ACTE PREMIER
SYLVIO
Marceline est la pupille d’Armand...
DE VERNES
Sans doule, mais avant d'être la pupille d’Armand , c’était tout simplement une pauvre petite paysanne, orpheline de Ploërmel, qui s’appelait Marceline Brigaul, ce que vous ne saviez pas...
sylvio.
Ah bah!
DE VERNES
Armand, qui habitait, comme il le fait encore, trois mois de l’année ^on château de Saint-Servan , près de Ploërmel, s’intéressa à celte pauvre petite (elle était déjà fort jolie et avait alors douze ans ), l'adopta, par pure bonté d’âme , je veux le croire, et la fit élever comme si elle eût été de sa famille.
STLVIO.
Vous pouvez bien dire comme sa propre fille...
DE VERNES
Non, mon cher Sylvio.... Si Marceline eût été la fille de Mirmont, je crois que* son éducation n’eût pas été tout à fait la môme... Je crois surtout qu’il ne lui eût pas donné pour.... mentor, cette folle de madame d’Auberville, salante.
SYLVIO
Continuez...
DE VERNES
Marceline a à cette heure vingt ans, voilà donc huit années, huit années 1 qu’elle boit le lait de la commode doctrine de notre ami, sans compter la curieuse alimentation que lui fournit entre temps madame d’Àuberville.
SYLVIO
Eh bien ?
DE VERNES
Eh bien ?... Eh bien, Marceline est une créature charmante, elle est bonne musicienne, monte à cheval comme une écuyère du Cirque et met infiniment mieux l'orthographe; car elle a l’esprit cultivé, très-cultivé, trop cultivé, ayant reçu uné instruction absolument virile, qui lui permet de causer bravement et élégamment de tout... elle fait des armes, lire le pistolet , chasse, etc., mais je dirai, comme pour son maître, où est le sens moral ?
SAINT -AIGNAN
Mais vous vous trahissez vous-même ! ... cela n’empêche pas les sentiments... au contraire...
t MARCELINE
DE VERNES
Vous vous trompez , mon ami, cela empêche les sentiments... Les sentiments sont la vraie moralité de la vie... Songez qu’avant même d'ôtre femme, Marceline était pénétrée par une théorie toute faite... elle entrait dans la vie avec la science 1 ... Ses tendances, ses instincts, ses... besoins mômes ont été tellement faussés, prévenus, détournés de leur voie, qu’elle ne peut pas plus éprouver l’amour qu’elle ne peut le concevoir intellectuellement.
SYL VIO.
Ventre de biche! vous ôtes rudement fort, vous, pour un agent de change.
DE VERNES
No dites donc pas de ces choses-là, Sylvio... Si je vous disais, moi : « Tiens ! mais vous ôtes fort lettré pour un peintre ! » comment trouveriez-vous cela?... Allons ! venez faire une poule au pistolet.
SYLVIO
Si nous faisions dire A Minnont par Pierre, que j’aperçois, de venir nous retrouver? (Avecuna emphase goguenarde.) Par monsieur Pierre !
DE VERNES
Ah I mon cher, si vous voulez gagner les bonnes grâces de Marceline, ne vous moquez pas de lui ! Elle le protège. Il l’a vu naître... Et c’est un personnage dans la maison. Les autres domestiques, en effet, l’appellent monsieur , il a voix au chapitre, c’est le domestique traditionnel ! ...
SYLVIO
Le voici, justement.
Pierre entre.
DE VERNES
Pierre, si vous voyez M. de Mirmont, dites-lui que nous sommes au tir et qu’il y sera le bienvenu.]
PIERRE
Monsieur y est déjà avec mademoiselle.
DE VERNES
Ah! Allons donc présenter nos hommages au maître et à sa brillante élève... Venez, messieurs...
Us sortant.