‹ Marcel ProustChapitre 2 sur 28 · LE COTÉ DE GUERMANTES II SODOME ET GOMORRHE I · texte numérisé non relu

LE COTÉ DE GUERMANTES II SODOME ET GOMORRHE I

M. Marcel Proust poursuit infatigablement sa Recherche du temps perdu : voici le quatrième volume, un peu moins long peut-être et un peu moins substantiel que les précédents ; il n'a que deux cent quatre-vingts pages, mais de ces pages très hautes, très larges et très compactes, sans alinéas, qui sont particulières aux éditions de la Nouvelle Revue française, — chacune en vaut bien deux ou trois d'une édition normale, — et qui semblent avoir été inventées tout exprès pour donner, par le seul aspect de la typographie, avant qu'on en ait lu une ligne, l'image exacte et l'impression physique de la manière de M. Marcel Proust. « Lac de délices », dit M. André Gide dans son dernier Billet à Angèle *,

i. Nouvelle Revue française du i6' mai 1921

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et il ajoute (dans un autre paragraphe, de sorte qu'il importe peu si les métaphores ne se suivent pas très bien) : « Quels curieux livres ! On y pénètre comme dans une forêt enchantée ; dès les premières pages, on s'y perd, et l'on est heureux de s'y perdre ; on ne sait bientôt plus par où l'on est entré ni à quelle distance on se trouve de la lisière ; par instants, il semble que l'on marche sans avancer, et par instants que l'on avance sans marcher ; oo regarde tout en passant ; on ne sait plus où l'on est, où l'on va.... »

M. André Gide répond à une objection d'Angèle, qui se plaint que la longueur des phrases de M. M. Proust l'exténue : « Attendez seulement mon retour et je vous lis ces interminables phrases à haute voix ; comme aussitôt tout s'organise ! comme les plans s'étagent ! comme s'approfondit le paysage de la pensée ! » J'admire les livres de M. Marcel Proust autant ou presque autant que fait M. André Gide, qui les préférerait à tout, s'il n'y avait M. Paul Valéry, mais je voudrais bien, lorsqu'il sera revenu parmi nous, lui entendre lire à haute voix la phrase suivante : « Est-ce parce que nous ne revivons pas nos années dans leur suite continue jour par jour, mais dans le souvenir figé dans la fraîcheur ou l'insolation d'une matinée ou d'un soir, recevant l'ombre de tel site isolé, enclos, immo-

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bile, arrêté et perdu, loin de tout le reste et qu'ainsi les changements gradués non seulement au dehors, mais dans nos rêves et notre caractère évoluant, lesquels nous ont insensiblement conduit dans la vie d'un temps à tel autre très différent, se trouvant supprimés, si nous revivons un autre souvenir prélevé sur une année différente, nous trouvons entre eux grâce à des lacunes, à d'immenses pans d'oubli comme l'abîme d'une différence d'altitude, comme l'incompatibilité de deux qualités incomparables d'atmosphère respirée et de colorations ambiantes. » C'est limpide. Mais ce le serait davantage encore pour tout le monde grâce à la savante diction de M. André Gide, qui réussirait sans doute à déblayer et à clarifier jusqu'à la célèbre « phrase du chapeau » de l'helléniste Patin, en son vivant, secrétaire perpétuel de l'Académie française.

Je me hâte d'ajouter que l'écriture de M. Marcel Proust n'est pas toujours aussi enchevêtrée, et que précisément le présent volume est, en général, plus facile à lire que les trois premiers. Au surplus, ce n'est point par ironie que j'ai déjà déclaré fort intelligible la période que je viens de citer, et qui est un peu chargée sans doute, mais non pas inextricable autrement qu'en apparence. On y distingue aisément, en relisant deux ou trois fois avec beaucoup d'attention, une des théories favorites de

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M. Marcel Proust, et qui est comme un des leitmotives de ses récits, à savoir celle de la contingence et de la relativité de nos états de conscience, où entrent comme composantes beaucoup d'éléments divers, également essentiels, mais que la fuite du temps, l'instabilité des choses, les déformations de notre mémoire, la double évolution nullement concordante du moi et du non moi, nous interdisent de retrouver jamais deux fois dans un ensemble identique. Et voilà que je commence à craindre moi-même de n'être pas sensiblement plus clair que M. Marcel Proust, qui est ici un Bergson ou un Einstein de la psychologie romanesque, et à qui certaines idées un peu subtiles imposent presque inévitablement parfois un langage un peu abstrus.

« Ces mélanges charmants qu'une jeune fille fait avec une plage, avec la chevelure tressée d'une statue d'église, avec une estampe, avec tout ce à cause de quoi on aime en l'une d'elles, chaque fois qu'elle entre, un tableau charmant, ces mélanges ne sont pas très stables. Vivez tout à fait avec la femme et vous ne verrez plus rien de ce qui vous l'a fait aimer... » Et plus loin : « La vie vous avait complaisamment révélé tout au long le roman de cette petite fille, vous avait prêté pour la voir un instrument d'optique, puis un autre, et ajouté au désir charnel

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un accompagnement qui le centuple et le diversifie de ces désirs plus spirituels et moins assouvissablés qui... », etc.. Ailleurs, M. Marcel Proust parle de ces procédés de photographie composite qui peuvent, « autant que le baiser, faire surgir de ce que nous croyons une chose à aspect défini, les cent autres choses qu'elle est tout aussi bien, puisque chacune est relative à une perspective non moins légitime ». M. Marcel Proust loue un peintre imaginaire, qu'il appelait Elstir, d'avoir su « dissoudre cet agrégat de raisonnements que nous appelons une vision » et sans lequel « nous n'identifierions pas les objets ». Nul n'est plus convaincu de le différence profonde entre « l'être que nous avons été autrefois » et celui que nous sommes ou que nous nous figurons être aujourd'hui, chacun de ces deux êtres étant du reste soumis aux influences d'une foule de conjonctures qu'il est impossible de reproduire ou seulement de se représenter avec exactitude, puisqu'il faudrait pour cela redevenir ce que nous ne sommes et ne serons jamais plus. M. Marcel Proust est éminemment le romancier de la mobilité, du perpétuel changement et de l'universelle illusion. J'espère qu'à la lumière de ces textes vous avez réussi à comprendre à peu près la terrible phrase sans le concours de M. André Gide.

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On reconnaîtra qu'il y a un peu de vrai dans l'observation suivante, qui semble bien avoir ici le sens d'une apologie personnelle. Il s'agit de la duchesse de Guermantes, qui affecte de ne parler que la vieille langue délectable du temps de Malherbe et de Mathurin Régnier (dont elle a parfois la verdeur ) : « Il est difficile, quand on est troublé par les idées de Kant et la nostalgie de Baudelaire, d'écrire le français d'Henri IV, de sorte que la pureté même du langage de la duchesse était un signe de limitation et qu'en elle et l'intelligence et la sensibilité étaient restées fermées à toutes les nouveautés. » Sans doute. Il ne faudrait pourtant pas exagérer, et si la découverte d'idées, de notions et d'émotions nouvelles exige un enrichissement du vocabulaire, ou même une complication de la syntaxe, ce n'est pas une raison suffisante pour renoncer aux qualités du vieux langage, ni à ses ressources — car on laisse perdre autant de mots anciens qu'on en invente de nouveaux, sans parler de ceux qu'on détourne de leur sens ; et s'il est fatal que les langues évoluent, il est à souhaiter du moins que ce soit toujours dans le sens de leur génie propre, de façon que ces acquisitions n'en altèrent point la nature essentielle ni les qualités maîtresses, au premier rang desquelles pour le français il conviendra toujours de ranger la clarté

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et une certaine simplicité élégante qui n'a rien de commun avec la facilité banale et superficielle. Puisque j'ai nommé M. Bergson parmi les maîtres de la pensée de M. Marcel Proust, celui-ci me permettra de lui faire observer que l'auteur de l' Evolution créatrice, ayant à traiter de matières encore plus ardues que celles de Swann ou de Guermantes, écrit néanmoins avec plus d'aisance et ne fait jamais de phrases aussi embroussaillées.

Mais nul n'a jamais été plus sincèrement féru que M. Marcel Proust de ce que Maurice Barrés appelle le « prestige de l'obscur ». « Dans les livres de Bergotte que je relisais souvent, dit-il, ses phrases étaient aussi claires devant mes yeux que mes propres idées, les meubles dans ma chambre et les voitures dans la rue. Toutes choses s'y voyaient aisément, sinon telles qu'on les avait toujours vues, du moins telles qu'on avait l'habitude de les voir maintenant. » C'est pourquoi M. Marcel Proust — ou du moins son héros, qui lui ressemble comme un frère — n'admire plus Bergotte autant qu'autrefois. A un confrère qui le remerciait de lui avoir envoyé un de ses recueils de vers, mais avouait qu'il n'y avait pas compris grand 'chose, Moréas répondit : « J'en suis bien aise, car si vous aviez compris, cela prouverait que mes vers ne vaudraient rien. » Ce qui était une insolence voulue dans cette

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réplique de Moréas est une conviction profonde chez M. Marcel Proust. Il admire d'autant plus qu'il comprend moins, et réciproquement. Il s'en vante, et condamne quiconque n'adopte pas ce critérium, qui est pour lui le premier principe d'une esthétique sérieuse.

Dans le moment où il se dégoûte de Bergotte, qui a le tort rédhibitoire de se laisser comprendre, il s'engoue d'un nouvel écrivain qui écrit, par exemple : « Les tuyaux d'arrosage admiraient le bel entretien des routes qui partaient toutes les cinq minutes de Briand et de Claudel. » N'y comprenant rien, M. Marcel Proust fait comme les tuyaux d'arrosage : il se convulsé d'admiration. Le propre d'un artiste créateur n'est-il pas d'apporter une vision entièrement nouvelle, qui commence nécessairement par heurter les habitudes du public ? Le monde n'a pas été créé une fois, mais aussi souvent qu'un artiste original est survenu. Les gens de goût nous disent aujourd'hui que Renoir est un grand peintre du dix-neuvième siècle. Mais on a commencé par pousser des cris d'horreur devant ses tableaux et les trouver hideux. Aujourd'hui enfin, par un lent et pénible travail d'accommodation, nous voyons comme Renoir : un nouvel univers a été créé ; « il durera jusqu'à la prochaine catastrophe géologique que déchaîne-

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ront un nouveau peintre ou un nouvel écrivain originaux ». Bergotte, à sa date, avait opéré un de ces renouvellements du monde, que M. Marcel Proust attendait maintenant de son successeur : « Et j'arrivais, dit-il, à me demander s'il y avait quelque vérité en cette distinction que nous faisons toujours entre l'art qui n'est pas plus avancé qu'au temps d'Homère, et la science aux progrès continus. Peut-être l'art ressemblait-il au contraire en cela à la science : chaque nouvel écrivain original me semblait en progrès sur celui qui l'avait précédé... »

Cependant les Goncourt, assurément originaux, ne sont pas de plus grands romanciers que Cervantes, et M. Paul Claudel, malgré son originalité non moins certaine, n'est pas un plus grand poète que Dante. Il reste vrai qu'il y a dans les poèmes homériques autant de génie que dans les plus beaux des âges suivants. D'ailleurs, l'assimilation qu'institue M. Marcel Proust entre l'art et la science contredit son grand principe. Le travail scientifique a pour caractère distinctif d'accumuler les découvertes par un progrès continu, les vérités bien établies étant définitivement acquises. Dans l'art, qui vaut par la personnalité de l'artiste, le travail recommence chaque fois sur nouveaux frais ; mais on considérait, jusqu'à présent, que la beauté

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réalisée demeurait acquise aussi, tout en laissant le le champ libre aux tentatives ultérieures, et c'est cela justement que conteste M. Marcel Proust, puisque qu'une œuvre n'est belle, selon lui, qu'aussi longtemps qu'elle est méconnue, et perd tout intérêt dès qu'étant enfin comprise elle doit céder le pas aux générations montantes qui la relèguent à jamais dans l'ombre. Etrange progrès, qui se dévorerait lui-même au fur et à mesure de ses conquêtes, et nous laisserait aussi pauvres que les contemporains de la première œuvre d'art un peu réussie, à l'origine des temps !

Le modernisme de M. Marcel Proust est plus radical que celui des d'Aubignac, des Perrault et des La Motte. D'ailleurs, par le détour d'une subtile théorie de l'originalité, il rejoint tout bonnement le penchant instinctif de la masse à n'apprécier que les ouvrages nouveaux et à trouver ennuyeux tous ceux qui datent de plus d'un demi-siècle. Ce n'est pas la première fois que l'on constate cet étrange accord de nos esthètes les plus renchéris avec la barbarie naïve des simples illettrés. Et déjà Edmond de Goncourt considérait avec dédain l'antiquité comme « le pain des professeurs ». Le voilà devenu, lui aussi, un ancien pour les futuristes comme M. Marcel Proust, et dédaigné à ce titre, selon la loi qu'il avait lui-même promulguée. Pater e legem

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quant ipse fecisti ! Mais ces paradoxes, s'ils étaient pris au sérieux, aboutiraient à la ruine de toute culture et à l'abaissement de l'esprit. Bien entendu, M. Marcel Proust méprise aussi la critique, qu'il compare à l'agitation futile et versatile d'une duchesse de Guermantes : cependant outre qu'il lui arrive d'être plus créatrice que la sorte de littérature à laquelle M. Proust réserve ce nom, puisqu'elle crée parfois des idées, et des idées justes, la critique rendrait encore des services bien nécessaires, quand elle se bornerait à défendre la raison et les vrais trésors intellectuels contre des sophismes d'autant plus dangereux qu'ils sont énoncés par un écrivain de grand talent, comme l'auteur d'A la recherche du temps perdu.

La discussion de ces quelques points a rempli la place que j'aurais peut-être dû donner à l'analyse du roman ; mais à vrai dire, il est à peu près impossible d'analyser un volume qui ne forme pas un tout à lui seul, mais prend son rang dans une série, et qui se compose d'une suite de croquis, de conversations et de réflexions d'ailleurs extrêmement attachantes : le tableau d'un dîner chez la duchesse de Guermantes occupe environ cent vingt pages, et il n'y en a peut-être pas une de trop. Je dois ajouter qu'au dernier chapitre le récit s'engage dans une direction où il devient un peu difficile de le suivre.

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Il y a eu jusque dans les familles royales, d'après Saint-Simon, des personnages analogues au baron de Charlus de M. Proust ; mais l'auteur des Mémoires se bornait à des indications plus sommaires.

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M. Marcel Proust poursuit, par des chemins parfois un peu étranges, sa recherche du temps perdu. Des lecteurs acrimonieux diront peut-être que ce n'est pas une raison parce qu'il en a beaucoup perdu pour nous en faire perdre à notre tour.

Assurément il n'écrit pas pour les gens pressés. Voici le cinquième tome de son grand ouvrage qui doit en avoir huit, mais ce cinquième tome est luimême en trois volumes ; on se demande avec inquiétude en combien de volumes s'allongeront les trois tomes qui restent à paraître et sont déjà « sous presse » M. Marcel Proust battra tous les records, ceux des Romain Rolland, des La Calprenède et des Scudéri. Lorsqu'il écrit : « Les proportions de cet ouvrage ne me permettent pas d'expliquer ici à la suite de quels incidents de jeunesse M. de Vangoubert... » etc, on croit, non sans raison peut-être, à une aimable ironie. Que serait-ce donc, et quelles

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proportions l'ouvrage atteindrait-il si cet auteur entreprenait de tout dire ? Cependant, sans être incapable de sourire et de se railler discrètement lui-même, une fois par hasard, M. Proust est habituellement très sérieux. La rancune qu'il a exhalée contre Renan, jusqu'à l'accuser d'écrire mal, ne serait-elle pas déterminée par une boutade, dans la réponse au discours de réception de Victor Cherbuliez, sur l'illusion des romanciers, qui consiste à s'imaginer qu'on a le temps de les lire ?

M. Proust flétrit l'affectation de l'homme positif vous disant à propos de divertissements mondains ou autres réputés frivoles : » C'est bon pour vous qui n'avez rien à faire », et dont la supériorité s'affirmerait tout aussi dédaigneuse si votre divertissement était d'écrire ou simplement de lire Hamlet ; Il a mis Hamlet par modestie ; mais il a sans doute pensé à sa Recherche du temps perdu, qui est certainement pour lui aussi du temps gagné, comme pour M. de Tocqueville ou le philosophe Joubert, d'après la sous-préfète du Monde où Von s'ennuie.

Il est du moins certain qu'après quelque hésitation et quelque méfiance devant cet amas de papier imprimé, si l'on se décide à y entrer bravement, on ne le lâche plus. Avec tous ses défauts, ses redites et son accumulation de détails interminables, M. Marcel Proust est un romancier des plus

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captivants. Prolixe, mais varié, souvent spirituel et brillant, parfois profond, il donne toujours la sensation de la vie. J'ajoute que son style est cette fois plus alerte et plus clair. Ce n'est pas que ses phrases ne s'empêtrent encore çà et là, comme celle du « chapeau » échappée à l'helléniste Patin, secrétaire perpétuel de l'Académie Française, et j'en pourrais citer plusieurs exemples. En voici seulement un : « Mais si la vie, en faisant revêtir à Cottard sinon chez les Verdurin, où il était, par la suggestion que les minutes anciennes exercent sur nous quand nous nous retrouvons dans un milieu accoutumé, resté quelque peu le même, du moins dans sa clientèle, dans son service d'hôpital, à l'Académie de médecine, des dehors de froideur, de dédain, de gravité qui s'accentuaient pendant qu'il débitait devant ses élèves complaisants ses calembours, avait creusé une véritable coupure entre le Cottard actuel et l'ancien, les mêmes défauts s'exagéraient, au contraire chez Samiette, au fur et à mesure qu'il cherchait à s'en corriger. » Notez que la phrase est correcte, et qu'il suffit pour la comprendre de découvrer que le si la vie du début commande le avait creusé de la 10e ou 11e ligne, et que le revêtir à Cottard de la ire a pour régime les dehors de froideur dont il est séparé par une broussaille d'incidentes. C'est élémentaire dès qu'on a trouvé le fil. D'autres

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phrases sont franchement boiteuses et défient la syntaxe. Puis, il y a beaucoup de subjonctifs, mais non pas toujours où il en faudrait et quelquefois en revanche où il n'en faudrait pas. M. Proust est brouillé avec les temps, les modes et généralement avec la grammaire. Cette incompatibilité d'humeur l'entraîne à de plaisantes méprises. « J'ai pas pour bien longtemps, disait le lift qui, poussant à l'extrême la règle édictée par Bélise d'éviter la récidive du pas avec le ne, se contentait toujours d'une seule négative » Bélise s'est gardée d'édicter une règle si fausse, et à Martine disant : Ne servent pas de rien, ce n'est pas le ne qu'elle déconseille :

De pas mis avec rien tu fais la récidive,

Et c'est, comme on fa dit, trop d'une négative.

Mais M. Proust, peut-être parce que son ouvrage est malgré tout un peu long, même pour lui. ne trouve probablement pas le loisir de se relire, même sur épreuves. Et cela explique aussi qu'il ne manque guère de laisser eut et fut sans accent circonflexe, au subjonctif, où cet accent s'impose, quitte à souffrir qu'on le leur inflige à l'indicatif, alors qu'ils préféreraient s'en passer. Broutilles si l'on veut, mais qui finissent par être désobligeantes. M. Proust mépriserait-il notre langue qu'il définit comme formée d'une prononciation défectueuse de quelques

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autres ? Il aurait bien tort, d'autant plus qu'il la manie en maître, quand il s'en donne la peine.

Quelques marines et paysages, descriptions de pommiers en fleurs, etc., sont de petits bijoux. Et en dehors même du pittoresque, dans l'analyse de sentiment ou d'idée, il a une finesse et une couleur dont la frappante union révèle un écrivain de premier ordre. Alors, pourquoi ces fautes et ces négligences qu'il serait facile d'éviter et qui ont l'air d'un manque d'égards envers le lecteur ? Balzac, si cher à M. Proust, remarque que les femmes n'aiment pas les « sans-soins » ; le public n'est pas fâché non plus qu'un auteur fasse un peu de toilette à son intention.

Maintenant, je vous préviens qu'il ne faut pas trop s'effrayer du titre de cette partie de l'immense roman. Ce titre emprunté aux deux villes détruites par la justice de l'Eternel, d'après la Genèse, et que Vigny a évoquées dans un célèbre vers pessimiste de la Colère de Samson, annonce un sujet assurément des plus scabreux, qui d'ailleurs n'autoriserait pas M. Proust à proclamer comme Jean- Jacques Rousseau : « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple, et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. » Il y en a de nombreux exemples, dans la littérature tant ancienne que moderne. Il y a le Banquet de Platon, la seconde Eglogue de Vir-

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gile, et les facéties terriblement crues, mais nettement méprisantes des poètes comiques et satiriques grecs et latins, qui jugeaient extrêmement ridicules ces mœurs aristocratiques d'origine dorienne, qu'on explique par le climat, le gymnase, l'infériorité intellectuelle des femmes dans l'antiquité ; il y a le souvenir plus ou moins légendaire de la grande Sapho, calomniée d'après M. Théodore Reinach qui la garantit normale, sinon complètement vertueuse. Et il y a les allusions directes de Saint- Simon aux goûts spéciaux de Monsieur, frère de Louis XIV (Henri III avait déjà prouvé que la garde qui veille aux barrières du Louvre n'en défend pas les rois) ; puis certains passages des Confessions de Jean-Jacques, Faublas, le Vautrin de Balzac, et sa Fille aux yeux d'or, M11** de Maupin, et Baudelaire, et Verlaine, etc.. On ne peut dire que M. Proust ne traite pas ce sujet, ou ces deux sujets parallèles et son livre n'est certes pas à l'usage des collèges et pensionnats. Mais sans être tout à fait aussi réservé que Balzac, dont je mets en fait que la Fille aux yeux d'or ne sera même pas comprise d'un lecteur non averti, et en appelant les choses par leurs noms, M. Proust ne perd pas le respect de sa plume et ne rivalise aucunement avec le « divin marquis » tellement surfait d'ailleurs et que l'obscénité ne sauve pas de la sottise, ni avec

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aucun fabricant de l'inavouable camelote pornographique qui se débite sous le manteau. M.Proust évite de nous mettre sous les yeux des scènes répugnantes. Il ne décrit pas directement les excès de ces dévoyés, mais étudie leur psychologie en fonction de leur vice. C'est très hardi, et au fond sans grand intérêt, mais plus inutile que véritablement scandaleux. Au surplus en dépit du titre un peu effarant, M. Proust, s'est gardé de consacrer ces 7 ou 800 pages à cette étude stérile et rebutante, qui reste en somme épisodique chez lui comme chez tous ses devanciers. Et c'est bien tout ce qu'elle mérite : c'est même plus qu'on ne souhaiterait. Ces trois volumes sont donc remplis pour la plus grande part, comme les précédents, d'une tout autre matière, de celle qui tient le plus au cœur de M. Marcel Proust, et sur laquelle il ne tarit jamais : à savoir la mondanité, le snobisme, tout le manège d'intrigues et de vanités qui se déroulent dans les salons élégants et parmi ceux qui aspirent à y pénétrer. Voici donc, pour commencer, une soirée chez le prince et la princesse de Guermantes, cousins du duc et de la duchesse dont il a été abondamment parlé dans les tomes antérieurs. Le récit de cette soirée n'occupe pas moins de 130 pages. Pour le jeune héros de cette histoire, qui en est aussi le narrateur et qu'il ne faut pas confondre avec M. Proust

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mais qui lui ressemble bien un peu, c'est toute une affaire de trouver quelqu'un qui veuille le présenter au prince, car il ne connaît encore que la princesse, en cette période de débuts et d'apprentissage. Impossible de demander ce petit service au baron de Charlus, frère du duc de Guermantes, et cousin du prince, lequel Charlus est le principal représentant des mœurs regrettables en question. En froid avec lui, le jeune protagoniste est dans ce salon malgré lui, bien que ce despotique baron lui ait signifié qu'on n'était reçu dans le faubourg Saint- Germain qu'avec sa protection. Mais un jeune homme a pu légitimement la juger dangereuse.

Ce baron de Charlus, en dehors même de son erreur principale, sur laquelle on me saura gré de ne pas insister davantage, est un singulier bonhomme. Intelligent, intellectuel même et artiste, connaisseur en poésie et en musique, prodigieusement infatué de sa noblesse, des alliances de sa famille avec la maison de France et d'autres maisons souveraines, ayant plein la bouche de son cousin le duc de Chartres ou de son autre cousin le dernier roi de Hanovre, spirituel, sarcastique et hautain, d'ailleurs fardé et efféminé, bien que quinquagénaire, il présente encore cette particularité d'être en ses propos grossier comme pain d'orge et ordurier comme un portefaix ivre. Comme la

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grande et presque l'unique question qui passionne paraît-il, cette société superlativement aristocratique, est de savoir qui l'on verra ou recevra, ou non, il fulmine contre l'impertinent garçon qui lui a demandé s'il allait chez Madame de Sainte-Euverte « c'est à dire, je pense, ajoute-t-il, si j'avais la colique ». Et cela continue pendant toute une tirade en termes d'égoutier. On n'avait pas vu, dans la haute littérature, de personnage aussi féru de scatologie, depuis la mort du pamphlétaire catholique Léon Bloy. M. de Charlus méprise certainement le général Cambronne, qui n'était pas né, mais il lui emprunte son vocabulaire et ne se lasse pas d'exécuter des variations sur ce thème plus énergique que balsamique. Cela n'empêche pas le virulent baron d'avoir parfois des réparties plaisantes. Ainsi, à une bonne dame gaffeuse qui s'excuse de ne l'avoir placé qu'à sa gauche, à dîner chez elle, il répond : « Cela n'a pas d'importance ici. » Et comme cette même amphitryonne, qui se targue d'esprit démocratique, lui demande par défi s'il ne connaîtrait pas un noble ruiné à qui elle pût offrir d'être concierge de son hôtel, il lui décoche ceci : « Oui, mais je ne vous le conseillerais pas. Les gens qui viendraient chez vous pourraient ne pas aller plus loin que la loge. »

Un fait plus étonnant, que M. Proust affirme en

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homme qui en est sûr et qui s'est documenté à bonne source, c'est que la trivialité populacière de M. de Charlus n'est pas une de ses originalités exceptionnelles, mais se rencontre fréquemment dans les sanctuaires les plus fermés du noble faubourg. Comme le héros du récit prie timidement la duchesse de Guermantes de lui faire connaître une certaine baronne Putbus, cette altière duchesse, fleur d'élégance et de bon ton, qui vit dans la familiarité quotidienne de diverses altesses royales, n'hésite pas à répliquer : « Ah ! non, çà, par exemple, je crois que vous vous fichez de moi. Je ne sais même pas par quel hasard je sais le nom de ce chameau. » Tel est, paraît-il, le langage des cours. Une grande préoccupation de M. Marcel Proust est de bien nous faire savoir qu'il regarde les gens du monde comme insignifiants, ignorants et parfaitement stupides. Je crois même qu'il exagère- On se persuade malaisément qu'un jeune comte de Surgis ne sache pas qui est Balzac ou que le duc de Guermantes ignore si Ibsen et d'Annunzio sont morts ou vivants. Il semble probable que ce monde là ressemble de ce point de vue aux autres mondes plus bourgeois, que l'intelligence et la culture y sont répandues à doses inégales, mais n'en sont pas radicalement absentes. Une condamnation sans nuances serait sans doute aussi injuste qu'une ido-

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latrie systématique. Un titre de duc, de prince ou de marquis n'implique pas la valeur intellectuelle mais ne l'exclut pas obligatoirement. Et il y a quelque illogisme, après cette exécution générale et sommaire, à nous entretenir infatigablement, en tant de tomes et de volumes, de ces gens présentés a priori comme de simples et indiscernables crétins.

Heureusement, M. Proust excelle à noter de moins contestables travers. Il a des observations très fines sur l'amabilité aristocratique, qui a pour objet de se concilier des sympathies, mais non d'être prises à la lettre. On veut bien vous traiter en égal, à condition que vous ne soyez pas dupes de cette apparence polie, et que vous respectiez les distances. M. Proust abonde aussi en remarques savoureuses sur une princesse Sherbatof, vraiment princesse, mais tarée et mise à l'index, qui déclare s'être fait une règle de ne voir personne alors que c'est pour elle une nécessité bien involontaire.

Madame Verdurin, très riche, mais roturière, et qui s'est organisé un salon artistique, faute de mieux, professe les mêmes principes, pour les mêmes raisons, et le plus drôle est qu'elle croit à la sincérité de la Sherbatof, dont le cas devrait lui être éminemment suspect, comme identique au sien. Etc., etc.. Sur toute cette même psychologie

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et casuistique mondaine, M. Proust est excellent, non moins qu'inépuisable et il rappelle avec presqu 'autant d'agrément, Saint-Simon et Madame de Sévigné. Il est vrai pourtant que ces discussions avaient plus d'importance et de sens à Versailles sous la monarchie. Aujourd'hui elles paraissent légèrement anachroniques. Mais enfin l'on cite ce mot historique d'un grand seigneur à qui l'on recommandait un jeune homme de petite ou douteuse noblesse, mais des plus brillants ou distingués : « Grâce au ciel, nous sommes encore quelques-uns pour qui le mérite personnel ne compte pas. »

Et il y a beaucoup d'autres choses dans ces trois volumes, une histoire d'amour et de jalousie, des potins d'hôtel palace et des ragots d'office, (un peu trop), mais nous retrouverons tous ces personnages et la suite de ces récits dans les nombreux tomes qui suivront bientôt.

20 novembre 1922.

Le pauvre Marcel Proust vient de bien prouver, en mourant, qu'il était réellement malade. On avait fini par en douter. Il avait si souvent annoncé sa fin imminente, qu'on s'était habitué à croire qu'il irait, toujours entre la vie et la mort, jusqu'à nonante ou cent ans. Toutefois, dans une dédicace manuscrite de son dernier volume en trois tomes, il écrivait encore : « Il me semble qu'après avoir touché les abîmes, ma santé se relève. » Au moment de tout perdre, il commençait d'espérer...

C'était un être exquis, un peu étrange, qui avec ses grands yeux noirs et sa face pâle, ressemblait à un Pierrot parisien et saturnien. Il avait une sensibilité et une susceptibilité réellement maladives. Pour dissiper le moindre malentendu, littéraire ou autre, sans importance ou qui n'existait même que dans son imagination, il rédigeait des lettres de

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quinze ou vingt pages, toujours si urgentes à son avis qu'il les expédiait dare-dare par commissionnaire. C'était, d'ailleurs, un épistolier charmant, dont il est à espérer qu'on publiera un jour la correspondance. Il était toujours en retard, toujours pressé, toujours intarissable. Sauf peut-être pour un tout petit nombre d'intimes du premier degré, il disparaissait pendant des mois entiers. Puis un beau jour, en rentrant chez soi vers huit heures, on trouvait un chauffeur envoyé par Marcel Proust avec une invitation à dîner le soir même dans un hôtel palace. Il vous expliquait qu'après une agonie de plusieurs semaines, il s'était senti mieux vers la fin de la journée et avait voulu que sa première sortie fût pour causer sub rosa avec quelques amis. Il était fastueux dans ses goûts ; il aimait les milieux à la mode, les femmes élégantes, les salons aristocratiques et les grands caravansérails cosmopolites ; et il était célèbre pour l'énormité des pourboires qu'il distribuait au personnel, depuis les majestueux maîtres d'hôtel jusqu'aux plus menus chasseurs. On ne l'a guère vu dehors avant neuf heures du soir, toujours en habit ou en smoking. Il vivait la nuit, dormait ou se soignait pendant le jour, très solitaire en somme, avec de bizarres manies, notamment l'horreur du bruit et du grand air. Il avait fait tapisser de liège les murs et les plafonds de son appartement pour amortir

le brouhaha de la rue et des voisins. Et l'on raconte qu'un de ses camarades qui était allé le voir chez lui, n'ayant pu s'empêcher de remarquer à mi-voix en entrant que ça sentait le renfermé, s'entendit répondre par le domestique : « Il paraît que c'est très bon pour les idées de monsieur. » Il y avait en lui quelques traits du des Esseintes de Huysmans, comme chez beaucoup d'artistes de cette génération impressionniste et symboliste à laquelle il se rattachait avec évidence.

C'était un écrivain du plus beau talent, dont la carrière avait été singulière comme sa vie privée. Il était resté presque oisif ou, du moins, il n'avait presque rien publié jusque vers l'âge de quarantecinq ans : un volume illustré par Madeleine Lemaire, les Plaisirs et les jours, des traductions de deux volumes de Ruskin, et c'est tout, sauf erreur. Puis soudain, peu avant la guerre, il commença de donner son grand ouvrage : A la recherche du temps perdu, qui comprend actuellement cinq gros volumes dont un en trois tomes : Du côté de chez Swann, A V ombre, des jeunes filles en fleur, le Côté de Guermantes I et II, Sodome et Gomorrhe I et II ; et il annonçait, comme étant sous presse, Sodome et Gomorrhe III et IV, et le Temps retrouvé. On peut supposer qu'il l'avait longuement élaboré pendant sa période d'inaction apparente, mais cette gestation a dû se passer en

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rêveries et en accumulation de matériaux plus qu'en travail effectif, car sous la richesse du fonds, la rédaction semble finalement un peu improvisée. Mais Marcel Proust était un esprit si subtil et si réfléchi qu'il est bien capable d'avoir recherché volontairement cet aspect d'improvisation, comme une élégance suprême, d'ailleurs propre à donner une impression directe de vérité vécue. On n'a pas le loisir, sous le coup du chagrin causé par cette mort imprévue, quoique si souvent prédite, d'analyser ni de juger ce vaste roman à demi autobiographique, dont on a d'ailleurs examiné chaque partie au fur et à mesure de la publication. C'est un extraordinaire répertoire d'observations, de sensations et d'images, d'une acuité et d'une pénétration merveilleuses, avec un style extrêmement abondant et inégal, parfois incorrect et lâché, mais souvent aussi d'une originalité pittoresque, d'une puissance évocatrice, d'un dynamisme nerveux qui font penser à un Saint- Simon esthète et un peu féminin. Malgré quelques défauts incommodes aux lecteurs d'éducation classique, l'œuvre de Marcel Proust restera sans doute comme l'une des plus séduisantes et des plus caractéristiques de ce temps. Souhaitons que la mention « sous presse » fût scrupuleusement exacte et que le destin n'ait pas brutalement interrompu les passionnantes aventures des Guermantes et des Swann.

LA PRISONNIÈRE

Voici deux volumes nouveaux de Marcel Proust. Ne pas confondre les volumes avec les tomes ; nous en sommes au sixième tome et au volume onzième ; son grand ouvrage, entièrement achevé, sinon revu et corrigé par lui jusqu'au bout, en comportera quelques autres encore. Dans son voyage à la recherche du temps perdu, Marcel Proust avait pris par le plus long. Dire que le cher garçon aura longtemps passé pour un paresseux ! Mort à cinquante ans, il laisse une œuvre considérable à tous égards ; et il faudra bien publier un jour sa vaste correspondance.

Une fois de plus, je me suis plongé avec délices dans la forêt proustienne. Ces deux volumes ressemblent aux autres, en ce sens qu'on y retrouve les mêmes qualités merveilleuses et les mêmes

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défauts, qui sont peu de chose par comparaison ; encore n'a-t-on plus le droit de les lui reprocher, puisqu'il n'était plus là pour écheniller ses épreuves, épurer sa syntaxe, élaguer ses longues phrases souvent compactes et broussailleuses. Mais on retrouve aussi sa vision à la fois aiguë et enchantée, cet extraordinaire cumul de deux facultés maîtresses qui pare la plus méticuleuse analyse des couleurs les plus chatoyantes : son intarissable roman, c'est, au vrai, une féerie psychologique.

S'il n'a pas changé sa manière, il n'a pas davantage modifié son sujet, et ce sont toujours les mêmes personnages, mais renouvelés par une variété inépuisable d'observations et un flot de vie toujours jaillissante. « A mesure qu'on a plus d'esprit disait Pascal, on trouve plus de caractères originaux. » Et l'on découvre dans ceux qu'on connaissait déjà plus d'originalité, ajouterons-nous pour Marcel Proust, qui eût bien été capable de nous entretenir des Swann et des Guermantes pendant vingt ou trente volumes de plus sans se répéter. Et si cela lui était arrivé par hasard, il y aurait mis tant de charme qu'on ne s'en fût point lassé.

Les six cents pages des deux présents volumes se composent de trois chapitres : Vie en commun avec Albertine ; les Verdurin se brouillent avec M. de Charlus ; Disparition d 'Albertine. Vous vous

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rappelez cette jeune fille en fleurs rencontrée à Balbec (lisez Cabourg) par Marcel (le héros et l'auteur, qui ne font qu'un, ou peu s'en faut, ont le même prénom). Les fleurs du mal figurent parmi celles qui pavoisent le printemps d'Albertine. Une jalousie d'une sorte exceptionnelle, mais non moins torturante que la normale, paraît-il, fait naître l'amour chez Marcel et en reste la base. Il a installé Albertine chez lui, à Paris, sous prétexte de vagues fiançailles, sans avoir précisément résolu de l'épouser, mais surtout pour la surveiller et la garder prisonnière. L'aime-t-il vraiment ? Il l'aime, lorsque ses inquiétudes sont ranimées par les mensonges et les démarches suspectes d'Albertine : dès qu'elle a réussi provisoirement à le rassurer, il se trouve lui-même captif et ne songe qu'à secouer le joug. C'est un cas fréquent et connu, mais qui n'avait jamais été étudié avec ce luxe de péripéties et de pénétrante lucidité. Maintenant, est-il vrai qu'on n'aime que les êtres en fuite, ceux qu'on ne possède pas sûrement, que l'on craint toujours de perdre et qu'on ne parvient pas à bien connaître ? Je crois que le romantisme baudelairien et doloriste de Marcel Proust généralise un peu trop. Une conception plus haute, plus sereine et plus intellectuelle de l'amour est celle de Léonard de Vinci. Mais Proust n'est pas intellectualiste.

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Il lui faut du mystère, partout et à tout prix.

Le chapitre de Charlus et des Verdurin est un des plus plaisants épisodes de sa comédie mondaine . Chez ces riches bourgeois, le très noble et puissant seigneur, baron de Charlus, daigne organiser une fête ultra-aristocratique en l'honneur de son favori, le jeune violoniste Morel. Mme Verdurin se réjouit, car elle est snob : mais elle n'avait pas prévu qu'elle serait affreusement snobée. Les grandes dames du Faubourg Saint-Germain viennent bien chez elle, parce que Charlus les en a priées, mais elles affectent de ne parler qu'à Charlus et d'ignorer la maîtresse de la maison. D'où fureur de celle-ci, qui se venge du baron en le brouillant avec son violoniste bien-aimé. C'est raconté en près de deux cents pages, mais c'est impayable.

La musique du compositeur Vinteuil, que joue ce Morel, fournit Proust d'une occasion d'exprimer quelques vues sur l'art, discutables, mais captivantes. Proust sentait profondément la musique, en poète, et de l'école de Mallarmé ou de Rimbaud. Il cultive l'audition colorée. Il a des morceaux dignes d'une anthologie sur la sonate liliale de Vinteuil et son septuor écarlate, qui finit dans un brouillard violet. Mais ses théories lui viennent de Schopenhauer et de Bergson. Il va aux excès. La supériorité de l'art en général et particulièrement de la

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musique sur la vie réside, pour lui, dans « cet ineffable qui différencie qualitativement ce que chacun a senti et qu'il est obligé de laisser au seuil des phrases où il ne peut communiquer avec autrui qu'en se limitant à des points communs à tous et sans intérêt »... Ce qui est commun à tous est sans intérêt ? Il n'y a d'intéressant que l'individualité, laquelle ne se manifeste que dans l'art ? J'avoue que cela me semble très faux, ainsi que l'attribution aux grands artistes de sens ou d'intuitions différant absolument des nôtres et leur révélant un autre univers... Je crois que leurs facultés ne diffèrent des nôtres qu'en puissance, et non en nature ; et, plus fortement, plus magnifiquement que nous ne saurions le faire, ils n'expriment pourtant que ce qui nous est commun à tous ; sans quoi nous ne les comprendrions pas. Et ils découvrent des terres inconnues, mais qui nous deviennent tout de suite accessibles, et n'échappent pas à la loi d'unité qui compose les astres des mêmes éléments chimiques que notre planète. A plus forte raison n'est-il pas exact que les gens ordinaires aient chacun leur sensibilité unique et incommunicable. Des hommes de même âge et de même culture éprouvent les mêmes impressions devant les mêmes spectacles ; ou s'il y a des différences, elles sont peu importantes et à peine perceptibles. Toujours

PROUST

la manie du mystère quand même ! On peut dire que Proust a mené aux dernières limites la philosophie de l'individuel et du qualitatif. Mais celle de l'universel et du rationnel garde l'avantage, depuis Platon.

LES PLAISIRS ET LES JOURS

On a réimprimé en édition courante le premier ouvrage de Marcel Proust, les Plaisirs et les jours, qui avait paru en 1896 1, dans une édition qu'on peut vraiment appeler de luxe, puisqu'elle comportait une préface d'Anatole France, des illustrations de Madeleine Lemaire, et quatre pièces pour piano de M. Reynaldo Hahn (avec facsimilé des manuscrits du compositeur). On n'a gardé de ces fastueux accessoires que la préface d'Anatole France, qui dit de Proust : « Il y a en lui du Bernardin de Saint-Pierre dépravé et du Pétrone ingénu. » Dans sa dédicace à un ami mort en 1893, Marcel Proust déclare : « Si quelquesunes de ces pages ont été écrites à vingt-trois ans,

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