‹ Marceline drame en quatre actesChapitre 28 sur 65 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

MARCELINE, arec une gravité comique.

Louis XIV aurait dit : Je crois que vous m’interrogez ! (Légèrement.) Savez-vous comment l’appelait un ambassadeur d’Angleterre ? Un grand acteur de majesté. J’ai lu cela hier, je ne sais plus où... c’est assez juste, n’est-ce pas, quoique sévère... et cela prouve à quel point chez nous on est dupe de l’apparence...

JULIEN

Les hommes surtout peuvent s’y laisser prendre ; mais les femmes ont un sens merveilleux qui leur fait souvent pénétrer nos

f ænsées les plus secrètes. Ainsi, je suis convaincu que parmi tous es hommes qui l’approchent, une femme sait toujours reconnaître celui, quelle que soit sa réserve, auquel elle inspire un sentiment profond.

Certainement... Elles ont cela de commun, du reste, avec ces jolis petits chevaux savants qu’on voit sur les places et qui reconnaissent toujours admirablement la personne la plus amoureuse de la société... Avez-vous été quelquefois aux fêtes de villages?

i JULIEN, essayant de plaisanter.

Oui, elj’yai même vu unefemme qui se faisait casser, à coups de marteau, des pierres sur la poitrine.

MARCELINE, riant.

Ce qui prouve qu’elle avait le cœur dur, n’esl-ce pas? Comme moi ! Mais moi, c’est bien pire, je n’en ai pas du tout. Je me suis fait une anatomie à la Sganarelle; j’ai changé tout cela.

JULIEN, découragé.

Vous êtes désespérante...

, MARCELINE, arec un sens protond et à elle-même.

C’est que je suis désespérée...

JULIEN, frappé.

Désespérée? *

MARCELINE, se remettant.

Mon Dieu, oui... J’ai fait comme notre mère Eve : je vivais dans un paradis, et voilà que j’ai eu la sotte idée de mordre dans une pomme...

JULIEN

Donnez-m’en la moitié...

J’ai tout mangé I.,.

JULIEN, nn peu désu.

Si bien...?

Si bien... que je vois maintenant toutes sortes de choses que je ne voyais pas... et qui ne sont pas belles... La terre m’ennuie, je suis dégoûtée de notre planète... (Mouvement de Julien ver»

Marceline qui bat encore une (ois en retraite, en disant arec brusquerie :)

Croyez-vous à la pluralité des mondes habités, vous?

JULIEN, avec mélancolie.

Peul-ôtrell! (Durement.) Après?

Il la regarde fixement.

Après! Ah! voilà le grand mot! Après! Ce mot-là, qui n'a l’air de rien, est profond comme la mer... C’est la ponctuation de la vie... Il n’y a pas une phase de notre existence qui ne finisse par lui !

JULIEN, un peu ému.

J’en.connais qui pourraient finir par : « Toujours. »

Et dans quelle langue, bon Dieu ?

JULIEN

Dans la langue du cœur... La connaissez-vous?

MARCELINE, riant.

Non vraiment... et je ne yeux pas l’apprendre... les professeurs coûtent trop cher...

Page 1