‹ Marcelin Gayard. Illus. de Lobel-RicheChapitre 6 sur 37 · MARCELIN ACHETA · texte numérisé non relu

MARCELIN ACHETA

soignez les petits? Votre maman travaille au dehors?

— Maman est ouvrière dans une manufacture. Elle part dès le matin et rentre tard le soir ; nous la voyons à peine, mais nous n'y perdons rien ; elle est toujours si pressée que les claques pleuvent autour d'elle, à droite et à gauche. Papa est marchand au panier, mais on lui a saisi sa camelote hier.

— Tiens I pourcpioi donc?

— Parce qu'il stationnait devant le Grand Magasin, là-bas... censément, il gênait la circulation. Il n'est pourtant pas gros, papa; et le Grand Magasin, avec

ses étalages et tous ses commis, est-ce qu'il n'encombre pas le trottoir?

Marcelin ne répondant rien, quelques pas furent faits en silence. Tout d'un coup Phonsine s'anima :

— Eh bien, j'irai, moi, avec mes frères, stationner... on verra bien si la rue n'est pas à tout le monde... Me voilà arrivée... L.à-dessus, elle cligna de l'œil vers Marcelin, à la fois en signe de connivence amicale et en signe d'adieu, puis entra à la Coopérative.

Marcelin reprit son chemin, le front soucieux.

Mais une voiturette se présenta, pleine de fleurs. Il acheta un bouquet de muguet pour Lucette ; son sourire amusé revint, en même temps que l'idée de la petite allocution cérémonieuse.

Dans une pose attentive, Lucette représentait une madone en miniature : visage ovale, efhlé, régulier, les yeux d'une limpidité large, comme en extase profonde, les lèvres closes mollement sur l'âme prête à se montrer.

Elle ne ressemblait ni à son père ni à sa mère ; toutes ses marques héréditaires venaient de sa grand'mère Marguerite. Elle avait, de celle-ci, la finesse de corps, l'imagination réfléchie et passionnée. Marcelin disait : « On croirait voir l'ombre de ma mère qui marche, qui fait des gestes, qui pense », et certains souvenirs trop héroïques l'efTrayaient.

. Toute petite, elle fut bien vite sensiiîle aux moindres nuances du langage d'aimer. Les parents devaient l'entourer de mille câlineries qui nourrissaient sa délicatesse affectueuse et empêchaient son âme douillette de prendre froid.

Au commencement de sa cinquième année, on l'avait mise à l'école maternelle et là, tout de suite, elle avait aimé. Un côté des bancs était réservé aux garçons, l'autre aux filles ; hormis cette séparation, les enfants choisissaient librement leur voisinage. Il y en avait de toutes catégories : de très misérables et de vraiment élégants. En général, ils avaient l'inslincl de classe ; les bien vêtus ne se rapprochaient pas des mal nippés. Parmi beaucoup de déplorables avor-

tons, se trouvait une mioche de six ans, plus abîmée que les autres : noiraude, marquée de coups, sachant à peine parler, la figure pierreuse, la mine fuyante d'un chien battu ; elle était reléguée dans un coin par la répulsion spontanée ou par la méchanceté moqueuse de tout le troupeau. Ce fut celle-là qu'aima Lucette.

Elle adopta une place, sur le banc, auprès de la noiraude :

la joliesse blonde, ouverte, ensoleillée, auprès de la laideur ténébreuse et lamentable.

Gomme son amie ne savait rien articuler, Lucette lui donnait une représentation: elle jasait toute seule, intarissablement, comme un ruisseau gazouille, sans arrêt. Elle se répétait les bonnes paroles qu'on lui avait dites à la maison, la veille, le matin ; elle y répondait ; c'étaient des dia logues simples comme son cœur d'enfant, et qui coulaient des sources de la nature même.

La petite horreur l'ccoutait, tendue, béante, extasiée, pénétrée d'une douceur réchauffante, transportée dans un monde inconnu et délicieux.

Lucette faisait trois personnages : papa, maman, l'enfant.

— Au revoir, Lucette !

— Au revoir, mon petit papa chéri 1

— As-tu ton bonbon dans ta poche ?

— Oui, maman, et

aussi mon mouchoir que tu m'as choisi tout doux, comme ta joue.

Lucette changeait de ton, modifiait sa physionomie, portait sa tête à droite, à gauche. Si la tête restait trop longtemps tournée, la pauvre noiraude avançait la main timidement et tirait un peu le bras de Lucette : elle voulait voir les paroles sortir, elle voulait voir les lèvres, les yeux de Lucette, elle réclamait son

visage d'une muette prière, d'une supplication avide, comme le chien affamé vous gratte, comme le mendiant implore du regard, comme l'asphyxié baye pour avoir de l'air.

Lucette ramenait son visage docilement, sans s'interrompre, et elle disait la bonne soupe du soir et les bêtes qu'on voit sur les livres et qu'il faut aimer, et le cher petit lit où papa vous arrange votre oreiller, et la veilleuse qui met des ombres sur les murs.

Dans la vaste salle, une centaine de bambins remuaient et babillaient sans répit. La petite martyre, seule, restait immobile, courbée vers le charme de Lucette.

A un certain moment, des coups de règle sur un pupitre commandaient le silence. Lucette, obligée de se taire, souriait à son amie. Alors les deux têtes se rapprochaient comme si un double souffle les eût penchées l'une vers l'autre et, d'une commune impulsion, Lucette jolie et la noiraude affreuse,

allon géant le cou, baissant les paupiè r c s , se baisaient sur la bouche, simplement, comme on boit.

Entre Lucette et Marcelin, il existait naturellement des similitudes vives de sentiments ; leurs rires de gavroche fusaient à l'unisson par la subite convergence de leur nez relevé vers le même point dans l'espace. A huit ans, Lucette réservait à son père des regards compré-

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