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Marcel Bertrand (1847-1907)

Tant qu'il y aura, dans la fraction pensante de l'humanité, des esprits curieux du lointain passé de la planète qui nous porte, ils conserveront avec piété le nom de Marcel Bertrand parmi ceux des lecteurs les plus perspicaces de l'histoire, infiniment mystérieuse, condensée et symbolisée au premier chapitre de la Genèse. Pendant les vingt-deux ans qu'a duré sa carrière scientifique, éclatante et courte ainsi que le passage d'une étoile filante dans les champs de la nuit, cet homme a été beaucoup plus qu'un géologue habile, un professeur écouté, un brillant académicien : il a été, au même titre qu'Eduard Suess et tout autant que lui, le Géologue même, le héraut qui a mission de parler au nom de la Terre et d'en dévoiler les secrets. La foule, à la vérité, ne l'a pas connu. Il n'était point de ces savants qu'entoure une sorte de popularité et dont l'éloge est répété par les ignorants eux-mêmes. Les journaux n'ont rien dit de lui ; et c'est sans commentaires qu'ils ont annoncé, sa mort prématurée. Mais il a néanmoins goûté la gloire, la vraie gloire, la seule durable, celle qui est faite des applaudissements spontanés et désintéressés et de l'unanime admiration de tous les connaisseurs.

(*) Eloge lu, le 27 avril 1908, devant la Société géologique de France réunie en séance générale annuelle.

Cette ^arrière scientifique n'a commencé qu'avec Tannée lBt8.;Tiien ne la faisait prévoir, et ceux qui croient .aiKhasàrd peuvent lui en attribuer la soudaine éclosion. .• :^.^ ar " ce l Bertrand ava ^ a ^ ors un P ea P* us ^ e tren * e fto 8 - D *•:%"" était né à Paris le 2 juillet 1847, Son enfance et sa jeunesse avaient été celles d'un homme très bien doué, pour qui apprendre n'est qu'un jeu, qui est élevé dans le milieu le plus favorable à une haute culture intellectuelle, mais qui, grandissant au milieu de savants, de littérateurs, d'artistes et de poètes, et ayant lui-même une âme d'artiste, vibrante, ainsi qu'une lyre, à tout vent qui passe, n'éprouve pas le besoin de fixer très tôt sa vie, et retarde même autant que possible l'heure où il faudra bien faire un choix entre les diverses formes du culte de la Beauté* A vingt ans, et sans grand effort, il était entré à l'Ecole polytechnique, le troisième de la promotion ; et il en était sorti en 1869 le quatrième, en qualité d'élève-ingénieur au Corps des Mines (*). De 1860 & 1873, il avait suivi, sans enthousiasme aucun et même avec un dédain mal dissimulé, les cours de l'Ecole des Mines, trouvant terriblement ennuyeuse la géologie de Béguyer de Chançourtois, s'endormant à la leçon solennelle et interminable qu'Elie de Beau mont, suppléé par Chancourtois pour tout le reste du cours, vepait faire sur le refroidissement du globe, et n'ayant d'ailleurs, pour les applications de la science à l'industrie, qu'une indifférence courtoise et glacée. Entre temps, il avait pris part, avec les autres élèves-ingénieurs, à la défense de Paris assiégé. En 1872, enfin, il avait été nommé ingénieur ordinaire à Vesoul. Le service administratif n'était pas pour le passionner ; mais le haut pays franc-comtois, entre les dernières ondulations du Jura et les premiers

(*) La promotion, à sa sortie, comptait 124 élèves. Les cinq premiers avaient choisi la carrière des mines. Voici leurs noms : Voisin, i mr de Grossouvre, 2* ; Le Verrier, 3* ; Bertrand, 4*; Boutan, 5 # .

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contreforts des Vosges, l'avait séduit tout de suite. Il s'était attardé dans ses tournées, gagné chaque jour davantage par le charme de la campagne et de la montagne. Obligé de collaborer à la préparation d'une carte géologique du département de la Haute-Saône, il avait fait la connaissance de plusieurs géologues jurassiens. Il aimait à raconter plus tard que, dans ces premières courses géologiques où ses guides et ses initiateurs étaient de simples érudits, aujourd'hui presque oubliés, mais qui lui paraissaient alors des colonnes de (a Science, il restait violemment intimidé devant eux et n'osait élever aucune objection, quelque envie qu'il eût de les contredire et de les mettre dans l'embarras : réserve qui semble vraiment prodigieuse à quiconque a connu l'esprit critique de Marcel Bertrand et l'incomparable promptitude avec laquelle il voyait la faiblesse d'un système et le défaut d'un raisonnement.

D'aussi modestes essais d'observation sur le terrain n'auraient probablement pas suffi pour déterminer sa carrière, si son père, Joseph Bertrand, l'illustre mathématicien, qui, depuis le départ de Marcel pour la province, cherchait un moyen de le faire revenir à Paris, n'eût enfin, après cinq années de tentatives diverses où s'usaient vainement sa perspicacité légendaire et sa haute influence de Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, trouvé la solution de ce problème dans l'entrée du jeune ingénieur au Service central de la Carte géologique détaillée de la France. Ce service du Ministère des Travaux publics avait été créé en 1868 à la demande d'Elie de Beaumont, et Jacquot en était devenu, vers 1875, après Elie de Beaumont, le directeur. Jacquot entendait choisir lui-même ses collaborateurs, et n'aimait pas qu'on les lui imposât ; il se méfiait beaucoup de la prétendue conversion à la Géologie d'un jeune camarade qui, dans ses années d'école, n'avait manifesté aucune ten-

dance à cultiver les sciences naturelles ; il s'opposa donc, tant qu'il put, à sa nomination. Heureusement, cette opposition fut vaincue. Le 28 janvier 1878, un arrêté ministériel était signé, qui attachait Marcel Bertrand à la Carte géologique détaillée de la France et l'appelait, sans autres fonctions, à la résidence de Paris. C'en était fait désormais. Des convenances de famille, fort étrangères à toute vocation scientifique précise, semblaient avoir décidé seules de la spécialisation de ce brillant esprit, demeuré jusqu'alors hésitant et incertain. Marcel Bertrand vint à Paris, convaincu que, quand on est ingénieur au Corps des Mines et peu désigné pour les occupations administratives, on doit se consacrer à la Science, et convaincu aussi que la Géologie, prise de haut, n'est pas sans intérêt. Il fut donc géologue, un peu par nécessité d'abord, mais bientôt par goût; et ce goût, de plus en plus vif, se changea très vite en une curiosité ardente, puis en une passion impérieuse qui le prit tout entier, corps et âme. Pendant vingt-deux ans, elle ne devait pas, cette passion, lui laisser un seul jour de trêve.

Il commence par le Jura septentrional, c'est-à-dire par la contrée où il a fait, naguère, ses premières courses géologiques. Passant sur le terrain le tiers de l'année, il occupe le reste du temps à apprendre la paléontologie, à dessiner des cartes et des coupes, à publier de brèves notes préliminaires, merveilleuses de concision et de clarté, à lire tout ce que l'on écrit sur la géologie, non seulement en France, mais en Suisse, en Belgique, en Allemagne, en Autriche, en Angleterre. Dès le printemps de 1881, il s'attaque à la Provence, sans abandonner pour cela le Jura. Mais voici que la lecture d'un tout petit volume publié à Vienne en 1877, Die Entstehung der Alpen, d'Eduard Suess, le jette soudainement dans un enthousiasme sans bornes. Aucun livre, pas même YAntlilz der Erde, ne produira sur lui une impression compa-

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rable. Désormais les Alpes l'attirent, et cette idée que la clef des grands problèmes de la Géologie générale est cachée quelque part dans le chaos alpin va dominer sa vie entière. En 1884, il surprend la Société géologique de France par une communication sur les rapports -de structure des Alpes de Glaris et du bassin houiller franco-belge ; et l'étonnement se propage aussitôt dans le monde des géologues, comme une brusque et large vague à la surface d'une eau dormante. On se demande quel est ce nouveau venu qui parle avec tant d'assurance, et qui explique à sa façon les Alpes suisses sans les avoir jamais vues; et, bien que son étrange prophétie ne convainque personne, elle a une telle allure et elle est si fortement énoncée que personne n'ose élever la voix pour y contredire.

Dans l'automne delà même année 1884,BéguyerdeChancourtois, vieilli et malade, lui confie la suppléance de son cours de géologie à l'Ecole des Mines. Le suppléant ne ressemble guère au professeur. Non seulement leurs idées sont différentes, et aussi leurs natures d'esprit; mais la façon dont ils comprennent l'enseignement et toute leur méthode scientifique sont diamétralement opposées. Dès ses premières campagnes dans le Jura, Marcel Bertrand a mis de côté, comme un outil démodé et même dangereux, le principe de direction, et il l'a remplacé par le principe de continuité; il n'a plus, dans la boussole, l'aveugle foi des adeptes du Réseau pentagonal; il ne cherche pas à prévoir les accidents géologiques, mais bien à les constater, les étudier, et, partout où ils voudront aller, les suivre; il sera théoricien plus tard, et comme personne n'a osé l'être ; pour le moment il entend rester observateur. Il ne peut, en matière de géologie, énoncer une phrase sans étonner son vieux maître et même sans le faire un peu souffrir. Mais le vieux maître, qui a beaucoup rêvé et qui est un poète beaucoup plus qu'un géologue,

le vieux raaitre sait un grand secret ; il sait que les plus forts d'entre nous ne savent rien ; que, devant la Vérité immuable, la science va se transformant sans cesse ; que nos théories sont, autour des phénomènes, de simples vêtements, commodes et éclatants pendant quelques jours ou quelques années, et qui bientôt se démodent, se déforment, vieillissent et tombent. Dans les yeux de son jeune suppléant brille l'étincelle créatrice : et cela suffit à Chancourtois pour qu'il ait, malgré tout, confiance ; pour qu'il assiste, ému sans doute, mais muet et résigné, pendant toute une année scolaire, à la démolition de son cours et à la reconstruction, sur un tout autre plan, d'un édifice complètement nouveau, A la fin de cette année scolaire, Chancourtois meurt. Marcel Bertrand est nommé professeur de Géologie à l'Ecole des Mines au mois de janvier de 1886; il vient de jouer, dans la Réunion extraordinaire de la Société géologique de France qui a eu pour théûtre les montagnes du Jura, le rôle le plus actif; ses travaux de stratigraphie sur les calcaires coralligènes de la région jurassienne et sur les terrains secondaires de l'Andalousie, ses études de géologie structurale sur les failles du Jura et sur la chaîne provençale de la Sainte-Baume, sa récente explication du problème des Alpes de Glaris, l'ont rendu déjà presque célèbre. Dorénavant, c'est en maître qu'il va parler : et jamais professeur de Géologie prenant possession de sa chaire ne promènera sur la surface entière de la planète un regard plus clairvoyant et plus ferme.

Ayant lu depuis peu, dans l'édition allemande publiée à Prague de 1883 à 1885, le premier volume de l'ouvrage d'Eduard Suess, Vas Antlitz der Erde, Marcel Bertrand a vu tout de suite que ce livre « marque un progrès consi- « dérable, presque le début d'une phase nouvelle, dans « l'étude des grands problèmes de la géologie générale ». Plus tard, il sera plus affirmatif encore et dira que le môme

livre « a marqué dans l'histoire de la Géologie la fin du « premier jour, celui où la lumière fut ». Le 21 mars 1887, dans une éloquente conférence à la Société géologique, il résume l'œuvre synthétique de Suess et montre les trois zones de plissement, les trois chaînes de montagnes, la calédonienne, l'hercynienne et l'alpine, qui, pareilles à trois vagues appelées successivement de la région méridionale et déferlant chacune à son tour sur l'obstacle situé au nord, ont formé graduellement, et comme en trois étapes, le continent européen. Mais le conférencier ne se contente pas de résumer le livre du professeur de Vienne ; il y ajoute beaucoup de réflexions personnelles, étant de ceux qui ne savent ni s'arrêter en chemin, ni se contenter d'un demi-jour ; et c'est ainsi qu'il nous apprend, pour là première fois, que « la considération deB trois « chaînes successives permet de grouper dans une vue « d'ensemble les particularités des phénomènes sédimen- « taires aux différentes périodes ». Cette idée directrice ne l'abandonnera plus ; nous la retrouverons dans toute son œuvre ; et ses derniers travaux, en 1900, auront encore pour objet la coordination de tous les phénomènes géologiques autour de ces déformations intermittentes et répétées du globe terrestre, dont chacune correspond à une chaîne de montagnes.

Marcel Bertrand a travaillé pendant tout l'hiver de 1887 à la préparation de sa magistrale conférence du 21 mars. Le retour du printemps le ramène en Provence. Sa tâche dans le Jura est terminée ; les Alpes françaises ne le réclament pas encore. Pendant deux ans, la Provence va être sa grande affaire, sa préoccupation presque constante. Au mois de mai de 1887, il découvre l'explication de Vanomalie slratigraphigue du Beausset, qui, depuis que l'on fait de la géologie en Provence, et depuis que l'on exploite la petite mine de lignite de la Cadière, "est une obsédante énigme pour les stratigraphes et les ingé-

nieurs (*). L'énigme se résout et toutes les difficultés tombent, si Ton admet que le Trias est posé sur le Crétacé, que ce Trias est un lambeau de recouvrement venu d'ailleurs, venu du sud par un pli qui se serait déversé au nord, couché jusqu'à l'horizontale, et qui aurait cheminé plus ou moins loin vers le nord. Peu à peu cette conclusion s'impose à Marcel Bertrand : la Provence est un pays de plis couchés, analogue au bassin houiller franco-belge et aux Alpes de Glaris. Les renversements et les recouvrements ne sont pas limités aux environs du Beausset. La région de Saint-Zacharie, la chaîne de la Sainte-Baume, les environs de Draguignan, montrent des phénomènes analogues, qui restent incompréhensibles tant que l'on n'admet pas des plis couchés, charriés du sud au nord, et de plusieurs kilomètres, sur leur substratum. La fin de 1887 et toute l'année 1888 se passent, pour le jeune professeur, dans l'observation et la description de ces faits étranges, si complètement inaperçus de tous ses devanciers dans la géologie provençale; et lorsque la Société géologique de France, en 1889, récompense par le prix Fontannes — récemment fondé et qui n'a pas encore eu d'autre lauréat — l'œuvre de Marcel Bertrand en Provence, c'est partout, à l'étranger comme chez nous, un unanime concert d'applaudissements.

Alors commence la période brillante et quasi triomphale de cette vie. En 1890, il présente à l'Académie des Sciences un Mémoire sur les refoulements qui ont

(*) Attaché moi-même, au début de ma carrière, en 1884 et 1885, au service ordinaire dans le sous-arrondissement minéralogique de Nice, j'ai connu l'énigme de la mine de la Cadière. Tous les ingénieurs qui m'avaient précédé dans ce service s'étaient acharnés à la recherche d'une solution; et le dossier de la Cadière, dans les archives du sousarrondissement, était bourré de notes et de rapports géologiques sur les relations du Trias qui surplombe le gisement lignitifère et du Crétacé qui le contient. Personne, jusqu'à Marcel Bertrand, ne semble avoir eu la moindre idée de la véritable solution, et, quant à moi, je ne l'ai pas entrevue un seul instant.

plissé lécorce terrestre et sur le rôle des déplacements horizontaux, Mémoire qui est une monographie des plis couchés de la Provence et une comparaison de ces plis couchés avec ceux que Ton a décrits depuis peu dans les Alpes, dans les Pyrénées, dans les anciennes chaînes ; et il reçoit de l'Académie le prix Vaillant en récompense de ce livre admirable. En 1891, il est président de la Société géologique, dirige, au mois d'octobre, les excursions de la Réunion extraordinaire en Provence, et a la joie, difficilement comparable, d'expliquer à des géologues la structure de la contrée qu'il a si patiemment et si péniblement étudiée et comprise, de leur montrer, un par un, les phénomènes qu'il a lui-même observés, de répondre victorieusement à toutes leurs objections, et de produire peu à peu la conviction chez la plupart de ses compagnons de courses, en dépit d'une contradiction ardente qui ne désarme que le dernier jour.

Il a commencé en 1889, après la mort de Charles Lory, l'étude des Alpes de Savoie, et il y revient chaque année, explorant d'abord la Maurienne, puis la Tarentaise, et dessinant les contours des feuilles Saint-Jean-de-Maurienne, Bonneval et Tignes de la Carte géologique détaillée. En 1891, dans les premiers jours d'août, il a failli périr au fond d'une crevasse du glacier de Rhêmes, ayant été imprudemment engagé sans corde, par son guide, dans la traversée de ce glacier, et s'étant laissé choir dans l'écroulement d'un pont de neige (*). Mais il

(*) « Imagine-toi — écrit-il le 5 août 1891 à M— Bertrand — que je « suis tombé dans une crevasse et que je suis resté un peu plus d'une « heure, à 15 mètres de profondeur, pris entre deux parois de glace, et « libre d'admirer la beauté des reflets bleus et des stalactites. On m'en « a tiré, puisque je t'écris, sans rien de cassé, sans autre mal que « quelques égratignures faites par les glaçons que détachait la corde

« pendant qu'on me remontait La neige a cédé brusquement quand

« j'ai passé dans les traces du guide et de H... J'ai senti mes jambes « s'enfoncer, puis je n'ai plus eu conscience de rien qu'en me retrouvant « au fond, heureusement dans une position verticale, les pieds dans

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en a été quitte pou* un bain affreusement froid, et ensuite pour un repoB de quelques jours au presbytère de Notre- Dame-de^Rhèmes ; et il a repris ses courses en montagne dès le mois de septembre du même été. C'est que la tâche est ardue et longue. Charles Lory, qui a beaucoup travaillé, a laissé beaucoup à faire, bien qu'il ait vu assez nettement deux choses fort importantes : la disposition en éventail de la zone houillère, et l'âge secondaire du puissant complexe métamorphique que Ton embrasse sous le nom de Schntts lustrés, Préciser la stratigraphie du Trias et du Lias; résoudre la question, soulevés en 1861 par Lâchât et reprise en 1867 par M. Zaceagna, de l'Âge houiller ou permien des schistes métamorphiques du Petit-Mont-Cenis, de Modane, de la Vanoise, du Montr Pourri, du Val-Orisanche ; établir rigoureusement l'âge des Schistes lustrés, non plus sur des arguments douteux et sur des coupes contestées, mais sur une base solide et inébranlable ; suivre vers le nord Taxe de l'éventail carbonifère ; démêler Téchevean embrouillé des ligaesdirecr irices dans une des régions les plus compliquées de la chaîne des Alpes : tel est, avec le levé des contours géologiques, le programme des continuateurs de l'œuvre de Lory. Entre eux (tous, Marcel Bertrand divise le travail; et il reste, avec chacun de «es collaborateurs, en commua

« l'eau et retenu par les coudes et les jépaules... Je ae le dirai 9&s 4u'oa « soit bien dans une crevasse; mais, comme j'ai eu tout je temps pleine <t confiance d'en sortir, je n'ai pas passé une tieure aussi atroce qu'on

« pourrait s'imaginer R... est resté au haut de la crevasse (pendant

« q«e le guide allait chercher du secours), bien plus angoissé et maljbeu- « reux que mei, me faisant une conversation un peu dénuée d'intérêt, «r mais enin ni 'empêchant d'être seul. A tout hasard, je lui avais enjoint, « «'il «'arrivait malheur, 4e t'écrire que j'avais pensé è toi au fond de

« ma crevasse. J'espère qu'en aucun cas tu n'en aurais douté » —

Sauf quelques douleurs et roideurs dans les mollets, Marcel Bertrand ne garda de cette aventure aucune infirmité, il resta le marcheur infatigable qu'il était auparavant, et c'est dans les années 1892 et 1893 qu'il fit, dans les Alpes, ses plus grandes courses et ses tournées les pjus fatigantes.

nion constante. Il a pris pour lui-même la partie la plug difficile : la fcone frontière entre le massif d'Ambin et le Ptetit-Saint-Bernard. Dès la fin de la campagne de 1893, les grands problèmes sont résolus, autant, du moinB, que Ton pouvait, à cette époque-là, les résoudre ; et le Mémoire que Marcel Bertrand publie, en 1894, sur la géologie des Alpes françaises, est un desplus beaux et des plus importants qu'il ait laissés.

Mais, pas plus que la Provence, les Alpes tt'abborberont son activité entière. De même que, en 1888, en pleine étude des recouvrements provençaux, il s'occupait de chercher une relation entre les phénomènes éruptifs et îa formation des montagnes, et de découvrir une loi dans la distribution en Europe des roches éruptives, nous le voyions, en 1892, alors qu'il a l'esprit rempli de pensées alpines, s'attaquer au redoutable problème de la déformation de Técoroe terrestre, énoncer le principe de la continuité du phénomène de plissement dans le bassin de Paris, visiter les montagnes de l'Ecosse à l'occasion du tneetîhg, à Edimbourg, de la Britisk Association for tke Advancement of Science, et nous donner à la suite de cette visite nn -résumé des travaux des géologues écossais. En 1993, il publie au* Annotes tfes Mines un Mémoire sur le raccordement des bassins houiilers du nord de la France et du sud de l'Angleterre, où il fait application de ses idées sur la continuité du phénomène de pHssement. C'est l'occasion, pour lui, de recevoir une deuxième récompense de l'Académie des Sciences, le prix Petit-d'Ormoy.'En 1894, il trace les ligneB directrices de la géologie de la France et montre ^ue ces lignes sorâonnent en un réseau sensiblement orthogonal; e* c'est dans cette même année 1894 qu'il fait, devant le Congrès géologique international réuni <à Zurich, me <îonférence, d'une étonnante originalité, sur la récurrence des faciès sédimentaires. H montre ces faciès se répétant,

trait pour trait, dans les chaînes de montagnes successives. Aux trois chaînes dont il parlait en 1887, une quatrième, grâce aux travaux des géologues américains, s'est ajoutée, beaucoup plus ancienne que les trois autres, et qui s'appellera la chaîne hnronienne. Et la conclusion, longuement acclamée, de la conférence, c'est que ces quatre chaînes constituent les quatre grands chapitres, les quatre unités de l'histoire du globe, et qu'autour des différentes phases de leur formation tous les phénomènes, tectoniques, sédimentaires et éruptifs, s'ordonnent harmonieusement. La publication aux Annales des Mines d'un deuxième Mémoire sur le bassin houiller du Nord et sur le Boulonnais, rectifiant et complétant la première esquisse des plis des terrains crétacés, termine enfin l'année 1894, qui me semble marquer dans la vie de Marcel Bertrand la période de plus grande maîtrise, celle oii toutes les facultés, physiques et intellectuelles, sont à leur apogée et où la production scientifique est plus active que jamais.

En 1895, il revient à la Provence. De nouveaux problèmes y ont surgi, nés d'une connaissance plus exacte des régions voisines, d'un besoin de synthèse plus impérieux chaque jour daus cet esprit qui chaque jour s'agrandit, et de la rencontre, enfin, d'un contradicteur redoutable qui ne craint pas de tout remettre en question. Les objections de ce contradicteur sont si serrées et si spécieuses, l'audace est si grande avec laquelle il conteste, non seulement la justesse des déductions de son devancier, mais même l'exactitude de ses observations, que Marcel Bertrand craint, un instant, de s'être trompé du tout au tout sur la structure provençale. Avant de répondre, il veut tout revoir, non seulement le massif d'Allauch au sujet duquel il est plus particulièrement attaqué, mais les points où les recouvrements et les charriages lui ont paru évidents, c'est-à-dire le Beausset et Saint-Zacharie. Il revient rassuré. « J'ai eu grand'peur — me disait-il

« quelque temps après son retour — grand'peur d'avoir « très mal vu et de vous avoir tous trompés, et j'ai bien « failli en être ennuyé pour moi-même, ce qui eût été un « sentiment peu reluisant... Mais non, je n'avais pas si « mal vu que je croyais, et j'ai beaucoup de peine à ne « pas m'en réjouir. » Sûr désormais de triompher, il répondra à loisir, d'abord par quelques brèves notes, puis, dans trois ans, par deux Mémoires, où le rôle prépondérant des chevauchements et des charriages dans la tectonique de la Provence sera établi d'une façon irréfutable et définitive.

C'est encore en 1895 qu'il collabore avec M. Etienne Ritter à l'exploration géologique de la Tarentaise au nord de l'Isère, et qu'il découvre le faisceau des plis serrés, graduellement déversés et couchés, qui vont désormais rendre classique la région du Mont-Joli près de Saint- Gervais. Je l'ai rarement vu aussi enthousiaste qu'au retour de cette excursion le long de la bordure sud-ouest du Mont-Blanc. Il a compris du premier coup l'immense portée de la découverte. Cette coupe du Mont-Joli, qui montre d'une façon si parfaite la transformation des plis droits en nappes, elle va fournir l'explication, longtemps cherchée, des Klippes suisses, résoudre le problème des Annes et de Sulens, apporter un argument décisif en faveur de la récente théorie de M. Hans Schardt sur le charriage des Préalpes tout en la précisant et la corrigeant, ramener l'attention sur la généralité des recouvrements dans les Alpes, prouver l'origine méridionale de ces recouvrements dans toute la chaîne alpine, et renforcer enfin, pour les esprits qui doutent encore, l'hypothèse des nappes de recouvrement provençales. La Note à l'Académie des Sciences où Marcel Bertrand et son jeune collaborateur décrivent la structure du Mont-Joli est datée du 10 février 1896. Dans l'histoire, que l'on écrira quelque jour, du développement de la doctrine des

grandes nappes, peu de dates auront autant d'importance.

Moins d'un mois auparavant, le lundi 13 janvier 1898, la réqompense que Marcel Bertrand ambitionnait à juste titre depuis plusieurs années, la seule, à vrai dire, qu'il ait jamais désirée et sollicitée, était venue presque spontanément à lui. Sans avoir eu aucune lutte à soutenir, aucun effort à faire, il avait été élu membre de l'Académie des Sciences, par 47 voix sur 54 votants, en remplacement de Pasteur mort le 28 septembre 1895. Le nouvel académicien est tellement connu déjà, et son autorité est si grande, que la chose n'a causé aucune surprise et que Ton ose à peine le féliciter. Pour lui, sa joie est assurément très vive ; mais cette solennelle consécration de son œuvre ne le changera pas. Il demeurera aussi simple, aussi modeste, aussi méfiant de ses propres idées, aussi clairvoyant sur ses propres travaux, aussi bon juge et aussi généreux admirateur des travaux des autres, qu'il a toujours été. Le succès est la pierre de touche des belles âmes. Son âme, à lui, était merveilleusement belle.

Pourtant les années passent. « Que l'œuvre est longue « — me disait-il, en 1890, au retour d'une excursion com- « mune dans les glaciers de la Vanoise — et que le temps est « court 1 » Et je le vois, vers la fin d'un autre été, comme nous entrions ensemble, au tomber d'un soir, dans un village du Briançonnais, s'arrêter brusquement devant la façade de la très vieille église, et, de son bras étendu, me montrer cette devise en exergue autour du cadran solaire: // est plus tard que vous ne croyez. L'avertissement était si grave et le silence des monts immobiles était tellement impressionnant que nous étions restés quelques minutes sans rien dire, comme si nous eussions entendu le bruit sourd des heures roulant une par une dans le gouffre du passé, ou comme si ces huit mots

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eussent été, lentement, proférés à nos oreilles par « la voix qui sort des choses ». Faut-il donc croire que Marcel Bertrand ait eu le pressentiment de la particulière brièveté do ses jours ? Cortes, ce pressentiment pouvait très bien s'accorder avec sa gaieté et son entrain habituels. Qu'elle lui fût familière ou non, la pensée de la mort n'était pas capable de l'épouvanter, ni môme de l'assombrir ; et j'ai souvent été frappé, bien avant sa maladie, du peu de confiance qu'il manifestait dans la durée de la vie humaine.

En octobre 4896, un nouveau triomphe l'attend; et c'est en Algérie, à la Réunion extraordinaire de la Société géologique. Il vient de signaler à ses confrères, danp une des excursions dirigées par M. Ficheur, la singulière analogie de faciès entre certains terrains dolomitiques, argileux et gypseux, rapportés hypothétiquement à l'ISo-» cène, et le Trias classique de la Provence. On lui dit que, dans les terrains en question, un jeune professeur, M. Goux, a récemment trouvé quelques fossiles. Marcel Bertrand demande aussitôt à voir ces fossiles, et il entraîne la Société au Lycée de Constantine oh ils ont été déposés. Les fossiles sont des Myophories certaines, qui dé* montrent l'âge triasique et prouvent que les analogies de faciès avec le Trias provençal n'étaient pas trompeuses. Mais Marcel Bertrand ne se contente pas pour si peu. 11 décide un grand nombre des géologues présents à l'accompagner jusqu'au gisement même des Myophories, et là, dans cette promenade au Chettaba, devant l'amplitude que prennent les affleurements triasiques et devant l'étrange té de leurs relations avec les autres terrains, il se laisse aller à pronostiquer la grande extension du Trias dans toute l'Algérie et dans toute la Tunisie, à prédire que l'immense majorité des gisements de gypse et tous les gisements d'ophite de l'Afrique septentrionale seront bientôt réputés triasiques, à annoncer enfin que

l'Algérie et la Tunisie sont, contrairement à l'opinion courante, des pays de tectonique très compliquée. Toutes ces prédictions se sont réalisées à la lettre. Le Trias a, dans l'Afrique du Nord, un énorme développement ; et, comme il vient indifféremment au contact de tous les étages du Crétacé, et môme quelquefois au contact de l'Eocène, c'est un problème tectonique, naguère insoupçonné, et d'une ampleur déconcertante, qui se dresse maintenant devant les géologues. L'intervention fortuite et momentanée de Marcel Bertrand dans la géologie de cette contrée a été le signal du renouvellement presque complet des idées que Ton s'en était faites; et c'est ainsi que cet homme ne peut toucher, même négligemment, à aucun sujet, sans l'éclairer d'une lumière nouvelle, tellement vive que, à côté d'elle, les anciennes façons d'expliquer et de comprendre font l'effet de la pauvre flamme fuligineuse d'une lampe de mine brusquement transportée dans le grand jour extérieur.

Au commencement de l'été de 1897, nous le retrouvons dans les Alpes bernoises, explorant, en compagnie de M. Golliez, la zone de contact des hautes Alpes calcaires de l'Oberland et des chaînons schisteux qui les bordent au nord. Le problème qui se pose ici est analogue à celui que M. Schardt, cinq ans auparavant, a posé dans les Préalpes : la région schisteuse, sous laquelle, le plus souvent, les calcaires de la haute chaîne s'enfoncent, a-t-elle ou n'a-t-elle pas de racines? Ou encore, pour parler comme on parlera plus tard, le bord septentrional de TOberland bernois est-il, ou non, pays de nappes? Personne jusqu'ici n'a énoncé la question d'une façon aussi précise ; personne surtout n'a vu jusqu'où elle porte, et à quel point elle se confond avec la question du pli, unique ou double, de Glaris. Après quelques semaines de courses, Marcel Bertrand est convaincu. La région schisteuse n'a pas de racines ; et cela entraîne, sinon néces-

sairement, du moins très probablement, le charriage vers le nord de toutes ces montagnes, c'est-à-dire leur origine méridionale, et l'unité du pli de Glaris. Encore quelques années, et nous saurons, par M. Maurice Lugeon et par M. Henri Douvillé, que si Marcel Bertrand, en 1897, n'a pas vu l'effrayante complexité des phénomènes et n'a pas eu le loisir de dénombrer les nappes superposées, il a, du moins, raisonné juste, et que ses conclusions subsistent. Lorsqu'il avait parlé, en 1884, à propos des Alpes de Glaris, de l'hypothèse des masses de recouvrement venues du sud, il n'avait pas été compris, et sa voix n'avait éveillé aucun écho. Mais les temps sont changés, et l'on s'est peu à peu habitué, grâce à lui et à quelques autres, aux charriages lointains. Maintenant qu'il parle des Alpes bernoises, tout le monde, religieusement, l'écoute, sentant bien que c'est lui qui a raison, que c'est lui qui voit la solution du problème : et l'on ne s'étonnera plus, cinq ans après, lorsque M. Maurice Lugeon, l'un de ses plus brillants élèves, achèvera la démonstration et annoncera que la majeure partie des Alpes suisses est formée de nappes jetées les unes sur les autres. Toute la synthèse de ces Alpes est en germe dans deux notes de Marcel Bertrand : celle de 1884 sur le problème de Glaris; celle de 1897 sur les Alpes bernoises, pour la rédaction de laquelle il a eu M. Golliez comme collaborateur.

C'est en Russie, dans les réunions et les excursions du Congrès géologique international de Saint-Pétersbourg, que Marcel Bertrand va achever l'été de 1897, et se reposer de ses courses alpines et de ses méditations sur les charriages de l'Oberland. Le voyage à travers l'immense pays russe, en compagnie de ses bons amis, Emmanuel de Margerie, Karpinsky et Tschernyscheff, est pour lui comme une fête continuelle, où les jouissances de l'esprit alternent avec les propos plaisants et les gaies aventures. Jamais il n'a écrit à sa famille de lettres aussi drôles que

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