‹ Marcel ProustChapitre 23 sur 28 · SOIREE AVEC M. TESTE · texte numérisé non relu

SOIREE AVEC M. TESTE

intellectuelles. Qui veut tout connaître n'a guère de loisir pour faire une œuvre. Les écrivains féconds sont souvent ignorants, les grands artistes et les grands savants soupçonnent à peine ce qui n'entre pas dans leur science ou leur art. Un Pasteur reste en philosophie un enfant. Des musiciens ne savent lire et écrire que sur papier rayé. Penser et produire sont deux, et aucun des deux n'implique l'autre. Mais M. Teste ne lit pas non plus. Il a lu, sans doute, mais se fie désormais à son excellente mémoire. Chez lui, il n'y a pas de livres. Les ayant jugés, il les domine, et ne se passionne plus que pour scruter directement les lois de l'esprit. Descartes était à peu près ainsi, mais il a rédigé le Discours de la méthode. « Faute éclatante ! » dira M. Teste.

Cependant, lui objecterez-vous le progrès de l'intelligence, de la civilisation ? M. Teste croit avoir le droit d'y rester indifférent, comme un ascète. Ce grand orgueilleux, peut-être modeste à sa façon, ne se regarde pas comme nécessaire. D'ailleurs, de tout cela, suivant un trait fameux, il ne voit pas la nécessité. C'est un Sphinx qui ne pose même pas d'énigme, et vous laisse passer bien tranquillement votre chemin. Ennemi de l'humanité ? Non. Encore moins misanthrope indigné et réformateur. Il ne s'occupe pas de ces choses, pour lui insignifiantes et vaines.

Il ne désire pas de tout comprendre, au sens où

VALERY

l'entend un esprit critique et un dilettante, mais de comprendre l'essentiel, l'unique. C'est un Eléate, un Zenon qui se tairait, un Parménide qui aurait tout au plus accepté de causer avec Socrate ou Platon, mais beaucoup moins longuement, et qui aurait peut-être gardé rancune à l'auteur de l'immortel dialogue. Si Valéry rencontre M. Teste, il pourrait bien en recevoir d'amers reproches.

Génie incommunicable ! dit Mme Emilie Teste. Tous les génies le sont jusqu'à un certain point, puisqu'on discute leurs intentions et qu'on n'est pas d'accord sur leur pensée, quoiqu'ils l'aient exprimée de leur mieux. Donc, aura pensé M. Teste, à quoi bon essayer ?

Mais, insinueront les sceptiques, est-ce bien certain que ce Teste ait du génie ? Où est la preuve, puisqu'il n'a rien fait ? Chacun peut en dire de soi tout autant, et même le croire.

... Comme ma lecture du volume m'avait un peu congestionné, je pris une cuillerée de chloral pour m'endormir, et dans les premières vapeurs du sommeil prochain, M. Teste m'apparut :

— Vous voyez bien, me dit-il, qu'à la différence des hommes d'action et des producteurs, je suis un bienfaiteur du genre humain, puisque j'autorise chez les pires ratés une illusion si consolante.

Oui, me dis-je, mais à condition qu'ils s'abstien-

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