LA MINE FUYANTE D UN CHIEN BATTC
Marcelin Gavard
hcnsibles pour lui seul. Ces regards d'âme, hérités de sa grand'mère Marguerite, disaient clairement des choses de passion que la parole, en sa matérialité, aurait été impuissante à exprimer.
Un bonhomme à la peau mal rembourrée venait laver les panneaux de la boutique, une fois par semaine. Les matins d'hiver, où la bise tuait ses doigts recroquevillés, Lucette, lâchant sa poupée, n'avait qu'à diriger son attention un peu fixement du côté de la rue : Marcelin ouvrait la porte et invitait le bonhomme à entrer se dégourdir.
Marcelin réfléchissait et se félicitait :
— Voilà, je n'ai pas changé. Tout seul, j'ai une pensée incomplète ; il me faut cjuclqu'un auprès de moi ; Lucette remplace ma mère. Et puis, moi, je suis un avancé, un libéral, et c'est mon agrément de faire plaisir à ma fille.
Certain jour, une placière bossue étalait sur le comptoir des lacets fanés. Ses os pointus tendaient son châle de guingois, et elle détenait une ressemblance unique avec la chauve-souris blessée et le vieux parapluie esquinté par le vent.
— Je vous remercie, madame, dit Marcelin, je n'ai besoin de rien pour le moment.
Mais une petite toux se fit entendre derrière lui ; aussitôt, il se ravisa et choisit ce qui restait d'à peu près vendable dans la pacotille.
Après le déjeuner d'anniversaire, comme madame Gayard venait de saluer à la porte une cliente qui emportait une boîte ficelée, elle tomba en arrêt, indignée :
— Regardez-moi un peu cette bande d'enfants déguenillés en train de rôder le long des étalages du magasin, en face.
— Eh I mais, dit Marcelin, la plus grande se nomme Phonsine ; le troupeau qu'elle conduit se compose de ses .frères et d'autres enfants de sa maison, sans doute. J'ai fait connaissance' avec elle ce matin ; j'avais oublié de vous le dire.
Et il raconta l'accident du panier, sans parler de sa propre générosité.
Lucette s'était approchée ; le nez collé contre la vitre de la porte, elle considérait la fille aînée :
— Ah ! Phonsine, quel drôle de nom I dit-elle doucement, le visage crispé.
Se tournant vers son père, elle ajouta avec un effort de respiration :
— Je ne sais pas pourquoi, elle me
rappelle une petite amie que j'avais à l'asile, celle qui ne savait pas parler. La bande s'éloignait.
— Donne-moi mon chapeau, dit Marcelin en réponse au regard magnétique! de sa fille; je vais voir ce que font ces' gamins, je veux connaître l'adresse de Phonsine.
Lucette se hâta d'apporter le chapeau.
Madame Gajard eut un air ébaubi :
— Alors, passe au moins chez le cartonnier, dit-elle.
Lucette, par quelques notes de rire, cacha sa confusion d'éprouver un sentiment inexplicable. :
— Oh ! oui, tâche de savoir où demeure Phonsine.
Puis, malgré elle, avec une voix de rêve, les joues et la bouche empreintes d'un désir apitoyé, elle ajouta :
— Je l'aime bien, Phonsine... je t'assure que je l'aime bien...
Environ un mois plus tard, le 15 juin, se produisit un : événement foudroyant.
Ce jour-là, le Grand Magasin inaugura « des agrandissements considérables ».
Les nouvelles annexes commençaient juste en face de la maison Gayard et là, précisément, on disposa un étalage magnifique indiquant la création d'un rayon complet de cordonnerie.
Immédiatement, la clientèle déserta la petite boutique.
Marcelin fut démoralisé comme il l'avait été après la mort de sa mère. Sa confiance augmenta en la justesse de vue, en l'esprit pratique de sa femme. De plus en plus, il était influencé par son air sérieux, par sa vivacité et j usque par sa petite taille et par son état maladif. Elle lui conseilla d'abord de lutter avec acharnement contre la concurrence, puis, devant l'inanité des résultats, elle aflirma qu'il fallait aller trouver le directeur du Grand Magasin et le supplier de faire transporter son étalage de cordonnerie sur une autre façade.
En parlant ainsi de soumission, en promettant une solution sentimentale, elle toucha précisément ce qui était au fond de .Marcelin. Car telle était en résumé sa
Marcelin Gajard
ature : il avait toujours envie de faire isparaître le danger en embrassant l'enemi. C'est pourquoi, malgré une ceraine répugnance de son amour-propre, consentit aussitôt à tenter la démarche bséquieuse. Dans l'après-midi, le jour lême, il traversa la rue, ganté, coifîé 'un chapeau de haute forme,
Lucette et sa mère, assises derrière le omptoir, attendirent son retour, anxieues, incapables d'occuper leurs mains, le égard absorbé par des riens.
Devant elles, sur le drap vert, miroitait ine plaque de soleil grande comme un eu de cinq francs, où, à chaque instant, les mouches s'abattaient ; c'était bref et ncessant : un crissement d'ailes rappelant e bruit d'un point de couture, et l'une les mouches s'enlevait dans l'air, comme 'aiguille sort après avoir piqué l'étoffe.
L'écu de soleil sauta au mur, derrière .ucette ; alors elle leva les yeux vers la ue. De moment en moment, quelque emme jeune, en chapeau ou nu-tête, s'arêtait devant la boutique ; aussitôt quel- {ue monsieur s'approchait et feignait lussi d'étudier l'étalage. Mais Lucette •oyait se dessiner un léger virement des êtes l'une vers l'autre et des regards se ;ouIer, de côté ; puis, c'était une sorte de lourire chez la femme, une singulière moue mimale chez l'homme ; en définitive, :elui-ci suivait la robe qui s'éloignait. Il în arrivait continuellement, de ces cuieuses qui se ressemblaient par le genre le parure, par le coloris poudré du vi- ;age, par la pose guetteuse. Les barjons aussi se succédaient devant la vitre, ît Lucette trouva, un instant, que ces passants incompréhensibles se moquaient le la boutique, comme les chiens qui vienaent, l'un après l'autre, flairer la même place au bas des panneaux.
Une tristesse de désert flottait dans le silence. Lucette sentait une haleine froide chasser la chaleur de ses épaules.
Tout à coup, sa mère cria :
— Ah 1 voilà ton père qui traverse. Elles se précipitèrent vers la porte.
— Je n'ai rien obtenu de ce bon directeur, dit Marcelin avec amertume, nous n'avons plus qu'à déménager d'ici. D'après lui, le bonheur universel sera réalisé au jour prochain où rien autre n'existera plus que de grands magasins, de grandes usines, de grandes administrations. Il ne veut plus de petits boutiquiers, il ne tolère
même plus ces petits marchands que vous voyez circuler là-bas sur le trottoir. Ainsi, sur sa demande, la Préfecture a organisé une rafle complète pour demain. D'ordinaire, à l'approche des sergents de ville, ces camelots s'envolent comme des moineaux, ils se faufilent, se cachent derrière les voitures, se réfugient sous les portes ; demain, ils tomberont dans les griffes d'une brigade d'agents en bourgeois placés à l'affût. Parmi eux, pourtant, il y a des gens intéressants : le père de Phonsine, par exemple, qui a une tripotée d'enfants, ce n'est pas un malfaiteur...
— Ah! fit Lucette, pour demain...!
Les trois personnes, debout sous le
lustre, restèrent un moment à réfléchir en silence, l'air navré. Puis, madame Gayard s'en alla dans l'arrière-boutique, Marcelin se mit à rajuster sa cravate, en pensant qu'il ferait bien d'aller immédiatement chez son propriétaire demander la résiliation de son bail.
— Eh bien, maintenant, dit-il, je cours au plus pressé.
Lucette, devant lui, se redressa, se grandit ; ses yeux se levèrent, formulant une lente, grave et palpitante interrogation.
Son père n'eut que le temps de comprendre.
— Oui, oui, articula-t-il, un peu troublé, le plus pressé c'est de trouver Phonsine, puisque son père est un des petits marchands menacés par la chasse de demain... et il avertira les autres...
Lucette sourit et se tourna en rougissant : c'était bien cela.
Marcelin ne put obtenir la résiliation de son bail. Il se vit bientôt dans l'obligation de quitter la place en abandonnant ses marchandises et son matériel comme gages du loyer impayé. Il avait voulu emprunter de l'argent à ses beaux-parents, et l'on s'était brouillé. Que deviendrait-il, jeté sur le pavé, sans un sou, avec sa femme et sa fllle ?
Exagérément, il se souvint de sa classe d'origine : épris de justice et possédé d'une grosse sentimentalité, il ne voyait plus que les gens du peuple, dans la rue ; il estimait leur fatigue, leur usure ; il distinguait avec certitude ces pauvres diables qu'on devine sans ressources à leur aspect de pantins décolorés, dégonflés, disloqués. Une autre observation le harcelait : la quantité de malheureuses traînantes, en
quête de la vilaine aventure mercantile. Quel nombre effrayant I partout, dans tous les quartiers, à toute heure ! Tudieu ! toute cette fémininité ne mendiait pas la brutalité, la maladie, la dégradation, par vocation expresse I Un flux de pitié l'envahissait, puis un flux de rancune contre la société, comme si le débordement innombrable de la galanterie vénale eût pu le concerner en quelque façon.
Il se prenait de ressentiment contre tout ce qui sentait le bourgeois ; sa femme même l'agaçait, leurs races différaient
foncèrent ; sa sensibilité humanitaire s'émoussa, ses yeux changèrent de perspective, il retrouva sa confiance dans la sagesse de sa femme. Un parent éloigné de celle-ci occupait une situation importante à l'archevêché de Paris ; par la protection de ce personnage, Marcelin, qui avait conservé une belle écriture, obtint un emploi de commis expéditionnaire dans l'un des plus importants ministères. Il avait alors trente-cinq ans ; il prenait du ventre. Lucette allait faire sa première communion. ^^