‹ MarcelChapitre 82 sur 155 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

En rentrant à la Maison-Fleurie, on y trouva le curé. Il était venu, dès son arrivée, rendre visite à ses amis, et il attendait leur retour en se promenant dans le jardin. Sa présence fut pour tout le monde un sujet de joie. M. Jacquin lui-même oublia sa malheureuse chasse ^t reprit toute sa bonne humeur. L'abbé, sans se départir de sa gravité habituelle, répondit cordialement à l'accueil amical qui lui était fait.

/Pendant cet échange d'affectueuses (M- «joBstrations, la comtesse était restée à i'é-

cart. Madame Hubert s'approcha d'elle, et lui dit :

— Venez, ma chère belle, que je présente sa nouvelle ouaille à notre digne pasteur.

Et , la prenant par la main , elle la conduisit vers l'abbé Pascal.

— Permettez-moi, monsieur le curé, lui dit-elle, de vous faire connaître madame la comtesse de Barjols, qui était pour nous une étrangère le jour de votre départ, et qu'aujourd'hui nous regardons tous comme une amie.

D'après les règles du bon ton, la présentation eût dû se faire dans l'ordre contraire ; mais madame Hubert avait plus de bon sens que d'usage, et elle croyait, dans sa simplicité, qu'un prêtre ayant charge d'âmes était un personnage plus important qu'une femme à la mode. Du reste, aucune des personnes présentes ne parut remarquer cette infraction à la loi des convenances. La comtesse fit au curé une inclination pleine de grâce et de modestie , à laquelle il répondit par

DEUXIÈME IPARTIE. -187

un salut lent et grave; mais ils ne se dirent pas un mot, et s'éloignèrent aussitôt l'un de l'autre. L'abbé prit le bras du commandant; la comtesse demanda à madame Hubert la permission de se retirer. Celle-ci voulut la retenir à dîner, en lui disant que toute la famille espérait depuis le matin avoir le plaisir de la posséder toute la journée. Mais la comtesse ayant répondu que c'était la fatigue qui la forçait à se priver du plaisir qu'elle s'était promis de son côté, madame Hubert, loin d'insister, l'engagea elle-même à prendre le repos dont elle avait besoin. Puis elle dit à Marcel d'aller conduire la comtesse, et se mit à les accompagner vers la porte du jardin. En les voyant s'éloigner, le curé interrompit sa promenade avec M. Jacquin.

— Je crois, mon cher commandant, lui dit-il, que cette dame s'en va. Si vous voulez prendre congé d'elle , que je ne vous retienne pas.

Le commandant alla rejoindre le petit

cortège qui tournait alors le coin d'une allée. Le curé resta seul avec Eugénie.

— Eh bien ! mon enfant, comment allezvous? lui dit-il en s' approchant d*elle avec une vive expression d'intérêt.

Pour toute réponse, elle se jeta dans ses bras en sanglotant.

— Qu'y a-t-il donc, mon Dieu? reprit-il en la contemplant avec un étonnement douloureux.

: — Il l'aime! répondit-elle d'une voix entrecoupée de larmes.

— Il l'aime, elle? — En êtes-vous sûre?

— Je l'ai vu.

— Ah! malheureux que je suis! Je n'ai pensé qu'à moi, et je vous ai abandonnée, pauvre enfant. Cependant, j'aurais dû prévoir cela. Mais, non. L'égoïsme, le lâche égoïsme toujours! ô mon Dieu !

Ils restèrent quelque temps silencieux : elle, pleurant dans ses bras ; lui, fixant sur elle des regards désolés.

Page 1