SULLY PRUDHOMME ET VALÉRY
Nous n'avons pu lire sans une espèce d'horreur, dans Candide, un article de M. Ernest Tisserand, intitulé De Sully Prudhomme à Paul Valéry. Comment un écrivain de bonne foi, et fort judicieux quand il parle de ce qu'il connaît, peut-il écrire de pareilles choses ? Comment peuvent-elles paraître dans un journal littéraire ? Il est vrai qu'un autre journal littéraire, le Gil Blas, très réputé à l'époque, enterra M. Taine en cinquante lignes de troisième page... M. Ernest Tisserand commence par prétendre que Sully Prudhomme, qu'il appelle « le bonhomme », était, il n'y a pas si longtemps, « universellement considéré comme un des plus grands poètes de notre langue ». C'est pour lui une de ces nombreuses erreurs dont bénéficièrent des poètes médiocres et surfaits tels que l'abbé Delille, Alexandre Soumet, Ponsard, Népomucène Lemercier, etc.. M. Ernest Tisserand
— VALERY —
se souvient d'avoir connu la gloire de Sully Prudhomme, « gloire que ne lui disputaient même pas les petites revues ». Et rien n'a manqué à l'auteur de la Justice, ni le suffrage de l'étranger, ni les honneurs académiques et autres, ni les plus belles amitiés, par exemple « celle de Gaston Paris, ce grand esprit, qui lui consacra dès 1895 une étude remarquable ». M. Ernest Tisserand est mal informé sur des points essentiels. Cette gloire de Sully Prudhomme n'est pas niable, en ce sens qu'il fut en effet de l'Académie, qu'il obtint le prix Nobel, et qu'il eut de nombreux admirateurs. Le plus coupable est certainement Jules Lemaître, qui terminait son panégyrique des Contemporains en célébrant avec une sorte de pieux enthousiasme « le précieux élixir que M. Sully Prudhomme enferme en des vases d'or pur, d'une perfection serrée et concise. Par la sensibilité réfléchie, ajoutait-il, par la pensée émue, par la forme très savante et très sincère, il pourrait bien être le plus grand poète de la génération présente ». C'est énorme, si l'on songe qu'à cette génération appartenaient Verlaine et Mallarmé. Jules Lemaitre n'entendait rien à la poésie, et devait le prouver encore par ses diatribes contre Victor Hugo. Mais Gaston Paris, grand esprit sans doute dans sa partie, la philologie romane, devenait un esprit fort ordinaire lorsqu'il sortait de sa spécialité, et