‹ Marceline Desbordes-ValmoreChapitre 5 sur 33 · AMOURS · texte numérisé non relu

AMOURS

La figure de Marceline. — Romantisme. — Son « âme sensible » et ses dons d’actrice. — Elle rencontre son « perfide amant ». — Délia. — Coup de foudre. — Liaison. — L’enfant. — Rupture. — Dates approximatives.

Marceline n’a jamais dû être jolie. Sur le plus célèbre de ses portraits, le médaillon de David d’Angers (1), elle ressemble plus à quelque sèche et osseuse anglaise qu’à la tendre et poétique personne que nous voudrions imaginer. D’ailleurs, il faut dire que

(1) Musée Carnavalet. On en trouvera une mauvaise reproduction dans l’édition Lacaussade, en tête du tome III, et une meilleure dans l’album de M. Armand Dayot sur la Restauration , page 73.

ce médaillon ne lui plut guère quand elle le vit pour la première fois : « Je me trouve d’un laid aux larmes, écrivit-elle à son mari (1). La coiffure est belle, pourtant, et te plaira, j’en suis sûre. Il [David] dit que je ressemble aux filles des bardes de Girodet, enfin tu verras. » Et elle ajoutait avec sa candeur ordinaire : « [Jacques] Arago

pousse des cris sur la ressemblance. Moi, je ne connais pas bien mon profil... »

Au surplus, le médaillon est de 1832, et Marceline avait alors quarante-six ans.

Malheureusement, ses autres portraits (2) sont également postérieurs à sa jeunesse. Les plus anciens sont ceux qu’avait peints ou dessinés son oncle, le peintre Constant Desbordes, et doivent dater, d’après le costume, de 1820 environ. On y voit qu’elle

(1) 10 décembre 1832 (Rivière, I, pages 38-39). Voir diverses lettres relatives à ce médaillon dans Pougin, page 192 et note, pages 195-196.

(2) Portraits de Baugé et Langlois (1833); deux dessins, un portrait à l’huile (1820 environ) et le tableau de l'Inoculation de la vaccine (1822), par Constant Desbordes ; une gravure de Devéria d’après des dessins de Constant Desbordes ; enfin, un portrait par Champmartin, appartenant à M. Henri Lavedan, exposé en juin 1908, au pavillon de Bagatelle, mais où elle est (si c’est bien elle, et j’en doute) très embellie.

avait la tête forte et le cou trop court, les traits lourds et accentués, un nez important, une grande bouche, les joues creuses et une bien longue ligure. Sainte-Beuve (1), * Hippolyte Valmore et M. Lacaussade (2), qui l’avait connue, nous apprennent que ses cheveux étaient châtains (sa chevelure blonde d’enfant avait dû foncer avec l’âge), ses yeux d’un brun clair, et son teint mat; elle était vive et alerte, mais petite de taille. Et maintenant, puisqu’elle jouait avec un grand succès les rôles sympathiques, il faut bien admettre qu’elle avait pourtant de la grâce et de la séduction. « Elle est d’une faible complexion, et les traits de sa figure manquent de régularité; mais sa physionomie douce et mélancolique inspire d’abord de l’intérêt (3). » « Sans être jolie, sa figure attache et plaît (4). » C’est à peu près ce que disent tous ceux qui l’ont vue à ce premier période de sa vie. En somme, on comprend bien que tout le charme de sa personne était dans sa physionomie, et cette

(1) Portraits contemporains , II, page 126, note.

(2) II, pages 371-372; I, page X, note.

(3) Journal de Paris, 30 décembre 1805.

(4) L'Esprit des Journaux , juin 1807 (déjà cité).

« mobilité inconcevable » de ses traits dont nous parle un contemporain (1) est bien propre à nous inspirer, à l’endroit de ses portraitistes, cette sage défiance qu’elle ressentait elle-même : « Tu me fais frémir en me parlant de mon portrait dans Y Illustration, écrivait-elle un jour à son mari (2); tu sais comment ils m’arrangent! »

D’ailleurs, si elle ne conquérait pas les cœurs par sa beauté, Marceline avait d’autres moyens de les séduire. Non certes qu’elle eût de l’esprit ! Il suffit d’ouvrir sa correspondance pour s’assurer du contraire : je crois bien qu’il n’y a pas, dans ces neuf cents lettres, une seule phrase simplement ironique ; et bien plus, Marceline se fût certainement fâchée qu’on l’en eût crue capable. Car l’ironie lui paraissait de la simple méchanceté. En quoi elle était bonne romantique. Il n’est pas besoin de rappeler que, durant le temps que Jean-Jacques triompha chez nous sur les jeunes âmes, le sourire ne fut point précisément à la mode ;

(1) Journal de Paris , 30 avril 1813.

(2) 14 août 1844. — Il s’agit cl’une mauvaise reproduction du médaillon de David, parue dans Y Illustration du 22 juin 1844.

il ne s’agit plus de railler et de s’amuser quand on voulut plaire, il s’agit d’être « vertueux » et surtout d’être « sensible », car c’est assez exactement, je pense, contre F « esprit » au nom du « cœur », que se fit la révolution romantique. Et puis, la première qualité d’un poète lyrique, ce sera toujours l’inintelligence totale de la notion du ridicule. Lorsqu’elle lut, dans le Génie du Christianisme , le chapitre intitulé Examen de la Virginité sous les rapports poétiques, Mme de Staël fut constei’née : « Vous me voyez désolée, dit-elle à Mme Récamier, ce pauvre Chateaubriand va se couvrir de ridicule, son livre va tomber (1). » Mais la jeune génération de 1802 aurait déjà pu dire, avec cet admirable Lamartine que M. de Chateaubriand, lui-même, ne pouvait se tenir d’appeler un grand dadais : « Prenez votre sérieux tout à fait... La gaieté est amusante, mais au fond c’est une jolie grimace. Qu’y a-t-il de gai dans le ciel et sur la terre? Le bonheur est triste luimême quand il est complet, car l’infini est

(1) Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, I, page 189, note.

sublime, et le sublime n’est pas gai (1). » — En effet.

Or, s’il ne fallait, en 1808, qu’avoir «l’âme sensible » pour plaire, en ce cas Marceline devait « enchaîner tous les cœurs ». Encore une fois, on pleurait beaucoup sous le Premier Empire et la Restauration; dans la poésie française, de Millevoye à Lamartine, ce ne sont que romances, ce ne sont qu’élégies : jeunes personnes éthérées, levant au ciel des yeux humides de larmes; tendres veuves éplorées, errant sous les saules pleureurs ; pâles et mélancoliques amants, malades de la poitrine ; vénérables et sensibles ermites, chevaliers gémissant sur leurs coursiers, plaintifs troubadours qui jurent d'aimer toujours. (Il faut bien distinguer entre ce romantisme pleurard et sentimental, et le romantisme frénétique de la génération de 1830; à partir de 1824 environ, sous l’inlluence de Byron, tout l’attirail et le décor changent : alors apparaissent les orgies infernales, les Don Juan sataniques, les courtisanes échevelées, les

(1) Lamartine à Mme de Girardin, juillet 1841 ( Correspondance, V, page 549).

outlaws, les vampires, et tout le reste.) — Mais ce qu’il faut retenir, c’est que Marceline est simplement à la mode de son temps quand elle se lamente, dans ses lettres, avec une mollesse évidemment excessive pour nous.

Elle avait le cœur le plus tendre, et aussi un talent naturel pour l’exprimer, non seulement par ses vers et sa prose, mais encore par ses gestes, par sa voix, par toute l’exubérance de sa personne. Elle était née actrice. Quand elle parut sur la scène, elle sut du premier coup émouvoir et séduire le public. Car il est à remarquer que tous les journaux, sans exception, qui nous parlent avec quelque détail de son talent de comédienne, en vantent invariablement la spontanéité et la sincérité.

C’est très frappant : « Cette jeune personne paraît sentir tout ce qu’elle dit » ; « accent juste, vrai » ; « aisance, simplicité, naturel » ; « naturel, simplicité, sentiment » ; « elle ne prend pas le ton déclamatoire » ; « sensibilité vraie ou naturelle, voix touchante, accent qui va au cœur, sentiment profond » ; « sensibilité vive et entraînante » ; etc., etc. Un critique, J. -B.

Vautier, qui l'avait vue jouer, dépeignait ainsi son talent :

« Ce qui lui avait été refusé du côté de la physionomie, les grâces de sa diction et de son maintien nous le rendaient amplement. Elle n’était pas élève de l’art, mais celui de son instinct, et cet instinct, tout dramatique, la secondait à merveille. Dans les rôles passionnés, dans ceux surtout qui avaient quelque rapport de situation avec ceux qui, par intervalle, ont rembruni son existence, Mme Desbordes-Valmore se laissait aller à une émotion tellement visible que, sans la présence d’esprit de ses camarades, l’actrice aurait pu faire oublier la pièce et le personnage. Nos yeux ont bien souvent surpris de véritables larmes dans les siens. » (1)

Donc, retenons que Marceline avait naturellement l’instinct du théâtre : c’est sans effort et tout naïvement qu’elle était touchante à la scène, — et à la ville, apparemment. Avec sa « petite mine sentimentale », elle devait figurer très bien, dans ces robes flottantes et virginales qu’on portait alors, la jeune personne angélique que chantent les romances de l’Empire; et cela ne devait pas lui déplaire ; et elle ne devait pas s’ef-

(1) Cité dans le Ménestrel, 12 juillet 1896.

forcer particulièrement à éprouver d’autres sentiments que ceux de ces tendres héroïnes, dont elle exprimait si bien, à l’Opéra- Gomique, les larmes et les alarmes. Car, lorsqu’avec une âme prodigieusement dénuée d’ironie on a pour métier d’incarner tous les soirs des personnages sympathiques et admirables, il est tout naturel qu’on s’applique à leur ressembler jusqu’à un certain point dans la vie. (Ce qui ne veut pas dire qu’on ne soit pas sincère, puisqu’on finit presque toujours, même s’ils n’y sont point, par trouver en soi les sentiments qu’on y cherche.) Ainsi, le métier même de Marceline devait exalter beaucoup sa sensibilité. Jeune 'première, elle n’était occupée par profession qu’à imaginer et à exprimer l’amour. Elle avait, pour ainsi dire, le cœur merveilleusement « entraîné » . Et quand on possède une belle imagination de poète avec une candeur sans pareille, et quand on vient de sentir, pendant cinq actes, tous les pudiques transports d’une amoureuse de Florian ou de Jadin, n’en garde-t-on pas, en quittant le théâtre, une certaine langueur d’âme qui ne dispose que trop à n’être point cruelle ?

C’est chez une actrice nommée Délia que Marceline connut l’homme qui devait lui inspirer la passion qu’elle attendait. Elle nous l’a dit, avec beaucoup de grâces, dans une pièce charmante et apprêtée que je citerai ici :

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