BÉRAUD CONTRE GIDE
Il n'est bruit, dans le monde littéraire, que de la grande offensive de M. Henri Béraud contre M. André Gide, et plus généralement contre le grouper de la Nouvelle Revue française, et plus radicalement encore contre une certaine sorte de littérature qu'il lui plaît de considérer comme pédantesque et ennuyeuse. M. Henri Béraud, prix Goncourt, auteur du Martyre de l'obèse et du Vitriol de lune, est un excellent romancier, un habile journaliste, un polémiste intrépide, assez violent à l'occasion, avec une bonne foi et une bonne humeur qui peuvent désarmer jusqu'à ses victimes. Mais les sympathies qu'on accorde justement au caractère et au talent de cet écrivain jovial n'empêchent point qu'en l'espèce il n'ait tout à fait tort. Quelle étrange idée d'aller s'en prendre à M. André Gide ? On s'explique à la
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rigueur, sans l'approuver le moins du monde, l'anathème de M. Henri Massis, pour qui Gide est un « démoniaque », simplement. M. Henri Massis appartient à ce petit monde de catholiques intégristes qui ont également excommunié Maurice Barrés ; il est bien possible que l'auteur des Nourritures terrestres soit démoniaque comme celui du Jardin sur VOronte est immoral. M. Henri Massis a peut-être raison à son point de vue ; mais ce n'est certes pas celui de M. Henri Béraud, qui n'a pas l'encolure de croire à ces diableries. Aussi ne prétendil exorciser que d'autres spectres, et d'abord celui de l'ennui. « On peut tromper, écrit-il, quelques généreux adolescents sur la qualité d'un ouvrage de grande littérature ; on peut accréditer cette opinion que l'ennui est la marque du sérieux... La crainte de commettre une injustice peut nous faire accepter les inventions des claudéliens..., etc. » Le plaisant est que ces lignes aient paru dans le Mercure de France, dont les auteurs sont fort semblables en général à ceux de la Nouvelle revue française et parfois les mêmes : Gide et Claudel notamment ont des œuvres éditées dans l'une et l'autre maison.
Ainsi, d'après M. Henri Béraud, sont ennuyeux Claudel, Gide, Paul Valéry, Jean Giraudoux, Paul Morand, Jules Romains, etc.. Et le snobisme seul leur a fait un faux semblant de réputation. Voilà
BERAUD CONTRE GIDE
qui est bientôt dit, et l'on n'y peut souscrire. Sans parler des plus jeunes parmi ceux que M. Béraud appelle les «jaunes et secs amis de M. Gide », lesquels ont encore à justifier pleinement les grandes espérances fondées sur leurs brillants débuts, on maintient que Gide, Claudel et Valéry sont des écrivains de la plus haute valeur, qui honorent grandement nos lettres contemporaines. L'argument de l'ennui, le seul qu'invoque M. Béraud, est purement fallacieux, parce qu'il est purement subjectif. Ce qui vous ennuie m'intéresse au plus haut point, et réciproquement. Faguet trouvait tout Flaubert ennuyeux, sauf Madame Bovary ; d'autres ne peuvent se lasser de la Tentation de saint Antoine et de Bouvard et Pécuchet. Brunetière déclarait la Chartreuse de Parme illisible : Taine la relisait tous les ans. Par contre, on consent en général que M. Pierre Benoit, sans grand mérite littéraire, soit du moins divertissant et récréatif ; mais nous connaissons un éminent philosophe qui, ayant essayé à plusieurs reprises de lire des romans de M. Pierre Benoît, n'a jamais pu aller jusqu'au bout. On entre encore plus en défiance contre le criterium de M. Henri Béraud, lorsqu'on lit sous sa plume des choses comme celles-ci : « Aux laborieuses plaisanteries de M. Romains, il faut préférer les moindres amusettes, pour cette cause qu'un écho passablement tourné éclipse tous les manuels de Y Aima mater,
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qu'un boute-en-train d'estaminet l'emporte sur le plus docte des pédants, et qu'une petite image de la vie vaut mieux que tous les reflets des bibliothèques. M. Jules Romains a trop fréquenté Molière pour douter de ces vérités. » Quel rapport entre un écho et un manuel ? Et qui sont ces doctes pédants sur qui l'emporte un boute-en-train d'estaminet ? Serait-ce Taine ou Leconte de Lisle, ou Mallarmé ? Brûlerons-nous les bibliothèques ? Quant à Molière, certes il observait directement la vie, mais il était fort docte aussi et s'aidait beaucoup de sa culture, jusqu'à faire nombre d'emprunts aux anciens et aux meilleurs modernes. Si c'est la cause de l'ignorance qu'entend plaider M. Béraud, l'exemple de Molière ne vaut rien.
Notons aussi qu'il accuse MM. Jean Giraudoux et Paul Morand, diplomates affectés à la propagande, d'abuser de leur situation pour favoriser exclusivement leur chapelle ou leur coterie aux frais de l'État. Mais on ne voit pas qu'il l'ait prouvé par des faits et des chiffres. Et ces écrivains honnis de M. Béraud, on a d'autant plus de raison de répandre leurs œuvres au dehors qu'ils sont de ceux qu'on y apprécie le plus, peut-être parce que les étrangers qui savent bien notre langue sont pour la plupart fort cultivés et de goût délicat.
INCIDENCES
Les Incidences^ de M. André Gide, c'est un volume d'essais, généralement assez courts, et sur les sujets les plus divers. On avait déjà de lui, dans ce genre, les Prétextes et les Nouveaux prétextes. Je confesse mon goût pour cette sorte d'ouvrages. Ils ont le charme de la variété ; ils nous font souvent mieux connaître l'auteur que des œuvres plus considérables en apparence, mais ramassées sur une matière unique et d'horizon plus restreint ; ils nous offrent de charmants voyages au pays des idées, qui est celui de la réalité vraie, ou qui la résume avantageusement par des raccourcis synthétiques. C'est là le divertissement supérieur de la libre intelligence, et le réalisme vulgaire ou la grosse machinerie du récit prennent par comparaison figure de corvées. Ce subtil intellectualisme discursif, qu'on admire chez Mon-
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taigne, chez Voltaire, chez Stendhal, dans la correspondance de Flaubert et toute une partie de Renan se retrouve partout chez M. André Gide, non seulement dans André Walter ou les Nourritures terrestres, mais dans des œuvres plus romancées ou dramatisées comme celles qu'il a réunies sous le titre de Retour de l'enfant prodigue. Cet Enfant prodigue et les morceaux qu'il y a joints forment, je crois, son plus beau livre. Avec un art plus poussé, et vraiment supérieur, ce sont bien encore au fond des essais idéologiques. C'est ce qui en fait la rare et précieuse valeur. C'est aussi ce qui explique quelques animosités littéraires contre M. André Gide. L'esprit des primaires x se révolte contre cette maîtrise intellectuelle et trouve ces hautes régions trop ardues. L'école de la Vie ne peut que le traiter en ennemi, malgré les concessions coupables où l'entraîne parfois son dandysme, mais qui chez lui demeurent généralement théoriques.
A propos de M. Paul Valéry, pour qui il a toute l'admiration qu'on attendait de lui, il cite dans le présent volume ce passage bien connu, mais toujours bon à rappeler, de Baudelaire : « Tous les grands poètes deviennent naturellement, finalement, cri-
i. Il va de soi que cette expression ne vise pas les maîtres de l'enseignement primaire, qui peuvent avoir l'esprit pénétrant et bien cultivé : car il faut être supérieur à sa tâche pour la bien faire.
INCIDENCES
tiques. Je plains les poètes que guide le seul instinct : je les crois incomplets. Dans la vie spirituelle des premiers, une crise se fait infailliblement, où ils veulent raisonner leur art, découvrir les lois obscures en vertu desquelles ils ont produit... » Et parmi les critiques spécialisés, les meilleurs sont de ces poètes morts jeunes, ou même restés inédits, dont a parlé Sainte-Beuve. Certains zélateurs de Baudelaire n'apprécient guère que ses défauts, et méconnaissent ce qu'il y a de plus solide dans son œuvre mêlée. Cette idole de nos agnostiques et obscurantistes ne signerait pas le revers du « je ne sais quoi », cher à M. l'abbé Bremond. Cet éminent académicien s'entendrait mieux avec les dadaïstes, qui se proposent, explique M. André Gide, de « disjoindre les mots les uns des autres », de les « dissocier de leur histoire, qui les appesantit d'un faix mort ». Pour les jeunes champions du mouvement dada, dont l'initiateur, M. Tristan Tzara, vient de donner aux « Soirées de Paris » de M. Etienne de Beaumont une bien curieuse tragédie en quinze actes, qui dure une demi-heure en tout, « chaque vocable-îlot doit, dans la page, présenter des contours abrupts. Il sera posé ici (où là tout aussi bien) comme un ton pur ; et non loin vibreront d'autres tons purs, mais d'une absence de rapports telle qu'elle n'autorise aucune association de pensées ». Ainsi le mot sera délivré de toute
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signification, et l'on obtiendra « l'inanité sonore, l'insignifiant absolu », qu'expriment si bien ces deux syllabes : Dada. On avouera que le dadaïsme réalise l'aboutissement logique des doctrines de M. l'abbé Bremond. A tant faire que de nier la raison, autant aller jusqu'au bout.
A l'autre extrémité, avec le même courage philosophique, M. Paul Valéry, également cité par M. André Gide, a dit : « Je n'admets rien que je ne comprenne... » Conscience et lucidité lui paraissent les vertus cardinales de l'artiste. C'était aussi l'avis de Flaubert, contre qui M. André Gide attribue à Valéry quelque humeur, à cause de ce mot : « J'appelle Beau ce qui m'exalte vaguement. » Mais un certain vague dans l'exaltation n'empêche pas qu'elle n'ait des causes très précises. L'émotion musicale n'est guère mesurable : l'écriture musicale obéit à des lois mathématiques. Et Flaubert était bien essentiellement intellectualiste — ce qui ne contredisait en aucune manière son romantisme également congénital.
Pourquoi M. André Gide est-il si injuste pour Flaubert ? « Je l'ai tant aimé ! avoue-t-il. Tout ce qu'on écrit contre lui me meurtrit... Sa Correspondance a, durant plus de cinq ans, à mon chevet? remplacé la Bible. C'était mon réservoir d'énergie. » Mais aujourd'hui, M. André Gide pense que « Flau-
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bert, hélas ! n'est pas un grand écrivain ». Il ne voit plus chez lui que contention, gaucherie. « Chaque phrase ne sort d'embarras que par une extrême simplification de la syntaxe ; elle morcelle et juxtapose. Elle n'obtient non plus la fusion que l'analyse : les éléments en restent à l'état brut. » Les Goncourt accusaient au contraire leur grand ami d'avoir « une trop belle syntaxe ». Les censeurs de Flaubert devraient bien accorder leurs violons, ou leurs crécelles ! Que les amateurs de littérature facile lui reprochent d'être tendu, cela se conçoit : mais Gide, l'auteur de ce Traité du Narcisse, presque aussi hermétique que du Mallarmé ! Flaubert ne l'est certes pas dans sa Correspondance, toute familière et débridée. Je crois entrevoir ce que Gide ne goûte plus en lui. M. Jacques Rivière, dans une de ses remarquables Eludes, nous vante le détachement de Gide. Oh ! Flaubert n'est pas détaché. Ce prêtre de l'art, ce grand serviteur de l'esprit, prenait son idéal au sérieux. Je crois qu'il faisait bien, et le fameux détachement ne me semble pas avoir très bonne grâce sur ce point, lorsque après tout on s'est voué au même culte, comme c'est le cas de l'auteur d'Incidences, qui n'est pas non plus un « amateur ». J'aime la passion de Flaubert, ses enthousiasmes, ses saintes colères, la magnifique unité de sa vie. Gide abuse de l'ironie fugace, des sourires dédaigneux,
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des promptes volte-face et de la comédie du discontinu... Il dit : « Une discussion sur Flaubert m'entraînerait : je la réserve. » On verra. Mais d'ores et déjà une observation s'impose. Il peut arriver qu'un maître autrefois vénéré entre tous nous devienne moins cher, et nous avons parfois de bonnes raisons d'évoluer. Peut-être Gide en a-t-il de valables, que nous sommes curieux de connaître, et l'on ne refuse pas a priori d'admettre que Flaubert puisse légitimement être moins près de son cœur. Mais parce qu'on se plaît un peu moins dans l'intimité d'un auteur, et parce qu'on a cessé de lui demander ses livres de chevet, faut-il le renier et abjurer l'ancienne admiration ? Celui qui a été longtemps pour Gide « un maître, un frère, un ami », et qui durant plus de cinq années a pour ce protestant remplacé la Bible, comment ne" serait-il pas un grand écrivain ? C'est pour lui-même que Gide est trop injuste, en prétendant aujourd'hui qu'il aurait été ainsi envoûté par un médiocre et un balourd. Nous avons de lui trop bonne opinion pour l'en croire.
Il y a aujourd'hui un mouvement antiflaubertiste, qui s'explique par les mêmes motifs, politiques et religieux, que le mouvement hugophobe. Que les ennemis des doctrines d'Hugo et de Flaubert les combattent, c'est bien leur droit, mais ne pourraient-
INCIDENCES
ils y mettre quelque impartialité ? Est-ce que nous ne rendons pas hommage à la belle langue et à l'éloquence de Bossuet, malgré l'extrême « faiblesse philosophique » et le « cartésianisme de carton » que nous apercevons chez lui, avec Renan et M. Pierre Lasserre ? On est un peu fâché de voir André Gide apporter sa pierre aux traditionalistes et néo-classiques qu'il déteste pour lapider ces maîtres du dix-neuvième siècle. Car il n'aime pas Hugo non plus. Il le trouve « si peu psychologue » ! Il y a peutêtre plus de psychologie dans Hugo qu'il ne veut en voir ; mais, d'ailleurs, la psychologie n'est pas tout : l'esprit métaphysique et cosmique la dépasse. Dans des « considérations sur la mythologie grecque », Gide trouve étrange qu' « un grand poète tel que Hugo l'ait si peu comprise ; qu'il se soit plu comme tant d'autres à décontenancer de tout sens ces figures divines pour ne plus admirer que le triomphe sur elles de certaines forces élémentaires et de Pan sur les Olympiens ». Mais toute la philosophie grecque a de même subordonné le polythéisme à l'unité, théiste ou panthéiste, idéaliste ou matérialiste. Outre qu'il se dresse devant Zeus comme le Prométhée d'Eschyle, le Satyre de Victor Hugo s'accorde avec Anaxagore, Platon, Epicure et Lucrèce. Ce n'est pas tout à fait un monument d'incompréhension.
Dans ses Jugements, M. Henri Massis intente à
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Gide un procès de sorcellerie et le dénonce comme démoniaque. Heureusement qu'Henri Massis n'est pas grand-inquisiteur, malgré sa vocation évidente, et qu'il n'y a plus de bûchers : sans quoi Gide eût sûrement revêtu la chemise soufrée et coiffé le sanbenito. Mais si je ne le crois pas possédé du démon» en dépit de sa prédilection pour la magie noire du manichéen et apocalyptique William Blake, je conviens qu'il me paraît quelquefois un peu méphistophélique. Je ne puis lui reconnaître, comme le fait M. Jacques Rivière, la vertu d'impartialité. Sa critique n'est pas objective, mais égotiste. Elle manque d'autorité et de valeur probante. Elle nous renseigne moins sur les écrivains dont il parle que sur luimême. D'ailleurs, c'est beaucoup, et cela suffit à nous charmer, voire à nous instruire, dès qu'on a fait le point.
On retrouvera le même quant à soi dans son Dostoïevski. Mais c'est un gros morceau, à propos duquel il n'est pourtant pas défendu d'étudier le romancier russe avec moins de subjectivisme. C'est un sujet qu'il faudrait reprendre à loisir.
Au surplus je m'accorde souvent avec Gide, par exemple sur le traditionalisme et l'enracinement, qu'il réfute très bien à l'aide des sciences naturelles ; sur la maladresse qu'il y avait — sans parler de l'injustice — à rejeter faussement Gœthe et Kant,
INCIDENCES
Wagner et Nietzsche dans le camp pangermaniste ; sur le roman, qu'il ne surfait pas, et même, à peu de chose près, sur la liste des dix meilleurs romans français : la Chartreuse de Parme, les Liaisons dangereuses, la Princesse de Clèves, Manon Lescaut, Dominique, la Cousine Bette, Madame Bovary, Germinal, la Marianne de Marivaux ; au fait, cela n'en fait que neuf... Et Gide ne considère pas, apparemment, Pantagruel ni Candide comme des romans, en quoi il a raison, sans doute. Mais je ne puis lui concéder qu'un Balzac soit peu de chose en face d'un Dostoïevski, ni que le roman français soit si inférieur à l'anglais, au russe ou à l'espagnol, ni qu'il soit équitable de demander : « Qu'est-ce qu'un Lesage auprès d'un Fielding ou d'un Cervantes ? » Car on pourrait répondre : « Qu'est-ce qu'un Wilkie Collins ou un Conan Doyle auprès d'un Stendhal ? » Il ne faut comparer que les écrivains du même rang.
Enfin, j'ai tout spécialement apprécié, dans les Incidences, cette citation de la Logique de Port-Royal : « De quelque ordre et de quelque pays que vous soyez, vous ne devez croire que ce qui est vrai, et que ce que vous seriez disposé à croire si vous étiez d'un autre pays, d'un autre ordre, d'une autre profession. » C'est à Barrés que Gide objecte ce grand principe de toute vérité : oserai-je lui dire qu'il pourrait également en faire son profit ?
CARACTÈRES
Il y a bien des observations fines et des croquis spirituels dans le nouvel opuscule à tirage restreint que M. André Gide intitule Caractères. « Il est d'autant plus malaisé, pour un artiste, d'obtenir la faveur, ou même l'attention du public, que ses dons sont plus nombreux, plus divers... Tel ne paraît ici très riche que parce qu'il est très pauvre par ailleurs. Enfin, quand on n'a que peu dé chose à dire, il n'est pas malaisé de le hurler. L'excès est souvent marque de disette et la véritable abondance entraîne une sorte de pondération. » Que cela est juste et bien dit ! Le dernier trait s'applique, du reste, à M. André Gide lui-même, si complexe et si nuancé ; peut-être n'y eût-il pas songé si ce n'était un peu son cas. Peu importe... « Il est bien rare que ce que Ton admire le plus communément dans les chefs-
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d 'œuvre soit précisément ce qu'ils offrent de plus admirable. » C'est vrai, mais voici qui paraît plus douteux: «Les Qu'il mourût Mes, Il n'a pas d'enfants ! les Rodrigue, as-tu du cœur ? sont comparables au gros orteil de la statue de saint Pierre, qui doit aux baisers des dévots sa luisance. » Le goût de Gide pour la nuance et la demi-teinte est choqué par ces effets voyants ; cependant Corneille et Shakespeare ont eu raison de ne pas se les interdire ; ils conviennent au drame, ils sont beaux en soi, c'est à la vérité du sentiment tragique qu'ils doivent leur éclat ; et ils ne sont nullement usés : ce qui établit au moins deux différences entre eux et l'orteil de saint Pierre. Mais je ne puis suivre Gide dans tous les détours de cette espèce de causerie à bâtons rompus. On m'excusera de m 'arrêter à un paragraphe qui me vise personnellement, et que je n'ai pas lu sans surprise, je l'avoue :
— Comment S... est-il avec vous ? — Il a été successivement froid et bouillant, suivant qu'il m'a cru royaliste ou républicain. Depuis qu'il a compris que je n'étais ni l'un ni l'autre, il est devenu tiède. Il m'accorde une certaine valeur « en tant qu'artiste », mais « comme penseur » trouve que je ne vaux rien.
D'André Gide je n'attendais certes pas cette étrange agression, où pas un mot n'est exact. Je n'ai jamais été pour lui ni froid, ni tiède. On a pu encore
CARACTÈRES
en juger par mes réflexions sur la vente de sa bibliothèque. Bouillant ? Ce serait peut-être beaucoup dire, et il est vrai seulement que j'ai pu préférer certains de ses ouvrages à d'autres, mais je l'ai toujours étudié avec une sympathie attentive, et en somme, malgré certaines réserves, je l'ai toujours admiré. Les réserves étaient de trop ? En tout cas, elles n'étaient pas d'ordre politique. Je me souviens de lui avoir reproché son injuste mépris de Théophile Gautier, lequel était bonapartiste. Gide ne faisant pas de politique, je n'ai même pas eu à me demander s'il était royaliste ou républicain, ce qui n'aurait d'ailleurs rien changé à mes jugements sur ses écrits. Pour qui me prend-il ? S'il me considère comme un politicien qui loue ou condamne les œuvres littéraires selon les opinions de l'auteur, il se trompe très lourdement, et cela prouve qu'il ne me lit pas, ce que je lui permettrais au surplus, à condition qu'il ne parlât pas de moi. Je m'étonne qu'il entre ainsi dans une querelle que m'ont faite quelques adversaires, dont il se trouve que la devise est précisément : « Politique d'abord ! » Ce n'est pas la mienne, et ce n'est pas pour des raisons politiques que je n'apprécie pas beaucoup, par exemple, le style de M. Paul Bourget. Mais ses amis ont intérêt à essayer de le faire croire. Ce n'est pas moi qui proclamerais grand écrivain un simple auteur de
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faciles romans d'aventures, par discipline de parti ! Il y a des détracteurs à qui l'on ne répond pas. A un « bon » confrère qui s'était approprié ces malices cousues de fil blanc, j'ai une fois répondu en énumérant des noms d'écrivains et d'artistes notoirement attachés aux opinions de droite, dont j'avais fait l'éloge. Comme je n'ai pas de chance avec ceux de la Nouvelle Revue française, — et ce n'est certes pas non plus pour des raisons personnelles que je les ai défendus contre M. Henri Béraud, — le regretté Jacques Rivière, reproduisant ma réponse, avait refuse de me donner gain de cause, malgré l'évidence, et avait ajouté : « Oui, mais pourquoi M. Paul Souday a-t-il éreinté Bossuet ? » Je n'avais rien dit sur ce grand orateur que Renan et Sainte-Beuve n'eussent dit avant moi ; et M. Pierre Lasserre, pourtant monarchiste, en a dit après moi bien davantage !
Si je comprends en quel sens Gide peut déclarer qu'il n'est ni royaliste, ni républicain, j'ajoute que dans ce sens-là je ne suis non plus l'un ni l'autre. Royauté et République ne sont pas, selon moi, des idoles ni des vérités premières ; la politique est le domaine de la contingence. Tout y dépend des temps et des milieux. Tel régime vaut mieux pour tel peuple, à tel moment ; tel autre pour tel autre peuple, ou pour le même dans une autre période
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de son histoire. Mais je ne comprends pas comment Gide peut n'avoir aucune préférence pour ce qui concerne son pays, à l'époque contemporaine. En l'espèce, je préfère la République, parce qu'elle est le régime adapté à l'état de haute civilisation où la France me semble parvenue, et celui qui assure le mieux, ou le seul qui assure la liberté de penser. Mais la politique est le champ des praticiens, des hommes d'action, et me paraît, de ce chef, un peu subalterne. Les servants de l'intellectualité pure, dont je suis à mon modeste rang, n'y prêtent attention que dans la mesure où elle touche aux intérêts de l'esprit. D'ailleurs, leur unique passion les force bien d'être impartiaux. Il faudrait aimer assez peu la littérature pour juger les livres d'un point de vue qui ne serait pas exclusivement littéraire.
Gide se plaint enfin que je lui aie accordé une certaine valeur « en tant qu'artiste », non « comme penseur ». Ce n'est pas cela. Je ne méconnais pas la qualité de sa pensée : je l'ai seulement trouvée un peu trop subtile, fuyante et retorse en certaines occasions. Plus généralement, on peut discerner non seulement du talent, mais une réelle force de pensée, chez des auteurs que l'on n'approuve pas. Leibnitz est un grand philosophe même pour qui n'est pas leibnitzien. Les défenseurs de la Sorbonne, même plus résolus que moi — car la Sorbonne ne
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m'enchante pas entièrement — peuvent reconnaître que Péguy et M. Pierre Lasserre ont pensé fortement contre elle. Des ennemis de la Sorbonne, avec un minimum d'impartialité, verront que M. René Benjamin a pensé faiblement, quoique dans leur direction.
Comme je l'ai écrit à M. Jean Bernard, pour je ne sais plus quelle enquête, je ne prétends pas être infaillible, mais je prétends être impartial. Je n'y ai, au surplus, aucun mérite, et la partialité en ces matières me serait presque physiquement impossible.
LES FAUX MONNAYEURS
Dans la dédicace à M. Roger Martin du Gard, auteur des Thibault, M. André Gide donne les Faux monnayeurs pour son premier roman. Dans le catalogue de ses œuvres, sur la page de garde, on voit en effet que V Immoraliste, la Porte étroite, Isabelle, la Symphonie pastorale sont des « récits », et les Caves du Vatican une « sotie ». Qu'est-ce donc qu'un roman ?
Dans l'acception ordinaire, c'est justement un récit de deux ou trois cents pages au moins, qui peut être une « sotie » ou n'importe quoi, en outre, pourvu qu'il soit d'abord un récit. Mais le principal personnage des Faux monnayeurs est un romancier, Edouard, qui, dans des conversations ou des fragments de son journal intime, essaye de préciser la définition du genre. Il voudrait « dépouiller le roman de tous les éléments qui n'appartiennent pas spécifiquement au
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roman ». Point de « dialogues rapportés, dont le réaliste souvent se fait gloire », et qu'il faut laisser au phonographe, comme au cinéma « les événements extérieurs, les accidents, les traumatismes ». Ce n'est pas tout. « Même la description des personnages, ajoute-t-il, ne me paraît point appartenir proprement au genre. Oui vraiment, il ne me paraît pas que le roman pur (et en art, comme partout, la pureté seule m'importe) ait à s'en occuper... Le romancier, d'ordinaire, ne fait pas suffisamment crédit à l'imagination du lecteur. » Allons-nous avoir une question du roman pur, après celle de la poésie pure, qui n'a pas fini de faire gémir les presses ? On regrettera qu'Edouard, à qui la pureté seule importe, en mette si peu dans ses mœurs. Quant à celle du roman, elle ne nous paraît compromise ni par les dialogues, ni par les événements extérieurs, dont Edouard ne se passe pas (et comment ferait-il ?), ni même par la description des personnages, dont il se dispense, mais il a peut-être tort. Nous ne serions pas fâchés de voir leur figure, ou tout au moins de savoir comment il la voit, ce qui laisserait encore le champ libre à notre imagination. Il nous dit bien de quelques jeunes gens qu'ils sont beaux, et apparemment cela lui suffit. Pour nous, cela n'épuise pas la question, et nous souhaiterions aussi quelques détails sur les autres visages qui l'intéressent moins. Le roman j
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qui n'a pas les ressources de la suggestion poétique, a besoin d'être un peu concret et circonstancié.
Il est vrai qu'on peut concevoir, et même réaliser le roman à l'état pur. Mais loin d'éliminer les événements, le dialogue et les aspects physiques, il ne se composera que de ces matériaux, mis en forme narrative. Il y a deux grandes catégories de romanciers : les romanciers-nés, dont la grande affaire est de raconter une histoire, laquelle peut être significative par surcroît, mais peut aussi ne vouloir rien dire, et n'amuser que par le jeu des péripéties ; puis ceux qui se proposent avant tout de dire quelque chose et se servent du récit comme d'un moyen d'expression. La première catégorie va du grand Balzac aux moindres feuilletonistes d'aventures, et ce sont ces derniers qui représentent pleinement le roman pur, ou pure narration. La seconde comprend toutes les variétés du roman philosophique, psychologique, lyrique ou esthétique : elle englobe Voltaire, Diderot, Stendhal, Flaubert, Goncourt, Anatole France et Gabriel d'Annunzio. Sauf quelques exceptions de romanciers-nés qui ont eu du génie, comme Balzac ou Tolstoï, et qui ont altéré nécessairement la pureté du genre, ce sont les autres qui lui ont donné une valeur littéraire. Et le roman pur existe, on peut même dire qu'il pullule, mais ce n'est rien du tout.
En fait, le « premier roman » de M. André Gide
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se distingue de ses « soties » par un certain réalisme, par un souci de vérité directe, qui exclut les inventions fantaisistes, et de ce qu'il appelle ses « récits » par le grand nombre des personnages et la complexité de l'action, ou plutôt des actions qui se mêlent et finiraient par s'embrouiller, si divers épisodes ne tournaient court. Comme Edouard parlait de son projet de roman, « Laura lui demanda (question évidemment maladroite) à quoi ce livre ressemblerait. — A rien, s'était-il écrié ; puis aussitôt, et comme s'il n'avait attendu que cette provocation : — Pourquoi refaire ce que d'autres que moi ont déjà fait, ou ce que j'ai déjà fait moi-même, ou ce que d'autres que moi pourraient faire ? » Cet Edouard apparaît décidément comme le bel esprit le plus chimérique et le plus dévoyé de la république des lettres. Les chefs-d'œuvre les plus originaux ressemblent toujours à d'autres œuvres antérieures ou contemporaines. Un drame de Shakespeare, une tragédie de Corneille ou de Racine, ressemble à tout ce qui se faisait à l'époque, et le Panthéon à tous les temples grecs. L'ouvrage qui ne ressemblerait à rien serait un monstre (et encore le monstre n'est-il qu'un assemblage hétéroclite d'éléments connus).
Les Faux monnayeurs ne sont pas un roman banal, mais ils ressemblent un peu à V Education sentimentale, un peu aux Affinités électives et surtout à
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Wilhelm Meister, par les intermèdes de discussions d'art ou d'idées, un peu enfin à Proust, non par la manière, aussi sobre, linéaire et classique que celle de Proust est impressionniste, éclatante et surchargée, mais par les fâcheuses analogies de divers héros de M. André Gide avec M. de Charlus et ses amis. Oh ! Il n'y a point ici de crudité dans les termes. Tout cela est discret, enveloppé, et un lecteur très innocent pourrait à la rigueur ne pas comprendre de quoi il s'agit. Cependant ce n'est que trop clair. Vraiment, cela devient insupportable, surtout avec ce sérieux et cette fade sentimentalité. De ce biais, c'est ridicule. Qu'on ne parle pas des Anciens ! Les mœurs ont changé. Le progrès se fait par la différenciation, comme l'a dit Spencer. D'ailleurs, Aristophane et les autres comiques ou satiriques ne se privaient point de railler, ni nos pères non plus, avec leur verdeur gauloise. Et puis en voilà assez, et la mesure est comble.
On ne peut insister sur les faits et gestes de l'oncle Edouard et de son neveu Olivier Molinier, qui nous sont présentés comme éminemment sympathiques, ni sur ceux du comte Robert de Passavant, autre homme de lettres et de même farine, moralement très inférieur, nous assure-t-on. Il y a aussi toute une bande de collégiens qui échappent tout juste à une descente de police, et qui, en outre, écoulent de la
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fausse monnaie, sans compter que les pires de ces garnements amènent traitreusement un de leurs petits camarades à se tuer en pleine classe. M. André Gide ne voit pas toujours les adolescents en rose ! Retenons ce qu'on peut analyser en langage à peu près honnête.
Bernard Profitendieu, à la veille de son baccalauréat, quitte la maison paternelle, parce qu'il a découvert, en volant dans un tiroir des lettres adressées à sa mère, qu'il n'est pas vraiment le fils de M. Profitendieu, juge d'instruction. Il pourrait du moins s'abstenir d'injures dans la lettre où il prend congé. N'ayant pas le sou, Bernard vole la valise de l'oncle Edouard, qui contient de l'argent et le fameux journal intime, qu'il s'empresse de lire. Edouard s'en aperçoit, trouve cela charmant, et engage aussitôt son voleur comme secrétaire. Cet Edouard n'est pas immoraliste à demi. Il avait déjà pincé son neveu Georges en flagrant délit de vol à l'étalage et n'avait fait qu'en sourire avec bienveillance. Il emmène en Suisse son nouveau secrétaire et une certaine Laura, femme d'un professeur nommé Douviers, qu'elle a trompé avec Vincent Molinier, autre neveu du même Edouard. Avec ses antécédents, Bernard ne pouvait que bien tourner, d'après l'éthique de M. André Gide, qui ne compte que sur l'esprit d'initiative et d'entreprise. La famille, cellule
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sociale, a dit M. Paul Bourget. Régime cellulaire, répond M. André Gide. Mieux vaut s'évader avec effraction et voler des valises. Bernard échappe à l'influence d'Edouard (c'est donc un bien ?), s'éprend de Laura (d'une façon platonique, il est vrai), mais ensuite, et sans platonisme, d'une jeune fille nommée Sarah Vedel, passe brillamment son bachot, lutte victorieusement avec l'ange, c'est-à-dire qu'il se dérobe à la discipline traditionnaliste ; il entre comme rédacteur dans un journal et semble destiné à un brillant avenir. Pourvu que d'autres valises ne le tentent pas !
Pendant ce temps, Vincent Molinier, jeune biologiste, quitte Paris avec l'Américaine toquée Lilian Griffith, explore la faune sous-marine dans une croisière, prend Lilian en haine, la noie dans un fleuve d'Afrique et s'enfonce dans le désert, comme Rimbaud. Et il y a aussi la pension Azaïs- Vedel, protestante et puritaine, dont le rigorisme n'amène que des calamités. Une des filles, la vertueuse Rachel, est une victime. Laura, sa sœur, a débuté dans le mariage en donnant à son mari un enfant dont il n'est pas le père. Elle avait même été assez folle pour aimer Edouard : c'était proprement tomber sur un bec de gaz. Impossible d'avoir moins de chances de succès. Armand Vedel, autre produit de l'éducation moralisante, devient un cynique, un raté et un malade, qui
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aide aux désordres de ses sœurs, mais leur inflige des épithètes infamantes. Il y a le vieux musicien La Pérouse, qui croit à un Dieu cruel et en donne comme preuve que ce Dieu a exigé le sacrifice de son fils unique sur la croix, comme s'il n'avait pu faire grâce aux hommes sans cela. Le fait est que des trois grands mystères, celui de la rédemption semble le plus mystérieux, mais la question valait mieux que cette boutade, d'ailleurs exceptionnelle dans les longs propos de ce vieillard à moitié gâteux et plus ennuyeux encore. Il y a enfin des réunions de cénacles, le tableau amusant d'un banquet d'esthètes, où Alfred Jarry en personne se livre à quelques facéties...
Dans les intermèdes idéologiques apparaît une fois ou deux un certain Paul-Ambroise, qui n'est autre que Valéry. M. André Gide l'admire. Je ne suis pas sûr qu'il le comprenne bien. «Paul-Ambroise a coutume de dire qu'il ne consent à tenir compte de rien qui ne se puisse chiffrer ; ce en quoi j'estime qu'il joue sur le mot tenir compte : car à ce compte-là, comme on dit, on est forcé d'omettre Dieu. C'est bien là où il tend et ce qu'il désire... Tenez, je crois que i 'appelle lyrisme l'état de l'homme qui se laisse vaincre par Dieu... » C'est où l'on voit les affinités de M. André Gide et de M. l'abbé Bremond. M. André Gide, jadis presque intellectualiste, verse
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décidément dans le mysticisme. Ce n'est certes pas sainte Thérèse d'Avila ni Mme Guyon qui l'y ont mené. Ce serait plutôt Dostoïevsky. Peu importe. Mais pourquoi prétend-il voir plus de lyrisme, plus de « divin », dans l'inconsistante et incontrôlable inspiration mystique que dans la conception mathématique et cartésienne du monde ? Pourquoi Dieu serait-il vague ?
Dans un autre passage, à propos des vers célèbres de La Fontaine,
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles A qui le bon Platon compare nos merveilles, Je suis chose légère et vole à tout sujet, Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet,
Olivier expose des idées qu'il tenait de Passavant, qui les avait lui-même entendu développer par Paul- Ambroise. A l'artiste qui se joue à la surface, il oppose le savant qui creuse, et cette opposition ne serait certes pas conforme à la pensée de Valéry, ni même à celle de La Fontaine, car enfin si l'abeille va de fleur en fleur, c'est pour en tirer le suc et l'essence. Mais Paul-Ambroise, par ces truchements, ajoutait « que la vérité, c'est l'apparence, que le mystère, c'est la forme, et que ce que l'homme a de plus profond, c'est sa peau ». Sous l'air de plaisanterie et de défi, quelle juste et lucide dérision des
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mystagogies à la mode, de l'inconscient et de ses profondeurs ? Bernard Profitendieu, qui semble ici le porte-parole de M. André Gide, déclare qu'avec ces théories on empoisonne la France ! On l'empoisonnerait plutôt avec les théories antagonistes ; on a vu quels crabes et poulpes difformes M. Gide ramène de ses explorations dans la mystique et l'inconscient. Le plus fort est que Bernard ne distingue dans le point de vue valéryste qu'insouciance, blague, ironie, et qu'il réclame en faveur de l'esprit d'examen, de logique, d'amour et de pénétration patiente ! Ce jeune homme n'y comprend exactement rien, et avec sa permission, c'est précisément le contraire. Est-ce que l'abus du dostoïevskysme ne laisserait plus à Gide la faculté de suivre un raisonnement ?
Il prête pourtant à son Edouard un mot admirable : « Il est bon de suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant. » Bien entendu, ce roman touffu et souvent désagréable abonde cependant en morceaux de premier ordre. M. André Gide, malgré quelques erreurs et même quelques négligences, reste un des premiers écrivains de ce temps. Quoi qu'on en ait, on lit les cinq cents page9 bien tassées de ces Faux monnayeurs sinon toujours avec plaisir, du moins avec un intérêt soutenu et même une espèce d'avidité. Est-ce un bon roman ? « Un bon roman s'écrit plus naïvement
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que cela », dit Bernard. Gide a prévu l'objection : elle subsiste néanmoins. Et, en définitive, quel est le sujet ? Edouard nous l'explique à deux ou trois reprises. Il n'y a pas de sujet. Ou, s'il y en a un, c'est « la lutte entre les faits proposés par la réalité, et la réalité idéale », ou entre la matière brute et l'effort du romancier pour la « styliser », ou encore « entre ce que la réalité lui offre et ce que, lui, prétend en faire » ; ou enfin, le « sujet profond », c'est « la rivalité du monde réel et de la représentation que nous nous en faisons ». Car « la manière dont le monde des apparences s'impose à nous et dont nous tentons d'imposer au monde extérieur notre interprétation particulière fait le drame de notre vie ». C'est possible. Avouons que cela ne ressort pas très nettement des Faux monnayeurs. Et surtout n'allons pas croire que de tels problèmes relèvent du « roman pur ».