‹ Marc Fane, roman parisianChapitre 6 sur 14 · MARC LIBRE · texte numérisé non relu

MARC LIBRE

Il édifia ses travaux et ses projets sur des assises immuables, ainsi que l'Espagnol des Co?ifessions de Jean-Jacques. Son règlement, épandu sur quatre grandes pages, d'écriture fine, comportait une encyclopédie décroissante, depuis la sociologie, jusqu'à la musique. La ration de telles branches n'alla qu'à cinq minutes par semaine: dessin, aslronomie, musique. Graduellement cela s'élargissait jusqu'aux dix heures de la politique, aux vingt heures de la sociologie. Une force irréductible l'avait conduit, une curiosité féroce, à surprendre, en leurs éléments généraux, tous les affluents de l'activité humaine. Des calculs vétilleux avaient établi que, même les cinq minutes

offertes aux choses les plus lointaines de sa carrière, mèneraient à des résultantes. Qu'importaient, en somme, quatre ou cinq heures dérobées aux études indispensables? Et sa théorie lui affirmait que des explorations étrangères à une œuvre, influent favorablement sur la somme finale, la créent plus opulente et plus complexe. Comme les économistes de l'épargne qui ressassent aux pauvres :

— Un sou par semaine, ça fait avec les intérêts, des centaines de francs au bout d'un demi-siècle.

Lui, se répétait opiniâtrement :

— Cinq minutes par semaine, ça fait, à raison de huit heures de travail dans un jour, ça fait un mois dans une existence....

Par une pente de son organisation, ce mois que d'autres eussent trouvé un laps de temps minuscule, il le trouvait considérable. Puis n'était-il pas, dans le labourage intellectuel, un système d'assolement, supérieur aux jachères, l'une culture reposant de l'autre ?

La règle écrite, il s'alloua quelques semaines pour se mettre progressivement en besogne. Il se levait tard, vers neuf heures du matin, absorbait une tasse de café au lait, une grosse ellipse de pain, retournait dans sa chambre. Le lit étant

fait, la fenêtre ouverte, les formes extérieures entraient, très fraîches, le soleil n'arrivant sur la façade que vers une heure. Il rôdait entre les murailles. L'immensité de ses rêves se mêlait aux cris des pierrots, aux ombres géométriques alternes de toitures du fond, aux feuillages nues d'un vert de jeune salade, à des âpretés ténébreuses. Il souriait à la population des arbres fruitiers, pauvres de taille et attendrissants d'inélégance, humbles devant le fond de droite où s'élevait la splendeur d'un grand platane, l'opulence d'un peuplier canadien au grelottement d'ailettes doublées de salin d'argent.

Il allait, il savourait la vie et la santé, la beauté harmonique de son système nerveux, de ses organes sans fêlures. Une exaltation charmante grisait son encéphale, frissonnait sur ses vertèbres, et, les bras ouverts, il respirait puissamment, plein d'amours douces, de forces sérieuses. Minute à minute, sa pensée se subtilisait , dégagée de la sensation. Une dissection débutait, des hordes de phrases, tantôt dans la coloration d'un discours à faire, tantôt dans la forme syllogislique. Neuves pour lui, ou oubliées, ou régénérées par l'adjonction de quelque structure, il reparcourait le cycle humain, imbu de la croyance en ses ratiocinations comme en la caplivance de ses

métaphores. Et tout se dilatant aux tréfonds de son être, l'univers se centralisait dans sa personne ; il allait par les annales féeriques de son histoire, par des Assomptions aussi hautes et plus exorables que celles des Psammétichus et des Cyaxarès. Un à un accouraient les disciples, les phalanges conquises, qu'il lançait à travers la France. Par son livre sur la répartition, il émouvait les vétérans de la politique, par la modération de ses paroles, la fraternité de ses actes, il désarmait les jalousies. Arrivé à ce stade de rêverie, les pauses banales, les escales vulgaires ne le choquaient plus : conseiller municipal, député, Gracchus victorieux, il régénérait l'Europe, bannissait la guerre, à chacun donnait le pain. Pour tout cela, deux ans !

Bientôt, le dédoublement s'opérait dans sa conscience. L'incisif rieur interne désagrégeait 1 enthousiasme, imposait le pressentiment du réel, et que les hommes n'ont pas vécu tant de milliers d'années pour qu'un seul apporte tout un code de vérité, tout un système de gouvernement, de distribution.

— Pourtant, il y a eu des conducteurs, toujours... des unités humaines qui furent le symbole d'une science, d'un art, d'une politique !.... Spinosa, Descartes, Copernic, Cromwell, Napo-

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léon, Darwin, Luther.... Alors, pourquoi pas... moi?

Il s'allait analyser daus la glace, son crâne, son sou regard. Et, rejetant en crinière sa chevelure, il contractait ses sourcils pour approfondir le pli vertical. Le pressentiment ne^ s'acharnait pas moins. Certes, il y avait toujours eu des hommes guides. Mais lequel, parmi tous, avait amélioré, de façon considérable, le bien-être des foules? Lequel ne s'était annihilé devant la routine, l'enracinement de coutumes antiques, épouvantablement lentes à s'effacer devant les acquêts les plus irréfutables de la science ou de la philosophie ? Aucun avait-il, pourtant, compris le problème humain comme lui, Marc? Aucun l'avait-il creusé d'analyse aussi patiente, aussi sagace? Depuis trois ans, il y passait la houe, binant, rebinant, pulvérisant la terre des théories, et n'avait-il pu se convaincre de l'inanité des doctrines contemporaines ? Puis, ne survenait-il pas à l'heure fatidique où les destins allaient se résoudre ? Sans doute, qu'aucun homme n'avait multiplié le bienêtre humain, mais le but des réformateurs considérables du passé avait été religieux ou politique, non social. Or, en ce sens, la part des influences individuelles a été incommensurable. Donc, si la dernière période du siècle tend à être tout écono-

mique, quelque personnalité supérieure, élue pour la réforme pourra doubler, peut-êlre tripler la vitesse de progression vers le dégrèvement des souffrances, la baisse du travail, la hausse de la sécurité.

Marc, convaincu, étançonnait ces arguments, lancé plus vile à travers la chambre, reprenait les théorèmes cent fois résolus, plein d'élan en parcourait les échelles subtiles. Mais, toujours, la conclusion générale manquait de netteté, aboutissait aux fourches où le choix devenait une question d'instinct, tout principe aboli, toute démonstration vaine. 11 s'y acharnait, il y revenait. L'hypocrisie des constructeurs de doctrines l'induisait à se peindre des trompe-l'œil intellectuels, à noyer sa pensée dans des lacs de phrases, dans des formules duplexes comme les oracles de la Sybille, avec la sensation qu'une partie de luimême était l'orateur, l'autre le public. Bientôt, congestionné, il renfonçait le syllogisme final à plus tard, dans l'indécis espoir en une providence, dans la foi que, tout de même, elle serait dispensée a lui, la conclusion. Et il prenait l'autre face du thème, la réfutation des doctrines et des actes sociaux contemporains. Là, il bataillait à l'aise. Là les grands coups de cognée de sa dialectique coupaient en tronçons les arguments

hostiles, là l'histoire, la logique, la science de l'être, lui fournissaient une moisson abondante, inépuisable: Aussi, sa jeunesse aimait s'y attarder, s'y tremper pour les stratégies futures. De quelle aisance, il démontrait que tous, ceux de 48, ceux de 71, les socialistes d'antan, les radicaux, les marxistes avaient disputé à contre-sens. Comme les phrases venaient nettes, au fil du couteau, se résolvant à voix haute, soutenues d'un beau geste d'abattis, d'une voix sonore, habile en chromatismes jusqu'à la ruse, belliqueuse sur les finales. Il aboutissait à l'affirmation aux murailles, à son image recontemplée dans la glace, que des gens comme Godin seuls avaient élevé de solides bâtisses, adéquates à l'Ontologie:

— Oui, oui, Godin... c'est l'exemple, citoyens, la force immense de l'exemple !...

Les doigts de Marc s'ennuyèrent. Accoutumés à la besogne subtile des transmissions Hughes ou Morse, ils contractèrent de petites manies: nouer et dénouer une ficelle, viser, avec un gros sou, quelque marque de la muraille, quelque ustensile indétériorable, chercher, en pianotant, le ton des objets sonores, un verre, une pièce de mon-

naie, le dossier des chaises, un fil tendu. Tout finit par se condenser en une habitude unique: attraper des mouches.

Elles étaient les compagnes de sa solitude, les chanteuses légères qui lui venaient bourdonner l'hymne de la vie. Leur joli vol, leurs courbes habiles, leurs droites foudroyantes, leurs arrêts à cent mille coups d'ailettes, attiraient sa contemplation instinctive, son œil voluptueux, plein de tendresse aux formes.

Automatique, sa main s'accoutuma à leur capture. Il y devint d'une habileté merveilleuse, tant qu'une vanité s'éveilla dans son être. Aumoment que filait sa main, légère, rasant la surface où posait la bestiole, il se figurait un très apte chasseur, qui capterait les fauves comme il captait ces petits êtres. De fait, son nouvel art n'allait pas sans trucs : comment il faut calculer l'approche sans que Fombre de la main avertisse la petite proie, comment un mouvement de biais est souvent préférable, comment éviter les fuites par la tangente quand on chasse sur arêtes de mur ou de meubles ou sur petits ustensiles convexes.

Il prenait plaisir, émotion aussi, à voir se raser, s'aplatir l'animalcule comme ferait quelque herbivore au bond du fauve; il savait que les jours de lumière diffuse sont plus favorables à lâchasse.

Surtout, il constata l'influence de la vélocité qui, brutale, dépasse toutes combinaisons. Jamais il ne heurtait les captives; il ouvrait une brèche minuscule où accourait la tête, le thorax du diptère rampant, jusqu'à ce qu'il y eut assez d'ouverture pour le laisser partir, et en tout, c'était une analogie surprenante avec les gestes des plus grands animaux. Après quelque temps, un scrupule le prit: quelle brutalité de mastodonte à tourmenter aussi sotlement ses frêles compagnes ! p

Honteux, il lutta vite à s'en corriger, redoublant les mouvements déficelles, les pianotages, les exercices de jet, s'atlendrissant à observer ses ex-victimes en leur lissage de toilette, en leur travail de pattes à coudes, si adroit, trempé de grâce, d'une féminité minuscule.

Las d'elles, il s'en allait vers la vie plus large du jardin, il aimait à se figurer que la petite habitation sénile du fond, trouée comme une roche, dévorée de lichen, était bâtie depuis des millénaires. Là, sa folle ourdissait quelque métempsycose de vieux, recréés de cycle en cycle, plutôt par bouture que par génération. De type primaire, orang ou gorille, armés du gros gourdin ou de la hache informe, leur mémoire garderait le souvenir religieux des luttes de la race neuve, alors

qu'il restait douteux encore si l'univers serait à la trompe déliée du mastodonte, à la dent des félins ou à la main du grimpeur anthropoïde.

Il riait, lorsque, placide, survenait un des vieux — (car vraiment c'étaient des vieux qui séchaient leurs fibres dans la petite demeure^. — Ce vieux sous l'horrible casquette plate, le nez en pied de marmite, lent, laid, bestial, tardigrade, reluque un instant les poiriers. Sa main arrache quelque brindille, tâte un fruit, main avare, à nœuds. Cependant, il arrive à l'objectif de sa visite, à la chose chérie, sa création, sécrétée, parachevée par sa vieille caboche, son œuvre d'art enfin, pour ostrogolhe qu'elle puisse être. Il s'y absorbe, religieux, s'y ratatine. Et c'est à l'angle de la muraille, une hutte en écailles d'huitres, une rocaille de Troglodyte, dont le concept, en proportion, a plus coûté peut-être au tardigrade que le temple d'Ephèse à Chersiphron.

Saturé d'observation, il se laissait couler sur son lit cinq minutes. Les pensées revenaient, alors, l'opiniâtreté de sa cervelle à ne jamais se taire, toujours consciente. Mais la grâce de sa jeunesse comme la variété de son organisme ne le concentraient pas dans la seule science sociale.

Il dérivait, au contraire, par des embranchements menus, innombrables, allant du destin d'un croque-mort à des spéculations métaphysiques, d'une rixe de souteneurs aux batailles du Macédonien contre les Oxydraques. Il jouissait des mois nouvellement acquis, d'une joie juvénile de vocabulaires, de terminologies fraîches. Chacun des bouts de science adjoints à son programme lui apportait le beau mystère du demi-savoir, l'imagination d'ampliludes perpétuelles, de progressions inépuisables, ainsi que la palpitation de planer dans l'espace et le temps, les époques et les contrées.

La télégraphie, par exemple, la coutume de franchir l'espace par le jeu élémentaire d'un concontact soumis aux variations du nombre, avait développé en lui le concept des forces lointaines, subtiles et véloces. Cette notion, en l'accompagnant aux chimères, y donnait des reliefs délectables, des superficies positives. Volontiers, entre lui et des vols de nuages, il se lissait une trame de conduits, des micro-commutateurs qui le liaien t aux météores. Volontiers, entre la parabole de l'horizon, quelque point blanc de maison sur la pente, il établissait une téléphonie mystérieuse, des échanges très intimes entre la pensée de ses habitants et la sienne.

Subtilisant le problème, il imaginait, dans l'avenir, une polarisation de l'éther, soumise à quelques règles simples, permettant de construire, à travers l'étendue, telles lignes conductrices mues par des magnétismes raffinés. L'obstacle, sans doute, pour les fortes distances, serait que les intermédiaires interceptassent la communication. Mais quoi d'impossible à se figurer quelque courbe convenablement calculée, où les premiers éléments induits détermineraient la courbe entière et, par ainsi, de choisir tout point à atteindre?

Le son lui semblait une science négligée en tant que dynamique; il le croyait, dans le futur, devoir se transmuer en électricité, éveiller, par concordance et discordance, des potentiels endormis. Le monde serait merveilleux, réglé par des harmonies sonores, des symphonies métamorphosées en travaux, la voix développée dans les choses. Et il s'abandonnait à l'enfantillage de croire que le rudimentaire d'une telle pensée constituât quasi une découverte!

Y eut-il jamais un manieur de milliards comme Marc? A quinze ans, il avait débuté dans la chimère avec dix millions: un demi-million pour lui, deux millions pour ses amis, le reste pour la bienfaisance. Puis, en calculant, refaisant ses comptes, en défrichant des terres, en accordant

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des subsides aux Shoshones de f Amérique du Nord, eu établissant des Phalanstères, les millions avaient cru, prodigieusement.

Il allait à vingt, à cent, à cinq cents, au milliard! Trois ans entiers, il s'était satisfait du milliard, passant, en moyenne, vingt heures par semaine à calculer ses œuvres. Le soir, au lit, il perdait bien deux heures, les pieds froids en hiver, dans une insomnie extatique, à faire du bien — un bien rationnel, surhumain, déduit problème à problème. Ah! ces problèmes! Que d'acharnement à élucider tous les détails de la dépense, ne bâtissant pas un hospice de vieillards ni ne fondant une œuvre agricole ou ouvrière, sans s'inquiéter du prix d'une charrue, du coût de la literie.

Enfin le milliard n'avait plus suffi, et, détonant sous l'accumulation des œuvres, le désir énorme d'être, sur cette terre, la Providence, Marc avait doublé, triplé, quintuplé, centuplé... Maintenant il osait baser ses rêves sur cinq cents milliards ! . . . Mais quel (Euvre! Posséder toute la Publicité, la Librairie, donner du travail à la France et aux petits pays circonvoisins, faire une confédération des Peaux-Rouges, transporter des colonies tout outillées aux quatre coins du globe !

Alors qu'il se satisfaisait de millions, il pouvait

imaginer le sauvetage d'un Mackay se noyant ou environné d'escarpes, comme dépari de fortune, ou quelque loterie, quelque jeu d'agio: mais dans la croissance des milliards, il fallait bien se résigner à une chimère suprême — et la plus vieille — créer de ïor. Etant donnée la découverte des formules (lui ne les voyait pas seulement dans la chimie, mais dans un système de compression énorme, des milliers d'atmosphères... et comment?) d'autres questions survenaient. Qu'est l'or à volonté sans le mystère? Une non-valeur à brève échéance. Dès lors, n'est ce pas? il fallait justifier la possession des milliards, feindre une découverte d'îles, des Eldorado dans le Pacifique, y envoyer, en faire revenir des cargaisons fictives...

Et la chimère allait, colossale : les escadres de Marc, les histoires à labyrinthes, mystérieuses, pour berner les douanes et les journalistes, tandis que, dans une triple tour d'airain, s'abriteraient les toisons d'or, les appareils de la transmutation philosophale.

A mesure qu'il avançait en âge, de plus en plus une torture accompagnait le délice de l'utopie, la sensation d'un gaspillage énorme de temps. Cette sensation écartait mais ne supprimait pas les retours périodiques, au point qu'il y perdrait bien

encore une couple de jours par mois. Le rêve l'étreignait au saut du lit, comme quelque maîtresse bien-aimée, ne le quittait jusqu'au soir, rendant impraticable toute autre tâche. La nuit venue, sa tête embrasée, anéantie, des chiffres vagues continuant à y galoper par vitesse acquise, Marc jurait n'y plus succomber jamais, mais trop d'années il avait subi l'étreinte délicieuse, la vision providentielle pour se séparer de l'amante sans longs sanglots, sans supplices innombrables.

J'ai parlé plus haut d'une confédération des Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord. C'était une des marottes de Marc. Après la vingtaine, quand le jeune homme dut se résigner à avouer le museau australien et hottentot, l'infériorité du Jaune, son cœur saigna longtemps. L'égalité de tous les hommes avait élé chérissable à son être. En un point il se bula: les Indiens, surtout les Shoshones. Il les voulait héroïques, hauts d'intelligence, nobles, vaincus par malchance et traîtrise, uniquement. Plongé dans l'Epopée des chevaliers de la Savane, ayant toujours conservé les volumes où ils él aient glorifiés, il s'attendrissait encore sur eux à cette époque, opiniâtre, insultant aux auteurs qui les ravalent.

Certains jours, de grandes angoisses sourdes.

Alors, l'attente nerveuse d'un mauvais événement, d'une lâcheté de Némésis. Des syllabes flottaient sur ses lèvres, dans le confus des songeries : il finit par remarquer que ces syllabes étaient, à chaque renouvellement de l'angoisse, les mêmes, C'était : « Langres, Desemblaves. » Pourquoi ? Il s'impatientait à le vouloir démêler, sans aboutissement. Ces jours-là, aussi, il mâchait d'instinct une petite balle élastique, pleine. La fatigue de ses mâchoires, après une ou deux heures, s'ajoutait à son inquiétude. Des ordres de pensées s'attachaient au mâchement de cette balle, et qui partaient de Y élasticité. L'élasticité, en effet, le préoccupait beaucoup, tellement liée à la vie, à la chair humaine, à la lutte de l'organique et de l'inorganique, bientôt le ramenait au gouffre de l'ontologie.

11 s'y attardait, une poésie ineffable sillant dans son encéphale, une épopée d'infiniment petits, immense, pour lui, au delà de toutes nos annales de guerre. Oscillaires, Vauchéries, Diatomées, Infusoires le pénétraient d'extase mystique, de l'émerveillement du miracle perpétuel, du tremblement de molécules amoureuses de vie. Il y plongeait, il s'y perdait. Il était dans la forge de l'être, dans la profonde maternité où toute forme a germé, où le rêve de la matière s'est tramé

corpuscule à corpuscule. Fouillant le problème des origines, l'œuvre des duplications, l'union des deux atomes commençant le sexe, il attribuait la virilité à la Base, la féminité à l'Acide. Il ascendait les spirales de l'infini amoureux, depuis les meetings de la poussière fécondante, au hasard, des vents, jusqu'à l'étreinte extra calculée du vieil homme d'Europe. Il s'y courbaturait, dans la stupeur où plonge l'analyse des genèses, l'impossibilité de la conception unique, revenait vers l'observation de l'ambiance, mais hanté de son problème, le transportant dehors.

Des bêtes quasi imperceptibles, des araignées naines, solitaires, pâles, émergeant d'une encoignure d'ombre, des bestioles blanchâtres, entre les pages jaunies d'un vieux livre lui montraient la vie persistant, luttant dans l'aride, aux refuges où elle semble impossible.

Sous le vitrage d'une demi-serre, alternée de plaques de zinc, chez le voisin de droite, il s'intéressait à des piérides, des guêpes acharnées à se buter au verre. De bas en haut elles se heurtaient à vouloir franchir cette zone de lumière solide, ce piège où tout insecte se prend, tellement il est hors de la nature où les obstacles transparents, en général fluides, sont dessous,, amais dessus.

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Parfois, il voulait voir dans les taches d'oxyde le vrai début végétal, animal, bien plus que dans la cellule primitive. Il en analysait des configurations irrégulières, l'aspect mousseux, licheneux, rouge rouille ou vert de gris.

Souvent, il s'étendait sur le plancher, dans un dédain de son être, dans un désir de se ravaler à la bestialité. Il restait à considérer les veines du bois, les ellipses vagues à hachures, les angles, les stries, et aux lignes qui semblent le plus dues au hasard, il finissait par découvrir des harmonies, des parallélismes sinueux, des enroulements semblables à ceux des nébuleuses

Entre tous chers à son âme, les jours d'eau. Aux gouttes grosses des ondées estivales, succédait la multiplication, l'infinité des gouttelettes passées au filtre fin de l'atmosphère. Marc, religieusement, y percevait notre élément vital, le grand composant de l'être. Les roulis des nues, souvent les secousses tonnantes des recompositions d'équilibre, la mélopée soyeuse sur les tissus des arbres, les demi-lièvres de la patrienature, ah! que cela lui secouait les fibrilles, lui faisait étendre les bras dans un grand cri d'extase :

— Cher habitat... chère, chère croûte terre s fere !

Le plus souvent, les escadres nébuleuses s'ouvraient, en puits lapis, ourlés de blanc de perle, de poudre de fin kaolin. Parfois c'était jour de lumière diffuse, une fête d'électricités douces, on ne sait quelle multiplication dans le détail des formes. Là, son rêve de genèse s'enveloppait du contour suave par excellence, là, dans le trouble des fluides, il croyait assister aux éclosions suprêmes, revivre aux ères aqueuses, aux mélancolies tertiaires...

Il lui arrivait, parfois, de revoir des coins de campagne, certaines nudités automnales, quand circulent des humains bleuâtres sur des emblaves. Ces gens imbéciles et tout à la dure manie lésineuse, pourtant ne sont pas dénués de quelque pensée. Analysés avec sympathie, un poème sourd de tel vieux rustre, de telle femme en train de cuire la provende. Alors sur les animaux, sur la plante surgit un monde brumeux de croyances — et d'où seraient nés, sinon, les hiératismes rustiques?

Le paysan, à qui n'a ni crainte ni répulsion à l'interroger, conte les ruses de la bêle, les mystères de la croissance, l'influence de la Lune... Surtout cette dernière chose frappa Marc dans une ferme où il avait vécu. Oh ! le beau poème de la Lune, tourmentant les plantes, harmoniant

ou troublant les gésines, jetant les maladies sur les Etables et les Hommes... Et qui ne sait que la vue des chevaux et des ânes lunatiques est soumise au cours et au décours de l'astre ?

Et Marc, certes, s'avouait la grossièreté du ruslre et l'indigence de sa pensée, mais toutefois croyait qu'on n'en apporte tant d'impressions négatives, que parce qu'on refuse de se mettre au niveau ! Au tréfonds, mille choses de pensée et de raison y sont enveloppées, étouffées dans les brutalités du combat pour vivre. Surtout, par des provinces de peu de commerce, plus d'un type se rencontrera, infiniment attendrissant, auquel l'au delà des actes éveille — en moindre quantité, mais très profonde — des répercussions comme pour l'homme philosophe des villes.

De coutume, Marc avait un cerveau symétrique, aux réactions souvent violentes mais toujours rythmées. Il n'en était pas moins, à de rares pauses d'existence, en proie aux déformations, aux détraquements, à l'engorgement de telles relations nerveuses (et quel organisme, même animal, y échappe?) Alors, sa gauche pouvait lui paraître plus vaguement perçue que sa droite, tel début de vertige polarisait en partie sa marche, le détournait régulièrement, d'un même côté de la route suivie, soit vers les mu-

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milles, soit vers les bordures de trottoirs. Chez la majorité des hommes, ce phénomène est constant: peu sont strictement symétriques. Ces mêmes déviations physiques correspondaient en Marc à des déviations d'idées, à des embrouillements de certaines séries, des passages plus fréquents de certaines formes, des bégaiements particuliers de la mémoire, pour tels noms, telles choses. Attentif à les constater, il s'en tourmentait, irrité de ne pas avoir son habituelle pondération. Souvent, il imaginait quelque bête tournant, sinuant par Tune de ses méninges, surtout restait farouche à songer que c'est là ce qui, développé, fait les fous et les ataxiques. Lui fou, ataxique? Il riait, mais à faux, ayant terriblement d'angoisse. Au reste, toujours le malaise était bref; il revenait à sa symétrie, si exacte qu'il était impossible de le supposer, à mener une existence normale, même à exagérer un peu son activité, capable de détraquement.

Peut-être est-ce ces jours-là que la manie de se figurer les Idées le tenait davantage. Il adorait se les peindre en relief, soit en vibrations, soit en éléments corpusculaires, circulant et s'accouplant aux centres cérébraux. A force d'y songer, elles devenaient de petits êtres ou de petits automates.

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Alors leurs foules, soit sillant sur des fluides, soit roulant à des parois molles, avec des activités intarissables, s'allaient trouver, s'enchaînaient en groupes ou se dissolvaient pour courir à d'autres harmonies. Quand Ja fatigue de la rêverie s'accroissait, toutes finissaient par prendre de très grosses formes, et le cerveau se transmuait en dôme blanchâtre, tapissé de lichens flasques, de fougères nerveuses. Là, dans une phosphorescence, un demi-jour de myslère, hiératique, elles vivaient, infiniment abondantes : sur des ramifications sèches, des sentes lènues comme des fils de cocon, les Idées-terrestres; par des ondes, au long de pertuis liquides, les Idées-Marines; à la voûte, les Idées-Atmosphériques, Astrales; et dans les quatre horizons, accroupies, les Entéléchies, les Synthèses, les Abstractions... Il se raillait, revenait à des choses infiniment moins formelles, une téléphonisalion de l'Idée, une intériorisation obtenue par des comptages de vibration, des largeurs d'ondes, des rythmes, des nombres, rien qu'une mathémathique infiniment différentielle, infiniment intégrale.

Cependant, depuis le plus élémentaire jusqu'au plus compliqué de ces systèmes, il y faisait intervenir une force centrale, directrice,

le Dieu Un du cosmos cérébral, la Volonté.

Sa croyance à la Volonté passa par une crise. Jusqu'alors, il avait préféré cueillir ses notions philosophiques et transformistes, dans ses causeries avec l'oncle, concentrant ses loisirs à la sociologie, aux mathématiques, aux sciences exactes. Dans ses conversations, Honoré traitait la volonté en faculté fixe, arbitre des actes. Il advint que, libre, feuilletant la bibliothèque de l'oncle, Marc se heurta aux théories des négateurs, aux défis de concevoir les volitions. Ce fut un des chocs de sa jeunesse, une rude colère semblable à celle de jadis lorsqu'un bouquin lui avait volé Dieu, des brandissements de poings au vide. Au fond, pesante, s'amplifia la terreur que les volitions, effectivement, ne se pussent concevoir, et cette terreur le froidissait aux crépuscules, lui montrait le monde inutile et vain sans la force sur laquelle il avait bâli son existence. Il n'avait même pas la bravoure ordinaire de ses disputes, biaisait, pareil à ces négateurs de l'hypnotisme à qui l'on affirme qu'on les endormira s'ils se veulent prêter à l'expérience et qui ne l'osent.

Insinuantes, les théories adverses l'imbibaient, le dissolvaient, le déchiraient. La fameuse affirmation : je suis libre de choisir entre la roule de

droite et celte de gauche, lui semblait, à présent, dianlrement obscure. Longtemps, il cacha son angoisse à l'oncle ; mais, un soir, le temps étant trouble, orageux, il eut une faiblesse, se découvrit, avec des tentatives de plaisanterie. Honoré ne s'y trompa pas, lentement se mit à dire :

— Tous nos problèmes ont cette forme... et puisque-tu es un douteur métaphysique en quoi ça se gêne-t-il? En pratique, vois-tu, tout se résume ici : soit que tu possèdes un principe indivisible nommé volonté, soit que ton encéphale soit construit de manière à se déterminer en actions durables, à recevoir les impressions pour les transmettre en courants déterminés, ça revient au même. Dans l'un comme dans l'autre cas, il convient de distinguer par deux termes au moins les étals différents des êtres, et je dirai, avant comme après, que celui-là est volontaire dont les actes se poursuivent et se résolvent en travaux dirigés, polarisés, que celuilà est sans volonté dont les actes se dispersent et s'avanouissent au hasard des contingences extérieures. Qu'importe, le point de départ! Or toi, Marc, tu es évidemment construit pour recevoir des impressions durables et les transformer en œuvres durables, partant tu es volontaire...

Périodiquement, la question du sexe reparais-

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sait — peu dangereuse en celle ère d'intellect et bondée d'ambitions, mais prèle à le dévorer quand paraîtrait la crise de dégoût, raballemenl de la foi. À présent c'était seulement des heures de supplices, noyées le lendemain dans un flot de ratiocinalions. Excessivement timide, Marc ne devait pouvoir triompher qu'en quelque aventure où la femme ferait la moitié de la roule ou, sinon, à la suite de beaucoup de temps. Ni l'un ni l'autre mode — pour l'heure — n'était à sa portée. Son vœu affectait les formes chimériques ou imbéciles, depuis celle où quelqu'une le comprendrait, le viendrait trouver dans les ténèbres, jusqu'à celle qu'il découvrirait, très loin, dans un district si désert que la nature y dût triompher, fatale. Les visions, brutes parfois jusqu'à l'animalité pure et toutes centralisées aux fonctions immédiates, le plus souvent affectaient des formes hautes, la Pudeur, les tendresses déliées, lentes, cérébrales, d'un haut Aryen. Niaises, d'ailleurs, mais suaves dans leurs modalités empruntées aux poèmes les plus répétés de la littérature, elles comportaient l'activité du désir infini, une supplication au nuage qui s'avance, aux arbres de l'horizon. Le Panthéisme fou du jeune mâle objurguait la nature, exigeant ce qu'il n'avait ni l'audace, ni la patience de s'en

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aller conquérir. Quelquefois aussi sa méditation prenait la forme — nul cerveau qui ne l'ail frôlée — qui a nécessité les anathèmes de toutes les Bibles...

Cependant, montait en lui la clameur terrifiée de l'Etre, la prescience de l'Ephémère, qui tout à coup, ce semble, a des reliefs épouvantables, des logiques infinies. Alors, les accoudemenls de fenêtre, les horreurs accroupies sur le cerveau, pervertissant le flux des veines et secouant les entrailles, la stupéfaction de son « moi », une humilité infinie, les visions abondantes, solides, dont les brièvetés paraissent si longues, tant elles absorbent de force vive.

Puis, la lassitude nerveuse, une grâce de grisaille épandue sur chaque pensée comme sous chaque aspect de l'ambiance, les battements de l'aorte alentis, charriant un sang moins rouge, croit- on, moins chaud, des vœux de tendresse lente, excessivement chaste. Des confidences au vide, des étreintes paresseuses, des envies de cloches crépusculaires, de vieux paysages, de plaint-chant, des rêves de béatitude miséricordieuse, d'Edens où des multitudes de créatures, hommes, bêtes, oisillons, vivraient heureuses dans

un canlique de vie sans guerre. Enfin, des sillemenls de radeaux sur un Meschaeebé, sous des voûtes arborescentes, dans une lueur dormeuse, des occident s apparus entre les verrières végétales, aux agonies lenles et intarissablement versicolores. Des pauses, des silences. . . et voici des Scandinavies pâles, les plaines de Tauride, les sépulcres de Djebel... des landes, leur navrement plane, la lutte humble et grandiose des gramcns et des bruyères acharnés à créer de l'existence, des contrées de tourbières et de marécages où reste le souvenir des époques lacustres.

A ces visions, la mélancolie de Marc s'attachait comme les cryptogames sur un vieil arbre. Il y survenait souvent des peurs autres que la crainte de mourir, et toutefois moins des peurs que des pressentiments de peur. C'en étaient les frissons, les émois, mais avec moins d'amplitude, avec moins d'intensité.

Le culte y intervenait beaucoup, le demi-éveil des empreintes superstitieuses qui dormassaient dans le tempérament mystique du jeune homme, ces fantômes catholiques qui, sans doute, le tourmenteraient si sa vieillesse était chagrine ou son agonie traînante. Tel soir, en telle insomnie, à telle minute soudaine de jour électrique, vibrait un chucholis de confessionnaux, les profonds

actes de repentance, Satan subtil et vague, un souffle d'esprit, doucement sinistre, la vallée de Josaphat où pulluleront les âmes. Il s'en dégageait une virtualité d'épouvante, une aube d'horripilation où se glissaient d'autres ressouvenances que les religieuses : la tête de bœuf aux yeux rouges comme des lanternes de train, le chourineur et le maître d'école, l'oiseau noir, un Ténare de frissons vieux et lourds ressuscites dans les cryptes de son crâne.

De toutes ces peurs, la plus positive s'encadrait de deux haies, deux ormilles à hannetons, à la lisière d'une petite ville, au crépuscule. Marc, enfant, avance, écoule deux cloches alterner une lourde mélopée mortuaire. Un vieillard horriblement pâle, et qui tremble, aux yeux fous, prend l'enfant entre ses bras, fouille à une place obscène. Marc, dans l'épouvante frénétique, se débat, se dégage, fuyant avec un cri rauque vers la petite ville. Depuis des années, des années, ce fantôme est resté sur la rétine du jeune homme, vivace comme au premier jour, avec sa face couleur de lombric, ses yeux crème, leur horrible allumement lubrique, et la fuite du petit, les échos mystérieux de pas sonnant par la campagne.

A vivre en liberté, soudain, sans maître ni censeur, guide de son destin, élu à des œuvres

créatrices, le télégraphiste eut des curiosités intimes de sa personne, le désir exact de se classer, non plus simplement comme puissance, mais comme forme exacte, idiocrasies, caractéristiques. Aspiration d'abord confuse, il la satisfit en étudiant en détail la structure physique : orographie du crâne, cubages, chiromancie, assoiffé d'analogies avec tels grands hommes. Son angle facial atteignait-il celui de Guvier, le poids de son cerveau celui de Cromwell ? La lueur de ses prunelles, égale, n'annonçait-elle les résolutions stables et longues, les perlinacités qui aboutissent à un œuvre?

Il se trouvait trop de grâce, trop de fraîcheur de visage, s'effrayait de l'abondance soyeuse de sa chevelure blonde. Toutefois, l'histoire lui affirmait plus d'une haule intelligence douée de charme presque féminin, énergique autant qu'entraînante. Par degrés, il descendait à l'analyse de tout le corps, analyse minutieuse où il s'aidait de bouquins, où les ongles, les poils, le grain de la peau, la forme des attaches le remplissaient d'incertitudes. Certes, les conclusions n'étaient pas merveilleusement subtiles, lorsqu'elles lui accordaient une vision ni presbyte ni myope, une musculature assez maigre mais dense, agile, aucun engorgement des lissus, les nerfs lucides,

obéissant à l'impression cérébrale, le tact délicat, l'ouïe moyenne, l'odorat très fin, les ongles petits et convexes, le tissu de l'épidémie fibreux, les mains fraîches, les dénis solides.

Il s'en dégoûta, réfugié dans la psychologie. Aux carrefours du sens intime, il pratiqua la chasse aux facultés, déçu perpétuellement, avec, d'ailleurs, les deux personnes, la synthétique et la chercheuse qui se troublaient l'une l'autre, déchiraient les vérilés acquises, s'unissaient pour le mensonge. Mais le' jeu valait-il la chandelle quand il se fut défini un être intellectuel, amoureux de justice, à la fourche de la synthèse et de l'analyse, mi-mathématique et mi- observateur, médiocre en musique, passionné du bonheur des hommes, orgueilleux sans férocité, ambitieux sans désir de commandement matériel, mais avec le rêve d'être un guide moral des multitudes?

Peut-être le plus précieux d'une telle anatomie était de donner forme aux doutes sur l'intellect, aux doutes sur la bonté, doutes sur lesquels triche la jeunesse, sur lesquels elle ruse et ment à travers sa fausse sincérité et sa fausse suffisance. Aux incertitudes sur son messianisme, ces doutes ajoutaient en Marc des idées moroses sur la souillure de l'ambition, idées qu'excitaient encore des

Maximes d'Épictète frais tombées entre ses mains :

— Suis-je vil?

Angoisseux, il se répétait que, en reliquat de compte, l'humanité déteste agir par elle-même, exige un nom, une gloire, une incarnation quelconque. Alors le renoncement d'une haute intelligence, amoureuse de solidarité et de justice, ouvrait une brèche aux hardiesses des médiocres et des ignominieux Donc, il était honnête, juste :

— De plus, l'être ne doit-il pas se réaliser? Demandé -je à être grand sans mérite?

Et le monde argumentai remontait, tantôt tortueux, tantôt naïf et jeune, bientôt indistinct à force de fatigue, s'égarant dans la rengaine de l'équivalence de la vie et du bien, la subordination de la vie simple à la vie complexe, de l'homme inférieur à l'homme supérieur, de la bête à l'homme :

— Mais pas de sacritice arbitraire pourtant!... Ainsi, il y a un intérêt de complication et de bonheur, de science et d'art... une vraie nécessité pour l'homme, par exemple, à garder autant de races animales que possible. Réduit à l'homme et à quelques bêtes domestiques, notre terre perd la merveilleuse chaîne de la vie... la plus grande beauté et la plus grande connaissance... et, peut-

être, une multitude infinie de virtualités progressives...

Il s'arrêtait, revenant au point de départ:

— Tout cela ne me dit pas si je suis honnête... Si, du reste, je ne violente ni ne trompe personne... Si je ne cherche à imposer que des idées que je crois justes... Si l'adoption de mes idées augmente le bien-être et la solidarité... Si... au diable les si !

Il criait, impatienté :

— Mais oui que je suis honnête et bon... ennemi de la brutalité... concurrent pour la transcendance morale...

Et dans son transformisme jeune encore, l'idée mal morte de Târne réapparaissant :

— Ah ! si j'en avais une... quelle paix ! L'image ridicule du ver en tronçons, chaque

tronçon se reformant en bête entière et prenant une âme, idée dont avait été tourmenté son spiritualisme d'adolescence, revenait et le faisait rire. Puis, les colonies animales, les soudures embryonnaires, le doute s'il n'était pas luimême un agglomérat de vius, une fausse unité, l'amenait à une subtilisation nerveuse, à une acuité du tact où il lui sembait s'entendre vivre. Oh ! s'entendre vivre ! Les pistons artériels vont, viennent, harmoniques, mais troubles au

moindre émoi, et, d'y songer, combien toutes les suspensions de Cardan de l'organisme, les fils de cocon des artérioles inspirent d'angoisse de rupture, de sueurs et d'horripilations ! Les fleuves du sang, à perpétuité, croulent à l'océan pulmonaire, rebondissent en mascarets du gouffre cardiaque, noirs Cocytes chargés du rebut de l'organisme, jouvences palpitantes portant la Dynamique rouge, la divine électricité vitale, pleine de corpuscules magnétiques, franchissant les valvules, les merveilleuses écluses, et qui font ressouvenir Marc d'un Être conçu en la vingtaine, dont la vie ne serait qu'un tronçon d'artère, les Soleils et les Planètes des globules de son sang, un être dont chaque battement du cœur, chaque systole et chaque dyastole, prendrait des milliards de siècles :

— Un tel être qui ne nous connaîtrait pas, qui aurait de nous une conscience infiniment moindre que nous-mêmes de l'ascaride le plus ténu de nos entrailles, et périssable comme nous, mais après des décillions de décillions de millénaires! Ah! Jéhovah! Souffle du désert! Magicien du golfe Arabique ! Petit Jéhovah sémite à la barbe de bouc !

Dans des énervemenis spéciaux de solitude, trop acagnardé pour sortir, pour mettre un faux-col et changer de costume, une envie prenait soudain Marc de voir les enfants :

— Les petites vies !

Il ouvrait son sanctuaire, les hélait. La suavité de leur chair pénétrait la sienne. Un charme se dégageait déjà rien qu'à la différence d'évolution des trois petits ôtres, les trois âges qu'ils symbolisaient dans la croissance. Avec ses six ans, Marine apparaissait douée de réalisations merveilleuses, toute pétrie de sensations à la deuxième puissance et de ruses de vie. La troisième, à peine émergée de la poésie du balbutiement, petite silhouette pâle dont le corps ballotte comme la pensée, répétait en échos tronqués toute espèce de phrases et de syllabes.

a ce premier charme de variété s'ajoutaient les idiocrasies, les trois types hétérogènes, faits de la combinaison des deux mêmes créatures, mais avec tant de modifications ataviques ! Elle, Marine, aux yeux gris, aux cheveux pâles, d'excessif mélange, aussi complexe qu'une vieille civilisation, mais en fraîcheur, en grâce, en intensité vitale. Lui, Victor, aux retours de race simple et arctique: blondeur, blancheurs drues, actions lentes mais fortement guidées et opiniâtres, crâne long et combatif, timidités et colères rudes du Northman. La troisième, aux yeuxpersiques, tête ronde, membres grêles, finesses interrogatives, petite voix toute fine en contraste avec le gros larynx de Victor, bouche minuscule, affinements plus antiques encore que ceux d'Hélène, mais pourtant pas aussi complexes comme il seyait à une fille participant plus du midi.

A l'appel de Marc, ils survenaient: Marine parlant, racontant, questionnant. Victor dans son grand sérieux panthéiste, le ballottement de sa tête. Rite en sa gracilité sylvaine.

Il adorait tâter leurs cœurs, leurs vibrations si frêles et si véloces, plus véloces encore chez Rite, à écouter aussi, longuement, dans l'extase, ces frétillements de bestioles contre les petites côtes

C'était l'âge où Rite se socialisait. Un ravissant crépuscule de langage, des mots trouvés puis reperdus dans le vague de la molle mémoire, l'index fin s'acharnant à montrer toutes choses avec un rire, un « hou-hou! »

Assise, elle effarait délicieusement l'oncle et Marc, leur parlotait en poussant et retirant le bout souple de sa langue. Trop gracile pour marcher seule encore, en retard, d'elle-même elle avait découvert le soutien. C'était une chaise basse, pliante, sans dossier. Elle la manœuvrait de ses petits poings, avec une science admirable, comme un marin sa barque. Un délice émanait pour le ménage, à surveiller ses orientations, son art de préparer le doublement des promontoires — coins de tables, linteaux, commodes — les coups de gouvernail dont elle variait ses directions. Bientôt, le pliant était devenu une chose adorée et vivante. Au réveil, après les repas, l'enfant criait :

— Mon p'iant !

Puis, le tenant, elle le baisait, pleurante et crianle d'indignation si quelqu'un frappait la chaise-navire.

Certains de ses actes excitaient en Marc, en l'oncle surtout, la sensation du mystère, traits peut être Communs, mais du plus profond intérêt psychologique:

Il est neuf heures du matin, la famille achève le premier déjeuner. Mlle Rite descend de sa chaise-forteresse, empoigne sa chaise-navire. Elle ballotte un peu, elle emporte sa tasse de ferblanc où restent quelques gouttes de lait. Brusquement,la voilà qui disparaît de la salle à manger. On entend ses petits talons et son véhicule qui s'éloignent, puis, le silence. Le père va voir, ne la trouve pas tout de suite. Cependant, sous la porte entr'ou verte de l'armoire murale de la chambre à coucher, voici deux mollets nus, deux souliers blancs, et c'est tout ce qu'on aperçoit de Mademoiselle, le reste du corps abrité derrière la porte, dans l'ombre. Le père attend. Cinq, six minutes coulent, Mademoiselle ne bouge pas, il l'entend seulement respirer. Enfin, il colle sa tête à l'entrebâillement, découvre le petit être tranquille, les yeux large ouverts, qui est là, jouissant de la Solitude, de la Pénombre et de la sensation de Refuge. C'est une émotion douce, piquée de religiosité, un regret mélancolique de ce que Rite ne puisse lui expliquer le rêve qu'elle a fait là, son bonheur, intime, profond et très évidemment calculé.

Dans la cuisine des Fane, il se trouve trois fourneaux. Le plus proche de la fenêtre a son cendrier fermé d'une ferraille et, dans cette fer-

raille, un trou au centre. Là, souvent, Rite ira mystérieusement, avec un souffle d'émoi. Dans le trou elle glissera quelque chose, et, pour peu qu'on ouvre la ferraille, on verra, sur les cendres, une miette de pain. Pourquoi? Elle Ta expliqué à Marc elle-même, en ces termes :

— Y a une bête blance !

Ainsi, pour sa frêle imagination, une bestiole blanche vit là, qu'elle nourrit avec des frissons de joie... et qui pourrait dire l'immense poème que cela fait dans la jolie tête ronde ?

Sur une saillie de la commode, dans l'encoignure, voici ce que l'oncle à trouvé : un fragment de craie, une allumette ayant servi, à bout fusiné, un petit carré de carton rose. Devinant que c'était à Mademoiselle, il Fa épiée, deux jours. À la fin, il l'a vue approcher de l'encoignure, prudemment, regardant si personne ne l'avait suivie, prendre la craie et s'en frotter la figure, puis l'allumette, et s'en barbouiller le coin des yeux. Ce faisant, elle feignait de se regarder dans une glace : cette glace était le carré de carton rose. Ah ! pauvre petite Rite, du coup, c'était à pleurer de la voir là, faisant sa toilette, de la voir remettre le tout bien précautionneusement et s'en revenir tandis que le père s'abrite derrière le lit, heureux et triste à la fois d'avoir le

petit secret sans qu'elle en doive rien savoir î C'est nuit. Honoré, un peu trouble, rentre du dîner mensuel des employés de librairie. Toute ia famille dort, les respirations entrecoupent le bavardage de la pendule. Dans l'ombre, il commence de se dévêtir, et soudain voilà que s'élève une voix fine :

— Papa... vous avez vu lion, oui ?

Lion?... pourquoi lion? Il regarde dans les ténèbres où dansote un rellet de réverbère monté de la chaussée, il voit vaguement la face de l'enfant. Comment est-elle sortie du sommeil, comment a-t-elle reconnu que c'était lui qui se déshabillait dans les ténèbres, comment a jailli l'idée du lion? Il pose ses lèvres sur la chair tiède, essaie de savoir :

— Pourquoi tu parles de lion, bibi ?

Elle rit un peu, elle répète :

— Lion... lion.

Puis, sérieuse :

— Lion a mangé pauv' toutou...

Alors, il se souvient que, trois mois auparavant, il a conté aux aînés une histoire de chien mangé par un lion, et quelle merveille que Rite, qu'il ne croyait même pas écouter, ait gardé cela dans sa délicate mémoire et que cela remonte à présent, la nuit, pour être balbutié au père

qui rentre tard, dans le sommeil de la famille !

Le cri de joie de Rite, c'était : L'Ange Bibi ! Elle le poussait au soir, au matin. Au soir, la frêle amoureuse de repos exigeait elle-même aller au lit. On lui ôtait la toge couleur de platane, à encolure de velours, on lui mettait la robe orange-Christ, mi-courte (lors montrant ses jolies jambes). On la passait de l'un à l'autre, si charmante à tenir entre les bras, légère, souple, douce à embrasser ! Enfin, jetée au lit, elie répétait « là ! » d'une petite voix éclatante comme un cuivre, racontait une confuse Iliade, entrecoupée d1 « avoi papa! » Ses yeux noirs dans la pénombre, leur regard coquet, espiègle, dans un bout de rire menu, un peu moqueuse et triomphale, elle criait enfin : « l'Ange Bibi ! » et s'endormait.

Ses mots de colère, de revanche, c'était la phrase du Marseillais :

— Pan... pan... tue lion !...

Par exemple, la sonnette de l'appartement lui causait une terreur énorme. Si Marc ou Honoré, la prenant sur leurs bras, s'en approchaient, c'était une électricité navrante pour fuir la chose sonore, la tête rejetée en convulsions sur l'épaule. Le petit être, à mesure qu'on s'éloignait, relevait

la lête. Enfin, à quelques mètres, son index se levait vers le monstre :

— Pan... pan... tue lion !

Dans les simulacres de jeux, poursuivie par Marc, elle fuyait bravement, tandis que Victor, après les premiers pas, se prenait d'un tremblement, retournait se jeter, fasciné, dans les bras du poursuiveur, avec un frémissement d'épouvante...

Certains après-midi, Marc insistait pour la garder lorsque la tante avait quelque course un peu lointaine à faire. Tout seul avec elle, il avait un petit frisson de joie, la volupté d'être le gardien suprême de la fragile fleur humaine. Elle, quasi toujours, était mutine et bonne. Elle chantait beaucoup. Un à un, une tribu de refrains remontaient à sa petite mémoire. C'était, pour Marc, un miracle de les voir sourdre de l'adorable instrument de musique : sa petite gorge, ses petites lèvres. Facile à rire, avec, en virtualité, une future fumisterie, elle inventait des niches suaves, des vols feints de menus objets, criant :

— Où est c'ayon?

Et allait, dans un coin, cacher le larcin avec un souffle de petite locomotive. Cependant, brusque, elle arrivait s'offrir aux car esses: «Suis zolie, oui?.. Tu m'aimes, oui? » Toute coquette à montrer ses

bas, la dentelle fausse de sa robe, et un collier de graines bleues dont elle s'ornait le pied. Puis, survenait la période babillarde où elle disait une histoire merveilleuse sur son frère, sur Marine. El le crépuscule descendait en traînes polychromes sur le rectangle de la fenêtre.

Lasse, elle devenait plus coquette encore, elle donnait des tapes à Marc, abritée dans son giron. Brusquement sa tendresse était décuple, ses bras frais enroulés au cou du jeune homme :

— Chè' Mac !

Sa tête dodelinait de biais, les cheveux aplanis. Péniblement luttaient ses paupières contre le poids du sommeil débutant. Elle répétait, par intermittences lentes, le môme refrain cinquante fois :

« C'est auzou'd'hui ma mi'onne... »

Un remuement palpitant des lèvres, une vague espièglerie errante autour des cils. Toujours le refrain, plus lent, comme une rumeur d'oisillons au crépuscule :

« C'est auzou'd'hui ma mi'onne... »

Puis, elle change de joue, s'appuyant sur la droite, et voilà que le petit souftle s'élargit, se monotonise. C'est le beau sommeil, la paix...

C'est aussi quelque chose qui évoque la mort, effare d'un frisson le jeune homme. Il a pitié, une envie infinie a éveiller la chair adorable, de l'embrasser et d'exiger une parole... Mais, un instant, le souflle se tait, une vibration soulève les portes du sommeil. La petite voix reprend, juste quatre notes :

« C'est auzou'd'hui...

Et le souffle rythmique renaît, les dents lumineuses éclairent la frontière rouge des lèvres. Le soir est descendu sur les vitres. Alors, c'est le silence. Une sévérité apparaît sur le jeune être en sommeil, la vie flotte dans les artérioles, les cinq petits doigts parlent d'adresse future, la grosse tête marque un être de supériorité, le front est beau... Tout cela, au cœur de Marc, rend la minuscule importante, lui fait retrouver on ne sait quelles choses antiques, immenses, sages et immobiles dans ce doux petit visage, le cloue immobile à son tour, grave, mélancolique, rêveur comme s'il était penché sur le mystère des ruines de Ninive ou de la plaine immense de Stone-Henge.

Les événements, avec Victor, étaient d'autre mesure. Celait justement, en lui, l'âge du cheval. Cet âge, dans le csrveau lent et intense,

prenait une proportion démesurée, donnait la mesure d'un instinct peut-être indicateur de passions futures. Surtout, le cheval d'omnibus. Calé le matin devant les vitres de la rue, une passion terrible brûlait ses yeux. Lorsque passait le tramway, un « eh ! » de cocher retentissant bondissait de sa petite poitrine. Cependant, son cœur battait, du rouge montait à ses tempes, il arrivait auprès de Marc :

— Donnez-moi le cheval vivant aujourd'hui... aujourd'hui... maintenant!

— Mais où couchera le cheval ?

— Je lui achèterai un lit quand je serai grand !

— C'est gentil ce que tu dis làJ... En attendant, le pauvre cheval ne pourra pas dormir !

Le gamin hésite, roule des prunelles embarrassées, sans doute rumine que son lit est trop étroit, enfin crie :

— Il couchera dans le lit de papa !

— Et s'il fait caca dans le lit de papa ?

— On lui mettra des langes !

Devant les rires de la famille, il se tait, mais avec une passion grandie, des interjections brusques, et toujours: cocher, cheval, omnibus!...

Quelquefois, à la pointe du jour, il se levait, arrivait sur ses beaux pieds nus devant le lit de son père. Tiraillé, Honoré s'éveillait, contemplait

passionnément la tête blonde où les yeux tremblotent :

— Papa... donne-moi l'argent !...

— L'argent pour le cheval. . maman ira Tacheter... il sera blanc!...

Sa bouche en était pleine, tout son être d'une impatience énorme, et il continuait :

— C'est moi qui serai cocher... toi tu recevras l'argent et tu achèteras des confitures de Provence !...

Le soir, après le dîner, c'était la coutume de la famille de conter ce qu'Honoré dénommait les annales puériles. Il inscrivait les principales dans un registre, sous deux titres: Préhistorique et historique, selon que l'acte appartenait à l'époque où la mémoire de l'enfant était faite ou non faite. Là, les mots de chaque période, les dentitions, les inventions matérielles ou morales des petits cerveaux, les manières de vivre, de phraser, de mentir, les maladies, les chutes graves, une histoire plus curieuse, sans doute, et plus intellectuelle que tant d'annales de peuples.

Marc, souventes fois, dérobait ce manuscrit, le lisait en cachette, ému aux larmes. Au-dessus de tout le prenaient les chroniques de Marine.

C'était vers cette période, un roman de psychologie, d'autant plus concluant et réellement ingénieux que les phases s'y plaçaient en succession vitale, déterminées par un développement et non par quelque aventure. Le caractère féminin déjà prenait, en elle, des complications que beaucoup de femmes jamais n'atteignent. A travers la maladresse de l'âge, les cent faces de l'être non développées, c'étaient quelques points portés à une finesse excessive, en tout comparables à ceux que présente, par exemple, un bébé d'un an vis-à-vis d'un chien. Il n'est point besoin d'insister sur la supériorité de fait du chien : ruse, adresse de mouvement, calculs exacts, force, pas une seconde on ne songerait à mettre le bébé en guerre contre lui. Déjà, pourtant, le bébé a le rire, \i parole, des joies plus intellectuelles, des imaginations plus complexes, enfin toute une série de manifestations d'être supérieur. De même, par la création de certaines idées, par une évidente joie littéraire, par une curieuse lluidité, par une adresse à s'enfermer derrière des mensonges déterminés, géniaux, à elle, Marine manifestait une aristo-féminine. Sans doute, il faut le répéter, tout cela plein de maladresse, sans harmonie, incohérent, cousu de fil blanc, vaincu par la moindre malice adulte, mais existant et

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qui annonçait clairement un futur original. Je dis original parce que, précisément, Marine n'était pas un prodige, une enfant simplement surdéveloppée, ergo capable d'une œuvre de grande personne. Pas extrêmement adroite, ni en musique, ni en lecture, ni en travaux, elle l'était en traits isolés, incohérents, sans symétrie, mais ardents, subtils, aigus.

Enfoncé dans les actes d'Hélène, Marc y puisait un respect plus profond et presque poignant pour l'oncle, pour la subtilité de la grosse tête étudiant l'enfance. Sa logique s'inquiétait, se fâchait, voulant déterminer pourquoi la vie d'un tel homme avait été sans aboutissance!...

A travers ces pérégrinations idéennes, à force de volonté, Marc travaillait, mais par tressauts, par ardeurs subites. Violant le fameux programme, à tout coup il sillait par la fantaisie, donnant un jour, deux jours, une semaine à l'une des sciences cotées quelques minutes, chagrin de la vaslitude du champ de la connaissance, enviant perpétuellement la longévité de FOurque et de la Baleine :

— Ah! soixante-dix... quatre-vingts ans, quelle moquerie.,, tant de curiosités à satisfaire... tant

de sciences à explorer... Ah! il faudrait quatre cents... cinq cents ans !

Lutte morose et rageuse, recommencée chaque jour, affres d'une jeune intelligence complexe à s'unifier sur une besogne! Marc s'y ensanglantait, blasphématoire ou rabougri, gravitant du tumulte à l'endormissement, aux apathies de déchéance. Un glas, une cloche lui sonnait aux méninges, lui grondait les minutes bues, l'é vaporation des belles années de jeunesse. Une autre musique aussi, discrète, fine et nerveuse, lui disait l'inutilité des efforts trop rudes, l'usure de la vie et qu'il faut ménager la croissance.

Puis, un jour, alors qu'il désespérait, î'élan vint, la condensation de son être dans le labeur fixe. Il jeta les prolégomènes de son grand œuvre sociologique, à traits vivaces, avec des tautologies brûlantes. A l'ennui horrible du travail, aux lendemains glacials des relectures, aux perceptions brusques qu'il avait du gonflement de sa pensée, il opposa l'énergie d'une promesse latente, une promesse pour le futur : « Que ceci n'était que l'ébauche, que plus tard, il reprendrait tout, passerait sur la lourdeur des chapitres le fin pinceau de l'analyse. » Triste cependant, plus triste à mesure qu'il vidait les greniers de sa pensée, à mesure que les répétitions s'accumulaient,

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que la certitude de nouveauté, d'originalité se noyait dans un indomptable mascaret de nausées, dans le pressentiment d'un amas de vieilleries, il alla, il eut l'orgueil de son vouloir. Continuellement, opiniâtrement, il répétait, tantôt au fond du mental tantôt en monologue :

— Faire quand même... sangloter à chaque phase écrite... mais faire, faire, faire ! Faire dans le dégoût et dans l'épouvante...

Il alla, il accumula les pages. Toutefois, seul, il y eut succombé. Mais l'oncle, au soir, venait près de Marc, et, doucement, regardant la figure ternie du jeune homme, finissait par dire :

— Lis-moi une page !

Marc se levait, excusait au préalable, longuement, son travail, avec tous les pouilleux pré^ textes de l'écrivain. Dans le terrible verbiage, la débauche de qualificatifs, l'oncle percevait des choses à Marc, des formes d'arguments rares! Hélas ! il percevait aussi que le travail, jusqu'à présent, s'attardait uniquement dans la négation, les renversements, non dans renonciation des problèmes promis. Il percevait la jeunesse fanfaronne, et que ce livre dont l'autre voulait la capture immédiate du monde, jamais ne serait terminé avant dix ans de travail, pris, repris au hasard des contingences. Non seulement il n'en

disait rien, mais dans son horreur d'arrêter la cervelle en marche, dans sa terreur d'y faire entrer le doute, il préparait des paroles de consolation, il trouvait à chaque fin de lecture, les bonnes louanges qui chauffaient l'âme du jeune homme, lui rendaient pour quelques heures l'orgueil nécessaire au travail.

Cela s'éternisa : trois mois ! Terne, plus terne toujours, les cheveux plus pâles, les yeux plus pâles, les nerfs même comme trempés au tiède, au mou, au monotone, à la fin il ne sentait plus de joie vitale (rien que les mots fortifiants d'Honoré), mais, par-dessus tout, quelle vacuité, quelle impression de crâne sans cervelle ! Il en devint malade, adynamique, il dut prendre du repos, remuer la machine physique en longues pérambulations par les faubourgs. Alors les choses oubliées dans la grande fierté de s'appartenir — le contact du prochain, les voluptés de la causerie et de la ratiocinalion — le ressaisirent. Il revint à son cercle praticabiliste, il reparla dans des réunions. Ainsi qu'il arrive après des retraites pas trop longues, il se trouva plus fort et plus éloquent, l'action lui mit du renouveau au cœur, une accumulation vitale, dont il bénéficia comme clubiste et comme orateur.

11 y cueillit des consolations. Il s'y réfugia, il

y voulut oublier quelque lemps son œuvre, son horrible arrière-goût de paperasserie. L'habitude en vint, une balance instinctive, aggravée bientôt par une aventure pour lui considérable : une lettre de Garoulle le conviant à une entrevue.

C'était la première fois que Marc voyait Garoulle de près et il essaya d'analyser sa figure. Mais il semblait que sa faculté observante fut atrophiée ou déviée ou, plutôt, qu'il fut hors mesure de coordonner les traits aperçus, car ces mômes traits lui devaient revenir sur les plaques de mémoire, nets, profonds, solides. Comme il arrive, des impressions adventices, irritantes ainsi que des némocères à l'heure du sommeil, exacerbaient l'indécis de sa vision : fantôme d'un maire champenois quasi à l'image de Garoulle — appréhension de paraître jeune — parité sensationnelle entre la visite présente et une entrevue avec un chef de division des travaux publics, et (ceci sans cause apparente) le défilé des projections-réclames, au haut d'une façade près le passage Jouffroy.

A travers cela, centrale, une idée guerrière, une idée de joute — soit de nature, soit de réminiscences lues. — Cette idée lui créait un Garoulle le toisant, le mesurant, le pénétrant. Or, l'autre à la vérité l'observait, mais, pour bon jaugeur de physionomies, il savait (rop la duperie d'asseoir un jugement d'emblée, avait l'accoulumance réfléchie de ne pas prendre mesure au premier contact, instruit par des centaines de déconvenues. Il épiait donc Marc, la grâce du jeune homme, son attitude de « bellicoso-timide » et ce qu'il en retirait de plus clair ne dépassait guère ceci: « que c'était un jeune, très jeune, très neuf, donc facile à piper ». Si malgré cela, il allongeait l'examen, c'est qu'il aimait donner de lui l'impression d'un intense observateur, à quoi il sacrifiait pour les plus humbles. 11 dit enfin :

— Quel âge avez-vous?

— Vingt-quatre ans !

— Ah! quelle chance... toute une vie encore à vivre I

Cette façon de début parut gentille au jeune homme et l'eut mis à l'aise n'était son obsession de bataille.

— Citoyen Fane, reprit l'autre...

Au regard de Marc — si frais ! — il eut l'intui-

tion subtile, instinctive, de l'importance d'un vif éloge, un éloge net qui se plantât au front, qui restât scellé au crâne, et il risqua :

— Je vous ai demandé cette entrevue... je voulais vous dire moi-même... combien j'avais eu de plaisir à vous écouter... à la réunion contradictoire de Montparnasse... Vous avez été superbe... Vous vous êtes montré un orateur de premier ordre... de tout premier ordre !...

Impossible d'évaluer l'effet sur Marc, tant il restait impassible, l'idée passant trop brusque, massive, à l'état d'assommoir, non encore transformée en émotion, et déjà Garoulle commençait à bisquer de sa hâte, lorsque l'autre balbutia, ses yeux se mouillant à mesure :

— Je n'oublierai jamais... jamais...

A la fois, il souhaitait découvrir des phrases d'infinie gratitude et se rendait compte de la déformation impressive du vrai en lui, et qu'il oublierait assez vite au contraire. Puis, n'était-ce pas calcul de Garoulle? Mais, calcul ou non, que doux à l'âme ! Et il continuait, à mots tremblés (un peu volontairement) :

— De vous surtout. . . de telles paroles. . . Garoulle se félicila, dans la certitude d'un

trouble immense dont le jeune homme se souviendrait. Il ne se trompa qu'en profondeur,

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estimant la commotion plus intime qu'en réalité, croyant avoir touché le tréfonds de l'être jeune, alors qu'il avait obtenu uniquement un effet de masse, de superficie, dont l'autre devait revenir assez vite. Marc, lui, tout en balbutiant, déjà songeait comment il allait narrer l'aventure à l'oncle, disposait, ornementait son récit, et, ce faisant, voyait de mieux en mieux la personne physique de Garoulle, le regard fureteur derrière les ménisques. Non qu'il fut plus calme. Au rebours, il était surexcité à l'extrême, mais dans le crescendo harmonique où la vélocité de l'œil, de l'oreille, de la pensée, ou la tension considérable de l'être, exhaussent d'ensemble la dynamique. Quoique son cœur battît en orage, le battement en était agréable et quasi voluptueux : mais quelle impatience aux chevilles, quel désir de courir, courir, courir! î

— Ne me remerciez donc pas, fit Garoulle, j'ai dit ce que je pense... rien que ce que je pense.

— Mais, fit Marc, cette fois faisant la réplique nette, sans suspension, ce que je trouve beau, c'est qu'un homme comme vous, avec votre haute situation, ait le courage de me faire de tels éloges, à moi débutant: jamais je n'aurais osé l'ai tendre, tellement je le crois rare et brave !

Cette phrase, l'accent du jeune homme, pétrit

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la fibre de Garoulle. Bien plus flatté qu'il n'eût pu croire, il rajeunit quelques minutes, moins tactique, plus émotionnel, pris du désir d'être brave, avec un mélange d'inquiétude que ce ne fût une habileté oratoire du jeune.

— Voyons! fit Garoulle... d'autres eussent fait comme moi...

Il attendit, avec le désir, de lui-même incompris, que Marc insistât. Par chance, l'autre n'y faillit point et dit :

— Oh ! non... j'ai beau n'être qu'un naïf... je sais qu'un éloge net est ce qu'il y a de plus rare au monde venant d'un être célèbre à un inconnu.

Et l'atmosphère, entre eux, fut très bonne, tous deux ayant franchi de la distance qui séparait leurs organismes, l'un y perdant de sa ruse, l'autre de sa combativité, si bien que, sans l'excessive disparité de leurs idiocrasies morales, une sympathie durable aurait pu naître. Si, du . este, Marc était le plus en proie à la faiblesse affective, partant aux concessions, Garoulle n'avait plus la liberté absolue de diriger son désir comme le comportait de coutume sa nature sèche d'isoloir humain, induit fortement à l'envie de paraître noble.

— Oh! vous êtes trop modeste ! protesta-t-il...

je trouve lout simple... c'est votre talent qui force l'éloge... Mais tenez! ce que vous dites m'encourage à vous demander,..

Marc eut peur, crut voir venir la facture de Féloge, quelque demande difficile, incompatible avec ses principes, et, dans la bienveillance du moment, ne céderait-il point à rencontre de ses scrupules? Puis, s'enflant, il imagina un traité d'alliance MarcFane-Garoulle, et la double hypothèse s'embrouilla en dédales, en transformations d'idées fluides, infîxables. Une phrase qu'il s'élait promis de se répéler aux heures de tentation, lui monta d'un coup par la tête, et parut y régner, pertinace, allant, venant comme un refrain: « Dans un méchant homme il n'y a pas de quoi faire un grand homme ». Il se raidit, en attente, (iaroulle, d'autre part, stoppait sur le mot « demander », mû par l'inspiration qu'il serait très préférable de procéder par exorde, d'expliquer son projet sous le plus beau jour — et, par chance, il y prêtait :

— Vous n'ignorez pas, sans doute, fit-il, que j'ai été jadis un des plus ardents promoteurs des candidats ouvriers à l'exclusion des autres... Vous savez les insultes qui m'ont été prodiguées en celte occasion... Vous savez comment j'ai persisté... sans crainte, sans fatigue... Combien j'ai

lutté pour une cause qui, je crois, était excellente, car...

— Ce n'est que ça! se chuchotla Marc. Une joie excessive le prit, à rire tout haut, une envie de crier « bravo » ! Puis, comme Garoulle allait poursuivre, il le coupa net, impatient de montrer qu'il connaissait, comprenait et justifiait la nouvelle tactique :

— Je sais !... Je sais que vous avez voulu jadis une proportion d'ouvriers dans les luttes officielles .. que vous avez exagéré un principe, dont vous saviez mieux que personne le transitoire, dans un intérêt d'éducation... Mais aujourd'hui que votre conception est victorieuse, pratiquement démontrée... il est essentiel de revenir à d'autres éléments... et je suis de ceux qui sont prêts à vous suivre sur ce terrain...

La phrase entra dans Garoulle de biais, certainement flatteuse, mais trop logique. Son éternelle défiance lui enfuma la cervelle, puis il songea que la compréhension des grandes lignes d'un plan ne constituait pas de la « finesse », seule chose qu'il put redouter en Marc, le voulant intelligent, mais facile à décevoir aux appeaux de l'intrigue. Des contradictions analogues harcelaient le jeune homme: l'allégresse de la conciliation praticable et l'angoisse qu'il

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pût devenir une « fonction », à contre-pôle, graduellement. Puis une idée grotesque : que ce Garoulle, d'un seul coup de poing, il l'abattrait à terre ! Et il regardait la place du coup, entre les sourcils du « leader », énervé mais goguenard, à songer que Garoulle ne se doutait pas qu'il lui prît une tentation tellement irrévérente. Par réaction, cela l'aurait fait timide, respectueux, repentant, sans la réponse agaçante du leader :

— Vous m'avez compris!... Vous m'abrégez le chemin de moitié.

Cette façon dédire « compris », avec emphase, en professeur ! Ah ! çà, croyait-il donc qu'il mît quelque vanité à débrouiller des problèmes si simples? Toutefois, le jeune homme s'inclina, d'un air modeste, écoutant la suite :

— Il faudrait au parti un orateur jeune, hardi, éloquent, — vous êtes tout cela, — qui ne craignît pas d'aller à des réunions non homogènes, des réunions de révolutionnaires de diverses écoles, làter les opinions par des discours préparatoires à l'abrogation de la cause des candidats ouvriers... voulez- vous être cet orateur?

Marc se sentit aux cheveux, par tous les poils, un raidissement, avec des montées de napoléonisme et toutes les réflexions parasites churent; il fit un « oui » très net.

— Bien ! fit Garoulle... Il est possible que vous ayez à lutter contre Digues.

Marc se sentit plus fort que Digues:

— On luttera contre Digues! fit-il nettement.

— Il pourrait être plus modeste ! se murmura Garoulle. Mais qu'importe s'il était docile ! Et son rêve de la nuit d'été lui revint, le jardin, le verre de cognac, le souvenir du nommé Gabalot, le type sans col. Quant à Marc, il aurait bien voulu tout de suite rejoindre Honoré. Au bord des dents lui sourdaient, tout bas, ces mots : « Je vais f... Digues par terre ! » — phrase accompagnée d'une musique, une courte fanfare de garde républicaine entendue à une distribution de prix où il avait été lauréat en mathématiques et en discours latin.

— Vous ne craignez donc pas Digues?

— Je ne crains aucun logicien ! répliqua Marc. Garoulle, cette fois, véritablement ulcéré,

trouva l'orgueil du jeune homme injurieux autant que ridicule. Marc, à peu près du même avis, honteux de son outrecuidance, rattrappa sa phrase, en partie, par un mensonge :

— Ma vraie estime est pour les « Hommes d'État! »

Sa lâcheté l'indigna, récompensée d'ailleurs d'un sourire de l'autre. Par vitesse acquise, il

faillit poursuivre, désigner Garoulle nettement, ce que le leader attendait, ce qu'il provoqua :

— Alors, dans un parti, vous préférez l'organisateur à l'orateur ?

— Oui, dit Marc tout rouge.

Mais comme il n'alla pas jusqu'à l'éloge espéré, l'atmosphère magnétique, la concordance de vibration nerveuse acheva de se dissiper entre eux:

— Voulez-vous aussi, demanda le leader, peu à peu habituer les membres de votre groupe à l'idée ?

— Il m'est déjà arrivé d'en parler pour mon propre compte, fit Marc.

Tous deux sentirent, après quelques menues phrases difficiles, que la séparation s'imposait. Marc prit son chapeau, et il fit revenir un peu de la sympathie de naguère en disant :

— Permettez-rnoi.de vous répéter encore, citoyen, combien je suis heureux et fier, qu'une intelligence aussi haute que la vôtre ait pu songer à moi...

— Je vous répète que d'autres auraient fait comme moi !

Un salut, Garoulle reconduisant Marc à la porte, puis l'écoutant partir avec une duplication sentimentale, entre l'espoir d'un Marc malléa-

ble, domptable, incapable de combattre son découvreur, et l'éveil de son étemelle prévoyance de ramasseur d'armes contre quiconque. Marc allait, ému, au galop. Oh ! un début... glorieux... combattre Digues... le vaincre... dominer, peu à peu... englober peut-être Garoulle même... Car il n'était pas si mauvais, Garoulle... non? Ya donc eh ! Marc ! Puis, la honte revenant, la montée immense des choses qu'il eût pu dire... comment il était facile d'esquiver son mensonge... tout cela trop véloce, mêlé des fiacres passant, de la coupole du Panthéon, de rumeurs urbaines, tout cela redominé à intervalles de la haute impression d'un beau rôle, d'une grande lutte. Pourquoi aussi une idée de servage, de pollution, la même que tantôt, l'emprise dans une spirale implacable, mais plus intense, effarante, réelle, tangible...

Longtemps avant l'ouverture de la séance, Marc se trouvait à la salle Lévis. Il avait besoin de ne pas songer à ce qu'il dirait tout à l'heure, énervé d'avoir occupé un plein jour à réunir des phrases. Il voulait conserver un reste d'enthousiasme, car son âme distillait un insupportable ennui, une lassitude terrible. Avec plaisir, laissant sommeiller sa conscience, il se fut à cette heure, taillé quelque discours facile, au succès certain, qui eut chatouillé son amour-propre, des mots enthousiastes et colères où se noierait jusqu'au linéament de l'idée 1... Combien ridicule se montrait tout à coup ce qu'il jugeait ingénieux, bon et beau tantôt. Chaque fois qu'il évoquait la minute critique, un grelottement lui descendait aux jambes, son intervention lui paraissait inutile et le désir d'une existence de paix s'épanouis-

sait en images, en scènes de coin du feu, en lectures béates, en travaux solitaires et réconfortants. Seule une volonté nourrie d'abstractions le soutenait, lui faisait repousser comme une faiblesse sa désespérance. Parfois il se prenait à souhaiter qu'il y eut là une femme à éblouir qui aurait exalté son courage, puis une sueur lui mouillait les lombes à la perspective d'un échec devant cette même femme.

Une bouffée sanguine vers la tête et il se promettait d'être téméraire, s'efforçait au mépris de la foule ; l'instant d'après, il imaginait une grande modestie, des paroles simples, une causerie bonhomme, très claire. Alors, l'effroi d'une brièveté extrême; car son discours se pouvait résumer en une ligne ! Comment arriver à convaincre avec une ligne ? L'art oratoire ne consistait-il pas à faire traverser à l'auditeur tous les états d'esprit successifs par où l'on suppose qu'il doit passer pour être convaincu? Et ces états d'esprit ne fallait-il pas les suggérer par des accessoires convenables? Il se mettait à rire. En politique, toute idée est simple n'est-ce pas? La connaissance du cœur humain, la corrélation de l'homme avec son époque seule y donnait du poids. Il se sentait plus tranquille, fortifié par une philosophie jaillissant des replis de son âme. Il se reporta vers

la salle dans un accès de bienveillance, examina son futur auditoire.

Peu de monde encore avait pris'place aux tables du pourtour et une petile parlotte familière chuchotait, basse, entre ouvriers vidant un litre et fumant une pipe. Le garçon barbu, une large face de Jupiter au front houleux, flânait sans bruit sur ses chaussons rembourrés, tandis que, près de la porte, se massait le groupe des fidèles, ceux qui, tout à l'heure, insinueraient les noms pour former le bureau, ceux qui mettent une gloire attendrissante à être élu président, assesseur, secrétaire.

Le local avait bien l'aspect de l'entrepont d'un navire, avec ses fenêtres basses rangées des deux côtés comme de larges sabords, son plafond cintré, soutenu par des solives en arcades, dont les intervalles, crépis de chaux, paraissaient matelassés. Au milieu, de niveau inférieur, était le parquet de la Danse, vide de siège, enfoncé entre les margelles pleines, hautes, des pourtours, en tout semblable à un bassin de natation épuisé où le bureau s'avançait ainsi que s'avancerait un tremplin de baigneurs. Là, les tables pour le Président, le Secrétaire, des chaises de paille pour les orateurs disponibles, et la rampe qui les devait garder contre les élans de leurs passions

était tendue de rouge, emblasonnée d'une lyre et de laurier. Aux colonnes, aux angles du bassin, une grecque jaune biaise montait en bélicoïde autour des fûts et, sur les murailles du fond, deux paysages décoratifs étendaient leurs perspectives de nature, en couleurs vagues, toutes recuites de la fumée du tabac.

Celte salle crépusculaire émouvait le cœur de Marc, lui rappelait un théâtre de sa ville natale dans les ors déteints et les rinceaux défeuillés duquel il avait épuisé, adolescent, ses plus intenses émotions dramatiques. Et juste il se remémorait le délice ineffable d'une levée de rideau sur le décor d'un « Marché des Innocents », lorsqu'il vit Digues sur l'estrade. La silhouette mince qu'il faisait, en veston carré, les cheveux massés à l'arrière, rares sur le frontal, un œil remuant derrière les ménisques du pince-nez, lui parut soudain agrandie. Son organisme sursauta, avec des peurs où gravitait pourtant l'audace, la résolution de l'attaque. Pour lui, à cette minute, aucune figure historique n'avait le relief du sectaire debout devant la table et, en fait, il ne se figurait nulle force individuelle plus puissante. C'est lui, pourtant, qu'il faudrait dévorer. Marc eut un frisson précurseur depilié, aima Digues soudain. Mais, de cette pitié, jaillit une flamme de guerre,

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