‹ Marcel ProustChapitre 1 sur 28 · Marcel Proust · texte numérisé non relu

Marcel Proust

15 exemplaires sur Hollande, numérotés de 1 à 15. 30 exemplaires sur Pur fil, numérotés de 16 à 45. 300 exemplaires sur Vélin, numérotés de 46 à 345.

Le tout constituant l'édition originale.

I' a été tiré spécialement pour

M. Ronald Davis

6 exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à VI.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays y compris la Suède, la Norvège et la Russie.

DU COTÉ DE CHEZ SWANN l

10 décembre 191 3.

M. Marcel Proust, bien connu des admirateurs de Ruskin pour ses remarquables traductions de la Bible d'Amiens et de Sésame et les Lys, nous donne le premier volume d'un grand ouvrage original : A la recherche du temps perdu, qui en comprendra trois au moins, puisque deux autres sont annoncés et doivent paraître l'an prochain. Le premier comporte déjà cinq cent vingt pages de texte serré. Quel est donc ce vaste et grave sujet qui entraîne de pareils développements ? M. Marcel Proust embrasse-t-il dans son grand ouvrage l'histoire de l'humanité ou du moins celle d'un siècle ? Non point. Il nous conte ses souvenirs d'enfance. Son enfance a donc été remplie par une foule d'événements extraordinaires ? En aucune façon : il ne lui est rien arrivé de parti-

1. A la recherche du temps perdu : Du côté de chez Swann, 1 vol. Bernard Grasset.

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culier. Des promenades de vacances, des jeux aux Champs-Elysées constituent le fond du récit. On dit que peu importe la matière et que tout l'intérêt d'un livre réside dans l'art de l'écrivain. C'est entendu. Cependant on se demande combien M. Marcel Proust entasserait d'in-folios et remplirait de bibliothèques s'il venait à raconter toute sa vie. D'autre part, ce volume si long ne se lit point aisément. Il est non seulement compacte, mais souvent obscur. Cette obscurité, à vrai dire, tient moins à la profondeur de la pensée qu'à l'embarras de l'élocution. M. Marcel Proust use d'une écriture surchargée à plaisir, et certaines de ses périodes, incroyablement encombrées d'incidentes, rappellent la célèbre phrase du chapeau, dans laquelle M. Patin, en son vivant secrétaire perpétuel de l'Académie française, se surpassa pour la joie de plusieurs générations d'écoliers. M. Marcel Proust dira : « Ce doit être délicieux, soupira mon grand-père dans l'esprit de qui la nature avait malheureusement aussi complètement omis d'inclure la possibilité de s'intéresser passionnément aux coopératives suédoises ou à la composition des rôles de Maubant, qu'elle avait oublié de fournir celui des sœurs de ma grand-mère du petit grain de sel qu'il faut ajouter soi-même, pour y trouver quelque saveur, à un récit sur la vie intime de Mole ou du comte de Paris. » Ou encore :

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« J'allais m 'asseoir près de la pompe et de son auge, souvent ornée, comme un font gothique, d'une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son corps allégorique et fuselé, sur le banc sans dossier ombragé d'un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s'ouvrait par une porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu soignée de laquelle ( ?) s'élevait par deux degrés, en saillie de la maison et comme une construction indépendante, l 'arrière-cuisine. » J'ai choisi ces exemples parmi les plus courts.

Ajoutez que les incorrections pullulent, que les participes de M. Proust ont, comme disait un personnage de Labiche, un fichu caractère, en d'autres termes qu'ils s'accordent mal ; que ses subjonctifs ne sont pas plus conciliants ni plus disciplinés, et ne savent même pas se défendre contre les audacieux empiétements de l'indicatif. Exemple : ... « Certains phénomènes de la nature se produisent assez lentement pour que... la sensation même du changement nous est (sic) épargnée. » Ou encore : « ... Quoiqu'elle ne lui eût pas caché sa surprise qu'il habitait (sic) ce quartier... » l Le pauvre subjonctif est une

i. Évidemment, un écrivain aussi cultivé que Marcel Proust ne peut ignorer à ce point la grammaire, et ces grossiers solécismes sont, sans aucun doute, des fautes d'impression. Mais pourquoi M. Proust ne corrige-t-il pas ou ne fait-il pas corriger ses épreuves ?

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des principales victimes de la crise du français ; nombre d'auteurs, même réputés, n'en connaissent plus le maniement ; des poètes joués dans les théâtres subventionnés et des critiques en exercice confondent fusse avec fus, eusse avec eus, bornât avec borna, et récemment, un de nos distingués confrères citait, pour s'en moquer comme d'un monument de cacographie, cette phrase du président du conseil, M. Doumergue, laquelle est irréprochable : « Je ne crois pas que l'honorable M. Barthou s'attendît à être renversé. » On ne se figure pas, à moins de les lire d'un bout à l'autre et avec attention, combien sont mal écrits la plupart des ouvrages nouveaux. Visiblement, les jeunes ne savent plus du tout le français. La langue se décompose, se mue en un patois informe et glisse à la barbarie. Il serait temps de réagir. On souriait naguère des efforts d'un directeur de revue qui relevait sur épreuves tous les solécismes de ses collaborateurs. Ce n'était point, paraît-il, une sinécure. On commence à regretter ce courageux grammairien. Et l'on souhaiterait que chaque maison d'édition s'attachât comme correcteur quelque vieil universitaire ferré sur la syntaxe.

Cependant M. Marcel Proust a, sans aucun doute, beaucoup de talent. C'est précisément pourquoi l'on déplorera qu'il gâte de si beaux dons par tant d'erreurs. Il a une imagination luxuriante, une sensibi-

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lité très fine, l'amour des paysages et des arts, un sens aiguisé de l'observation réaliste et volontiers caricaturale. Il y a, dans ses copieuses narrations, du Ruskin et du Dickens. Il est souvent embarrassé par un excès de richesse. Cette surabondance de menus faits, cette insistance à en proposer des explications, se rencontrent fréquemment dans les romans anglais, où la sensation de la vie est produite par une sorte de cohabitation assidue avec les personnages. Français et Latins, nous préférons un procédé plus synthétique. Il nous semble que le gros volume de M. Marcel Proust n'est pas composé, et qu'il est aussi démesuré que chaotique, mais qu'il renferme des éléments précieux dont l'auteur aurait pu former un petit livre exquis.

Un enfant prodigieusement sensible a pour sa mère une adoration presque maladive. La solitude l'épouvante, et pour qu'il puisse au moins s'endormir, il faut que cette mère vienne l'embrasser dans son lit. Si elle ne peut ou ne veut venir, pour ne pas s'éloigner de ses invités, par exemple, c'est un vrai drame, presque une agonie. « Une fois dans ma chambre, il fallut boucher toutes les issues, fermer les volets, creuser mon propre tombeau, en défaisant mes couvertures, revêtir le suaire de ma chemise de nuit... » Mais cette curieuse nature d'enfant n'est étudiée que dans quelques pages assez pathé-

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tiques. Il ne sera presque plus question par la suite de ces terreurs nocturnes ni de cette tendresse filiale impérieuse et éperdue. D'autres souvenirs se pressent en foule, évoqués par la saveur d'une tasse de thé et d' « un de ces gâteaux courts et dodus appelés petites madeleines, qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint- Jacques ». Ce goût était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche, à Combray, la tante Léonie offrait au petit garçon, voilà bien des années.

La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté... Les formes — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot — s'étaient abolies ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles, mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir... Et comme dans ce jeu où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés, s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages

DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN

consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis, et l'église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend force et solidité est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.

Ce n'est pas un cas d'association d'idées, ni même d'images, mais d'impressions purement sensorielles. Et M. Marcel Proust, comme tant d'autres écrivains contemporains, est avant tout un impressionniste. Mais il se distingue de beaucoup d'autres en ce qu'il n'est pas uniquement ni même principalement un visuel : c'est un nerveux, un sensuel et un rêveur. Sa tendance méditative lui joue parfois de mauvais tours. Il s'attarde en songeries infinies sur le caractère et sur la destinée d'êtres fort insignifiants, une .vieille tante maniaque, férue de pepsine et d'eau de Vichy, une vieille bonne machiavélique et dévouée, un vieux curé ennemi des vitraux anciens et dépourvu de tout sentiment artistique. Quelques lignes auraient suffi pour croquer ces silhouettes. Certains épisodes troubles n'ont pas l'excuse d'être nécessaires. Que de coupes sombres M. Proust aurait pu avantageusement pratiquer dans ses cinq cents pages ! Mais il y a de bien jolies descriptions qui ne se bornent presque jamais au rendu matériel et que magnifie le plus souvent une inspiration d'esthète ou de poète.

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La haie (d'aubépines) formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir ; au-dessous d'elles, le soleil posait à terre un quadrillage de clarté, comme s'il venait de traverser une verrière ; leur parfum s'étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa forme que si j 'eusse été devant l'autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d'un air distrait son étincelant bouquet d'étamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui à l'église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s'épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier.

Et cela est éminemment ruskinien. On aimera aussi les surprises et les émotions de l'enfant lorsqu'il voit pour la première fois en chair et en os la duchesse de Guermantes, dont la famille descend de Geneviève de Brabant, et qu'il s'était représentée jusquelà « avec les couleurs d'une tapisserie ou d'un vitrail, dans un autre siècle, d'une autre matière que les personnes vivantes... » Et voici l'explication du titre particulier à ce premier volume :

Il y avait autour de Combray (la petite ville où l'enfant et ses parents passent les vacances) deux côtés pour les promenades, et si opposés qu'on ne sortait pas en effet de chez nous par la même porte, quand on voulait aller d'un côté ou de l'autre : le côté de M éséglise-la- Vineuse, qu'on appelait aussi le côté de chez Swann parce qu'on passait devant la propriété de M. Swann pour aller par là, et le côté de Guermantes... Le côté de Méséglise, avec

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ses lilas, ses aubépines, ses bluets, ses coquelicots, ses pommiers, le côté de Guermantes avec sa rivière à têtards, ses nymphéas et ses boutons d'or, ont constitué à tout jamais pour moi la figure des pays où j'aimerais vivre...

Mais après deux cents pages consacrées à ces souvenirs et aux anecdotes sur le grand-père, la grand 'mère, les grand'tantes et les servantes, nous nous engageons décidément un peu trop « du côté de chez Swann » ; un énorme épisode, occupant la bonne moitié du volume et rempli non plus d'impressions d'enfance, mais de faits que l'enfant ignorait en majeure partie et qui ont dû être reconstitués plus tard, nous expose minutieusement l'amour de ce M. Swann, fils d'agent de change, riche et très mondain, ami du comte de Paris et du prince de Galles, pour une femme galante dont il ne connaît pas le passé et qu'il croit longtemps vertueuse, avec une naïveté invraisemblable chez un Parisien de cette envergure. Elle le trompe, le torture, et finalement se fera épouser. Ce n'est pas positivement ennuyeux, mais un peu banal, malgré un certain abus de crudités, et malgré l'idée qu'a Swann de comparer cette maîtresse à la Séphora de Botticelli qui est à la chapelle Sixtine. Et que d'épisodes dans cet épisode ! Quelle foule de comparses, mondains de toutes sortes et bohèmes ridicules, dont les sot-

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tises sont étalées avec une minutie et une prolixité excessives ! Enfin la dernière partie nous montre le jeune héros de l'histoire follement amoureux de sa petite camarade des Champs-Elysées, Gilberte, fille de M. Swann (que les parents du petit garçon ne voient plus depuis son absurde mariage). C'est, je pense, l'amorce du tome qui va suivre et qu'on attend avec sympathie, avec l'espoir aussi d'y découvrir un peu plus d'ordre, de brièveté, et un style plus châtié. On goûtera la conclusion mélancolique du présent volume : une flânerie de l'auteur adulte, vingt ans après, au bois de Boulogne, où il ne retrouve rien de ce qui l'avait tant charmé jadis. Il a la nostalgie des attelages et des élégances anciennes ; les automobiles et les robes entravées lui font horreur. « La réalité que j'avais connue n'existait plus... Le souvenir d'une certaine image n'est que le regret d'un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas ! comme les années. »

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

M. Marcel Proust a obtenu le prix Goncourt de 191 9 pour son roman : « A l'ombre des jeunes filles en fleurs », tome second de la série qui avait commencé par Du côté de chez Swann. Dès 1913^ propos de ce premier volume, j'ai fait du talent de M. Marcel Proust un assez vif éloge, bien que tempéré de certaines réserves, pour n'avoir aujourd'hui qu'à me féliciter de ce jugement académique qui vient à l'appui du mien. Je dirais qu'une fois n'est pas coutume, s'il ne s'agissait de l'Académie Goncourt avec laquelle j'ai eu, non pas toujours, mais souvent, le plaisir de me trouver d'accord. Cependant je dois reconnaître que sa plus récente décision n'a pas eu en général une très bonne presse. Dans cette course, le grand favori a été battu sur le poteau : je veux dire xjue M. Roland Dorgelès

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a eu 4 voix et n'a été dépassé que d'une tête par M. Marcel Proust. Certes l'auteur des Croix de Bois eût été pleinement digne de remporter le prix : son roman est sans doute, avec le Feu de M. Henri Barbusse et La Vie des Martyrs de M. Georges Duhamel (autres lauréats Goncourt) l'un de nos trois meilleurs livres de guerre. Mais, après avoir couronné des livres de guerre pendant cinq ans, l'Académie des Dix a pensé qu'il était peut-être temps de revenir aux œuvres de paix. Parmi ces dernières, on n'en voit pas qui méritât d'être préférée à celle de M. Marcel Proust. Ses détracteurs ont objecté qu'il ne réalisait pas les conditions voulues par le fondateur, étant trop âgé, trop riche et patronné par celui des membres de l'Académie qui est en même temps un homme politique. Il est vrai que M. Marcel Proust a 47 ans, (et non pas 50, ainsi qu'on l'a trop généralement affirmé). Comment prétendre qu'il ait cessé d'être un jeune, dans une époque où l'on a si heureusement prolongé la jeunesse, sinon la vie même ? N'a-t-on pas vu au théâtre bien des jeunes premiers qui avaient passé l'âge réel de M. Marcel Proust, voire celui qu'on se hâtait trop de lui attribuer ? D'ailleurs au point de vue littéraire et artistique, l'état civil n'est pas tout. Un jeune, c'est un débutant, qui peut avoir débuté tardivement, ou n'être parvenu que lente-

A L OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

ment au succès définitif. A cet égard, Musset à 25 ans avait cessé d'être un jeune, mais Jean- Jacques en était un encore à 40 ans. Debussy de même jusqu'à Pelléas et Edouard Lalo à soixante jusqu'au Roi d'Ys. Plusieurs gagnants du Prix Goncourt, entre autres M. Henri Barbusse et M. Léon Frapié avaient également dépassé la quarantaine.

M. Marcel Proust n'avait encore donné dans sa période de débuts, prolongée par sa mauvaise santé, que quelques essais et des traductions de Ruskin, par où il s'était recommandé à la sympathie des délicats et des amateurs d'art, mais non pas signalé à l'attention du grand public. A Vombre des jeunes filles en fleurs n'est que son second roman et qui aurait été publié 4 ou 5 ans plus tôt s'il n'y avait eu la guerre. Ce n'est pas un romancier arrivé. Les volontés d'Edmond de Goncourt ne l'excluent pas de ce chef. Quant à sa fortune, je n'en sais pas le compte, mais il n'est pas un nouveau riche, ce qui suffit généralement par le temps qui court pour ressembler beaucoup à un nouveau pauvre. Enfin M. J.-H. Rosny aîné a déclaré, dans un article de Comedia, que celui de ses collègues auquel on a fait allusion, n'était même pas intervenu auprès de lui en faveur de M. Marcel Proust. L'eût-il fait que cela ne changerait rien à la question. Edmond de Goncourt détestait l'intrusion de

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la politique dans la littérature, mais la politique n'a joué aucun rôle dans la carrière de M. Marcel Proust, qui est un pur homme de lettres, et elle n'en joue aucun dans son livre, dont la valeur littéraire n'est pas niable. Quoi encore ? On reproche à ce romancier d'être mondain. C'est son droit et le cas n'est pas prévu dans le testament du vieux Goncourt qui fréquentait lui-même quelques salons, notamment celui de la princesse Mathilde, et qui n'est pas seulement l'auteur de Germinie Lacerteux et de La Fille Elisa mais aussi de Chérie et de Renée Mauperin. Il serait aussi absurde de frapper d'ostracisme tel écrivain, parce qu'il va dans le monde, que tel autre (ou le même, car ce n'est pas incompatible), parce qu'il a gardé l'habitude d'aller au café.

Ce qui a aussi fait du tort à M. Marcel Proust, et là il y a quelque peu de sa faute, c'est qu'il est vraiment d'une lecture difficile. Et il l'est de deux façons. D'abord matériellement par la longueur inusitée de ses ouvrages. Du Côté de chez Swann déjà n'en finissait pas : et ce n'était qu'une entrée en matière. A V ombre des jeunes filles en fleurs comporte 45° Pages d'un texte prodigieusement compacte en tout petits caractères (44 lignes à la page) et presque d'un seul tenant, sans division en chapitres, à peu près sans alinéas. C'est un peu inhu-

A L OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

main et décourageant pour les yeux qui veulent être ménagés ou simplement pour qui n'a pas beaucoup de loisirs. Le temps est passé des interminables romans, comme ceux des d'Urfé, des La Calprenède, des Scudéri ou des Richardson. M. Romain Rolland en a relevé la tradition, mais il avait pris la précaution de servir son Jean Christophe par petites tranches facilement digestives. A notre époque de gens pressés, absorbés par leurs travaux ou par d'autres plaisirs, la brièveté s'impose par élémentaire prudence si l'on veut être lu. Beaucoup de censeurs de M. Marcel Proust y ont visiblement renoncé et se sont vengés de n'avoir pu le suivre jusqu'au bout. Il est pénible à lire, en outre, non pas seulement à cause de son abondance insolite, mais de son style souvent précieux et embroussaillé. Ce n'est pas seulement l'œuvre elle-même qui est longue, c'est aussi, trop souvent, chaque phrase prise à part qui s'amplifie, se complique, s'enchevêtre, se replie en volute et en queue de serpent. J'ai déjà été amené à poser M. Marcel Proust en rival de Patin, dont la phrase du chapeau était légendaire dans les facultés et collèges aux temps où l'on étudiait les Tragiques Grecs et où M. Gustave Lanson ne nous menaçait pas de la licence ès-lettres sans grec ni latin. M. Marcel Proust sur cet article n'a pas changé ses habitudes. A chaque instant, on perd

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le fil, et l'on est obligé de reprendre, ce qui n'abrège pas l'opération.

Mais M. Marcel Proust possède sur feu Patin un avantage admirable en soi, qui justifie son prix et le classe parmi les écrivains de race, tandis que l'ancien secrétaire perpétuel n'était qu'un honnête érudit et un excellent professeur. Ce n'est pas seulement la construction un peu démesurée et embarrassée qui arrête le lecteur dans les phrases de M. Marcel Proust, c'est aussi l'originalité presque continuelle de la pensée ou de la sensation, et de l'expression verbale. On l'a comparé à Saint Simon. Car il a aussi de chauds admirateurs. Ce n'est pas tout à fait cela. Il n'a pas la véhémence, l'intensité, la fièvre et le feu au ventre de l'auteur des Mémoires. Il fait songer à lui épisodiquement, par son souci extrême et un peu excessif des hiérarchies de caste, des préséances mondaines et autre élégances conventionnelles. Cela n'a pas une grande importance, surtout aujourd'hui, et serait un peu vain et même ennuyeux, jusque dans Saint Simon, s'il n'y avait la manière. M. Marcel Proust ressemble encore un peu à l'illustre duc et pair dans sa façon d'écrire à la diable, sans respect de la correction grammaticale I,

i. ... Il ne la respecte même point assez et ne revoit pas assez soigneusement ses épreuves. Il laisse passer des j'eus pour j'eusse, des soit qu'il croit (pour croie) des il aurait voulu que nous partimes, ce qui fait un bien étrange subjonctif, etc..

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et surtout il est, lui aussi, essentiellement un sensitif. Mais, au lieu de se laisser furieusement emporter par un tourbillon, il a des impressions plus douces et il les savoure en gourmet, il raisonne à leur sujet avec des raffinements infinis. Il est moins violemment passionné et plus savamment dilettante. Avec lui on n'est pas secoué par un vent de tempête, mais entraîné dans les délicieux et paisibles méandres du plus subtil esthétisme contemplatif.

Dans le sens où l'entendait Racine à propos de Bérénice, M. Marcel Proust a prouvé sa faculté d'invention en faisant quelque chose de rien. Ce livre si substantiel est aussi peu chargé que possible de matière et d'incidents. M. Marcel Proust a l'imagination romanesque, qui est une chose charmante, sans laquelle on se demanderait comment ceux qui en sont dépourvus peuvent vivre, si précisément ils n'en manquaient au point de n'en pas même éprouver le besoin. Mais sa fantaisie s'exerce en variations sur des thèmes réels, et son fertile esprit n'a pas besoin de ces « aventures » qui suppléent chez d'autres romanciers et pour d'autres lecteurs à la pauvreté du fonds.

Du côté de chez Swann était le tableau de ses impressions d'enfance. A V ombre des jeunes filles en fleurs conte, comme dit Loti, celles de sa prime jeunesse.

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Vous n'avez pas oublié Gilberte, la fille de ce Swann, l'ami des princes, si pleinement mondain, à qui son âme en folie a fait épouser inopinément une demimondaine, Odette de Crécy. Nous retrouvons Swann, Odette et Gilberte. Après une période de tendre et innocente intimité, Gilberte se refroidit sans autre motif que l 'universelle inconstance de ce monde en perpétuel devenir, laquelle est particulièrement à redouter chez des êtres jeunes et indéterminés, devant qui s'ouvrent de larges perspectives et qui ne connaissent pas encore ce désir éperdu de stabilité, angoisse et tourment de l'âge mûr. C'est tout, à ne considérer que l'action, pour la première partie du volume. La deuxième se compose, après la brouille avec Gilberte, d'une saison aux bains de mer où le héros fait la connaissance de plusieurs autres jeunes filles, pour lesquelles il s'éprend d'une sorte d'amour indivis, comme dans les Vierges aux Rochers, de Gabriel d'Annunzio, ne finissant par se fixer enfin sur l'une d'elles, Albertine, que pour être assez vite déçu et rabroué. Et le récit se termine normalement, sans intrigue, péripéties ni coup de théâtre, par la rentrée à Paris.

Ajoutez à ce scénario si simple un assez grand nombre de personnages épisodiques, toute une galerie de portraits curieux et divertissants, tracés de main de maître. Rien de plus plaisant que la

a l'ombre des jeunes filles en fleurs =

personne et les discours de M. de Norpois, diplomate rempli de son importance et dont l'intarissable phraséologie professionnelle est rendue irrésistible par le talent parodique de M. Marcel Proust- Celui-ci a publié d'autre part, des pastiches qui

valent les célèbres A la manière de de Charles

Muller et Paul Reboux. Ces pastiches présentent cette particularité de montrer comment un même sujet — une affaire de faux diamants, — aurait pu être traitée par des écrivains aussi différents que Balzac, Flaubert, Sainte-Beuve, Henri de Régnier, les Goncourt, Michelet, Faguet, Renan et Saint Simon, dont les différences ne s'accusent jamais plus fortement que dans cette espèce de concours sur un texte donné. Ce sont encore là, par un détour, des portraits littéraires d'une justesse admirable dans la plus amusante espièglerie.

Pour revenir à L'Ombre des jeunes filles, voici le baron de Charlus, entêté de sa noblesse d'ailleurs très ancienne et authentique, qui n'est pas sans inspirer à M. Marcel Proust une extrême considération. Il la motive par sa curiosité des types originaux et il la met à son plan, lorsqu'il s'étonne très sincèrement qu'un homme de génie comme l'illustre écrivain Bergotte, placé par ce don divin au dessus de tout et de tous, ne laisse pas d'être un peu vulgairement ambitieux et arriviste. On pourrait trou-

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ver que M. Marcel Proust attache trop de prix aux vanités sociales, s'il n'apportait lui-même ce correctif de n'en être pas dupe, de s'y plaire comme à un spectacle, de très bien voir que l'élégance d'un milieu est souvent en raison inverse de son niveau spirituel, et de préférer hautement un grand artiste à un grand seigneur ou à un millionnaire. Ceux qui l'ont taxé de snobisme ne l'ont pas bien compris. Voici un autre aristocrate, le marquis de Saint- Loup, mais intellectuel proudhonnien, aussi avancé que Charlus peut paraître fossile. Et la princesse de Luxembourg, altesse royale dont l'amabilité pour les personnes de moindre naissance est extrêmement attentive, mais ressemble toujours un peu aux gentillesses que l'on a pour les animaux domestiques. Et la vieille marquise de Villeparisis, qui a jadis entrevu Chateaubriand, Balzac, Hugo, Vigny, Stendhal, ou a été renseignée sur eux de première main, par ses parents, et qui ne croit pas du tout à cette fameuse supériorité de gens moins agréables en somme qu'un Mole, un Pasquier ou un Salvandy. C'est ici une critique des critiques à la Sainte-Beuve. On peut voir dans la préface aux Propos d'un Peintre (de David à Degas) de M. Jacques Emile Blanche, que M. Marcel Proust regarde l'étude biographique et les relations personnelles avec les grands hommes non comme une aide, mais

= A L OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS

comme un empêchement à sentir leur grandeur véritable. C'est un point de vue discutable d'ailleurs, et sans doute plus exact quand il s'agit d'une caillette comme Mme de Villeparisis que d'un historien comme Sainte-Beuve, dont la méthode reste excellente malgré quelques erreurs de fait.

Ce qui donne surtout à ce livre tant d'attrait, c'est l'inquiétude et l'ardeur sentimentales, favorisées sans doute, encore qu'un peu faussées, mais d'une façon encore bien attachante, par de très modernes théories philosophiques. On goûtera cette constante avidité de sortir de soi, de se mêler à d'autres vies, et d'y pénétrer profondément. L'amour est peut-être avant tout une immense passion d'exister souverainement dans une autre conscience. Le malheur de M. Marcel Proust, ou de son héros, est de compliquer cette tâche déjà difficile par un subjectivisme excessif. Il est par trop convaincu que l'amour, comme le génie, tire tout de soi, par une création absolue pour qui la nature ou l'être aimé n'est qu'un prétexte. Il redit sous toutes les formes le fameux quatrain de Louis Bouilhet : « J'ai fait chanter mon rêve... » Il reste au moins à expliquer pourquoi c'est cet être, et non pas un autre qui a servi d'instrument à cet archet vainqueur. Cette objection seule suffit à rectifier ce qu'il y a là de vraiment trop radical. Ce qui n'est malheureu-

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sèment que trop vrai, c'est ce principe de relativité qui ne s'applique pas seulement au mouvement matériel mais, si l'on peut dire, à la mécanique morale et qui rend tout bonheur précaire, tout amour imparfait. On a rarement traduit avec plus de force et d'amertume le sens du changement et de l'incessante mobilité qui fait de la vie une suite ininterrompue de morts fragmentaires. Et c'est ici un livre douloureux comme la plupart des grands livres très humains.

LE CÔTÉ DE GUERMANTES

Le côté de Guermantes est le troisième volume de la série. Il y avait pour sortir de la maison de campagne où le héros de ces mémoires romanesques a passé son enfance deux routes dont l'une conduisait à la propriété de M. Swann, l'autre au château de Guermantes. De là, les deux titres. Cette troisième partie que voici n'est qu'un volume de transition moins complet en soi que les deux précédents et servira surtout à préparer les deux derniers tomes, lesquels seront terribles et nous entraîneront, d'après ce qu'on annonce, jusqu'à Sodome et à Gomorrhe. Tous les chemins mènent à Rome, mais n'ont pas heureusement cette fatale orientation du côté de Guermantes. Il sied d'attendre la fin de la publication pour porter un jugement d'ensemble sur ce grand ou-

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vrage de M. Marcel Proust, qui, à défaut d'autres ressemblances, fera du moins songer à Jean- Christophe par son étendue. On voit en tout cas que ses adversaires, lorsqu'il obtint le prix Goncourt, étaient bien injustes de lui reprocher une insuffisante fécondité, et qu'il est en train de se rattraper largement. Car ses cinq volumes en vaudront bien dix de dimensions ordinaires, et la concision n'est assurément pas sa faculté maîtresse.

Il faut avoir des loisirs pour pouvoir lire M. Marcel Proust qui n'est à aucun point de vue d'une lecture facilement abordable. Les gens pressés auraient tort de s'imaginer qu'on peut prendre une idée de ses livres en les parcourant à la hâte, comme on fait aisément pour beaucoup d'autres, et ils feront mieux d'y renoncer tout de suite. Ceux qui auront le temps de s'embarquer dans cette entreprise de longue haleine, ne le regretteront pas. Ce récit touffu, ces phrases enchevêtrées, ces innombrables pages compactes, parfois même inextricables, récèlent des trésors d'observations pénétrantes, d'impressions délicates ou profondes, d'imagination ardente et subtile. M. Marcel Proust est un prodigieux sensitif et un analyste inépuisable. Son style surchargé mais frémissant et parfois éclatant, l'a fait parfois comparer à Saint Simon. Toute proportion gardée, il y a du vrai bien que M. Marcel

LE CÔTE DE GUERMANTES

Proust soit surtout un esthète nerveux, un peu morbide, presque féminin et n'ait pas les coups de passion ni les orages fulgurants de l'auteur des Mémoires ou du moins ne les ait pas encore eus ; cela viendra peut-être au bout du chemin de Guermantes, du côté de Sodome et Gomorrhe.

Un trait par lequel M. Marcel Proust ressemble à Saint Simon ou renchérit même sur lui, c'est la préoccupation absorbante et l'idée fixe des généalogies, des rangs et des préséances. Il en est littéralement obsédé. Bien avant d'avoir aperçu la duchesse de Guermantes, son héros — qui lui ressemble comme un frère, malgré l'arrangement des personnages et des événements romancés — cristallise furieusement sur ce nom et sur ce titre, qui ne lui semblent pouvoir appartenir qu'à un être surnaturel, à une dame de légende ou à une fée du lac. Il est un peu déçu de découvrir que ce n'est qu'un être humain, lorsque ses parents vont habiter à Paris, un appartement sis dans une aile de l'hôtel Guermantes. Mais la cristallisation reprend bientôt sur nouveaux frais, parce qu'on lui dit que tout en résidant sur la rive droite, la duchesse occupe la première situation du Faubourg Saint- Germain.

Aucun ambitieux de Balzac n'a plus ardemment rêvé de cette mystérieuse contrée et de cette terre de Chanaan. Y pénétrer est l'unique objet des

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vœux de ce novice qui se figure un instant qu'il est amoureux de Mme de Guermantes elle-même, mais ne l'est en réalité que de cet Olympe où planent les grands dieux de la suprême mondanité et de l'inimitable élégance. C'est d'ailleurs pour lui seul qu'il caresse cette chimère, et il jugerait fort choquant que ses pareils, de simples bourgeois même opulents et distingués, eussent le fol orgueil de prétendre à être jamais admis dans ce sublime faubourg. « La vie que je supposais devoir y être menée dérivait d'une source si différente de l'expérience, et me semblait devoir être si particulière, que je n'aurais pu imaginer aux soirées de la duchesse la présence de personnes que j'eusse autrefois fréquentées, de personnes réelles. Car ne pouvant subitement changer de nature, elles auraient tenu là des propos analogues à ceux que je connaissais ; leurs partenaires se seraient peut-être abaissés à leur répondre dans le même langage humain ; et pendant une soirée dans le premier salon du faubourg Saint-Germain, il y aurait eu des instants identiques à des instants que j'avais déjà vécus : ce qui est impossible. »

Notre bon jeune homme assistant à une représentation de gala à l'Opéra, n'a d'yeux que pour une miraculeuse baignoire où trônent la duchesse, sa cousine la princesse de Guermantes-Bavière, une

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vague altesse royale, et quelques demi-dieux du Jockey Club. Les humbles mortels, extasiés avec lui aux fauteuils d'orchestre, lui font l'effet d'un madrépore de protozoaires. Une fameuse tragédienne, la Berma, joue un acte de Phèdre. Il eût mieux aimé connaître le jugement de ces grandes dames, qui ne pensaient peut-être qu'à leurs toilettes, que celui du premier critique du monde. Le moment enivrant est celui où la duchesse, l'ayant reconnu, leva la main gantée de blanc qu'elle tenait appuyée sur le rebord de la loge, l'agita en signe d'amitié et fit pleuvoir sur lui l'averse étincelante et céleste de son sourire. L'excellent garçon n'a pas perdu sa soirée. Mais un peu plus tard, il découvrira qu'il a fait une gaffe et en éprouvera un cuisant regret.

Rencontrant la duchesse en visite, il l'entendra déclarer que M. Bergotte, qui n'est pas du Jockey, a encore plus d'esprit que M. de Bréauté qui en est pourtant, et que l'unique personne qu'elle a envie de connaître est ce Monsieur Bergotte dont le seul mérite consiste à être un écrivain illustre. Notre néophyte qui a cependant la vocation littéraire, et qui admire infiniment ce maître des lettres contemporaines, n'en est pas moins stupéfait !

« Je n'avais pas considéré que Bergotte pût

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être considéré comme spirituel ; de plus, il apparaissait comme mêlé à l'humanité intelligente, c'est à dire infiniment distant de ce royaume mystérieux que j'avais perçu sous les toiles de pourpre d'une baignoire et où M. de Bréauté, faisant rire la duchesse, tenait avec elle dans la langue des dieux, cette chose inimaginable : une conversation entre gens du faubourg Saint-Germain. Je fus navré de voir l'équilibre se rompre, et Bergotte passer par dessus M. de Bréauté. Mais surtout je fus désespéré d'avoir évité Bergotte le soir de Phèdre, de ne pas être allé à lui... La présence de Bergotte à côté de moi, présence qu'il m'eût été si facile d'obtenir mais que j'aurais cru capable de donner une mauvaise idée de moi à Madame de Guermantes, eût sans doute eu au contraire pour résultat qu'elle m'eût fait signe de venir dans sa baignoire et m'eût demandé d'amener un jour déjeuner le grand écrivain. » C'est bien fait, mon ami, et tant pis pour toi ! Cela t'apprendra à regarder comme compromettante la fréquentation d'un homme supérieur, qui t'honorerait grandement au contraire, et à lui préférer le premier imbécile à particule.

Il semble d'ailleurs certain que cette curiosité à l'égard des intellectuels célèbres est, chez la duchesse, un snobisme analogue à celui qui fait pâmer quelques naïfs devant l'aristocratie de nom. Vanité

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des vanités ! Mais ceux qui en bénéficient le plus n'en sont donc pas exempts, et les droits de l'esprit, seule valeur réelle, sont ainsi rétablis par ce détour.

Il conviendrait toutefois que ses représentants fissent respecter leur dignité, ce que ne font pas tous les commensaux de Mme de Guermantes, si l'on en croit M. Marcel Proust. A propos de l'excellent écrivain C... que la duchesse invitait souvent à déjeuner même tête à tête avec elle et son mari, ou l'automne à Guermantes, et qu'elle servait certains soirs à des altesses curieuses de le rencontrer, M. Marcel Proust écrit : « La duchesse aimait à recevoir certains hommes d'élite, à condition toutefois qu'ils fussent garçons, condition que même mariés ils remplissaient toujours pour elle, car comme leurs femmes, plus ou moins vulgaires, eussent fait tache dans un salon où il n'y avait que les plus élégantes beautés de Paris, c'est toujours sans elles qu'ils étaient invités ; et le duc, pour prévenir toute susceptibilité, expliquait à ces veufs malgré eux que la duchesse ne recevait pas de femmes, ne supportait pas la société des femmes, presque comme si c'était par ordonnance du médecin et comme il eût dit qu'elle ne pouvait rester dans une chambre où il y avait des odeurs, manger trop salé, voyager en arrière ou porter un corset. « En

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vérité, à entendre cette duchesse et son complaisant historiographe, on croirait que tous les hommes de lettres épousent leur blanchisseuse ! Un d'eux, en butte à une de ces invitations unilatérales et discourtoises, qu'aucune disgrâce ne justifiait, répondit tout à trac qu'il n'allait sans sa femme que dans le demi-monde. La leçon était juste. L'égalité est la base des relations sociales, et ceux qui méprisent les autres n'ont qu'à se passer de leur compagnie. S'ils la désirent, qu'ils la recherchent poliment et non en mettant leurs invités plus bas que terre.

C'est assez l'habitude de Mme de Guermantes, et si l'on en juge par certaines particularités que rapporte M. Marcel Proust, cette grande dame, cette très grande dame, est assez mal élevée. Ces gens de talent qu'elle attire si volontiers chez elle, il paraît qu'elle les traite d'une façon « condescendante ». Ils sont bien bons de le supporter ! Il y en a certes qu'après une telle expérience elle n'aurait jamais revus. Comme sa tante, Mme de Villeparisis, lui présentait certain érudit et le héros du roman, la duchesse, dit ce dernier, « profita de l'indépendance de son torse pour le jeter en avant avec une politesse exagérée et le ramener avec justesse, sans que son visage et son regard eussent paru avoir remarqué qu'il y avait quelqu'un devant eux ;

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après avoir poussé un léger soupir, elle se contenta de manifester la nullité de l'impression que lui produisaient la vue de l'historien et la mienne en exécutant certains mouvements des ailes du nez avec une précision qui attestait l'inertie absolue de son attention désœuvrée. » Et plus loin : « D'un air souriant, dédaigneux et vague, tout en faisant la moue avec ses lèvres serrées, de la pointe de son ombrelle comme de l'extrême antenne de sa vie mystérieuse, elle (la duchesse) dessinait des ronds sur le tapis-, puis avec une affection indifférente, qui commence par ôter tout point de contact avec ce que l'on considère soi-même, son regard fixait tout à tour chacun de nous, puis inspectait les canapés et les fauteuils, mais en s 'adoucissant alors de cette sympathie humaine qu'éveille la présence même insignifiante d'une chose que l'on connaît, d'une chose qui est presque une personne ; ces meubles n'étaient pas comme nous, ils étaient vaguement de son monde, ils étaient liés à la vie de sa tante ; puis du meuble de Beauvais ce regard était retourné à la personne qui y était assise et reprenait le même air de perspicacité et cette même désapprobation que le respect de Mme de Guermantes pour sa tante l'eût empêchée d'exprimer, mais enfin qu'elle eût éprouvée si elle eût constaté sur les fauteuils, au lieu de notre présence, celle d'une tache de graisse ou d'une

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couche de poussière. » Notez que ces hommes, assimilés si gracieusement à des grains de poussière ou à des taches de graisse qui salissent les nobles fauteuils de Mme de Villeparisis, sont irréprochables et fort estimables à tous points de vue, sous cette unique réserve qu'ils ne sont pas « nés ». Il semble difficile de pousser plus loin que cette duchesse, l'insolence et la grossièreté. On incline même à croire que M. Marcel Proust exagère, et qu'il n'y en a plus beaucoup de ce calibre ou qu'elles dissimulent mieux.

On trouvera naturellement bien d'autres choses dans cet ouvrage, notamment l'histoire du marquis Robert de Saint- Loup, maréchal des logis de cavalerie, et d'une petite actrice, sa maîtresse, puis des notes historiques relatives aux répercussions de l'affaire Dreyfus sur les conversations et la vie de société, enfin d'exquis ou d'admirables tableaux où la maîtrise descriptive de M. Marcel Proust rivalise avec les plus grands peintres (je vous recommande particulièrement le Boecklin des pages 36 et 37, beaucoup plus harmonieux que ceux de Bâle, et le Rembrandt de la page 87).

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