‹ Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 22 sur 33 · DES FEMMES · texte numérisé non relu

DES FEMMES

Prenons nos rubans noirs! Pleurons toutes nos

[larmes ;

On nous a défendu d’emporter nos meurtris;

Ils n’ont fait qu’un monceau de leurs pâles débris : Dieu! bénissez-les tous, ils étaient tous sans armes ! (1)

Nous avons dit que Marceline avait beaucoup souffert de ces fusillades qui s’étaient faites presque sous ses yeux et de la misère affreuse des ouvriers, et qu’elle en était restée indignée contre la « barbarie des rois ». Elle se sentait pour le peuple, dont elle sortait, pourtant on ne saurait dire qu’elle était républicaine. Au juste, elle se passait fort bien d’opinion politique; elle était du parti de son cœur, et elle adressait indifféremment des vers à Béranger, au comte de Peyronnet ou à Louis-Napoléon, pourvu qu’ils fussent en prison. Quant à la religion, elle avait été élevée dans un catholicisme très ferme, mais il ne paraît pas qu’elle s’y soit tenue. Avec quelque anticlé-

(1) II, 221. Vers datés de Lyon, 4 avril 1834.

ricalisme (1), elle éprouve une piété gémissante et sentimentale, d’ailleurs très vive (voyez notamment Affliction , dans Pauvres Fleut's), mais très peu orthodoxe (ainsi il lui semblait scandaleux qu’on avertît les mourants que leur fin était proche, fût-ce pour leur donner l’extrême-onction) (2).

Bref, sa politique, c’est l’humanitarisme anarchique des romantiques, et sa religion, leur besoin de consolation, leur vague désir de Dieu. Rien de ferme et de précis dans tout cet optimisme mou; et il n’est pas besoin de répéter une fois de plus que Mme Yalmore ne vit que par ses sentiments.

C’est donc son cœur qu'il faut chercher dans ses poèmes, et j’avoue que ceux que je préfère, ce ne sont point, peut-être, les mieux faits, les mieux ouvrés, les plus achevés, mais ce sont ceux où elle exprime le plus sincèrement et le plus directement sa tristesse et son souvenir. Bien des poètes, en effet, ont composé des pièces autrement larges et parfaites, des vers autrement sonores et pom-

(1) Voyez, par exemple, les vers que je viens de citer sur l'insurrection de Lyon, et dans son roman Violette, tome II, page 99 sq., la description du cloître.

(2) Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, XII, pages 205-206.

peux que ceux de la petite bourgeoise de Douai, et il y a eu des voix infiniment plus hautes et plus variées que la sienne, mais il n’y en a pas eu peut-être de plus pénétrante. Est-ce que ce ne sont point ses sanglots mêmes que l’on croit parfois entendre?

n’est-ce pas la voix même de Marceline qui crie dans ses poèmes? Et il se peut, après tout, que ces plaintes d’amour nous troublent et nous émeuvent surtout par ce qu’il y a de féminin dans leur accent. Car il n’est peutêtre pas d’œuvre en français dont l’inspiration, le sentiment, l’accent soient plus féminins que celle de Mme Desbordes-Valmore.

Malgré la gaze Premier Empire dont elle voile pudiquement ses ardeurs, c’est d’une façon bien directe qu’elle exprime son désir et son regret, et l’expression sincère de l’amour d’une femme, c’était — avant les romans de nos contemporaines — ce qu’il y avait de plus rare dans notre littérature.

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