S SOIREE AVEC M. TESTE
est le seul mur derrière lequel il se passe pour lui quelque chose d'appréciable, et c'est tout au plus s'il en laissera filtrer quelques lueurs pour un Paul Valéry, avec la ferme résolution de le maintenir jalousement clos pour le reste de l'humanité.
Valéry, seul un peu informé, nous affirme que M. Teste est un homme de génie, qui aurait pu devenir un grand homme reconnu pour tel, s'il l'eût daigné. Mais c'eût été se faire l'esclave et le flatteur des foules. Et puis, c'est trop facile. Du moins, bien entendu, quand on est doué pour cela. Tout ce qu'on est capable d'accomplir est, par cela même, d'une facilité dégoûtante. Il n'y a de tentant que le douteux, le surhumain, et de pleinement satisfaisant que l'impossible. Toute réalité est, par définition, méprisable. Dans l'Ebauche d'un Serpent, qui pourrait être de M. Teste, s'il condescendait à être un instant poète par désœuvrement, nous voyons que la création fut une erreur du Créateur las de son pur spectacle, et ne pouvait être qu'une chute.
Le pur spectacle suffit à M. Teste, et il se gardera sagement de rien créer, parce que même ce qu'on appelle chef-d'œuvre n'est, d'après lui, qu'un grossier épaississement et une diminution de l'idée. Cet idéaliste absolu considère que la pire des tares, c'est l'existence.
C'est pourquoi il va droit à la limite géométrique
= VALERY
de l'ésotérisme, qu'on a toujours connu, mais qu'il a souverainement dépassé d'un prodigieux saut en hauteur. Le premier degré d'ésotérisme, et le plus humble, c'est celui du mondain, de l'homme bien élevé, à qui sa bonne éducation interdit le bruit et le geste et ne permet guère de formuler une opinion quelconque, ce qui ne le gêne pas beaucoup, attendu que généralement il n'en a sur rien. Naturellement, M. Teste, lui aussi, a « tué la marionnette », mais il ne s'en est pas tenu là, et il a eu plus de mérite. Il n'a pas été obligé de se retirer du monde pour s'en abstraire. Il le coudoyé, mais ne communique pas avec lui. Il n'admet pas les demi-mesures, les sanctuaires d'initiés, les Sais ou les Eleusis, ni les cénacles, les symbolismes et les tirages restreints. Un Mallarmé n'est qu'un bavard et un industriel en comparaison de M. Teste. L'hermétisme radical, c'est le silence. Pourquoi n'y aurait-il pas des génies muets, puisqu'il y en a de franchement bègues, et que d'après un idéal peut-être excessif, il n'est pas sûr qu'il y en ait de parfaits ?
M. Teste a aussi franchi l'étape qu'indiquait un mot de Moréas sur un de ses amis : « Il n'a pas le temps de lire, il écrit tout le temps. » Un testisme mitigé, relativement fréquent, consiste à prendre le contre-pied de cette manie, et à ne point écrire pour se consacrer aux lectures et aux thésaurisations