‹ Marcelin Gayard. Illus. de Lobel-RicheChapitre 19 sur 37 · MARCELIN L EXAMINAIT JOVIALEMENT · texte numérisé non relu

MARCELIN L EXAMINAIT JOVIALEMENT

se délachaient i)ar un charme spécial.

Lucette était de celles-là ; non pas qu'elle fût une des plus jolies, mais son visage était des plus expressifs, par son reflet céleste, par la fraîcheur neuve du sourire, par la bonté touchante du nez petit, arrondi.

Très droite, très mince, les hanches mar- (juant agréablement, elle avait un i)as court, bien jjosé, et lui impercepliijle balancement de (leur.

Le père et la fille tournaient autour des groupes éparpillés. Ils n'étaient pas pressés de s'en aller : tant qu'ils se trouvaient devant l'Annexe, ils appartenaient à cette élite pour laquelle, en ce moment, l'examen était la chose la plus passionnante de toutes. Tant que l'on n'aurait pas quitté la foule, Lucette était une can didate primée, cela éclatait aux yeux ; elle était l'égale des jeunes filles lesf plus privilégiées, réunies là.

— - Un petit bouquet ! monsieur, mademoiselle... deux sous...

C'était Phonsine. Elle était vêtue d'un costume noirâtre, comme décousu et aplati ; sa robe pendait d'un côté ; ses cheveux désordonnés et criards cachaient son front; sur toute sa personne pesait une vieillesse de souillure. Sa bouche fripée, ses yeux coulissés, sa voix au traînement éraillé semblaient appeler autant la débauche que la charité.

' Dans le saisissement simultané, Lucette s'empourpra comme une personne prise en faute, et Phonsine se recula, médusée. Ce fut ^Marcelin qui s'avança vers elle, exubérant, amical, ayant besoin de publier son bonheur :

— Ah I bonjour, vous êtes par ici ?... nous... vous voyez, mademoiselle Lucette vient de passer son i)revet élémentaire, elle est reçue du premier coup, avec trente huit points sur quarante... et pour tant l'examen n'était pas facile.

Lucette et Phonsine baissaient les yeux, horriblement gênées.

Phonsine avait laissé tomber sa main qui offrait des fleurs. INIarcelin l'examinait jovialement ; il reprit avec vivacité :

— Oui, oui, un bouquet...

Il donna une ])ièce de dix sous

— Tenez, gardez... pour vous.

Phonsine, la main tremblante,

eut à peine le temps de balbutier un' remerciement honteux : brusquement, Marcelin cessa de la connaître, il l'écarta du coude, l'eflaça de son large dos, et sépara Lucette en disant avec empressement.

— Ah I voilà tes deux amies, Kosc et Marie.

Il y eut des embrassements, des exclamalions, un l)al)illage passionné : elles étaient reçues aussi 1

Mais sur le chemin de la maison, Lu- •ette devint pensive : est-ce que sa seule imie n'était pas Phonsine ?... Puis des lorreurs se dessinaient; quel pouvait être e sort actuel de Phonsine ?

Elle était descendue de son nuage ; son uccès d'examen lui causait même une orte de remords.

Son père, qui la serrait à son bras, •edressait vers les passants un front bieneillant, éclairé. Il lui semblait que beaucoup de personnes regardaient Lucette ivec intérêt, devinaient sa réussite, son nérite. Il répondait mentalement :

— Oui, c'est ma fille I nous sommes les maîtres du monde.

Il aurait paj^é cher pour rencontrer un de ses collègues.

La concierge se trouva dans l'escalier ; après lui avoir dit bonjour, il ne put se tenir d'ajouter :

— Beau temps, un peu lourd pour passer des examens... Tout de même, mademoiselle Lucette a réussi brillamment : trente-huit points sur quarante.

Madame Gayard vint ouvrir et, voyant son mari se permettre d'entrer dans la pièce réservée, à usage de salon et de salle à manger, elle s'écria :

— Lucette est reçue 1 Marcelin garda son chapeau de haute

forme sur la tête et raconta son attente, la sortie des candidates, les difficultés de l'examen. Il se carrait au milieu du tapis, en face des doubles rideaux, et ses paroles faisaient beaucoup d'effet ; on comprenait qu'il n'aurait pu dire ces choses passionnantes dans la cuisine ou dans la chambre à coucher. Et soudain, enlevé par la sublimité du mot, il atteignit à la perfection majestueuse et empoignante quand il évoqua le Diplôme. Le Diplôme à faire encadrer I Le Diplôme à montrer à tout venant I Le Diplôme à placer le plus en vue possible, là, au-dessus du piano I

Madame Gayard, hypnotisée devant l'endroit du mur où serait le Diplôme, avait joint les mains, inconsciemment, sur les cordons de son tablier.

Lucette, gantée, souriante, un peu gênée, comme en visite, ajoutait seulement de courtes phrases au récit de son père. Quand elle eut quitté le salon pour aller se déshabiller, Marcelin descendit à l'accent méditatif :

— As-tu remarqué ? à peine diraiton que Lucette est contente ? Du reste,

c'est très bien : on a la joie calme, dans un certain monde.

Le lendemain, en arrivant au bureau, il distribua des poignées de main avec effusion :

— Messieurs, ma fille a réussi ! Elle a son diplôme.

Les collègues firent entendre un chœur de félicitations sincères. Debout devant sa table, il remercia et s'excusa de son émotion :

— Vous comprenez, c'est un grand bonheur pour un père... Maintenant, ma fille peut s'avancer dans la vie... Elle a ce qu'il faut.

Il s'assit et, la plume légère, se mit à son travail d'expédition. Il moulait sou écriture, il trouvait un charme à aligner ces phrases par lesquelles le formalisme bureaucratique temporise, arrête les espérances, noie les efforts « ... J'estime cependant qu'il y aurait lieu de surseoir... » Il s'étalait sur sa table, s'appliquait, s'appuyait avec jouissance sur le papier, comme s'il eût voulu ajouter le poids de son corps à l'étouffement des paragraphes.

INIais, bientôt, une sorte de fermentation le contraignit à se remuer, à aller dans les bureaux voisins proclamer son enrichissement. Il commença par porter des copies de statistique au sous-chef, M. Brocus, chargé spécialement de la vérification des travaux supplémentaires.

En passant, il dit bonjour à Dufourni, d'une façon inaccoutumée, importante et protectrice.

INI. Brocus était un petit homme de cinquante ans, verdâtre, chafouin, qui semblait empalé sur un pivot, au milieu de son fauteuil trop large. A chaque remise du travail, invariablement la même scène se produisait. [Marcelin posait son cahier de statistique sur la table et attendait. Le sous-chef oscillait sur son pivot, serrait les sourcils et contemplait fixement pendant cinq minutes, la page écrite.

Puis tout d'un coup, très grave, suffisamment infusé, il redressait la tête, avançait l'index sur un titre de colonne et demandait :

— H. P. veut dire Hôpital, n'est-ce pas?

— Non, monsieur : Hors Paris.

Pas une seule fois, depuis plusieurs années, Marcelin n'avait manqué d'enlendre la même question, ni de faire la même réponse.

Marcelin Gajard

'M. Brocus secouait la tête d'un air entendu, repoussait le cahier, puis virait d'un quart de cercle, sur son pal :

— Quel âge avez-vous, monsieur Gayard?

demandait-il d'un air de profonde appréhension. Et les accès de virilité ? toujours présents ? réguliers ?

— Toujours, monsieur, répondait Marcelin, modeste et déférent.

— Ah ! vous verrez... C'est extraordinaire, moi ! à chaque classe, à chaque promotion, j'ai diminué ! Le jour même, monsieur, où paraissait mon avancement

MONSIEUR BHOCtS.

sur le Biillclin officiel, j'avais moins de... de présence I

Et la conversation en restait là.

Cette fois, Marcelin fit part à son supérieur du succès de sa fille.

— Ah diable! dit le sous-chef, c'est une date I... mais justement, remarc|uez bien... prenez garde (pie cehi n'influence... votre régularité masculine.

lùisuite, Marcelin se rendit à la Comptabilité, au Contentieux, à l'Enregistrement général, au Secrétariat et au Visa. Dans chaque bureau, il serrait la main du collègue qu'il connaissait et lui deman-

dait des nouvelles de l'état des gratifica fions ; puis, tout d'un coup, il haussait la voix de façon à être entendu des autres — Ah ! j'oubliais : ma fille a obtenu soi brevet de capacité dans des conditionexceptionnelles : trente-huit points sui quarante.

Au Contentieux, son ami était un antique expéditionnaire nommé Philibert, qui venait d'être mis à la retraite. Il finissait son dernier mois.

Marcelin le trouva maniant des porte plumes emmanchés de plumes neuvi qu'il affûtait les une après les autres sur dtpetites limes et sur depierres humides, tandiqu'une feuille de papier réglé séchait, couverte de jambages énormes.

— Tiens, que faitesvous donc ? demanda Marcelin.

— J'apprends à écrire, dit le vieux scribe avec sérénité.

Marcelin fut très vexé.

Le grand succès de Lucette n'émut aucunement Philibert ; il ne s'arrêta pas de crachoter sur ses pierres, de frotter ses plumes et de les essuyer à sa calotte, du geste rapide d'un singe qui se gratte.

Après le déjeuner, Marcelin accrocha,' dans le couloir, le jeune et riche collègue Dcguy ; il se pencha sur lui, et le fit marcher à petits pas :

— Mon cher, je considère surtout que ce diplôme achève de donner à ma fille un certain rang.

Il se sentait aussi i)rivilégié que Deguy et tenait à lui persuader qu'il était de son monde et de son i)arli. Deguy, beau garçon, brun, aux traits fouillés, fort élégamment habillé, souriait, un peu mo- (pieur, et répétait : u Certainement... je

vous félicite Il aurait bien voulu se

dégager, mais Marcelin ne le lâchait pas:

- Au point de vue de l'éducation, le plus grand honneur revient à sa mère ; moi, j'aurais eu volontiers certaines idées dans le genre de celles de Jadot. Mais ma

?mme a été stricte, elle a eu raison ; il lut envisager l'avenir, avant tout...

Le jeune Deguy finit par demander :

— Quel âge a votre fille !

— Pas encore dix-sept ans.

— Ah ! fit-il en considérant la taille et a physionomie de Marcelin.

Puis il ajouta :

— Nous allons rentrer, si vous voulez, arvoici l'heure de la conférence descocus, ■t nous les gênerions dans le couloir.

Marcelin se remit enfin au travail iprès une interruption d'environ quatre leures.

Une voix retentit dans le couloir, quelqu'un s'arrêtait devant la porte. En un lin d'oeil, tous les employés furent méri- Loirement courbés sur leur papier ; tous, a. plume à la main, mettaient des points >ur des /, ou rallongeaient des virgules. Mais on reconnut le timbre du collègue Ca- Jouran : une voix de nez, à vibration de clairon. Les têtes se redressèrent. En effet, Cadouran ouvrit la porte.

C'était un colosse haut de six pieds, ayant tout à fait l'aspect d'un marchand boucher : une face tau-esque, d'épais cheveux blonds frisés ; la chair de ses joues envahissante repoussait et faisait remonter le bout de ses oreilles ; deux gros bourrelets sanguins roulaient à sa nuque, s'écrasaient sur l'encolure de son vêtement. Au bout de ses bras plus volumineux que le corps d'un enfant, s'écartaient des mains extravagantes. Les porte-plumes ordinaires, trop menus, s'échappaient de ses énormes doigts poilus ou bien les plumes s'écrasaient sur le papier, comme des pailles, dés qu'il voulait serrer. Il se fabriquait des instruments de la gracilité d'un manche à balai. Néanmoins, il était à peine capable d'écrire, et son intelligence ne dépassait guère les mystères de l'addition. Son travail, au service de la statistic[ue, consistait à compter interminablement des fiches, retournées du bout de son index mouillé, et à en inscrire le nombre sur des états. Il ne pouvait demeurer assis ; ses muscles, sa chair puissante se révoltaient. Pour éviter un coup de sang, il était obligé de monter et de descendre plusieurs fois de suite les quatre étages du ministère. Mais sa fonction préférée était d'aller de bureau en bureau « faire les chaises » ; il en soutenait deux, trois, quatre dans l'espace, jusqu'à ce que les collègues eussent

compté de un à cent ou crié : « Assez ! » Il entrait rayonnant, écarlate :

— Bonjour, messieurs, un petit bras tendu, histoire de vous remettre les esprits.

Et il saisissait tous les sièges disponibles. Il avait aussi la spécialité de colporter les bonnes farces administratives.

— Vous connaissez la nouvelle, messieurs ? lança-t-il, on va féminiser les ministères ?

Simultanément, tous les collègues, Jadot lui-même, dressèrent le nez comme

^.:*a»£ *jt:ïaaej*ci, L-=a»,^sw-- -

CADOURAN.

fait un chien auquel on présente, en l'air, un morceau de sucre.

Cadouran continua :

— Chaque employé sera associé... à une employée.

Minet ouvrit son cœur :

— ■ Chic ! je fourrerai tout le travail à mon associée.

— - Alors, monsieur Jadot. cria Lapalette, au lieu d'avoir monsieur Minet devant vous, vous aurez une petite minette.

Blanblan fut le seul à ne pas rire : une épaule remontée, le cou tendu, le menton appuyé sur l'autre épaule, il grinça, mon-

trant la face d'un paj^san capable d'assassiner sa mère par cupidité :

- — C'est un abus ! Les femmes ne sont bonnes à rien. Il ne manquerait plus que cela, qu'elles viennent nous voler nos places !

Jadot intercéda, suppliant, respectueux:

— Voyons, monsieur Blanblan, soyez

indulgent. Selon la règle, les femmes

UEJETEE I-aU le I'OIOS..

bénéficieront de la mauvaise besogne :

elles manieront de lourds dossiers, elles avaleront la jioussière... Vous ne pouvez pas leur refuser cela : lous les défenseurs de la famille vous prouveront que les femmes sont, par deslinalion naturelle, des filtres à poussière.

— Kt puis, dit Marcelin, joyeux, les femmes monteront à l'échelle faire les recherches dans les carions du haut.

Aussitôt éclata un feu d'artifice de bons mots :

— Permettez, il est question de leur imposer un loup.

— Pas de grande toilette à faire pour

ça-

■ — ^Nlais non ! un scaphandre !

— Dans notre intérêt, à nous, alors?

on sait bien que nous avons la vue sen-l sible... I

— Nous ne pourrions même pas voir' le loup...

— [Messieurs, soyez sérieux, reprit Cadouran, je vais, tout de suite, vous amener une candidate.

Il sortit et revint au bout d'un instant. Il introduisait devant lui une jeune personne dont la tête affleurait sa chaîne de montre : mademoiselle Broche, qui avait pour métier de proposer des abonnements de librairie. Elle promenait sous son bras un tome relié du Grand Dictionnaire Larousse. Une vingtaine d'années, blonde, un corps fluet de Parisienne, assez gentille, si elle n'eût été trop tachée de rousseur et déjetée par le poids de son énorme boucpiin spécimer. Elle s'avança jusqu'à la table de Thomus, posa son Larousse sur le coin et, de tirant son épaule, regarda avec une pointe de méfiance les faces carnassières de ces messieurs,

— Voilà, dit Cadouran, au bureau de la statistique, nous avons informé mademoiselle que l'administration va employer des femmes dans la plupart de ses services.

Les collègues, pouffants, braqués sur sa féminité, serraient une double envie dans leurs mâchoires.

Lapalette quitta son paravent et vint renifler plus près, contre l'éléphant.

— C'est parfaitement exact, mademoiselle, et, si vous désirez entrer, il n'y a pas de temps à perdre.

Moudur se dérangea aussi :

— Attendez : on exigera certains titres, fit-il, la mine grave.

— J'ai mon brevet d'institutrice, dit timidement la jeune liMe, encore mal convaincue.

— Il n'en faut pas davantage, cria Marcelin enthousiaste.

Deguy le regarchi d'un air stupéfait.

Puisque « cehi mordait », diacun jeta son appât ;

— Pensez donc, madiMuoiselle, vous aurez un métier autrement agréable...

— Des appointements réguliers.

— Une retraite.

La main droite sur son Larousse, le bras auche pendant, rétrécie, penchée, comme ne accusée sans défense, elle tournait es yeux anxieux qui mendiaient la vérité: lie désirait tellement une vie moins préaire, un gain moins difficile à arracher, on corps surmené aurait été si heureux le se reposer pendant des heures sur une îhaise, qu'elle ne pouvait s'empêcher de artir à la dérive, entraînée par un espoir soient : elle se voyait à l'abri, chaufïée 'hiver ; elle se voyait assise ! assise ! 5uel rêve ! Elle fixait avec convoitise les ièges cannés. Jamais un employé ne lui n avait offert un ! C'était sacré, sans doute ; il fallait appartenir à l'adminisration pour se poser dessus.

— Vous ferez partie d'un service ! avec une table, des cartons, des fournitures correspondant à votre grade, disait Blanblan, les jambes croisées, la toisant fièrement.

- Vous serez fonctionnaire, quoi !

prononça Thomas, la tête en arrière, les yeux rapetisses, hautains.

L'envie d'être assise la prenait aux reins. Une boufïée d'ambition orgueilleuse lui monta à la tête.

- Je ne sais pas quelle formule..., finit-elle par balbutier.

— Voilà I cria Moudur.

Il s'avança, cueillit un papier auprès

de Minet, se pencha et prononça tout haut les mots qu'il traçait :

« Monsieur le :Ministre, j'ai l'honneur de solliciter de votre haute bienveillance... »

Elle regardait écrire, souriante enfin, respirant à peine, ofïerte.

On se délecta.

Elle reprit son Larousse qui rendait sa robe toute reluisante aux hanches, et, le précieux papier à la main, elle remercia, les yeux purs comme du cristal, son visage pauvret embelli de reconnaissance, son corps déjeté mis en frais de secousses respectueuses à l'adresse de chacun de ces messieurs, et elle se sauva vite, emportant son bonheur.

On poufîa derrière efie. Lapalette soulevait sa jambe droite à deux mains, comme s'U voulait la porter sur son épaule et il criait :

— Zut alors ! Ça peut s'appeler un bateau I

— Et maintenant, un petit bras tendu ! proposait Cadouran excité.

Blanblan et Minet lui passèrent leurs chaises.

Marcelin ne riait qu'à moitié, par contenance. Il avait reçu en plein cœur le regard inefîable de la petite abonneuse, et, aussitôt, il avait pensé à Lucette, comme un enfant coupable pense à sa mère. Et il remarquait cjuc Deguy faisait une grimace ambiguë et taillait le même crayon avec application, depuis dix minutes.

— Bon Dieu ! dit ]\Ioudur, je vais faire aussi rédiger une demande à ma porteuse de pain ! Je lui dirai : « Vous tenez une comptabilité épatante sur votre calepin, vous avez les aptitudes requises. » Elle marchera, ça sera tordant. Je me la représente transformée en employée ! Si vous la voyiez traîner sa voiture! Je ne pourrais pas dire son âge ; peut-être trente ans, peut-être soixante. Je m'attends toujours à l'entendre hennir dans ses brancards.

Ce n'est pas de la blague ; elle a pris comme une tête de jument et elle a l'aspect effianqué et pointu des rosses de fiacre... Pégase battrait des ailes...

Une hilarité prodigieuse éclata aussitôt. Les bouches s'ouvraient énormes, comme pour avaler l'énormité de l'erreur.

Le diplôme était au mur, au-dessus du piano.

Chaque jour, ^Marcelin ouvrait la porte de la pièce réservée et, sans entrer, le regardait.

Au bureau, il invoquait à tout propos le brevet de sa fille. Il en avait presque un air pédant.

Sans oublier l'apparition lamentable de Phonsine, Lucette se laissa aller à la joie d'avoir fini ses études. Pendant plusieurs jours, elle tripota ses petites affaires, elle plaça et replaça dans la commode ses livres et ses cahiers qui représentaient déjà de vieux souvenirs. Entre temps, elle s'asseyait et rêvait d'avenir, les yeux sur le papier bleu de sa chambre.

Un soir, après dîner, dans la cuisine, elle se campa devant la table, d'un air mutin, sûre qu'on ne pourrait rien lui refuser :

— ■ Dis donc, papa, qu'est-ce que je vais faire, maintenant?

— Parbleu ! ma fille, il faut que tu choisisses une situation.

Marcelin commença par réaliser un désir

longtemps retenu : sous le prétexte de fêter le succès de Lucette et de tirer des plans pour elle, 11 invita Lapalette et sa femme à dîner.

Madame Gayard avait compris aussi la nécessité d'augmenter les relations ; elle avouait que les Lapalette étaient des gens du monde et, ma foi, l'on n'avait pas à s'occuper de la conduite privée de madame Lapalette, du moment qu'il n'en résultait aucun scandale.

Celle-ci était une femme de trente-cinq ans, très racée : brune, la peau mate, le visage maigre, comme travaillé au feu, les yeux en combustion, les lèvres arquées divinement. D'aspect réservé, elle parlait peu, écoutait avec une sorte de résignation aimable. Jamais elle ne regardait son mari, dont elle semblait même ignorer la présence. Quant à Lapalette, il avait l'air sérieux et fier d'un politicien qui accompagne un ministre.

Le couple séduisit absolument madame Gayard.

Bien entendu, tout le long du dîner, la conversation roula sur le mérite triomphant de Lucette.

— Mademoiselle ne peut accepter qu'un emploi dans une administration ou dans l'enseignement, dit madame Lapalette.

— Nous sommes très difficiles, dit Marcelin fermement. Tu verras ce qui te convient le mieux, ma fille.

— Je préfère un emploi, dit Lucette en jeune personne modeste et ingénue qui choisit avec politesse un gâteau dans un plat.

Quelques jours plus tard, une fâcheuse nouvelle vint surprendre la famille ; le vieux parent de l'archevêché était mort à Vichy, laissant toute sa fortune à l'Église.

Il avait demandé autrefois que Lucette fût élevée dans un couvent. On voyait maintenant ce qu'il en coûtait d'avoir refusé.

Madame Gayard fut très désolée, elle comptait que le vieux parent doterait Lucette :

— Nous aurions dû penser à l'argent et faire une concession.

— Non I jamais je n'aurais cédé sur ce point-là, déclara Marcelin en fidèle républicain avancé.

Sur ces entrefailes, les informations recueillies pour Lucette causèrent un

profond étonnement à tout le monde ; il n'y avait aucune administration, pas une seule, où l'on pût entrer d'emblée en faisant simplement valoir ses titres. Il ne suffisait pas que la postulante fût une jeune fille accomplie 1 II ne suffisait pas qu'elle eût le brevet de capacité 1 ce diplôme si rare ne suffisait pas ! La présentation de parents honorables et bien pensants n'ajoutait rien. Il fallait quand même faire la queue et passer, en se bousculant, par le tourniquet du concours.

Marcelin jeta son dévolu sur une administration financière. Lucette rédigea une demande, se fit inscrire, fournit des quantités de pièces timbrées ou légalisées, affronta une visite médicale, se procura un programme, en étudia les matières, puis elle attendit deux mois l'époque du concours.

Il se trouva que douze cents concurrentes se présentèrent, alléchées par les vingt places à enlever. C'était un troupeau de jeunes filles distinguées, anémiques et sans dot, ayant entre elles un air de famille, toutes avides de vivre, toutes n'ayant d'autre instinct que de vouloir se faufiler par la même porte entrebâillée.

On fit une pause de six semaines avant de connaître le résultat de la bousculade. Lucette ne fut pas dans les vingt plus fortes.

« Si pourtant elle était sans ressources 1 » pensa Marcelin.

Il se rappela la foule moutonnière des candidates ; il entrevit que le nombre des mangeoires était limité, bien inférieur à celui des affamées. Que résultait-il d'une si énorme difïércnce? Beaucoup de postulantes avaient l'air maladif, écrasé...

Cependant la mort ne pouvait pas tout faire I Puis, il se rappela ces jeunes vendeuses de bouquets qui se postent à la sortie des salles d'examens : un cachet de vice et de mendicité les sépare absolument des candidates ; en dehors du sexe et de l'âge, aucune comparaison n'est possible. Et pourtant, le jour où Lucette avait obtenu son brevet, il en avait remarqué une, de visage convenable, vêtue de noir, qui se serait à peine distinguée des aspirantes, si elle n'avait été nu-tête ; c'était comme un spécimen intermédiaire qui reliait les jeunes filles honnêtes aux l)auvresses innommaI)les. L'inquiétude fugitive d'un triste problème assombrit Marcelin. Mais, dès le lendemain, il

retrouva l'assurance et la volonté de l'homme qui bénéficie de la distribution hiérarchique si bien organisée dans la société.

— Il faut faire inscrire Lucette pour un autre concours, dit-il, et cette fois j'aurai la recommandation de mon directeur et du conseiller de notre arrondissement.

Alors la misère commençait. Lucette ne pouvait sortir seule, sans but, et sa mère n'avait jamais le temps d'entreprendre une promenade. Madame Gayard se plaignait continuellement d'être soufTrante et d'avoir de l'ouvrage par-dessus la tête, et elle ne voulait pas être aidée par Lucette ; du reste, celle-ci n'avait pas le

Encore une attente de plusieurs mois L'ennui entra dans la vie de Lucette.

Lentement, se manifesta ce mal des demoiselles bien élevées, des demoiselles de la toute petite bourgeoisie, qui ont soi-disant terminé leurs études.

Finis les devoirs d'école Les vacances tout le temps 1 Elles se figurent que c'est le bonheur. Mais, à cause de leur prétendue éducation morale, de leur réserve vaniteuse, de leur jeunesse bien pensante et sans charité, elles ignorent la vie autour d'elles et la vie les ignore. Elles ne voient rien d'intéressant à faire, n'ont rien à aimer, ni rien qui les passionne. Alors se déclare l'inquiétude mélancolique d'êtres incomplets, fixés dans un milieu artificiel, bêtement égoïste et fermé. Les relations sont presque impossibles ; l'on ne saurait sortir de son monde et l'on appartient à un monde privé de toute vitalité. Alors dans l'atmosphère même où l'on respire, s'infiltre une froide tristesse d'isolement ; un vide incompréhensible vous suit partout : c'est l'affreux ennui.

Lucette se levait à sept heures, rangeait sa chambre et s'occupait de sa toilette en tournaillant dans la maison. Avant onze heures elle était en tenue, prête à sortir, prête à recevoir, à faire quelque chose. Et elle n'avait rien à faire, nulle part où aller, personne à attendre. Mais d'après les idées de ses parents, il fallait qu'elle fût habillée dès le matin, en demoiselle du monde, conformément à son rang.

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