PREMIÈRE PARTIE
Par la plus étrange aventure, ]\Iareclin laquit à Paris, de l'union volontaire, lisparate et impossible, d'un vulgaire :ompagnon maçon, Gayard dit Limouset, ■t d'une demoiselle de belle éducation, Niarguerite Parent, fille d'un riche entrepreneur de province.
Marcelin ne différa pas des autres
gamins du quartier populeux de Ménilmontant ; son langage et ses mouvements furent bourrus et prime-sautiers ; il eut, comme de raison, la figure mâchurée, les mains noires, des culottes avariées. :SIais sa mère le faisait regarder autour de lui, l'intéressait par une conversation jamais épuisée, lui apprenait à juger des choses en se demandant :
« Cela fait-il du bien? cela fait-il de la vie, de la paix, de l'amour ? » Il eut donc plus de connaissances que les camarades ; il leur fut un peu supérieur en raisonnement et en bonté.
Marcelin Gajard
Limouset se tua en tombant d'un échafaudage, à peu près à l'âge normal fixé par les statistiques.
Marcelin avait alors douze ans. Il reproduisait l'aspect physique de son père :
il était maigre avec des attaches fortes ; sa tête blonde, grosse, présentait des traits carrés de race paysanne. La ressemblance de sa mère s'introduisait pourtant dans ses yeux alertes et dans sa bouche sentimentale.
Comme Marguerite n'était pas mariée.
IL RECEVAIT UU l'IKl)...
elle n'eut pas à se déranger pour toucher la moindre soulie.
Malgré cette économie de temps, elle ne se débrouilla pas vite, faute de métier appris, faute aussi de la complexion robuste qui eût permis à un patron sensible de lui accorder la préférence sur une bête de somme ou sur un homme de peine. Elle dut accepter l'aubaine du « travail facile », où l'on tire somptueusement de quinze à vin^t sous par étape de douze heures.
Ses jours auraient été vite comptés, si un comité de propagande n'eût offert son secours à la condition que Marcelin ferait sa première communion.
L'instruction religieuse fut une dis traction impérieuse qui empêcha l'en faut de longtemps pleurer son père et quil laissa chez lui le souvenir favorable d'une saison parfumée d'encens et de pot-au feu.
Le lendemain de sa sanctification, il recevait du pied au derrière en qualité d'apprenti cordonnier. Mais il avait un derrière facile, sans rancune.
On l'envoyait continuellement en courses ; c'était son affaire : dans la rue, toutes les peines de culottes s'oubliaient. Il déjeunait avec deux sous de frites devant les images d'un libraire ; il sifïlait, le nezi en l'air, en guignant les têtes des sergents de ville, après avoir imité le cri du chien écrasé, sous les portes cochères ; il grimpait derrière les camions, rêvait devant les pâtisseries, devant les bateaux, les forts et les locomotives des boutiques de jouets.
Le soir, le fumage indispensable des mégots avec les autres apprentis ne l'attardait jamais d'une façon déraisonnable.
Dès sa rentrée à la maison, il racontait à sa mère ce qu'il avait fait et vu dans la journée.
— Aujourd'hui, j'ai coupé du cuir au moins pendant une heure, puis j'ai été rue des Archives. La femme qui reçoit les paquets m'a donné un sou. Elle me regarde drôlement; elle a des lunettes, une vieille robe noire percée aux coudes. En sortant, j'ai rencontré Badin, qui a été à l'école avec moi ; tu sais bien, celui qui m'avait fait un trou à la tête avec une pierre? Mais, tu sais, il n'est plus méchant du tout, il a un nez pointu, des grandes oreilles écartées, un petit cou mince et une figure blanche, mais blanche 1 seulement, il n'a pas de casquette, ni de cravate. Il m'a dit :
» — Peut-être que tu ne voudras pas me parler parce que mon père est en prison ?
» — Qu'est-ce qu'il a fait? que je lui ai dit.
» — Je ne sais pas, qu'il m'a répondu.
» Alors je lui ai demandé à quelle prison et s'il y était allé voir. C'est à Poissy ; mais il m'a dit comme ça :
» — Faudrait prendre le chemin de fer et on n'a pas d'argent. Tout de même, on y est allé une fois à pied ; on est parti à six heures du matin, on n'est arrivé qu'à une heure. Maman portait Nanette, moi je portais Louise, les deux autres
Marcelin Gajard
;naient maman par son jupon. On n'a as voulu nous laisser entrer, maman a eu eau pleurer, faut une autorisation. En ivenant, il a plu, on s'est perdu. Nanette attrapé une fluxion de poitrine, elle est lorte au bout de neuf jours.
Je lui ai dit : veux-tu mon sou? Il l'a dit :
— Non, j'aime mieux qu'on s'embrasse.
Moi, je ne
iemandais pas
îiieux; je te pronets qu'il n'a plus air méchant du
tout. Il a les yeux
tout violets autour :t des poignets pas
plus gros qu'une
bougie. Il travaille
dans les produits
chimiques ; il avait
un grand crochet
sur le dos. Je lui
ai dit :
» — Prends-le
tout de même pour
ta petite Louise ;
on me l'a donné
rue des Archives
où je viens de porter un paquet. »
Marguerite tomba malade. Jusqu'alors Marcelin, qui atteignait quinze ans, avait vécu en confiance derrière sa protection invincible.
Une peur inconnue le saisit.
— Ce n'est rien, mon enfant, c'est seulement la fatigue.
La fatigue 1 Subitement la cruelle gravure du visage vieilli et raviné avait illustré cette révélation. Il se jeta contre le lit, et voilà qu'il sentit le mal de sa mère avec ses lèvres, il sentit la chair usée par le travail injuste qui se creusait comme du coton.
Et, de jour en jour, la douleur continua de l'instruire par filtration profonde.
— Maman est malade, disait-il à tout le monde.
Et il devinait aussitôt le plus ou moins
de sympathie par une extraordinaire secousse d'intuition.
La femme qui recevait les paquets, rue des Archives, lui dit précipitamment :
— J'ai une bouteille que l'on m'a donnée aux étrennes, je te l'apporterai, c'est du bon vin.
Elle chuchota ces derniers mots avec un indicible respect : c'était une chose au-