SCÈNE V
MARCELINE, JULIEN
Marceline assise sans regarder Julien. Celui-ci se tient à une certaine distance
JULIEN
Marceline, pardonnez-moi I... J’ai eu le malheur de vous offenser, vous que j’adore... Je vous ai blessée, vous pour qui je donnerais ma vie 1 Pardonnez-moi. Ne détournez pas la tête et ne vous enfermez pas dans cet affreux silence qui me désespère... Parlez-moi ! Comment est-il possible que vous ayez la volonté de me faire souffrir?... Pourtant, vous m’aimez...
Je vous répète, monsieur de Kernic, que, quels que soient mes sentiments pour vous, il ne m’est pas possible d’accepter un amour auquel je suis résolue à ne céder jamais.
JULIEN, brusquement.
Pourquoi avez-vous quitté la maison de monsieur de Mirmont?
Est-ce vous qui me parlez ainsi?
JULIEN
C'est moi.
Et de quel droit, monsieur?
J ULIEN.
Je vous aime, voilà mon droit... Vous m’aimez, voilà ma force... Vous souffrez, voilà mon excuse.
Je neveux pas vous répondre.
JULIEN, arec violence .
Si vous vous taisez, j’interpréterai... et de cette interprétation peuvent sortir les événements les plus graves! J’ai trop lutté, j’ai trop souffert à la fin! Je vous aime éperdument et vous me réduisez au désespoir. Eh bien! si je vous perds, je n’ai plus rien à perdre; mais je saurai du moins pourquoi je vous perds 1
MARCELINE, arec inquiétude.
Que voulez-vous faire?
JULIEN, résolâment.
J’irai trouver monsieur de Mirmont, il doit savoir, lui, la raison de votre résistance. II faudra bien qu’il parle... et il parlerai
MARCELINE, s'animant.
Vous ne ferez pas cela!
JULIEN, arec fermeté.
Si, je le ferai 1
MARCELINE, arec autorité.
Je vous le défends !
JULIEN, brutalement.
Alors, parlez vous-même!
Monsieur de Kernic, je vous en conjure, ne m’accablez pas ; si vous saviez mes tortures, vous auriez compassion et n’auriez pas pour moi ce ton si dur et ces regards méchants.
JULIEN, inflexible.
Parlez !
Vous êtes impitoyable!... Tenez, je n’ai plus la force de combattre... et je suis à bout de courage... Je ne sais plus que penser, ni que dire... Je souffre... Ne me parlez plus comme cela: chacune de vos paroles frappe douloureusement sur mon cœur... Vous lê voyez, mon orgueil est confondu... ma fierté s’en va. . Je ne suis plus qu’une femme faible et vulgaire, qui vous supplie à son tour et qui implore votre générosité...
JULIEN, sourdement.
Parlez !