‹ Marc Fane, roman parisianChapitre 7 sur 14 · MA1ÎC FA NT · texte numérisé non relu

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impétueuse, qui tourmentait la racine de ses poils. Il se vit haut, dans une vibration d'auréole, renversant terriblement les obstacles. Presque aussitôt le contraste naquit : balbutiement devant la foule, panique, phrases rentrées au fond du larynx puis, toute l'autorité acquise de l'autre lui faisant défavorable cette assemblée au moins des trois cinquièmes Diguiste. Il chuchota :

— Je n'au-rai-pas-peur !

Et vit, sans raison apparente, Victor apparaître, sa grosse tête blonde, infiniment attendrissante, puis les deux gamines, et ces enfants lui semblèrent un appui, une force d'innocence qui le protégerait. Il se demanda pourquoi, sourit paiement, se remit à contempler Digues. L'orateur chuchotait, à une distance morale infinie de Marc, tellement que le jeune homme était forcé de se donner des encouragements grotesques, de se figurer un Digues intime soumis aux petitesses humaines, se levant le malin en chemise et se déshabillant le soir...

Digues atteignait le sommet de sa réascension depuis sa chute au congrès de Roanne. Quoique son noyau restât 1res mineur, cependant sa popularité était large, ses victoires retentissantes, et il lenaitpresque aulocratiquementla Clameur populaire, le seul journal quotidien de la Révolu-

tion. Pour gravir les obstacles, l'homme de la ligne droite intellectuelle, enfermé dans des logiques fermes, mais étroites et toutes mécaniques, n'usait d'aucune tactique psychologique, dédaignait de calculer les fluctuations populaires. Incapable de conceptions biologiques — quoiqu'il y prétendît âprement — il gouvernait au gré des dédains et des colères de son intellect, cet intellect qui ne concevait que les solutions mathématiques. D'ambition, au fond, âpre et malveillante, prompt aux épilhètes dures, désintéressé au sens matériel, mais follement et durement amoureux de gloriole oratoire, doué de la croyance fatidique à son étoile, inapte à la notion de temps, plein d'une impatience qui jamais ne le faisait consulter personne, il allait par saccades, comme ses gestes à la tribune, il marchait droit à l'ennemi. Les défaites comme à Roanne ne le décourageaient pas plus que Charles le Téméraire après Morat; la moindre trouée lui donnait la conviction d'un immédiat triomphe. Comme il tenait, pour l'instant, la Clameur populaire, il criait à tous son apothéose. Et cependant, à cette heure même, Garoulle travaillait la Clameur, attendait tout de quelque violence brusque de Digues et de ses amis.

Digues, à cette pause du collectivisme, bénéfi-

ciait précisément d'un des principes qui avaient servi le plus à l'abattre : le refus de ne reconnaître que les ouvriers comme capables de résoudre la question sociale, la ferme volonté d'accueillir toutes les intelligences sans distinction de caste. Par une fluctuation où sa prescience et ses manœuvres n'avaient nulte part, il advenait que l'exclusivisme des Mains calleuses commençait à nuire au Praticabilisme. Digues s"'en émerveillait comme d'une prédiction réalisée et ne pouvait encore voir le calcul de Garoulle travaillant à modifier la règle devenue périlleuse. Candide, en somme, il croyait au principe en tant que tel, et son rival n'y voyait qu'un travail d'oscillation, un opportunisme à réaliser, sans plus de haine pour une face du problème que pour l'autre. Même vaincu, Digues se vanterait encore de sa prévoyance, tandis que Garoulle ne voulait jamais lier sa vie qu'à des événements et par là ne pouvait se considérer comme humilié par la prédominance d'une doctrine sur une autre, mais seulement par le fait d'être exclu comme stratège lors des évolutions nouvelles.

Quoi qu'il en soit, l'ère de lutte venait de se rouvrir entre les deux vieux adversaires, latente, perceptible aux réfléchis comme Malorme. Par petites escarmouches, Garoulle avait engagé la

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campagne rêvée le soir de juin. Les groupes praticabilistes, pour la plupart, commençaient à admettre sourdement la discussion de la volte-face en faveur des recrues de l'Intellect admise à partager avec les Mains calleuses. Digues en aurait dû savoir quelque chose, mais il était en sa nature de repousser les faits qui cadraient mal avec ses espérances. Garoulle qui commençait à voir céder Germane, le seul dont il eut finalement peur, s'était résolu à lancer Marc, quasi inconnu et qu'il pourrait désavouer, à avertir les Indépendants et les Diguistes incertains que le Praticabilisme pourrait bien revenir d'une erreur qui divisait les révolutionnaires devant l'ennemi. Selon le plus ou moins de bienveillance d'un auditoire à priori hostile à un orateur du Parti, il lui faudrait retarder la bataille ou user des arguments de fait pour échauffer les groupes. Et ici comme en tout, il subordonnait ses restrictions aux contingences, tout en travaillant sourdement à générer en partie ces contingences. C'est ce qui eût fait de Garoulle, en d'autres régions, un des grands hommes d'Etat d'Europe.

La salle s'était emplie. Une foule hétérogène, de tous métiers, aux opinions moins cohérentes que les salles praticabilistes, diguistes, blanquistes, quelques anarchots, praticabilistes en-

voyés sournoisement par Garoulle, le cosmos des faces ondoyait sous les lumières encore vagues. Les gaz s'élargirent, le bureau se forma sans encombre, deux orateurs ouvrirent la séance, puis Digues émergea, Fair plus long qu'en réalité, le front exagéré par une chauvelé spéciale, régulièrement spécialisée à l'avant. Il prit pour texte les derniers progrès collectivistes par le monde, insistant sur la conquête de l'Angleterre, qu'on eût pu croire impossible et qui se faisait cependant. De jeu sec, abaissé et redressé en jouet à ressort, la salive aux lèvres, il ne se privait pas d'épithètes méprisantes, et le mot « imbécile » fréquemment reparaissait. Son succès n'était pas véritablement de Tordre des enthousiasmes, mais plutôt un succès subi par, dans les écouteurs, des convictions préétablies sur la puissance cérébrale et la logique de Digues. Marc, lui, devant le jeu cassant et la provocation de l'adversaire, se sentait cinglé au plus profond, sans peur, désormais, prêt à traiter dédaigneusement les paraphrases colériques. Mais Digues arrivait au sujet de la soirée, les divisions du parti révolutionnaire en France :

— Quant à nos progrès en France, ils seraient peut-être aussi considérables qu'en Allemagne même, si une querelle ridicule ne nous divisait.

Le système imaginé par quelques ambitieux, en écartant les intelligences et en effrayant les timorés, nous a relardés de plusieurs années. Aujourd'hui on commence à comprendre l'inconvénient d'exiger patte-noire pour être admis révolutionnaire... on commence aussi à voir que c'est une bourde de fort calibre que l'introduction de l'opportunisme dans nos rangs... jamais les foules ne seraient à nous sans l'espérance légitime de la Révolution sociale... jamais la classe prolétaire ne se lèvera en masse sur un programme de parlementarisme... Il a pu se rencontrer des gens pour le croire... Mais c'est fermer les yeux à l'évidence que de se refuser à admettre que, désormais, avec les moyens dont dispose la bourgeoisie capitaliste, un mouvement d'évolution ait chance d'aboutir... tout au plus obtiendrez-vous ainsi quelques légères satisfactions d'amour-propre, mais à coup sûr rien de positif!... L'équilibre est à ce point rompu que les lois mêmes du transformisme exigent un effort violent... il serait imbécile d'employer dix ans à écarter une roche quand on peut le faire avec un simple saucisson de dynamite...

Il allait, il démontrait la nécessité de l'intransigeance, il revenait finalement, avec dédain, à la question des mains calleuses et ses cinglements

lui valaient l'applaudissement de la salle : — Allons donc ! Un socialisme qui se décapiterait de ses éléments les plus cérébraux n'a aucune chance de viabilité dans la bataille des intérêts ! Certes, nous ne sommes pas de ceux qui récusent l'intelligence de l'ouvrier manuel... Nous savons que le peuple des usines est aussi intelligent que n'importe quelle catégorie sociale... mais souvent l'excès du travail y atrophie les facultés... du moins les empêche de se produire... et dès lors il est inepte de se priver des services de ceux qui ont acquis des connaissances... Puis, de quel droit fera-t-on des catégories?... Qui ose décider qu'un pauvre diable qui travaille du cerveau n'appartient pas au peuple au même degré que celui qui travaille de ses mains? Est-ce que les martyrs de l'une catégorie ne sont pas aussi nombreux que ceux de l'autre ? Que l'on s'adresse, si l'on en doute, aux tableaux de l'histoire, que l'on compare les nombres de ceux qui sont morts pour le peuple, de ceux qui sont restés fidèles à leurs mandats, que l'on se rappelle les Nolais et les ïabard, ces traîtres infâmes à la cause prolétaire, et que l'on ose conclure après cela à une théorie qui, je le répète, tendrait à décapiter notre parti de ses éléments les plus spécialement cérébraux !...

Les mains clapotaient, abondantes, et c'était un succès franc, très ferme, un des meilleurs de la saison. Marc, échauffé, montait l'estrade, arrivait devant le public, pâle et les jarrets trépidants, les dents durement collées ensemble. Il commença cependant, la voix gauche, blanche, cherchant la face à laquelle il donnerait la préférence pour s'encourager :

— Citoyennes et citoyens... le citoyen Digues vient de vous développer... des idées qui... dans un sens général... sont... très justes... Je voudrais... cependant... à un point de vue tout pratique... les discuter... et j'ai d'ailleurs toute confiance... dans votre impartialité... citoyennes et citoyens... pour... pour... m'écouter...

Une figure ayant ricané, Marc regarda celte figure furieusement, et parla prit brusquement son essor. Ses dents d'ailleurs commençaient à se desserrer :

— J'ai dit, citoyennes et citoyens, à un point de vue tout pratique... Pas plus que le citoyen Digues — quoique j'appartienne au groupe praticabilisle — je ne crois qu'il y ait des raisons absolues pour établir une différence entre les travailleurs de... la main et les travailleurs du cerveau... mais il convient de se souvenir des circonstances historiques qui nous ont imposé,

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tem-po-rai-re-ment, la tactique du candidat ouvrier. Vous admettez avec moi, citoyennes et citoyens que, depuis une trentaine d'années, toutes les affaires de gouvernement et de politique se trouvent principalement, monopoliquement, si j'ose m' ex primer ainsi, entre les mains des avocats et des journalistes. Or, citoyennes et citoyens,quoiqu'il puisse se trouver de fort honnêtes gens dans ces deux classes sociales, cependant vous avouerez avec moi que leur hégémonie est d'autant plus remplie de dangers que, de génération en génération, ils ont dû perdre un peu plus de la notion des choses, étant donné que les objections des spécialistes leur font de plus en plus défaut. Il y avait là, pour votre parti spécialement, un trouble d'équilibre qu'il importait de rétablir. Je fais appel à tous ceux qui exercent un mélier ou une industrie : combien de fois, dans les discussions, n'avez-vous pas été frappés de l'insuffisance des arguments de fait avancés par les orateurs dès qu'ils arrivaient à l'analyse de telle ou telle crise de métiers? Combien de fois n'avezvous pas senti que, aux considérants vagues et généraux, avancés à la tribune, des notions tirées du fond des choses manquaient impérieusement. En pareille circonstance, quelle idée doit venir à chacun, tout naturellement? Eh! qu'un orateur

ouvrier, un spécialiste est nécessaire, sinon pour signaler la crise même,, au moins pour y indiquer les remèdes pratiques! Or, il y a quelques années, dans quelle situation nous trouvionsnous?...

On l'écoutait, avec une surprise ironique qui allait s'éteignant devant la fermeté de sa diction, avec, chez beaucoup, la curiosité de savoir où il allait en venir. Quelqu'un l'interrompit d'un « vieilles blagues ! » suivi d'un petit brouhaha. Mais lui, avec douceur :

— Citoyennes et citoyens, je fais appel à toute votre impartialité... ce que j'ai à dire est dans un intérêt d'union révolutionnaire... Je cherche un moyen terme entre les divers programmes...

— Pas de demi-mesures !

— Citoyennes et citoyens... il ne s'agit pas de demi-mesures, il s'agit de trouver... sans que personne abandonne sa manière de voir... il s'agit de trouver un terrain neutre où nous puissions nous entendre sur un certain nombre de questions... voir si, devant la bourgeoisie, nous pourrions travailler d'une façon plus homogène...

— Abandonnez votre programme, alors !

— Mais, citoyennes et citoyens, qui vous dit

que ce n'est pas l'abandon d'une partie de notre programme que je vais proposer?

— Ah! ah!

Et les barbes devinrent attentives, étonnées et flairant du neuf, tandis que Digues faisait une grimace dédaigneuse.

— Mais auparavant, fit Marc, vous me permettrez bien de continuer brièvement l'historique du parti ouvrier, au point de vue pratique... Je vous redemanderai donc où nous en étions il y a quelques années? Nous en étions à ceci: que les ouvriers se trouvaient en minorité infime tant parmi nos orateurs que parmi les candidats présentés par nous en diverses élections municipales. Que faire en pareil cas, je vous le demande encore? Essayer de grouper les ouvriers autour de candidats ouvriers et d'orateurs ouvriers, n'est-ce pas? Et par quelle voie? Certainement pas en recommençant les vieilles tactiques. Un élan devenait nécessaire, une secousse violente qui intronisât l'ouvrier définitivement dans la pratique des affaires sociales, qui lui marquât la place qu'il devait y tenir. Eh bien, ceux d'entre les révolutionnaires qui ont fondé le praticabilisme n'ont pas cru — étant donné les expériences précédentes — n'ont pas cru pouvoir atteindre ce but sans organiser, tempo-

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rairement, un parti ouvrier exclusif. Vous me dites que, lors de la fondation de notre Fédéralion, il n'a pas été question de temporaire... mais il convient de ne pas oublier qu'au point de vue humain il n'est pas possible d'arriver à une solution pratique si on laisse trop apercevoir (fut-ce à soi-même) la fin d'une chose dès son début '

La salle était froide et convenable. Les plus obtus voyaient maintenant où Marc voulait en venir et une hésitation régnait, cette forme d'esprit populaire qui peut se résoudre en huée ou en applaudissement selon l'audace, la sonorité, l'adresse de l'orateur. Marc, tout à coup, perçut que toutes ses ressources étaient dans l'abandon brusque de la ratiocination, dans un jet de phrases pompeuses et dans un appel à la passion du peuple. Il s'y lança, par gradations rapides :

— Aujourd'hui, citoyennes et citoyens, l'élément populaire a surgi enfin au grand jour. Aujourd'hui l'expérience a démontré son droit et son pouvoir à la direction des affaires. Désormais, la route est déblayée, l'avenir est libre, et nous pouvons sans crainte bannir nos anciennes défiances, nous pouvons ouvrir nos rangs à toutes les recrues de l'intelligence et du dévouement, à quelque milieu qu'elles doivent leur origine, nous

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pouvons accueillir en frère tous ceux qui apporteront leur pierre au grand édifice de la révolution sociale, nous pouvons travailler ensemble au grand œuvre ! Une ère nouvelle, peut-être, va commencer pour le grand parli collectiviste, une ère que pour ma part j'appelle de tout mon eœur et que je prévois magnifique et féconde, lumineuse et forte, l'ère où nous pourrons, par l'union de tous, faire vaciller la triple forteresse du Capital.

Sa voix vibrait, les mots venaient d'abondance. Il s'en étonnait lui-même et à mesure qu'il avançait ses périodes, une crainte le glaçait, de se laisser emballer par son enthousiasme, de ne pas pouvoir s'arrêter à temps, de commettre quelque anicroche funeste à la victoire qu'il sentait venir. Mais des applaudissements l'arrêtèrent à la pause heureuse, et baigné dans l'effluve sympathique de l'auditoire, il savoura son triomphe.

Il était quelqu'un I désormais il se sentait de force à pétrir l'opinion, à imposer ses vues. Et sa pensée apparaissait sous cette forme : « Imprimer au pesant bloc des oscillations de plus en plus amples jusqu'à l'ébranlement. » Il voyait le bloc, un cube de calcaire parisien, ballotté, cha-

virant. Le peuple était ça. Lentement, patiemment, il fallait ainsi l'émouvoir, l'entraîner. 11 répétait, dans une soif de sincérité: « lentement » et sa conception folle ne donnait quand même à cette lenteur que quelques mois d'étoffe, tant il vibrait de l'optimisme de son triomphe, tant il mettait de certitude dans ses armes. Il rêvait aussi un grandissement d'éloquence, de nouveaux acquêts scientifiques et littéraires, de nouvelles forces en reprise sur l'ambiance. Mais vagues, abondantes, c'étaient surtout les images de grands succès, la griserie rétrospective de l'homme qui se reporte aux événements considérables de l'histoire, s'y taille un rôle lumineux.

Germane converti, la campagne de Garoulle se mena d'entrain. Marc y étançonna son influence, enseveli sous Faction, perpétuellement, et toujours davantage transfuge de l'œuvre des solitaires créateurs. Le vote décisif, enfin, l'abrogation de la clause des candidats ouvriers, parut à beaucoup ourdi par lui autant que par le leader. Il vécut les joies des personnalités-clous, animal salut; de prunelles curieuses, silentiaire de multitudes. Heure de péril où, d'acte en acte, il évoluait aux engouffrements de consciences. 11 n'était pas sans le percevoir, du vertige à l'âme, empêtré dans les glaises du paralogisme. Les matins, iuactif, sa paperasse devenue étrangère à sa main comme à son œil, lui semblait vétusté, indéchiffrable, dévorée de champignons. Mortes

ces lignes, là courantes sous une poudre, ces hiéroglyphes où avait palpité la substance créative. Le fleur qui s'en exhalait ramenait d'ensemble le servage télégraphique et les pauses de sa solitude, ses assomptions sur les cordelles de l'extase. Aux ossuaires de l'esprit, quels squelettes mélancoliques, vieillots, taciturnes, tués par la seule bestialité de l'action ! Il sanglotait, tout à coup gonflé de serments aux Apostases de sa jeunesse : « Jamais il ne sera révolutionnaire ! »

Comme aux mystiques les Christ et les Vierge, à lui apparaissaient purs, saints, adorables, La Marck, Comte et Spencer. Pas plus aujourd'hui qu'hier, ah ! bien sûr, il ne croyait aux cataclysmes régénérateurs, mais déjà que de phrases renégates hurlées aux clubs, des phrases d'imprécations qui eussent jadis brûlé ses lèvres, des mots brutaux et massacreurs, des définitions abruptes, dénués de la restriction philosophique de ses débuts ! Est-ce que, goutte à goutte, comme la stillation pierreuse aux cavernes, une ramification n'enserrait ses scrupules, les stalactites traînantes de l'habitude? S'il en tremblait, lui, derrière ses nuages d'arguties, Honoré en tremblait bien plus, mais, à son habitude, il n'osait formuler que des reproches embryonnai-

res et lointains. Rien, à son sens, de périlleux comme les scènes où des paroles nettes qualifieraient la conduite du jeune, des paroles telles que « corruption, couardise ». Des disputes suivent, des regimbements qui atrophient le scrupule, et de même que la prison avilit les âmes grosses, de même les reproches violents ternissent les âmes fines et consciencieuses comme Marc. 11 en était d'autant convaincu que le neveu, quasi chaque jour, commençait des doléances, une justification nerveuse (el nullement exigée par l'oncle) de ses actes. Dans la violence des affirmations de Marc, la fréquence de ses serments d'avenir et la ruse extrême dont il questionnait, dont il essayait d'arracher le verdict latent de l'oncle, il fallait à celui-ci une patience et unetactililé de toutes les minutes pour ne pas se trahir. Si, par bonheur, ce rôle s'adaptait à sa nature passive, il redoutait néanmoins que, induit par l'électricité énervante du jeune homme jointe à quelque contingence, il ne fût pris d'une de ces colères d'éléphant où l'indignation surgirait en cyclone.

Lorsque Marc venait avec quelque plan demander avis, Honoré, le discutant d'une façon tout indirecte, se réfugiait aux questions d'opportunité et de pratique, sans glisser même un mot

sur sa répugnance vraie contre ce qu'il s'en dégageait de trop directement « révolutionnaire », soit comme fond, soit comme forme. Marc en avait prescience, parfois aigre et provocant, pour forcer son compagnon à faire face, et ce malentendu sous épiderme aiguisait encore sa fringale de la tribune, la rage de faire converger sur soi des centaines de prunelles, de lancer, à grandes périodes, de la graine d'applaudissement. Des fois, en des salles froides, un énorme ennui transpirait, un endormissement du populo tassé sur les chaises incommodes ou sur les bancs anfractueux. Alors venait la concession de l'orateur, la colère à rompre le silence, la lutte magnétique à polariser une salle avec les mots lourds, les phrases lourdes, un jet brut de flamme émeutière, une vitupération farouche contre des institutions et des hommes. L'applaudissement, enfin, affluait, arraché, comme le plaisir à un vieillard, et Marc, plein de remords, compromis davantage, ayant laissé un nouveau lambeau de sa conscience au fourmi-lion révolutionnaire, s'injuriait au retour, par les chaussées ténébreuses.

Une autre appétition, et qui horripilait l'oncle au maximum, s'amplifiait en Marc : être loué de Garoulle. A ce stade de sa carrière, il allait, jusqu'à l'obsession, consulter le leader. L'autre s'y

prêtait, poursuivant la tentative de se créer un lieutenant jeune, soumis en tout à son rectorat. L'altitude de Marc, si acharné à cueillir l'encouragement du chef, au point d'y noyer sa spontanéité vivante, son immense fierté d'individualiste, justifiait toute espérance de Garoulle.

Honoré en tremblait d'indignation, ulcéré dans son orgueil de sang, son orgueil condensé sur l'élu des êtres de sa race, au point de souhaiter quelque lourd échec au neveu.

Durant ce temps, la guerre de Garoulle et Digues, du coup indirect des candidatures allait vers sa grande crise: le siège et la défense de la Clameur populaire.

Déjà avant la grève de Vase ville, Digues avait rêvé l'union. Sa popularité grandissante, ses succès de meeting, ses talents spéciaux lui garantiraient, croyait-il, l'hégémonie. Il admetlait deux solutions possibles: imposer l'alliance à Garoulle (quitte à le dévorer après) ou essayer de séduire ses lieutenants, de disloquer le parti. Celle lactique, aisément prévue par Garoulle, avait échoué de toutes parts. Les trames de Garoulle avaient résisté, les hommes qu'il tenait dans sa main par mille petits intérêts, mille défiances, étaient restés incorruptibles.

Mais la grève de Vaseville, l'obslruclionisme

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gouvernemental vinrent offrir à Digues des armes magnifiques, convenables à sa nature. Exploitée avec une habileté extrême, cette grève fut Foccasion d'un beau triomphe pour la Clameur. Elle montait, elle prenait l'allure des plus grands journaux, se relevait d'une saveur littéraire, joignant des feuilletons de maître à une polémique solide, intelligente. On la sentait prospère, sous le vent du succès, moins violente, fidèle surtout à son programme économique, encline à reconnaître dans une plus large part les voies électorales. Digues poursuivait ses projets à travers les tressauls de la crise ; ses appels à l'union se faisaient plus pressants et des signes de défection apparaissaient dans le camp ennemi. Garoulle, à celle heure décisive, se concentrait, s'obstinait à reculer une fusion qui n'aurait pas été son œuvre et dont il serait la première victime. Il retenait d'une main désespérée son parti hésitant et jamais sa force n'apparut si grande, sa redoutable force intime luttant contre le météore de la victoire.

Mais de nouveaux atouts venaient à Digues ; un délégué de la Clameur, arrêté au milieu des grévistes, jugé, condamné ; une vacance dans la députation de Paris. Digues avait saisi la balle au bond, posé la candidature du prison-

nier, au milieu de l'universel enthousiasme.

Débordé, qu'allait faire Garoulle : lutter ? laisser passer le flot? Peut-être ce dernier parti eut-il été le plus politique, mais en consacrant le succès de Digues, il était gros de menaces pour le futur. L'exécration de Digues prit le dessus : sans espoir, d'ailleurs, Garoulle engagea la bataille, avec un candidat obscur, indécis.

Le résultat de l'élection avait stupéfié Marc. Cent mille voix, dont quatre-vingt mille extrêmegauche, pour Digues, six mille pour Garoulle. Étant donné les circonstances, l'indignation populaire, la campagne de deux journaux répandus, les fastueux meetings de la Clameur, et jusqu'au désistement du candidat praticabiliste, les six mille voix de Garoulle obtenues par des moyens élémentaires, constituaient un véritable triomphe. Ces six mille dévoués auraient tôt fait de ramener les vingt mille perdus.

Digues exulta, persévérant dans son idée de fusion, se croyant en bon chemin. Une rencontra plus des résistances aussi vives; Garoulle, singulièrement souple tout à coup, permit à Lamarge et à Carbini de prendre pied à la Clameur.

Les prévisions de Marc s'étaient vérifiées. La grève finie, le mouvement favorable à Digues s'apaisait ; la masse flottante qui va et vient sans

cesse, déplaçantes majorités, retombait dans son creux d'où les tempêtes factices de la Clameur ne la purent tirer. L'occultisme de Garoulle prévalut : les petits canaux dérivatifs du leader attaquèrent le flot, rétablirent l'ancien niveau, et tout récemment, lors des candidatures Maillet- Bercy, il l'avait emporlé haut la main.

La Clameur, abandonnant la conciliation tant préchée, mettait hors la loi les amis de Garoulle, exécutait séance tenante Lamarge. Cette expulsion fut faite si rudement que le Salariat, l'organe hebdomadaire du praticabilisme, en vint aux injures.

«'La Clameur populaire ne nous trompait » guère quand elle a insidieusement (sous pré- » texte d'union socialiste) fait appel à des memf> bres de la fédération : la traîtrise soupçonnée » éclate enfin au grand jour. La Clameur, tou- » jours, en tout et pour tout, n'a cessé de semer » la division, fidèle à son unique but: L'exploita- » lion des forces socialistes, au profit de la for- » tune politique de ses rédacteurs...

» ...Le parti ouvrier vous défie et vous brave en » attendant qu'il vous écrase! »

Sévère, après avoir répondu aux accusations, conclut :

« Ecraser?... Il faudra voir! — quoique j'aie » reçu une fois, par la poste, des menaces de » mort bien amusantes, un jour que n'avait point » paru le feuilleton de Lamarge.

» Pour le reste, le Salariat bravera et défiera » dans le vide... la Clameur a bien d'autres bour- » geois à fouetler!... Quant au mouvement » social, si on me le mettait entre les mains, j'en » serais terriblement embarrassé. Il y a beau jour » que j'ai donné mon avis là dessus : On ne » mène pas le peuple, mes bonsbommes — on le » suit ! »

» Sévère. »

La crise, tout d'abord, mit Marc mal à l'aise. Parvenu trop vite à l'altitude, il pouvait dégringoler sur d'absurdes soupçons du populo. 11 se tint deux jours immobile, puis, la réaction venue, il entrevit une lutte hardie, peut être la fondation d'un rival à la Clameur. Tout chaud il jeta une réponse à Sévère sur le papier, et, sans même avertir l'oncle, il courut à Garoulle. Le leader après avoir vu l'article dénigra :

— C'est de la lutte à main plate !

Dans les relations de Garoulle à Marc, c'élait la première parole douteuse, dédaigneuse. 11 en eut l'impression aigre et virulente, cria vite et haut:

— Comment? Et les injures du Salariat à la Clameur ?

— Fini, mon cher!... Nous allons déplacer la lulle... Certainement, un mot féroce par-ci, par-là, pour Digues... Mais il faut laisser Sévère tranquille...

— Mais, fit Marc...

Garoulle se mit à rire, aigu, désagréable :

— Vous êtes trop jeune, mon cher !

Etait-ce spontanéité, hasard d'humeur, nervosité de l'échec récent? Était-ce plutôt un de ces tâlements sournois et insultants, comme Marc lui en avait vu faire sur d'autres? L'aorte du jeune homme bondit, furieuse, puis le cœur se lut une seconde pour reprendre à coups de tempêle qui pompaient le sang de la tête. Des syllabes d'insulte, de fierté sauvage gravitèrent dans l'encéphale. Et pourtant il se contint, dominé de contraintes latentes, hésitant, peureux, prudent, et il donna la mesure de sa déperdition de personnalité depuis les derniers mois, il dit:

— Vous avez raison... mon idée était jeune ! Et pire :

— Mais, guidé par vous...

Il ne put cependant achever cela, dans une agonie d'humiliation. Garoulle ne discerna que le trouble, nullement la révolte — et

les meilleurs physionomistes vont-ils au-delà?

— Bon! fit-il... Vous me comprenez... pour la lutte que nous aurons à entreprendre, il faut un jeu délié... les grosses bordées que nous pourrions lâcher de temps en temps dans le Salariat ne seraient que des trompe-l'œil... Comprenezvous !

— Parfaitement ! fit Marc, répugné.

— Eh bien, reprit l'autre... je puis bien vous dite qu'au fond Sévère n'est pas contre nous... Il a seulement peur de Digues et il enrage... c'est à nous de provoquer des sottises contre l'intime de Sévère, Quinzane... un garçon sans grande cervelle, mais dont l'influence sur Sévère est extrême ; en revanche tous les rédacteurs le détestent à mort... pour son côté boulevard... un tas de choses... Le jour où on s'attaquerait trop fort à Quinzane... où on passerait de l'insinuation aux faits... ce jour-là !...

Il disait cela contre son vouloir, sans y pouvoir plus résister que tel sobre brusquement entraîné à une saoûlerie, par une complication de motifs : rareté des confidences, désir d'étonner, prédisposition nerveuse du moment, confiance inanalysée en la discrétion de Marc. Plein de dégoût, celui-ci conservait le désir lâche d'être quelqu'un en cette cuisine, sa conscience

dévorée par l'horreur de paraître jeune, naïf et scrupuleux.

— Il faudra, continuait Garonlle, trouver des moyens, tous in-di-recls, d'agir à la fois sur Digues et compagnie d'une part, sur Quinzane de l'autre. Avec la Clameur contre nous, le pralicabilisme végète : elle vaut bien une messe !

Un silence, Garoulle, malgré tout, n'osant proposer un rôle sournois au jeune, Marc se demandant s'il ne vaudrait pas mieux s'enfuir. Lutte courle, suivie d'un nouveau progrès en aval, de paroles plus serviles :

— Que faut-il que je fasse ?

Garoulle regarda la face jeune et fraîche, les beaux yeux bleus, les cheveux blonds, eut de la crainte et du scrupule, et dit :

— Attendre !

Un nouveau silence, Marc, stupide, débile, ému de vagues images internes et avisant, comme naguère — mais avec quelle décroissance de nature ! — rétrier de bois pendu au mur derrière Garoulle et dont il ne savait l'usage pas plus maintenant qu'alors. Informes, ses idées s'abouchaient au hasard, la dyspnée morale, la capitulation au bout de tout, une envie colossale et muablede choses fraîches: allée de platanes, fontaine, enfant nouveau-né, cerises...

— J'attendrai ! fit-il Et il s'en alla.

Seul, il se cracha et se recracha cent fois. Non que, au total, il n'usa infiniment de pensées et de syllogismes à s'excuser, réduisant, après les premiers flots d'injures, ses couardises au minimum, mais le vomissement d'âme persistait, une outrance de nausée qui l'enfermait dans sa chambre, à peine touchant aux repas du soir. Inavouée d'abord, la haine de Garoulle germait dans son être, ramifiée, contradictoire. Les phases de ses dix minutes d'humiliation, depuis le « vous êtes trop jeune «jusqu'au « il faut attendre » acquirent des puissances opiniâtres, solidifiées et amplifiées au foyer de son crâne. Il rêva la lointaine revanche, le piétinement du « leader », mais à tout instant l'idée d'attendre soulevait ses artères, si fort qu'il en croyait éclater. Alors, l'éternel souhait de mort, que celui qui avait vu son « moi » fléchir dans le balbutiement, d'un orgueil servile, que celui-là fut retranché du monde ! Par pauses, il en ricanait, se souvenant de souhaits pareils envers tel chef, au télégraphe : « Ah ! les pauvres ! Combien leur méchanceté était innocente ! »

Dans l'ombre, sa colère continuait comme la foudre sur un nuage, enlre-coupée de retraites, mais continue, indomptable, au-dessus de toute volonlé. Il n'y put tenir à la fin ; il sortit. L'instinct le menait vers Garoulle, et de l'entrechoquement de ses nerfs une phrase naissait, devenait le nœud, le refrain, le centre d'obsession :

— Piétiner Garoulle !... Piétiner Garoulle 1

11 y allait, il imaginait la joie aiguë, farouche, la brute volupté de frapper sur l'homme, de le tenir solidement entre ses poings, en silence, sans un mot... et il voguait en lunatique sur les chaussées, trottant, puis galopant, serrant des poings de vengeance. Voilà qu'il se trouva devant la demeure de l'autre. Dix heures et quart... La porte fermée, la porte large, à ferrure à jour... 11 la regarda, pris de l'éternelle hésitation des minutes décisives :

— Un tour... un tour... puis nous reviendrons.

Il se mit à rôder aux rues d'alentour, allant, revenant, ratiocinant, calculant les suites de l'aventure. À mesure, il réduisait le drame, ne piétinait plus Garoulle, satisfait de giffles, de giflles hautes et retentissantes:

— Car je ne veux pas lui casser quelque chose !

Il se retrouva devant la porte, pâle, tellement de rumeurs dans la poitrine et le cou qu'il ne respirait plus. Cling-bing ! il tira, il entendit la sonnette, au loin, dans la loge du concierge. La porte s'ouvrit, il s'engouffra, fermant les yeux:

— Pour Monsieur Garoulle î

Est-ce le nom ainsi murmuré ? Ses hésitations s'accrurent, une pitié vint, une honte du bestial de l'action, et les ténèbres de l'escalier, lourdes, à peine grisaillées aux reflets du fenêtrage, le tenaient, le prenaient, lui murmuraient de la douceur et de la mansuélnde. Près la porte de Garoulle, il s'arrêta, il s'accota. Autour de lui c'était le vague, le contournement de la rampe, l'ascension des marches vers les étages supérieurs et il se répétait :

— Ai-je le droit?...

Et sentant trembler ses lèvres :

— Lâche ?

Oh non ! pas lâche... Mais le viol du domicile, frapper l'homme chez lui? Comme il souhaitait un autre endroit, cercle, marchand de vin, la rue même ! S'il invitait Garoulle sous un prétexte à le suivre? Sa voix tremblerait, il laisserait tout lire. Impraticable!... Toute sa colère fondait, se désunissait. Seule restait sa promesse

à soi faite, la honte de s'en aller sans rien faire. S'il glissait un billet sous la porte, invitant pour le lendemain Garoulle à un rendez-vous?

— Imbécile !... Tu as peur... peur !

Et:

— Non je n'ai pas peur ! mais où est mou droit? C'était à moi de ne pas m'humilier ! Quelle force pouvait m'y contraindre ?

Il s'approcha de la porte, il prit en main le cordon de la sonnette :

— Je n'ai qu'à tirer!... Eh tire donc, bourrique !

Tout à coup, une tremblerie de sonnette, qui le fit bondir. Avait-il tiré sans savoir. Et il attendait, vide de pensée, atone, raide :

— Mais ce n'est pas chez Garoulle... c'est en bas !

En effet, en bas, on lirait pour la deuxième fois et il s'étonna d'avoir pu confondre ce coup de sonnette lointain, tremblotant comme la sonnerie de la petite clochette du Saint Sacrement, avec ce qu'aurait dû être le timbre sec de chez Garoulle. Cependant des pas allaient dans le corridor, puis montèrent, et soudain, Marc décidé, s'élança, descendit les escaliers, répétant en maniaque :

— Pas le droit... pas le droit !

Au dehors, une stupeur l'étreignit, une défaillance qui le faisait osciller sur ses jarrets, et où il semblait palpiter de tous les sentiments dépressifs de Thomme : doutes sur le courage, impression de sottise, remords... Tandis qu'il avançait, minute à minute, le pas s'affermit, la discussion recommença, toutes les raisons qu'il y avait pour ne pas faire ce qu'il n'avait pas fait. Mais, la distance s'accroissant, ces raisons tombèrent une à une, la fureur du début revint, doublée des rancunes de la reculade, et il s'appuya contre un arbre du boulevard de Port- Royal, farouche ! Oh ! idiot, avoir raté ton affaire, avoir été jargonner droit, bonté, à propos de Garoulle ! Garde tes scrupules pour les pauvres diables !

Que faire? Retourner? Recommencer l'équipée? Il le tenta, il commença et recommença de marcher vers le quartier de Garoulle, mais à toute reprise il sentit, presque pas à pas, le faiblissement revenir avec la diminution de la distance. Oh ! non, il ne pourrait jamais... la volonté lui manquerait à la minute décisive... eh! non, pas la volonté, mais bien pire, le sentiment d'une œuvre ridicule et illogique, mêlée d'apparitions de sergents de ville, de commissaire, de tristesse d'Honoré, d'interrogatoires grotesques.

— Si je jouais à pile ou à face ?

Buse va! Ce n'est pas le hasard qu'il fallait pour juge. Quelle pile ou face remplacerait la conviction arrêtée, la résolution logique? Et des lassitudes pesantes l'accablèrent, dégoût de l'existence, flétrissement de sa fibre, qui le traînaient par les rues des heures encore, avec des contemplations irraisonnées devant quelque colonne-affiches, quelque bureau d'omnibus (petites demeures silencieuses mais habitées de lumière) quelque boulangerie en travail, le bruit ruisselant des urinoirs, frais comme la voix des napées au fond des vais, et il rentrait, pâle et sans force, tandis que s'éveillait un tardif fragment de lune, dans l'échancrure d'une muraillle, au fond de sa rue...

...Des jours taciturnes. Honoré, à des fragments de phrases, connut la crise. Par adresse, il en obtint la demi-confidence, et le repentir de Marc, encore que sujet à des rechutes, soulageait son cœur, lui ôtait ses contritions d'âme du dernier mois. Sans aborder le sujet, indirectement, il encourageait la haine du jeune homme contre Garoulle, y cherchait l'adjuvant d'où rejaillirait l'ancien être, plus solide et plus armé contre les bassesses de la vanité.

Si la force, cependant, n'était pas au cerveau môme de Marc, la résistance d'une âme dynamique, si la redoutable passion de l'applaudissement ne le lâchait pour deux ou trois mois, le temps de reprendre haleine, de laisser se faire le travail de cristallisation, tout restait dépendre d'un fil tout léger brisable au gré d'un caprice, du hasard d'une séance contradictoire houleuse qui le rejetterait, par revanche, dans la chronicité du clubisme. Par surcroît, Marc essayait en vain de retravailler, de réétudier

Cependant, le printemps venait, l'électricité du jeune cambium aux pointes des ramuscules, et tout à coup, l'oncle eut une réelle espérance. Une crise redoutée naguère à l'extrême, maintenant accueillie avec gratitude, survenait, et qu'Honoré souhaita ardente, qu'il crut pouvoir détourner Marc quelques mois des drames cérébraux, peut-être le rendre avec des repentirs autres, des repentirs moins dangereux pour la nature intellectuelle du jeune homme, et dont il se relèverait en actions vigoureuses et pertinaces.

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