Animus et Anima (Claudel, Bremond
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que dans sa pensée à lui et que lui ne vit que par l'amour de la bien-aimée. Mais ces rêveries finissent par lui déranger le cerveau. « La connaissance intuitive est seule nécessaire, disait-il aussi ; la raison devient inutile... Voilà ce qu'il faut : engourdir la raison et que la sensibilité s'exalte ! » Certaines de ces phrases semblent annoncer M. Bergson. Et tout cela est évidemment un peu fumeux, comme il est naturel sous la plume d'un tout jeune homme, mais vivant et attachant. On peut regretter surtout qu'André Walter considère le raisonnement dialectique comme la seule forme de la raison, et que, enclin à faire la critique de la connaissance, il ne songe même pas à tenter celle du sentiment. Au surplus, M. André Gide reviendra de son antiintellectualisme juvénile, comme aussi de son dédain (théorique) pour la syntaxe. De sa poétique, assez décadente, un précepte est à retenir, entre beaucoup d'autres qui portent seulement la marque de l'époque. Bien entendu. M. Gide veut « de la musique avant lodtc chose ». Mais il renoue, peut-être inconsciemment, la tradition des vrais maîtres en ajoutant : « ... Que le rythme des phrases ne soit point extérieur et postiche par la succession seule des paroles sonores, mais qu'il ondule selon la courbe des pensées cadencées par une corrélation subtile. » La formule est très belle et d'une
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grande portée, profondément intellectualiste du reste.
J'ai peut-être trop insisté sur ce premier volume, mais il explique toute l'œuvre de M. André Gide. Le Voyage d' Urien est une fantaisie symbolique dans la manière de Novalis, dont nous avons déjà dépisté l'influence ; Paludes est un livret d'égotisme humoristique. (J'aime moins ces deux opuscules.) Les Nourritures terrestres, ce sont encore des « Cahiers », des notations directes, sans cadre romancé. Le nietzschéisme s'affirme. « Une existence pathétique plutôt que la tranquillité. Je ne souhaite pas d'autre repos que celui de la mort... » Un goût de la nature toute simple, sans luxe ni artifice, à la Rousseau : « Je n'aime pas que ma joie soit parée, ni que la Sulamite ait passé par des salles... » (Curieux historiquement, comme réaction contre Baudelaire et Huysmans.) Du voltairianisme modernisé : « Moi aussi, j'ai su louer Dieu, chanter pour lui des cantiques, et je crois même, ce faisant, l'avoir un peu surfait. » Des impressions de voyages, brèves, drues, synthétiques, évidemment influencées par Barrés. Du philosophisme assez vigoureux sous sa traduction symbolique : « Eau captée, vous êtes comme la sagesse des hommes. Sagesse des hommes, vous n'avez pas l'insaisissable fraîcheur des rivières. » Est-ce qu'avec
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un peu de bonne volonté on ne pourrait pas voir dans cette jolie phrase un poétique énoncé du fameux principe de Carnot ? Du donjuanisme intellectuel : « Choisir, c'est renoncer pour toujours, pour jamais, à tout le reste. » Aversion pour les foyers, les familles, les fidélités, pour n'importe quelle possession par peur de ne plus posséder que cela : chaque nouveauté doit nous trouver toujours disponibles. M. Gide découvrira probablement par la suite que ce bohémianisme devient à la longue un peu monotone ; que la variété, comme le bonheur, est en nous : que ce qui dure est moins décevant après tout que ce qui change et que le premier de ces éléments est nécessaire pour goûter toute la saveur du second : on n'a tout le plaisir du voyage que si au départ on quitte un foyer avec la perspective de le retrouver au retour. Mais avec les réserves qu'on peut faire, ce petit livre, un peu inégal, n'en est pas moins brillant d'originalité et plein de suc.
U Immoraliste inaugure la série des « récits », qui se poursuivra par la Porte étroite et la plus récente Isabelle. M. André Gide n'a peut-être pas une vraie vocation de romancier ; aussi bien se défend-il de composer des romans. C'est un conteur d'anecdotes singulières, dont la signification psychologique ou morale importe plus que le scénario : le côté narratif et pittoresque est un peu sacrifié. Dans le récit,
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puisque récit il y a, M. Gide fait un peu figure d'amateur, comme Mérimée, à qui il ne ressemble guère par ailleurs, comme Benjamin Constant, à qui il ressemble davantage, comme le Sainte-Beuve de Volupté et le Fromentin de Dominique, je dirais même comme Stendhal, si celui-ci n'échappait par son génie aux classifications : mais enfin il est clair qu'on sent plus le professionnel dans Madame Bovary que dans La Chartreuse de Parme. J'adore, quant à moi, cette libre allure de l'esprit qui domine son sujet : par comparaison, dans l'autre école, et malgré les dons les plus magnifiques, on a toujours l'air un peu serf. M. André Gide, que je n'égale point à ces « amateurs » illustres, se rattache visiblement à la lignée ; peutêtre en abuse-t-il parfois, et. sous prétexte qu'il n'est point un romancier obligé de tout dire, escamote-t-il un peu trop les points essentiels.
L 'Immoraliste est de la veine nietzschéenne, comme le titre suffit à l'indiquer. « Nous autres immoralistes... » C'est une formule de Nietzsche. Mais par instants, ce livre, c'est aussi du Flaubert. Lorsque le héros de M. André Gide s'écrie : « J'ai les honnêtes gens en horreur », on croit entendre le bon géant de Croisset fulminer contre les épiciers et les philistins. L'immoralisme de Nietzsche consiste, bien entendu, à remplacer les morales existantes par une morale nouvelle, extrêmement haute et même assez
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farouche. Il n'en peut être autrement. On ne se passe pas plus de morale dans la vie que de boussole sur la mer. Ajoutons que les gens peu moraux, c'est-à-dire modérément intéressés par ces questions, adoptent machinalement et par souci du moindre effort la morale courante ; l 'immoraliste au contraire, ainsi nommé parce qu'il a répudié la morale de tout le monde, est précisément un homme si enragé de morale qu'à force d'y penser uniquement et d'en être obsédé il a fini par s'en inventer une. Mais le héros de M. André Gide n'est pas, il faut l'avouer, un très puissant penseur : il est même un peu puéril. C'est un érudit qui, ayant été malade, découvre la vie lorsqu'il entre en convalescence et se met alors à mépriser la culture ; puis qui, au lieu d'être reconnaissant à sa jeune femme qui l'a bien soigné, la trompe, la laisse seule et va courir les mauvais lieux, tandis qu'elle agonise à son tour. Entre tant, à Biskra, il démoralisait un petit Arabe en l'encourageant à voler des ciseaux, et en Normandie il protégeait les braconniers qu'il aime pour leur mépris des lois. Je pense que V Immoraliste est une satire. M. André Gide aura voulu montrer avec une ironie de pince-sans-rire ce que deviendrait l'éthique de Nietzsche pratiquée par des gens d'intelligence médiocre. Zarathustra n'a pas parlé pour les majorités.
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La Porte étroite nous ramène à l'ascétisme, dont nous avons vu les sources dans André Walter. L'héroïne, Alissa Bucolin, jeune protestante, aime son cousin Jérôme et en est aimée : mais elle ne l'épousera pas, elle ne sera jamais à lui, par volonté de renoncement et aspiration à la perfection spirituelle. Le livre est d'une qualité rare, mais un peu décevant, parce que cet ardent piétisme d 'Alissa Bucolin ne s'exprime point avec le lyrisme qui conviendrait à un sentiment si puissant, mais dans une langue abstraite, rigide et glacée. C'est très curieux.
Isabelle, ressemble à un conte de ce Barbey d'Aurevilly que M. André Gide n'aime point, je ne sais pourquoi. (Nouveaux prétextes, pp. 68 sqq.). Certes M. Gide ne s'est pas approprié le style flamboyant du vieux laird, mais c'est bien là un sujet qu'il eût volontiers traité. Un castel de Basse-Normandie, habité par des fossiles, deux couples de vieillards falots et un enfant infirme. On découvre que l'enfant infirme est le fils naturel de noble et puissante demoiselle Isabelle de Saint-Audéol, petite-fille ou petitenièce des bons vieux. Isabelle, il y a quelques années, allait s'enfuir du château, se faisant enlever par son amant le vicomte de Gonfreville. Au dernier moment, elle a eu une faiblesse inexplicable : elle s'est confessée à Gratien, vieux domestique fanatiquement dévoué à la race des Saint-Audéol, et ce Caleb du
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Calvados a tué d'un coup de fusil le malencontreux vicomte. C'est pourquoi le petit infirme Casimir n'a point de père. Sa mère Isabelle vit on ne sait où ; de loin en loin, elle revient au château, mais de nuit, en grand mystère. Cependant les vieux meurent, Isabelle s'installe avec un homme d'affaires, son nouvel amant, coupe les arbres, livre le manoir et le parc au pillage, puis l'homme d'affaires l'ayant abandonnée, elle part avec le cocher. Triste fin d'une noble maison ! Et tout cela est étrange, inquiétant, angoissant à souhait. Mais l'entrée en matière est peut-être un peu longue : on nous présente avec luxe de détails le compère de la revue, un jeune sorbonnard qui va au château en question consulter des manuscrits précieux pour la préparation de sa thèse de doctorat. En revanche, sur le point capital, c'est-à-dire la psychologie d'Isabelle, les motifs qui l'ont poussée à faire assassiner un homme qu'elle aimait pourtant, M. André Gide se montre laconique avec excès et il raffine l'ironie jusqu'à nous faire remarquer que n'étant pas romancier de profession il n'est pas tenu de nous cuisiner des développements.
M. André Gide a écrit aussi des drames : Saiil, Le Roi Candaule, etc.. Ne pouvant être complet, je vous recommanderai particulièrement ses deux volumes de critique : Prétextes et Nouveaux pré-
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textes. Il y a là de bien pénétrantes études sur divers sujets d'esthétique et certains écrivains d'aujourd'hui, par exemple sur Nietzsche encore, dont M. Gide a si justement montré que ce n'est point un pessimiste, mais un croyant, si peu exclusivement démolisseur qu'au contraire « il construit à bras raccourcis » ; sur Mallarmé, Villiers de l'Isle- Adam, la traduction des Mille et une nuits du docteur Mardrus, M. Charles-Louis Philippe, Charles Péguy, etc.
Je cite de préférence les éloges. Il y a aussi des exécutions généralement justifiées. M. André Gide sait que les choses sérieuses doivent échapper à la convention mondaine de l'approbation systématique. Philinte est un homme qui n'aime pas la littérature. D'ailleurs, il arrive qu'on ferraille vigoureusement avec un adversaire pour qui l'on n'a que de l'estime. C'est le cas de M. Gide rompant une lance en faveur de Baudelaire contre l'excellent Faguet, qui partageait les préventions de Brunetière contre cet original et captivant magicien. Mais le morceau vraiment sans prix, dans ces deux volumes, c'est l'étude sur les Influences littéraires, leur rôle nécessaire et fécond, la ridicule peur moderne de perdre sa personnalité en subissant l'influence des maîtres. Ce sont des pages d'un robuste bon sens, d'un grand goût classique et d'un belliqueux entrain qui font
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à M. André Gide le plus grand honneur. Il va, lui, l'ancien antiintellectualiste des Cahiers d'André Walter, jusqu'à blâmer les préjugés d'aujourd'hui contre la part de la raison, de l'intelligence et de la volonté, de la composition en un mot, dans l'œuvre d'art digne de ce nom. Il reviendra plus loin sur ce thème et dira spirituellement : « Combien de ces artistes dont l'imperfection seule est personnelle, et qui, forcés de pousser l'œuvre plus avant, l'amèneraient à l'insignifiance ! »
La souplesse du talent de M. André Gide lui permet certes d'aborder avec succès tous les genres : insignifiant, lui, il ne le sera jamais. Mais c'est peut-être, comme Oscar Wilde, dans la critique et dans les provinces voisines qu'il me paraît supérieur. Mettons qu'il excelle dans l'essai, comme Montaigne. Tout le monde ne pouvant être poète épique, c'est encore un assez joli lot.
Le volume intitulé le Retour de VEnfant prodigue, ne contient rien d'entièrement inédit ni de tout à fait récent. Des six traités qui le composent, deux seulement, Bethsabé et le Retour de VEnfant prodigue, n'avaient jamais paru en librairie, mais ils avaient été insérés dans Vers et Prose, la revue
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de M. Paul Fort, en 1907 ou 1908. Le Traité du Narcisse et la Tentative amoureuse datent l'un de 1892, l'autre de 1893, c'est-à-dire de l'époque des débuts, et ont immédiatement suivi André Walter. El Hadj est de 1897, et Philoctète de 1898. Mais on est heureux d'avoir une occasion de lire ou de relire ces opuscules, depuis longtemps épuisés. Un vif intérêt s'attache à tout ce qu'a produit cet écrivain subtil, souvent un peu quintessencié, mais toujours original. Il est bon de contrôler par une seconde lecture les impressions qu'il nous donne, et l'on en retire généralement le même profit que d'une seconde audition de musiques difficiles. Le présent volume ne marque point une étape nouvelle de sa pensée. Mais ces six traités, comme il les appelle, en précisent certaines nuances, et ils offrent d'ailleurs le plus rare agrément. On se demande même si son esprit mobile et inquiet n'est pas plus à l'aise dans ces courts essais que dans des compositions plus étendues.
Les trois premiers, le Traité du Narcisse, la Tentative amoureuse et El Hadj, appartiennent à la période où M. André Gide était sous l'influence symboliste. Ce sont les plus ardus : les trois derniers sont beaucoup plus accessibles, et si l'on veut s'initier progressivement, on pourra commencer par la fin, quitte à reprendre ensuite l'ordre chronolo-
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gique. Bien entendu, ces « traités » ne sont pas des exposés de doctrine en termes abstraits et dogmatiques, mais des contes ou des dialogues philosophiques : c'est ce qui les rend légèrement obscurs. Il faut retrouver l'idée sous le symbole. Les choses se compliquent, lorsqu'un même écrivain est à la fois un artiste et un penseur. Mais ce mélange, du reste peu fréquent, est bien savoureux.
Le Traité du Narcisse s'enveloppe d'un hermétisme mallarméen. Narcisse sent que son âme est adorable, mais voudrait en connaître la figure sensible et cherche un miroir. Il s'arrête au bord du fleuve du temps, regarde les apparences qui s'y reflètent, qui passent et fuient, et recommencent toujours, comme si elles s'efforçaient vers une perfection première et malheureusement perdue. Cette perfection a existé, dans le paradis terrestre, chaste éden, jardin des idées : mais Adam s'est ennuyé de cette splendide immobilité ; d'un geste, il a détruit la féerie idéale et fait naître la vie. Le rôle du poète est maintenant de discerner sous le flot du réel les archétypes paradisiaques qui s'y cachent désormais. Narcisse, se mirant dans l'eau courante, ne saurait toucher son image sans en brouiller les contours et ne peut que la contempler à distance. Comme Mallarmé, M. André Gide supprime les transitions et les enchaînements logiques. On est par
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instants un peu dérouté. En somme, cette théorie est fort platonicienne et par conséquent assez claire. Nous n'avons aucune connaissance directe de rien, pas même de notre âme ; mais toute réalité est symbolique, tout n'est que symbole. Voilà, je crois, ce qu'a voulu dire M. André Gide.
La Tentative amoureuse ou le Traité du vain désir, est un petit conte délicieux, mais qu'il est impossible de résumer. C'est une série de croquis pittoresques et psychologiques, dont le charme ironique et poignant réside surtout dans le style et le choix des détails. Luc rencontre Rachel, à la lisière d'une forêt, non loin de la mer, un matin de printemps. Ils s'aiment, ils sont heureux presque tout l'été, et se séparent à l'automne. C'est tout. La première inquiétude vint à Rachel, lorsqu'elle sentit que Luc commençait à penser. La joie est brève, et l'attrait de la vie immense ne permet point de s'attarder à l'amour. Un incident décisif et avant-coureur de la rupture est une promenade où les deux amants marchent silencieux, préoccupés, parce que cette fois ils ont un autre but qu'eux-mêmes. Ils ne réussissent pas à entrer dans le parc qu'ils voulaient visiter. Mais peu importe. C'est peut-être le mirage d'une activité décevante qui les séparera : la séparation n'en est pas moins inévitable. « Deux âmes se rencontrent un jour, et, parce qu'elles cueillaient
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des fleurs, toutes deux se sont crues pareilles. Elles se sont prises par la main, pensant continuer la route. » Illusion ! Chacune continuera solitairement la sienne. Chacune cède à sa nature et au désir du nouveau. M. André Gide veut qu'on se quitte tout naturellement et sans larmes, l'histoire étant achevée. Quelle mélancolie dans cette placidité de surface ! Un dénouement de tragédie est moins profondément triste. « Levez-vous, vents de ma pensée, qui dissiperez cette cendre ! » conclut M. André Gide. Magnifique stoïcisme intellectuel, d'une qualité morale bien supérieure aux fameux « orages désirés » de René. Mais cette cendre ne se laisse pas dissiper si aisément et il advient que les plus énergiques volontés y échouent.
El Hadj est l'histoire ultra-symbolique d'un prophète qui console par de pieux mensonges et ramène dans sa ville un peuple égaré dans le désert, à la recherche d'un Chanaan chimérique et à la suite d'un prince mystérieux, toujours caché dans sa litière ou sous sa tente et dont personne n'a pu voir le visage. Seul le prophète a fini par être admis auprès du prince, mais plus il l'approchait, plus le prince dépérissait : on ne peut pourtant avouer au peuple qu'il est enfin mort, si tant est qu'il ait jamais vraiment existé. On devine que ce prince, c'est la foi, qui mobilise les nations et déplace les
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montagnes, mais s'accommode mal des curiosités indiscrètes. Cette histoire sent un peu le fagot. Mais le style est d'un lyrisme biblique.
Philoctète ou le Traité des trois morales est un drame philosophique, qui met en présence Ulysse, ou la raison d'Etat, Néoptolème, ou la pitié, Philoctète, ou la vertu esthétique et nietzschéenne, qui nous invite à nous dépasser nous-mêmes, sans souci d'utilité, sans considération du prochain, pour la beauté du fait et par amour de l'art, si l'on ose s'exprimer ainsi. On sait que, dans Sophocle, Philoctète ne renonce à sa rancune que sur l'intervention d'Héraklès. M. André Gide lui prête une générosité spontanée, dictée par les motifs que je viens d'indiquer. Héraklès ne lui est point extérieur, mais habite en lui. C'est cette morale de Philoctète qui a toutes les sympathies de notre auteur, foncièrement individualiste, mais idéaliste aussi. Cette moderne paraphrase de l'antique est vigoureusement conçue. L'écriture est moins poétique que dans les traités précédents, mais ferme et pénétrante.
Bethsabé, autre petit drame, nous ramène à la poésie de la Bible, dont M. André Gide s'approprie élégamment la grandeur imagée. L'idée est encore tout à fait intéressante. Lorsque le roi David a commis cet odieux abus de pouvoir d'enlever la
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femme de son pauvre et dévoué serviteur Urie, il est déçu, non que Bethsabé ne soit merveilleusement belle et délectable, mais ce que le puissant souverain avait envié, ce n'était pas seulement Bethsabé, c'était tout l'ensemble de ce qui constituait l'humble bonheur d'Urie, c'est-à-dire évidemment la sincérité de l'amour et la simplicité du cœur. Cela, rien ne peut le lui donner. Il renvoie Bethsabé et se flatte qu'Urie ignorera tout. « Car la trace du navire sur l'onde, de l'homme sur le corps de la femme profonde, Dieu lui-même ne la connaîtrait pas. » Mais Urie a été tué au siège de Raba, par la faute d'un courtisan, qui croyant plaire à David, a exposé ce brave à l'endroit le plus périlleux. Un premier crime engendre toujours une série de désastres. Et le vieux roi, qui ne peut plus supporter la vue de Bethsabé en deuil, sera désormais obsédé de remords.
Le Retour de VEnfant prodigue, variation sur le thème de la parabole évangélique, exprime une fois de plus l'incoercible individualisme de M. André Gide. Sans doute, M. Gide ne blâme pas le prodigue d'être rentré dans la maison paternelle, puisqu'il était malheureux et fatigué. Vous entendez bien que cette maison paternelle représente lès conservatismes et les traditionalismes politiques et religieux. Tout cela est excellent pour les faibles.
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Les forts ont le droit et peut-être le devoir de s'en passer. « J'aime, disait ailleurs M. Gide, ce qui met l'homme en demeure de périr ou d'être grand. » Il recommande de vivre dangeureusement, si on le peut, selon la formule de Nietzsche.
Vous ai-je vraiment quitté ? dit le prodigue. Père, n'êtes-vous pas partout ? Jamais je n'ai cessé de vous aimer... — Toi, l'héritier, le fils, pourquoi t'être évadé de la Maison ? — Parce que la Maison m'enfermait. La Maison, ce n'est pas vous, mon père... Vous, vous avez construit toute la terre, et la Maison et ce qui n'est pas la Maison. La Maison, d'autres que vous l'ont construite ; en votre nom, je le sais, mais d'autres que vous...
Il ne s'accordera jamais avec son frère aîné, qui personnifie le joug et l'orthodoxie étroite. A sa mère, qui lui parle avec tendresse, il avoue : « Rien n'est plus fatigant que de réaliser sa dissemblance. Ce voyage à la fin m'a lassé. » Il a été réduit à subir d'autres maîtres : il a préféré rentrer au bercail et servir du moins ses parents. C'est un vaincu, il est résigné, mais non persuadé. Et il ne décourage point son frère cadet de tenter à son tour la même aventure ; il lui souhaite seulement plus de force et plus de chance. L'horreur de toute contrainte, de toute entrave, de toute limitation, voilà ce qui caractérise avant tout M. André Gide. Il a été tenté d'évoluer, comme tant d'autres ; il n'a pu s'y résou-
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dre. « On m'attend. Je vois déjà le veau gras qu'on apprête... Arrêtez ! Ne dressez pas trop vite le festin ! » On considérera peut-être les principes de M. André Gide comme trop purement négatifs ; mais il ne les a pas modifiés depuis vingt-deux ans. Cet ami du changement montre un esprit de suite bien exceptionnel. C'est peut-être qu'il est resté jeune. Peut-être ses origines normandes expliquent-elles ses instincts nomades. Au surplus, on a tellement insisté en ces dernières années sur la nécessité des disciplines, qu'il n'est pas mauvais que la thèse contraire garde quelques défenseurs. La vérité comporte des aspects divers, dont aucun ne doit être sacrifié. M. André Gide contribue utilement pour sa part à l'équilibre de la littérature et de l'esprit public.
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M. André Gide a publié dans la même saison trois ouvrages fort dissemblables. D'abord une traduction du Gitanjali de Tagore, le poète hindou lauréat du concours Nobel. Ce Gitanjali est une suite de petits poèmes, de lieds, tout embrasés de l'amour divin. Par la préface enthousiaste qu'il a composée pour cette traduction, M. André Gide semble s'associer aux sentiments de M. R. Tagore et montrer lui aussi une âme profondément religieuse.
Dans les Souvenirs de la Cour d'Assises qui parurent peu après, M. André Gide note les observations qu'il a faites comme juré à Rouen. Non seulement il ne s'efforça point comme tant d'autres d'éviter ces fonctions encombrantes, mais il les remplit avec une patience et une conscience admi-
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rables. Il ne chercha même pas dans ces spectacles de simples thèmes littéraires, des sujets à traiter, des figures à saisir sur le vif, mais il y apporta un beau zèle humanitaire et social ; il en retira des opinions sur les réformes possibles de nos institutions judiciaires. Ce lettré subtil et volontiers hermétique, souvent accusé de coupable dilettantisme par des censeurs un peu lourds, révéla en cette occasion une âme citoyenne.
Après s'être ainsi loyalement consacré au service de la divinité et du bien public, M. André Gide se crut en droit de s'amuser un peu. Il écrivit les Caves du Vatican. C'est un volume fort divertissant en effet, cependant ce n'est pas le moins nourrissant des trois. Il fut annoncé d'abord comme « Roman d'aventures ». La désignation, point inexacte, fut jugée insuffisante et remplacée par celle de sotie. On sait que les soties étaient au xve siècle, des pièces burlesques jouées par les SOTS ou ENFANTS SANS SOUCI, habillés de jaune et de vert et coiffés du chapeau orné d'oreilles d'âne et de grelots. « Il se peut, dit M. Lanson, que selon une hypothèse assez vraisemblable, ils représentent des célébrants de la fête des fous, quand cette joyeuse et insolente parodie des cérémonies religieuses fut bannie de l'église. De la fête des fous, laïcisée par force, il ne subsista que le principe, l'idée d'un
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monde renversé qui exprimerait en la grossissant la folie du monde réel.... » L'une des plus célèbres soties jouées en 151 1, au mardi gras, et dont l'auteur était Gringoire, était dirigée contre le pape Jules II... Les Caves du Vatican sont donc un roman philosophique, satirique et parodique. L'analyse n'en est point aisée, à cause de la complexité et de l'enchevêtrement des aventures. Le mieux sera de suivre pas à pas le récit, en tâchant d'en dégager peu à peu la signification.
L'an 1890, sous le pontificat de Léon XIII, M. Anthime Armand Dubois, savant matérialiste et franc maçon, souffrant de rhumatismes et à demi impotent, se rendit à Rome pour consulter un médecin spécialiste. M. Anthime Armand Dubois a la manie de tourmenter d'innocentes bestioles, sous prétexte d'expériences scientifiques, et aussi celle de blasphémer, notamment dans ses discussions avec son beau-frère, Julius de Baraglioul, romancier bien pensant et de valeur médiocre.
Il déclare par exemple que s'il dépendait de lui d'être guéri par un miracle, il refuserait pour ne pas devoir de reconnaissance à l'Etre Suprême. Boutade saugrenue, mais qui implique que ce savant ne conteste pas en principe la possibilité du miracle : il n'en use pas, voilà tout. C'est un révolté, non un négateur. Ayant appris que sa femme met-
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tait pour lui des cierges à la Madone au coin de la rue, il est saisi d'une fureur dont un vrai philosophe serait incapable et brise d'un coup de béquille l'innocente statuette. M. André Gide nous enseigne ici que l'iconoclastie est un mouvement religieux et un acte de foi retourné, psychologiquement très voisin de la foi proprement dite. Nous ne sommes point étonnés de découvrir que la Madone, sa victime, apparaît nuitamment à M. Anthime Armand Dubois et lui propose sa guérison miraculeuse dont il ne voulait point. Il l'accepte pourtant, car c'est un homme intéressé, et il abjure solennellement ses erreurs dans l'Eglise du Gesù. Il est ruiné, attendu que ses capitaux sont engagés dans une affaire dont le succès dépend de la franc -maçonnerie et qu'il doit renoncer à sa collaboration aux journaux avancés. Mais on lui promet du côté catholique des compensations.
M. Julius de Baraglioul, rentré à Paris devient très amer. Sans doute il a reçu une lettre du vicomte de Vogué contenant ce mot : « Une plume comme la vôtre défend la France comme une épée ». Mais son dernier roman spiritualiste ne marche pas du tout. « On m'éreinte de toutes parts », constate-t-il avec dépit. Sa candidature à l'Académie ne va pas non plus, malgré les assurances que lui a données le cardinal André. Son beau-frère Anthime n'a pas
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encore obtenu les compensations promises. Il commence à révoquer en doute la valeur de la protection du clergé. Symptômes graves chez un homme de lettres dont le spiritualisme n'a rien d'héroïque ! Sur ces entrefaites, son vieux père l'envoie à la recherche d'un jeune bohème du quartier latin nommé Lafcadio Wluki, et qui n'est autre qu'un fils naturel de ce vieillard ; ancien diplomate, le comte Jules-Agénor de Baraglioul avait connu la mère, demi-mondaine cosmopolite, à Bucarest, julius trouve son frère naturel dans un hôtel garni, où il vivait avec une certaine Carola. Ce Lafcadio, élevé dans le luxe et le désordre, maintenant orphelin et pauvre, forme le contraste le plus complet avec Julius et Anthime, lesquels au contraire étaient à peu près de la même qualité morale, bien qu'ils eussent commencé par suivre des voies bien différentes, l'un à droite, l'autre à l'extrême gauche (et voilà qui prouve l'impartialité de M. André Gide). Lafcadio est un être spontané, désintéressé, épris de liberté avant tout, mais impulsif et excentrique. Il nous paraîtra manquer de la maîtrise de soimême, quoiqu'il s'évertue à l'acquérir. Très intelligent, il comprend malgré les cachotteries qu'il est le fils du vieux comte : celui-ci le reçoit, s'attendrit un instant, lui accorde une part d'héritage, mais l'exclut de la famille, selon la loi. Dans la rue, Laf-
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cadio sauve deux enfants en danger de périr dans un incendie. Il pourrait être un héros. Une charmante jeune fille a été témoin de ce sauvetage : c'est Mlle Geneviève de Baraglioul, fille de Juîius. Lafcadio raconte sa vie à ce dernier et lui apprend ses idées... Je n'ai jamais recherché, dit-il, que ce qui ne peut pas servir. On devine si Julius le considère comme un original. Il déclare en outre qu'il est « un être d'inconséquence ». Il déteste le « ragoût de logique », dont Julius alimente ses personnages ; il professe que ce qui gâte l'écriture, ce sont les corrections, les retouches, lesquelles en font une chose si grise. Dans la vie on se corrige peut-être, mais on ne peut corriger ce qu'on a fait. C'est ce qui lui paraît si beau de la vie ; il y faut « peindre dans le frais ; la rature y est défendue ». Bref un curieux tempérament d'aventurier idéologue.
Transportons nous aux environs de Paris chez la Comtesse de Saint Prix, veuve, solitaire et dévote. Un chanoine recommandé par un cardinal se présente à la comtesse comme chargé d'une mission ultra-secrète. Le secret, plein d'horreur, qu'il confie à sa discrétion, c'est que le pape, à la suite de deux encycliques anti-maçonniques, a été enlevé du Vatican et emprisonné dans les cachots du Château Saint Ange par les francs-maçons avec la complicité du Quirinal. Il a été remplacé par un faux
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pape qui exerce imperturbablement le ministère pontifical et désole les vrais croyants par ses condescendances pour les abominations modernes, notamment par sa politique de ralliement à la République Française. La terreur qu'inspire la maçonnerie est telle que personne n'ose élever la voix et que toute insinuation de la vérité serait catégoriquement démentie par les personnages les plus autorisés. Deux cent mille francs sont nécessaires pour corrompre le geôlier et délivrer le pape (Georges de Coûfontaine, dans V Otage de M. P. Claudel avait enlevé, délivré Pie VII gratis, mais tout a renchéri). Cette histoire paraît extrêmement vraisemblable à la comtesse de Saint Prix, parce qu'elle flatte ses opinions catholiques et royalistes. Elle verse soixante mille francs au soi-disant chanoine, escroc et faussaire, qui est en réalité un certain Protos, ancien camarade de pension de Lafcadio Vluki. Ce qui est au dessus des forces de la Comtesse, c'est le silence. Elle raconte tout à Mme Amédée Fleurissoire, sœur de Mme Armand Dubois et de Mme de Baraglioul et femme d'un marchand d'objets de piété.
Celui-ci part immédiatement pour Rome. Cet Amédée est un pauvre homme faible et grotesque, un candide fantoche, et même un pur-simple comme Parsifal, ayant promis avant ses fiançailles à son
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meilleur ami, amoureux comme lui de la future Mme Fleurissoire, qu'il se contenterait d'un mariage blanc. On ne saurait pousser plus loin les délicatesses de l'amitié. On ne nous dit point ce que pensa Mme Fleurissoire du régime qui résulta pour elle de ce serment chevaleresque. Amédée arrive à Rome, ahuri, perdu, et il est la proie de la bande qui a organisé l'escroquerie de la délivrance du pape. L'un des affidés, jouant le rôle de facchino, lui offre de le conduire dans un hôtel paisible et le mène dans une maison malfamée des bords du Tibre, où la vertu du nouveau reine-thor succombe aux séductions non pas même d'une fille-fleur, mais de la Carola avec qui Lafcadio cohabitait naguère à Paris, et qui congédiée par lui, a émigré dans la Ville Eternelle où elle est gouvernée par Protos. Celui-ci prend pour Amédée l'aspect d'un vieux curé débonnaire, instruit de la captivité du pape, et le mystifie sans pitié, le présentant à Naples à un faux archevêque qui l'effare par son attitude scandaleuse destinée à détourner les soupçons. La situation est particulièrement difficile, les jésuites opportunistes et partisans du fait accompli, n'étant pas moins hostiles que les francs-maçons à la libération du vrai pape. Toute cette partie est d'un énorme comique rabelaisien.
La conscience et même les digestions d 'Amédée
LES CAVES DU VATICAN
sont troublées par le remords. « Cette mission de choix, dit-il, réclamait un serviteur sans tache ; j'étais tout indiqué. A présent, c'en est fait. J'ai déchu ! » Tout en parodiant impitoyablement Parafai, M. André Gide reconnaît jusqu'à un certain point le prestige des héros purs. Carola s'est prise de tendresse pour Amédée et l'engage à se méfier de ce bon curé.
Amédée perd pied tout à fait ; c'est trop compliqué, il n'y comprend plus rien. Mais cela ne le surprend pas. Par suite de ce trébuchement du Saint Siège, tout le reste à la fois chavirait. « Quoi de plus naturel ? A quoi se fier sinon au pape ? Et dès que cette pierre angulaire cédait, sur laquelle posait l'Eglise, rien ne méritait plus d'être vrai ». Le pape clef de voûte de la connaissance, n'est-ce pas la conséquence logique du dogme de l'infaillibilité proclamé par le dernier concile ? Amédée va en avoir de nouvelles preuves.
Il rencontre, place Saint Pierre, son beau-frère Julius, mais un Julius inédit, dont il se demande si c'est le vrai Julius, ou si les loges n'ont pas opéré encore une infernale substitution. A la suite d'une audience au Vatican, où il n'a rien gagné et où il s'est tenu si bien prosterné qu'il n'a pas pu voir le pape, Julius s'écrie : « Quels aveugles fait de nous le respect ! » Et il s'oriente vers l'incrédulité. C'est
GIDE
alors qu'Amédée lui révèle que le pape qui lui a donné cette audience n'est pas authentique. Julius s'emporte : « Comment ! J'arrive et à grand' peine à me purger l'esprit de tout cela ; je me convaincs qu'il n'y a rien à attendre de là, rien à espérer, rien à admettre, qu'Anthime a été joué, que tous nous sommes joués. Que ce sont là des pharmacies, et qu'il ne reste plus qu'à en rire... Eh quoi, je me libère et je n'en suis pas plutôt consolé que vous venez me dire : Halte là ! Il y a maldonne : recommencez !... Ah non, par exemple. Ah ça non jamais : je m'en tiens là. Si celui-là n'est pas le vrai, tant pis ! » C'est une imposture que repousse Julius, mais il ne la discute même pas ; il l'écarté, non comme fausse, mais comme gênante ; ce serait l'évidence qu'il ne l'accueillerait pas autrement. Rassurez-vous. Il reviendra dans le bon chemin, mais sans que la raison y contribue davantage.
Lafcadio ayant touché l'héritage de 40.000 francs de rente que lui a laissé son père, voyageait en Italie pour se distraire. Il a pour voisin Amédée qu'il ne connaissait pas. Brusquement, il le précipite par la portière. Pourquoi ce meurtre ? Pour rien. Déjà dans le Prométhéc mal enchaîné, M. André Gide se préoccupait de dégager un acte entièrement libre et gratuit. Et Paludes portait en sous-titre : « Traité de la contingence ». Lafcadio a voulu com-
LES CAVES DU VATICAN
mettre un acte libre et contingent. Sa raison fut qu'il n'avait pas de raison. Ajoutez-y le goût de la dissimilation et du risque, la curiosité non pas tant des événements que de lui-même, le désir d'embarrasser la police qui ne pourra retrouver le motif du crime, puisque le crime sera immotivé... Avouons que la plaisanterie est un peu forte ! Cet immoraliste exagère.
Dans son Prométhée M. André Gide citait ce mot de Goethe : « Il n'y a pas de si grands crimes que je ne me sois senti à certains jours capable de commettre », et il ajoutait : « Les plus grandes intelligences sont aussi les plus capables de grands crimes, que d'ordinaire elles ne commettent pas, par sagesse, par amour, et parce qu'elles s'y limiteraient. » Il semble au contraire que les hommes les plus capables de crimes sont de simples brutes et que si l'idée d'un crime peut traverser une grande intelligence, c'est là, comme le pensait Taine, un vestige de l'animalité primitive. Ce qui est exact, c'est que la culture intellectuelle fait l'office de cran d'arrêt et aussi qu'elle offre une diversion. J'ai toujours été choqué de voir que l 'immoraliste de M. André Gide, dans le roman qui porte ce titre, était un intellectuel de carrière. Lafcadio a l'esprit vif, mais peu cultivé ; il nous a expressément avisé qu'il n'aimait point la lecture. Aussi son ima-
GIDE
gination et sa curiosité, faute d'alibis et de débouchés contemplatifs, ne peuvent-elles se satisfaire que dans l'action.
Je ne crois pas du tout que M. André Gide ait des complaisances pour la criminelle fantaisie de Lafcadio, mais au contraire, bien qu'il ne s'en explique pas nettement, que cet épisode conclut à la supériorité de la contemplation sur la réalisation. Eh ! il n'est pas prudent de conseiller à tout le monde d'agir et de s'embarquer dans la pratique. A la bien prendre, l'histoire du meurtre perpétré par Lafcadio pourrait bien n'être qu'une satire de l 'antiintellectualisme et de l'école de la vie.
En tous cas, ce crime a de plaisantes conséquences. M. Julius de Baraglioul convaincu que son beaufrère Amédée est mort assassiné par les sicaires des loges pour l'affaire du pape, s'écrie : C'était donc vrai ! Il en déduit cet axiome qu'il est bien dangereux de savoir tant de choses, et comme il a justement de meilleures nouvelles de sa candidature académique, il revient vite à la foi : bientôt il oubliera qu'il l'avait quittée et se félicitera pour la constance honnêtement récompensée de ses convictions. Inversement, Anthime Armand Dubois, mis au courant, s'emporte et menace de vendre la mèche. Car lui, il n'a pas touché sa récompense. D'où son acrimonie, bien qu'il ait affecté (et peut-être même
LES CAVES DU VATICAN
sincèrement professé jusque là) un désintéressement qui agaçait Julius comme une critique indirecte de son propre arrivisme. » Qui me dira, s'écrie Anthime, si Fleurissoire, en arrivant au Paradis, n'y découvre pas tout de même que son Bon Dieu non plus n'est pas le vrai ? » Villiers de l'Isle Adam eût envié ce trait à M. André Gide. Et Anthime jette à Julius cette phrase : « Non, mais vraiment vous en parlez trop à votre aise, vous à qui, vrai ou faux, tout profite... »
Ainsi la même révélation qui ramène Julius à la religion, en détourne définitivement Anthime, dont les douleurs au surplus ont reparu, l'efficacité du miracle étant épuisée. Il rentre à la loge et dans la presse anticléricale. Ce ne sont pas les seules idées mais les intérêts qui mènent les hommes. Et le roman de M. André Gide est la plus mordante dérision de l'esprit humain, sur qui ni la vérité, ni même l'erreur n'ont de pouvoir qu'à la condition de coïncider avec les visées égoïstes. Bien mieux, ou pis encore, cet égoïsme abject est pourtant salutaire, puisque c'est le désintéressement qui a conduit Lafcadio au crime. Ce livre est d'un pessimisme effrayant ; M. André Gide se révèle humouriste de la lignée de Swift.
Un espoir nous reste-t-il ouvert ? Lafcadio s'est aperçu qu'on ne s'affranchissait du lien social que
= GIDE
pour s'exposer à un autre esclavage. Protos, témoin de l'assassinat, prétend le faire chanter et l'embrigader dans sa bande. Lafcadio refuse : arrive que pourra ! Protos, dénoncé par Carola qui le croit l'assassin d'Amédée Fleurissoire, étrangle cette fille par vengeance : il est arrêté. Que fera Lafcadio ? Geneviève de Baraglioul n'a pas cessé de l'adorer depuis son exploit de sauveteur : elle l'aime toujours malgré son forfait : elle se donne à lui. Sera-t-il sauvé comme Faust par l'éternel féminin ? Un mot permet d'en douter : « Il l'estime un peu moins depuis qu'elle l'aime un peu plus. » Mot atroce et vraiment impie ! Mais ceci est une autre histoire, comme il est dit dans Rudyard Kipling. Le roman ne finit pas. M. André Gide annonce une suite. Nous verrons bien.
LA SYMPHONIE PASTORALE
Le séduisant ouvrage de M. André Gide, la Symphonie Pastorale, est un court « récit », comme Isabelle, et la Porte étroite. Le lieu de l'action est un village suisse. Les héros sont un pasteur protestant et une jeune aveugle-née. Le premier a découvert la seconde en visitant, selon le devoir de son ministère, une vieille pauvresse, parente de l'infirme, et qui l'avait recueillie. Il la recueille à son tour par un beau mouvement de charité évangélique, qui n'a pas l'approbation de son épouse Amélie, personne d'éminente vertu, mais un peu sèche et prosaïque. La jeune aveugle n'ayant reçu de la vieille, ignorante, et sourde par dessus le marché, aucune espèce de soins physiques ni spirituels, est horriblement sale et à peu près idiote. La femme du pasteur, soumise, mais hostile, la nettoie en rechignant : le pasteur lui-même entre-
*- GIDE
prend de l'instruire. Il se trouve devant une table rase : la jeune Gertrude réalise effectivement la fameuse statue hypothétique de Condillac. Il s'agit de l'animer. Le pasteur s'y emploie de son mieux, par générosité pieuse, mais il ne manquera pas de tomber amoureux de cette trop séduisante statue qu'il éveille à la vie : ce sera l'aventure de Pygmalion et aussi celle de Paphnuce, moine d'Antinoé, qui se damne pour avoir voulu, par zèle apostolique, sauver l'âme trop délicieusement logée de la courtisane Thaïs. Dans le faire même de ce beau récit, des grâces piquantes et des ironies légères rappellent un peu par instants la manière d'Anatole France.
Lorsque Gertrude montre pour la première fois une lueur d'intelligence et commence à comprendre les mots qu'il lui enseigne avec une évangélique patience, l'excellent pasteur déborde de joie religieuse et de reconnaissance envers le ciel, comme le docteur anglais, éducateur de l'aveugle et sourdemuette Laura Bridgeman, lequel, en pareille occurence, tomba à genoux pour remercier le Seigneur. Osera-t-on insinuer qu'en pareil cas la bonté divine ne se manifeste que d'une façon relative, par des pis-aller, et que l'on comprend au moins aussi bien le Saunderson de Cheselden et de Diderot disant au révérend Holmes : « Voyez moi bien, Monsieur
LA SYMPHONIE PASTORALE
Holmes, je n'ai point d'yeux. Qu 'avions-nous fait à Dieu, vous et moi, l'un pour avoir cet organe, l'autre pour en être privé » ? Et Saunderson répondait à ce même ministre qui lui développait la preuve de l'existence de Dieu par les merveilles de la nature : « Eh, Monsieur, laissez là tout ce beau spectacle qui n'a jamais été fait pour moi... Si vous voulez que je croie en Dieu, il faut que vous me le fassiez toucher. »
A ce propos, Voltaire écrivait à Diderot : « Je vous avoue que je ne suis point du tout de l'avis de Saunderson qui nie Dieu parce qu'il est né aveugle. » Et il est vrai que cette cécité ne démontre pas l'athéisme ; mais elle n'est peut-être pas non plus un motif d'hymnes jaculatoires et de Te Deum. De même, en écoutant le sublime adagio du quinzième quatuor, on peut se dire que ce jeune homme convalescent devrait une bien autre gratitude à la divinité s'il n'avait jamais été malade. Mais on accordera que le héros de M.André Gide a les vues qui conviennent à son caractère.
Une fois sortie de sa torpeur, Gertrude fait des progrès rapides : « C'est tout de même ainsi, écrit le pasteur 1, que la tiédeur de l'air et l'insistance du printemps triomphent peu à peu de l'hiver. Que de
i. ... Le t récit » se compose de deux cahiers ou journaux intimes, dans lesquels le protagoniste parle à la première personne.
= GIDE
fois n'ai-je pas admiré la manière dont fond la neige : on dirait que le manteau s'use par en dessous, et son aspect reste le même. » A chaque hiver, Amélie y est prise et déclare : « La neige n'a toutoujours pas changé ; on la croit épaisse encore quand déjà la voici qui cède, et tout à coup de place en place, laisse reparaître la vie. » Ce qui coûte au maître le plus de peine, c'est de donner à la jeune aveugle une idée des couleurs. Il la mène au concert, à Neufchâtel, lui fait remarquer les sonorités différentes des cordes, des bois et des cuivres et l'invite à se représenter les colorations rouges et orangées analogues aux sonorités des cors et des trombones, les jaunes et les verts à celles des violons, des violoncelles et des contrebasses ; les violets et les bleus étant suggérés par les flûtes, les clarinettes et les hautbois. C'est l'audition colorée selon Baudelaire et Rimbaud. Il est parfaitement exact que les timbres des instruments font songer aux couleurs, en général, mais il est difficile de serrer le détail de près.
Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies...
Pour l'auteur des Fleurs du Mal, il semble bien que les hautbois soient verts et leur fraîcheur un peu acide se distingue en effet du velouté bleuâtre
= LA SYMPHONIE PASTORALE
des flûtes plus claires et des clarinettes plus sombres. D'autre part, les violons aériens du prélude de Lohengrin suggèrent une coloration céleste, bleu pâle ou bleu et argent, plutôt que jaune ou verte. Telle est du moins mon impression. Et il n'y a peut-être en ces matières que des impressions personnelles, variables même selon le moment et le contexte. Mais est-il bien sûr que les aveugles nés eux-mêmes n'aient aucun soupçon des couleurs ?
« D'ordinaire, dit Taine, leur cristallin quoique opaque laisse déjà passer un peu de lumière ; l'aveugle de Cheselden distinguait au moins trois couleurs : le blanc, le noir et l'écarlate 1 ».
La fillette de M. André Gide avait au moins une notion de la lumière, puisqu'elle imaginait le chant des oiseaux comme un de ses effets, ainsi que la chaleur qui caressait ses joues, et puisqu'il lui paraissait tout naturel que l'air chaud se mît à chanter, de même que l'eau bout près du feu. J'ai vu citer, je ne sais plus où, un mot d'enfant qui, entendant ronronner le chat couché devant le feu, disait à sa mère : « Le chat commence à bouillir ».
Le digne pasteur enseigne à Gertrude que ces petites voix émanent de créatures vivantes dont il
i. ... De l'Intelligence.
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semble que l'unique fonction soit de sentir et d'exprimer l'éparse joie de la nature. « Est-ce que vraiment, disait-elle, la terre est aussi belle que le disent les oiseaux ?... Pourquoi les autres animaux ne chantent-ils pas ? » Elle forçait ainsi son professeur de réfléchir à des choses qu'il avait jusqu'alors acceptées sans s'étonner.
La même question revient après une audition de la Symphonie pastorale : « Est-ce que vraiment ce que vous voyez est aussi beau que cela ? que cette scène au bord du ruisseau ? » L'opinion du pasteur, qu'il ne donne pas à Gertrude, est que Beethoven peignait par ces harmonies ineffables « non pas le monde tel qu'il était, mais bien tel qu'il aurait pu être, qu'il pourrait être sans le mal et sans le péché. » Mais jamais encore il n'avait osé parler à Gertrude du mal, du péché, de la mort. Un de ses textes favoris est celui-ci : « Si vous étiez aveugles, vous n'auriez point de péché ». (Jean, IX,
Il a peut-être tort de le prendre à la lettre
et de l'appliquer à Gertrude. Celle-ci est pure et innocente, assurément, mais comme toute jeune fille bien née et bien élevée, et sa cécité n'y est pour rien. Le texte du quatrième évangile est évidemment métaphorique. Et Jésus dit : « Je suis venu dans ce monde pour un jugement, pour que
LA SYMPHONIE PASTORALE
ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles. — Quelques uns des Pharisiens qui étaient avec lui, entendant cela, lui dirent : Sommes nous aveugles, nous aussi ? — Jésus leur dit : Si vous étiez aveugles vous n'auriez point de péché. Mais maintenant vous dites : Nous voyons. Votre péché demeure. » (Traduction Lamennais). Il est clair que ce langage est figuré. N'a-t-on pas un peu abusé par la suite de ce symbolisme, et un peu trop cru, dans un sens littéral, que les aveugles étaient moralement privilégiés ? A moins qu'on ne les ait crus moralement disgraciés. « Il faut voir pour aimer », dit un vieil aveugle de Maeterlinck. Mais c'est une métaphore aussi, et dans le sens où il faut voir. — c'est à dire connaître, — pour aimer, les aveugles voient suffisamment. L'affinement des autres organes supplée pour eux celui qui leur manque. Au point de vue moral, il n'y a aucune raison pour qu'ils soient autres que nous.
Quant à l'idée de la beauté qu'aurait le monde sans le mal et sans le péché, ce n'est pas une idée absolument fausse, mais à condition de ne pas l'interpréter non plus d'une façon trop stricte. D'authentiques sacripants, menant une vie scandaleuse, ont été de grands amateurs d'art ou même de grands artistes, mais il est vrai qu'ils n'ont pu être si sen-
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sibles à la beauté que grâce à ce qui subsistait en eux de bon et de noble malgré leurs écarts. D'où l'on pourrait à la rigueur conclure que ces désordres n'avaient pas une importance capitale, malgré l'indignation qu'ils excitent chez d'honnêtes gens un peu timorés et asservis à la règle ordinaire. En revanche, l'ascétisme radical est l'ennemi de l'art et du beau. Enfin la nature se complaît dans sa splendeur avec une superbe indifférence pour nos maux et nos fautes ; peut-être est-elle encore plus belle qu'un Beethoven lui-même n'est capable de le comprendre et de l'exprimer. Ce qu'il peint est plus beau que nous ne l'aurions senti par nos seuls moyens, mais non pas sans doute supérieur à ce qui est.
Le fils aîné du pasteur, Jacques, étudiant en théologie, s'éprend de Gertrude, et le drame se complique d'un conflit de doctrine. Par une ironie qui n'est plus légère que dans la forme, mais qui a une portée profonde et redoutable, M. André Gide fait dire à son pasteur : « Un instinct aussi sûr que celui de la conscience m'avertissait qu'il fallait empêcher ce mariage à tout prix. » C'est la plus vulgaire jalousie qui pousse le pasteur à empêcher son fils d'épouser Gertrude, mais qu'est-ce donc que la conscience, si elle est sujette à de telles illusions ? D'ailleurs l'arme est à deux tranchants
LA SYMPHONIE PASTORALE
comme tout scepticisme. Si la conscience n'est rien, ou peu de chose, on peut conclure à l'immoralisme, mais aussi à la nécessité de rétablir le dogme écrit. Il y a des négations qui se veulent émancipatrices, et d'autres qui prétendent nous remettre sous le joug, par crainte de l'anarchie.
On pense bien que l'honorable pasteur de M. André Gide n'est pas précisément immoraliste. Il ne suivrait même pas Renan, répondant à une objection d'Amiel : « Quant au péché, je crois bien que je le supprime. » Mais cette notion l'importune. Il reproche à son fils de devenir traditionnaliste et dogmatique, de préférer l'enseignement de saint Paul à celui du Christ, d'être de ces âmes qui « se croient perdues dès qu'elle ne sentent plus, auprès d'elles, tuteurs, rampes, et garde fous, qui tolèrent mal chez autrui une liberté qu'elles résignent, et qui souhaitent d'obtenir par contrainte tout ce qu'on est prêt de leur accorder par amour. » h'Epitre aux Romains lui déplaît particulièrement et il refuse de la faire lire à Gertrude. Il se dit : « Je cherche à travers l'Evangile, je cherche en vain commandement, menace, défense... Tout cela n'est que de saint Paul. »
Mais a-t-il bien cherché ? Ce texte de saint Paul qui d'après lui inquiéterait inutilement sa Gertrude : « Le péché a pris de nouvelles forces par le
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commandement » {Rom., II, 13) ne s'accorderait-il pas avec celui-ci : « Si je n'étais pas venu, et ne leur eusse point parlé, ils n'auraient point de péché, mais maintenant ils n'ont point d'excuse de leur péché. (Jean, XV, 22). Dans le même chapitre du même quatrième évangile, particulièrement cher au pasteur, on lit un peu plus haut : « Celui qui ne demeure pas en moi, il sera jeté dehors comme le sarment et il séchera et on le ramassera pour le jeter au feu et le brûler ». (Ibid., 6). Cette parabole du vigneron dans sa vigne n'est peut-être pas une pure idylle. Il y a aussi des ombres au tableau. Et Matthieu lui-même n'abonde-t-il pas en anathèmes contre les races de vipères et les sépulcres blanchis, en menaces de ténèbres extérieures, de pleurs et de grincements de dents ? L'opposition entre le Christ (ou ce que nous savons de lui par les évangélistes) et l'apôtre des Gentils n'est-elle pas une invention du héros de M. André Gide ? On se rappelle les dernières pages du Saint Paul de Renan. « Paul est le père du subtil Augustin, de l'aride Thomas d'Aquin, du sombre calviniste, de l'acariâtre janséniste, de la théologie féroce qui damne et prédestine à la damnation. Jésus est le père de tous ceux qui cherchent dans les rêves de l'idéal le repos de leurs âmes. » C'est peut-être vrai, si l'on considère le ton et l'accent général, ou surtout si l'on fait un
LA SYMPHONIE PASTORALE
choix dans les textes évangéliques, mais on y découvre certainement aussi la rude doctrine paulinienne, et il y a peut-être plus d'originalité hardie dans la douceur virgilienne de François d'Assise que dans la théologie de l'auteur des Epitres.
Le malheureux pasteur qui regardait l'état de joie comme obligatoire pour un chrétien, en est bientôt rudement précipité dans l'affreuse détresse. Moins perspicace que sa femme pourtant si bornée, il a mis longtemps à se rendre compte qu'il aimait Gertrude. Même après l'avoir compris, il résiste aux scrupules, et par une enivrante nuit d'été, après le premier et unique baiser, il s'écrie : « S'il est une limitation dans l'amour, elle n'est pas de vous, mon Dieu, mais des hommes. Pour coupable que mon amour paraisse aux hommes, oh, dites-moi qu'aux vôtres, il est saint. » Le pauvre homme n'est plus de la paroisse de Jean, mais de Jean- Jacques. Peut-être s'abandonnerait-il définitivement à cet amour coupable ou saint, mais en tout cas irrésistible, sans le secours adventice d'un événement tragique. Les médecins reconnaissent que Gertrude est opérable ; on l'opère ; elle voit. C'est la catastrophe. Elle aimait le pasteur avant de l'avoir vu. Elle avait dédaigné pour lui les avances de Jacques. Maintenant c'est Jacques qu'elle aime, parce qu'il est tel qu'elle s'imaginait que devait
GIDE
être le pasteur. L'opération de la cataracte lui a révélé la différence des âges. M. André Gide peut invoquer ici l'autorité de Diderot : « Elle (une jeune aveugle, Mlle Mélanie de Salignac) était peu sensible aux charmes de la jeunesse et peu choquée des rides de la vieillesse. Elle disait qu'il n'y avait que les qualités du cœur et de l'esprit qui fussent à redouter pour elle. C'était encore un des avantages de la privation de la vue surtout pour les femmes. Jamais, disait-elle, un bel homme ne me fera tourner la tête ». C'est un peu étonnant, et l'on aurait supposé que l'ouïe, le toucher et l'intuition permettaient aux aveugles de discerner un jeune homme d'un homme mûr ou d'un vieillard.
Quoiqu'il en soit, Gertrude désespérée de son erreur, et des chagrins qu'aura causés sa présence dans cette famille pastorale, se noie comme Ophélie, non sans s'être préalablement convertie au catholicisme comme a fait Jacques qui va même jusqu'à entrer dans les ordres. C'est le désastre complet pour l'infortuné pasteur, dont le sort inspire une immense pitié.
M. André Gide entend-il approuver cette double conversion finale et pense-t-il qu'elle soit logiquement exigée par l'aventure, où le père de Jacques n'a pas trouvé dans sa foi trop latitudinaire d'abri contre les faiblesses du cœur ? Ce serait une thèse bien
LA SYMPHONIE PASTORALE
contestable, attendu que les passions ont fait des victimes parmi les fidèles de toutes les religions. L'auteur ne se prononce pas expressément : ce n'est pas sa manière. Il est subtil, mobile, volontiers évasif, parfois même un peu décevant. Mais son talent, l'un des premiers d'aujourd'hui, a des séductions auxquelles il faut se rendre, et l'on ne peut reprocher à cette Symphonie pastorale, si suggestive et si attachante, que de manquer de longueurs.
LES LIVRES D'ANDRÉ GIDE
André Gide vend ses livres. Cela peut arriver à tout le monde, même — ou surtout, par le temps qui court — à un homme de lettres. L'homme de lettres est généralement imprévoyant, mauvais administrateur de ses deniers, et d'ailleurs sujet à d'étranges vicissitudes : il peut gagner une fois cent mille francs, ou davantage, et dix-huit cents francs l'année suivante. Pas d'absurdité plus inique que l'impôt sur le revenu, appliqué à des gains si aléatoires ! L'homme de lettres est plus exposé que tout autre, non seulement à se voir obligé de vendre, mais à être vendu. D'autre part, il est souvent fantaisiste, capricieux, et pourrait chercher de l'argent tout simplement pour acheter autre chose. On en découvrirait même par hasard un ou deux qui appartiennent à la catégorie des bibliophiles spéculateurs,
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et qui réalisent au moment qu'ils jugent favorable : car on joue aujourd'hui sur les livres comme sur la Royal Dutch ou le Rio-Tinto. Et c'est déplorable, parce que la hausse artificielle qui en résulte rend beaucoup de vieux et de beaux ouvrages inaccessibles à des lettrés de condition modeste, mais qui, eux, les liraient.
Au surplus, aucun de ces cas n'est celui d'André Gide, qui ne vend qu'une partie de sa bibliothèque, et pour des raisons très particulières, telles qu'on les pouvait attendre de cet esprit subtil. Il les énonce dans une brève préface, en tête du catalogue dressé par Edouard Champion. « Le goût de la propriété n'a, chez moi, jamais été bien vif, dit André Gide. Il me paraît que la plupart de nos possessions sur cette terre sont moins faites pour augmenter notre joie, que nos regrets de devoir un jour les quitter. » Quel dommage de quitter tout cela ! s'écriait Mazarin mourant. Ce cardinal ne pratiquait en aucune façon le détachement des biens de la terre. L'immoraliste Gide a toujours montré, au contraire, une propension au renoncement et à l'ascétisme. Sa vente signifie un adieu partiel aux vanités du monde, et l'on ne s'étonnerait pas d'apprendre un jour son entrée à la Trappe, s'il n'était notoirement protestant. Un autre motif qu'il donne est d'une moindre spiritualité et vraiment peu sérieux. « Peu soigneux, j'ai sans
LES LIVRES D ' ANDRÉ GIDE
cesse la crainte que les objets que je détiens ainsi ne s'abîment ; qu'ils ne s'abîment davantage encore si, partant en voyage, je les abandonne longtemps. Projetant une longue absence, j'ai donc pris le parti de me séparer des livres acquis en un temps où j'étais moins sage, que je ne conservais que par faste... » Gide aurait aisément trouvé quelque officieux pour épousseter en son absence. Mais voici le point qui frappe le plus et fait en ce moment l'objet de nombreuses conversations.
Gide déclare qu'il en vend « d'autres enfin qui lui sont demeurés chers entre tous aussi longtemps qu'ils n'éveillaient en lui que des souvenirs d'amitié ». C'est-à-dire qu'il se débarrasse de ceux dont les auteurs, après avoir été ses amis, ont cessé de l'être. En d'autres termes encore, Gide ne supporte pas d'avoir chez lui des ouvrages d'écrivains avec qui il est personnellement brouillé. Et c'est làdessus qu'on discute. Regardera-t-on cela comme le témoignage d'une âme tendre et comme un joli raffinement sentimental ? Ou bien est-ce décidément une erreur, et doit-on considérer à part l'œuvre, qui peut rester intéressante, alors même qu'on aurait à se plaindre des actes personnels de l'auteur ? Pour un critique, la question ne se pose même pas. Il doit tout lire, garder tout ce qui en vaut littérairement la peine, et compter sur peu d'amis. Mais Gide
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n'a fait de critique que par occasion : c'est un poète, un conteur, un analyste, du plus beau talent du reste, mais assez subjectif comme la plupart de ceux d'aujourd'hui. Il n'a donc pas besoin d'une bibliothèque complète et méthodique : écrivant par humeur, il peut bien lire de même, comme voyageait Barres, et repousser tout ce qui l'ennuie ou le heurte. On est seulement un peu surpris de la manifestation. Les curieux d'histoire littéraire anecdotique commenteront l'inscription à ce catalogue des noms de d'Annunzio, Claudel, Francis Jammes, Pierre Louys, Maeterlinck, Eugène Montfort, Henri de Régnier, Romain Rolland, André Suarès... Est-il possible que Gide ait rompu avec ces confrères et ces compagnons de sa jeunesse ? Mais ce n'est pas tout. Il vend aussi les éditions originales de ses propres ouvrages : quarante ou cinquante numéros au catalogue ! Ce délicat n'est-il pas quelquefois, en effet, son pire ennemi et son propre bourreau ?
J'ai reçu la lettre suivante :
La plage d'Hycres, 13 avril 25.
Cher monsieur Souday,
Je m'affecte de trouver dans la liste que vous dressez de ceux de mes confrères avec qui j'ai « rompu », le nom
LES LIVRES D ANDRE GIDE
d'un des rares contemporains que j'admire : Paul Claudel — dont l'amitié pour moi ne s'est jamais démentie, et pour qui je garde, malgré de profondes divergences d'opinions, l'estime et l'affection les plus vives. Les manuscrits et livres que je tiens de lui me restent chers ainsi qu'aux premiers temps de notre amitié et je les conserve précieusement. Quelques livres de lui figurent, il est vrai, parmi ceux que je mets en vente ; ce sont livres sans dédicaces, ainsi que d'autres, que vous pouvez voir mentionnés dans le catalogue, de Mallarmé, de Moréas, de Barrés, de Heredia, d'Annunzio ou de Romain Rolland ; livres qui ne me font souvenir que d'une crise de bibliomanie, dont je me suis fort heureusement guéri. De ceux que je viens de nommer, il va sans dire que je conserve tous les livres qu'ils m'ont offerts. Croyez bien que je ne verrais pas d'un cœur léger figurer à une vente le manuscrit dédicacé de l'Otage, ou celui des 40 exemplaires de ses poèmes que Mallarmé orna pour moi d'un quatrain. Mais lorsqu'il m'arrive de relire aujourd'hui les quelques rares vers de Mallarmé que je ne sache point déjà par cœur, ce n'est pas ces précieux cahiers que je rouvre, mais bien l'édition la plus vulgaire. C'est aussi dans une réédition ordinaire que je relirai désormais la délicieuse Almaïde ; car, quoi que vous en disiez, aucun ressentiment ne saurait incliner mes goûts. Mettre en vente la rarissime première édition des Leaves of grass n'équivaut point à bannir l'œuvre de Whitman de ma bibliothèque ; il n'y a dans cette vente aucun désaveu. Vous le savez du reste et l'avez dit :
= GIDE
l'amour de la littérature n'a que très peu de chose à voir avec celui des livres rares. Dans l'édition à i fr. 20, où je la relis à présent, que j'emporte avec moi en promenade et couvre de coups de crayon, l'Education sentimentale ne me paraît pas moins admirable que dans cette première édition dont je me sépare et que je crois bien n'avoir jamais ouverte. Si je possédais quelque première édition d'une pièce de Racine ou de Molière, je m'en séparerais également ; je préfère un livre de classe. Veuillez croire à mes sentiments bien cordiaux.
André Gide.
On est heureux d'apprendre que rien n'est venu troubler l'amitié et l'admiration réciproques d'André Gide et de Paul Claudel. Ces sentiments et cette fidélité les honorent également l'un et l'autre. On sait d'ailleurs que Claudel est aussi libéral dans la conduite de sa vie qu'absolu dans sa doctrine. Mais on pouvait s'y tromper en lisant le catalogue de la vente, établi par Edouard Champion, en tête duquel André Gide déclare : « ... J'ai pris le parti de me séparer de livres acquis en un temps où j 'étais moins sage, que je ne conservais que par faste ; d'autres enfin qui me sont demeurés chers entre tous aussi longtemps qu'ils n'éveillaient en moi que des souvenirs d'amitié. » Pour les morts, Mallarmé, Moréas, Barrés, Heredia ou autres, comme ils n'avaient pu dans leur tombe se brouiller avec Gide, on entendait
LES LIVRES D 'ANDRÉ GIDE
bien qu'ils succombaient à la réforme somptuaire. Pour les vivants, on devait naturellement croire à la brouille, et en voyant Gide vendre ses propres ouvrages, on a conclu qu'il était brouillé avec luimême. Il ne s'explique pas sur ce dernier point, mais il excepte Claudel, d'Annunzio et Romain Rolland de ses proscriptions. Il ne fait pas grâce à Francis Jammes, mais admet en sa faveur une nuance : il relira dans une édition ordinaire Almdide d'Etremont, car « aucun ressentiment ne saurait incliner ses goûts ». Il a fait jadis le plus ardent éloge d'Almdide, dans Prétextes. Il ne s'en dédit pas. Au surplus, je ne l'ai pas précisément blâmé ; je comprends qu'un écrivain sensible, qui n'a pas les obligations d'un critique de carrière, choisisse ses lectures et ne reçoive dans sa bibliothèque que de vrais amis de son cœur et de son esprit. Le bon Flaubert, grand intellectuel cependant, interdit ab irato à Mendès de lui envoyer sa revue la République des lettres, qui avait éreinté Renan. Il y aurait aujourd'hui du froid entre l'auteur de la Tentation et M. Henri de Régnier, qui a récemment traité Renan d' « assez bon écrivain » ! De vives passions littéraires, poussées jusqu'au déni de justice et à la rupture des relations personnelles, sont peut-être indispensables aux poètes et aux romanciers, pour l'originalité de leur œuvre. La vente d'André Gide apparaît comme pleine de pro-
GIDE
messes, et nous vaudra sans doute un nouveau Retour de l'Enfant prodigue, ou un autre Traité du Narcisse. Car son renoncement n'ira point à cesser d'écrire : ce serait un désastre : un tel écrivain doit compte au public du talent qui lui a été confié, comme dit à peu près l'Evangile.
Sur la question bibliophilique, je ne suis de l'avis d'André Gide qu'avec une réserve. J'ai souvent raillé les bibliophiles qui ne lisent pas ; j'ai dénoncé parfois un peu rudement ceux qui spéculent comme les vendeurs du temple, mais ce que je leur reproche, c'est de provoquer une hausse mettant les beaux livres hors de prix pour les lettrés qui les liraient et qui souvent en ont besoin pour leurs travaux. L'essentiel est de lire, c'est entendu. Une édition quelconque y suffit. On a plaisir à savoir que Gide ne renie pas Flaubert, ni Mallarmé. Mais telle faute commise par de récents typographes dans Madame Bovary ne se trouve pas dans l'édition de 1857, corrigée par Flaubert lui-même. Pour les maîtres les plus anciens, les éditions de l'époque, surtout celles du seizième siècle, sont tellement plus jolies à l'œil que les meilleures d'aujourd'hui ! Et comme elles parlent à l'imagination !
Nous ne pardonnerons pas aux bibliophiles d'avoir aboli l'heureux temps où l'on en trouvait pour quelques sous dans les boîtes des quais.
MASSIS CONTRE GIDE
Un article de M. Henri Massis sur « l'Influence de M. André Gide », paru dans la Revue universelle, a fait quelque bruit. M. Henri Massis, ancien bergsonien, converti à l'orthodoxie intégrale, y dénonce les « maléfices » de M. André Gide, ses « dangereux sortilèges »,, son « anarchisme », sa « perversité consciente » et sa « froide corruption ». Il écrit : « Son classicisme même n'est qu'une feinte suprême pour masquer la révolte de son âme où les démons assemblés se disputent. » Il ajoute : « Il n'y a qu'un mot pour définir un tel homme, mot réservé et dont l'usage est rare, car la conscience dans le mal, la volonté de perdition ne sont pas si communes : c'est celui de démoniaque. Et il ne s'agit pas de ce satanisme verbal, littéraire, qui fut de mode il y a quelque trente ans, mais d'une âme affreusement lucide dont tout l'art s'applique à corrompre. »
= GIDE
Bref, c'est un procès de sorcellerie en règle que M. Henri Massis intente à M. André Gide. Ces jeunes catholiques d'aujourd'hui ont des âmes d'inquisiteurs. Le P. Garasse et Torquemada revivent en M. Henri Massis, qui ferait brûler sans hésitation les livres de M. André Gide et l'auteur lui-même, si M. Homais n'avait aboli ce mode de discussion, ainsi que l'a remarqué Renan. M. Henri Massis doit se borner à frapper M. André Gide d'anathème et d'excommunication majeure. Car tel est le malheur des temps. C'est bien à regret qu'il ne le coiffe pas du san-benito et ne l'envoie pas gigoter dans une chemise soufrée, suivant le mot charmant d'Edouard Drumont. Le zèle de M. Massis est digne des plus saines doctrines de l'Église et des meilleures traditions du moyen âge. Ce n'est pas sa faute si ces principes tutélaires sont mis en échec, malgré l'énergique protestation du Syllabus, par les damnables erreurs modernes. Que l'on défasse seulement l'œuvre de la Révolution française, comme M. Paul Bourget le réclame à grands cris, et M. André Gide expiera bientôt ses hérésies sur le bûcher, en compagnie de quelques confrères.
Tout cela est assez comique, parce que le péril n'est pas à nos portes. On peut encore en rire à l'aise. Cependant, ces fureurs justifient les écrivains qui, sans avoir jamais fait de politique et sans en avoir
MASSIS CONTRE GIDE
aucunement le goût, se défient de toute réaction, comme Flaubert, par simple attachement à la liberté de l'esprit. Us n'apportent pas d'à priori en ces matières politico-sociales, qui en soi ne sont pas celles qui les passionnent le plus ; ils préfèrent la démocratie, tout bonnement parce que, de l'aveu même de ses adversaires, qui lui en font un grief, ce sont les institutions démocratiques qui garantissent le mieux cette indispensable et vitale liberté.
Mais M. Henri Massis ne se borne pas à fulminer. Il a voulu motiver son réquisitoire, et il a peut-être eu tort : car les motifs qu'il donne ne sont pas sérieux. Il reproche à M. André Gide d'avoir fait son domaine du spécial, de l'étrange, des « régions inexplorées, marécageuses, riches en danger neuf ». N'est-ce pas le cas de Stendhal, de Balzac, de Dostoïevsky, de tous les romanciers ? « Voyez, dit M. Massis, où va sa dilection. Dans les Déracinés de Barrés, seul le personnage de Racadot l'attire. » Ce n'est pas tout à fait exact ; il est vrai seulement que M. André Gide a écrit : « Si Racadot n'avait pas quitté la Lorraine, il n'eût jamais assassiné ; mais alors il ne m'intéresserait plus du tout... » M. Massis cite cette phrase, mais pourquoi supprime-t-il ce qui suit, et qui en éclaire le sens : « ... tandis que, grâce aux circonstances étranges qui l'acculent, c'est, lui, vous le savez, sur qui se concentre l'intérêt
GIDE
dramatique du livre. » Intérêt dramatique, monsieur Massis ! Racadot intéresse M. André Gide comme Macbeth, et au même titre. En voulant faire croire à vos lecteurs que M. Gide porte à Racadot une sympathie morale et approuve son crime, vous ne donnez peut-être pas un parfait exemple de bonne foi dans la controverse.
Même observation pour le Lafcadio des Caves du Vatican qui, pour rien, par dilettantisme, s'amuse à précipiter par la portière du wagon un voisin ridicule. A qui espérez-vous persuader que M. Gide propose cette fantaisie en modèle à la jeunesse ? C'est de l'humour genre Edgar Poe ou Villiers de l'Isle-Adam. Au fond, c'est une dérision de l'action et des gens qui la prêchent à tort et à travers. Cette idée pouvait traverser l'esprit de Lafcadio ; s'il avait été un contemplatif, il en eût souri, et s'il avait été homme de lettres, il en eût fait un conte. Il a cédé à l'impulsion, parce que c'est un de ces malheureux qui ne savent qu'agir. Telle est, je pense, la signification de cet épisode. Étant un philosophe de l'action, M. Henri Massis a pu se sentir atteint. Ce n'est pas une raison suffisante pour attribuer à M. André Gide une apologie de l'assassinat, même désintéressé et considéré, avec Thomas de Quincey, comme l'un des beaux-arts. M. Massis ressemble au Chincholle du Jardin de Bérénice et prend les choses trop à la
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lettre. L'ironie lui échappe. Il s'irrite et s'indigne, parce qu'il n'a pas compris.
On lira, on relira, avec plaisir, les deux volumes de morceaux choisis de M. André Gide qui viennent de paraître, et dont l'un est spécialement à l'usage de cette jeunesse qu'on l'accuse de vouloir corrompre. Plusieurs de ces morceaux n'avaient jamais été recueillis en volume, ou sont même complètement inédits. Je vous ai longuement parlé de M. André Gide et ne recommencerai pas cette fois l'éloge de ce talent délicat et subtil, l'un des plus séduisants de notre époque. Ce groupement de pages capitales me permettra d'insister sur les idées de M. André Gide, lesquelles ne sont assurément pas corruptrices, mais un peu fuyantes et contradictoires, il en faut convenir. Le don de lier les idées n'est pas la principale qualité de la plupart des écrivains d'aujourd'hui, même des plus brillants. Non moins que d'une crise du français (qui ne se manifeste pas chez M. Gide), nous souffrons d'une crise de la pensée. Alors ils ont imaginé de se faire un mérite de leur infirmité. Et l'on trouve aussi chez M. Gide des déclamations contre les « chaînes de la logique » ! On croirait entendre M. Suarès et sa « tyrannie rationnelle ». C'est comme si un marin dénonçait la tyrannie de la boussole, qui l'empêche d'aller librement à la dérive et de se perdre en toute indépendance sur les écueils.
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Ailleurs, M. Gide condamne un autre despotisme : celui de la morale, dont les préceptes sont extérieurs à nous-mêmes, comme ceux de la raison. Il paraît que tout ordre est nécessairement arbitraire et factice, si nous ne l'avons pas inventé. Singulière plaisanterie ! De même Dostoïevsky disait : « Comment voulez- vous que la Russie s'intéresse à cette civilisation occidentale qu'elle n'a pas inventée ? » Si l'on ne peut plus s'intéresser qu'à ce qu'on invente, voilà le champ de l'intérêt extrêmement réduit, attendu que la plupart des gens n'inventent pas grand'chose et que les plus grands inventeurs eux-mêmes doivent tabler sur ce que d'autres ont découvert avant eux. On ne s'invente pas plus une sensibilité qu'une science ou une logique. M. André Gide raille les moralistes qui ont parlé de l'esclavage des passions, et leur impute de l'avoir remplacé par un autre. Mais ici intervient le granum salis que ne perçoit pas M. Henri Massis, puisque M. André Gide conclut à supprimer toute délibération préalable, comme asservissante encore, et à obéir passivement aux mouvements réflexes, ce qui n'est évidemment pas se libérer, mais se livrer au hasard. Cela a bien l'air d'une réfutation par l'absurde.
Toutefois, on ne sait jamais à quoi s'en tenir avec cet esprit ingénieux et fertile, mais fugace et incohérent, qui se contredit sans cesse, selon la cou-
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tume du jour. Il ne se lasse pas de prêcher la libération, l'autonomie, la personnalité différenciée, et ne valant que par là. Lorsqu'il se contente de répudier les familles, les foyers, tous les obstacles à l'affranchissement et aux expériences vagabondes, on peut observer qu'au fond il s'exprime à peu près comme l'Évangile et recommande quelque chose d'analogue à l'ascétisme chrétien : « Si tu voulais, si tu savais, Myrtil, en cet instant, sans plus de femme ni d'enfants, tu serais seul devant Dieu sur la terre... A travers indistinctement toute chose, j'ai éperdument adoré. » Et cela n'a jamais été bien inquiétant, parce que la contagion de ce renoncement n'est pas à craindre. Il aurait même un tour assez noble, presque héroïque, s'il visait quelque grand objet spirituel. Il faut bien dire que l'espèce d'esthétisme émotif recommandé par M. Gide est assez décevant.
« Nathanaël, jette mon livre... Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre... Cherche la tienne. Ce qu'un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas... Ne t'attache qu'à ce que tu sens qui n'est nulle part ailleurs qu'en toi-même... » D'abord comment le saura-t-il, ce Nathanaël, s'il repousse la culture comme diminuant la vie, à l'imitation du héros de Y Immoraliste ? Et quelle équivoque ! « Ta vérité... » Il n'y a qu'une vérité, la même pour tout le monde. Cette vérité commune admet
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sans doute que chacun doit suivre sa vocation, et que les grands écrivains sont originaux. Mais ériger son moi en critérium de certitude et en centre du monde, en développer soigneusement les particularités, ou même les bizarreries, ce n'est certes pas la bonne voie même pour arriver au but qu'on se propose. En somme, M. André Gide, qui a tant combattu Maurice Barrés, s'accorde avec lui sur l'essentiel. Barrés a un peu élargi son égotisme pour le rendre national, mais c'est toujours un égotisme, comme le pur individualisme subjectif de ses débuts, auquel M. André Gide est resté fidèle. La vérité est avant tout objective et extérieure à nous, supérieure à nous, même si elle est immanente. Le premier principe de tout art et de toute science, c'est de chercher le beau et le vrai, pour eux-mêmes, par amour désintéressé, et non pas en les examinant comme un menu de table d'hôte afin d'adopter les plats à notre convenance ; et encore moins faut-il les écarter pour leur substituer on ne sait quelle chimère de notre cru. M. Gide, Barrés, Dostoïevski et toute cette école, c'est proprement le monde à l'envers.
Le plus curieux est que M. André Gide ne l'ignore pas, et qu'on trouve dans son œuvre les meilleures réfutations de ses sophismes favoris. Il aime à citer ce mot de l'Évangile : « Celui qui veut sauver sa
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vie la perdra, et celui qui consent à la perdre la sauvera... » Il l'applique spontanément à l'originalité littéraire, et montre fort bien que les maîtres classiques sont originaux sans s'y évertuer, en ne s 'efforçant que d'être humains et d'être parfaits. Il se moque fort spirituellement des jeunes écrivains actuels qui ne lisent rien pour n'être pas influencés. Il redoute les « ratés de l'individualisme », et objecte à Stirner que les individualités puissantes se passeront bien de ses théories. Il blague la manie de la sincérité, érigée en dogme nécessaire et suffisant. Que nous importe que vous disiez sincèrement des niaiseries ? Il reproduit des textes jansénistes très importants et très beaux : « De quelque ordre ou de quelque pays que vous soyez, vous ne devez croire que ce qui est vrai, et ce que vous seriez disposé à croire si vous étiez d'un autre pays, d'un autre ordre ou d'une autre profession. » Et cette phrase où un funeste travers est sévèrement flétri : « Nous jugeons les choses, non par ce qu'elles sont en elles-mêmes, mais par ce qu'elles sont par rapport à notre égard : et la vérité et l'utilité ne sont pour nous qu'une même chose. » Admirable condamnation du pragmatisme, du nationalisme intellectuel, de tous les subjectivismes, qui ne sont pas nés d'hier. M. Gide ajoute : « Ce que le grand Arnauld constate en le déplorant, Barrés en fait la base de son éthique... » Et il observe
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que Barrés a peint comme kantien et allemand, ou protestant, ce qui est janséniste et profondément français... Mais lui-même, Gide, il n'en écrira pas moins : « Que m'importe que cette théorie soit vraie, si elle est laide et ruineuse, et nocive pour l'œuvre d'art ? » Il lâche Arnauld et retombe du côté de Barrés. Il est insaisissable.
Dans ses jugements littéraires, que d'injustices contre Voltaire, Corneille, Ronsard, Hugo, Théophile Gautier et tout le romantisme ! Il se félicite de goûter plus pleinement que nos aïeux la poésie de la Bible et des Mille et une Nuits ; il ne voit pas que c'est un des bénéfices de la critique romantique. Il aime Nietzsche : c'est très bien. Il célèbre l'ardeur, l'exaltation, la vie intense. Il appelle même les orages, — et ne se souvient pas que ce fut d'abord du Chateaubriand ! Evidemment, tout cela n'est pas dangereux, et nous n'en mourrons pas. Mais l'idéologie d'André Gide ne vaut certes pas son style. Ce n'est qu'un artiste, — l'un des premiers de ce temps.