‹ MarcelChapitre 56 sur 155 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

» terre et sur l'onde, comme dit la vieille » chanson, sans risque de nous perdre ou » de nous noyer.

» Et vous, mon cher Arthur, que faites- » vous? continuez-vous , depuis notre dé- » part, à mener la vie de plaisir? Il ne m'ap- » partient pas de vous faire des remontran- » ces, ni de vous donner des conseils ; mais, » en vérité, je ne puis comprendre que » vous négligiez votre femme comme vous » le faites depuis si long-temps : vous êtes » le seul à ne pas vous apercevoir qu'elle » est adorable.

)) Ne m'en veuillez pas , mon cher Ar- )) thur, des regrets que je vous exprime. » Je vous regarde, Agathe et vous, comme » mes deux enfants, et ne cesse de deman- » der à Dieu de vous rendre heureux tous » deux, et l'un par l'autre. Adieu, écrivez- » nous quelquefois.

» Votre tante et amie, » Marquise DE Terray, née de Pontis. »

kîO MAHCEL.

Elle plia, cacheta et adressa hi leltnî , qu'elle mit ensuite, par excès de précaiitioii:, sons Tenveloppe de sa marchande de modes.

— Si , en recevant cela, dil-ello en souriant, il ne prend pas la poste, il ne faudra plus croire aux maris.

Après quoi elle se coucha et s'endormit du sommeil du juste qui vient d'accomplir un srand devoir.

En ce moment M. Jacquin rêvait que , changé en grenouille , il se battait en duel avec madame deTerray, métamorphosée en cosaque.

Marcel et la comtesse se virent mutuellement dans des songes dorés.

Seule, Eugénie ne dormit pas.

L'amour est un sentiment de tous les pays, de tous les états, de tous les tempéraments, presque de tous les âges. Il brave les glaces du pôle aussi bien que les feux de l'équateur, et s'épanouit sous la hutte de l'Esquimau comme sous la tente de l'Arabe. Il maîtrise avec une égale et irrésistible puissance le riche et le pauvre , le fort et le faible, le savant et l'ignorant, et son empire n'a d'autres bornes que les deux extrémités de la vie , l'enfance et la vieillesse. Il existe en germe dans tous les cœurs, prêt à éclore à 1^ prenîière occa-

i22 MARCEL.

sion : l'occasion venue, il se fait jour, il grandit, il éclate, il s'élance avec une puissance sans pareille, se jouant de tous les obstacles, se riant de tous les périls, repoussant les conseils de la raison , sourd à la voix du devoir , métamorphosant ou détruisant tout sur son passage, invincible, implacable , vivant de ce qui devrait le tuer. Et, s'il agit sur tous les hommes avec cette force souveraine qui manque aux autres

passions, c'est qu'il donne à chacun le

* moyen de réaliser son idéal. Il ouvre à l'imagination d'immenses perspectives^ à travers lesquelles elle s'élance vers l'infini. Il déploie devant nos yeux d'éclatants mirages où nous voyons se refléter tous nos désirs et toutes nos espérances. Il renversa sous les coups de sa baguette magique les murs de notre prison terrestre , nous emporte sur des hauteurs sublimes, et fait jaillir à nos pieds des sources vives oii nous étanchons pour un instant cette soif immortelle de l'inconnu qui nous dévore^

Page 1