliabules sous une lanterne, les ballades à deux ou à trois affriandés du petit drame des

voies désertes, ou d'aller nu-tête dans la pluie

Puis, des heures où elle est impitoyable, verseuse de « spleens » profonds que seules consolent les joies tièdes du foyer, de la brume l'ayant envahie ou quelque gel âpre aiguisant une tempête, ou de simples soirs vulgaires, mais qui ont dans leur aspect, dans leur température, de quoi déprimer, désespérer un organisme, le rendre fou d'inquiétude ou de mélancolie.

Mais Honoré repensait à sa chance et les souvenirs de fêtes prévalurent, aidés par le capharnaiim attrayant des épiciers, leurs étalages variés où l'illusion abonde ; les sucres neigeux, les fruits rouges de juin, l'amande, le malaga, les pyra-

mides de petits fours, l'étincellement vermeil, argentin, des boîtes de sardines et de conserves; le magasin propre' où s'amoncelle, entrevu dans l'ombre, d'heureuse plénitude, le monde suave ou capiteux des épices, le paradis décevant de la friandise sucrée, l'appât savoureux des fromages...

Elles se levaient pour le pauvre oncle Fane, les réjouissances modestes de son ménage, le chocolat matinal des grands jours où l'on trempait la pâte croquante des croissants frais, le gigot, la tarte aux fruits, le bouquet du vin qui suit le fromage, le café, le dieu arôme du bon Delille

Une impatience le prenait. L'omnibus s'alentissait, arrêté à chaque pas par le chargement, le dépôt des voyageurs, les embarras de voitures, l'arrivée au bureau. Lui, la tête pleine de sa grande nouvelle, sortait de la période de stupeur, s'excitait, et les cahots l'empêchaient maintenant de iixer sa pensée ; la ferraillade des chevaux sur le pavage, les craquements du bois, les bruits de la rue, la diversité des vitrines, tout cela battait dans son cerveau sur un rythme de polka, comme une sorte d'obsédante folie à travers laquelle son bonheur revenait par bribes, éparpillé, confus. Il voulut se ressaisir, pris d'ailleurs

d'une envie de marcher, les jambes ennuyées du repos. Déjà il tenait le parapet, il se glissait contre, tâtonnant des pieds afin de n'écraser aucun orteil là sans défense. A reculons, il descendait l'échelle raide, maladroit, tenant terme les rampes, il arrivait au marchepied sans que le conducteur crût devoir tirer le cordon d'arrêt. Cent fois, Honoré s'était promis d'exiger cet arrêt; mais l'employé morne, l'absolue indifférence de tous renforçaient sa timidité, empêchaient sa réclamation ; même, il voulut montrer une certaine maestria à descendre, se répéta la règle imposée par l'inertie : « lancer le haut du corps en arrière ». Mais l'instinct prévalut, il dut courir pour rattraper son équilibre, et, tout honteux, il gagna le trottoir.

Yite, il oublia. C'était bon marcher. Ah ! les supports élastiques, ces bonnes jambes, qui mollissaient, étouffaient tout choc, laissaient bien tranquilles les viscères délicats, suspendus comme le cœur, à glissement comme le cerveau. Quelle bonne circulation, quelle aisance de pensée ! Ah ! oui, qu'ils avaient raison les péripatéticiens.

Il voyait Athènes baignée dans son atmosphère de cristal, ses philosophes célèbres jouant à la main chaude dans YAcadémus, et il approuvait,

lui-même désireux de compenser l'austère par le rire. Mais le mot de Michelet « peuple enfant » le menait vers une autre pente : la décadence, le vainqueur barbare qu'était le Romain. Il secouait la têle, triste, à deux mille ans d'intervalle, avec l'épopée superbe dans sa tête, et Marathon s'y heurtait aux plaisanteries d'Esope, la mort majestueuse de Socrate à la Vénus de Milo.

— x\h ! ces Hellènes, ces Hellènes ! soupirait-il.

Il les sentait très proches, frères de sa curiosité, de sa philosophie, si souples, si humains à les comparer à ceux d'Egypte, de Rome, de Cartilage. Une idée plus profonde se superposait à celle-là, scrutait le destin de la Gaule, pleine d'angoisse. Un mot le déridait :

— Les temps ne sont plus les mêmes !

Et ces temps se levaient, ces temps qu'un homme pareil à lui, plus tard, contemplerait dans la stupeur. Ils se levaient en cuirassés géants, en canons de Bange surveillant une côte, envoyant leur boulet énorme à une lieue, en torpilles sous-marines, en armées colossales, mais aussi en surprenants travaux, en sciences infiniment subtiles, en une fécondité surnaturelle de l'Invention, de l'Art, de la Littérature.

— Jamais rien de pareil dans l'histoire du monde !

Il gardait le gonflement enthousiaste de son siècle, le cri de foi des hommes de 48, ce souffle dans les cheveux qui grandissait le front de nos pères à chaque découverte nouvelle.

Un aveugle l'arrêta. Il se tenait accroupi, constamment faisait sauter un sou dans un gobelet de fer. Quel degré d'abrutissement devait-il avoir atteint pour, ayant les yeux clos, ne penser qu'à l'aumône qui va venir? Mais ce qui tracassait surtout Honoré c'était l'idée des précautions à prendre pour que le sou ne jaillisse pas du gobelet, il s'en fâchait, finissait par s'écrier intérieurement ; « Si encore ce sou était attaché ! »

Et l'incident l'amenait à la sociologie. Un optimisme trop large à son gré lui faisait voir le monde en beau. Une langueur de conscience l'incitait à trouver rassurante la forme sociale où Honoré Fane pouvait gagner six mille livres par année. Il s'anéantissait une minute dans la douceur tiède, la ouate d'une vie de bourgeois rente, à qui le respect des hiérarchies tient lieu de justice. Pris de remords, il dérivait à la pensée que les pauvres étaient trop bêtes aussi; un homme de bon vouloir pouvait bien, en attendant, prendre sa part, une part équitable, celle

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que donnerait la société future ! Déjà une révolte soulevait ces lâchetés, les rejetait dehors. Les compromissions s'enchaînent ! songea-t-il. Pour la part équitable, rien à dire, mais il était trop facile de conclure de la bêtise générale au mérite personnel, puis à l'indifférence et jusqu'au dédain. Ainsi pourrissent les bourgeoisies, et cette pourriture recevait une punition logique, car de se désintéresser des progrès possibles étroitissait la conception vitale, créait à la fois l'imbécillité et l'ennui, maladies suprêmes des classes parvenues.

Mieux que les arguments, une série d'images, d'anciens états d'âme aidaient à sa conviction, le replaçaient dans la normale. Tels : l'étalage de l'Odéon, ses romans, ses revues scientifiques, littéraires, près la caisse ; une galerie des Arts et Métiers, la longue galerie qui fait retour, des instruments d'optique, de gigantesques lentilles, des miroirs sphériques concaves, des machines et un appareil télégraphique expliqué naguère par Marc. Quelques secondes suffirent à évoquer, en outre, des pages familières de l'histoire, des heures méditatives devant l'espace dont il reculait les frontières, des sorties de réunions publiques où son cœur avait battu, des jours anxieux d'élection législative.

— Esl-ce que j'aurais ces curiosités si je m'embourgeoisais ?

Alors ce fut le système prud'hommien qui lui apparut, la circonspection doctrinaire, le mépris aristocratique, tout un entraînement à ne plus voir, à ne plus entendre, la crainte perpétuelle de perdre son aplomb, de se trouver en lutte, d'être inférieur. Il fallait se calfeutrer chez soi, haïr la discussion, s'effrayer de la science, fuir le contact des dissemblables, monotoniser sa vie, la réduire à un ou deux mobiles.

Il releva la tête, ennuyé de tant de ratiocination en ce jour de félicité, voulut se donner tout entier à quelque rêve aimable, se laisser couler à toutes les hypothèses, à toutes les imaginations du bonheur que ses six mille francs annuels représentaient. Il marchait vite, s'essoufflait, s'arrêtant avec un sourire chaque fois que lui revenait son intention de faire une surprise à Gilberte, aux enfants, à Marc. Gomment s'y prendre ? Il bâtissait un imbroglio compliqué de préliminaires : un repas superbe, des friandises brusquement apportées par le pâtissier, des paroles ambiguës; mais, chose curieuse, la petite comédie intérieure se désintéressait au dénouement, n'avait plus de charme.

— Toujours ainsi, pensa-il. Je n'étais qu'un

gamin et déjà j'éprouvais cette déception finale, ce blasement d'une action fictive, d'un plaisir inconnu. Aussi ce qu'il faut pour l'heure, c'est d'envisager la question au point de vue des autres.

Il se reprenait, pourtant, à l'allégresse profonde de cette minute où il jouirait de la stupeur générale. Gilberte ne trouverait pas de mots, ineffablement ravie, glorieuse! Marc? Ah ! Marc avec sa figure des grosses émotions, de l'eau dans les yeux, un regard trouble qui hésite à se fixer, puis s'emballant, enfiévré, grondant son enthousiasme, déroulant sans fin ses projets, et, tout au travers, bégayant sa gratitude. Les mioches rempliraient les intervalles de silence par la vivacité de leurs sensations, leurs cris et leur rire, le bon aloi de leur gourmandise, leurs naïves extases

Combien, ah ! combien de fois ce rêve béat d'un coup de fortune, du coup de théâtre à préparer ! Et il se remit d'entrain à chercher, à combiner ses péripéties. Puis, derechef sceptique, il se restreignit; les choses trop préparées en ce genre échouaient ; il y fallait un impromptu, une verve fraîche, toute chaude encore, communicative. Il s'arrêta donc à l'achat de quelque dessert, d'une bouteille de vin pour ouvrir le feu,

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Mais la maison était proche; il rétrograda, ne voulant pas rentrer avant l'heure, trouvant les magasins des environs trop rassis à son gré. Il y avait rue de Vaugirard un débit de vins, pauvre d'apparence, mais très justement réputé pour certains crûs ; un boulanger-pâtissier, au coin de la rue Notre-Dame-des- Champs et de la rue Va vin, vendait des gâteaux recherchés; s'il trouvait le temps, il quérirait des petits fours boulevard de Port-Royal, une maison de gros où le stock se renouvelait chaque jour. Et dans son désir de n'être pas trompé, il y avait plus qu'une gourmandise, comme un besoin de justice, un devoir de pauvre à qui l'argent coûte cher.

Il alla, grand enfant que le temps humide et chaud asphyxiait un peu, par les rues du vieux quartier monastique, près le Luxembourg, fit ses emplettes. En remontant vers le boulevard Montparnasse, une demi-fatigue gonflait ses jambes. Les deux bouteilles l'embarrassaient, et les paquets, d'ailleurs mal ficelés, menaçaient de lui glisser des doigts. Il éprouvait l'horripilation du mâle à ces petites charges incommodes, et de ce sentiment même vint une résignation, une manière de sommeil qui le sortait de l'ambiance, le jetait à la rêverie. La rue d'Assas, silencieuse, les établissements d'instruction

qu'elle renferme, le petit Lycée, l'Ecole de Pharmacie, l'Institut gynécologique l'induisirent par antithèse à quelques tristesses, à des visions de lenteurs excessives dans l'œuvre de l'homme, l'entrave des routines, des préjugés.

Et tout à coup un dépit blasé souffla sur son cœur, il eut cette conception très nette, trop synthétique, qui ferme le cycle du temps, embrasse les causes finales. Alors la grâce de l'univers sombra, le monde lui apparut mesquin, fermé, sous l'application brutale, nullement objective du pourquoi. Comme affolée, sa raison coup sur coup risqua plusieurs hypothèses. Vaine tentative, le dégoût persistait. Il se résigna, rechercha la raison qui désolait les choses ainsi offertes, et des arguments très vite coulèrent dans son cerveau, plutôt en directions de pensées, fixées d'un mot, qu'en phrases faites.

Il atteignait le delta d'asphalte devant Bullier, et une idée d'art sourdait du jardin du Palais, au bout de la longue perspective. Il s'abandonna à l'ivresse des gloires, les mêlant à ses ratiocinalions comme une épice à relever le prix de l'existence. Il les voyait, ces gloires, sous des formes vagues, le plus souvent par la simple intuition, le choc, le tressaillement que lesgrandes œuvres lui avaient procuré, mais aussi par l'intellectua-

lité subtile d'une phrase, par des généralisations haules du vaste domaine de l'homme. A travers la flamme de son extase, venaient des relents de la désespérance à chaque évocation brusque des infinis en grand ou en petit, des crispations du cœur, des abandons qu'il fallait noyer d'un nouveau flot d'enthousiasme. Puis, c'était encore la mélancolie qui l'emportait, altribuable à sa fatigue naissante, à la gêne des petits paquets, et aussi à ce qu'il avait épuisé en rêve la coupe des joies solides, des ardeurs vitales. Tout au long de Port-Royal il ne pensa plus, las, les yeux occupés à regarder obstinément le haut mur qui ferme le boulevard vers la ville.

Il avait ce qu'il voulait; mais comment faire pour l'introduire en contrebande? Une minute il imagina dedéposerle tout chez le concierge. Puis l'idée lui déplut à cause de l'abominable inquisition, de la goguenardise méfiante des cerbères. Surmontant enfin sa timidité, il entra dans une papeterie, acheta deux feuilles de papier d'emballage, de la ficelle, et, rouge, se mit à faire un maladroit ballot, sur une petite table encombrée, tandis qu'une jeune fille aux joues bleues, au regard minéral, le surveillait, froide et ennuyée. Il s'esquiva, en hâte, mal à l'aise, heurtant de son paquet la porte qu'il n'arrivait pas à refermer.

Il en suait, de honte rétrospective, d'indignation aussi pour le malveillant accueil. Mais le principal était accompli: ce paquet, pour les siens, renfermerait des brochures qu'il avait charge d'expédier le lendemain. Il les savait candides, faciles à tromper, et comme sept heures et demie se marquaient au cadran de sa montre, il accéléra sa marche, bientôt atteignit le seuil de sa demeure.

Le repas s'achevait. Tout du long, Marc était resté triste, étonné de l'exubérance d'Honoré, lorsque celui-ci se leva, disant:

— Il faut que je vous montre quelque chose ! Et il passa dans l'autre pièce, revint tout de

suite chargé du soi-disant ballot de brochures.

— Débarrasse un coin de nappe, veux-tu? dit-il à sa femme.

Elle enleva des assiettes, des couverts, à grand bruit, curieuse d'assister au déballage.

— Oui, fit l'oncle, des livres curieux !

— J'en aurai un, dis papa?

C'était. Victor. Quant à Marine elle restait muette, ravie de ces choses neuves à voir, plus désireuse d'impressions que de propriété. Grave,

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Honoré poursuivait le déballage, les mains tremblantes pourtant d'une invincible hâte. Ce furent d'abord les bouteilles qui apparurent; puis, sans répondre à l'exclamation de sa femme, sacramentel, il tira les paquets, exhiba les gâteaux, les petits fours.

Une triomphante clameur sortit de la poitrine des enfants, tandis que Gilberte béait, heureuse de la joie générale, mais paralysée dans tous ses moyens par une curiosité intense, perdant la tramontane à celte surprise dont elle n'était pas prévenue, cherchant des noms de saints, des anniversaires, s'allachant à cette idée unique, résolue en une interrogation.

— De qui est-ce la fête ?

— De moi! fit Honoré.

Gilberte, Marc déjà rougissaient, comme pris en faute, malgré l'évidente erreur, lorsque l'oncle ajouta:

— Oui, c'est ma fête, c'est notre fête à tous : je suis reçu chez Bûchette.

Les grands tressaillirent, les petits, sans savoir, s'accrochèrent aux jambes d'Honoré. La tante, affolée, joignit les mains, criant sa phrase des grandes occasions :

— Ce n'est pas vrai, n'est-ce pas?

Tandis que Marc pâlissait à cette première at-

teinte du bonheur, ne sentant pas la minute exempte d'amertume, d'un peu de la rancœur qu'on a contre les réalisations trop longtemps attendues. Mais vite des perspectives s'ouvrirent, d'indépendance, de haul.es études, aux paroles aimables de son ami:

— Et toi, tu seras libre, tu nous feras un large avenir !

Marc comprit toute la délicatesse de ce dire. Il se troubla, se leva en chancelant pour serrer la main du brave oncle.

— Merci... merci !

Il embrassait les enfanls, mouillant de larmes leurs joues fraîches, Victor d'ailleurs vite dégagé pour courir aux bonbons, tandis que Marine acceptait la caresse, se laissait enlever de terre, rendait la douce étreinte.

Mais l'oncle fit diversion :

— Allons, gais et à table !

Déjà Gilberte, active, glissait des assiettes à dessert, tendait le tire-bouchon, installait les petits, heureuse de noyer le trop plein de ses effusions dans le soin de son ménage, couvant les siens du regard, allant parfois entrebâiller une porte pour entendre la respiration régulière du sommeil de Rite.

Ces bons estomacs de gens sobres eurent leur

contentement. Les gâteaux se trouvèrent délicieux, le vin d'un bouquet agréable, les petits fours exquis, et, tandis que la tante ne tarissait pas sur l'excellence de ces choses, l'oncle indiquait leur provenance, ajoutait le goût moral d'un choix à la gourmandise, jouissait des éloges comme s'il avait été lui-même le pâtissier. Un léger plumet, sur le désir de l'oncle, fut accordé aux moutards, et ce fut un joli plumet carmin au beau milieu des joues, une griserie qui tirait une parlotte aimable de Marine, des farces adorablement ratées de Victor....

Tout brillait. Des mots de flamme, des ruissellements de lumière dans l'imagination, de beaux clairs obscurs parfois aussi, et dans cette fête de la pensée une grande paix, durable, profonde, ensevelisseuse: effet d'une légère ivresse sur le cerveau large de l'oncle. Des visions flottaient, rattachées, semblait-il, par le parfum amer du café, de la fable se mêlant aux réminiscences solides d'anciennes festivités, comme de placer ces festivités dans des salles superbes, la salle de chêne du Louvre, quelque fin salon blanc et or, un réfectoire oblong à tapisserie et à vitraux. Toujours les cheminées flambantes, le feu insépa-

rable des joies intimes, le frisson des ancêtres autour du foyer... la douce histoire du Nord... Suavement irrésolu, de pente en pente, son esprit roulait à travers le monde, ce monde qui étail en lui, évoqué par la magie du vin, à petits tableaux mobiles, saisissants de relief, depuis certaines sorties d'école jusqu'à des messes écoutées dans l'extase, trois prêtres en camail resplendissant, debout devant l'autel. Il revivaitsa pure béatitude, son adoration presque douloureuse; une voie fatale, le besoin du mystère, la soif d'un absolu le menait du Dieu de sa jeunesse au Dieu de son âge mûr, noyait la volupté chaude de la foi dans le sublime de l'espace, le jetait à l'analyse, jusqu'à savourer les joies rétrospectives de la solution d'un problème de géométrie.

Et, à ce poème de l'existence ainsi déroulé, sa complexité un peu effrayante, arrivait tout à coup un défi d'âme orgueilleuse aux éléments, le vertige qui créaProméthée. Son regard alors, tombant sur Marc, célébrait sa parenté, puis courait au delà, voyait plus qu'une parenté, la conception ivre, confuse, de deux esprits convergeant à travers les âges....

L'alcool travaillait d'autre sorte Marc. Des vouloirs durs se manifestaient, les désirs glacés de la conquête; la grâce, la douceur restant voulues,

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