DERNIÈRES ANNÉES
Morts d’Inès Valmore, — de Mn° Mars, — de Mm 8 Bècamier , — d’Eugénie Desbordes , — de Caroline Branchu. — Caroline et Marceline. — Le dernier amour de Mme Branchu. — Lettres. — Morts de Latouche , — de Félix Desbordes. — Les vers d’un ex-sous-officier. — Secours du roi. — Morts d’Ondine Valmore, — de Cécile Desbordes. — Pauline et Marceline. — Mort de Pauline Duchamhge. — Mort de Marceline Valmore.
Le 4 décembre 1846, Inès Valmore mourut, après une maladie d’une année (1), et dès lors, le sort ne cessa plus de frapper les amis, puis la famille de Marceline. Après Martin du Nord, son compatriote, de qui tant de fois elle avait obtenu l’aide (2), la
(1) J'ai parlé ailleurs des enfants de Marceline (Ondine Valmore).
(2) Par exemple : « Il [le ministre] m’a bien accueillie, comme heureux du service qu’il m'a rendu dans mon frère [Martin venait de procurer une petite place à Félix
MARCELINE DESBORDES -VALMOBE
mort emporta Mlle Mars. Celle-ci s’était toujours comportée comme la plus serviable et la plus sûre protectrice des Valmore. Or, on lui a fait une très mauvaise réputation, à cette Hippolyte, et il est bien certain qu’au théâtre surtout, elle se montrait outrageusement despote et « désagréable » . C’était, au juste, une vieille fille un peu maniaque, un peu bourrue, très défiante, mais au fond une bonne femme, voire assez comique, et qui ne montrait pas du tout à ses amis la sécheresse et l’égoïsme que l’on a dit. Marceline, qui lui avait mille obligations pour elle-même et pour Valmore, l’aimait beaucoup, et c’est de tout son cœur qu’elle prenait sa défense à l’occasion :
« A son mari , 19 janvier 1840. — Quelle infamie que ce propos sur Mars! Julienne me disait l’autre jour : « Si elle était moins honeste , « elle serait peut-être moins grognon. Mais c’est « un diable de vertu que cette femme-là. »
Desbordes, ce même mois] et très décidé à nous en rendre d’autres. N’attendant pas que je lui en parle : « Nous allons voir, m’a-t-il dit. — J’ai tant à vous « demander, lui ai-je dit, que je ne sais par où commencer. « Il me faut mon mari et mon fils. » Il s’est mis à rire et je l’ai laissé avec une foule qui brûlait de prendre ma place. » (Marceline à son mari, 26 novembre 1840.)
Mlle Mars est, en effet, une honnête et raisonnable femme. C’est honteux et vil de la calomnier. »
Et voici un trait que vous admirerez, j’en suis sûr. En mai 1840, Marceline qui avait tous les courages, trouva celui de déclarer à son illustre amie qu’il était grand temps qu’elle renonçât, désormais, à faire aux Français les jeunes femmes et les grandes coquettes. Mars avait alors soixante et un ans. Depuis plusieurs années, on s’efforçait en vain de lui laisser entendre que l’heure de la retraite avait sonné pour elle. Or, Mme Valmore osa le lui écrire dans une lettre qui est, d’ailleurs, un chef-d’œuvre d’adresse (1). Eh bien, la vieille grande comédienne ne se fâcha point du tout : n’est-ce point beau ?
Elle mourut en 1847, deux années avant Mme Récamier qui, elle aussi, s’était toujours intéressée à Marceline et qui, assez peu de temps avant son décès, travaillait encore à rendre service à Mme Valmore, comme le fera voir cet extrait :
(1) On la trouvera dans l'ouvrage de M. Pougin, page 255.
<( Marceline à son mari , 16 décembre 1846. — M. de Ballanche m’a écrit au nom de Mme Récamier (qui n'y voit qu’à peine). Elle s’occupe activement d’Hippolyte. On travaille aussi pour lui à la Légion d’honneur... »
Enfin, le 7 septembre 1850, Marceline perdit sa sœur Eugénie (1). Non plus que ses parents, Eugénie n’avait été heureuse. Elle s’était mariée en 1811 au contremaître d’une filature des Andelys, Désiré Drapier. Celui-ci, ayant voulu s’établir et devenir patron, n’avait pas manqué de perdre ses économies. Alors, retirée à Rouen, sa femme tenait avec lui une boutique misérable.
Voici une lettre que Marceline écrivait à Valmore durant un de ses voyages dans cette ville qui lui rappelait tant de souvenirs douloureux :
« 25 juillet 1845. — Je t’ai sensiblement regretté durant tout le chemin, mon cher ami ! C’est d’une beauté, d’une variété qui passe l’expression. Ma rentrée à Rouen ne valait pas la route, mais j’ai trouvé une sœur dont l’instinct m’a reconnue au fond de la voiture, et tout a été
(1) Marie- Anne -Eugénie -Josèphe était née le 21 décembre 1777.
bien. Hier matin, j'ai visité Notre-Dame, plus belle que jamais avec son clocher incomplet et sa cloche absente, dont le silence change quelque chose à cette ville-b[outique] ; la cloche est le seul accent que j’en aie jamais aimé. J’ai revu profondément Saint -Maclou avec toutes vos chères images dans les yeux. Je l’ai salué pour toi, qui l’aimes tant ! Enfin je connais Saint- Patrie [sic] et ses vitraux ne s’effaceront plus de ma mémoire : quel brillant oratoire ! quel merveille de paradis ! Puis j’ai vu le nouveau Rouen autour des Boulevarts. ..
« J'écris sur l’étroit comptoir de ma sœur, qui est l’unique table de son étroite maison, dans l’étroite rue aux Juifs, dont tous les passants nous voient jusqu’au cœur. Oh ! quelle vie étroite aussi pour cette première fille tant aimée de ma mère !... (1) Mais on ne lui défend pas d'aller voir les Eglises... »
Et bientôt, un mois après sa sœur, Marceline eut à pleurer sa meilleure amie, Caroline Branchu. On sait assez quels avaient été la gloire et les triomphes de cette illustre cantatrice sous PEmpire, au temps qu’elle chantait à l’Opéra la Vestale et Fernand Cortez et où sa voix, comme le
(1) Cette phrase semblerait indiquer que cette lettre se rapporte à la sœur aînée de Marceline, Cécile. Mais Cécile habitait Charleval.
fait observer avec admiration an de ses biographes (1), « luttait avec avantage contre le fracas de l’orchestre ».
« 5 octobre 1843 . — ... Sais-tu que Spontini est fixé à Paris ? — lui écrivait Marceline. — Il semble que ce nom mélodieux est mêlé au tien, chère Caroline. Quel temps que celui où il t’écoutait pour écrire sa plus belle partition! Moi j’étais seule et triste rue des Colonnes, toi, tu faisais courir et pleurer la France... » (2)
En ce temps-là, Caroline aimait, elle aussi, et non point tant son mari, le danseur Branchu, que Kreutzer ou Garat, dit-on, et aussi Napoléon lui-même dont, comme une autre amie de Marceline, Mlle George (3),
(1) Escudier, Vie et Aventures des Cantatrices , pages 159-163. — Voyez aussi A. Tliurner, Les Reines du chant , pages 81-84 ; Fiorentino, Les Grands Guignols, I, pages 178-180.
(2) Lettre communiquée par M. Pierre Louys.
(3) On sait la part que Valmore et Marceline devaient prendre à la rédaction des Mémoires de Mlu George; voyez l’introduction de M. Chéramy à l’édition qu’il vient d’en donner. — V oici ce que Marceline écrivait à George le 4 décembre 1854 : « Vous vous étonnez peutêtre de ne plus me voir, sachant depuis longtemps que c’est un besoin pour moi de savoir de vos chères nouvelles par moi-même et par mes yeux. Mon cher Valmore n’a pu vous en aller demander pour moi, étant très tenu aux heures qui vous rendent visible. Pour
elle reçut, selon l’expression charmante d'un de ses biographes (1), des « hommages prolongés ». C'était alors une forte brune, « de taille médiocre, d’un embonpoint assez marqué, de peau, de nez, de lèvres et de visage reflétant la race noire » (elle était créole, née à Saint-Domingue), et qui « avait à la scène une apparence qui n’était dépourvue ni d’éclat, ni d’attrait. »
C’est peu que, de son art déployant les merveilles, Sublime actrice, en charmant nos oreilles,
Elle s’ouvre en nos cœurs un sublime chemin ; Sensible épouse, tendre mère,
Elle est encore un ange tutélaire Pour la veuve et pour l’orphelin. (2)
moi, frappée d’une nouvelle douleur, de la perte de ma sœur bien- aimée [Cécile], j’ai recommencé ces jours et ces nuits qui rendent la vie impossible et je suis restée anéantie, toute seule à part et la dernière de ma pauvre famille. Quand j’aurai figure humaine, j'irai serrer vos mains, qui n'ont jamais été froides pour répondre à la tendresse des miennes. Mais j’ai bien usé et abusé de vos consolations, car j'ai bien peu respiré en ce monde entre un malheur et un autre. J’ai fini par en demander pardon à mes amis. Pardonnez-moi donc d’être votre plus triste, puisque je suis aussi votre bien fidèle et sincère. Marceline Desbordes- Valmore. »
(1) A. Delaforest, dans le Dictionnaire de la Conversation.
(2) Vers mis au bas d’un portrait de Mme Branchu, peinte dans le rôle d’Oenone ( Almanach des Muses , 1813, page 228).
Il paraît, en effet, qu’elle ne marchandait pas son concours aux représentations de bienfaisance, mais elle ne passait pas pour si « sensible épouse » que « tendre mère », de quoi elle avait plusieurs raisons, dont la plus péremptoire était que Branchu manquait des plus élémentaires qualités conjugales (il mourut fou). Elle eut beaucoup d’autres « malheurs domestiques », assurent ses biographes sans préciser autrement. Je connais une lettre inédite où elle se plaint que ses ennemis aillent racontant partout que son service à l'Opéra est « peu actif », et cela dans le moment qu’elle vient de perdre un fils et où son mari se trouve dans un état désespéré :
« Pourrait-on me faire un crime d’avoir cédé à la voix de la nature? Peut-on m’accuser de négligence quand je passais les nuits dans les larmes ? Les sociétaires ont-ils forcé MIle Mars à jouer la comédie sur les cendres de sa fille ? »
Comme vous voyez, Caroline Branchu ne craignait pas l’éloquence dans sa correspondance familière. Mais elle avait « un très bon cœur », et c’était assez pour que Marceline l’aimât de tout le sien. Pourtant
MmeValmore n’était pas sans déplorer l’incurable désordre et la légèreté de son amie. Le 14 juillet 1839, par exemple, c’est bien avec un peu d’agacement qu’elle écrit à son mari :
« Caroline est repartie. Sais-tu sur quoi elle compte pour faire de F argent? Sur des articles de journaux et ses nouvelles que je dois corriger. Quelle entant! Je suis très embarassée sans mes deux cents francs qu'elle a emportés comme unpaquet de Bombons [sic)... »
Ou bien, le 22 janvier 1840 :
« Caroline est partie ce matin après avoir manqué sa place hier soir, et nous avons presque passé la nuit. Avec cela je fais la cuisine et Tappartement (1), très bien, je t'assure, sans trop me vanter; mais Caroline nous a doublement occupés. Enfin elle nous a fait du bien, je ne dois pas me plaindre de lui en rendre un peu; mais elle est si injuste, si extravaguante [sic) dans ses suppositions envers Mme Bertaud, aussi pure dans tout cela qu'Inès et moi-même! et j'ai eu bien du mal à ne pas me fâcher... »
(1) Mrae Branchu, qui habitait Orléans, étant venue passer quelque temps à Paris, était descendue chez Marceline.
Ou encore, le 3 septembre suivant:
« Caroline est partie avant-hier, toujours la même : c'est un volcan ! »
Marceline et Caroline s’étaient connues dès les premières années de l’Empire; mais ce n’est qu’en 1832 qu’elles devinrent des amies tout à fait intimes (1) et qu’elles s’écrivirent assidiiment. M. Rivière a publié, dans son excellente édition, la plupart des lettres de Mrae Valmore à Mme Branchu; mais il en a coupé les passages où il est question de la dernière liaison de la flambante Caroline. Pourquoi donc? La bonté de notre amie s’y fait si délicate et si ingénieuse ! Les voici :
« 26 mars 1832. (2) — ... Dis-moi toutes les tortures de ta position et fussé-je bien loin ou morte pour ce monde, je t’entendrai partout quand tu me parleras. Ta belle voix a toujours été si puissante sur moi, juge quand elle est pleine de ses propres peines î Ah ! tu ne devrais pas souffrir ainsi, toi! et pourtant il y avait quelque
(1) La première lettre où Marceline tutoie Caroline est du 26 mars 1832.
(2) Caroline Branchu, née en 1780 ou 1782, avait alors cinquante ou cinquante-deux ans.
chose qui l’annonçait dans ton accent profond de désespoir, pauvre Caroline, quand tu n’avais pas encore été désespérée. Non, je ne pardonnerai jamais à qui t’a fait ce mal. Jamais! C’est trop lâche, car il t’a connue jusqu’au fond de l’âme. Il savait qu’il n’y en a pas de plus vraie, de plus dévouée, et qu’un enfant n’est pas plus candide que toi dans tes affections. Il le sait, il le disait... Tiens, je ne peux que dédaigner un pareil homme, et pourtant il est immense dans ton sort. C’est fatal, c’est affreux de dire : il n'y a que la mort ou le temps pour guérir, la mort qui n’arrive que bien rarement à propos et le temps qui se traîne sur nous avec une pitié bien froide.
« Tu as ton frère malheureux à consoler, penses-y. J'irai te voir, sois-en sûre, dès que je le pourrai. Si tu veux, tu viendras aussi à Rouen : du mouvement, du bruit, un cœur de femme, vrai comme le tien, pour appuyer ta tète et pleurer... Je vais m'arranger pour avoir une petite chambre à t'offrir, et tu viendras où je t’ai couronnée, t’en souviens-tu, chère? viendras-tu?... (1)
« ... J'étais immobile en lisant ta lettre et mon cœur s'est gonflé dans tout ce que tu y répandais d'amer. Ah ! une femme est née bien malheureuse!
« Je partirai du 3 au 5 avril. Je resterai quelques jours à Paris, chez une amie malheureuse
(1) Je suppose que Mme Branchu était venue donner des représentations au Théâtre de Rouen quand Marceline y jouait, c’est-à-dire vers 1803, et que Mu* Desbordes avait été chargée de la couronner sur la scène.
comme toi, bonne comme toi si c’est possible, distinguée, spirituelle et frappée au cœur comme toi (1). Adieu. Au revoir. Un fil de plus, et bien fort, nous attache à présent pour nous réunir, ce fil noir du malheur roulé alentour de moi. Je t’aime Caroline, au revoir. »
« 2 août 1834 . — ... J’ai été assez troublée par la présence (2) de Monsieur Pierquin et de sa ridicule compagne, qui a l’air d’une folle. Je t’assure que la possession d’un tel objet est bien suffisante pour punir son possesseur, qui a l’air assommé d’ennui. Ils se querellent sans cesse avec une aigreur et un acharnement qui fait honte. Je ne lui ai pas prononcé ton nom; d’ailleurs je ne l’ai pas vu seul. J’ai su par une dame de Grenoble les détails les plus bizarres sur ce mariage fort peu harmonieux. Il ne le voulait, lui, à aucun prix. Mais cette espèce de Nina Vernon l’a enfermé de nuit dans sa maison et a fait crier : Au voleur ! pour l’obliger devant sa famille à l’épouser.
« Viens que je t’embrasse, ma Caroline, et que je t’exhorte à ce que tu sais encore mieux que moi : la résignation, l’amour, et la confiance en Dieu. »
« 14 septembre 1834. — ... On ne se rebute pas pour faire demander à acheter tes gravures.
-(1) Pauline Duchambge.
(2) A Lyon, d’où Marceline écrit cette lettre.
On me les a fait rappeler encore par mon fils. Je répondrai positivement pour faire cesser ce désir. Bonne Caroline ! Que de prétentions demeurent au cœur de l’homme sur ce qu’il a possédé et quitté ! »
« 26 novembre i 8 34. — ... Te croyant instruite par moi-même du peu d’influence présente de M. Pierquin sur ce chef d’institution (1), je ne pouvais me figurer que tu me parlais de lui et redoutant pour mon fils la perte de son protecteur; tu peux donc être, comme moi, parfaitement en repos. Je dois de plus à la justice de t’avouer, ce qui ne peut, d’ailleurs, que te faire du bien à l’âme, que M. Pierquin, eût-il toute la puissance du monde, ne l’eût employée qu’à me rendre service dans mon enfant, et qu’il n’a pas cessé d'être bon pour lui, pour moi aussi, jusqu’à m’oflrir de faire entrer mes filles dans une maison d’éducation à Grenoble, ce que je n’ai pu me résoudre à accepter, lui ayant dans ma pensée déjà plus d’obligations que je ne pourrai en reconnaître ; et tu n’ignores pas qu’elles me seront toujours pénibles à cause de sa conduite avec toi. Il n’a pas l’air de faire attention au tourment que m’ont coûté ses bienveillances. J'ai donc l’idée qu'il m’en a voulu accabler surtout à cause de toi dont il connaît l'âme et le dévouement
(1) M. Froussard, directeur de la pension de Grenoble, où Hippolyte était entré et se voyait élevé gratuitement, ou presque, grâce à la recommandation de M. Pierquin.
pour ta sincère Marceline. Ils sont inexplicables, ces hommes! N’était-ce point comme un espèce d’hommage qu’il te rendait, à toi qu’il a trop outragée pour oser te dire encore qu’il t’aime, car il t’aime toujours, mon pauvre Ange, et n’a aimé — horreur ! — que la fortune de celle à qui il a donné son nom. Du reste, il m’a dit, à son dernier voyage, qu’il mourait d’ennui à Grenoble, et qu’il fallait qu’il allât se fixer à Paris. J’ai cru d’abord ce projet impraticable et en l’air, mais tu vois qu’il l’a exécuté. »
« 6 janvier 1835. — ... Nous pouvons nous regarder peut-être avec la même compassion : on nous a joliment arrangées!... »
« 29 mai 1839. — ... Je la garderai toujours [ta lettre] comme celles des tiennes où il n’y a pas de secret que tu m’ordonnerais de brûler. Pour celles-là seules j'en ferais le sacrifice, entends-tu, mon amie, afin que moi seule connaisse au monde les tristesses de ton cœur pur comme un cœur d’enfant... »
« 9 octobre 1840. — ... Pour ta confiance intime , Caroline, elle ne peut me surprendre : la source d’amour n’est pas tarie en toi, née pour aimer et pour l’être (1). Les déceptions et les chagrins n’effacent ni l’image, ni le feu qui
(1) Caroline avait alors cinquante-huit ou soixante ans.
l’éclairait en nous... Pour moi, je t’aime tant, Caroline, et je te connais si bien jusqu’au cœur qu’il m’est impossible de te blâmer, ni d’éprouver le moindre étonnement des orages que tu auras encore à subir, chère femme ! La froideur n’est pas vertu, va! Tu peux pleurer avec moi, je te comprendrai toujours parce que je suis ta vraie sœur. »
« 10 décembre 1842. — ... Un fait qui doit détruire tout d’un coup ta croyance d’avoir vu chez toi le docteur P..., c’est qu’il était alors à Paris, seul , partant pour la Belgique, et de là pour l’Angleterre, à l’occasion de recherches historiques pour ses travaux littéraires. Il est revenu gros et superbe, pas gai, mais grave comme un savant... Il ne songe pas à quitter Bourges, sa résidence, où il s’ennuie comme un homme qui a fait un mariage d’intérêt avec une bête. Ainsi, ma bien chérie, tu t’es trompée dans ce cauchemar... »
« 9 janvier 1843 . — ... J’ai reçu avant-hier le saisissement de la visite de M. Pierquin. Il s’est informé de ta santé, et, sans lui en faire un grand mérite, j’ai au moins recueilli, parmi ses paroles de louanges sur toi, un profond soupir qui était bien triste. Je n’ai pas fait semblant de l’entendre... »
« 14 janvier 1844. — ... Rien ne me paraît plus extraordinaire que la lettre de Mme Pier-
q[uin]. On dirait que c’est de la démence et rien de pareil n’est arrivé. Qu’en dis-tu ? J'ai remis fidèlement ta lettre, qui est bien, au contraire, ce que j’ai lu de plus digne, de plus convenant, de plus simple et de plus spirituel... Dis moi si cette folle s’avise encore de t’écrire. »
« i 8 décembre 1844. — ... M. Pierquin est venu deux fois, récemment, en passant à Paris pour aller à Bruxelles. La santé est tout à fait rétablie. Je ne sais vraiment pourquoi il revient toujours, si ce n’est pas pour avoir de tes nouvelles, car il voit bien, trop peut-être, à quel point il m’est impossible de le recevoir comme autrefois... »
Caroline Branchu mourut à Passy, le 14 octobre 1850. Elle avait témoigné le désir qu’Alexis Dupond, dont elle avait jadis protégé les débuts, chantât l’O Salutaris de Gossec à la messe de mort que Ton dirait pour elle. Hélas ! la liturgie ne permet point que Ton chante O Salutaris dans une messe de Requiem. Mais la pauvre tête légère l’avait oublié...
Cinq mois après la mort de Caroline Branchu, Marceline apprit celle de H. de
Latouche (5 mars 1851), et quel chagrin elle en ressentit, la lettre à Sainte-Beuve que nous avons reproduite ailleurs en témoigne assez. Deux mois plus tard, c’est son frère qu’elle eut à pleurer.
Ce Félix Desbordes, pour qui Mme Valmore se dévoua durant toute sa vie, était au plus juste un assez triste sire. Il est vrai qu’en l’an VIII, durant que sa sœur voguait avec sa mère vers la Guadeloupe, il s’était engagé assez bravement (1), à dix-huit ans, pour secourir son père, alors dans l’indigence ; on l’avait envoyé en Italie, puis en Espagne, mais là il avait été fait prisonnier. Enfermé, s'il faut l’en croire, « dans les horribles pontons de Cadix, de Plimouth, et enlin dans les tristes montagnes d'Ecosse », il n’avait recouvré sa liberté qu’à la Restauration ; et il avait alors repris du service au 6e régiment de la garde royale. 11 devint « sous-officier et enfin caporal des grenadiers ». Mais, en 1820, on le mit en réforme et c’est inutilement que Mme Valmore s'efforça de le faire admettre aux Invalides : elle
(1) « Dans la 5®-7e brigade, chef M. Teste », dit-il luimême (Archives nationales O4 504, dossier 7890).
ne réussit, par la protection de Martin du Nord, qu’à le loger à l’hospice de Douai.
11 avait la tête « affaiblie par une longue misère, le souvenir de toutes ses espérances perdues et de l’abjection où il était tombé », et tout cela avait « porté de cruelles atteintes à sa santé morale et physique », avoue Marceline elle-même (1), et c’est quand on sait qu’elle le jugeait ainsi, que l’on admire la bonté et l’indulgence vraiment célestes des lettres qu’elle écrivait à cet être presque dégradé, en lui envoyant chaque mois tout l’argent que sa propre misère lui permettait de réunir, soit une vingtaine de francs (2). « On le maudirait, on le battrait, ce Félix, d’un égoïsme insatiable, révoltant, n’était la tendresse aveugle qu’avait pour lui sa sœur », dit une note des papiers de Mme Valmore (3). «Tant de sacrifices! Autant de lambeaux de ta propre chair. Toi aussi, Marceline, tu mériterais d’être battue!... »
En 1836, Félix Desbordes qui avait résolu d’égaler la gloire de sa sœur, fit paraître
(1) Lettre à Duthilœul, 24 mai 1826 (Pougin, page 155).
(2) Sainte-Beuve (pages 77 sq. et pass.) et Rivière en ont reproduit un très grand nombre.
(3) Rivière, I, page 196.
un recueil de vers (si l'on peut dire) : Souvenirs et délassements d’un prisonnier, ex-sous-officier de la Vieille Armée (Saint- Omer, Imprimerie de Lemaire, Litte-Rue, n° 27, 1835. In-8° de 67 pages), dont voici l’irrésistible dédicace :
« A Marceline Desbordes-Val/nore, ma sœur.
« Compagne douce et chérie de mes jeunes années, sœur bonne et sensible, je te dédie les faibles lueurs de ce talent poétique pour lequel je paraissais être né, mais que le ciel réservait sans doute à ton âme tendre et si bien faite pour décrire toutes les affections que l’art exige pour remuer les cœurs.
« Tu as déjà lu, 6 ma bonne Marceline, ces petits éclairs de génie dont tu me glorifiais. Il te sera bien doux, j'en suis sûr, de voir ces peintures franches et naïves sortir de la poussière de l’oubli par les soins généreux de quelques hommes de génie, qui t'honorent et qui t’aiment.
« F’elix Desbordes,
« Ex-sous-officier de la Vieille Armée. »
Ainsi, c’est grâce à « quelques hommes de génie » qui lui fournirent les subsides nécessaires, que l’ex-sous-offîcier de la Vieille Armée pût faire imprimer ses « petits
éclairs de génie » à lui, et les envoyer au Roi en implorant une récompense. Sa pétition suivit la voie ordinaire. Sous Louis- Philippe, l’administration des secours était vraiment paternelle, et ce n’est pas un des plus minces mérites de ce bon monarque que d’avoir, là comme partout, simplifié considérablement la pompe bureaucratique de l’Empire et de la Restauration. Donc, l’épître et la plaquette de Félix Desbordes vinrent directement aux mains du baron Fain, qui renvoya la lettre à l’un de ses subordonnés après l’avoir ainsi annotée :
« M. Lassagne. — C’est le frère de Made Desbordes-Valmore. Il faudrait prendre des informations; mais je ne vois pas d’adresse. 24 janvier. »
A quoi M. Lassagne répondit immédiatement, toujours sur la pièce même :
« J’écrirai à Made Duchambge pour avoir quelques informations. »
Et, chose admirable ! ayant fait cette promesse, M. Lassagne la tint sans retard, puisque, vingt jours après la première re-
marque de son chef, il avait déjà reçu ses renseignements, plus une lettre de Marceline, — transmis le tout au baron Fain, lequel avait donné un avis favorable : « Par suite de cette lettre de Mme Desbordes, on peut proposer », — et fait présenter, enfin, à la signature du Roi une « proposition d’un secours de 100 francs », dont voici la minute:
« Les poésies dont M. Desbordes fait hommage au Roi ont été composées par lui pendant sa longue captivité sur les pontons d’Angleterre. M. Desbordes est frère de Mme Desbordes- Valmore dont le nom est bien connu dans la littérature. Sous-oflicier dans la garde royale, il a été congédié comme étant trop infirme pour pouvoir continuer à servir. Il n'a pu obtenir de pension. Il avait essayé de donner des leçons de langues étrangères, mais sa santé, épuisée par ses longues soulfrances, l'a forcé d’y renoncer. Aujourd'hui les secours que lui fait passer sa sœur forment à peu près son unique ressource. On propose de supplier le Roi de lui accorder un secours de cent francs.
« R. C. du 13 février 1836. » (1)
(1) Archives nationales, O1 * * 4 501, dossier 7890. — On
trouvera ( ihid . et dans O4 -¥■ 171) une autre demande de
secours de Félix Desbordes, qui lui valut, après qu’on
se fût à nouveau renseigné auprès de sa sœur, 80 francs.
Félix Desbordes décéda à l’hospice de Douai le 26 mai 1851, et l’on peut voir, par les lettres recueillies dans l’édition de M. Pougtn (1), quelle douleur sa trop bonne sœur sentit de l’avoir perdu. Mais la pauvre Marceline eut bientôt d’autres raisons — meilleures, si l’on ose dire, — de pleurer. Le 12 février 1853, en effet, sept ans après Inès, Ondine,
Mobile comme l’eau qui lui donna son nom,
sa fille aînée, mourut à son tour. J’ai conté ailleurs la courte vie de cette jeune institutrice si distinguée, pieuse, froide, vive, intellectuelle et vaniteuse, que sa romanesque mère se désolait de trouver trop « mystique et cachée », que Latouche admira, que Sainte-Beuve faillit épouser, et à qui convenait si bien son nom poétique et prétentieux d’Hyacinthe Valmore. Ondine expira à trente et un ans, après deux années d’un mariage longtemps attendu, quand le plus bel avenir semblait enfin promis à ses talents pédagogiques et à ses goûts littéraires. Mais il fallait sans doute que Marce-
(1) Pages 318 et 321.
line, avant de mourir, eût conduit ses deux filles au cimetière.
De toute sa famille, il ne lui restait plus, outre son mari et son fils, qu’une sœur, Cécile, qui l’avait élevée :
Mais que j’aime à t’aimer, sœur charmante et sévère, Rayon droit du devoir, humble, ardent et caché... (1)
Cécile mourut le 18 novembre 1854 (2).
C’est alors que Marceline put écrire à Pauline Duchambge : « Ecoute. Je suis allée à l’église où j’ai fait allumer huit cierges humbles comme moi. C’était huit âmes de mon âme: père! mère! frère, sœurs... enfants! Je les ai regardé brûler et j’ai cru mourir. Ne dis cela qu’à toi, c’était une visite à Dieu... » (3)
Or, Mme Duchambge elle-même devait bientôt abandonner Marceline. Il faudrait
(2) Cécile avait épousé un certain Richard, filateur à Charleval, qui fit de mauvaises affaires.
(3) 28 novembre 1854 (Rivière, II, 227). Marceline avait eu quatre enfants de son mari, outre son fils naturel : Junie (22 juillet 1818 + 11 août 1818); Hippolyte (2 janvier 1820 + 9 janvier 1892); Ondine (2 novembre 1821 + 12 février 1853) ; Inès (29 novembre 1825 + 4 décembre 1846).
lire les dernières lettres que s’écrivaient les deux amies pour comprendre quelle passion, quel amour désespéré, pourrait-on dire, unissait à notre pauvre Valmore cette Pauline humble, naïve, déçue, romanesque, tendre et blessée comme elle : (1)
ail janvier 1856. — ... Tu disais que ton nom écrit par moi sans épithète te paraissait froid. Ah! Pauline, tu ne sais pas ce que c’est que ton nom pour moi! C’est toute l’amitié de mon cœur qui y passe. C’est le vin de ma pauvre âme. Quand je parle aux autres de toi, je dis : « Ma chère Pauline. » Mais à toi, et en moimême, quand j’ai dit : Pauline, c’est l’élan de ma plainte ou de ma consolation. Je croyais que tu le savais... »
Et encore :
ail juin 1857. — ... Tu sais bien qu’en dehors, je peux dire, même, au milieu des deux liens sacrés qui me tiennent à la vie, tu viens seule en amitié de femme. Je n’aime que toi complètement. N’ayant pu rien t’offrir des biens
(1) Toutes deux projetaient d’écrire leurs Mémoires. a Ne penses-tu pas sérieusement, quand l’été sera vraiment venu, à fixer quelques événements du passé sur le papier? Moi, je t’en écrirai aussi. Gela ferait un livre singulier. » (Marceline à Pauline, juillet 1846.)
dont je suis privée moi-même, je t'ai donné tous les mystères de ma vie. J'ai beaucoup attristé la tienne, mais je crois t’avoir fait développer pour moi tous les trésors de ta bonté. Tu m’en donnes des preuves si profondes, ma chère Pauline, et si pénétrantes, que sans vouloir analyser la vie (j'ai bien le tems!) tu ne m’empêcheras pas de croire que, destinée au plus impénétrable chagrin, il était arrêté que tu serais là pour le savoir, pour me dire tout ce que tu me dis, et m'aimer encore. J’ai bien des sujets de t'aimer.
« Je pense constamment à ce que tu soulTres du cœur. Oui, tes crises sont fréquentes. Est-ce que tu ne vois pas de ton côté quelque médecin ? Comme ta maladie s’étend sur moi et reprend tout ce qu’elle avait d’insupportable après les désespoirs qui m’ont menée à la faiblesse, j’ai consulté, tu le sais bien. On ne me prescrit que de l’eau de laitue. Je vais en reprendre. J’ai commencé depuis hier, m’étant trouvée bien mal. J'ai aussi pris un bain pour tacher de couper l’insomnie, dont tu connais par toi-même le tourment silencieux. Je voudrais bien ne pas abuser des paroles, et ne pas t'émouvoir, mais souffrir tout cela comme à genoux, vois-tu, c'est croire en Dieu de toute son àme, sinon la terre ne vaut pas la peine d'une résignation si douloureuse. Je relisais tout à l'heure ton rêve et tout le passé qu'il a réveillé en toi, et je pleurais de n'avoir pas un moyen, un seul, d'adoucir de tels passages. A ma tristesse se joignait le reproche sérieux de t’avoir beaucoup affligée, et je me
sentais défaillir. Ecoute, je ferai tant d’efforts pour revenir à la santé que je t’en donnerai la consolation. Je croirai ce que tu me dis : que Dieu aura pitié de moi, de ma profonde innocence, et j’irai jour par jour comme je pourrai, essayant de me tenir pour aller te voir et ne pas t’affliger davantage... tout n’est-il pas fini? »
Du moins tout n’allait pas tarder à l’être. Mais Marceline devait encore voir disparaître sa dernière amie : le 29 avril 1858, dans son logement misérable, à Paris, Pauline Duchambge s’éteignit avant elle. Et, désormais, Mme Valmore s’efforça de ne plus vivre. Torturée par la maladie, elle était alitée depuis de longs mois déjà : elle ne se leva plus. Sa porte, qui ne s’entr’ouvrait qu’à de très rares amis et pour de courts instants, se ferma tout à fait. Elle s’entoura de silence et de solitude pour mieux entendre venir la mort. Elle l’attendit toute une année : ce fut durant la nuit du 22 au 23 juillet 1859 que battit pour la dernière fois son cœur trop tendre.