‹ Marcel Bertrand (1847-1907) (volume 2)Chapitre 2 sur 18 · B MARCEL BERTRAND · texte numérisé non relu

B MARCEL BERTRAND

celles qu'il date de Miask et de Vladikavkaz, où qu'il trace sur seB genoux, dans la trépidation du train, entre le pays du Donetz et les rives de la mer d'AxoV. Ce qui lé surprend le plus» c'est qu'après tant de jours et de nuits en chemin de fer, tant de courses à pied, tant de banquets, tant de visites d'usines ou de mines, tant de réceptions où le Champagne coule, « on ne soit pas plus fatigué ». Il n'ajoute pas »-* mais ses amis nous le diront ensuite — que personne n'est plds fêté et plus choyé que lui. Cette promenade en Russie a l'air, parfois, d'être sort propre triomphe. Un autre s'enorgueillirait de se sentii 4 ainsi, et dans un tel milieu, l'objet de l'attention et de l'admiration de tous. Il garde » lui, dans les excursions comme dans les banqiietB, son incomparable simplicité* sa bonhomie un peu malicieuse, sa gaieté imperturbable ; et les étrangers qui né l'avaient point encore vu s'étonnent. Sur sa réputation de grand savant» ils s 'attendaient à Un extérieur plus auguste et à une attitude plus solennelle^

Les deux années suivantes, 1898 et 1899* se passeiit, pour Marcel Bertrand* dans la révision de la géologie pro*vençalè. C'est alors qu'il répond aux critiques de M. Four* nier, et itiohtre que le moment n'est pas venu de réduire là part faite jusqu'ici aux chevauchements, bien au contraire. L'étude des terrainà que doit traverser là galerie d'écoulement à la mer des milles de lignite de Fuveaii le ramène, de façon assez inattendue, au bassin houiller du Nord, fet il irisiste, dans un Mémoire publié aux Annales des Mines, sur la remarquable analogie de structure de ce dernier bassin et du bassin lignitifère de là Basse- Provence. Ici comme là» on observe, aii-dessus des terrains en place, successivement, et de bas en haut, des lames de charriage ou lambeaux de poussée, une nappe de terrains renversés, enfin une happe de couches en série normale. Les lames de charriage sont seulement locales » les terrains renversés orit une allure lenticulaire ; mais la

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nappe de terrains eh série normale s'est étendue sur toute la Besse^Provence, et Ton doit la retrouver presque par** tout. L'étude de cette vaste nappe sera l'objet d'un autre Mémoire, de portée plus générale, et qui ne visera à rien moins qu'à la synthèse de toute la contrée ; et voici, dans le Bulletin du Service de lu Carie géologique pour l'année 1899, là première partie de cet ouvrage. Elle expose les généralités et traite du masBif de l'Etoile» Une deuxième partie* traitant de la Sainte-Baume et des massifs voisins, est annoncée comme très prochaine* Hélas 1 cette deuxième partie et tout le restant du chef-d'œuvre ne seront jamais écrits ; et le Mémoire préliminaire de 1899 contient, sur cette région provençale qu'il a tant parcourue et tant aimée, les novissima verba du gr*ànd géologue* Heureusement, l'essentiel est dit et là lumière est faite. Nous savons désormais qu'il y a, dans la Basse- Provence, une nappe, formée par des terrains en Bérie normale, dépassant, eu largeur, 40 kilomètres ; et que, sous elle, on trouve çà et là des lambeaux irréguliers et lenticulaires d'une sérié renversée. L'ensemble des deux séries, la normale et la renversée, a été plissé postérieurement, et accidenté de dômes et de cuvettes. Sahs dotite il reste beaucoup de difficultés de détail ; mais la structure générale est parfaitement claire, et, de la comparaison de cette structure, ainsi expliquée, avec les Carpathes et avec le bassin houiller du Nord, on peut titrer, pour la théorie tectonique de ces autres régions plissées, de très précieuses indications* Le Mémoire se termine par cette phrase, d'allure prophétique, qui contient en germe toutes les conceptions futures sut* les relations des Dinarides et des Alpes, du traîneau ècrastur et des plis que ce traîneau a couchés et laminés sous son poids : « Beaucoup de « plis couchés*, parmi les plus énergiques de ceux qu'on « attribue à la compression latérale, n'ont d'autre origine « que les immenses traînages effectués périodiquement à la

« surface de notre planète. »On connaîtra plus tard à que point, en matière de charriages, Marcel Bertrand a presque tout dit et presque tout prévu.

Au mois de juillet de 1898, il était venu, sur ma demande, passer quelques jours dans les montagnes qui séparent Briançon de Vallouise, et nous avions essayé de résoudre ensemble les difficultés de la tectonique briançonnaise. Jamais je ne Ta vais trouvé si perspicace dans l'observation, si ardent dans la discussion, si fécond dans l'invention : il avait vu tant de pays, exploré tant de montagnes, édifié, démoli et réédifié tant d'hypothèses ! Mais, si l'esprit s'était agrandi, le corps s'était fatigué. L'ascension, chaque matin, après ce repos insuffisant que l'on goûte sur la paille ou le foin des bergeries, était lente et pénible. Vers midi seulement, quand nous étions sur les crêtes et que nos regards se promenaient librement du Pelvoux au Viso, il retrouvait toute sa vigueur. La beauté du problème semblait lui donner des ailes. Il oubliait sa fatigue, et c'était moi, quand le soir approchait, qui devais l'arracher à notre dure besogne et l'obliger à descendre vers les hameaux. Parmi cent autres souvenirs, gais ou mélancoliques, de ces dernières courses communes en haute montagne, celui-ci m'est resté particulièrement présent. Le sommet de la Croix d'Aquila, 2.500 mètres d altitude, cinq heures du soir, une journée d'or. Autour de nous, à l'infini, des cimes et puis des cimes, encore en pleine lumière, et, entre elles, des vallées déjà envahies par l'ombre. Le grand et bon Maître, à qui je rappelle vainement qu'il se fait tard et que nous sommes très loin du gîte, s'attarde à ramasser des edelweiss, dont il veut envoyer un bouquet à sa fille Jeanne. Son visage, tout à l'heure fatigué et précocement vieilli, a soudain rajeuni et s'est illuminé à contempler l'immarcescible jeunesse de ces étranges fleurs : tant est puissante, pour alléger le poids de l'existence, la seule pensée de la joie d'un être

chéri ! Enfin, le bouquet fini et renfermé dans le sac, nous descendons, quittant la lumière d'en haut et nous hâtant vers les gorges où la nuit tombe. Plaisant retour, gais propos, soirée radieuse, fleurs de la montagne, joie paternelle et joie de l'enfant, hélas !...

Toutes ces choses sont passées Gomme l'ombre et comme le vent î

Marcel Bertrand s'était marié tard. Au mois d'octobre de 1886, âgé déjà de trente-neuf ans, il avait épousé M Ue Mathilde Mascart, l'une des filles du célèbre physicien, membre de l'Académie des Sciences. Rarement union fut plus heureuse : de part et d'autre, l'intelligence la plus largement ouverte et la plus cultivée ; ici, la science audacieuse et profonde, et, avec la science, le goût inné de la beauté littéraire ; là, un admirable talent de pianiste et la passion de l'art ; sur tout cela, l'amour de la vie simple, le mépris de la richesse et le dédain du monde ; et, pour compléter l'entente et la fusion de ces deux âmes exceptionnelles, les mêmes idées générales et la plus vive inclination réciproque. On ne pouvait s'asseoir à ce foyer privilégié sans avoir l'impression du bonheur, de ce bonheur qui consiste dans la paix, qui survit aux chagrins inévitables, et qui est plus fort que la mort elle-même, comme l'amour, d'où il procède.

Les chagrins vinrent vite, ainsi qu'ils ont coutume. Des sept filles, fruits de cette union, qui reçurent les noms de Jeanne, Fanny, Claire, Hélène, Thérèse, Marcelle et Louise, deux moururent en bas âge : Hélène en octobre 1893, à dix mois ; Marcelle à dix -huit mois, en septembre 1899. L'année 1899 s'acheva dans la tristesse et dans l'inquiétude : tristesse de ce dernier deuil, si récent; inquiétude au sujet du grand-père, Joseph Bertrand, qui avait longtemps défié la vieillesse et dont

l'esprit restait imperturbablement jeune, mais que Ton sentait maintenant frappé à mort.

Et voici que commence 1900, Tannée qui va être terrible ! Marcel Bertrand s est remis au travail, dans une sorte de fièvre qui contraste avec sa sérénité habituelle : mais Ton peut croire que c'est pour tromper son chagrin et ses angoisses. Dans sa façon de parler, et surtout d'écrire, il y a plus que de l'ardeUr, et même plus que de l'enthousiasme ; il y a quelque chose qui ressemble à de l'exaltation : mais l'horizon sous ses yeux s'est tellement agrandi, lui-même monte depuis si longtemps dans la connaissance et d'un pas si rapide, que cette exaltation semble, à ses amis, toute naturelle, et que personne ne songe à s'en alarmer*

L'étude attentive des singularités tectoniques du bassin houiller du Gard l'a ramené à la recherche de la solution générale du problème de lofo génie. Les faits lui paraissent maintenant assez nombreux, et assez semblables partout, dans le Gard, en Provence, dans les Alpes, pour que l'on puisse essayer de les relier par une théorie mécanique. La naissance d'une chaîne de montagnes, en Europe, comporterait les quatre phases suivantes ; formation d'une grande fosse géosyndinale sur l'emplacement d'une aone où il y avait excès de la pesanteur; création d'un bourrelet au sud de la fosse, ce bourrelet n'étant que la compensation de l'affaissement du géosynclinal et de la lente translation de son fond du nord vers le sud ; descente de ce bourrelet, sans cesse reformé et renouvelé, sur la fosse qu'il recouvre d'une nappe de charriage; enfin, élévation en masse de l'édifice sous-marin ainsi construit. Si Ton suppose que ces mouvements très simples soient uniformes, on peut représenter les vitesses par les espaces parcourus et leur appliquer les théorèmes de la conservation du centre de gravité et de la conservation des aires. Cela conduit à la conception d'un déplacement

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d'ensemble dô toute une couche sphériqiie superficielle, plus ou moins mince, entraînée par les charriages. « La « Terre serait comparable à une orange dont* par une « forte pression de la main, on arriverait à faire tourner « l'écorce tout d'une pièce, sans déplacer le fruiti » Mais ce mouvement d'ensemble ne peut avoir lieu sans Un déplacement corrélatif dans le même sens de Taxe dé rotation; de sorte que l'histoire des chaînes de montagnes se trouve liée à l'étude du déplacement des pôles à la surface dé la Terre, Reprenant alors l'idée, émise en 1873 par Lowthian Green, et tout récemment rajeunie et pré*cisée par M. Miohel Lévy, de la figure vaguement tétraé* drique que dessinent les grands accidents terrestres, Marcel Bertrand cherche à déduire le déplacement dés pôles de l'incessante déformation d'un certain tétraèdre. Pour lui, ce tétraèdre est le grand rouage, mis en jeu par le refroidissement, qui conduit et règle tous les mouvements de la surface. La transmission dés mouvements se fait par les inégalités de la pesanteur qui en soht la conséquence. D'une chaîne de montagnes à la suivante, par exemple de la chaîne silurienne à la chaîne carbonifère, le tétraèdre aurait tourhé d'environ 120° autour d'un axe passant pai* son sommet nord. En considérant successivement les deux déplacements relatifs du pôle nord de la Terre par rapport au tétraèdre — le premier dû aux charriages, le deuxième dû à l'attraction solaire* — * on arrive à déterminer la position de ce pôle à chaque ntoment des périodes géologiques. Il suffit alors de quelques hypothèses pour que l'on puisse, de l'allure de la courbe qui représente le déplacement du sommet nord du tétraèdre* déduire les durées relatives de formation des chaînes de montagnes. Ces durées, en partant de l'origine des temps géologiques, seraient entre elles comme là série des nombres impairs. Il n'y aurait plus, en ce qui concerne le temps, qu'une inconnue, qui serait la durée

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de formation de la première chaîne. « Quand le tétraèdre « sera arrivé à sa position d'équilibre, le rouage central « sera arrêté, les mouvements s'amortiront peu à peu, « les dénudations nivelleront tout, sans que rien renou- « velle leur action ; la vie géologique de la Terre sera « terminée... » Telles sont les spéculations où le Maître s'est laissé entraîner dans les deux premiers mois de cette année 1900; tel est le ton de ses dernières communications à l'Académie des Sciences. Dans une sorte d'ivresse, il monte, il monte, sans qu'aucune objection soit désormais capable d'arrêter son essor. En le voyant, ou en l'entendant, on pense malgré soi au navire aérien de la Légende des Siècles, à « ce navire impossible », qui est l'homme lui-même :

Il se perd sous le bleu des cieux démesurés,

et l'on est tenté de lui crier : « Pas si loin ! pas si haut ! « redescendons !... »

Quand paraissent, aux Comptes Rendus de l'Académie, ces trois Notes de Marcel Bertrand sur l'orogénie et sur la déformation du tétraèdre, nous avons tous, nous ses amis et ses disciples, l'impression d'un éblouissement et d'un balbutiement. Peut-être quelques-uns d'entre nous songent-ils à un excès de fatigue. D'autres trouvent tout simple que l'on sorte ébloui de la vision de la Lumière, et que, d'un voyage vers l'Ineffable, on revienne en balbutiant. Personne, à coup sûr, n'a la moindre idée qu'il puisse y avoir là, dans ces pages splendides et comme semées d'éclairs, mais chaotiques et confuses, le premier symptôme d'une redoutable maladie. C'est cela pourtant : nous ne le saurons que plus tard, et quand il n'y aura plus de remède. Elle eût probablement reculé, cette triste visiteuse, devant un peu de repos et de joie ; elle eût tout au moins ajourné son œuvre de ruines et de ténèbres.

Mais le malheur le plus affreux, le deuil le plus déchirant qui se puisse imaginer, allait lui ouvrir la porte toute grande.

C'est le 16 avril 1900, lundi de Pâques, dans l'aprèsmidi d'un beau jour de printemps, au bois de Verrières, près du village de ce nom, dans les environs de Paris. Marcel Bertrand a eu, il n'y a pas encore tout à fait deux semaines, la douleur de perdre son père; et ce fils excellent, infiniment respectueux et tendre, a été touché par cette mort à une place très profonde. Il est triste et préoccupé. Non loin de lui, et surveillé par lui, mais, hélas! trop distraitement, un groupe d'enfants, où sont «es filles, joue dans une sablière ouverte récemment par le Génie pour la construction d'une batterie. Soudain des cris se font entendre. Il se précipite. Jeanne, sa fille ainée, une belle enfant de treize ans, vient d'être renversée et ensevelie par un éboulement du sable, au pied de l'une des parois de la petite carrière. On s'empresse pour la dégager ; mais les outils manquent et le sauvetage est d'une lenteur désespérante. Quand enfin les secours arrivent, il est trop tard, et Ton ne retire qu'un cadavre.

Maintenant, dans le soir qui tombe, il faut aller prévenir la mère. Elle est non loin de là, qui les attend et déjà

s'inquiète un peu, les trouvant bien longs à revenir

Traverser de pareilles tortures, et pouvoir leur survivre, quel mystère à faire vaciller l'intelligence ! Le retour à Paris, dans un char à bancs, par une nuit glaciale, le père et la mère assis l'un à côté de l'autre et portant sur leurs genoux le pauvre petit corps roidi...! et la chambre de l'enfant, la chambre virginale où s'achève cette journée de vacances, désormais

Lieu sinistre où, veillant l'inexprimable veille, La femme a pleuré mort le meilleur de sa chair

Certes la mort d'un enfant est toujours une terrible

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éprouve pour les pères et pour les mères ; mais quelle épreuve de choix, quel abîme de dotijpur, quel gouffre de désolation, quand f enfant est frappé en pleine santé, en pleine joie, et comme foudroyé ! Pendant des mois, nous croyons à quelque affreux rôve ; nous hqus imaginons que l'être follement aimé va reparaître, continuant le jeu commencé, la causerie interrompue, achevant l'éclat de rire que nous entendons encore... Dans ces « choses inconnues » dont parle le poète, ees choses, sans doute infl-r niment merveilleuses, qui se font « loin derrière les nues » et « ou la douleur de l'homme entre comme élément », cette douleur-là doit être un élément d'un prix inestimable.

De tant de chagrin, et d'une telle épouvante, Marcel Ber^ trand ne devait jamais guérir. A partir de ce mois d'avril, il nous parut complètement ohangé. Sa douceur était restée la même, et il avait toujours son bienveillant sourire d'autrefois ; mais rien ne l'intéressait plus, et, quel que fût le sujetde la conversation, son âme, visiblement, étaitabsente, et même dans un très lointain exil. Il eut néanmoins la force de conduire, aux mois d'août et de septembre, deux des exeursions du Congrès géologique international, Tune en Savoie, l'autre en Provence. Il Ût encore son cours pendant toute une année scolaire, mais avec une fatigue croissante ; et l'année suivante, 1901-1902, il ne put en faire qu'une partie. La maladie s'installait en lui, lentement et implacablement. Dans l'été de 1902, j'es^sayai de le consoler, de le distraire, et de lui redonner un peu de vigueur, en l'entraînant dans une course de quelques jours, au pays basque, entre Roncevaux et Saint-Jean-Pied-de-Port. Il vint volontiers, et même avec plaisir ; niais la marche en montagne lui était très pénible et les problèmes géologiques, après l'avoir un instant amusé, le rebutaient bien vite. Ce fut alors que je perdis tout espoir.

L'agonie dura plus de quatre années encore, et combien cruelle ! « Qu'on se figure — a dit Léon Bloy (*) — un être « merveilleusement doué, un homme du génie la plus incon- « testable et le plus puissant, un magique cerveau peuplé « de lumières, comme une basilique à la Chandeleur; « qu'on veuille bien se le représenter sous cette image, « aux trois quarts détruit par F ouragan de quelque « effroyable douleur, détruit sans espoir de restauration, « décoiffé de ses voûtes, ébranlé dans ses plus profondes as- « sises, vacillant sur les jarrets de ses contreforts. . . ; ouvert « à tous les affronts des souffles et de la rafale, envahi par « les tourbillons et les fantômes de la nuit ; mais éclairé « vaguement encore, pour la durée d'un instant, par « quelques derniers et désespérés luminaires qui agonisent, « ainsi que des âmes, sous le grondement victorieux des « orgues de la tempête. Tout à l'heure ce sera fini à « jamais. Les ténèbres folâtreront avec les ténèbres. Ce « qui tient encore croulera sans gloire dans l'obscurité « sans pardon » Que de fois me suis-je récité à moimême cette page éclatante, en voyant mon pauvre Maître s'approcher lentement de la tombe !

Il mourut le 13 février 1907. Mais le véritable Marcel Bertrand, le géologue incomparable, le confident de la Terre, était mort depuis longtemps déjà, depuis ce radieux après-midi du 16 avril 1900, oîi, dans la petite sablière, il était tombé sur les genoux, terrassé, auprès du cadavre de sa fille.

Si Ton excepte la Paléontologie et la Pétrographie, ou il ne voulut jamais entrer, Marcel Bertrand a, dans le

(*) Beliuaives et Porchers, p. 3.

domaine de la géologie, touché à tous les sujets. Il a été excellent stratigraphe dans le Jura, en Andalousie, dans les Alpes françaises, en Algérie ; il a publié, seul ou en collaboration, un grand nombre de cartes géologiques; il s'est occupé pendant seize ans des bassins houillers, non seulement pour en expliquer la structure, mais pour essayer d'en comprendre la formation, et Tune de ses dernières préoccupations stratigraphiques a été le problème de la répartition des matières volatiles dans les couches de houille ; il a tenté de nous apprendre des choses nouvelles sur l'échelonnement des venues éruptives dans le temps et dans l'espace; il s'est passionné pendant tout un hiver pour le volcanisme et la sismologie, à l'occasion d'une étude géologique de l'isthme de Panama; il a cherché, vainement il est vrai, mais avec persévérance, le moyen de découvrir les amas métallifères par la propagation des ondes électriques au travers des terrains ; enfin, et surtout, il a été un merveilleux tectonicien, un sagace interprète des structures, une sorte de Voyant de l'orogénie, s'élevant sans effort jusqu'à la conception de l'histoire entière d'une chaîne de montagnes, et même jusqu'à la vision d'ensemble de toutes les chaînes dont s'est successivement accidentée la surface de la Terre. Avec une pareille universalité de connaissances et un tel goût pour les idées générales, il ne pouvait manquer d'être un admirable professeur. C'est ce qu'il fut, en effet, dans ses bonnes années, de 1886 à 1899. Son cours vivait d'une façon extraordinaire. Il le modifiait sans cesse et ne craignait pas d'y parler, tout au moins brièvement, des questions les plus controversées et des plus récentes découvertes. Disposant d'un auditoire d'élite qu'une forte culture mathématique avait préparé à l'étude directe des très hauts problèmes, il savait, dès les premières leçons, s'emparer de cet auditoire, et l'entraîner à sa suite dans un bien étrange voyage, oîi l'on planait par-dessus les

temps et où Ton croyait voir, ainsi que d'une autre planète, la lente et continuelle transformation du relief terrestre. Et, comme il arrive à tous les savants vraiment dignes de ce nom, qui ne sont jamais contents d'euxmêmes et qui se méfient toujours de leurs propres idées, son enseignement lui servait beaucoup. C'est en essayant d'exposer à ses élèves les théories géologiques nouvelles dont il s'était fait le protagoniste qu'il apercevait les parties faibles de ces édifices. Il s'efforçait alors de prévoir, et de prédire, par quelles observations ultérieures on pourrait décider de leur abandon définitif, de leur reconstruction partielle, ou de leur utilisation intégrale et durable.

Dans tous les sujets qu'il a abordés, il s'est révélé, tôt ou tard, et presque toujours immédiatement, un véritable maître, et gui ne ressemblait à aucun autre. Aucun autre n'avait, au même degré, ce besoin impérieux et quasi natal de la grande lumière, ce goût et ce don de l'exacte observation sur le terrain, cette perspicacité presque divinatrice dans l'interprétation des phénomènes, cette audace tranquille dans la généralisation, cette précision dans le langage, cet esprit critique dans l'appréciation de la valeur des résultats acquis. Une question ne lui semblait jamais complètement résolue ; l'intérêt d'une recherche ne lui paraissait jamais épuisé. Il était, dans toute la force de cette magnifique image, « un torrent jamais satisfait ». Personne moins que lui ne s'est payé de mots; personne n'a mieux compris l'immense distance qui sépare de la vérité nos théories les plus séduisantes ; personne ne s'est fait moins d'illusions sur l'étendue et la solidité du raisonnement humain. Il excellait, dans chaque cas, à dresser le bilan de la connaissance, à distinguer nettement les choses vraiment sues de celles que l'on croyait savoir et qu'en réalité l'on ignorait, les faits indéniables des probabilités ou des vraisemblances. Ce bilan terminé,

cette distinction bien établie, il prenait l'essor dans la région de l'hypothèse, d'un vol incroyablement hardi, mais sans jamais perdre de vue — quelle que fût la hauteur oti il s'en allât planer — les donhées positives et certaines d'oh il était parti. Quand urte explication se présentait à lui, il voyait d'un seul coup d'œil jusqu'où elle porterait et quelles seraient ses extrêmes conséquences. Si ces conséquences n'étaient en contradiction avec aucun fait connu, l'hypothèse méritait d'être introduite dans la science, au moins provisoirement ; et peu importaient alors sa nouveauté et sa hardiesse, peu importait qu'elle dût sembler révolutionnaire ou folle à l'immense majorité des géologues. Mais, si un seul fait se dressait àl'encontre, la vérification de ce fait s'imposait tout d'abord, quelle que fût la séduction de l'hypothèse. Vbir constamment tout l'ensemble, penser constamment à la synthèse, ne jamais rencontrer une difficulté sans la prendre immédiatement comme sujet d'étude, faire bon marché de tout amour-propre d'auteur ou d'inventeur, de toilte vanité de professeur, rester toujours prêt à reconnaître sa méprise, à changer sa mahière de voir ï telle a été, pendant les vingt-deux années de sa carrière scientifique, la méthode de Marcel Bertrand. Comme à tous les hommes, il lui est arrivé de se tromper ; mais on n'a jamais pu lui reprocher une faute grave contre cette méthode. Il n'a pas résolu toutes les difficultés ni compris toutes les énigmes ; mais il n'est jamais passé à côté d'elles sans les voir et les signaler; et surtout il n'a jamais cru les avoir résolues et comprises tant que le moindre doute ou la moindre obscurité subsistaient, à leur égard, dans son esprit.

A quiconque causait avec lui, à quiconque l'écoutait parler ou lisait ses livres, Marcel Bertrand donnait l'impression d'un être à part, d'une intelligence infiniment supérieure à la moyenne des intelligences, dune âme particulièrement exilée et souffrant plus que les autres

du mal d'exil. Il était, en toute conjoncture, « le contraire de l'homme médiocre » ; et cela, disait Hello, suffit à faire deviner l'homme de génie. Mais l'homme de génie se révélait, chez lui, par d'autres caractères : parla pensée toujours puissante et neuve qui semblait, quand il la promenait sur les confins de nos Connaissances, une torche ardente étoilant les ténèbres et faisant reculer la nuit; par l'inspiration créatrice, ou le don de tirer, presque sans effort, d'un chaos d'idées et de faits, un système harmonieux et clair, un monde où l'ordre régnait et que Ton ne se lassait pas de regarder ; enfin, et surtout, par cette inconscience prophétique dont on a pu dire qu'elle est le critère du génie, et qui était, chez Marcel Bertrand, la faculté d'entrevoir, k une énorme distance en avant des autres géologues, la solution, pour longtemps encore indémontrable, de problèmes à peine soupçonnés, de problèmes qui ne seraient posés que demain. Dans la plupart de ses écrits, la phrase est fréquemment et comme naturellement prophétique ; et cependant on l'eût bien étonné en le saluant du nom de prophète. Il prédisait et prévoyait inconsciemment, de même qu'un lecteur exercé, lisant à voix haute, laisse inconsciemment courir ses yeux dans le texte, plusieurs lignes en avant, et voit déjà la fin d'une période dont ses auditeurs n'ont pas encore entendu les premiers mots. En 1884, il avait énoncé, dix-neuf ans à l'avance, et dans des termes fort clairs, le principe de l'exacte solution du problème alpin ; il était si peu convaincu d'avoir vu juste qu'il demeura treize ans sans rien écrire à ce sujet. En 1898, il me fit part du sentiment qu'il avait d'un charriage de toute la zone houillère des Alpes françaises ; cependant il ne voulut pas prendre part, quelque temps après, aux discussions qui s'élevèrent à propos de ce éharriage. On eût dit que sa conviction, à cet égard, allait en diminuant au lieu de se renforcer. Tout le monde connaît la

fin, et sait que la démonstration est faite, maintenant, du transport en masse de toute la zone houillère ; là encore, c'est Marcel Bertrand qui, sans bien savoir pourquoi, avait eu l'intuition de la vérité. Dans quinze ou vingt ans, on verra, sans doute, qu'il a prédit bien d'autres conséquences, encore douteuses ou même totalement inaperçues aujourd'hui. Mais l'homme est un être très complexe. Marcel Bertrand se méfiait beaucoup de son intuition; et Ton voyait chez lui, presque constamment, dans l'étude sur le terrain, dans la rédaction de ses ouvrages, dans son enseignement, deux hommes fort différents l'un de l'autre : un prophète emporté par l'inspiration et inconscient comme tous les prophètes, et un critique infiniment prudent, avisé et sévère.

Eduard Suess est, je crois bien, le seul de ses contemporains qui ait eu sur lui, en matière scientifique, une grande influence. Marcel Bertrand n'a été l'élève de personne, si ce n'est peut-être d'Eduard Suess ; et l'on peut se demander s'il serait devenu le géologue passionné que nous avons connu, sans l'irrésistible séduction des livres du maître viennois. Die Entstehung der Alpen d'abord, en 1881, Das Antlitz der Erde ensuite, à partir de 1885, l'ont pris corps et âme ; ils ont, si je puis dire, renouvelé son intelligence et refait ses yeux. Pendant dix ans, il a roulé dans son cerveau, jour et nuit, des pensées d'Eduard Suess. Cette synthèse colossale, étendue au globe terrestre tout entier ; ces chaînes de montagnes, appelées l'une après l'autre et venant, comme des vagues, déferler sur l'obstacle, sur le Vorland impassible ; ces transgressions et ces régressions qui ne sont plus laissées au hasard, mais qui deviennent des phénomènes généraux, nettement ordonnés ; ces regards audacieux jetés sur tous les abîmes, abîmes intratelluriques où s'élaborent les roches massives et les laves futures, abîmes cosmiques où, comme des voyageurs affairés et qui ne se connaissent

point, les étoiles se hâtent éperdument : toute cette vision, un peu nuageuse, un peu sibylline, où il y a de la fumée et des éclairs, des tonnerres et de grands silences, des pluies diluviennes et des fêtes de soleil, des jours et des nuits aux longueurs démesurées, et qui rappelle une Légende des Siècles à laquelle l'Homme manquerait, toute cette vision, dis-je, est restée dans son esprit, a dominé son travail, a hanté ses rêves. Et personne, mieux que lui, n'a compris Eduard Suess. Il le comprenait et le complétait. Il était comme un autre Suess, resté en contact avec le terrain, demeuré le familier de la montagne, et apportant à son ami de Vienne, dans leur collaboration splendide à l'Histoire de la Terre, le trésor de ses observations personnelles, et cette implacable précision dans l'énoncé et dans la discussion des problèmes et des résultats qui est une qualité toute française. Suess a beaucoup aimé Marcel Bertrand, sachant bien qu'il lui devait d'avoir été mieux connu , plus apprécié et plus admiré à Paris qu'à Vienne, et donc qu'il avait reçu par lui la bonne moitié de sa gloire ; mais, pour savoir à quel point cette amitié a été réciproque, et combien Marcel Bertrand a aimé Eduard Suess, il faut relire la magnifique préface qu'il a écrite en 1897 pour le premier volume de l'édition française de la Face de la Terre. Dans cette préface, qui est un hymne à la gloire de Suess, et dont la forme est tout à la fois éclatante et précise, l'admiration, la reconnaissance et une sorte de dilection quasi filiale se fondent harmonieusement : et jamais l'on ne parlera mieux, avec plus de science et plus d'art, avec plus de concision et plus d'enthousiasme, avec une logique plus serrée et une poésie plus entraînante, du renouvellement de la Géologie par l'apparition de ÏAntlitz der Erde.

« Les personnalités de cette étonnante espèce sont des mamelles pour un grand nombre. » Cette formule,

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qui s'applique si bien à Eduard Sues*, est tout aussi vraie de Marcel Bertrand. Dans les pays de langue française, je ne connais pas à l'heure présente un seul géologue qui n'ait été plus ou moins nourri de la substance de Marcel Bertrand, qui, consciemment ou inconsciemment, no soit son disciple. L/épole française lui doit son éclat actuel et ses récents succès ; et tous ceux, dans le monde entier, qui sentent en ce moment le rayonnement de cette école et qui cherchent à appliquer ses méthodes d'observer et de raisonner, tous ceux-là, pour la plupart sans le savoir, marchent sur les traces de ce Maître et travaillent à la lueur des flambeaux qu'il a allumés. Quelques-uns le savent et le disent; et c'est ainsi que, en janvier 1907, peu de jours avant la mort de Marcel Bertrand, dans une conférence sur la structure des Alpes suisses (*), M. Albert Heiip, le célèbre professeur de l'Université de Zurich, traçant une rapide histoire du développement de la théorie (les grandes nappes, rappelait que, dès 1884, Marcel Bertrand a expliqué les Alpes de Glaris à peu près exactement comme on les explique aujourd'hui. Le conférencier ajoutait ces paroles, où il y a, tout à la fois, beaucoup de modestie et beaucoup d'émotion : « Wir schlittel- « ten unglftubig den Kopf, und eine Reihe von Jahren « blieben dièse Hinweisungen von Bertrand vergessen. « Hepte erfiillt uns Bewunderung vor dem Seherblick « unseres Freundes, der, leider jetzt in schwerer geistiger « Umnachtung dahintr&umend, die Freude nicht mehr mit « uns empfinden kann. » Mais il faudrait, pour montrer complètement la part de Marcel Bertrand dans le progrès des théories alpines, ajouter bien des choses. Il faudrait dire que les phénomènes de recouvrement signalés par lui dans la Provence sont devenus classiques en France dès 1890; que tous ceux d'entre nous qui ont, de 1890 à

(*) Alb. Heim, Der Dau der Schweizeralpen (Seujahrsblatl der naturforsch. Gesellsch. in Zurich auf das Jahr 1908).

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1904, étudié Ja tectonique des Alpes françaises, avaient été élevés par tyi daps la pensée constante dos chevauchements et des charriages ; que toutes nos observations pn matière de tectonique alpine ont été, directement ou indirectement, inspirées, contrôlées et souvent rectjflées par hfi ; que tel de nous, par exeinplp, a vu qpec lui les plis couchés de la V^noise et Jes nappes briançpnnaises, et que, peut-être, il ne les eût pas vus, ou pas ^ussi tyen, sans lui; que tel autre lui a soumis, une fy upe, toutes ses découvertes pn Chablais et prpsqup toutes Ips pages de son Mémoire sur la région de la Brèche ; que, de même, Marcel Bertrand a été, le long du bord sud-ouest du Mont-Blanc, le guide et l'initiateur d'un troisième d^entre nous, et que la Note sur la structure du Mont-Joli, qui a décidé, dans l'esprit de tapt de géologues, du sort des Préalpes, est tout entièrp écrite flp sa main ; que c'est lui qui, en 1897, a joué |e principal rf>le dans la démonstration du charriage fie la zone schisteuse de l'Oberland bernois, et préparé dès lors, en rapprochant ce charriage de ceux des Préalpes et des rnontagnes de Glaris, la future synthèse des Alpes suisses; que, sans aucun doute, l'accroissement, d'année en année, de l'amplitude des charriages provençaux, et finalemept, en 1899, la description de la v^ste nappe de la Basse-Provpnce, nous ontaffranchis de nos timidités dernières et poussés à l'étude synthétique de toute la chaîne alpinp ; et qu'ainsi, dans cette masse de travaux hardis sur les Alpes suisses, sur les Alpes franco-italiennes, sur les Carpathes, sur les Alpes orientales enfin, qui, de 1902 à d907, en moins de cinq années, ont si vivement éclairé et transformé la géologie européenne, la meilleure part revient àMarcel Bertrand. Et, quand on aurait dit tout cela, on n'aurait pas encore tout dit ï il resterait à rappeler que ce Maître nous a appris, le premier, à voir dans les charriages yn phénomène général, sans lequel aucune chaîne n'aurait su

se constituer y un épisode nécessaire lié à renfoncement dissymétrique d'un géosynclinal, un immense et périodique traînage à la surface de la planète, traînage sous lequel les plis se couchent, se superposent, s'écrasent et se laminent. Voici déjà dix-huit ans que les tectoniciens travaillent sur cette idée d'un homme de génie ; ils travailleront probablement pendant longtemps encore sans en épuiser la fécondité.

Cette partie de l'œuvre de Marcel Bertrand, je veux dire la préparation et presque la création de la doctrine des grandes nappes, est la plus connue et la plus importante. Mais il ne faudrait pas croire qu'il n'y ait, dans le surplus, que des travaux et des découvertes d'intérêt secondaire.

Lui-même a attaché beaucoup de valeur, pendant quelques années, à une prétendue loi de permanence des plissements. Reprenant l'ancienne idée de Godwin-Austen, ressuscitée une première fois en 1871 par M. Jourdy, il avait essayé de démontrer que les plis se reproduisent toujours aux mêmes places, et cet essai l'avait conduit à une conclusion inattendue : aux ondulations principales s'ajoutait un second système, en général moins marqué, formé de lignes perpendiculaires. La loi devenait donc la suivante : le réseau de déformation reste fixe et se compose d'un double système de lignes orthogonales, qui, tout au moins pour la France, sont à peu près dirigées comme les méridiens et les parallèles. Marcel Bertrand voyait dans cette loi une solution satisfaisante du problème de la déformation d'une sphère lentement refroidie, et il espérait en tirer un moyen de rattacher la Géologie aux phénomènes plus précis de la Physique du globe et de l'Astronomie. Mais la loi n'est qu'approchée, si même elle existe. Les vérifications signalées par Marcel Bertrand sur le pourtour du bassin de Paris n'ont pas la précision qu'il croyait y voir, il est bien vrai que les plis se forment

à peu près aux mêmes places, quand un nouveau plissement peu intense vient affecter un pays déjà régulièrement plissé; mais il n'y a plus, entre les plissements nouveaux et les plissements anciens, aucune relation nécessaire, ni de position, ni de direction, quand les plissements nouveaux sont très énergiques ; et la question n'a même plus aucun sens lorsque, dans Tune des deux phases successives du plissement, il s'est produit des nappes. Quant à lorthogonalité d'un plissement principal et d'ondulations secondaires, elle parait fréquente, mais non pas générale. De même, la disposition des plis suivant des méridiens et des parallèles, qui est, en France, une approximation assez grossière, ne se vérifie plus du tout dans d'autres pays. C'est surtout de 1892 à 1894 que Marcel Bertrand s'était attardé à la poursuite de cette systématisation un peu chimérique. Il y renonça bientôt de lui-même, et Ton n'en trouve plus aucune trace dans ses derniers écrits.

Son idée de coordonner tous les phénomènes géologiques autour de la formation des chaînes de montagnes successives est bien autrement intéressante et féconde. Née dans son esprit vers 1886, pendant qu'il lisait YAnttiiz der Erde, cette idée a eu sa pleine expression dans la conférence qu'il fît en 189i au Congrès de Zurich, et elle domine encore la fin de son œuvre et ses théories orogéniques de 1900. Les chaînes successives sont, en quelque sorte, les chapitres de l'histoire du globe. Il n'est pas impossible qu'il y ait, entre ces chapitres et les jours mystérieux de la Genèse, une correspondance dont le secret nous est jusqu'ici caché. Actuellement, nous ne pouvons affirmer l'existence que de quatre chaînes, la huronienne, la silurienne , l'hercynienne, l'alpine ; mais il y en a eu très probablement d'autres avant la période précambrienne. A chaque chaîne se rattache un cycle sédimentaire complet, qui va se répétant d'une chaîne à l'autre, et qui comprend quatre faciès : des terrains cristallins, tout au

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