ACTE III, SCENE V
Les coupables excès des seigneurs suzerains;
Sûrs de l'impunité, leur horrible puissance
Menace à chaque instant nos droits, notre existence,
Ajoute à nos besoins par des tributs nouveaux,
Dispute à l'indigent le fruit de ses travaux,
Et, de leur liberté dépouillant les familles,
Met un prix insultant à l'hymen de nos filles!
Du trône et de l'état intrépides soutiens ,
IVous prodiguons au roi notre sang et nos biens ;
Froissés par l'intérêt des pouvoirs despotiques,
Nous portons tous le poids des misères publiques;
Et sous la pourpre et l'or brillent vos favoris!
Dans leur luxe insolent nos malheurs sont écrits.
Peut-être en ce moment une sage prudence
M'aurait dû devant vous commander le silence ;
Je ne sais point trahir la vérité; ma voix
IVe l'épargna jamais à l'oreille des rois.
Au peuple, à mon pays je fus toujours fidèle,
Et si c'est mériter le titre de rebelle
Que les servir tous deux avec sincérité,
Je jre-rae défends pas de l'avoir mérité.
CRAON
O ciel! son repentir est encore un outrage! Et vous daignez permettre...
LE DAUPHIN
Oui, j'aime son langage.
MAILLARD
Ramené vers son prince, il n'a point hésité A faire devant lui parler la vérité :
C'est estimer son roi que d'oser la lui dire.
Montrant Marcel.
La vertu sur son cœur a repris son empire.
LE DAUPHIN
Marcel, il fut un tems où fidèle à l'honneur,
38 MARCEL
D'un généreux sujet déployant la valeur, A servir les Valois vous mettiez votre gloire,* De ce tems votre prince a gardé la mémoire. Sans doute avec douleur les Valois ont appris Qu'ils devaient vous compter parmi leurs ennemis; Que trahissant la France et son roi légitime, Vous renonciez, Marcel, à votre propre estime, Et démentiez ces jours où le roi des Français Vous offrait en exemple à ses nombreux sujets.
MARCEL
J'ai protégé les droits du peuple.
LE DAUPHIN
La couronne Les protégera mieux; c'est à l'abri du trône Que le peuple doit voir fleurir sa liberté. Contre un prince captif votre esprit révolté A voulu du monarque envahir la jouissance. Quels biens pouvaient sortir du sein de la licence? Elle a couvert l'état de sombres factions , De la perversité flatté les passions, Et, pour comble de maux, son orgueil se prépare A régner sous l'appui du prince de Navarre! Si de ce prince ingrat les criminels projets A la rébellion ont poussé les Français , Je saurai triompher de tant de résistance, Et vous vaincre vous-même à force de clémence, Vous, qui, si j'écoutais la sévère équité, D'un généreux pardon seriez seul excepté.
MARCEL
Moi!
LE DAUPHIN
Mais je ne viens pas , plein d'un espoir farouche, La haine dans le cœur, la menace à la bouche, Venger sur vous les maux que ce peuple a soufferts...