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Marcel

Quand Marcel vint me voir à Orléans, le dimanche 7 juin 1896, voici, ce me semble, comme il se représentait la cité dont nous préparons la naissance et la vie :

Je nomme ici cette cité h Cité harmonieuse,

non pas qtielle soit toute harmonieuse, mais parce qu'elle est la mieux harmonieuse des cités que nous pouvons vouloir.

La cité harmonieuse a pour citoyens tous les vivants qui sont des âmes, tous les vivants animés, parce qu'il n'est pas harmonieux, parce qu'il ne convient pas qu'il y ait des âmes qui soient des étrangères, parce qu'il ne convient pas qu'il y ait des vivants animés qui soient des étrangers.

Ainsi tous les hommes de toutes les familles, tous les hommes de toutes les terres, des terres qui nous sont lointaines et des terres qui nous sont proches, tous les hommes de tous les métiers, des métiers manuels et des métiers intellectuels , tous les hommes de tous les hameaux, de tous les villages , de tous les bourgs et de toutes les villes, tous les hommes de tous les pays, des pays pauvres et des pays riches, des pays déserts et des pays peuplés, tous les hommes de toutes les races, les Hellènes et les Barbares, les Juifs et les Aryens, les Latins, les Germains et les Slaves, tous les hommes de tous les langages, tous les hommes de tous les sentiments, tous les hommes de toutes les cultures, tous les hommes de toutes les vies intérieures, tous les hommes de toutes les croyances, de toutes les religions, de toutes les philosophies, de toutes les vies, tous les hommes de tous les États, tous les hommes de toutes les nations.

tous les hommes de toutes les patries sont devenus les citoyens de la cité harmonieuse, parce qu'il ne convient pas qu'il y ait des hommes qui soient des étrangers.

Et ainsi tous les animaux sont devenus citoyens de la cité harmonieuse, parce qu'il ne convient pas qu'il y ait des animaux qui soient des étrangers.

Aucun vivant animé n'est banni de la cité harmonieuse.

Les citoyens de la cité harmonieuse sont des bons citoyens, c'est-à-dire qu'ils aiment du mieux qu'ils peuvent la cité dont ils sont les citoyens.

Les citoyens de la cité harmonieuse sont ensemble concitoyens en la cité ; ils sont des bons concitoyens, c'est-à-dire qu'ils aiment de leur mieux les citoyens dont ils sont les concitoyens.

En particulier les animaux sont en la cité concitoyens des hommes : ainsi les hommes ont envers les animaux le devoir d'aînesse, parce que les animaux sont des âmes adolescentes.

Cette cité harmonieuse a besoin d'assurer d'abord sa vie corporelle, parce qu'elle ne peut rien faire et parce que les citoyens ne peuvent rien faire et ne peuvent rien vivre aussi longtemps que la vie corporelle de la cité n'est pas assurée.

La cité harmonieuse a besoin d'assurer sa vie corporelle par ses moyens, parce qu'elle n'est pas une cité surnaturelle, parce qu'elle est une cité naturelle, et qu'ainsi elle ne reçoit du dehors aucune aide surnaturelle merveilleuse.

La cité harmonieuse, pour assurer sa vie corporelle, cueille tous les produits naturels qui lui sont disponibles, parce qu'il ne convient pas que des produits disponibles soient soustraits au bien de la cité ; en particulier il ne convient pas que des produits disponibles soient distraits, et ainsi soustraits au bien de la cité par un parti de citoyens ou par un citoyen, par un peuple ou par un individu.

Mais les produits naturels disponibles ne suffisent pas pour assurer la vie corporelle de la cité harmonieuse.

La cité harmonieuse, pour assurer sa vie corporelle, travaille.

La cité harmonieuse, pour assurer sa vie corporelle, travaille, s'il faut, toute la matière naturelle proposée à l'activité des citoyens, parce qu'il ne convient pas que de la matière disponible soit soustraite à l'activité des citoyens et ainsi au bien de la cité ; en particulier il ne convient pas que de la matière disponible soit distraite, et ainsi soustraite au bien de la cité par un parti de citoyens ou par un citoyen, par un peuple ou par un individu.

Ainsi toutes les terres labourables et toutes les terres de toutes les landes et toutes les terres de toutes les forêts, toutes les terres de toutes les vallées, toutes les terres des coteaux, et des collines, et toutes les terres des montagnes, toutes les eaux de tous les fleuves, toutes les eaux de toutes les rivières, et des lacs, et toutes les eaux de tous les océans, tous les grains pour toutes les semailles, toutes les mines et les carrières, tous les terrains et tous les souterrains, toutes les terres et toutes les eaux, tous les non-vivants et tous les vivants végétaux sont la matière que peut travailler la cité.

La cité choisit de cette matière ce qu'elle a besoin de travailler pour assurer sa vie corporelle.

Aucun travail malsain, c'est-à-dire aucun travail qui puisse déformer les âmes ou les corps des travailleurs, n'est fait pour assurer la vie corporelle de la cité harmonieuse, parce que les travaux qui sont indispensables à la vie corporelle de la cité ne sont pas malsains, et que pour les travaux qui ne sont pas indispensables à la vie corporelle de la cité il ne convient pas de préférer les commodités ou les caprices des consommateurs à la santé de ceux qui travaillent.

Ainsi le labourage des terres, la plantation des arbres et l'abattage des forêts, les semailles et la moisson des blés, la fauchaison des foins, la bâtisse des maisons et la vendange des raisins ne sont pas des travaux à déformer les âmes ou les corps, et pour le reste il ne convient pas de préférer l'inflammabilité des allumettes à la santé des allumettiers.

Les âmes et les corps des travailleurs sont en santé dans la cité harmonieuse par ce que les travailleurs ne font pour assurer la vie corporelle de la cité aucun travail qui soit malsain.

La vie corporelle de la cité harmonieuse n'est assurée que par les produits naturels cueillis et par les produits des travaux non malsains.

En leur ensemble ces travaux sont le travail fait pour assurer la vie corporelle de la cité.

. Ce travail est fait par les cito3^ens.

Les femmes ne font pas de ce travail, parce qu'il ne convient pas que la cité soit à la charge des femmes ; et ce travail nuirait à la vie des familles, et ainsi à la cité même.

Les adolescents ne font pas de ce travail, parce qu'il ne convient pas que la cité soit à la charge des adolescents, et ce travail nuirait à leur adolescence, et ainsi à la cité même.

Les vieillards ne font pas de ce travail parce qu'il ne convient pas que la cité soit à la charge des vieillards.

S'il y avait dans la cité des citoyens qui fussent malades, en particulier des citoyens qui fussent faibles

ou des citoyens qui fussent paresseux, ils ne feraient pas de ce travail, parce qu'il ne convient pas que la cité soit à la charge des malades.

Les animaux ne font jamais de ce travail parce que leurs âmes sont toujours adolescentes.

Le travail est fait pour assurer la vie corporelle de la cité harmonieuse par les seuls hommes non malades, par les seuls hommes valides ; les hommes valides font de ce travail de l'âge où ils sont devenus adultes à l'âge où ils ne seront plus jeunes.

Tous les hommes adultes, valides et jeunes font de ce travail parce qu'il ne convient pas que des hommes adultes, valides et jeunes soient à charge à la cité.

Ainsi parmi les citoyens les hommes adultes, valides et jeunes sont les travailleurs qui assurent la vie corporelle de la cité harmonieuse.

Le travail que les citoyens travailleurs ainsi choisis font pour assurer la vie corporelle de la cité harmonieuse est limité déjà par ce qu'ils ne font aucun travail malsain ; il est d'ailleurs limité pour les travaux non malsains, de manière à laisser un long loisir aux citoyens, c'est-à-dire un long temps où ils n'aient pas à travailler pour la cité, parce que les travaux qui sont nécessaires pour assurer la vie corporelle de la cité ne sont pas en excès, et que pour les travaux qui ne sont pas nécessaires il ne convient pas de préférer le luxe de la cité ou les luxes des consommateurs au loisir de ceux qui travaillent.

Le travail qui est nécessaire pour assurer la vie corporelle de la cité harmonieuse n'est pas en excès sur ce que la cité peut demander aux citoyens en leur laissant un long loisir ; d'ailleurs la cité ne demande aux citoyens que le travail qui est nécessaire pour assurer sa vie corporelle : ce que nous nommons litxe, la dépense de produits et ainsi de travaux qui ne sont pas nécessaires pour assurer la vie corporelle de la société ou les vies corporelles des consommateurs, est inconnu de la cité harmonieuse.

Ainsi le loisir des citoyens est gardé sauf dans la

cité harmonieuse, parce que le loisir est le temps de la vie intérieure et du travail désintéressé. Mais le travail que les citoyens font pour assurer la vie corporelle de la cité passe avant leur loisir, parce que c'est ce travail qui permet ce loisir.

La vie intérieure des citoyens est la vie de leurs sentiments et la vie de leurs volitions.

Le travail désintéressé est celui que les citoyens font quand la vie corporelle de la cité est assurée.

Ainsi la cité harmonieuse n'impose pas aux travailleurs pour assurer sa vie corporelle des travaux qui leur soient malsains ou qui leur soient en excès ; elle ne leur impose pas des travaux qui puissent déformer leur âme ou leur corps, elle ne leur impose pas des travaux qui tuent en eux la vie intérieure ou qui les empêohent de participer au travail désintéressé; mais elle respecte, elle aime la vie de leurs sentiments et la vie de leurs volitions et leur travail désintéressé, qui n'est pas fait pour elle, parce qu'elle n'est pas la rivale jalouse et envieuse des travailleurs, parce qu'elle n'est pas la rivale jalouse et envieuse de ses travailleurs, mais la cité harmonieuse dont ils sont les citoyens, la cité harmonieuse où ils sont ensemble concitoyens, parce qu'elle est en un mot la cité des citoyens et non pas la rivale des citoyens.

Et les citoyens ne se refusent pas à travailler pour la cité, parce qu'ils sont les citoyens de la cité harmonieuse et non pas les rivaux de la cité.

Car il n'y a pas de rivaux dans la cité harmonieuse et les cito3^ens ne savent pas ce que c'est que ce que nous, qui vivons dans la société mésharmonieuse, nous nommons des rivalités.

Et surtout la cité harmonieuse n'est pas la cité jalouse.

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