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Marcel

De Cancale à Saint-Brieuc, la côte de Bretagne est toute festonnée de baies et de promontoires qui se succèdent les uns aux autres avec une sorte de symétrie. Partout une iande élevée de quelque cent pieds audessus d'une plage unie que la mer couvre et découvre tour à tour. Mais, si l'ensemble est uniforme et monotone, rien n'est plus accidenté et pins varié que les détails. Chaque abaissement du littoral forme un paysage

a MAKCEL.

détaché avec un encadre mont nouveau et des dispositions particulières : tantôt une vallée large et ouverte oii, de toutes parts, l'on descend par des prairies légèrement inclinées ; tantôt un ravin étroit, profondément encaissé entre deux pans de roc coupés à pic; tantôt encore une crique irrégulière, fermée d'un côté par une tranchée abrupte, se terminant de l'autre par des pentes insensibles.

C'est à ce dernier genre de sites qu'appartient la baie de Kadoré.

Du sud au nord s'étend, sur une longueur d'une lieue et sur une largeur d'un quart de lieue, une grève plate, mais brusquement hérissée çà et là de roches calcaires couvertes de plantes marines. A la marée montante, l'Océan y entre au galop, l'envahit, la submerge et s'y repose un moment; puis, il repart avec la même rapidité, et s'éloigne de manière à ne plus former qu'une ligne bleue à l'horizon.

A l'est, une muraille de granit monte

PREMIÈRE PARTjIE. 3

droit vers la lande qui la couronne, et s'avance avec elle jusqu'au milieu de la mer sous h forme d'un cap massif.

Toute cette partie est empreinte d'une tristesse sévère. Ici , aux saillies aiguës du rocher, pendent de longues lianes vertes ou brunes qui gémissent sans cesse en se balançant au gré des vents ; la, de ses sombres anfractuosités s'élancent horizontalement des arbustes rabougris , et comme épuisés par leur existence même, qui semblent implorer la pitié du soleil ou la colère des tempêtes ; plus loin, de maigres filets d'eau se glissent dans des fissures qu'ils ont euxmêmes creusées, et vont tomber en murmurant dans une caverne ténébreuse. Les oiseaux de mer et les oiseaux de nuit se disputent les funèbres asiles que la montagne cache dans ses flancs , et souvent l'air est troublé du bruit sinistre de leurs combats.

Les constructions élevées sur cette rive en complètent l'austère physionomie. Un

i MARCEL.

châlcau féodal dresse sur le point le plus escarpé ses donjons en ruines. On dirait un mausolée des siècles morts placé là pour rappeler le souvenir des hommes qui ne sont plus et dire aux vivants qu'ils passeront comme ont passé leurs pères. Une église, contemporaine et jadis vassale du manoir, montre au-dessus des tours son clocher pointu, qui sert de signal aux pêcheurs de la côte. Le cimetière, que l'on reconnaît à ses croix de bois noir plantées en terre, sépare les deux monuments. Quant au presbytère, c'est un bâtiment équivoque, tenant le milieu entre la maison et la chaumière, décrépit sans être vieux, négligé plutôt que misérable, triste, calme et solitaire comme la lande stérile qui l'environne.

Le côté de l'ouest offre un aspect tout opposé.

Une vaste prairie, abritée à son extrémité par un monticule qui retombe en falaise vers les flots, s'élève, par de molles ondu-

lations, de la grève au sommet du terrain. Sur ce soi fécond viennent se reposer avec complaisance ia lumière du jour et la rosée de la nuit, et la verdure sombre des bosquets s'y marie, par des nuances harmonieuses, à la blonde verdure des pâturages.

Deux maisons de plaisance, heureusement encadrées dans les lignes gracieuses de la prairie, achevaient, il y a quelques années, le contraste des deux rives. Le charme bourgeois de la vie moderne faisait face à la grandeîir aristocratique et religieuse des temps antiques.

La première de ces deux maisons, la plus rapprochée du fond de la baie, avait une tournure quelque peu fanfaronne et jouait le castel. Elle montrait avec orgueil un corps de logis flanqué de deux ailes , un perron de pierre orné d'une balustrade de fer, un toit d'ardoises flambant neuf et une girouette de fer-blanc doré représentant un chasseur et son chien. La cour se donnait, d'un coté, grâce à son écurie et à sa remise, les airs

d'une cour d'honneur; mais, de l'autre, son poulailler-pigeonnier, sa mare aux canards et ses tas de fumier la ramenaient, bon gré, mal gré, a l'attitude modeste d'ime cour de ferme. Elle était fermée par un mur en maçonnerie, percé d'une grille en bois peint, qui donnait sur la façade de l'édifice, et d'une petite porte bâtarde sur laquelle étaient classiquement cloués un héron, deux hibous et quatre éperviers, emblèmes de triomphe. Derrière la maison s'étendaient, à la suite l'un de l'autre, un jardin d'agrément dessiné en façon Lenôtre, ratissé, émondé, taillé irréprochablement , et un potager des mieux garnis et cultivé avec un soin paternel.

En un mot , rien ne manquait à cette propriété pour en faire un établissement à deux fins, 011 l'utile se mêlât partout, quoique le plus clandestinement possible, à l'agréable.

L'autre habitation , à la fois plus simple et plus jolie, était une réalisation complète du type cottage. Une maisonnette blanche,

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