ACTE PREMIER
» JULIEN
J’ai voyagé en homme... j’ai admiré, mais j’ai vu ; j’ai senti, mais j’ai compris... Quand on voyage, il y a de longues heures de solitude, où perdu à même la nalure, on lit gravement et pieusement dans le livre de la \re... on se sent l’âme libre et sereine... on voit, je crois, plus juste à distance ; mais il arrive ceci : c’est que s’habituant peu à peu à vivre avec les choses mêmes, on éprouve ensuite de singuliers l'tonnemenis, quand on vient à se retrouver en contact avec les opinions... Oui, la nature no fait pas seulement des artistes, elle fait aussi des philosophes... C’est un mot assez inusité et ridicule peut-être à cette époque, où l’on agit tant et où l’on réfléchit si peu... Mais j'aime mieux vous faire tout de suite l’aveu de mon plus grand vice , pour que vous me le pardonniez, et qu’au lieu de m’y affermir , par votre rigueur, vous m’en corrigiez un peu par votre indulgence.
MARCELINE , railleuse.
Monsieur, j’ai dit tout à l’heure une sottise, que ces messieurs ont trouvée spirituelle et qui m’a paru ne vous plaire que médiocrement; si vous nous aviez dit tout d’abord que vous étiez philosophe, j’aurais compris que vous n’entendez pas la plaisanterie.
Elle lui fait une grande révérence. *— On rit.
A R MAND
Ne faites pas attention, monsieur de Kernic, à ce que dit cette enfant gâtée, à qui l’on permet tout ici, et qui ne respecte rien !
JULIEN
Oh! mademoiselle n’a pas besoin d’excuse et je iui dirai â mon tour que si j’avais été prévenu de ses habitudes, j’aurais concouru de bonne grâce à son succès.
La chose était assez littéraire, je crois, pour mériter au moins le succès d’estime,..
JULIEN
On a si rarement à faire usage d’un pareil sentiment... qu’il est encore au fond de ma malle...
Tandis que vos pistolets sont on dessus... habitude de voyageur.
SYLVIO
Si monsieur avait eu la mauvaise idée de s’en servir, il aurait trouvé à qui parler... Mademoiselle n’est pas précisément aussi habile que son tuteur, mais elle est de première fore*.
JULIEN
Ah ! mademoiselle est...
A propos, quel est le vainqueur de ce matin ?
DE VERNES
Parbleu! toujours ce diable d’Armand!... C’est désespérant... pas moyen de lutter avec lui.
ARMAND
Êtes-vous fort à ce jeu-là, monsieur de Kernic?
julien .
Oh I je suis d’une adresse fort ordinaire, et surtout fort irrégulière !...
SAINT-AIGNAN
Alors votre arme est donc l’épée ?
JULIEN
Mon arme ! mais je n’ai pas d’arme !...
/ SAINT-AIGNAN
Comment! et pour vos duels...
JULIEN
Mais je n’ai pas de duels ! 4
SAINT-AIGNAN
Vous ne vous êtes jamais battu ?
JULIEN
En duel, non... J’ai eu deux fois occasion de faire le coup de fusil ; la première, avec les Arabes du désert, et la seconde, avec les Kabyles, en Algérie... Mais je n’ai jamais eu de duel... Je comprends et j’admets le duel pour des motifs sérieux , et quand on a bien résolument le désir d’ôter la vie à un homme ; mais je crois que de pareilles circonstances sont rares et qu’il peut fort bien arriver qu’on achève sa carrière sans qu’elles se soient jamais présentées.
ARMAND
Cependant ces circonstances peuvent se produire , et dès lors il est sage de se prémunir des meilleurs arguments possibles pour ce genre de conversation.
JULIEN
Mon Dieu, je sais tenir une épée et je ne suis pas au pistolet plus maladroit qu’un autre.
DE VERNES
Cela ne tufdt pas.