SULLY PRUDHOMME ET VALERY
son étude sur Sully Prudhomme est sans intérêt. Quant aux « petites revues », M. Ernest Tisserand se trompe du tout au tout. A peine au sortir du lycée, il y a plus de trente-cinq ans, nous vivions dans le milieu symboliste, et nous pouvons affirmer à M. Ernest Tisserand que Baudelaire, Verlaine et Mallarmé en étaient les dieux, mais qu'on n'y faisait aucun cas de Sully Prudhomme. Notre maître Moréas ne l'a jamais pris au sérieux, ni rangé parmi les poètes du siècle. Charles Morice lui demandait : « Si vous étiez un poète ?... », etc. L'école romane s'accordait avec les symbolistes sur Sully Prudhomme, que les vrais connaisseurs n'ont jamais placé bien haut. D'ailleurs, il n'est pas entièrement méprisable. C'est un homme de troisième ordre. Ses vers sont, en somme, d'un prosateur. Mais il ne manquait pas d'idées, ni de savoir, ni de hauteur d'âme, et il y a de touchantes élégies dans les Solitudes et les Vaines tendresses.
Quel rapport avec Valéry ? Car tout ce préambule n'a pour but que d'assimiler Valéry à Sully Prudhomme, et de présenter la renommée de l'auteur de Charmes comme aussi excessive et fragile que celle de cet aîné. C'est de la folie. Sully Prudhomme n'a fait que de la prose rimée. Valéry, c'est la poésie même, la plus raffinée et la plus enchanteresse. Aucune analogie non plus entre les honnêtes vulga-
= VALERY
risations philosophiques de Sully Prudhomme, et la pensée si profonde, si originale, de Valéry, dans ses poèmes et dans ses essais. M. Ernest Tisserand soutient que chacun d'eux suit en philosophie la mode de son temps. C'est exact pour Sully, vague disciple de Taine. C'est faux pour Valéry, dont le puissant et intrépide intellectualisme se réclame de Léonard de Vinci et de Descartes, n'hésite même pas à combattre Pascal, s'oppose nettement au bergsonisme et aux théories plus ou moins dérivées de Bergson, qui possèdent aujourd'hui la vogue. M. Ernest Tisserand l'accuse de se donner pour l'inventeur de la poésie pure, et mentionne que M. Jean Royère avait employé ce terme avant lui. C'est possible, mais Valéry se donne lui-même (trop modestement) pour un continuateur de Mallarmé et d'Edgar Poe. Or, Edgar Poe avait parlé avant tous ceux-là de poésie pure, dans un sens d'ailleurs raisonnable et très différent de celui qu'adopte M. l'abbé Bremond... Plaignons la littérature, et notamment la poésie, livrée aux incompétences ! On avoue qu'on ne se connaît pas en musique : on n'avoue pas l'incompréhension de la poésie. La surdité poétique est pourtant au moins aussi répandue que la surdité musicale, signalée par Berlioz.