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Marcelle

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Depuis une heure à peu près, Henri de Chervette était à sa fenêtre, appuyé à la rainpe d'un petit balcon dont rencorbellement dominait la. ^campagne. Le menton pris dans la paume de la main et les regards perdus dans l'espace, il ne voyait certai* ' mement pas le paysage qui s'ouvrait devant lui, et qui, cependant, ne manquait ni de grâce ni d'étendue. Ses yeux indécis allaient des massifs de fleurs éparpillés dans le gazon d'une vaste pelouse aux vertes futaies d'un parc dont les avenues s'enfonçaient dans l'ombre; au delà, une vallée s'élargissait, semée de champs et de bois, avec des perspectives que

le malin noyait de vapeurs dorées ; et plus loin, dans réchanerure de deux collines, la mer brillait dans un fourmillement d*étincelles. On aurait dit un éventail de lumière. Tout frissonnait dans la clarté fraîche et rayonnante. Quelques coups de fusil retentiss'aient dans les profondeurs lointaines du parc. Mais ni les appels du matin, ni la douceur caressante de la brise, ni les sollicitations de la chasse ne pouvaient rien contre l'immobilité d'Henri. Son attention semblait alors absorbée par les jeux d'une bande de canards qui s'ébattaient bruyamment sur une pièce d'eau, mais l'expression de sa physionomie indiquait nettement que sa pensée était ailleurs. . En ce moment parut, au bord d'une prairie qui descendait en pente douce vers la pièce d'eau, une jeune flUe dont les mains nues portaient par les deux brides un léger chapeau rempli de fleurs des champs.

Placée à la limite extrême de l'ombre projetée par un bouquet d'arbres, toute sa personne était en pleine lumière. Ses cheveux, un peu dérangés par Tardeurde sa course, laissaient voir dans leurs bndes touffues des gouttes de rosée répandues çà et là comme des perles; ses lèvres entr'ouvertes aspiraient l'air tout chargé du parfum des herbes, tt le mouvement du feuillage faisait passer sur sa t'obe blanche, agitée par le vent, des plaques d'om-

bre qui, tout à coup effacées, lui donnaient par leur oscillation un éclat plus rapide et plus vif«

Marcelle s'était arrêtée subitement en apercevant le rêveur à sa fenêtre. Un sourire- glissa sur sa bouche : tout son visage s'en éclaira, tandis qu'un flot de sang plus chaud montait à ses jques. Un grand air de jeunesse et de gaieté animait sa physionomie embellie par la saine apparence d'une santé superbe. Toutes les mères eussent envié pour leurs filles cette fraîche carnation, cette peau lisse, d'un grain ferme et serré, ce cou ample et blanc, cette taille souplS qui n'avait rien de maigre et de factice, ces attaches unes et nerveuses, ces lèvres pourpres, ces yeux humides et brillants, ces sourcils noirs sous un front large et pur. Son attitude avait de la grâce, cette grâce qui se trouve et ne se cherche pas. Ses mouvements étaient libres et aisés. Un instant immobile à sa place, les pieds dans le gazon, elle éprouva bientôt une sorte de dépit de n*être point encore aperçue, et fit quelques pas en avant. L'éclat de sa robe blanche, qui tranchait sur le fond vert de la prairie, attira le rayon visuel de M. de Chervette, qui la salua.

— Voilà qui n'est point malheureux, dit Marcelle, vous me rappeliez, là-haut, la Belle au Bois-Dormant, une Belle au masculin, et j'ai cru un instant que rien ne vous réveillerait plus.

4 MAHCELLE.

— Il y a donc longtemps que vous êtes là?

— Je le crois bien !... deux minutes !

— Et qu'y faisiez-vous?

— Rien.

— C'est ce que j'appelle une occupation sérieuse.

— Mais vous, Monsieur, à quoi pensiez-vous sur ce balcon?

— Je ne pensais pas. Mademoiselle, je rêvais...

— Voilà, ce me semble, une rêverie bien matinale !

-^Pas plus que votre promenade...

— C'est une circonstance atténuante, mais tout au moins ma promenade a-t-elle rapporté quelque chose... un boisseau de fleurs qui, tout à l'heure, feront Tomement du salon où nous danserons ce soir. Votre rêverie, que rapportera-t-elle ?

— Que sais-je?... Devinez...

— Je devinerais certainement si vous me le disiez...

— Eh bien, Mademoiselle, elle a eu pour résultat de m'inspirer un désir sincère de déjeuner à midi sonnant, et la résolution bien arrêtée de dîner au premier coup de sept heures.

— Votre rêverie est une impertinente ; mais je suis bonne personne, et, dans la crainte qu'elle ne s'endorme^ voici un talisman qui l'aidera à ne point

MABCELLI. ft

oublier les importantes occupations qu'elle vient de se promettre.

Ainsi parlant, libelle fille en robe blanche prit dans sa corbeille improvisée une poignée de fleurs qu'elle noua d'un fil de soie et, d'un geste vif, la jeta sur le balcon, d'où Henri la saisit au vol. Déjà Marcelle s'éloignait, il la rappela :

— Mademoiselle, dit-il, je trouve parmi ces marguerites et ces pervenche une rose qui m'a l'air d'une princesse égarée dans une troupe de bohémiennes. Permettez-moi de vous la renvoyer, et, si elle a quelque chose à vous dire, écoutez- la.

Tirant alors un crayon de sa poche, il écrivit quelques mots sur un bout de papier dans lequel il emmaillotta la rose, qu'il lança dans l'espace et que la jeune fille reçut adroitement dans son chapeau. Le papier qu'elle déplia d'une main leste contenait ces quelques lignes :

« M. Henri de Chervette a l'honneur de demander sa main à mademoiselle Marcelle de Cinq-Champs. Si cette demande lui agrée, il la prie, afin qu'il puisse l'adressera ses grands-parents, de porter cesoir une robe couleur du temps. »

Marcelle devint rouge, et, sans lever les yeux, se sauva en courant. Le chapeau, qu'elle ne portait plus que du bout des doigts, se renversa et laissa

choir derrière elle une traînée de fleurs dont laphiie odorante suivait dans Therbe la trace de ses pas.

Resté seul, Henri sauta sur une plume, et/ tout d'une haleine, écrivit la lettre que voici :

« Mon cher Anselme,

« J'étais libre hier, je Tétais encore ce matin ; depuis un instant, je ne le suis plus. Comment cela s'est-il fait, pourquoi, dans quel but, à quel propos? c'est ce qui n'est pas entièrement clair dans mon esprit. J'ai cédé à un premier mouvement qui, cependant, avait des causes antérieures, et parmi ces causes il en est de principales que je démêle, et qui m'expliquent à moi-même la spontanéité de ce mouvement. Tout homme est complexe, et* je le suis plus que beaucoup d'autres ; néanmoins, si, au moment de mon départ de Paris, quelque prophète du boulevard m'eût annoncé que je serais bel et bien marié vers la fin du mois, j'aurais été une personne bien étonnée. Un sage n'a-t-il pas dit : L'invraisemblable est de tous les jours?

(( Les sceptiques, parmi lesquels vous brillez peutêtre au premier rang, diront que j'ai voulu faire une fin. Ils se trompent, et vous vous trompez avec eux. J'ai voulu faire un commencement. Le mot vous paraîtra tout gonflé d'ambition ; la pensée n'en a

point. Durant la première fougue de ma jeunesse, il m'a toujours semblé que la vie ne commençait qu'au moment où on est deux à en porter le poids. Il y a toujours du voyageur dans le célibataire ; tous les horizons le tentent, et Ton peut trouver par centaines, dans la même ville, des chemins qui, du nord au sud et de l'orient à l'occident, vous mènent tout doucement à mille précipices. Les oasis où l'on s'arrête sont si voisines du désert I Seul, l'homme marié cultive son champ et y plante sa maison. Je vais essayer de bâtir la mienne, . « Quand je suis arrivé à la.Guillebardière — c'est le nom du château où le chemin de fer m'a jeté — je n'étais pas las, tant s'en faut, de la vie de garçon. J'en connaissais tous les parages, et j'avais maintes fois échoué sur des écueils charmants dont je n'aurai pas le mauvais goût de médire. S'ils n'existaient pas, à quelles sottises n'emploierait-on pas son temps ! Je savais cependant que certains de ces écueils gardent leur proie, et, pareils à l'avare Achéron, ne la rendent plus ; et la vue de quelques camarades qui traînent sur leurs talons des robes éclatantes ou des tartans effiloqués ne laissait pas de me faire réfléchir. Le jour même de mon arrivée à la Guillebardière, j'avisai sur la côte voisine un pauvre chassemarée pris entre deux rochers et que le flot battait. — Pour le coup, me dit un vieux pêcheur, en voilà

un qu'on ne renflouera plus ! Le mot me Ût sourire, et je jurai à part moi que je ne serais jamais chassemarée. Mais, de cette disposition prudente au sacrement du mariage, il y avait un abîme. Il ne m'a fallu qu'une minute pour le franchir, une minute et une jeune flUe.

« Voilà où je vous attendais, allez-vous dire, il y a de l'amour sous roche! Point, mon vieil Anselme, ni amour, . ni passion, ni caprice. Ce n'est pas que la personne à qui je viens de faire l'ofire de mon cœur et de ma main ne soit tout à fait digne d'inspirer tout cela. Je me suis i>ermis des folies pour des minois qui ne lui arrivaient pas à la cheville. — Mais je n'estime pas que ces vifs sentiments soient nécessaires ou môme utiles dans le mariage. Leur premier inconvénient est d'empêcher de voir juste et clair. Je veux que ma femme soit ma compagne et non mon idole. J'ai toujours remarqué que ces jolis êtres qui Iremuent le monde du fond de leur boudoir, mieux que Jupiter du sommet de l'Olympe, vivent volontiers dans le feu; or je ne sais pas d'hommes qui puissent flamber toujours. Par tempérament ou par imitation, les plus froides comme les plus ardentes s'y complaisent, comme autrefois, diton, les salamandres de la légende. Pour ôter à ces aimables personnes le désir des incendies, le plus simple n'est-il pas de ne point les faire goûter à la flamme

MARCELLB. 9

« J'y suis d'autant plus résolu qu'il y a quelque chose en moi qui proteste contre cette même théorie. Oui, ma peur est grande ; mon cœur frissonne encore, l'imbécile, comme au temps où il aTait vingtrcinq ans, et j'y surprends des élans qui me font bien voir que la petite bête n'est point morte, et qu'il suffirait d'une mouche qui vole pour la faire bondir dans les espaces. C'est pourquoi elle aura le frein du mariage. Rien ne dure que le mariage, et, si je veux donner au monde trois ou quatre petits Chervette qui fassent souche d'honnêtes gens, je n'y vois point d'autre moyen.

« Et puis, tous mes amis sont quelque chose ; tous ceux avec qui j'ai croqué le vert et le sec, en d'autres temps : l'un est préfet, l'autre est secrétaire d'ambassade, et se mêle de signer des protocoles ; Lourdéac est conseiller à la cour des comptes; Pérusaulx, en belle robe d'avocat général, foudroie le crime du haut du parquet, et les coupables tremblent à sa vue; le petit Méringeol est capitaliste et prête aux rois, ce qui est honorable, et pose brillamment une famille, sans parler du profit ; Tingray, le casque en tête, fait manœuvrer un régiment de cuirassiers, avec lequel il prétend conquérir le monde; vous-même, mon cher Anselme, vous avez le pied dans dix affaires, et on vous sait en passe de devenir membre du conseil d'administration de quelque riche corn-

pagnie ; moi seul je ne suis rien I Une belle envie m'a pris de me pousser dans le monde et d*y faire figure. Les gens expérimentés assurent que, pour réussir dans ces sortes de projets, il est indispensable d'avoir maison ouverte. Et, pour tenir une maison, quoi de mieux qu'une femme aimable et spirituelle?

« C'est dans ces conditions morales, qu'un matin, à la Guillebardière, j'ai rencontré mademoiselle Marcelle de Cinq-Champs.

« Je l'ai d'abord regardée comme on regarde une belle œuvre d'art, un charmant paysage, un horizon délicatement éclairé, rien de plus; le reste est venu plus tard. Elle était debout sur une passerelle fragile, dont Tune des extrémités reposait sur une barque que la marée venait de mettre à flot. Un vent brutal poussait contre le rivage un escadron de vagues courtes, qui le battaient de coups secs et durs. La rivière, refoulée par le flux, se gonflait, des franges d'écume y couraient. On entendait derrière un promontoire voisin le grondement de la mer. Quelques jeunes femmes profitaient de l'occasion pour faire de ces mines peureuses qui semblent dire à tout venant : Regardez-moi ! Seule, Marcelle s'avança d'un pas léger sur la planche mobile, comme une nymphe qui traverse une prairie, et s'assit à l'arrière tranquillement, tandis qu'une compagnie

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d'étourdis prenait place autour d'elle. Lâchez Técoûte ! cria le maître du bateau, qui tenait la barre du gouvernail. La voile s'enfla ; la barque, cdmme un cheval piqué par l'éperon, sauta dans le flot, enveloppée subitement d'un nuage d'embrun, et fila comme une mouette.

o — r Vous n'avez donc pas peur? dis-je à ma voisine, dont la main gantée'pressait le plat-bord.

« — Au contraire, j'ai une peur effroyable, mais pourquoi en occuper toutes ces personnes qui s'amusent?

a II y a des mots qui font voir jusqu'au fond d'un caractère, comme il suffit d'un rayon de soleil pour éclairer un paysage. J'ai pu reconnaître par la suite que mademoiselle de Cinq-Champs était bien telle que je l'avais devinée. Elle offre un singulier mélange de timidité et de résolution. C'est une nature tout ensemble franche et concentrée, qui peut aller loin dans une voie où elle entrera lentement, et qui s'efface volontiers en gardant sa personnalité. Elle est tout à la fois claire et profonde avec une naïveté qui n'exclut pas la réflexion. Le plus charmant, c'est qu'elle s'ignore. Je ne lui vois jamais aucun embarras. Quand elle vous parle, c'est en vous regardant bien en face, les yeux dans les yeux. Nulle trace de cette afféterie qui est souvent la marque d'un sentiment trop exagéré de son importance, ou le propre

It MARCELLE.

des personnes qui veulent produire de reffèl. Marcelle a une instruction solide et variée. Elle a grandi sur les genoux d'une grand'mère qui l'adorait sans la gâter, et qui a pris plaisir à pétrir le jeune cœur de sa pupille de ses mains bonnes et vénérables. Un honnête homme peut se confier à cette honnête personne.

« La coquille vaut l'amande... Marcelle est une belle fille, ni trop grande ni trop petite, bien plantée et bien venue, comme un jeune arbre dans un bon terrain. J'ai toujours eu, tu le sais, un faible particulier pour les femmes qui se portent bien. J'ai fait jadis une expérience de six mois qui m'a ôté, à tout jamais, le goût des personnes nerveuses et des natures languissantes. Une bonne santé me paraît l'indice d'un bon caractère et d'une imagination bien équilibrée. A ce point de vue, je n'ai rien à désirer avec Marcelle. Ne va pas croire sur ce portrait que ce soit une paysanne aux mains rouges, solidement établie sur des pieds robustes. Point. Elle a toute la souplesse élégante et les attaches fines d'une Parisienne, mais d'une Parisienne qui a du sang vermeil dans les veines. A table, une côtelette ne lui fait pas peur, non plus qu'une course à travers bois, à la campagne.

« Le diable n'y perd rien ! Une femme est toujours femme par un bout, si bon appétit qu'elle ait. Un

soir, dans an grand jardin que termine une terrasse, elle était à côté de moi, les deux coudes appuyés à une balustrade qui domine une grande étendue de bois. Le château, tout illuminé, brillait dans la nuit. On y dansait, et le murmure d'une valse en sortait. Sous l'ombre des allées, on voyait passer des formes blanches. Il faisait un clair de lune superbe. Le feuillage des arbres, où glissait un frisson de vent, avait des teintes argentées ; il s'en échappait des rumeurs confuses qui s'éveillaient et s'éteignaient. Marcelle regardait devant elle; moi je regardais Marcelle... Non, jamais une statue taillée dans le marbre le plus pur, œuvre éclatante d'un ciseau divin, ne vaudra, malgré son impérissable beauté, une créature vivante qui respire, et dont la poitrine se gonfle sous le souffle de la jeunesse. Tout à coup je vis des larmes rouler sur ce visage baigné de lumière.

« — Qu'avez-vous? lui dis-je.

« — Je ne sais pas, me répondit-elle.

u Je le savais, moi. Je pris sa main nue, et mes lèvres s'y reposèrent. Elle ne la retira pas, et ses yeux me regardèrent doucement. U me sembla qu'un rayon descendait dans mon cœur; un grand trouble me saisit, et je laissai tomber sa main, tremblant et confus comme si j'avais commis un crime.

a Ne riez pas I de telles minutes rachètent peutêtre .bien des heures mauvaise^.

(( Le lendemain, Marcelle m'est apparue dans là clarlé radieuse du matin. Nous avons causé : elle les pieds dans Therbe, moi accoudé à mon balcon. EUle a dans Tesprit un tour alerte et vif qui fait qu'on ne s'ennuie pas avec elle. Elle s'éloignait; je l'ai rappelée : et c'est alors que deux coups de crayon m'ont lié. Je l'ai bien observée dans ce moment. Ses sourcils noirs se touchent par la pointe légèrement et son menton rose a des contours fermes dont la courbe solide ne déparerait pas le profil d'une Romaine. Le tout ensemble pourrait bien indiquer une prédisposition à certaines violences de sentiments et à des vigueurs de résolutions avec lesquelles il faudra peut-être compter. Cependant je ne regrette pas une syllabe de ce que j'ai écrit.

<( Maintenant ma destinée dépend de la réponse d'une petite fille. Si elle dit oui, on verra votre ami Henri de Ghervette marié et fort décidé à devenir quelque chose. Si elle dit non, les hasards continuent... Mais elle dira oui.

« Je le saurai dans quelques heures, et, avant de fermer cette lettre, je vous le dirai.

« A propos 1 que ce nom de Cinq-Champs ne vous fasse pas croire à une fille des croisés, ayant quelque part un château fort avec mâchicoulis et donjon. Elle est née sur les confins de la Bretagne et de l'Anjou, et, si quelqu'un de ses ancêtres a guerroyé con-

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tre les grenadiers de Hoche, elle n'est point d'un sang à rechercher l'alliance des preux. Nos familles se Talent Elle a quelque fortune, point trop pour qu'on ne m'accuse pas de vilain calcul, assez pour qu'on ne dise pas que je fais une sottise. Mademoiselle de Cinq-Champs n'a jamais vu Paris.

« P. S. Elle portait ce soir une robe couleur d'azur. C'était à ce signe que je devais reconnaître qu'elle consentait à devenir jnadame de Chervette. Le croirais-tu? mon cœur battait en entrant dans le salon. Mes yeux en firent le tour. Elle n'y était pas. Si elle allait ne pas venir! On parlait, je n'entendais pas. Mes regards se tournaient obstinément vers la porte. Celte porte s'ouvre enfin : c'était elle ; elle avait une robe bleue et des rubans bleus dans les cheveux. J'ai senti que je devenais tout pâle. Elle a passé devant moi, s'est arrêtée un instant, et, me regardant avec un franc sourire :

(I — Est-ce bien ainsi? m'a-^elle dit.

« J'ai eu comme un éblouissement, mes yeux se sont mouillés. Que l'homme est faible devant tin beau visage I Mais, me remettant et lui offrant mon bras :

« — Mademoiselle, ai-je répliqué, j'espère que madame de Chervette ne regrettera rien de ce qu'a fait pour moi mademoiselle de Cinq-Champs.

« — J'y compte ! a-t-elle répondu d'une voix grave el tranquille.

Itf MARCELLE.

« Voilà comment je me suis fiancé, le 4 septembre i 86.^ à neuf heures du soir, au château de la Guillebardière, non loin de Qaen.

« On nous marie dans un mois ; la bénédiction nuptiale donnée, je crierai : A demain les affaires sérieuses ! »

La personne à qui cette lettre était adressée la lut tout d'un trait, puis, la tortillant entre ses doigts :

— Hum ! fit-elle, Henri ne dit pas tout ! Anselme rouvrit la lettre, et parcourut, en s'y

arrêtant, divers passages qui l'avaient particulièrement frappé.

— Je ferais bien surpris, murmura-t-il entre ses dents, si avec sa beauté et sa modeste fortune mademoiselle de Cinq-Champs n'avait pas des alliances dont mon ami M. de Chervette peut tirer parti à l'occasion. Singulier homme qu'Henri I II y a de tout dans cet esprit-là... des parcelles d'or et des grains de fer»., des herbes folles et des épis... Il appartient à Tordre des caractères composites, comme moi...

Sur ces entrefaites un domestique poussa la porte et annonça M. de Yandelle.

i 8 MARCELLE.

— Eh ! mon cher Gaston^ vous savez la nouvelle s'écria Anselme qui lui tendit la main.

— Je me lève et je n'ai pas encore eu le loisir d'aller aux renseignements, répondit Gaston d'un air d'indolence.

— Henri se marie.

— Depuis quand ?

— Depuis deux jours, si j'en crois le timbre de cette lettre... Voyez.

M. de Yandelle prit le chiffon de papier des mains d'Anselme et eut bientôt fait d'arriver au bout en sautant de paragraphe en paragraphe.

— Voilà une petite personne qui m'intéresse, ditil, j'aurai quelque plaisir à Taire la connaissance de cette provinciale.

Puis, posant la lettre sur le coin d'un meuble :

— Et madame de Givray ? reprit-il.

— Eh bien, quoi, madame de Givray?

— Vous m'entendez fort bien... Il ne l'aime donc plus?

— Oh ! c'est fini depuis longtemps I

— Il y a des choses finies qui ne finissent jamais !

— Ceci regarde madame de Chervette.

— Pauvre petite !

— Heureusement que Paris est un pays fertile en consolations.

— Hum ! les consolations pourraient coûter cher à

MAnCELLE. 19

celui qui entreprendrait de les faire fleurir. M. de Chervette n'est pas pour rien d'une province voisine de TElspagne.

— N'arrive-t-il pas de Tarbes ou c|e Dax, ce me semble ?

— Oui, un fils des Pyrénées enfin, les yeux plus noirs que du charbon, le teint mat, la tète fine, le profil anguleux, la parole brève... Toute la forme extérieure d'un héros de tragédie.

— Vous voyez bien que le héros ne joue plus que la comédie bourgeoise I...

— On raconte cependant que madame de Givray a eu fort à souffrir de sa jalousie. Elle bouillonne en lui comme la lave dans le cratère d'un volcan.

— Ou comme le vin de Champagne dans une coupe !

— Un amour-propre féroce avec cela I

— El un orgueil grand comme une pyramide I

— Ce qui ne diminue en rien l'ambition qui frétille dans son cœur ainsi qu'une couleuvre au soleil !

Anselme sourit.

— Ce bout de conversation ne vous rappelle-t-il pas le fameux vers :

Allons, formo, poussez, mes bons :.niis de cour!

— Quelques v^TJlos dites en passant n'empOchcnl

fO MAItCELLEi

pas d'apprécier M. de Chervette comme il le mérite. Il a de l'esprit.

— Mieux que cela, de Tintelligence et je le lui ferai bien voir.

— Vous avez des projets ?

— Naturellement. Que croyez-vous qu'il fasse quand il sera de retour à Paris ?

— Il vous l'a dit : Henri ouvrira sa maison.

— Une maison ouverte, c'est le moyen... les affaires, les grandes affaires, voilà le but

— Et vous vous mettrez à la tête des siennes?

— Elles n'en iront pas plus mal, ce me semble.

— Bonne chance alors I Je vous laisse le cabinet..

— Et vous, vous prenez le boudoir? répondit Anselme, qui alluma un cigare.

— Le prendre, c'est beaucoup, je Tétudierai seulement. Une femme qui a une santé robuste, l'es* prit droit, le cœur sain, c'est un phénomène, et cela vaut bien la peine qu'on l'examine.

— Le tout sans penser à mal?

— A quoi bon ? Le mal arrive sans qu'on y pense. Anselme éclata de rire.

— Si on nous écoutait, on nous prendrait pour des sacripants, «ijoula-t-il, et cependant si quelqu'un s'avisait, devant nous, de toucher à l'épiderme de M. de Chervette, vous et moi chercherions querelle hrifhbéeile.

MARGELLE. t\

— Vous, peut-être ; moi, ce n'est pas sûr.

Là-dessus, Anselme et Gaston échangèrent une poignée de mains, et, après avoir pris rendez-vous au café Anglais, Tun courut à la Bourse, et l'autre au club.

Henri, en effet, n'avait pas tout dit, et Anselme Heurtier avait deviné juste. Marcelle possédait, du côté maternel, un oncle, ancien ministre^ plénipoten^ Uaire, qui avait ses entrées dans tous les ministères, et, du côté paternel, un parent qui avait des relations par lesquelles il lui était aisé d'entrer dans toutes les affairés un peu considérables qu'on brasse sur le pavé de Paris. Deux routes lui étaient ainsi ouvertes : la politique et la finance. Au besoin, il y pouvait marcher du même pas. De plus, on sait qu'Henri avait peur de lui-môme. Le souvenir qui lui restait de madame de Givray lui faisait craindre de nouvelles aventures oiiil pourrait tout perdre, sa fortune et sa liberté. Il se connaissait assez pour savoir que son cœur était semblable à un temple où l'encens fume toujours sur l'autel, tantôt pour une idole, tantôt pour une autre. Une viendrait peut- être qui serait de la pire espèce des divinités.

S'exposer à de tels hasards lui semblait une duperie. Le mariage lui était donc apparu conmie un port naturel contre les orages que lui réservait le célibat ; mais, par une de ces contradictions naturelles

ii MARCELLE.

à Tesprit humain, il voulait se défendre d'aimer mademoiselle de Cinq-Champs. Les paradoxes ne lui manquaient pas pour le maintenir dans cette singulière résolution. N'était-il pas raisonnable de faire deux parts de sa vie, l'une à Tamour, l'autre aux occupations sérieuses, et la trentième année ne marquait-elle pas la frontière naturelle qui doit séparer ces deux empires ? S'il fallait un dérivatif à l'activité de son esprit, un emploi à l'énergie de ses facultés, comme à l'eau d'une source il faut un lit pour s'épancher, il le trouverait dans le mouvement des affaires, et l'amour était un bagage inutile pour y réussir. La théorie prenait ainsi la place de Tinclination naturelle ; il se faisait un caractère et des idées de parti pris, et voulait arranger son existence comme une formule. Sous l'efiort de ce travail, ses bons instincts commençaient à se fausser, et, comme il arrive presque toiyôurs en pareil cas, il exagérait le côté inverse de sa nature. Il érigeait l'indifférence en système. A vingtcinq ans il eût adoré Marcelle, à trente ans il se contentait de l'épouser.

Le jour, cependant, où M. de Chervette dut conduire Marcelle à l'église, une chose l'émut qui faillit le faire sortir de sa réserve. Dans la matinée, Marcelle, tout habillée de blanc, parut avec lui dans la chambre de madame de Lieursaint, son aïeule, qui s'apprêtait à la suivre. A la vue de sa chère orphe-

MARGELLE. t»

lioe, la pauvre grand'mère se laissa tomber dans son fauteuil, les larmes la gagnèrent. Elle savait ce qu'elle donnait à l'obscur avenir d'innocence, de droiture, de bonté, de franchise. Que ferait la vie implacable de tous ces trésors? Marcelle s'était mise à ses genoux. Alors, l'entourant de ses mains tremblantes et pressant sur son ccBur plein d'angoisse celte jeune tête :

— Aimez-la, Monsieur, dit-elle, aimez-la de tout votre cœur !

Quelque chose remua dans les entrailles de M. de Chervette. Un cri fut prôt à jaillir de ses lèvres, mais, refoulant cette émotion première au plus profond de lui-môme :

— Madame, dit-il, vous pouvez me confier votre fille; je sais ce qu'un mari doit à sa femme.

Un an ou dix-huit mois après la scène dont nous venons de parler, on pouvait voir Henri et Marcelle, assis l'un près de l'autre, dans un cabinet de travail qui taisait partie d'un bel appartement situé au premier étage d'une maison de la rue Joubert. Henri écrivait devant une table chargée de papiers ; Marcelle achevait un ouvrage de guipure. Un feu clair flambait dans la cheminée. Deux lampes éclairaient le cabinet. De temps à autre, Marcelle levait les yeux, et, négligeant le réseau dont les fleurs pâles naissaient sdus ses doigts, regardait son mari. La

t4 MABCELLE.

plume volait sur le papier. M. de Chervette s'arrêtait par intervalles pour consulter l'un des dossiers épars autour de lui, puis continuait avec une ardeur nouvelle. De légères contractions nerveuses passaient alors sur le visage de Marcelle, qui reprenait ses crochets. On entendait les battements réguliers de la pendule.

Un moment vint où Henri se renversa dans son fauteuil et frotta ses mains l'une contre l'autre, de l'air d'un homme profondément satisfait.

— Elst-ce fini? demanda Marcelle.

— Presque... Quelques lignes encore pour la conclusion, et je signe.

— C'est bien long ce que vous faites là. .

— Long ! s'écria M. de Chervette. Apprenez, ma chère, qu'un rapport qui doit faire sortir une affaire des limbes de la théorie n'est jamais long, eût-il la majesté d'un in-folio !

— Elle est donc bien importante, celte affaire?

— Importante I une affaire autour de. laquelle rôdent dix millionnaires, âpres à la curée. Mais je n'en sais pas qui puisse à plus juste litre émerveiller un capitaliste!...

— N'est-ce pas la quatrième que je vous vois en train de débrouiller, à l'heure où vos contemporains s'égayent et prennent du bon temps?

— La quatrième, oui, je crois.

— Et toutes plus belles les unes que les autres

— Toutes!

— Et quand elle sera sortie des limbes de la théorie, cette magnifique affaire, que ferez- vous?

— Je ferai fortune.

— Vous ne l'avez donc pas faite encore?

— Oui et non, cela dépend du point de vue auquel on se place.

— Vous étiez riche déjà, il me semble, quand vous m'avez épousée?

— Et je le suis même un peu plus à présent.

— Alors, pourquoi continuer ?

— Pour recommencer.

— Voilà une raison ! dit Marcelle qui sourit, et quand vous aurez ainsi recommencé une demi-douzaine de fois, après ?

— Je me reposerai.

— Eh bien! si nous mettions le dénoûment au premier chapitre?

— Ah! oui, le raisonnement de Ginéas au roi Pyrrhus I

— Le raisonnement n'était point sot, et, m'est ans que, si le roi d'Épire avait suivi le conseil de son ministre, il ne fût point mort en Italie,

Henri jeta ses bras en l'air.

— Et le doute, l'incertitude, l'émotion, la lutte, le combat, qu'en faites-vous? reprit-il.

te ' MARCELLE.

— Le contingent que nous en apporte le courant des jours ne vous suffit donc pas?

M. de Chervette rejeta la plume qu'il tortillait entre ses doigts et d'un air de mystère : '

— Vous voulez savoir le fond des choses ? Eh bien! ce n'est pas tout... Gela m'irrite de voir des pieds-plats au pinacle^ et des imbéciles soulever plus de poussière qu'un prince en voyage ! Et puisque au temps où nous sommes, c'est l'argent qui fait tout, mène à tout, et conduit tout, j'aurai beaucoup d'argent.

— Combien?

-* Je ne sais pas ; un peu plus que trop. -* Hum I J'ai remarqué que les plus gros budgets étaient ceux qui faisaient les plus gros emprunts I

— Naturellement; le crédit est encore une source de richesses...

— Si j'avais un conseil à vous donner, je vous engagerais timidement à ne pas trop puiser à cette source-là.

— Vous n'entendez rien à l'économie politique... D'abord je me suis mis en tète de vous donner les plus beaux attelages de Paris.

— J'ai deux chevaux qui me suffisent ; ils vont même toujours trop vite quand vous êtes avec 'moi, excepté quand ils trottent pour nous ramener chez nous.

MARCEUE. 97

— Il faudrait que je fusse bien ingrat pour ne pas vous offrir un beau château où vous auriez tout loisir de recevoir vos amis.

— Nous avons le château de la Guillebardière où je vous ai connu ; je n'en désire pas d'autre.

Henri, qui s'était levé, embrassa Marcelle sur le cou :

— Il est bien petit, ce château I murmura-t-il.

— Quelle place faut-il donc pour être heureux ?

Deux larmes parurent sous ses paupières, retenues par la longue fhinge des cils. M. de Ghervette prit Marcelle dans ses bras doucement et deux baisers séchèrent ses yeux en un instant.

— Ah ! que tu serais charmant si tu voulais I ditelle.

— Je ne le suis donc pas toujours ?

— OhînonI

On frappa à la porte. Un domestique entra.

— La voiture est attelée, flt-il.

— C'est vrai... j'oubliais tout... et l'heure et le rendez- vous I s'écria M. de Ghervette.

La pendule sonna onze heures.

— Déjà I reprît-il.

— Je ne sais pas où tu vas... Mais si tu n'y allais pas? dit alors Marcelle qui, de* nouveau, appuya sa tèle sur la poitrine de M. de Ghervette.

— Y penses-tu ? ne pas aller chez madame de Gi-

i8 MARGELLE.

vray, qui doit me présenter au secrétaire général du ministère des travaux publics ! J'espère môme que tu viendras avec moi ?

— 11 faut donc que je m'habille ?

— Certainement.

Marcelle soupira, et, regardant autour d'elle :

— J'étais bien ici, et volontiers j'y serais restée.

— Est-ce que* nous ne reviendrons pas ? dit Henri qui se rapprocha.

Marcelle secoua la tête.

— On vous aura distrait de moi... Ce n'e^st plus la •même chose.

Elle tourna vers lui ses yeux brillants et doux. De nouveau on frappa à la porte.

— Qu'est-ce encore ? fit-elle.

— M. de Yandelle a vu de la lumière dans le cabinet de monsieur, il pense que monsieur va chez madame de Givray, et il demande si on peut le recevoir.

-* M. de Yandelle?... Parbleu I qu'il monte, il viendra avec nous... Il a de l'esprit, Gaston,*et, pendant que je causerai avec le secrétaire général, à son bras vous ne vous ennuierez pas.

Un imperceptible sourire .passa sur les lèvres de Marcelle. Puis d'une 'voix nerveuse :

— Vous le voulez ? reprit-elle.

— Sans doute.

MABCELLE. 29

— Eh bien ! qu'il entre.

Ce même Gaston de Yandelle, que M. de Chervelte accueillait avec tant d'empressement, et son ami Anselme Heurtîer, comptaient parmi les habitués les plus intimes de la maison de la rue Joubert. On a pu voir qu'ils n'en avaient pas franchi la porte avec les 'mêmes visées. Gaston, un peu fatigué, un peu usé par le frottement de la vie, désœuvré dès son entrée dans le monde, quelquefois ennuyé sans avoir conscience de son ennui, mais conservant le goût des émotions avec des regains de jeunesse qui lui permettaient de se tromper sur ses propres sentiments, n'avait pas été médiocrement surpris de trouver une jeune femme intelligente et distinguée oi!i il croyait rencontrer une provinciale. Beaucoup d'aisance et de naturel, comme .une personne qui ne tient pas à être remarquée et ne prétend à aucun rôle, de la gaieté, à l'occasion de l'esprit, mais sans le montrer, et un jugement ferme qui ne se payait pas de mots : voilà ce qu'il découvrit tout d'abord et ce que rien ne démentit par la suite.

L'hommage le plus sincère qu'il lut rendit, ce fût d'envier M. de Chervette, et de souhaiter qu'un hasard propice lui fît, au temps des chasses, traverser un château où se trouverait une autre Marcelle. Elle avait une physionomie à part, la saveur pénétrante d'un beau fruit qui a mûri à la pleine lumière du

soleil, baigné de rosée et coloré par le vent. Sans y songer, Marcelle tira donc M. de Yandelle de son engourdissement, et, sans y songer encore^ mêla à son existence un peu fade un élément de curiosité qui, par la pente ordinaire des choses, pouvait aller jusqu'à rintérôt. Réveillé, Gaston mit en œuvre, pour lui plaire, tout ce qu'il avait de science acquise «— et Ton n'a pas traversé vingt salons sans y glaner une certaine expérience — et ce qu'il possédait de séduction naturelle. En quelques mois, tout doucement, il s'était glissé dans son intimité. Avait-il un . projet préconçu, arrêté, bien défini ? On peut supposer que non. L'effacement des mœurs modernes qui restent dans les demi-teintes ne permet pas ces audaces prime-sautières, ces âpres désirs, ces violences de sentiments qui font entreprendre de difficiles conquêtes. Les volontés, les tempéraments peut-être n'y sont plus. M. de Vandelle avait trouvé une distraction rue Joubert, en terme médical, un réactif ; sa pensée n'allait pas au delà. Si quelque chose devait venir après, cela viendrait à son heure. Certains fauves poursuivent la proie que convoite leur appétit, avec une sauvage persévérance et des ardeurs fougueuses que rien ne lasse ; d'autres, plus paresseux, ou déjà repus peut^tre, attendent qu'elle passe étourdiment[à portée de leurs grifles. Gaston attendait.

Les ambitions d'Anselme étaient plus claires et plus précises. Ce qu'il désirait, il le voulait. Peu de jours après l'arrivée d'Henri à Paris, il l'avait saisi un matin, au saut du lit, et, le tirant dans son cabinet dont il ferma la porte :

— Vous souvient-il de la lettre que vous m'avez écrite, du château de la Guillebardière, le 4 septembre? lui dit-il.

— Parfaitement. Estimez-vous que mademoiselle de Cinq-Champs ne mérite pas les éloges que j'ai faits d'elle?

— 11 ne s'agit point de madame 'de Chervette, mais de vous.

— Vous me faisiez part de certains projets qui roulaient dans votre esprit ; vous les rappelez-vous ?

— Oui.

— Ces projets ne me semblaient point ceux d'un homme malavisé ; êtes-vous toujours en humeur de vous en occuper?

— ' Sans doute ; pourquoi ?

— Parce que j'ai besoin de le savoir, et j'ai besoin de le savoir, parce que j'ai besoin de vous.

Henri fit un mouvement.

— On ne vous accusera pas, mon cher Anselme, de manquer de franchise.

— A quoi bon dissimuler î J'ai pour vous une amitié que peut expliquer notre rencontre sur les bancs du collège, mais vous n'ôtes pas assez naïf pour croire que l'élan seul de cette amitié me fait agir. Mon intérêt aussi m'y pousse. 11 dépend de vous que cet intérêt vous serve en me servant.

— Comment?

— Cela dépend de ce que vous voulez faire. Mais, d'abord, avez-vous un plan, une idée, un but, quelque chose enfin sur quoi on puisse discuter?

— Non, pas encore... Depuis mon retour, je prends langue, mais on peut causer.

— Causons. Moins riche que vous, presque pauvre môme, à mes débuts, et d'une famille moins considérable que la vôtre, j'ai eu davantage et plus longtemps à lutter, partant, j'ai plus appris. J'ai subi le travail de l'outil sur la meule, les événements.

MAnCELLE. 3 3

m'oot aiguisé... Remarquez que je ne dis pas usé.

— Je m'en doute.

— Vous vous tromperiez si vous croyiez le contraire. Je puis vous être utile, très-utile môme. Mais il me manque l'instrument; cet instrument, vous l'avez.

— L'argent?

— Je vois que vous commencez à me comprendre. Si vous m'aviez fait voir, dans votre lettre, l'intention de vivre de vos rentes, sans souci du reste, j'aurais été vous rendre visite dans votre château, boire votre vin, tuer vos perdreaux, et bravement j'aurais cherché ma piste ailleurs. Mais vous piaffez comme un cheval qu'on ramène du pré et il vous prend fantaisie de courir... Courons!

— Je suis prêt ; mais où ?

— A la chasse aux milljons, parbleu I J'ai pris le vent, et il ne faut pas être bien habile pour voir d'où il souffle. Chaque siècle a sa cocarde; si j'étais impoli, je dirais sa marotte. La cocarde du siècle qui nous a vu naître est couleur d'or. Donc, il faut nager avec le flot. Ce n'est pas que j'aie un goût particulier pour ce métal, non, je n'aime que ce qu'il représente, l'influence. Ma nature — et par là nous avons un coin de parenté — est assez élastique pour se plier à toutes les conditions du milieu où elle se trouvera jetée. Pendan les grandes luttes du quin-

zième et du seizième siècle, j'aurais porté la cagoule du dominicain ou la chasuble du prêtre. Le'pouvoir alors appartenait à la soutane et au camail : moine, on était quelque chose ; cardinal ou légat, on était toi|t. Pendant la furieuse guerre de Trente ans, plus tard, sous Louis XIV, et plus tard encore sous TEmpire, j'aurais été soldat; le monde appartenait au sabre. 11 fut un temps où Ton a vu des aventuriers s'emparer de riches provinces et y régner plantureusement. D'autres fois, les flibustiers ont battu les mers, et leur pavillon a dominé l'Océan. Il ne m'eût pas déplu, dans de telles circonstances, de commander une compagnie de routiers ou de monter une caravelle armée de bonnes coulevrines pour courir sus aux galions d'Espagne. La philosophie encore était une bonne carrière au dix-huitième siècle. Avec madame de Maintenon sur le trône, j'aurais été jésuite en France, et, à Madrid, avec le cardinal Albe^ roni, diplomate.

— Ou condottiere en Italie avec Jean Sforze et Galéas Yisconti, et conventionnel et jacobin à Paris, sous la Terreur? dit avec un sourire M. de Che^ vettc.

— Ma foi, oui, répondit simplement Anselme. Question d'opportunité. Mais autre temps, autres mœurs. Aujourd'hui, on a changé tout cela. Noire â:^c, Tàge de fer, poiie d'or à la bande d'argent, ce

qui est une faute au point de vue héraldique, mais ce qui est une vérité au point de vue social. Donc, vive l'argent I

— Vive l'argent, soit; il ne nous reste plus qu'à en gagner beaucoup.

— Longtemps et toujours... cela se trouvera. Vous me livrez l'instrument, je vous livre la main. Tel que vous me voyez, sans un sou de capital, je mange vingt*cinq mille francs, bon an mal an, sur les boulevards de Paris, et, le beau, c'est que je les paye ! Point de dettes, mon cher. J'ai tiré tout cela de rien, c'est quelque chose. De quelque chose, que tirerai-je donc? Tout! Ce serait déjà fait, si j'avais quelque somme un peu rende dans ma caisse ou, mieux encore, un peu moins de scrupules dans l'esprit.

— Ah ! des scrupules ! fit Henri.

— Oui, des scrupules, et je ne plaisante pas quand j'en parle. Tout le monde peut serrer la main que je vous tends, elle est propre.

Cela dit d'une voix ferme, Anselme se reprit à sourire.

— Que voulez-vous, mon cher, on n'a pas toutes les vertus, une santé vigoureuse, le coup d'œil prompt, le flair délicat, une activité indestructible, et en sus une belle indifférence au point de vue de la morale I... Mes qualités m'ont perdu.

— On essayera de vous sauver, répliqua M. de Chervette.

— Ce sera d'autant moins difficile, qu'en me maintenant dans les bas-fonds d'une honnête aisance, ces mêmes qualités, qui m'ont été si nuisibles, m'ont acquis une réputation qui, de la rue Vivienne, va jusqu'à la Cbaussée-d'Antin. Une bonne réputation, c'est un capital... Une affaire qui se présenterait, avec mon noiîi pour passe-port, aurait la presque certitude de faire son chemin dans le monde.

— Cette réputation, tous me l'offrez?

— Je ne suis venu que pour cela.

— Combien? .

— Part égale.

— C'est-à-dire la moitié des résultats?

— Justement. Est-ce trop?

— Non. Et maintenant, pour parler le langage d'un ministre des finances, les voies et moyens ?

— Nous y voici. Vous pouvez bien disposer d'un million, n'est-ce pas?

— Oui, en me défaisant de mes titres de rentes et de quelqpies autres valeurs mobilières.

— Il faut les vendre. Vous déposerez les fonds à la Banque de France, afin de les avoir liquides et sous la main au cas où une affaire se présenterait.

— Et vous croyez qu'il en viendra?

— Quand on saura que vous avez un bon petit mil-

lioo qui ne demande qu'à prendre le vol, n'en doutez pas. Les affaires vont aux millions, comme les mouches aux rayons de miel... Seulement, nous choisirons,. • Connaissez-vous la théorie des idées?

— Non, mais je ne demande qu'à m'instruire.

— Eh bien I il y a sur le pavé de Paris, chaque jour, une idée ou deux qui se promènent au hasard et qui ont besoin de cent mille francs pour mûrir. L'argent est l'engrais de ces jolies fleurs-là; et en même temps il y a toujours quelque part un homme qui a besoin d'occuper cent mille francs qui s'ennuient dans sa poche. Il s'agit d'aboucher l'homme et l'idée ; nous connaissons l'homme, cherchons ridée.

Tout en parlant, Anselme s'était levé et marchait avec vivacité. Gomme il passait devant la fenêtre, il s'arrêta :

— Et tenez, reprit-il en étendant la main dans la direction de la rue, voilà justement la démonstration de ce que je viens de vous dire... une démonstration vivante. Voyez- vous là cet homme qui suit le trottoir, portant sur son épaule, au bout d'un long bâton, cette grappe de petits ballons rouges qui brillent joyeusement au soleil? Qu'est-ce que ces jolies boules, gonflées de gaz, sinon une idée? Tous les enfants en raffolent, et celui qui l'a eue a fait fortune. Vous me direz que ce n'est pas une idée à renverser

le monde et qu'il ne fallait pas être un grand génie pour l'inventer. Ne raillez pas trop et rappelez- vous Tœutde Christophe Colomb. Ce n'était pas bien difficile non plus, mais il fallait le trouver. Anselme fit quelques pas, et, de nouveau :

— Je connais encore une personne qui a gagné cent mille francs dans une matinée à l'aide de ces petits morceaux de braise dont les cuisinières ne sauraient se passer pour allumer leur feu. Il ne lui en a coûté que trois heures de promenade en voiture... Voilà justement ce qu'il nous faut... et soyez sûr qu'à l'heure où je parle, il y a sur l'asphalte quelque honnête ballon rouge qui ne demande qu'à s'arrondir ou un bon petit chemin de fer en quête d'une somme respectable qui puisse l'aider à planter ses rails.

— Il ne s'agit donc plus que de vivre aux dépens d'autrui ?

— Comme tout le monde, comme Tours aux dépens des moutons et les chasseurs aux dépens de l'ours».. A cette différence près que chacun bénéficiera de l'idée que nous aurons tirée de l'obscurité. Est-ce dit?

— C'est dit.

Un mois après cette conversation, Henri avait un pied dans trois ou quatre affaires ; Anselme venait le voir tous les matins, et il commençait à être Tun des hommes les plus occupés de Paris. M. de Chervette se demandait même . comment il avait pu vivre jusque-là sans conférences et sans rendez-vous. Il y avait des jours ob sa femme ne l'apercevait plus qu'à l'heure du dîner.

Le mariage n'apparaissait donc pas à Marcelle comme sa grand'mère avait essayé de le lui faire comprendre, ni surtout comme elle Tavait compris. C'était moins déjà, au bout de la première année, une association qu'une cohabitation. Une vague inquiétude la saisit, un malaise qui n'allait pas jusqu a la rendre triste, mais qui ne lui permettait presque plus d*èlre gaie. Les heures lui semblaient lon-

gues et lourdes. Des traces de cette inquiétude se faisaient voir dans la correspondance qu'elle'échangeait avec madame de Lieursaint :

(( Il faut croire, disait-elle, que je n'entre pas bien dans les agréments de Paris ; je ne m'y plais pas. J'ai lu quelque part, dans ces livres qui traînent sur toutes les tables, que c'était le paradis des femmes. Singulier paradis qu'une ville interminable faite de poussière, de fumée et de bruit ! On n'y peut aimer personne ; on n'en a pas le temps. Mille occupations remplissent une longue suite de jours qui ne laissent rien derrière eux. Les distances, et plus encore les distractions qui naissent à la file, ne permettent pas qu'on se voie avec intimité, et l'on rencontre tant de monde qu'on ne sait à qui s'attacher. J'en ai ri dans les premiers temps : aujourd'hui, j'en suis presque effrayée.

« Que cette impression ne vous fasse pas croire, chère et bonne grand'mère, qu'on m'ait mal accueillie dans cet immense Paris. On a été charmant pour votre petite-fille, prévenant, aimable, affectueux. J'en étais dans le ravissement. Henri lui-même paraissait content. Il a prétendu que j'avais eu du succès. Au retour d'un bal, au ministère d'État, où je portais une robe blanche avec ces belles perles que je vous dois, il m'a embrassée avec une chaleur qu'il n'a pas

MAUCELLE. 4 1

également tous les jours, et, comme je le regardais : « — Vous n'avez donc pas remarqué que vous ne pouviez suf ûre aux invitations ? m'a-t-il dit. Le prince de W..., qui voyage incognito, a dansé avec vous, « Moi, ça ne me plairait pas qu'on itt tant attention à mon mari. J'étais donc disposée à rendre au monde ce que le monde me donnait ; mais je me suis bien vile aperçue que tout cela n'était que surface, les bons sourires, les poignées de mains, les douces paroles : le dos tourné, il n'en resté rien. On aurait grand'peine ici à donner une part de son cœur ; personne n'en voudrait. On court bien trop vite pour s'arrêter à ces bagatelles ! Vous comprenez que cela me gêne un peu et m'attriste aussi, moi qui avais tant besoin de vos caresses, et qui croyais tout perdu quand vous ne m'embrassiez pas.

« Dès les premiers jours de notre installation ici, Henri m*a menée partout. J'en étais comme étourdie. Il me semblait que je ne respirais plus. Toujours en l'air I II m'a présentée dans trente maisons. Vous ne sauriez croire combien, dans ce pays-ci, on est occupé à ne rien faire. Ce ne sont que bals, théâtres, concerts, visites, promenades qui tournent en rond. A peine est-on quelque part qu'il faut s'en aller pour courir ailleurs. On n'est avec soi qu'au moment où il faut dormir. Beaucoup de gens prennent rhabitude de ce tourbillon. Quelques femmes,

42 MAKCBLLe.

qui viennent me voir le samedi — je reçois le samedi, pourquoi ? je n'en sais rien — me rappellent, avec leur perpétuelle agitation, ces mouettes que je voyais sur nos côtes toujours en mouvement et battant de Taile, en poussant des cris. Est-ce qu*uQ jour je leur ressemblerai ? On parle, on parle, on parle, on danse, on danse, on danse, on court, on court, on court... Et les mois s'écoulent!

« Henri est tout à fait gentil avec moi. Malheureusement, il est fort affairé. Il a bonne envie de me promettre une soirée au coin du feu, mais le moyen de la trouver ! C'est la maladie de Paris, de ne pouvoir rester au coin de son feu. Mille occupations dérangent mon mari. Il entre^ il sort, il tire sa montre, il m'embrasse sur le front, et il disparaît. Je voudrais qu'il mit plus de sérieux dans ce qu'il fait. Par exemple, il me donne tout ce que je veux. Rien ne me manque, lui excepté. J'ai eu vingt fois l'envie de l'inviter à prendre le thé chez moi pour l'avoir. Peut-être viendrait-il. Je n'ai pas osé.

« On m'en fait partout le plus grand éloge. Une femme surtout dont il m'a fait faire la connaissance, madame de Givray, ne tarit pas sur son compte. Veuve, m'a-t-elle dit, c'est moi qui me serais appelée madame de Ghervelte. Cela m'a déplu. Je n'ai pas pu m'empùciicr de lui demander si elle était bien sûre qu'il eût voulu être M. de Givray. Ce

n'est pas bien, n'est-ce pas ? Mais pourquoi aussi me répèle-t-elle sans cesse qu'Henri est une perle ?

tt Je m'explique mal comment il se fait que les jours me semblaient bien plus rapides dans le château ob vous m'ayez élevée, et où cependant ils se ressemblaient tous. La pluie ou le vent, les fleurs ou les fruits étaient les seules différences que les saisons y amenassent. On y avait un petit nombre de distractions dont le retour périodique était prévu, mais on y jouissait de tout. Serait-ce parce qu'on était ei)lièrement et sincèrement les uns aux autres? Ici lexistence se disperse par fragments. C'est une poussière. On ne s'y connaît pas, on s'y rencontre.

« Cependant, je ne veux pas être ingrate, il y a de bonnes heures. L'autre jour, Henri m'a conduite chez un bijoutier de la rue de la Paix. Nous étions à pied, bras dessus, bras dessous, comme autrefois à la campagne. Un coup du sort avait permis qu'un de nos chevaux filt malade. Il faisait un temps magnifique. Le soleil inondait le boulevard. Je marchais joyeusement à côté d'Henri. J'aurais voulu que la rue de la Paix fût au bout du monde. Elle n'est pas loin de la rue Joubert, malheureusement. Chez le bijoutier, il me déclara qu'il avait besoin de mes conseils pour une parure dont il avait à faire emplette. Une commission, me dit-il. La maladresse des hommes est incommensurable ! J'ai tout de

suite compris qu'il s'agissait d'un cadeau pour le jour de ma fête. Moi j'aurais bien^ su le faire causer sans qu'il devinât pourquoi... J'ai failli lui dire :

— « Laissez là vos pierres bleues ou vertes, et allons passer ensemble un mois à la Guillebardière...

« C'est égal, j'ai été bien heureuse ce joiu*-là. Je l'ai entraîné jusqu'à la Madeleine par la rue de Rivoli et la rue Royale, toujours à pied, et nous avons dîné tête à tôte dans un restaurant. Faisait-il gai sur le boulevard I

« Le retour a tout gâté. Dix lettres l'attendaient à la maison, et la première qu'il a décachetée lui annonçait une conférence qui Ta retenu jusqu'à minuit. Les hommes sont bien singuliers ; tout ce que le bon Dieu arrange, ils le dérangent.... »

En parlant du succès qu'elle avait obtenu à son entrée dans le monde, madame de Chervette n'avait rien exagéré. On l'avait remarquée. Le mariage l'avait embellie. Des femmes qui étaient en possession de la mode lui faisaient l'honneur de s'occuper d'elle. C'est déjà un triomphe que d'être dénigrée. Mais les railleries ne pouvaient rien contre la perfection de ses mains, l'abondance de ses cheveux, la souplesse de sa taille. Sa bonne santé ne nuisait pas à la délicatesse de ses formes qui restaient fines

en étant rondes. On avait beau dire qu'elle avait la bouche un peu grande, le menton ambitieux, le nez irrégulier, les hommes écoutaient du bout de l'oreille, et leur sourire semblait dire : Ressemblezlui donc si vous pouvez I De plus, elle n'était point sotte ; madame de Givray le savait.

Cette découverte ramena l'attention de la belle dame du côté de M. de Chervette. La tactique d'Annibal, qui portait la guerre chez les Romains, nest point inconnue des femmes. Madame- de Givray n'avait point oublié la réponse imprudente de Marcelle; froissée, elle voulut faire voir ^à cette jiudacieuse que son cher Henri ne serait point fâché, à Toccasion, de prendre la place de M. de Givray. Vaincre sur ses terres, c'était vaincre deux fois. Un soir de bal, et tandis que Marcelle valsait dans une galerie, elle entama les hostilités, des hostilités rétrospectives, par une cantilène sur la mélancolie. Elle était triste, elle souffrait, elle avait des regrets, elle vivait par le souvenir et dans un souvenir. C'était comme un coup de sonde jeté en plein cœur.

— Au moins, dites-moi que vous êtes heureux, et je serai à demi consolée, dit-elle en finissant.

Quelque chose de chaud passa dans les veines d'Henri. Certes, madame de Givray, oelle qu'il avait appelée Mathildeun longtemps, n'avait ni la jeunesse

ni la beauté de Marcelle, mais elle avait celte impérissable séduction qu'on pourrait appeler la séduction du mal, ce charme vénéneux quQ donnent Tabus des rêveries dans l'atmosphère irritante d'un boudoir, rhabitude des convoitises, la recherche des compromissions, le goût des galanteries. Elle avait la grâce d'Eve après sa chute, le parfum de Madeleine avant la Rédemption. Il y avait comme de la fascination dans l'atmosphère qu'on respirait autour d'elle, une fascination dont la source était malsaine, mais à laquelle il était malaisé de résister, surtout lorsqu'on en avait savouré l'ivresse.

— Heureux I répliqua M. de Chervette, je m'efforce d'oublier, c'est déjà beaucoup I

Le bras de madame de Givray pressa le sien doucement.

— Oublier, et pourquoi ? reprit-elle. Malgré leurs prétentions à toutes les supériorités, quand j'écoute les hommes, je me réjouis d'être femme. Il y a des souffrances que j'aime, des tristesses dont je ne voudrais pas être séparée. Quand tout est brisé, n'est-ce pas encore un lien qui subsiste, un lien qui réunit? Ce n'est donc rien, cela? On m'a conté maintes fois qu'il suffisait d*un câble fragile pour sauver tout l'équipage d'un vaisseau naufragé... Laissez-moi croire que le .souvenir est entre nous comme ce câble protecteur.

MABCELLE. 7

— Vous a-t-on dit aussi que souvent ce chanvre mobile se rompt et que le matelot qui s'était conflé à son appui disparaissait dans les flots?

• Madame de Givray ralentit sa marche, et, se dirigeant vers une serre où la clarté, tamisée par le feuillage, était moins» vive, reprit d'une voix caressante:

— Vous avez donc bien souffert, mon ami? Vous m'aimiez donc plus encore que je ne le savais?

— Je connais une chambre solitaire où, malgré le tourbillon de ma vie, je ne puis m'empêcher d'entrer encore ; elle est déserte et silencieuse ; la pendule est arrêtée, l'aiguille marque une heure qui ne reviendra plus ; je reste longtemps assis à la même place, regardant un fauteuil vide, des rideaux qui ne se ferment plus. Je respire de vagues parfums, plus fidèles que celle qui les a laissés, je m'enivre de leurs senteurs qui me rappellent la fuite de tout ce que j'aimais : je marche, au hasard, caressant des fleurs desséchées ; je répète à voix basse des mots qu'elle m'a dits ; je m'arrache enfin de cette solitude, je jure de n'y plus revenir, et j'y retourne...

— Et votre cœur n'y a jamais invoqué l'image disparue? Il me semble, à moi, que, si tout votre Ctrc l'appelait, vous la verriez tout à coup apparaître et s'incliner vers vous.

4 s MARCELLE.

— Mathilde I

Henri n'acheva pas ; Marcelle se montrai à Textrémité de la galerie et madame de* Givray s'était éloignée.

Le lendemain, une affaire imprévue appela subitement M. de Chervette Jiors de chez lui ; il n'y rentra que fort tard dans la soirée. Marcelle l'attendait un livre' à la main.

— J'étais.un peu inquiète, 'lui dit-elle, mais votre visage me rassure : vous avez l'air rayonnant.

M. de Chervette, en effet, avait des flammes dans les yeux. Avec cette hypocrisie féline dont tous les hommes ne sont pas exempts, il attira Marcelle sur ses genoux.

— C'est qu'une affaire que je croyais perdue à tout jamais est sauvée, par miracle I répondit-il.

Cependant les visites de M. de Yandelle ne cessaient pas. Il éprouvait auprès de madame de Chervette an trouble qui le charmait et qu'il analysait en homme expert en toutes sortes de sensations. Cette occupation trompait l'uniformité de ses jours. C'était un condiment à son oisiveté. Quand il la quittait après des conversations dont il prolongeait à dessein les modulations diverses, il se surprenait quelquefois à désirer d'en devenir amoureux.

— C'est bien difficile, se disait-il, et la meilleure preuve que je n'en suis pas épris, c'est que je voudrais l'être... Le temps m'y aiàera peut-être.

U soupirait là-dessus et attendait avec une certaine impatience une occasion nouvelle de la revoir. Cette impatience lui semblait un bon signe, et aussi le peu de distractions que lui apportaient les parties de

whist OU de baccarat auxquelles, avant de la coqnaltre, une bonne moitié de ses soirées appartenait. Il s'étonnait môme d'avoir pu jadis y trouver un plaisir aussi constant.

— Il est vrai que le jeu a toujours été pour moi une affaire d'imitation plus que de conviction^ reprenait-il tristement ; réussirai-je mieux dans ma nouvelle entreprise ? y mettrai-je plus de suite et de sincérité?... Qui sait!

Une des marques de l'ennui profond qui dévore l'existence d'un grand nombre d'hommes de ce temps-ci, c'est la masse énorme de distractions qu'ils appellent à leur aide pour la remplir. Les courses, le jeu, les affaires, les voyages, ils multiplient tout, et rien ne comble le gouffre. Des physiologistes qui voudraient chercher le secret de cet ennui le découvriraient peut-être dans Tabsence de passion. Les mieux partagés au*point de vue de la naissance, de l'éducation, de la fortune, en ressentent pareillement Taiguillon. Ils n'aiment pas plus leurs chevaux que leurs maîtresses ; et si, la mode le voulait, demain ils videraient leurs écuries comme ils ont vidé leurs cœurs.

Malgré le malaise indéfmissable qu'elle ressentait, toutes les surfaces de la vie sufûsaient encore à Marcelle. Son esprit, rempli de confiance, n'était pas entré dans la période redoutable où l'on cherche et

l'on creuse. Elle se sentait droite, honnête, aimante, le sang d'une jeunesse énergique gonflait son cœur; pourquoi, animée du désir de bien faire, ne parviendrait-elle pas à étendre de ouate et de duvet ce nid dans lequel elle était entrée si complaisamment ? Elle s'y employait de son mieux, avec courage et persévérance ; les progrès lui paraissaient bien lents. Elle n'avait pas tardé à s'apercevoir des assiduités de M. de Vandelle. L'instinct féminin l'avertit que Tamitié seule n'a pas cette allure et cet empressement. Elle eût désiré que M. de Chervette s'en aperçût également; mais alors M. de Chervette avait de bonnes raisons, une surtout, pour ne rien remarquer. Quelque chose saigna au fond du cœur de Marcelle.

— U faut que je me trompe, se dit-elle ; les choses doivent marcher ainsi... Que de chimères on se fait quand on est jeune ! Paris corrige tout cela.

Une voix cependant lui répondait qu'elle ne se trompait pas.

A quelque temps de là, elle se trouvait une après-midi dans une pièce écartée où elle se tenait quelquefois, lorsqu'elle n'attendait persopne; ses mains se promenaient sur les touches d'un piano, et elle chantait à demi- voix une chanson espagnole alors fort à la mode. M. de Vandelle, qui la venait voir en dehors de «es jours de réception, parut sur le seuiL

— Puis-je rester ? dit-il.

Madame de Chervette lui fit de la tête un léger signe. Il s'avança.

— Mais si vous voulez me laisser croire que je vous ne dérange pas, reprit-il, continuez.

Marcelle était dans une de ces dispositions nerveuses que connaissent beaucoup de femmes et qui font que quelque chose «qui est en elles doit s'exhaler. Quelques-unes se soulagent par des flots de larmes; on en voit d'autres qui semblent épuisées et qui, pendant les heures éclatantes d'une nuit de bal, valsent, comme les willis de la légende, jusqu'aux premières lueurs du matin. Marcelle chantait; la musique la soulageait, elle continua. Malheureusement, et sans y prendre garde, elle avait choisi un de ces morceaux dont la mélodie est tout imprégnée d'ardeur et de passion. Elle s'y laissa gagner. D'abord à demi voilé et contenu, le chant devint plus large, puis éclata, et M. de Yandelle tressaillit. Bientôt son àme fut emportée dans des régions où elle n'était pas accoutumée à voler. Le son avait un langage plus intime et plus pénétrant que la parole ; il en était comme enveloppé.

Certes, madame de Chervette n'avait point l'art de ces cantatrices fameuses qu'il avait entendues sur les grandes scènes de Paris, ni leur voix, ni leur science ; mais les ondes sonores qui vibraient aux

oreilles de Gaston sortaient moins de ses lèvres que de son cœur. Elle avait oublié son auditeur ; elle voyait en esprit un grand parc plein d'ombre, des fleurs épanouies dans la lumière, l'espace bleu tout rempli de frissons, et devant elle, incliné sous les rayons du soleil, un beau jeune homme à son balcon, qui loi souriait. Un bonheur douloureux la consumait, et sa voix, comme une flamme, montait vers le ciel : elle expira dans un dernier cri, et la tète de Marcelle tomba sur sa poitrine tandis que ses doigts pressaient encore les touches d'ivoire. Gaston se leva, et, prenant la main de Marcelle, la porta à ses lèvres subitement avec un élan de tendresse passionnée.

Elle le regarda.

— Si je vous entendais une seconde fois chanter ainsi, lui dit-il, je vous aimerais comme un fou.

Elle se leva bouleversée. M. de Yandelle s'éloigna comme un homme effrayé de ce qu'il a dit. Marcelle resta debout, la main appuyée au dossier d'un fauteuil, toute tremblante. L'aveu ne l'avait pas surprise ; ce qui troublait son cœur, c'était la voix, l'accent, l'expression vivante et profonde. Pourquoi Gaston, et non pas un autre, qui avait le droit de parler ainsi? Elle se laissa tomber sur un siège et, toute pensive, se mit à pleurer. Sa pensée allait vers Henri, mais elle n'en voulait pas à Gaston.

M. de Vandelle, en ce moment, marchait d'un pas

élastique sur le trottoir dô la Chausscc-d'AïUin. Il était tout étonné de Témotion sincère qu'il venait d'éprouver, tout étonné et en même temps tout charmé. Il s'en croyait sevré pour le reste de ses jours. — C'est un peu jeune, se disait-il, mais c'est bon d'être jeune. Je ne dois pas à des péronnelles qui ne m'ont rien laissé désirer la moitié des sensations heureuses que je viens de savourer en un quart d'heure! J'ai aimé, oui, de bonne foi j'ai aimé pendant cinq minutes et cela m'a paru charmant. Si seulement cela pouvait durer avec la même douceur et la même intensité! Mais demain... mais après-demain... mais le jour suivant, où en serai-je?... Que m'importe, après tout... Demain, je verrai bien... La seule chose sérieuse, c'est aujourd'hui... Je ne m'ennuie pas, et je donnerais tous les clubs du monde pour un

boudoir tendu de satin de Chine que je connais

L'adorable personne ! Et qu'elle vaut la peine qu'on l'adore I S'est-elle dressée, quand je lui ai parlé !... Quelle pâleur sur son visage ! Voilà une émotion qui n'est pas jouée... et qui lui allait bien, cependant... Le meilleur de tout cela, c'est que je n'ai plus rien «\ lui apprendre... C'est toujours, avec certaines femmes, un cap difQcile à franchir ; on est quelquefois si bête en l'abordant I... Si maintenant elle allait me fermer sa porte?... A Paris, rue Joubert, à quatre pas du boulevard !.•. Allons donc !

MABCELLE. 56

M. de Yandelle fit quelques pas encore.

— Mais M. de Chervetle? reprit-il menlalemenl, car enfin il y a M. de Cbervette, un homme du Midi, un montagnard ! En ce moment, il' sommeille sur un oreiller de chiffres... sa pensée est dans un nuage d'or, mais il peut se réveiller et regarder autour de lui, m'apercevoir... Eh bien I sera-t-il donc le premier qui m'aura vu?... S'il me tue, je n'aurai plus à m'occuper de rien, et ça me mettra à la mode pendant trois jours.

Il se prit à rire.

— Je parle de massacre comme si ces choses-là arrivaient jamais ! Dans les pays sauvages passe encore, mais ici!... Et puis il est violent M. de Ghervette, c'est vrai, mais une vanité de paon le dévore, et par vanité on sait des gens qui ne veulent jamais laisser croire qu'ils sont de la commune pâte des mortels à qui il arrive des mésaventures. D'ailleurs, c'est une émotion de plus... je n'avais pas encore fait connaissance avec le danger... Donc go aheadf comme disent les Américains. Si j'en meurs, je le saurai bien !

Marcelle avait retrouvé à Paris une amie de province avec laquelle elle avait passé quelques années à l'ombre du même couvent. Élise Morvan, mariée à M. Estourmel, riche négociant du faubourg Poissonnière, comptait parmi les grandes, alors que celle

qui devait être madame de Chervette et lancée dans le monde le plus turbulent de la grande ville, entrait dans la classe des petites. Des liens de protection d'abord et d'amitié ensuite naquirent entre elles. Une correspondance que rien n'interrompit, ni le départ d'Élise ni son mariage, les entretint. Madame Estourmel fut Tune des consolations de Marcelle à Paris. Elle la voyait le plus souvent qu'elle le pouvait. Malgré la différence du milieu où elles vivaient, leurs relations restaient intimes et cordiales. Élise l'avait prévenue une première fois de ne pas compter avec elle.

— Je ne suis presque pas du monde, moi^ lui dit^ elle ; M. Paulin Estourmel est un mari de la vieille roche. Il a cette prétention qire sa femme s'occupe de son ménage ; et comme la fatigue le retient au logis le soir, il faut que j'y reste aussi. Si tu mets des numéros à tes visites, nous ne nous connaîtrons plus au bout de Tan... D'ailleurs, tu n'as pas d'enfants et tu as des voitures ; il est donc juste que tu trottes pour deux.

Marcelle l'avait prise au mot. Aussitôt qu'elle éprouvait quelque ennui, elle accourait chez Élise. Elle en sortait réconfortée. Elle la trouvait toujours furetant, ravaudant et rangeant, éveillée comme une grive qui chante dans une vigne. Peu de temps après la visite de M. de Vandelle, madame de Cher\*ette

arriva vers deux heures chez son amie, qui des deux mains pliait et dépliait des douzaines de serviettes empilées autour d'elle.

— Tu permets que je ne me dérange pas? lui dit madame Estourmel... le linge a de mauvaises habitudes^ ici... il n'attend pas.

Marcelle s'assit. Elle avait le teint pâle et les yeux battus.

— Je l'admire, reprilrelle un peu après, tandis qu'Élise étendait la toile dans la clarté du jour pour y surprendre les déchirures et les petits trous.

— n n'y a pas de quoi... Puisque sept heures sonnent toujours à sept heures, et qu'à sept heures on dîne, qu'importe en attendant qu'on fasse ceci ou cela?

— Cela te suffit donc, ce que tu fais?

— Gela du moins suffit à M. Estourmel. Est-ce que lu n'examines pas ton linge, toi ?

— Oh! moi, je n'ai pas le temps.

— Peste !

— Va, ce n'est pas ma faute si j'ai perdu ces bonnes habitudes ; je les avais autrefois.

— Ma chère, j'ai toujours remarqué que, lorsque quelque chose se perd, ce n'est la faute de personne.

— Qu'as-tu, Élise? Tu es méchante pour moi, ce matin.

— Et crois-tu donc que la blanchisseuse soit bien

58 MAHCELLE.

aimable pour moi? Voilà quatre serviettes qu'elle met en pièces. — Tiens, regarde!

11 y eut un silence.

Marcelle se rapprocha d'Élise :

— J*ai le cœur gros! dit-elle.

— Je le vois bien ! c'est donc pour ça que tu es arrivée de si bonne heure ?

— Oui, j'avais besoin de te voir et de te parler.

— Me voir, c'est bien ; me parler... hum I hum î

— Pourquoi ? Est-ce que je ne suis pas habituée à te dire tout ? *

— Tout, c'est trop.

— Tu m'étonnes... c'est la première fois que lu me réponds ainsi.

— C'est que je lis dans tes yeux... Il y a quelque chose de gros dessous.

— Eh bien?

— Eh bien, j'ai peur des confidences.., entre femmes surtout. Il suffit parfois qu'un secret entre dans un cœur pour en faire sortir l'amitié.

— Oh!

— Ma chère, j'ai six ans de plus que toi. Tu verras dans six ans

— Dans six ans, je t'aimerai comme je t'aime aujourd'hui.

— Tu désarmerais un tigre avec ta douceur de colombe, dit Élise qui jeta en l'air une serviette pour

embrasser Marcelle sur les deux joues... Tiens ! pour toi je foule aux pieds mes devoirs les plus sacrés... La lessive attendra. Voyons, qu'y a-t-il?

— Il y a que je ne suis pas heureuse.

— N'estrce que cela? Tu connais donc des gens heureux, toi ?

— Je connais madame Estourmel.

Ëlise haussa les épaules.

— Laissons ïnadame Estourmel de côté, il s'agit de madame de Chervette.

— Eh bien 1 mon mari ne m'aime pas.

— A quoi vois-tu cela?

— Je le vois à tout... Je le sens, ce qui est bien pis !

— M. de Chervette, qui te couvre de dentelles et de bijoux?

— Qu'est-ce que cela ?

— C'est quelque chose ! Voudrais-tu, par hasard, que M. de Chervette se mit à tes pieds? Les maris ne s'y mettent jamais.

— D'autres peuvent s'y mettre I

— Ah 1 diable !

Élise regarda Marcelle.

— Est-ce que quelqu'un a déjà pris auprès de toi cette attitude légendaire, que je n'ai jamais vue qu'au théâtre ou dans de belles images ?

— Presque,

— Et tu te plains I

— Élise !

Madame Estourmel passa le bras sous la taille de Marcelle.

— Je voulais rire ; mais, puisque tu ne ris pas, ne rions plus... C'est donc sérieux?

— Non, pas encore.

— Voilà un encore que je n'aime pas.

— Il ne faut pas t'effrayer, mais Henri me laisse bien seule. La solitude, quand on se sent aimée, c'est bien dangereux.

— As-tu parlé à M. de Chervette ?

— Me le conseilles-tu ?

— C'est bien délicat!... Mais, d'abord, un mot avant de poursuivre cet entretien... Il y a deux sortes de confidences... Parler pour s'épancher... le cœur est comme un vase trop plein, tout en sort... Parler pour s'éclairer, ce qui est plus grave. Es-tu d'humeur, sérieusement, à demander un conseil ?

— Je sais que,venant de toi, il sera toujours sincère.

— Et je suis femme ! C'est un bel éloge .que tu fais de moi. — Maintenant, dis-moi, quel homme est-ce que ce quelqu'un qui serait assez disposé à se mettre à tes genoux ?

— Presque un jeune homme.

— Trente à trente-cinq ans ?

— Trente-cinq.

• — L'âge dangereux ! L'expérience et un crépus-

cule de jeunesse... grosse affaire!... Séduisant?

— Sa réputation le ferait croire... Il cause bien, dans le tôte-à-tête surtout. Par exemple^ aucune illusion.

— Tu me fais trembler I Des regrets, quelques souvenirs, point d'espérance, je connais cette romance-là I Usé, blasé, les cheveux partis, les défauts venus, un grand fonds d'égoîsme, c'est le minotaure!... S'il était jeune, charmant, dévoué, plein d'enthousiasme et de poésie, j'aurais moins peur...

— Tu plaisantes 1

— Oh I que nenni I... Il ne faut plus le voir.

— Gomment faire ? Je le rencontre partout.

— Ne va plus nulle part.

— Et mon mari ?

— M. de Ghervette ? Il aime donc le monde?

— Il l'adore.,. Question d'affaires, dit-il, et les affaires, c'est l'arche sainte.

— Ah 1 elles passent avant toi I

Marcelle leva les yeux au ciel ; deux larmes y parurent.

— Oh 1 les hommes ! reprit Élise, qui l'embrassa de nouveau, on dit que nous nous ressemblons toutes... On a même fait un opéra là-dessus. Et eux, donc I Tu ne demanderais cependant as mieux que de l'aimer toute ta vie ?

— Certes ! j'y mettrais mon bonheur, mais à la

62 MABCELLE.

condition qu*il m'aimerait aussi. Je ne veux pas me faire meilleure que je ne suis... Tout donner et ne rien recevoir, cela ne rentre pas dans mon caractère. Je veux ma part. Donnant, donnant... Toute petite, je sentais qu'on ne parviendrait pas à faire de moi un auge.

— L'ange de l'abnégation, par exemple ?

— Non, jamais I

— Voyons, voyons 1 il faut trouver un moyen. Le cas est grave ! M. de Ghervette est-il jaloux ?

— Je le crois ; j'ai vu des éclairs dans ses yeux et des frissons nerveux sur son visage qui m'en ont donné la pensée... mais il affecte de ne pas l'être.

—Autre guitare 1 Un peu de franchise ferait mieux ton affaire et la sienne... Si tu lui parlais de l'autre ?

— Grand Dieu I moi lui dire que M. de Vandelle... Ah ! j'en ai froid dans les veines.

— Quoi ! terrible et indifférent ? voilà donc la logique qui est à l'usage de M. de Ghervette ? eh bien ! tant mieux ; j'aime à porter le fer dans la plaie. Il criera, il se fâchera !... bonne affaire. Il s'apercevra que, si tu es bonne à prendre, tu es bonne à garder... Il faut lui parler.

— Tu me donnes bien quelques jouw ?

— Prends ton heure, il y en a toujours d'excellentes, le soir surtout. Mais le plus tôt sera le

mieax... Et, en attendant, arrange- toi pour ne pas voir M. de Vandelle.

— Je t'assure que je n'ai rien fait pour l'attirer... c'était un ami d'Henri.

— Naturellement. S'il avait été son ennemi, tu ne Ta tirais jamais connu.

Marcelle soupira et, regardant Élise :

— Que tu es heureuse de ne pas connaître ces tribulations! reprit-elle. Un mari qui t'aime, des enfants, une vie tranquille : voilà ton lot !

— Ah I tu crois. Tu regardes à la surface, veuxlu creuser un peu?

— Je ne te comprends pas.

— Alors je vais m'expliquer. Je n'ai pas un goût })ien vif pour ces analyses intérieures dont le moindre défaut est de remuer des choses qu'on voudrait oublier et qu'on rend plus amères en les avivant ; mais par affection pour toi, et dans Tespérance que lu y trouveras quelque hien par la comparaison, je m'y résigne. Donc, tu penses que je suis heureuse ?

— Jusqu'à présent, du moins, il m'a semblé que tu l'étais.

— Écoute alors, et que cette confession te soit un enseignement. Ton existence est livrée à toutes les incertitudes. Tu marches la bride sur le cou, et lu redoutes les tentations de ta propre liberté. Ma vie, àmoiy est la proie de la règle, elle est tirée au

cordeau. On y manque d'air, et j'y respire le moins possible pour n'y pas étouffer. J'ai comme une muraille de la Chine autour de la pensée... Tu me regardes, attends.

Madame Estourmel posa la main sur l'une des piles de serviettes qu'elle avait abandonnées, et, l'égratignant du bout des doigts :

— Tu vois ces carrés de toile bien alignés qui n'attendent plus qu'un morceau de cordonnet rouge lié autour de chaque douzaine pour disparaître dans une armoire d'où on les tirera un à un, et chacun à son tour ? Ils sont la fidèle image de mes jours, qui s'écoulent lentement et tous pareils les uns aux autres. J'ai un mari, c'est vrai au point de vue de la loi, et les registres de l'état civil en font foi ; mais je suis son intendante bien plus que sa femme. Demandelui inopinément si je suis brune ou blonde. Il hésitera. Il m'a épousée, parce que, négociant, il avait besoin d'un intérieur et d'une personne qui tînt sa maison. Il a des enfants, parce qu'il faut des héritiers à sa fortune et à son commerce. J'en ai quatre. En sept ans, c'est joli I Morte, M. Estourmel me pleurerait et se remarierait, parce qu'il faut que quelqu'un compte avec sa cuisinière. Vivante, il ne s'informe pas plus de mes goûts que des inscriptions en caractères cunéiformes gravées sur une ruine. Des goûts? pourquoi en aurais-je d'ailleurs, puisqu'il

n'en a pas? Oh I Paulin, Paulin I ce n'est pas lui qui manquera jamais à ses devoirs. Plût au ciel qu'il y manquât; l'unifonnité de tous les jours serait rompue. Cet oubli serait comme un arbre dans une lande, on glaïeul dans un étang, une lumière dans un brouillard ! Dès les commencements, ma vie a été arrangée comme un damier. Chaque jour a sa case. Le dimanche, nous dînons en famille, chez moi; le jeudi, en famille encore chez ma belle-sœur — car il y a une Estourmel qui a épousé un Hibeyrol, qui tripote dans les produits chimiques — le mardi appartient à un oncle de mon mari, qui s'indignerait si on ne mangeait pas cinquante-deux fois par an dans sa faïence. Nous donnons le samedi à nos correspondants. Le vendredi, j'ai un turbot ; le mercredi, c'est un chapon. Nous prenons du thé le lundi. C'est le grand jour. Il vient huit ou dix personnes ; on en a compté quatorze une fois. On joue le whist à cinq sous la fiche. Nous allons au théâtre six fois l'an en hiver, jamais plus. En été, nous habitons Montrouge* H. Estourmel y a une maison; il dit que c'est la campagne. Les dinec^ hebdomadaires nous y suivent. J'ai une robe de velours noir que j'ai trouvée dans ma corbeille de mariage; elle est indestructible. J'ai les nerfs malades quand je la mets, et je n'ai plus de nerb! Nous dansons entre nous le mardi gras. 11 y a un troupeau de petites filles issues de cousins. On

6 a MARCELLE.

invite les commis de ces messieurs.* Comme ils doivent regretter le bal de l'Opéra et celui de la Chaumière I Je périrais d'ennui, si j'avais te temps de m'en apercevoir ; mais quatre eniknts et une maison, cela fait une rude besogne. Débart)Ouiller ceux-^tà, compter, mliabiller, tout mettre en ordre, passer en revue la lingerie et Toffice, distribuer les provisions et conduire mes filles aux Tuileries, la vie s'écoule ; le matin à peine éclos, le soir surive. Mais de rire, de gaieté, d'émotions, de surprises, point 1 Je n'ai pas même une heure pour ouvrir un livre; la musique m'est presque un fruit défendu. Un jour, je me suis avisée de demander à Paulin de me conduire à l'Exposition annuelle des beaux-arts. Il m'a regardée tout ahuri. Les beaux-arts, qu'était-ce que cela?

— Arrôte-toi, je n'en puis plus ! s'écria Marcelle, ' qui joignit les mains.

— Tu crois que c'est tout ? Ah ! bien oui I Dans ma vie, vois-tu, tout est prévu, arrangé, classé, l'avenir comme le présent. L'aîné de mes fils sera ingénieur. C'est un état qui mène à la fortune. A l'époque où il ^era majeur est-ce qu'il ne sera pas question d'^établir des chemins de fer en Tartarie ? L'autre succédera à son père dans le commerce du blanc de fil, il reconnaît très-bien déjà un pot de confitures d'une pièce de toile...

— Mais lavocation?

MABCBLLG. 67

— Un tel mot prononcé dans la maison Estourmei elG^ ferait sauter en l'air tous les meubles et ^^nser tous les bureaux I La vocation se prend devant un grand-livre. Ma fille Anna épousera un notaire. Elle le sait. Note bien qu'elle a quatre ans. Sa cœur, la petite Marie^ est destinée à un manufacturier. Paulin avait d'abord pensé à un agent de change, mais c'est trop fragile. Bn attendant Marie tète encore... L'une et l'autre seront ma vivante photographie, môme existence, même cage. L'avenir m'en réserre peut^tre encore un ou deux exemplaires. Mes prochaines filles ne seront ni plus laides ni plus sottes que moi, mais de bonne heure on leur mettra nn compas dans la cervelle.

^ Et tu ne te révoltes pas?

^ J'y ai pensé ; mais il y a longtemps ! Quand on a charge d'âmes, on ne se révolte plus. Je me suis pliée; à présent l'habitude est prise. Ce n'a pas été ^cile... J'ai quelquefois pleuré, et aujourd'hui encore, de temps à autre, j'ai des heures lourdes. Mais ^lisait ! Paulin a peut-être raison ; peut-être le repos, le salut est-il dans la règle.

Élise serra énergiquement la main de Marcelle.

— Chacun, vois-tu, a son collier, et, comme le cbeîal dans ses brancards, il faut qu'on tire. Si je te lis tout cela, c'est pour que tu ne te croies pas la plus infortunée des femmes, parce que M. de Gher-

68 ' MABCELLE.

velte ne prend pas assez garde à toi el que H. de Yandelle y fait trop attention... Tout s'arrange !

— Ou se dérange I fit Marcelle.

— Et voilà le beau fruit de mon homélie ! dit Élise qui sourit.

— Non, car tu m*as réconfortée^ rafiermie, et j'essayerai de parler à mon mari.

— Sans revoir celui qui ne l'est pas ?

— Sans le revoir.

Marcelle, en effet, avait pris de bonne foi la résolution de ne plus revoir M. de Vandelle. Le premier jour où Gaston se présenta chez elle, elle lui fit répondre qu'elle était souffrante ; le lendemain, elle n'était pas rentrée. Son instinct lui disait que le plus sage moyen de sortir victorieux de certains combats, c'est de les éviter. Mais, un soir, M. de Chervette, qoi n'était au courant de rien, ramena M. de Vandelle chez lui. Gaston ne manqua pas de demander à Marcelle des nouvelles de sa santé ; Henri parut tout surpris en apprenant qu'elle avait été indisposée.

— Comment, déjà ! s*écria-t-il, vous aviez, il n'y a pas plus de dix-huit mois, une constitution de fer... Ni le vent ni la pluie n'y pouvaient rien... Jamais on ne vous entendait tousser. •• ni rhume

ni migraine... et voilà que maintenant vous avez des malaises I... Est-ce l'avant-garde de ces maladies qui rendent visite à tous les salons de Paris ? c'est une trahison...

— Rassurez-vous, dit Marcelle, je ne vous trahirai pas, mais les nerfs, à Paris, ne sont pas toujours en équilibre.

Gaston ne souffla mot. II n'était pas fâché du tour qu'avait pris l'entretien. Il était clair que l'indisposition n'existait pas ; si on avait recours à des prétextes, c'est qu'apparemment on le redoutait. Une femme qui a peur, n'est-ce pas une femme à demi vaincue? Il en est de leur vertu comme de ces armées qui vont à la bataille en tremblant, et qui se débandent au premier coup de feu. II ne s'agissait plus que d'attendre l'occasion.

Restée seule avec Henri, Marcelle estima que le moment était venu d'entamer la question, et après avoir un instant cherché ses mots :

— Je n'ai pas reçu M. de Vandelle, parce que j'avais mes raisons, dit-elle.

— Ah ! fit M. de Chervetted'un air distrait.

— Et mon projet est même de le recevoir de moins en moins.

. Cette fais, Henri dressa l'oreille :

— Lui î le neveu du président de la grande com-

pagniedu Crédit européen !... y pensez-vous? s'écria-Wi.

— Oui, j'ypçnse.

— Hais« pourquoi ?,

Marcelle s'approcha de M. de Cihervettei et, levant timidement les yeux sur lui :

— Vous ne vous fâcherez pas, si je vous le dis ? -

— Non, puisque je vous le demande.

•~" Cl est* • •

Ici Marcelle jeta ses bras autour du cou d'Henri :

— Et tu ne croiras pas qu'il y a de ma £aute au moins ? reprit elle.

— Bon Dieu ! que de précautions ! allez droit au but... C'est?...

— C'est qu'il me fait la cour.

— Gaston?

— Oui.

Un instant le visage de M. de Ghervette s'assombrit ; il y eut comme une contraction autour de sa bouche.

— Oh ! il ne m'a rien dit encore I poursuivit Marcelle effrayée.

Henri partit d'un éclat de rire.

— Et c'est pour cela 1 s'écria-t-il.

Alors d'un air d'aisance où il y avait une pointe de raillerie : .

— Eh ! ma chère, il vous fait la cour comme on fait la cour à toutes les femmes !... Que voulez-vous

que fusse un homme du monde dans un salon ?... Vous valsez fort bien, vous avez des toilettes du meilleur goût, vous êtes charmante... Gaston s'occupe de vous, rien de plus naturel. Mais croyez bien qu'il ne vous proposera jamais de le suxTre dans une Ile déserte!

Marcelle était ahurie .

— Vous êtes bien jeune, continua M. de Ghervette ; il y a dans le monde où je vous ai introduite des choses de conyention. Celle dont vous me parlez est du nombre. Dans toute maison où il rencontre une femme élégante et bien tournée, un galant homme se met en dépenses de phrases toutes faites glanées dans le roman du jour ; la femme à laquelle il s'adresse les accueille en souriant, comme un hommage qui lui est dû, passe à un autre qui dit les mêmes choses, et chacun a rempli son rôle ; de part et d'autre, on sait qu'il n'y a rien de sérieux là dedans. Ne vous a-t-on pas dit que l'amour n'était plus à la mode?

— Non, pas encore, répondit Marcelle d'une voix émue.

— Cependant, vous n'êtes plus à la Guillebardière!...

— Je ne le sais que trop, mais ce que vous pensiez là-bas, d'autres ne pourraient-ils pas le penser ici?

MABCBUE. 78

— Voyons !... M, de Vandelle vous a-t-il écrit des lettres enflammées?

— Oh!

— Quoi, alors?... Des galanteries, des bonbons, quelques fleurs, n'est-ce pas? On ne meurt pas pour flairer des bouquets ou croquer des pralines t

On sonna à la porte.

— Encore quelqu'un 1 s'écria Marcelle.

Henri lui baisa la main.

— Merci de ce mot-là... il me prouve que M. de Vandelle n'est pas bien dangereux. Je sais, d'ailleurs, que vous vous appelez madame de Chervette, cela me suffit.

— Voilà ce que vous avez dit de mieux depuis une heure.

On vint annoncer à Henri qu'un capitaliste avec lequel il se trouvait en relation d'aiTaires l'attendait dans son cabinet; il sortit.

Harcelle avait suivi le conseil d'Élise ; malgré le mot qui avait mis fin à la* conversation, elle ne se sentait pas soulagée. Quel profit en avait-elle tiré? Elle n'était ni secourue ni protégée. Bien au contraire, un éclat de rire avait accueilli ses confidences; il sonnait encore à son oreille, elle en était blessée. Était-ce bien là ce que M. de Chervette avait promis à mademoiselle de Cinq-Champs? Rentrée chez elle, son premier mouvement fut de prendre une plume

et d'écrire à sa grand'mère. La lettre commencée, elle s'arrêta ; dès les premiers mots, tout son cœur s'était répandu. Devait-elle à cette âme pieuse et bonne qui l'avait élevée avec une si constante sollicitude une part du trouble et du chagrin où elle venait d'être jetée ? Pourquoi attrister cette vieillesse sereine qui croyait l'avoir mise à l'abri du malheur, en lui enseignant le goût et la pratique du bien ? Elle rejeta la plume et ses yeux.firent le tour de la chambre- En ce moment une voiture roula sous la portecochère; sa femme de chambre,. qui entra pour prendre ses ordres, lui apprit que M. de Chervette venait de s'éloigner. Elle se laissa déshabiller et arranger pour la nuit sans dire un mot. 11 lui semblait que quelque chose venait de se déchirer en elle. Ce qu'elle éprouvait de plus clairement, c'était un sentiment invincible de lassitude.

A quelques jours de là, après avoir su éviter M. de Vandelle avec un art qui pouvait faire croire à un concours fortuit de circonstances où sa volonté n'étant pour rien, elle se trouvait une après-midi aux Champs-Elysées, où elle se faisait descendre quand le temps était beau. Ses visites et ses courses achevées, elle aimait à voir les en£ants qu'on y rassemble de tous côtés et qui s'emparent de la promenade avec des cris de joie qui rappellent ceux des martinets se poursuivant dans le ciel. Au bout d'une

centaine de pas^ elle aperçut un groupe au milieu duquel une petite fille pleurait à chaudes larmes. On Taccablait de questions auxquelles elle répondait par ce bégayement fait de syllabes inintelligibles que les mères seules comprennent. Il était clair que Tentant s'était égaré. On parlait déjà de la confier à un sergent de ville. Marcelle s'approcha et crut la reconnaître. Elle se baissa et, lui prenant la main :

— Est-ce que tu ne t'appelles pas Geneviève ? Est-ce que tu n'es pas la fille de madame de Givray?

— C'est maman ! dit l'enfant, qui se jeta au cou de madame de Chervette.

Marcelle s'en empara. Deux minutes après Geneviève ne pleurait plus, et, un jouet dans une main, un gâteau dans Tautre, elle reprenait doucement le chemin de sa maison, sautillant et babillant. Marcelle, qui lui souriait, regrettait qu'elle ne s'appelât ni Henri ni Marcelle. Dans l'escalier elle rencontra madame de Givray qui le descendait précipitamment tout efiarée, suivie d'une fille qui sanglotait. Madame de Chervette poussa l'enfant dans ses genoux. Madame de Givray jeta un cri et l'enleva dans ses bras. Elle reconnut presque aussitôt Marcelle et devint pourpre :

— Quoi ! c'est vous ! dit-elle en balbutiant.

— Oui, Madame, c'est moi.

Avec un mouvement d'hésitation, madame de Givray lui tendit la main.

— Que ferai-je donc pour vous remercier ? J'étais comme folie, répondit-elle.

— Vous ne me devez rien... je passais aux Champs-Elysées, j'ai vu cette enfant qui pleurait... je l'ai prise par la main. Si j'ai fait quelque chose pour quoi vous croyiez me devoir de la reconnaissance, le babil de Geneviève et sa gaieté m'ont bien récompensée.

Elle se pencha de nouveau vers Geneviève pour l'embrasser :

— Vous êtes bien heureuse d'avoir un enfant! reprit-elle.

Le cœur de madame de Givray se serra.

— Je n'oublierai pas que vous me l'avez rendue, dit-elle d'une voix qui tremblait un peu.

Dans l'existence agitée de Paris, un grand nombre de femmes peuvent avoir les sensations très-vives ; il leur est difficile d'avoir les sentiments très-profonds. Madame de Givray éprouva pour madame de Chervette un dévouement sincère qui dura certainement quarante-huit heures. Dans le premier moment, elle lui eût sacrifié la moitié de sa fortune ou même encore renoncé pour elle à un bal masqué chez l'ambassadeur d'Autriche, dont on s'arrachait les invitations. Un peu plus tard, elle pensa que ce que

madame de Chervette avait fait^ tout autre l'eût fait à sa place, un commissionnaire comme une femme du monde. II ne fallait donc pas s'exalter hors de propos ni rêver pour s'acquitter des actions héroïques. Cependant, elle avait été émue, une fibre avait remué; elle résolut de faire quelque chose pour Marcelle.

— Je lui rendrai 'son mari, se dit-elle.

Un jour prochain, madame de Givray se trouva dans cet appartement où M. de Chervette n'avait plus à évoquer des fantômes seulement. En arrangeant devant une glace quelques boucles rebelles d'une chevelure en désordre, et tandis que M. de Chervette admirait en extase la rondeur nacrée de ses bras nus :

— A. propos, dit-elle, je vais vous paraître bien hardie.

— Comment cela?

Alors, tournant la tête à demi, et le regardant par dessus une épaule, dont un rayon de lumière faisait resplendir la neige rose :

— Je vais mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce.

— Mettez, dit Henri qui l'écoutait à peine.

— Mon ami, vous est-il arrivé de regarder madame de Chervette ces jours derniers?

— Marcelle I s'écria Henri qui sauta sur ses pieds

— Oui, Marcelle, comme vous dites, et si vous ne l'avez pas fait, regardez-la.

— Pourquoi?

— Parce qu'elle s'ennuie. Je l'ai bien observée depuis un certain temps. Tenez, à ce bal masqué où vous avez été si charmant pour moi, toutes les fois que le directeur général des chemins de fer au ministère des travaux publics vous en laissait le loisir.

— Méchante I vous savez bien que vous occupez ma pensée plus que tout.

— Plus que tout, je le crois, mais moins qu'une concession, j'en suis sûre. Eh bien! madame de Ghervette avait un costume qui lui allait à meneille, et elle était triste... Ce n'est pas naturel.

— Madame de Ghervette a tort. Elle a tous les plaisirs, je ne lui refuse rien.

— Un peu de bonheur vaudrait mieux,

— Gomment l'entendez-vous?

— G'est fort clair; vous ne l'aimez pas assez.

— Et c'est vous qui me le reprochez 1

— Oui... D'ailleurs, il ne s'agit pas de moi, mais d'une personne à laquelle je m'intéresse beaucoup.

^— Voilà qui est singulier... Est-ce sérieux?

— Très-simple et très-sérieux.

Madame de Gi\Tay venait d'achever de tordre ses cheveux sur sa nuque frisée. S'asseyant alors, et fai-

marceijj:. 79

sant signe à M. de Chervette de s'asseoir auprès d'elle :

— Moi, que suis-je dans votre vie, mon ami ? un accident, je passe, or madame de Chervette reste, repri^elle.

— Ah I Et vous voulez que je l'aimé? vous le désirez?

— Je vous le conseille tout au moins.

— De l'amour !.. de la passion à présent... Ah I vous m'en guéririez si j'en pouvais ressentir encore.

— C'est de l'ingratitude et vous la poussez jusqu'à l'impolitesse... Voyons, mon ami, avez-vous quelque fois pensé à la théorie du bonheur?

Henri regarda madame de Givray de l'air d'un homme qui ne comprend pas.

— Si je vous ai fait du mal, si je vous en fais encore en ce moment, poursuivit-elle, vous avez été heureux avec moi cependant. Madame de Chervette a le droit d'être heureuse à son tour. — C'est ce que j'appelle le droit au bonheur. Toutes les femmes en ont le germe dans le cœur. Votre devoir à vous est de le faire fleurir.

— Vous êtes une femme étrange...

— Non pas étrange, mais logique ; quand je n'aime plus d'une certaine manière, j'aime encore d'une autre façon.

— Ah!

— Et la dernière est peut-être la meilleure.

— Je ne sais pas, mais, si je comprends bien, demain vous ne serez plus Mathilde pour moi ?

— Je ne cesserai pas du moins d'être une amie sincère pour vous.

Henri soupira, et, prenant la main de madame de Givray qu'il baisa :

— Ainsi, vous croyez que les distractions dont j'entoure madame de Ghervette ne lui suffisent plus?

— Je le crois. Il y a des femmes, et la vôtre est de ce nombre, qui ont un impérieux besoin d'affection, de tendresse, et pourquoi ne le dirais-je pas ? d'a> mour. Ge n'est point leur faute, Dieu les a créées ainsi, comme d'autres qui ont la poitrine faible ont besoin des climats chauds. Toutes les fêtes, toutes les pierreries de Golconde, les triomphes de la vanité, les prodigalités du luxe, ne donneront pas à leur vie la lumière dont un mot peut les éblouir. L'amour ôté de leur horizon, elles n'y voient plus rien. Mais si ceux-là qui ont le droit légitime de le faire luire à leurs yeux s'y refusent, d'autres peuvent venir qui s'en chargeront... Et où la source s'épanche, leur âme ira fatalement se désaltérer.

Madame de Givray venait de mettre ses gants ; alors avec un sourire :

— Je vois une ombre de tristesse dans vos yeux, reprit-elle, je vous en remercie... Après ces quel-

MARCELLE. Il

ques mois qui ont suivi ces quelques années, c'est un hommage qui me flatte... Vous n'étiez pas assez jeune pour croire que certaines choses peuvent durer toujours ; mais nous nous quittons avant que la satiété soit venue. N'est-ce donc rien que de pouvoir se rencontrer avec un plaisir secret? Quant à moi, le meilleur témoignage que je puisse vous laisser du souvenir que j'emporte de vous, c'est de vous conseiller de rendre à madame de Chervette cet amour, ou du moins les apparences d'un amour que je ne vous demande plus. Et si même je voulais entrer plus au fond des choses, j'ajouterais que vous y êtes intéressé tout autant qu'elle, mon ami.

— Comment Tentendez-vous?

— ^'ai eu occasion de descendre dans les coins le plus secrets de votre cœur pendant ces heures où les hommes n'ont plus aucun de ces voiles que les femmes perdent si rarement. Vous supporteriez mal ces infortunes que vous avez infligées à d'autres.

Henri pâlit subitement.

— Est-ce que vous supposeriez que madame de Chervette...

— Tenez ! voilà que, pour un mot, vous prenez feu!... Je ne suppose rien, et je tiens la personne qui nous occupe pour la plus honnête femme du inonde. Seulement je vous crie : L'écueil est là ! et je pose un phare.

— Merci, dit M. de Chervelte.

Deux minutes après, madame de Givray traversait la rue d'un pied leste»

— C'est étonnant, pensait-elle, comme on marche à Taise quand on vient de faire une bonne action !

A la suite de cet entretien, l'existence de Marcelle entra dans une nouvelle phase. Henri resta plus souvent auprès d'elle, il lui procura ces petits régals de promenades, de dîners fins dans les restaurants en vogue, de soirées passées au théâtre où, bien à l'aise dans une loge de rez-de-chaussée, on semble se cacher en se montrant, de parties improvisées, où Ton n'est que deux et qui ont des allures de mystère ; elle eut la surprise et la nouveauté alléchante de ces fêtes intimes pour lesquelles Paris se montre si complaisant et dont les femmes sont si friandes. Elle trouvait dans sa chambre la fleur qu'elle aimait et les bagatelles dont elle avait exprimé le désir en badinant. Henri semblait heureux d'être avec elle, et son esprit, sa mémoire peut-être lui faisait trouver des mots qui paraissaient venir du cœur. Elle eut les dou-

84 MABCBUE.

ceurs de la lune de miel par ricochet; Marcelle n'y crut pas tout d'abord, puis elle en savoura les délices avec la joyeuse vivacité d'une glaneuse à laquelle la générosité d'un moissonneur ouvrirait un champ tout jonché d'épis. Ce fut pour sa jeunesse altérée une aurore. Elle se laissa prendre à ces apparences et pensa qu'Henri l'aimait.

Cette fois, en écrivant à madame de Lieursaint, elle laissa courir sa plume librement. Elle ne craignit plus de lui faire voir au fond de son cœur.

(( J'ai calomnié Paris, lui disait-elle ; Paris a du bon, du très-bon même ; le tout est de s*y habituer. Ce n'est pas que j'oublie la Guillebardière — je vous le dirais que vous ne le croiriez pas — non, seule ment je m'aperçois que, même dans la ville la plus agitée qui soit et en plein dans la foule, on peut être seuls. Je n'ai plus besoin d'inviter M. de Chervette à prendre le thé avec moi, pour l'avoir un instant. Mon cher Henri sait bien trouver le chemin de ma chambre, et je vois bien à son langage qu'il s'y plaiU On dirait qu'il m'est reconnaissant de l'avoir laissé libre. 11 me le prouve par des attentions délicates qui me font voir que sa pensée est avec moi. On ne devine pas tout au commencement. Notre vieille Normandie, où si jeune vous m'avez emmenée, ne ressemble pas à Paris I C'est une éducation à faire. Ici,

le monde a des exigences de tyran ; il veut une part de la vie de tous ses hôtes. Le tribut payé, il ne demande plus rien, et vous laisse tranquille. Yoilà ce qne je ne comprenais pas autrefois.

« Henri est d'une bonté parfaite pour moi. Croiriez-Yous qu'il m'apporte des bouquets? Quelquefois un petit bouquet de violettes de deux sous ou quelque rose, conune s'il me faisait la cour ; cela me touche. On n'est pas femme pour n'être point caressée doucement par ces offrandes, qui plaisent souvent plus que le don d'un bijou de prix. Cela vient du cœur ; on y trouve un parfum que le cœur savoure. Henri sait-il combien il me rend heureuse?

a Et qu'il avait raison quand il se moquait un peu de moi en m'initiant aux enfantillages de Paris. Il faut que je vous dise, ma bonne chère grand'mère, que je m'étais effarouchée en petite 011e que j'étais, de certaines attitudes qu'on prenait autour de moi. C'était ceci, c'était cela. Il y avait des paroles voilées dont je pénétrais le sens .caché, des soupirs dont j'interprétais la portée, et des regards, et des attentions et des compliments I On a beau être novice, on entend ces choses-là. J'étais donc fort offusquée. Apparemment j'aurais voulu qu'on me parlât du prêche de M. le curé. Un jour, et en badinant, j'en fis la remarque à M. de Ghervette. S'il avait pris .un air tragique,

j'aurais cru que j'étais tombée dans un gouffre. Il m'a baisé la main galamment.

« — Chère mignonne, m'a-t-il di, — mignonne est son mot favori, quand il est en belle humeur — il ne faut pas trop vous effrayer. On ne parle pas à une femmejeuneet jolie comme on parle àun miùistre plénipotentiaire. Celan'engage ni celui qui parle ni celle qui écoute. La porte fermée, personne n*y pense plus.

« Et comme j'insistais, mais gaiement déjà, lui faisant observer qu'en tout pays cela s'appelait faire la cour, il sourit : — Connaissez-vous une femme qui soit morte parce qu'on lui a adressé quelques mots de galanterie? a-t-il repris. Ce sont des ariettes que les hommes chantent de boudoir en boudoir ; oo risque une oreille, et c'est comme une fumée que le vent emporte. Moi qui vous parle, jadis j'ai fredonné ces chansons-là I

(c — Vous I me suis-je écriée de l'air d'un jeune coq qui se redresse.

« — Affaire de mode ! Les personnes qui les ont entendues ne s'en souviennent guère. Nous chanterons la suite au prochain concert, me disaient-elles. Imitez-les.

(( Qu'il avait l'air bon en me parlant ainsi I Je me suis sentie tout aguerrie. Les ariettes peuvent gazouiller à présent. II me semblera que ce ne sont plus que des éehos.

d Les hommes sont bien singuliers ; malgré leurs moustaches, ils sont feomies plus qu'on ne croit. Je m'en suis bien aperçue en regardant de plus près. A la prière d'Henri, j'ai pris un soir, — • le mardi. J'a- Taisdéji le samedi, mais dans le jour. Il veut que nos connaissances s'habituent à perdre leur temps chez nous. Mais, comme à Paris on ne fait rien sans façon, mes belles amies sont arrivées en grande toilette. Elles assurent qu'^es ne s'amuseraient point si elles n'étaient pas décolletées. On arrive donc après les Italiens ou en sortant des réceptions officidles. Notre appartement est disposé de manière à ce qu'on puisse causer partout, et en liberté. Point de ces fauteuils menaçants rangés en bataille aux deux côtés d'une cheminée. Un beau désordre et une grande variété de sièges qui se prêtent à toutes les fantaisies de la conversation. Je me plais beaucoup à mes réunions. D'abord, Henri y est.

a Et puis les hommes font la roue. Les ariettes que vous savez vont leur train. Par exemple, l'air ne change pas. Qu'on soit brune ou blonde, mélancolique ou gaie, petite ou grande, même refrain t Et comme ils se détestent I Une bonne poignée de main en entrant et vile un coup de patte. On n*a qu'à faire l'éloge de l'un d'eux, ils partent tous, et voilà tout aussitôt les mais y les car, el les si qui sifflent dans la conversation. Jamais coquette éméritc n'éplucha

mieux sa rivale. Ils se liguent tous contre celui qu'on a remarqué. Il a ceci, il a cela, et bien d'autres choses encore ! Si Ton insiste, il n'en reste rien. C'est comme un tournoi ; chacun rompt une lance. Je me suis donné ce divertissement plus d'une fois. J'y reviendrai même.

« Quand la dernière visite est partie, et malgré tout le plaisir que m'a procuré ma soirée, je pousse un grand soupir, je regarde mon Henri : tout de suite son regard rencontre le mien. J'y retrouve l'expression du sentiment qui m'anime : c'est le plus beau moment de la journée. L'autre soir, au moment où la porte se refermait sur le salon vide :

« — Enfin 1 s'estril écrié.

(( Jamais musique ne m'a paru plus charmante que les deux syllabes de ce petit mot.

« C'est bien bon d'être mariée à quelqu'un qui vous aime et qu'on aime !

(( J'ai fait une réflexion, ma chère et bien-aiméc grand'mère, ou pour parler plus exactement une découverte. Cette découverte, c'est moi. Toutes les petites filles ont la prétention de se connaître. Elles sont là -dessus d'une superbe innocence. J'étais comme les autres. J'estimais qu'un curé ne connaît pas mieux son jardin que je ne connaissais mes goûts et mon caractère. Aucune question ne m'eût prise en défaut. Je pensais ceci et j'étais sûre de cela. Et

MARCBIXE. S9

à telle chose m'arrivait plus tard, bien certainement j'agirais de telle manière et non pas de telle autre. Puis, c'est un mari qui arrive et voilà que tout est démoli. On reconnaît qu'on ne se connaissait pas du tout On se cherche, qu'estron devenue ? Où sont les belles idées et les convictions inébranlables? On marche à l'aventure. De nouveaux horizons s'ouvrent. On ne sent plus comme on sentait, et l'on a comme une autre personne en soi-même. Tous le saviez quand vous me disiez avec votre bon et fin sourire : — « — Tu verras ! tu verras I J'ai vu en effet, et j'ai ouvert de grands yeux. Je commence à me démêler un brin. Je vois clair même dans certaines choses, tf Par exemple, je sais bien que je suis toute disposée à donner beaucoup à qui me rendra un peu. J'ai des ardeurs de sacrifice qui m'étonnent... Je ne m'effraye pas à l'idée d'avoir un maître, et, petite fille, le mot seul me faisait bondir. Est-ce un maître celui à qui l'on se donne ? Mais j'avoue, et vous allez bien me gronder, que, si des blessures m'étaient faites dont la seule pensée me glace, je ne suis pas sûre de pardonner. Je serais comme un navire affolé qui a perdu sa boussole et son gouvernail ; toute vague le pousse, tout écueil l'attire... Mais je m'arrête à des chimères I Qu'ai-je à redouter de tout cela avec mon Henri I Votre petite Marcelle est heureuse, oh oui, bien heureuse ! »

Ce que madame de Chervette écrivait à madame de Lieursaint, elle le répétait à madame Esiourmel. Celle-ci, tout en pliant et dépliant son linge, et en distribuant à sa petite famille une caresse par ci, une réprimande par là, engageait Marcelle à ne point sitôt chanter victoire.

— Tu vas trop vite, disait-elle, le 75? Deum éclate trop tôt après le De profundis^ la mesure te manque.

— Comment ! tu ne veux pas je que sois heureuse de ce que tout marche au gré de mes désirs?

— Je me méûe des bonheurs qui arrivent au grand galop. Le tien est entré sans crier gare. Accepte-le, mais ne crois pas qu'il soit de roc, et s'il trébuche...

— Oh I peux-tu supposer...

— Je ne suppose rien ; seulement je voudrais te mettre en garde contre ton enthousiasme. U y a quelque temps, le thermomètre de ton bonheur marquait zéro : glace fondante ; aujourd'hui il s'élève à la température desserres chaudes : 36 degrés. II n'y a pas de constitution qui puisse résister à de telles variations.

— Ai-je donc l'air si malade ?

• — La belle affaire si tu succombais dès la première secousse I Je désirerais seulement que tu pusses t'habituer à une honnête petite satisfaction, ni trop chaude ni trop froide ; une satisfaction médiocre qui te laissât indifférente aux changements.

— Impossible ! Jesubis ma nature, jene Taipas ikite.

— Je le Yois bien ! En somme, je parle de tout cela comme un canotier de Paris parlerait des tempêtes de la merdes Indes... Si tu es heureuse, tu as raison de l'être. Prions Dieu que cela dure ; et si cela ne dure pas, ma philosophie, qui est une sotte, reste à ton service.

Marcelle vivait donc dans les nuées. Ses pieds la portaient sur des gazons fleuris, elle respirait dans des ombrages parfumés. Il n'y avait plus autour d'elle que des enchantements. Elle ne cherchait pas à comprendre les molifs de ce retour de M. de Chervette. Pourquoi d'ailleurs des motifs? Elle l'aimait : n'était-il pas naturel qu'il l'aimât? Son esprit ne creusait pas plus loin.

Henri, malheureusement, n'acceptait cette situation que comme une expérience ; il s'y pliait, il n'y entrait pas. C'était en quelque sorte un compromis entre son opinion personnelle et une opinion étrangère à laquelle il cédait, sans autre élan que celui d'un caractère auquel la gaieté ne déplaisait pas ; mais les folies lui semblaient malséantes dans le mariage, incompatibles surtout avec la position qu'il voulait prendre dans le monde de la finance, où quelques entreprises habilement combinées commenqaieni à lui faire une place.

Anselme, d'un autre côté, le harcelait. C'était un

homme dont l'activité puisait des ardeurs nouyelles dans l'activité même. Rien ne le fatiguait ; il ne voyait dans chaque affaire qu'un marchepied complaisant qui le conduisait à une autre affaire. Sans cesse il entraînait M. de Chervette dans son tourbillon.

— Ouvrez votre maison, lui disait-il, donnez des bals, achetez des chevaux, ayez la meilleure table de Paris, les plus beaux équipages, une loge à l'Opéra, une maltresse si vous en avez le temps, mais, pour Dieu, ne vous arrêtez pas aux fariboles I

Pour Anselme, les fariboles, c'était madame de Chervette.

Malgré cet obstacle vivant dont elle ne soupçonnait pas la secrète influence, Marcelle traversait une zone de lumière dans laquelle elle se baignait avec des ravissements profonds et vifis, lorsqu'un incident apporta tout à coup dans son existence le même changement qu'une rafale du vent d'ouest apporte dans un ciel bleu.

Peu de temps après la conversation qu'elle avait eue avec Élise, Marcelle se trouvait, un soir, dans un bal où s'était réunie la plus brillante compagnie de Paris. Au moment où les danses étaient le plus animées, un peu lasse de valser, elle se fit conduire dans une galerie où l'on respirait un semblant de fraîcheur, et s'assit à l'écart. Bientôt deux personnes s'arrêtèrent non loin d'elle et se mirent à causer.

MABGBLLB. Il

Son nom frappa son oreille ; elle écarta les branches d'un massif d'arbustes qui la protégeaient, et reconnut M. de Chervette au bras de madame de Givray.

— Je viens de la voir, poursuivit celle-ci comme une personne qui continue une conservation un instant interrompue, il ne me semble plus qu'elle s'ennuie.

— Vous aviez raison, répliqua Henri.

— Ainsi, vous avez suivi mon conseil ?

— Il le fallait bien, puisque...

Un rire argentin coupa en deux la phrase commencée.

-^ Vous êtes gourmand, dit madame de Givray, on ne peut avoir cependant la proie et l'ombre.

— Hélas I murmura Henri.

Quelque chose de froid coula dans les veines de Marcelle ; elle fit un effort pour se lever, ses jambes restèrent clouées au sol.

— A présent, ne vous arrêtez pas, ajouta madame de Givray ; madame de Chervette ne me remerciera peut-être jamais, mais il ne me déplaît pas d'avoir fait une heureuse dans ma vie.

— Et faut-il que je continue longtemps ?

— Toujours.

— Ah ! vous êtes sévère !

Les deux voix s'éloignèrent. Marcelle, toute blanche, posâtes deux mains sur son cœur. Elleétouffait. Il lui semblait que tout vacillait autour d'elle et qu'en elle

n • MAHCELLE.

tout se déchirait. Jamais douleur plus aiguë ne l'avait mordue. Ainsi Henri Taimait en quelque sorte par ordre I Rien ne venait de lui, de son propre élan. Un conseil l'avait poussé, une voix lui avait dit : «Prends* la», et il l'avait prise! Ces baisers, ces caresses, tous ces témoignages d'amour, une autre en avait eu la pensée, et il trouvait qu'ils avaient assez duré ! Des larmes brûlantes gonflèrent ses paupières, elle les sentitbientôtcouler une àune'sur son sein. Elles emportaient son espérance et son bonheur. Un frisson d'angoisse la parcourut toutentière et elle n'osa plus regarder au fond de l'avenir.

Madame de Chervette rentra chez elle atterrée et prit prétexte d'une grande fatigue pour rester seule. A l'appréhension d'un avenir sans lumière s'ajoutait une crainte singulière qu'elle avait d'elle-même. Le point d'appui lui manquait. Son accablement, son irritation, lui faisaient peur. Elle descendait au dedans d'elle-même, dans des abîmes qu'elle soupçonnait à peine la veille, et dont un éclair venait de lui faire mesurer la profondeur. Elle avait été librement choisie, elle avait été franche, elle avait tout donné ; pourquoi ce partage de la pensée ? pourquoi ces conûdences ? pourquoi celte intervention d'une étrangère dans des intimités qui ont leur pudeur et veulent des voiles? Était-ce bien tout cependant? Ici son imagination eflarée s'arrêta, comme un cheval

qui, dans sa course efirénée, voit un gouffre béant ouvert tout à coup sous ses pieds. Le soupçon éveillé, elle remonta en arrière, groupa mille petits foits^ les coordonna, se souvint, chercha, scruta, se rappela certains mots, certains sourires, et, se levant soudain avec violence, s'écria : C'est cela !

Elle vit tout entière la sinistre vérité. Elle et lui 1 Ainsi, ils s'entendaient ; elle avait'été leur dupe, leur jouet, et quand madame de Givray avait été lasse de loi, ou lui fatigué d'elle, Henri s'était souvenu qu'il avait une femme à son c6té et il lui avait fait l'aumône d'un semblant d'amour; un flot de sang monta au visage de Marcelle. La colère, la honte, l'indignation, faisaient irruption dans son cœur et s'y mêlaient à une incommensurable tristesse. 11 pouvait se faire cependant qu'elle s'exagérât la portée de tout ce qu'elle avait vu. Pourquoi les apparences mauvaises ne seraient -elles pas trompeuses comme les bonnes? Il fallait examiner, regarder de plus près, s'informer. Elle pensa à M. de Yandelle ; il devait certainement tout savoir, mais, interrogé, s'il répondait, il perdait dans la petite part qu'elle lui avait donnée d'elle-même. C'était assez d'un écroulement sans une diminution. Elle résolut de ne rien lui demander pour lui épargner l'odieux d'un aveu, qui, dans sa bouche, eût pu passer pour une dénonciation. Assez d'autres se trouveraient pour la guider

jusqu'au bout dans cette recherche douloureuse. Quant à questionner son mari, à quoi bon ? Il nierait; ce n'était vraiment pas la peine de le forcer d'ajouter le mensonge à la trahison.

Vers. le matin, épuisée, elle ferma* les yeux. Des larmes débordaient entre ses cils. Une autre vie allait commencer pour elle ; la première était close, celle de la jeunesse fraîchement épanouie, de la confiance, des longues et sereines tranquillités. Que serait l'autre?

— Ah I pauvre moi I murmura-t^Ue, et elle se mit à sangloter comme un enfant.

Marcelle avait séché ses larmes le lendemain. Le côté vigoureux de sa nature s'était réveillé, le côté énergique que M. de Ghervette avait entrevu à la Guillebardière, et qui pouvait la conduire aux fortes résolutions. De la crise qu'elle avait subie, il ne lui restait qu'une grande pâleur. Henri la remarqua.

— Je suis un peu brisée , dit-elle d'une voix calme, l'hiver se fait un peu long.

— Et les bals ne rapportent pas toujours les plaisirs qu'ils promettent.

— Ohinon!

Elle eut la force de se contenir, et s'habilla pour sortir vers deux heures, comme elle le faisait presque chaque jour. Son itinéraire la conduisit dans deux ou trois maisons où elle était sûre de rencontrer des

personnes qui n'aimaient pas madame de Givray. Il ne lui fut pas difficile, par quelques mots jetés habilement dans la conversation, de la pousser du côté de sa rivale. Cette fois, elle entendit les réticences et perça l'ombre des sous-entendus. Ces menus propos, cependant, ne suffisaient pas. Delapartdes femmes, ce pouvait être perfidie ; de la part des hommes, désir de battre en brèche une situation contre laquelle ils n'avaient rien pu. 11 fallait à madame de Chervette un témoignage indépendant. Elle se sou- Wnt à propos d'une vieille dame chez qui elle allait assez souvent à cause de son esprit, et qui connaissait toutes les histoires de Paris mieux qu'une gazette. Elle s'y rendit sur-le-champ.

Madame de Maillecroix était au coin de son feu, entre un livre et une tasse de tisane. Elle reçut Marcelle à bras ouverts.

— Vous ôteSj^ chère belle, tout à fait charmante de me venir voir ; j'ai les hommes en horreur aujourd'hui, ils sont décidément trop laids. Et quand on est à demi morte, comme votre pauvre vieille amie, il faut des visages qui réjouissent le regard. Parlezmoi du vôtre! Je suis sûre que, si je l'avais toujours devant les yeux, je me passerais de tisane.

— Hum ! je ne suis pourtant pas dans mes bons jours! répliqua Marcelle. ^

— Voyons cela... Mettez-vous dans la pleine lu-

mière... Oui, les yeux sont uii peu battus... nous avons le teint pâle... Nous dansons trop, chère petite.

— Ce n'est pas cela.

— Et quoi donc?

— C'est la faute de ces vilains hommes dont vous parliez tout à l'heure, et que vous ne sauriez délester plus que moi.

— Tous?

— Tous, un excepté.

— Lequel?

— Mais M. de Chervette I... Et voilà justement ce qui me désespère I

— Vous voudriez l'aimer un peu moins?

— Oui, d'abord) et puis qu'il m'aimât un peu plus.

— Si jeune encore et déjà ambitieuse I II ne vous suffit donc pas d'être jolie à croquer?

— Et à quoi cela me sertril, s'il ne s'en aperçoit pas?

— Je croyais que vouô étiez au mieux avec M. de Chervette?

— Au mieux tout à fait, mais ce n'est pas tout; il y a un rien qui manque.

— Et ce rien, on veut l'avoir parce qu'on ne Ta pas.

•^ Vous ôtes femme et vous devez comprendre

MARCELLE. f<9

cela. Et c'est à ce propos que je veux vous consulter. Harcelle poussa son fauteuil tout contre la chauffeuse de madame de Maillecroix.

— Vous avez pu remarquer, j'imagine, que je ne sais qu'une pauvre petite provinciale, reprit-elle.

— Point si provinciale que cela, ni si pauvre !

— Si, si I et j'ai fort affaire avec un homme tel qu'Henri 1 II est charmant, Henri, et j'ai grand' peur que d'autres aient fait cette découverte avant moi.

'— Gela se pourrait bien. Tous les hommes ne sont pas mis au monde tout exprès pour délivrer Orléans comme Jeanne Darc.

— Oh! je n'en fais .point un crime à mon mari! Mais s'il a aimé, ce qui s'appelle aimé, avant de me rencontrer, je donnerais bien des choses pour savoir comment on l'y a amené.

— Môme cet anneau que vous avez là au doigt? —Non, mais le diamantqui est à côté, volontiers...

Âh! les femmes qui ne sont pas les femmes de nos maris sont bien heureuses !

— Quelquefois.

— Et si l'une d'elles voulait me livrer son secret, je l'embrasserais de bon cœur.

—Sans jalousie 7

— Je ne dis pas cela ; un brin de jalousie, un brin de reconnaissance, du sucre et du sel...

— Si VOUS cherchiez bien, je crois que ce phénomène ne serait pas difficile à trouver.

— Moi, j'en suis sûre. J'en coudoie deux ou trois tous les jours, dont les chuchotements du inonde ont trahi l'incognito. Je les examine avec un singu- Ifcr battement de cœur, allez I Je veux savoir comment elles parlent, comment elles s'habillent. Je les interrogerais si j'osais. . .

— Tout cela pour les imiter?

— A son profit, non ; au mien, oui I Mais vous comprenez que je ne veux pas m'exposer à prendre un coquelicot pour une rose...

— Oui, un caprice pour un amour.

— Justement 1 la belle figure que je ferais après si je me trompais I Songez donc... Je voudrais que cela durât toujours, toujours I

— Alors, ma toute belle, il faut tourner autour de madame de Givray et emporter sa photographie.

Le cœur de Marcelle se serra ; mais, d'une voix dont le diapason ne semblait pas trop altéré :

— Vous croyez donc que c'est elle qu'il a le plus aimée?

— Je crois, du moins, que c'est elle qu'il a aimée le plus longtemps.

— Me voilà fixée... Que vous êtes bonne, chère madame, et que j'ai à vous remercier !

Marcelle avait un poignard en plein dans la poi-

trine; mais, badinant avec un écran qu'elle tenait à la main :

— Madame de Givray a eu tous les bonheurs, reprit-elle... et je ne parle pas d'une enfant qu'un jour je lui ai rendue I

— Chère belle, vous êtes adorable ! s'écria madame de Maillecroix, bonne, simple et point mijaurée, avec des yeux à prendre leur revanche partout, quand ils le voudront, ce que je ne vous souhaite pas. Si M. de Chervette ne rafifole pas de vous dans vingtquatre heures, je déclare que c'est un maître sot.

Elle embrassa Marcelle subitement, comme aurait pu le faire une marraine, mais s'arrôtant :

— Eh! bon Dieu ! que vous avez les mains froides ! reprit-elle. Qu'est-ce donc? que se passe-t-il?

— Je ne sais pas. Madame.

Soudain les yeux de Marcelle devinrent humides et rouges.

— Ah! malheureuse ! s'écria madame de Maillecroix, vous aimez comme on n'aime plus I

Marcelle ramena un voile sur son visage, et sortit pour ne pas éclater.

Elle eut la fièvre tonte la semaine. Henri était tout à ses affaires et à Anselme. Chaque jour, et deux ou trois fois par jour, il entrait chez Marcelle. Il lui demandait de ses nouvelles, s'asseyait au coin du feu, tisonnait, se relevait, ouvrait un livre, regardait un album, changeait de place, écartait le rideau de la fenêtre, prononçait quelques mots, puis restait devant la cheminée, les jambes croisées, les bras derrière le dos. Sa pensée était ailleurs.

— Chez madame de Givray, sans doute, se disait Marcelle, qui l'observait douloureusement.

Elle se trompait. M. de Chen^ette était alors fort occupé d'un canal dont Anselme avait eu l'idée et dont il poursuivait la concession en haut lieu. Quelquefois il se ranimait pour parler de ses affaires. Il y avait des mines d'or dans l'avenir.

MARCELLE. lOS

— Pourquoi faire? lui demandait Marcelle. Alors il riait.

— Mais pour vous acheter un château que je connais aux environs de Chantilly, disait-il. Vous y serez à merveille... Un parc de trois cents arpents clos de murs.. . Des meubles du temps de Louis XIV.. . Et de plus, à Paris, pour y recevoir vos amis, un hôtel rue Matignon, entre cour et jardin. Et vous verrez comme on y sera heureux !

— Toujours demain !

Par intervalles, Henri devenait plus tendre. Il lui baisait la main, s'inquiétait de la voir si longtemps souffreteuse, et la pressait de se porter mieux avec des càlineries qui ne la persuadaient pas. Elle voyait la main de madame de Givray sous tout cela.

— Vous m'aimez donc encore? lui disait-elle dans les moments où il avait tous les dehors de la tendresse.

— Pourquoi me demandez- vous cela ?

— Pour le savoir.

— Quelle folie I

— Répondez toujours.

— Eh bien !... oui, je vous aime.

— En ôtes-vous bien sûr ?

— Ingrate ! N'êtes-vous pas au fond de toutes mes pensées et de tous mes projets?

— Oui, tout au fond... repreaait-elle avec un rire nerveux.

S'il avait eu un cri, s'il se fût jeté à ses pieds ou dans ses bras en lui tout avouant, elle lui aurait pardonné. Ce mélange d'affection préméditée et de préoccupations naturelles lui était insupportable. Indifférent, il lui semblait cruel ; caressant, il devenait hypocrite.

Étonnée de ne plus entendre parler de Marcelle, Élise vint la voir. Elle fut effrayée de la pâleur morbide de ses joues et l'accabla de questions. Dans les premiers moments, madame de Chervette é\ita de répondre, puis enfin :

— Tu m'avertissais, il n'y a pas longtemps, de prendre garde à mon bonheur et de ne pas m'y fier... Va 1 ta "prophétie n'a pas été longue à se vérifier I

Et tout de suite, en quelques mots, Marcelle la mit au courant de la situation.

— Eh, eh ! dit Élise, voilà une aventure à laquelle M. Paulin Estourmel, mon mari, ne m'exposera jamais... Décidément, l'ennui a du bon. Sais-tu ce que je ferais dans ta situation?

Marcelle regarda Élise.

— Je partirais, et le plutôt possible, reprit Élise ; on n'a pas une grand'mère bonne et de bon conseil pour n'en rien faire... Crois-moi, prends ta course

MARCELLE. iOS

du côté de la Ouillebardière. L'irritation est mauvaise conseillère.

— Et que ferai-je là-bas ?

— Tu attendras. L'avenir est à ceux qui savent attendre. Il en est des maris, vois-tu, comme de ces lapins étourdis que tu as surpris quelquefois trottant dans les bois. Ils courent, ils sautent, ils gambadent, ils broutent par ci par là le thym et le serpolet ; ils ne font qu'un déjeuner d'une âne touffe de gazon parfumée de lavande, mais, si loin qu'ils aillent, ils reviennent toujours au terrier.

— Ils reviennent, soit, mais cela fait-il qu'ils ne soient pas partis ?

— Ma chère petite, n'exagérons rien. J'adore les grands sentiments, mais à la condition qu'ils amènent de grandes choses. S'ils se bornent à conseiller la rancune, foin de leur majesté, je n'en veux plus, et me voilà réconciliée avec les plus médiocres et les plus humbles. Je ne prétends point excuser le crime de ton mari, crois-le bien, mais, à le prendre tel qu'il est, ce n'est qu'une rechute.

— Faut-il qu'il l'aime !

— Non, affaire d'habitude, donc circonstance atténuante ! Remarque bien, en outre, qu'au point de vue des mœurs» et, qui plus est, du code, ces crimes qui font tant pleurer sont considérés comme de

simples peccadilles, contre lesquelles ni les usages ni les lois ne sévissent.

— Leur indifférence les rend-elle plus justes?

— Certes, non ; mais cependant il faut bien qu'il y ait quelque chose. Si moindre est le dommage à ce double point de vue, moindre est rofifense.

— Tu plaides, tu ne sens pas I

— Si, SI ! mais je veux le mettre en garde contre ton propre ressentiment. As-tu bien pensé à la joie qu'il doit y avoir pour une âme droite à retrouver converti, repentant, ramené dans le bon chemin le pécheur qu'on domine de toute la hauteur de son pardon? Et comme on reste femme, tout en ayant quelque lointaine ressemblance avec les anges, il est môme/permis . d'écraser un peu le coupable sous le poids de sa miséricorde. Plaisir d'orgueil n'est pas mince, dit-on ; celui-là, tu peux le cultiver. Va, Vk ! tu n'as pas assez mesuré la puissance du coin du feu, du droit légal, du fauteuil où l'on s'asseoit sans trouble, des pantoufles que l'on chausse chaque soir...

— Oh ! des pantoufles I fit Marcelle.

— J'ai dit le mot, je ne le rétracterai pas. Oui, des pantoufles qui vous ramènent dans une chambre où l'on a le droit de pleurer, de rêver, de penser tout haut, d'être soi et d'être à une autre qui a le même nom, les mêmes intérêts, le même avenir, et

MABCELLE. 107

qui un jour partagera le même tombeau. La fièvre tombe, la crainte s'en va, on est à Taise dans ces pantoufles bourgeoises et dans cette chambre honnête, parce qu'on y est dans la vérité et dans le devoir. Vienne une maladie, un chagrin, on n'en voudra plus sortir, on maudira le temps qu'on a perdu loin d'elles, et l'on sera tout surpris d'avoir pu aimer une autre femme que celle qui vous fait cette paix et ce contentement. Ce sont des jours mauvais à passer, des années t'en récompenseront. Pars et laisse au pardon le temps de mûrir dans ton cœur. Je sais bien que ce que je te dis manque de poésie, que tout cela même est marqué au coin de la plus modeste imagination, et que les âmes passionnées ne veulent pas marcher dans les humbles sentiers où je te pousse. Mais le temps n'est pas propice aux grandes aventures. Que ne t'appelles-tu madame de Longueville pour rompre en visière avec le monde et la coutume ! Et puis, c'est à ton cœur que je m'adresse, à celle dont j'essuyais les larmes quand elle était enfant I

Madame de Chervette restait sombre, regardant par la fenêtre le ciel oi!i couraient de grandes nuées noires. Elle battait le tapis du bout de son pied.

— Je t'en prie, ajouta Élise, qui l'attira Vers elle doucement.

— Eh bien I soit, dit Marcelle, en serrant la main d'Élisa, je partirai.

Madame Estourmel, un peu éraue, ramena son châle sur ses épaules et se leva.

— Quoi, déjà ! reprit Marcelle.

— Ma chère, il faut que j'aille prendre ma fille aînée, qui est chez sa marraine, pour la conduire aux Tuileries où ses frères l'attendent. Après quoi, des emplettes dans deux ou trois magasins pour tous ces marmots, et en rentrant une leçon de piano. Tu verras un jour ce que c'est que les leçons de piano ! Ce soir, je traite : c'est le jour du dindonneau. Dix parents ! Je mets les petits plats dans les grands î Et chez moi, c'est moi qui vois tout. M. Estourmel le veut ainsi... Ah I Dieu ! si M. Estourmel voulait un peu me faire ce que te fait ton mari, c'est moi qui serais contente !

— 11 faut toujours que tu ries !

— Mignonne, c'est une consolation que je me donne. Les événements se chargeront de me faire pleurer... Ainsi tu partiras?

— Oui.

— Alors embrasse-moi. Tu m'enveiyas de là-bas des nouvelles de mon conseil.

Dès le jour suivant, Marcelle entra chez Honri pour lui demander l'autorisation de passer quelque

temps à la Guillcbardière. Au premier mot, il sauta sur sa chaise.

— Au mois de mars à la campagne, y pensezvous? s*écria-t-il.

— Le mois d'avril est si près I

— Mais c'est' justement l'époque où Ton danse le plus à Paris.

— Je ne danserai pas, je suis trop fatiguée.

— Il n'y parait guère ; vous avez une mine charmante.

— Il y a des mines trompeuses... Laissez-moi partir.

Mais, à défaut de bal, il y a les dîners ! J'en

dois quatre pour le moins.

— Vous les donnerez sans moi.

— Vous voulez que je reçoive des femmes à moi tout seul ? mais leurs toilettes seraient perdues I

— Je vous en prie.

— Impossible ! Je vcfus jure que vous vous portez fort bien. Songez que c'est la première fois que nous recevons le directeur de V International- Bank ^ un homme pour qui les livres sterling sont comme des pois secs... Il ne marche pas sans milady Ghureh, sa femme. Et les Anglaises sont très-formalistes, voiis le savez.

Marcelle s'asdit avec accablement.

— Vous ne savez pas, vous, combien j'ai besoin de repos ! reprit-elle.

— Vous vous reposerez ici.

— Un mois seulement, là-bas... après quoi nous dînerons tant que vous voudrez.

— Bonté divine ! un mois ! Pas une semaine seulement...

Un valet de pied parut en ce moment, et annonça que M. de Vandelle faisait demander si madame de Chervette pouvait le recevoir.

— Tenez, s'écria Henri avec un léger sourire, voilà une occasion de vous distraire qui vient s'offrir à vous tout naturellement.

— Vous me le conseillez, vraiment ?

— Pourquoi non ! Je ne sais rien de mieux que le marivaudage pour ramener le sourire sur des lèvreç mélancoliques.

— Eh bien ! faites entrer, dit Marcelle au domestique, qui se retira.

Le lendemain. Élise recevait un petit mot de Marcelle qui ne contenait que ces deux lignes :

« M. de Chervette ne veut pas que je parte ; à la grâce de Dieu I »

— Hum I cela se gâte, murmura Élise qui froissa le billet. .

L'habitude reprise, M. de Vandelle revint une se* conde fois, puis une troisième, puis souvent, puis

beaucoup. 11 n'était pas seulement dans Tinlimité de la maison, il était dans l'intimité.de madame de Chervette. Elle était rentrée dans sa vie accoutumée, sortant chaque jour, surtout sortant le soir, troublée, ahurie, ne pensant plus, se laissant aller au courant de la vie mondaine avec un vague ennui et une sourde irritation. Elle essayait des robes, elle dînait en grande cérémonie sous des flots de lumière, elle dansait, elle allait à l'Opéra chaque semaine avec des diamants au cou, et le même bal la poursuivait de salon en salon. Elle se couchait très-tard, et ^e levait plus tard encore. Partout où elle allait, elle rencontrait Gaston. Quelquefois Henri, en rentrant, vers trois ou quatre heures du matin, la prenait par la taille, et, l'embrassant :

— Eh bien ! n'avais-je pas raison ? N'est-on pas mieux à Paris que dans un château humide de la Normandie ? N'es-tu pas heureuse, dis ?

— - f rès-heureuse, répondait Marcelle.

Elle était très-pâle, cependant, et n'écrivait presque plus à sa grand' mère. Elle n'avait pas non plus le temps d'aller voir madame Estourmel. Elle n'osait pas descendre au fond de son cœur et s'interroger : il lui semblait, si l'on peut s'exprimer ainsi, que sa pensée avait respiré du chloroforme. II était clair aussi qu'elle ne resterait pas à tout jamais dans cet état d'engourdissement.

Un jour, à quelque temps de là, Gaston se trouvait auprès d'elle. L'air était chargé d'orage. Entre eux la conversation languissait. Ils avaient peut-être trop de choses à se dire pour parler ))eaucoup. Des mots vides interrompaient le silence lentement. Des frissons couraient sous la peau de Marcelle. Soudain elle se plaça devant son piano :

— Vous m'avez entendu chanter une fois, ditrellc ; voyez donc si j'ai fait des progrès.

Elle chanta le même air espagnol avec des accents dont tout à l'heure elle n'aurait pas soupçonné la paissance. Tout vibrait en elle. C'était la voix des regrets déchirants, de l'illusion disparue, des mornes abattements, des espérances amères. Quand ses lè- Tres se fermèrent, ses mains mortes sur le clavier, M. de Vandelle était à ses pieds. Il ouvrait la bouche, elle appuya dessus sa main tremblante.

— Jurez-moi seulement de ne pas mentir^ ditelle, si vous m'aimez, vous m'aimerez... si vous ne m'aimez plus, vous me le direz.

— Ah ! je jure que je suis à vous I s'écria-t-il.

— J'accepte, dit-elle.

M. dç Ghervette cependant, malgré le tourbillon dans lequel les affaires le maintenaient, commençait à éprouver d'indéfinissables surprises lorsqu'il restait pendant quelques instants seul avec Marcelle. Elle ne se plaignait pas, elle ne résistait pas, elle ne semblait plus ni triste ni songeuse, mais elle n'avait non plus ni élan ni gaieté. Il l'avait vue agitée, elle semblait à présent avoir perdu même le sentiment de ce qui se faisait autour d'elle ; ni intérêt ni curiosité. D'un autre côté, l'application soutenue qu'il avait mise à suivre les instructions de madame de Givray avait eu ce résultat de lui faire remarquer

tu MAUCELLE.

tout ce que Marcelle avait gagné dans h pratique de Paris, son aisance naturelle, sa grâce franche, son élégante distinction, la finesse de son esprit II avait pris la fleur en bouton, le parfum lui était venu. Il chercha avec plus de suite à se rapprocher d'elle, mais, quand il était avec elle, quelque chose l'avertissait qu'elle n'était pas avec iui. Il s'en étonnait.

— Qu'a-t-elle donc à ressembler ainsi à un automate ? se disait-il quelquefois.

Des troubles confus commençaient à s'emparer de lui, puis il les écartait et pensait que ce ne pouvait être que des chimères. Il ne savait pas que l'ombre de madame de Givray passait éternellement entre elle et lui. Les affaires aussi, et son ami Ansehne, qui en avait toujours de nouvelles dans son sac, l'empêchaient de regarder mieux. Mais l'anxiété subsistait.

Sur ces entrefaites, une après-midi, Marcelle étant avec son mari — car depuis quelque temps, et sous différents prétextes, Henri la mandait assez souvent dans son cabinet — un domestique lui remit une lettre qu'on venait d'apporter. Madame de Chervetle l'examina d'un regard furtif, puis la glissa dans sa poche, sans l'ouvrir.

— C'est bon, je répondrai, dit-elle.

— Faites comme si je n'étais pas là, lui dit Henri. Elle retira la lettre de sa poche, la décacheta et la

MABCRLLE. 1 1 li

lut d'un coup d'œil. Une légère rougeur monta à ses joues. Sa main trembla en remettant le papier dans son enveloppe.

—Qu'est-ce donc? dit Henri qui feuilletait un mémoire.

— Une note, répliqua Marcelle d'une voix un peu faible.

Le domestique, qui était immobile attendant des ordres, leva la tête d'un air surpris.

—Ah I un fournisseur? poursuivit M. de Chervette. Harcelle fit un signe de tôte afflrmatif.

— Est-ce quelque chose qui me regarde? Si cela vous gêne, donnez... je glisserai sur l'addition.

— C'est inutile... merci.

— Tant mieux... l'hiver a été rude, et, grâce aux robes qui traînent, il faut s'attendre à tout. Venezvous avec moi?

— Je ne puis pas... j'ai pris l'habitude de rester chez moi vers cinq heures, chaque jour.

— Bonne habitude, qui a le tort seulement de me priver de vous... Voulez-vous me donner cinq minutes, si ce fournisseur vous en laisse le temps?

— Volontiers.

* Se tournant alors vers le domestique :

— Dites qu'on attende.

Elle s'approcha de la fenôlre et l'ouvrit : .

— Il feit chaqd chez vous, reprit-elle.

M. de Ghervette se leva et, venant ptës de Ha^ celle :

— La belle journée I... j'aurais bien fait avec vous un tour aux Champs-Elysées... Bien vrai, vous ne venez pas?

Marcelle secoua la tête :

— Tant pis, ajouta Henri... j'aurais été capable de vous mener dîner au pavillon d'Armenomille.... mais les maris à Ja fin de la saison doivent céder le pas aux fournisseurs... Vos doigts ne cessent pas de tracasser cette note au fond de votre poche.

M. de Chervette, en ce moment, trouvait sa femme jolie à souhait.

— Madame de Givray m'a averti un peu tard, se dit-il, où diable avais-je les yeux? C'est un beau trait qu'elle a fait là, madame de Givray.. . Marcelle a bien sept ou huit ans de moins qu'elle.

Il venait de prendre son chapeau et traversait Taotichambre, lorsque ses yeux tombèrent sur un domestique en livrée noire qui se leva à son approche. M. de Chervette s'arrêta :

— Est-ce que vous n'êtes pas à M. de Vandelle? dit-il.

— Oui , Monsieur. J'attends une réponse.

— Ah 1 une réponse ? fit Henri.

II se souvint tout à coup de l'attitude de madame de Chervette au moment où on lui avait remis la let-

tre daos son cabinet. Ë^t-ce qu'elle n'ayait point paru troublée ? Sa voix même n'était-elle pas altérée ? Elle avait mis une^ singulière obstination à ne pas vouloir le suivre. Il se rappela soudain les confidences qu'elle lui avait faites au sujet de M. de Yandelle et fronça le sourcil ; puis, souriant :

-— Imbécile ! s'il y avait quelque chose, me les aurait-elle faites ? se dit-il.

Mais il pensa en même temps qu'il y avait deux ou trois mois de cela. Et puis pourquoi lui avait-elle parlé d'un fournisseur et d'une note quand il s'agissait de M. de Vandelle et d'une réponse qu'il attendait?

Il revint sur ses pas, traversa doucement deux ou

trois pièces avec l'allure souple et muette d'un fauve

qui retourne au bois, et se trouva devant une porte

entre-bâillée qui donnait accès dans la chambre de

Marcelle. Une légère feuille de papier, enlevée par

un souffle de vent, était sur le tapis, tout auprès ;

Marcelle, assise devant un petit bureau, écrivait avec

une extrême vivacité. M. de Chervette se baissa

et ramassa la lettre ouverte qui était à ses pieds. Aux

premiers mots, un nuage passa devant ses yeux. Il

continua cependant. Cette lettre était signée de

Gaston de Yandelle. Elle demandait un reAdez-vous

en termes qui ne semblaient pas redouter de reftis.

En cet instant, il aperçut Marcelle qui se levait

pour allumer une bougie et cacheter sa réponse. Il entra. Marcelle se retourna, le reconnut et resta clouée contre le petit bureau, livide. Ses mains cherchaient avec égarement derrière elle à faire disparaître la lettre qu'elle venait d'écrire.

— Laissez, dit M. de Chervette, je sais que vous répondez à M. de Yandelle.

D'un geste brutal il Técarta et s'empara du papier. Il dut passer la main sur ses paupières pour pouvoir lire. Presque aussitôt un cri sortit de sa gorge, Marcelle tomba à genoux et leva les bras en l'air comme un enfant qu'on menace. "

— Ne me tuez pasi je suis innbcente 1 cria-t-clle éperdue.

— Innocente ! vous ? malheureuse I

Il la regarda. Dans ce visage bouleversé par toutes les affres de la peur, il y avait comme un rayon de sincérité. 11 prit sa femme par le poignet, et, la relevant :

— Jurez-moi par votre mère que vous n'êtes pas coupable I reprit-il.

— Ah I je le jure !

M. de Chervette la repoussa violemment. Elle tomba anéantie sur un meuble, la tète entre ses mains. Lui marchait au hasard par la chambre, comme un sanglier. Soudain, il s'arrêta :

— Ah I VOUS ne savez pas ce que vous me ferez faire ! dit-il.

Tout épouvantée, elle le regarda, puis, avec un reste de force:

— Et c'est vous I dit-elle, vous !

Leurs yeux se rencontrèrent comme deux menaces, chargés de ressentiments, tout brûlés de colères et d'implacables rancunes :

— Oui, moi ! reprit M. de Chervette avec une âppre violence. S'il y a quelque vain reproche sous vos paroles, je vous trouve bien osée en un pareil moment. Vous seule êtes en 'question, ne l'oubliez pas, vous seule!

Elle se traîna vers lui, les mains jointes :

— Henri, je vous en prie, écoutez-moi, dit-elle*

— Et qu'auriez-vous à me dire ? Est-ce que je n'ai pas votre aveu dans les mains?... Ainsi, plus un mot... D'ailleurs, ce n'est plus un mari qui est devant vous, c'est un juge I

Alors avec une espèce de froid emportement, il la ramena près du bureau devant lequel tout à l'heure elle était assise.

— Vous écriviez donc à M. de Vandelle? reprit-il, ch bien, il ne manquait plus que l'adresse à cette lettre... mettez-la.

— Vous voulez? ..

— Mettez donc !

120 MARCELLB.

Elle obéit. li sonna. Un valet de pied parut

— Cette lettre au domestique de M. de Vandelle qui attend... Allez.

Marcelle le regardait plus pâle et plus immobile qu'une statue.

Demeuré seul, Henri se retourna .

— A présent, reprenez votre plume, dit-il, je vais dicter.

Avec un mouvement automatique, Marcelle prit la plumé.

— Vous y êtes?

Elle ût un signe machinal de la tète.

— Bon, écrivez.

« Mon cher Anselme, pourquoi hier n'ôtes-vous pas venu à Theure convenue aux Champs-Elysées, où je vous attendais?... Vous ne m'aimez donc plus?... »

La main de Marcelle s'arrêta :

— Mais je ne comprends pas... murmura-t-elle.

— Est-ce que je vous demande de comprendre?... écrivez I,

Elle continua. Et lui, d'une voix sourde, mâchanl les mots :

(( Demain, je serai chez moi à quatre heures, pour vous seul, entendez-vous ? » Et signez I

— Jamais I s'écria Marcelle qui jeta ta plume... Soudain Henri appuya sur son épaule une main

plus lourde que du plomb.

MARCELLE. i%\

— Aimez-vous mieux que je tue M. tle Vandelle demain?

— Vous le tueriez...

— Comme un chien... à moins qu'il ne me tue... El encore aurai-je grand soin de dire pourquoi... Et la première personne que j'en instruirai, ce sera madame de Lieursaint, votre grand'mère... Choisissez.

— Mais c'est horrible I

— Oui ou non, voulez-vous signer ?

Marcelle signa.

— Bien ! Une autre encore... à M. de Castel-Vieux, celle-ci... Et après, ce sera le tour de M. Bragevin... Est-ce qu'il n'a pas tourné autour de vous?... Oh! soyez tranquille, je n'oublierai pas M. de Kéroual ni M. de Saucier. Il y en aura tant qu'on oubliera M. de Vandelle !

Marcelle commençait à comprendre vaguement. Vaincue, elle trempa de nouveau sa plume dans l'encre. Ses oreilles tintaient, elle avait des battements aux tempes, tout tournait autour d'elle; il lui restait tout juste assez de force pour écrire. Reprenant sa marche saccadée, M. de Chervette lui dicta quatre ou cinq lettres, qui toutes, en d'autres termes, disaient la même chose. Une ou deux môme étaient mieux accentuées, avec un caractère plus vif de passion.

I2â MAnCELLB.

— Des enveloppes, et les adresses, à présent. Quand ce fut fini, il prit le paquet, et, le serrant

dans sa poche :

— Moi, je me charge de faire porter tout cela. Le corps affaissé, les bras tombant le long des han-

ches, Marcelle suivait des yeux tous ses mouvements.

— Ah I vous savez, reprit-il, ce soir nous allons chez madame de Fleming.

— Aubal?

— Oui, c'est presque le dernier de la saison, il y aura un monde fou.

— Mais vous n'y pensez pas ? répliqua Marcelle tout effarée.

— Pourquoi ? Est-ce donc parce que tous ces messieurs y seront ? Mais, au contraire, j'y pense fort bien, et c'est justement pour cela I

— Par pitié. Monsieur I

— Si vous n'avez pas de robe fraîche, on peut vous en envoyer chercher une sur-le-champ.

Elle se dressa, et, secouant la tôte

— Eh bien, non! je n'irai pasi dit-elle.

— Regardez-moi bien. Madame; moi, je vous jure que vous irez.

En face de ce visage blanc, tout enflammé des passions les plus farouches, Marcelle éi)ouvantée ferma les yeux.

— A dix heures je viendrai vous prendre, soyez

prèle, ajouta M. de Chervette, qui se dirigea vers la porte.

Elle voulut le suivre, le supplier encore, la force lui manqua et elle tomba sur un fauteuil.

A dix heures précises, Henri rentra chez Marcelle, mettant se3 gants. La femme de chambre le prit à part :

— Madame ne le dira peut-être pas à monsieur, mais madame est bien souffrante, elle s'est trouvée mal deux fois.

— Je sais, répondit M. de Chervette, le temps est à 1 orage... Rien ne lui est plus mauvais... Le bal la remettra...

Il s'approcha de sa femme, et, l'examinant :

— C'est à merveille, reprit-il, avec celte pâleur et ces fleurs mêlées à vos cheveux, on vous prendrait pour une Ophélia... Venez-vous?

Marcelle tourna vers lui des yeux suppliants; il sourit et lui offrit son bras.

Bientôt après, ils entraient chez madame de Fleming. Henri ne s'était pas trompé : il y avait beaucoup de monde. A son passage à travers les salons, pleins de lumière, tous les yeux se portèrent sur madame de Chervette.

— Mais c'est un cadavre 1 murmurèrent quelques voix.

Elle arriva ainsi dans une salle de verdure où Ton

dansait et s'assit ; Henri s'éloigna de quelques pas. M. de Vandelle, qui l'avait aperçue et que son air d'abattement avait frappé, s'approcha d'elle.

— Prenez garde I partez, partez vite... lui dit-elle tout bas tandis qu'il la saluait.

Gaston comprit qu'il y avait un danger en l'air; par fierté, il resta. Un groupe, parmi lequel il y avait une ou deux personnes de sa connaissance, chuchotait auprès d'une porte qui faisait communiquer le salon de verdure avec une galerie. M-. de Vandelle s'y mêla. Des regards furtilis se portaient sur Marcelle. Au bout d un court instant, M. de Ghervelle se glissa aux côtés de M. de Vandelle, et, se penchant à son oreille :

— Vous avez reçu tantôt une lettre de madame de Chervette ?

— Mais, Monsieur...

— Commençant par ces mots : « Vous le voulez... je cède. »

— Monsieur, je suis à vos ordres...

— Plus bas. Monsieur, plus bas!... Il est inutile d'ébruiter un malheur qui n'éclatera peut-être que trop tôt !

Gaston regarda M. de Chervette.

— Je ne vous comprends pas. Monsieur.

— Hélas ! mon cher monsieur de Vandelle, madame de Chervette est folle.

MAHCELLE. 1i5

— FcAle, madame de Chervette I

— Plus bas, vous di»-je, plus bas I Vous avez reçu une lettre, n'est-ce pas? Croyez-vous être le seul ? Tenez, voilà M. de Kereual qui passe, interrogez4e.

Et sur-le-champ Henri appela M. de Keroual.

— Si vous avez sur vous la lettre que madame de Chervette vous a adressée aujourd'hui, dit-il, montrez-la donc à M. de Yandelle... Il comprendra la triste vérité.

M. de Keroual, tout ahuri, tira la lettre de sa poché. M. deChervette s'en empara, et, la déployant :

— Tenez, reprit-il en la présentant à M, de Yandelle, lisez vous-même.

Gaston ouvrit la lettre et resta stupéfait.

— J'en ai surpris deux encore au passage, reprit H . de Chervette, trois ou quatre étaient parties déjà. . . l'une, entre autres, je crois, pour M. de Saucier.

On interrogea M. de 3ancier, et comme il hésitait :

— Oh ! répondez, dit Henri ; ces messieurs sont au courant de tout ; ma pauvre Marcelle est folle I

Ce fut un coup de foudre. Gaston balbutiait ; les autres prodiguaient leurs condoléahces à M. de Chervette ; tous lui rendaient les lettres qu'ils avaient reçues ; on le plaignait. Une femme si jeune, une femme charmante 1 Mais ce ne pouvait être qu'un accident passager. Des soins la rendraient à sa famille et au monde.

ISr. MARCELLE.

— Je l'espère encore, dit M. de Chervette qui soupira. Le mal n'est pas profond peut-être... J'en avais découvert les symptômes déjà, il y a sept ou huit mois, tenez, mon cher monsieur de Vandelle, à l'é^ poque oii vous meniez le quadrille de la Renaissance avec ma femme au bal du ministère de^ affaires étrangères ; j'aurais dû y prendre garde ; mais elle paraissait si heureuse et si gaie ! Des mélancolies l'ont prise ces temps derniers... puis une singulière manie d'écrire à tout propos s'est déclarée... Des billets traînaient partout, adressés parfois à des êtres imaginaires. J'en ai un là, ramassé hier dans sa chambre, qu'elle adressait à un comte de Saint-Hellier qui n'a jamais existé. Elle bâtissait des romans que son imagination exaltée prenait pour des réalités, puis elle fondait en larmes. J'ai bien souffert, allez I Le médecin que j'ai consulté me fait espérer que ce ne sera qu'une crise.^. Vous me garderez le secret, n'est-ce pas ?

— Oh ! Monsieur I

Chacun le lui jura. Une heure après, la moitié du bal était au courant de ce qui s'était passé. Marcelle devint l'objet de l'attention générale. Quand elle avait vu M. de Chervette s'approcher de M. de Vandelle, elle avait été saisie d'un sentiment de terreur. Puis, quand elle s'était aperçue qu'ils causaient sur le ton de l'intimité, une surprise sans nom s'empara

d'elle. Cette surprise n'était pas exempte de frayeur. Ouelque chose d'étrange se passait certainement ; elle pressentait un malheur. Il lui prenait des secousses nerveuses qui la faisaient trembler de la tôte aux pieds.

Ce supplice dura près de trois heures. M. de Chervelte allait et venait ; il souriait et causait. Une ou deux fois, il s'approcha d'elle, et, sans affectation : — Dansez donc, lui disait-il à demi-voix, si vous ne valsiez pas, on pourrait croire qu'il y a quelque chose.

Marcelle valsa. Il lui semblait, par intervalles, qu'elle nageait dans un brouillard comme un fantôme. Elle remarqua cependant qu'après sa conversation avec M. de Chervette, Gaston n'avait pas cherché à lui parler de nouveau.

Enfin M. de Chervette vint la prendre pour la ramener rue Joubert. Assis l'un auprès de l'autre, sur les mêmes coussins, ils n'échangèrent pas un mot. Machinalement, par les vitres des portières, Marcelle regardait sauter les lumières dans les flaques d'eau qui étincelaient au passage de la voiture. La pluie tombait à flots. Elle aurait voulu la recevoir sur ses épaules nues. Elle brûlait; sa tète lui faisait mal. Rentrée dans sa chambre, et comme elle tombait d'épuisement sur un sofa, elle s'aperçut qu'Henri l'avait suivie. Elle se redressa subitement.

• — Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle d'un air d'effroi.

— Il y a que demain vous recevrez la visite de voire médecin.

— M. Daubersac... Et pourquoi ?

— Ah ! voilà. Vous êtes folle.

Marcelle recula d'un pas.

•— Folle I moi ?

— Oui, vous, M. Daubersac est prévenu... Vous aurez donc à répondre adroitement à ses questions.

— Je n'entends pas, reprit-elle ; pourquoi folle, pourquoi ?

Henri lui prit la main et, la serrant :

— Il faut opter, ou votre folie à vous ou la mort de l'autre.

M. de Chervette sortit. Marcelle fit quelques pas au hasard dans la chambre et tomba sur le carreau.

La camériste qui, la veille, avait parlé à M. de Chervette, étonnée de ne rien entendre à l'heure accoutumée, entra chez sa maltresse et la trouva inanimée et froide, à demi-couchée, et tout habillée encore, sur un canapé vers lequel elle s'était traînée. Cette fille la prit dans ses bras, lui fit respirer des sels et voulut appeler. Madame de Chervette, revenue à elle, l'arrêta.

— Pas un mot de tout ceci à personne, entendezvous ! dit-elle.

Puis, s'abandonnant à sa femme de chambre comme un enfant :

— Laissez-moi dormir, reprit-elle : un peu de sommeil, et ce ne sera rien.

Mais le sommeil ne vint pas ; elle avait les paupières brûlantes, la pensée malade, tout le corps endolori. Des mots lui revenaient en esprit, qui la faisaient tressaillir. Qu'allait-elle devenir? Il lui semblait qu'on long désert s'étendait devant elle. Ce désert/ c'était sa vie. Pourquoi avait^lle quitté ce bon vieux château où elle était si bien?

L'arrivée de M. Daubersac tira Marcelle de sa torpeur. C'était un médecin dans la force de rage, qui cachait une grande pénétration sous un air de bonhomie. Des touffes de cheveux grisonnants frisaient autour de sa tête ; il avait le regard vif, aigu même par instant, le sourire aimable qui serait devenu railleur sans effort, un visage robuste et plein, la voix mordante. Il prit la main de Marcelle, et, la regardant au fond des yeux, lui tâta le pouls :

— Fort bien I dit-il, beaucoup de fièvre... C'est un pouls qui bat la campagne... Tous les nerfs sont en révolte.

11 hocha la tète, et, la regardant toujours :

— D'oîi cela peut-il provenir, le savez-vous, chère madame? reprit-il.

•— Gela m'a pris tout à coup.

— Hier, au bal?

— Hier.

— Et que sentez-vous ?

— Des douleurs partout... J*ai comme un cercle de fer autour des tempes... Il me prend des enîies de pleurer, puis je rirais aux éclats pour une mouche qui vole.

Elle cherchait des mots, parlait en hésitant.

— C'est la fièvre... Étiez-vous sujette à ces mouvements autrefois? continua M. Daubersac.

— Oui, un peu... je ne sais pas...

Elle laissa tomber sa tôte sur l'oreiller, des sanglots la suffoquaient.

Les yeux du médecin ne la quittaient pas. Il semblait à Marcelle que deux vrilles entraient au dedans d'elle-même et fouillaient dans sa poitrine. Le front de M. Daubersac se plissa. Il se consultait.

— Ce sont des accidents nerveux, dit-il ; on en voit tous les jours de pareils. C'est l'habitude chez les femmes de Paris... 11 faudra des distractions.

— Oh ! non, plus de bals ! rien... le silence, la solitude !

— Ah I nous en sommes-là ! fit M. Daubersac qui fronça le sourcil.

M. de Chervette entra,

— Eh bien! comment trouvez-vous notre malade? dit-il.

— Je trouve que madame de Ghervelte a ce que nous pourrions appeler la fièvre du carême... Terrible saison I Elle a cela de redoutable qu'elle succède au caraaval en l'exagérant. Trop de bals, trop de valses, trop de veilles... les nerfs surexcités, exaspérés... Nous en viendrons à bout, cependant, avec des douches de tranquillité et un changement d'air.

M. Daubersac se retira après avoir prescrit des potions calmantes. Henri le suivit. Quand la porte se fui refermée :

— C'est bien ce que je vous avais dit, n'est-ce pas? De l'exaltation, les idées en feu, beaucoup d'agitation, un peu d'incohérence dans les paroles ?

— Oui, l'état général m'a paru plus grave môme que vous ne me l'aviez fait pressentir. Il y a de mauvais symptômes, certains signes extérieurs qiii^ m'affectent.

-Ah!

— La mobilité du regard, par exemple, qu'on ne peut pas rencontrer, qui s'eiBface et vous évite... un son particulier de la voix... la dilatation de la prunelle... une certaine inquiétude dans les doigts qui ne sont jamais en repos... un mouvement morbide des lèvres.

— Vous avez vu tout cela chez Marcelle ?

— Oui, mon cher monsieur. Il faudra de grands ménagements, beaucoup de soins et de précautions.

I3i MARCELLE.

aucune surprise, encore moins de secousses... J'ai un triste aveu à vous faire... madame de Ghervette est folle.

— Folle ! Allons donc I

Le mot était parti comme une balle. Passant alors son bras sous celui de M. de Ghervette qui se mordait les lèvres :

— Mon cher monsieur, reprit M. Daubersac, jouons cartes sur table. Vous avez eu, en me Caisast appeler, une idée, que je ne pénètre pas. Un homme de mon caractère ne se prête pas à la comédie où vous vouliez me réserver un rôle ; mais un médecin est toujours un confesseur. Il y a un malheur au fond de tout cela, quelque catastrophe. Madame de Ghervette n'est pas plus folle que vous ou moi...

Acculé, M. de Ghervette prit son parti.

— Gependant, s'il fallait qu'elle le fût !.. El je vous jure qu'il n'y a là dedans aucune question de famille ou d'intérêt.

— Vous êtes un galant homme et je vous crois. Gependant, à mon tour, laissez-moi vous dire que, si madame de Ghervette réclamait mou intervention médicale, mon devoir serait de répondre à son appel. Je vous avertis donc que je le ferais sans hésiter, au premier signe, et qu'en aucune circonstance mon témoignage ne lui manquera.

— Là-dessus, mon cher monsieur Daubersac,

MAItCELLE. là3

rassurez-vous, madame de Chervette ne réclamera rien.

— Alors, si cet état se prolongeait, prenez garde, un autre danger est à redouter.

— Lequel?

— Madame de Chervette peut devenir en réalité ce que vous désirez qu'elle soit en apparence.

M. de Chervette tressaillit :

— Est-elle donc malade sérieusement? dit-il.

— Très-sérieusement ; le système nerveux est ébranlé; quelque chose que je ne sais pas a précipité celte crise... une secousse nouvelle, et je ne réponds de rien,

Henri effaré prit sa tète entre se^ mains.

— Mais que faire à présent? Je l'ai dit... on le sait... ma réputation, mon honneur, tout est en jeu!

Et, tout d'une haleine, hors de lui, il raconta à M. Daubersac quel enchaînement de circonstances fatales avait amené cette situation.

Le docteur secoua la tête.

— Voilà donc comment vous prenez les choses ?* <lit-il. Si j'en juge d'après les rumeurs du monde, je vous croyais dans d'autres idées.

— Ces idées, j'ai pu les avoir en d'autres temps... Est-ce que je sais seulement ce qu'elles sont devenues ! Quand j'ai vu la vérité face à face, ça m'a

tordu le cœur... un coup de poignard ce ne doil être rien en comparaison... tout mon être a frémi... je n'ai plus su ce que je faisais... Il me fallait à tout prix me garder Marcelle, l'arracher à un autre... La colère, le désespoir m'ont aveuglé...

— Mais vous l'aimez donc ?

— Si je l'aime I... Ah I je l'ai bien senti quand j'ai vu qu'elle allait m'cchapper ! C'est absurde, illogique, insensé, mais qu'y faire, je l'aime I

M. Daubersac mit son chapeau sur sa tète :

— Alors, mon cher monsieur, c'est une affaire à régler entre madame de Chervette et vous. Toute ma science n'y peut rien. Un peu d'amour au commencement eût tout empêché, beaucoup de tendresse à la fin peut encore tout guérir, j'espère. C'est à vous d'appliquer le remède. Mais d'abord ce que je vous conseille, c'est la vie à deux dans une retraite où le bruit et l'agitation du monde ne pénètrent pas. N'oubliez pas que madame de Chervette est malade. A présent, si vous avez besoin de moi, je vous reste tout acquis.

L'effet de cette conversation sur l'esprit de M. de Chervette fat aussi prompt que violent ; mais il n'était pas d'un caractère à reculer devant ce qu'il avait entrepris. II se trouvait en présence de deux difficultés également périlleuses : l'état de Marcelle qui pouvait dégénérer en maladie mentale, et l'amour que pouvait lui inspirer M. de Vandelle. Une chose Tavait frappé dans ce que M. Daubersac lui avait dit. II fallait à Marcelle une retraite où elle pût retremper ses nerfs dans la solitude, un air libre et sain. La jalousie de M. de Chervette y trouvait son compte. Il s'y arrêta.

-:- D'abord cela, se dit-il. Bien surveillée, elle y sera à l'abri des tentatives de Gaston, et, bientôt oubliée, elle me reviendra.

Sa résolution prise, il se mit en quôte. Vers la lin

de la journée, il avait découvert aux portes de Paris, à l'extrémité d'un village pauvre, une espèce de vieux pavillon encore habitable, auquel un vaste parc clos de murs faisait une ceinture de futaies. Il était séparé de la Seine par une bande de terrains vagues que bordait le chemin de halage, et on y arrivait par une route fréquentée seulement par des charrettes de maraîchers et à laquelle se soudait un chemin de traverse mal entretenu. Tout auprès quelques maisons chétives et délabrées habitées par des familles d'ouvriers, plus loin des champs et des cultures ; point de château aux environs.

Ce pavillon, qui avait certainement appartenu à quelque grand seigneur dont il avait sans doute abrité les amours à une époque lointaine, était à demi garni des restes d'un mobilier somptueux, mais vieux et tombant en ruines ; Henri eut bientôt fait d'y transporter tous les éléments d'une installation confortable, et, dans la soirée du lendemain, il y conduisit Marcelle qui agissait en toutes choses comme si elle n'eût pas encore repris possession d'elle-même. Il l'amena dans la plus belle chambre, d'où Ton découvrait la Seine et, par une échappée de vue, entre deux murailles de vieux ormeaux, la plaine et les coteaux de Montmorency.

— Voici où nous demeurerons jusqu'à ce que votre santé soit entièrement rétablie, lui dit-il ; ici

derrière ce rideau d'arbres, on est à cent lieues de Paris. Cela vous convientril?

Elle promena un regard indifférent autour d'elle.

—Comme il vous plaira, répliqua-t-elle froidement.

Enfermée dans cette retraite, Marcelle y passa les premiers jours en quelquesorte repliée surelle-même. Pareille à ces animaux qui, tapis dans leurs repaires, ne perdent rien des mouvements qui se produisent autour d'eux et s'inquiètent du moindre bruit, elle observait son mari en silence. Rien ne lui échappait, ni un mouvement, ni un regard, ni une parole. Elle avait des attitudes d'automate, mais d'un automate animé de sens mystérieux d'une extrême intensité. Que voulait-on? qu'espérait-on? Un autre sentiment succédait à la terreur des premières heures. Taciturne, elle revenait en arrière, remontait en pensée le sillon qu'elle avait suivi, n'oubliant rien, et groupant ses souvenirs qu'elle interrogeait tour à tour. On aurait pu croire qu'elle réunissait les éléments d'un procès qui se débattait dans sa conscience et sur lequel elle était appelée à se prononcer.

Marcelle écartée du monde, Henri respira. Il l'avait seule sous sa main et sous ses yeux ; il pouvait la reconquérir. C'était déjà un autre homme. Sa femme était sur le premier plan ; les affaires ne venaient plus qu'en second. Anselme s'en indignait. Voilà donc les fruits de ses leçons et de son éloquence I Mar-

celle, après trois ou quatre ans, rentrait dans le cœur de son ami et en chassait les millions I Très-certainement, si les choses ne changeaient pas, il aurait une explication avec M. de Chervette, qu'il ne reconnaissait plus. D*un seul coup, la jalousie avait plus fait que la jeunesse, la franchise, le dévouement ; Tamour réveillé, la nature passionnée d'Henri fit le reste, et il entreprit résolument cette conquête, bien autrement difficile que celle de la Toison d'Or, la conquête d'un cœur qu'on a perdu.

Mais il était mal servi par sa nature même; il a^-ait souffert dans son amour-propre, et la plaie qui saignait le rendait irritable. La tendresse qui s'épanchait autour de Marcelle en mille démonstrations ressemblait à une tasse de lait chaud dans laquelle on aurait fait dissoudre quelques grains d'arsenic. 11 en restait des amertumes. Les heures s'écoulaient donc entre elle et lui sans abandon. Une certaine contrainte, d'une part, un sourd ressentiment de l'autre, avec des alternatives de passion, et la gêne avec la froideur s'établissaient.

Un moment vint où Marcelle, plus calme et jugeant sa position d'un regard plus clair, demanda à M. de Chervette s'il se proposait de la garder longtemps encore dans la retraite qu'il avait choisie.

— N'êtes- vous pas bien ici? répondit Henri; que vous manque-t-il? N'est-ce pas pour tout le

monde la mode de passer cette saison à la campagne? Le Préau vous déplalt-il?

— J'y suis seule.

— ^ Vous y êtes avec m^.

— N'ergotons pas sur les mots Je vous prie. Vous m'avez séquestrée du monde... personne auprès de moi, ni parents ni amis. Vous savez très-bien que je ne suis pas folle, et, dans la situation que vous m'avez faite, je ne puis même pas écrire à madame de Lieursaint. Si vraiment votre intention est de faire une prison du Préau, pourquoi ne pas le dire?

— Vous regrettez donc bien de ne plus voir M. de Vandelle?

— Je regrette surtout d'avoir rencontré quelqu'un qui était du môme monde que lui et qui m'a tirée de la paix où je vivais.

Henri s'empara des mains de Marcelle, et, les pressant entre les siennes avec violence :

— Ah I si tu m'aimais, tout serait facile I s'écria-

tril.

Un triste sourire passa sur les lèVres de Marcelle. * Sans répondre, elle arracha une fleur de sa tige et, l'ayant broyée entre ses doigts, la jeta par terre. Alors, la lui montrant du geste :

— Connaissez-vous un moyen de lui rendre sa fraîcheur et son éclat? dit-elle.

Sur ces entrefaites une lettre cachetée de noir ar-

140 MABCELLE.

riva au Préau. Elle était à Tadresse de madame de Chervette et lui annonçait que madame de Lieursaint s'était éteinte presque subitement. Ce dernier coup l'accabla. Elle ne l'avait pas revue depuis son mariage et l'aimait tendrement. C'était, avec elle, son passé qui s'en allait. Auprès de qui maintenant se réfugierait-elle si quelque événement survenait qui l'obligeât à chercher un asile? Elle se sentait dans la vie comme un naufragé dans une île déserte. Autour d'elle des horizons muets. Chercherait-elle l'oubli dans les bras de son mari? Mais n'y trouverait-elle pas un souvenir implacable; et elle-même pourraitelle oublier?

— Ah ! dit-elle à M. de Chervette, l'automne peut venir et après l'automne l'hiver... je ne songerai plus à quitter le Préau I

Vers cette même époque, Henri songeait à se départir de sa sévérité. Sa situation n'était pas moins difûcile que celle de Marcelle. On le harcelait de questions : Allait-elle mieux? La reverrait-on bientôt? Que disait le médecin? Il y avait des doutes qui perçaient dans ces questions. 11 répondait par des faux-fuyants. Il n'entendait plus parler de M. de Yandelle et il comptait sur les distractions de Paris pour eifacer de son esprit jusqu'à l'apparence d'un souvenir. Il pensait donc à ménager la pente qui devait ramener madame de Chervette dans les con-

ditioDs de l'existence commune, et il l'y préparait déjà par quelques mots, lorsqu'un soir, étant auprès d'elle, un journal tomba sous ses mains. Il y jeta les yeux par désœuvrement et pâlit. Un chroniqueur y racontait, en termes voilés, une histoire qui était de tous points la sienne. Rien n'y manquait, ni le bal, ni les lettres, ni la disparition de l'héroïne. On y insinuait qu'un amour contrarié était la cause de cette folie simulée, mais que la personne victime de cette machiavélique combinaison saurait bien prouver un jour qu'une femme -est toujours victorieuse de la jalousie, et que bientôt on la verrait reparaître rayonnante dans le monde. L'article finissait par ces mots : a II y a des Bartholo de tous les âges. » Ils entrèrent comme un dard dans le cœur d'Henri.

— Eh bien ! dit-il à Marcelle en appuyant son doigt crispé sur le journal, qu'en dites-vous?

Marcelle parcourut l'article d'un œil distrait, puis, rejetant la feuille de papier :

— Que puis-je faire à cela ? répondit-elle.

— Moi, du moins, j'y puis faire quelque chose ! Ah I je suis un Bartholo I j'ai joué la comédie... Vous n^êtes point folle... et il y a quelqu'un que vous aimez I On la verra, cette comédie ! Vous parliez de l'automne et de l'hiver, ce me semble ? Vous pouvez compter que vos souhaits seront bien remplis. L'année finira et une autre pourra commencer

et s'achever, et vous n'aurez pas quitté le Préau I Alors, s'animant lui-même au bruit de sa propre colère^ et avec une véhémence de plus en plus sauvage:

— On trouve une jeune fille en province, dans un bon vieux château, toute confite en douce paroles, et on la prend dans le giron de sa grand'mëre ! on lui donne son nom, on lui confie son honneur, ou Tentoure de luxe, et voilà qu'un jour on la surprend écrivant des billets doux I Agnès est devenue Gélimène I... pis que cela ! Et, grâce à elle, on est lafable de la ville, la risée des oisifs, une matière à conversation pour les sots 1 On est vilipendé, honni, moqué. On appartient aux gazettes, et partout oii.ron passe on est exposé à entendre dire : Le voilà, c'est lui, l'homme à l'aventure 1 Et vous croyez que tout sera dit, qu'il n'y aura point de punition et que Bartholo pardonnera, et qu'on aura toute licence pour le berner encore ?... Non, Madame, Bartholo est un homme, il a barbe au menton... il sait ce qu'il veut, et ce qu'il veut, il le fait. Folle vous êtes, folle vous resterez I

Marcelle était demeurée debout pendant cette algarade.

— Et puis? dit-elle d'un ton de glace.

— Et puis, le lendemain sera semblable à la veille, et le jour d'après semblable au lendemain, et per-

sonne^ je vous le jure/ ne se raillera de l'homme qui vous a choisie I

Marcelle s'approcha lentement de la fenêtre, et, s'y accoudant le menton dans le creux de la main, se mit à regarder des hirondelles qui volaient dans le ciel profond. Son cœur battait à coups pesants. Bientôt des larmes s'amassèrent sous ses paupières gonflées et roulèrent entre ses doigts.

Toute la colère de M. de Chervette tomba d'un coup. Il se précipita vers Marcelle et, la prenant dans ses bras :

— Ah ! pardonne-moi I si tu savais combien je t'aime! s'écria-t-il.

Elle resta quelques instants muette ; puis, les yeux dans ses yeux et d'une voix sourde :

— Vous m'aimez, diles-vous, cependant je ne m'appelle pas Mathilde I

Henri la repoussa avec une telle violence qu'elle faillit tomber.

— Je priais, et vous me répondez par un cri de haine et de révolte ; eh bien, la guerre, soit I

11 sortit avec l'emportement d'un tigre qui rompt sa chaîne.

Marcelle retourna vers la fenêtre d'où elle avait été arrachée et y prit la même attitude, lés yeux perdus dans l'espace qu'assombrissaient les apppoches de la nuit. Le procès qu'elle instruisait silencieusement

dans son âme était clos : elle avait jugé M. de Chervette et l'avait condamné. Si elle avait donné ce grand coup de sabre dans sa vie, rompant d'un seul mot rintimité dont il essayait de renouer le lien brisé, c'est qu'elle avait vu jusqu'au fond de son cœur et n'y avait découvert que vanité.

L'idée de ressaisir son empire et la liberté à l'aide de l'hypocrisie ne lui vint même pas. Elle acceptait d'être déchirée, mais ne voulait pas avoir à rougir d'elle-même. A présent, des joursinconnuss'ouvraient devant elle dont il lui était impossible de mesurer l'étendue. Elle se résignait d'avance à leur monotonie et à leur désolation. Quand la première étoile s'alluma dans le ciel transparent, son regard tout chargé de tristesse monta vers elle; les martinets ne criaient plus, l'ombre s'épaississait moins profonde encore que la nuit qui se faisait dans son cœur ; un soupir souleva sa poitrine, et, regagnant l'obscurité de son alcôve :

— Et hier encore j'avais vingt ans I murmurat-elle.

Depuis la dernière soirée qu'il avait passée chez madame de Fleming, la pensée de Gaston s'était reportée bien des fois sur Marcelle. Il se perdait en conjectures sur les causes de l'événement qui avait mis si brusquement un terme à leurs relations. Était-ce véritablement un accès de folie? Il n'avait

jamais remarqué le plus petit symptôme de cette terrible maladie chez madame de Ghervette. Cependant les lettres qu'il avait vues entre les mains de M. de Keroual, de M. de Saucier, de M. Bragevin, élaient bien de son .écriture ; d'un autre côté, la douleur de M. de Ghervette semblait sincère. On lui avait appris, à la maison de la rue Joubert, que Marcelle était partie pour la campagne, et que rien n'autorisait à penser qu'elle dût revenir bientôt. Il apercevait çà et là Henri toujours affairé, qui lui répondait par monosyllabes. Lui-même avait affaire à des curieux qui l'accablaient de questions.

Les indiscrets lui faisaient les honneurs de cette aTenture. Le monde, qui s'était aperçu de ses assiduités auprès de madame de Ghervette, chuchotait. U devenait en quelque sorte un héros de salon. Ge n'était pas une situation qui lui déplût, mais elle donnait, à son insu, plus de profondeur au souvenir qu'il gardait de Marcelle.

— U serait cependant singulier, se disait-il, que j'en devinsse justement épris au moment où elle disparaît!

Singulière ou non, sa pensée s'attachait de plus en plus à madame de Ghervette dont l'image pâlie le poursuivait En' y réfléchissant mieux, il s'affermit dans la conviction que tout, dans cette affaire, cachait ttn secret qu'il avait plus que tout autre intérêt à con-

naître; quelquefois encore cependant il s'efforçait d'oublier Marcelle en retournant aux plaisirs autrefois préférés, mais son cœur qu'elle avait réveillé regimbait et lui reprochait de ne rien tenter pour la revoir.

Le résultat de ces méditations fut de le pousser un matin du côté du village où M. de Chervette s'était retiré après qu'il eut proclamé la* folie de sa femme. Il mit pied à terre prudemment à l'entrée du chemin de traverse, suivit la principale rue du village, où il ne découvrit que maisons basses, chaumières douteuses, taudis obscurs, boutiques noires, cabarets borgnes, le tout hanté par une population de gens hâves et besoigneux, hommes dépenaillés, tenant le milieu entre le rôdeur de barrières et l'ouvrier, femmes vêtues de loques rapetassées, enfants se vautrant dans la poussière, pôle-mèle avec des animaux rustiques, et arriva devant le mur d'un parc^ au milieu duquel se dessinait l'arc d'une large porte cintrée, dont les vigoureux battants étaient soigneusemeni fermés. Entre cette porte, précédée de quelques arbres en bouquet, et les dernières maisons du village s'étendaient quelques champs maigres où paissait une bande de moutons. Un chien noir rôdait autour du troupeau.

Gaston vit bien une chaînette de fer qui pendait sur l'un des côtés de la porte, et dont l'autre extrémité communiquait sans doute avec une cloche;

MÂnCELLE. 147

mais il n'eut point envie de la tirer. Il suivit la muraille qui s'allongeait dans la campagne, aux deux côtés de la porte cintrée, en fit le tour et revint à la même place, mais par le côté opposé. Des angles, des redanSy des courbes ; mais point de solution de continuité ; pas môme une brèche à la crête du mur. Par-dessus, tout en haut, on apercevait les cimes vertes des futaies. Partout un grand silence. Il s'é« carta, chercha un monticule, et de cette élévation distingua les cheminées d*un bâtiment et le coin d'un toit d'ardoises. Marcelle était là. Si quelqu'un de ses amis du boulevard eût découvert Gaston en ce moment, celui-ci eût rougi jusqu'à la racine des cheveux, et se fût fait tuer avant d'avouer pourquoi il se trouvait en cette posture, non point à coup sûr par discrétion, mais tout bonnement par fausse honte. Il resta en observation autour du parc pendant deux heures^ changeant de place par intervalles. La porte cintrée ne s'ouvrit pas une seule fois. Tandis qu'il tournait le long des murailles, il avisa un vaunen du pays qui maraudait des pommes au bord d'un champ. Il le héla, en lui montrant au clair soleil, entre le pouce et l'index une pièce de cent sous <iui brilla comme une étoile. L'aimant n'attire pas avec plus d'aisance une paillette de fer. L'ami des pommes accourut. C'était un de c^ garnements comme on en rencontre partout aux environs de

i48 MARCELLE.

Paris : membres grêles, cheveux ébouriffés, teint pâle, voix dure, brisée avant la mue, œil vif et hardi, sourire insolent et narquois ; coiffé d'une casquette et tout grouillant dans une blouse de toile bise, il se campa devant M. de Vandelle qu'il enveloppa d'un coup d'œil.

A présent qu'est-ce qu'il y a ? dit l'enfant qui pouvait avoir une quinzaine d'années.

— D'abord, connaissez-vous ce bâtiment et ces jardins ?

— Ça, c'est le Préau.

— Je le sais.

— Alors, pourquoi le demandez-vous?

— Parce , que j'ai besoin de renseignements sur l'habitation... j'ai envie de l'acheter, .voyez-vous, et, si vous me répondez franchement, cette pièce de cent sous que voilà deviendra une belle pièce d'or de vingt francs.

— Comme d^ns les féeries!... Questionnez... Pardine I... pour vingt francs gagnés en parlant, je vous raconterais bien l'histoire de Paris. ..

— Êtes-vous du pays?

— Non, mais j'y travaille... j'étais même en train quand vous m'avez dérangé.

— Alors vous savez qui est le propriétaire du Préau ?

— Le propriétaire est unevieille dame qui habite

Neuilly, mais le Préau est habité par un monsieur qui l'occupe avec sa dame en qualité de locataire.

— M. de Chervette?

— Vous le connaissez donc ? Vous connaissez tout ce que je vous raconte !

— M. de Chervette, c'est un concurrent... Lui aussi veut acheter le Préau.

— Belle affaire ! Il y a bien pour mille écus de chauves-souris!

-^ Pourrait-on y entrer dans le Préau pour voir et se rendre compte de ce que ça vaut?

— Si on avait des ailes, oui.

. — On ne s'y promène donc jamais, pas même le dimanche ?

— Le plus souvent que M. de Chervette le permettrait ! Il ne laisse entrer chez lui que les fournisseurs, et encore I II y a une bonne femme qui va aux provisions. La porte est gardée par un homme qui D ouvre jamais sans avoir jeté un coup d'œil au visiteur par un judas. On dit que la femme de M. de Chervette est malade, quasiment folle. Lui sort tous les matins, vers dix heures, en coupé, avec un cheval qui file comme le vent.. . un anglais bien sûr.. . Il revient le soir, vers six heures^ toujours en coupé.

— Et seul?

— Toujours seul. Quelquefois, cependant, avec un monsieur gris- pommelé. J'ai entendu un de ces der-

niers jours qu'il l'appelait mon cher docteur... Par exemple, ce doit être quelqu'un de cossu, M. de Chervette, il paye rubis sur l'ongle.

— C'est bien ce qui me fait peur... un concurrent si riche ! Si seulement je pouvais un peu savoir ce que vaut la barraque, je ferais un sacrifice pour ravoir.

— Vous y tenez donc beaucoup?

— C'est que moi, aussi, j'ai une femme un peu chétive, des enfants, toute une famille qui serait là dedans comme le poisson dans l'eau... L'air est bon,

— Très-bon... les choux y poussent toutseub.

— Et les pommes aussi, n'est-ce pas ?

— Dame ! faut bien que tout le monde vive I Le garnement se mit à rire; puis, regardant

M. de Vandelle avec un sourire :

— Pourquoi ne vous adressez-vous pas à la dame de Neuilly?

— Ah î bien oui î j'ai vu son homme d'affaires. 11 demande des mille et des cent.

— Tous les mômes I des millions, quoi !

— Avec ça que j'ai un commerce qui m'oblige à être à Paris, chez moi, rue Montmartre, tous les matins à huit heures I Et puis, tout cela n'est rien, j'ai envie de cette maison, moi, c'est mon idée.

— Une tocade.

MARCELLE. iSl

— Mais, à propos d'idée, il m'en vient une ! Quand on ne veut pas suivre la grand'route, on prend les chemins de traverse... .

— Comme pour arriver ici.

— Et ce qu'on n'obtient pas de bonne grâce, on le prend par ruse.

— Ça se voit, dit le gamin, qui tira une pomme du fond de sa poche et se mit à la croquer.

— Vous seriez bien homme à me prêter un coup de main à l'occasion?

— Cela dépend...

— Oui, du prix qu'on y mettrait.

— Tiens I tiens I vous avez de l'esprit vous?

— On a ce qu'on peut. Deux pièces comme celleci, ça irait-il ?

Tout en parlant Gaston faisait luire deux napoléons aux yeux émerveillés du petit Parisien.

— A cent sous le festin, huit gibelottes à la barrière, ça me va, et il y aura encore un jaunet de pourboire ?

— Un troisième alors ?

— Oui.

— Va pour le troisième !

— Mon prince, ordonnez; les mains, les pieds, l*œil et le reste, tout est à vous.

— Il y a bien une échelle dans les environs?

— S'il n'y en a pas, on en trouvera.

— J'y compte bien... Je reviendrai donc demain sur le coup de dix heures.

— Une heure après le départ du locataire?

— Oui, nous appliquerons Téchelle au mur en cherchant quelque coin désert.

— Du côté de la rivière, il y a un renfoncement que je connais... Il faut y être pour le voir... Par exemple, la muraille confine presque à une espèce de maisonnette, située à l'intérieur du parc d'où sort un bruit de musique.

— Ah I ût Gaston, qui tressaillit; quelle musique?

— On dirait un piano... On chante aussi... Une voix de femme... Ça sonne comme du cristal. Si elle est malade, madame de Chervette, ce n'est pas du côté de la poitrine qu'elle est menacée.

— La maisonnette et la musique qu'on y entend ne me font pas peur, nous entrerons par le renfoncement... Qui sait même si je n'aurai pas, par la pe^ sonne qui chante, les renseignements que je veux avoir...

— Ça se peut bien! les femmes ont bon cœur, répliqua le gamin, qui cligna de l'œil.

M. de Vandelle craignit d'en avoir trop dit ; il fit semblant de n'avoir rien entendu, et, posant la pièce d'or dans la majn de son complice :

— A demain, à dix heures, ici, reprit-il ; vous aurez l'échelle?

— N'ayez pas peur! un bon omTÎer ne marche pas sans ses outils.

Et, retenant par la manche de son paletot M. de Yandelle qui s'éloignait :

— Celui-ci ne compte pas? dit-il en lui montrant le napoléon qu'il venait de recevoir.

— Non ; et si j'obtiens les renseignements que je cherche, les trois autres vaudront cent francs.

— Foi d'hmme, comptez sur Tomy I

En reprenant le chemin de Paris, M. de Vandelle était un peu surpris de ce qu'il venait de faire. Au moment où il avait appelé auprès de lui le mangeur de pommes, il n'avait aucun projet ; la pente de la conversation avait tout fait, et, sans y prendre garde, il s'était engagé dans une entreprise qui l'eût fait sourire la veille si on la lui avait proposée; mais, commencée, il voulait la pousser jusqu'au bout. Sa seule terreur était qu'il en transpirât quelque chose aux oreilles de ses amis : elle prôtaittant au ridicule I Le mur d'un parc, un piano, une folle, une échelle, — pourquoi pas une échelle de corde ? — tout cela sentait l'opéra-comique ; il n'y manquait qu'un pourpoint et un page I et encore le page, lavait-il en la personne de Tomy.

— Gomme on rirait de moi si on savait I se disait-il.

MAHCLLLE. 155

S*exposer à recevoir un coupd'épée de M. de Chervette, ce n'était rien ; mais être criblé de plaisanteries en plein club, voilà le terrible !

Tomy, de son côté, n'était dupe qu*à demi de ce que lui avait raconté Thomme à la pièce d'or. Il flairait une aventure là-dessous, une intrigue peut-être, quelque vol aussi. Sa conscience n'en était pas troublée. La pratique de la vie lui avait enseigné qu'il faut venir en aide aux gens, surtout quand ils payent bien. Si c'était un amoureux, Tomy avait le naturel tendre et cela excitait sa sensibilité ; si c'était autre chose, il le verrait bien, et s'arrangerait pour en avoir sa part. En attendant, il fallait se procurer une échelle et la cacher en lieu sûr. On n'a pas tous les jours pareille aubaine de fournir pour cent francs une échelle qui ne coûte rien.

Le lendemain, à dix heures, Tomy était à la place où la veille il avait causé avec M. de Yandelle. L'échelle, empruntée au petit jour à un atelier de construction, était à l'abri sous une haie, dans un coin. Bientôt il vit paraître son bailleur de fonds, qui avait fiiit le tour du village et s'avançait tranquillement vers lui à travers la plaine. Tomy, qui s'était couché dans l'herbe, se leva en sifflant.

— Le locataire est-il parti? lui demanda M. de Vandelle.

— Il y a juste une heure I... Ça tient-il?

— Toujours.

— Alors, suivez-moi... d'un peu loin seulement. Une blouse qui cause avec une redingote en plein champ, ça excite quelquefois l'attention ; on est si soupçonneux I

Un sentier les conduisit l'un et l'autre vers la partie du parc qui se rapprochait de la Seine ; là, le mur faisait un coude assez brusque qui traçait un angle rentrant. Un bout de haie croissait autour. Il fallait être précisément en face, et au-dessus de la haie, pour voir ce qui se passait là.

— Est-ce bien choisi, hein? dit Tomy.

Il appliqua l'échelle contre le mur, et, l'assujettissant avec le pied :

— Grimpez à présent, et quand vous serez à califourchon là-haut, tirez à vous... elle vous servira pour le retour.

Une minute après, Gaston était dans le parc.

— Moi, je fais le guet, lui cria Tomy.

M. de Vandelle regarda autour de lui. Une avenue d'arbres énormes tournait autour des murailles; l'herbe y croissait. En avançant de quelques pas derrière des massifs de lilas et de chèvrefeuilles, il aperçut les murailles d'un petit bâtiment rustique autour duquel régnait un léger balcon ; des rosiers y grimpaient et poussaient leurs touffes de roses

MABCELLE. 157

blanches jusqu'au toit, d'où elles retombaient en grappes.

On arrivait à cette espèce de chalet par un double escalier à rampes de bois ouvragé ; la masure était vieille, la carapace était jeune ; c'était quelque ruine, pavillon de garde ou maison de jardinier, habillée à la mode du jour. Les fenêtres et la porte étaient ouvertes. Des toufTes de géraniums et de pétunias dans de gros vases de faïence bleue égayaient l'escalier. Des lierres et des plantes grimpantes cachaient les pierres moussues des soubassements. Le chalet sortait du milieu des fleurs et des rameaux. Tout autour un fouillis d'arbustes, entre lesquels rampait un sentier de sable fin qui se tordait dans l'herbe. On y distinguait l'empreinte de pas légers. II y avait partout un bourdonnement d'abeilles et d'insectes qui nageaient dans la lumière. Au loin, on entendait la chanson d'un jardinier qui bêchait la terre.

M. de Yandelle hésita un instant ; aucun autre bruit que le refrain de cette chanson étouffée par la distance ne troublait lesilence.il regarda lentement autour de lui ; il aperçut alors au pied du chalet une ombrelle ouverte, jetée là, et sur Tune des marches un petit gant. Quelqu'un venait d'y monter sans doute, cette personne qui chantait peut-être. Il n'hésita plus et grimpa l'escalier du chalet. Le cœur

158 MABCELLE.

lui battait. Un moment il. s'arrêta, et, penchant la tête, regarda dans Tintérieur. Soudain il vit Marcelle.

Elle était assise devant son piano, les mains pendantes, les yeux tournés vers une fenêtre où se dessinait dans un cadre étroit un pan du ciel bleu ; son visage n'avait plus les fraîches couleurs et la vive jeunesse d'autrefois, les lignes amincies en semblaient taillées dans Tivoire. On devinait que le sourire ne détendait plus l'arc sérieux de ses lè\Te,s. Madame de Chervette était vêtue de noir, les cheveux nattés autour de son front assooibri, sans bijoux, sans ornement, la taille prise dans une robe de laine noire aux longs plis qui en dessinaient les formes allongées et serrait les contours délicats de sa poitrine. La clarté qui tombait de la fenêtre mettait en relief l'abattement de ses traits amaigris et en éclairait la pâleur mate. Le cœur de M. de Vandelle se serra. Le plancher du balcon craqua sous son pied. Marcelle se retourna. Ses yeux s'ouvrirent tout grands ; un cri expira sur ses lèvres effarées, elle se leva droite, indécise, tremblante, presque égarée, le regard en fea, et tout à coup, s'élançaot vers lui :

— Enfin ! dit-elle.

Il la reçut dans ses bras.

Épuisée, haletante comme si elle avait fait une

HARCELLE. 15!l

longue course, elle Tentratua vers un petit canapé qu*on voyait dans un coin, et, lui prenant les mains, le regarda, la poitrine gonflée, cherchant ses mots et ne pouvant parler ; elle manquait de souffle :

— Vous ! c'est vous I dit-elle après de longs efforts.

Il se laissa glisser à ses pieds et prit ses mains qu'il embrassa à pleines lèvres.

— Ah ! Dieu ! je ne vivais plus depuis ce jour terrible ! s'écria Gaston.

Enlevé par l'étrangeté de cette situation, ému, ébloui par cet abandon d'un amour qui ne calculait rien et se livrait, hors de lui, presque jeune, M. de Yandelle était transformé. Il tremblait, il palpitait, il aimait, il croyait. Tout entière à la fièvre (lu premier moment, Marcelle ne lui avait même pas demandé comment il était là, par quel hasard, par quel prodige. Elle le voyait, cela suffisait. Des mots sans suite lui venaient aux lèvres. Toute sa vie s'abtmait dans l'heure présente.

Le sentiment de la réalité lui revint enfin.

— Vous Tai-je dit ? alors dit-elle, il sait tout I

— Eh! que m'importe ! Je vous aime, vous m'aimez, tout le reste n'est rien 1

Elle lui jeta les bras autour du cou.

— Oui, rien, reprit-elle.

160 * MABCELLE.

Et, serrée contre Gaston, la tête sur sa poitrine, elle lui raconta ce qui s'était passé.

— Si je ne suis pas folle vraiment, dit-elle, c'est qu'il y avait en moi quelque chose qui me criait que je vous reverrais... Là, seule, toujours seule, avec lui, comprenez-vous ?... S'il savait quelle horreur il m'inspire !

Marcelle regarda M. de Yandelle tout à coup, et avec une sorte d'effroi :

— Vous reviendrez, n'est-ce pas?

— Est-ce que vous n'êtes pas tout pour moi à présent?

Elle sourit.

— Mais, reprit-elle, comment avez-vous fait pour pénétrer jusqu'ici ? Il a fait de cette retraite un château des contes de fées... Personne n'y entre que lui ou avec lui.

Gaston ne lui cacha rien de sa rencontre avec Tomy ; il eut soin d'ajouter seulement que depuis un long temps déjà il rôdait autour du Préau pour en étudier les êtres.

— Écoutez, dit-elle alors, tout s'arrange à merveille, je ne suis vraiment chez moi que dans ce chalet, mais j'y suis chez moi ; les gens de service ont ordre de ne m'y pas déranger... Rien ne m'empêche donc de vous y voir. M. de Chervette n'est presque jamais au Préau pendant le jour... Quelque-

fois môme, il s'absente le soir... lia toujours des affaires, vous savez. Je vais Tadorer ce chalet où j'ai tant pleuré... Nous y serons seuls, rien qu'à nous... bien plus libres que dans le monde... Nous y reprendrons notre vie à la page laissée...

Tout à coup elle resta muette, toute blanche, les yeux sur la porte. Sa main serra vivement la main de Gaston.

— Qu'estrce? dit-il.

— C'est lui I... On a marché sur le sentier.

— Je n'ai rien entendu.

— Je l'entends, moi! c'est lui, vous dis-je... j'ai reconnu son pas... Fuir?... vous ne pouvez plus liiir... il vous verrait!...

— Alors, je reste!... Que voulez-vous que je fasse?... Vous ne courez aucun risque... S'il vient, je dirai.. .je dirai que je suis entré malgré vous... que j'ai osé de violence pour vous retenir... et... s'il me lue... eh bien, je ne me défendrai pas...

— Te tuer, toi!... Ah! par exemple!

Elle prit M. de Vandelle dans ses bras, et d'un souffle dont il sentit le frisson sur ses lèvres :

— Viens ! dit-elle.

Elle l'entraîna à l'extrémité de la chambre et le poussa derrière un rideau qui tombait sur un réduit où il y avait un lit de repos.

— Et s'il entre... Eh bien... ne pense qu'à toi !

Marcelle le quitta et, sautant sur le tabouret qui

était devant le piano, posa les mains sur le clavier.

M. de Ghervette s'arrêta au seuil du balcon. D'un

regard il fit le tour de la pièce.

— i Ahl c'est vous? dit-elle en se retournant Elle promena ses doigts sur les touches et en tira

quelques sons.

— Il me semblait que vous parliez, dit Henri.

— C'est bien possible... Cela m'arrive souvent quand je suis seule... Ce n'est pas ma faute... Cela me distrait-.. Je crois que je cause...

Et d'un air d'indifférence elle attaqua vivement les premières mesures d'une cavatine. .

M. de Ghervette entra dans le chalet, et fit quelques pas.

— M. Daubersac est là, reprit-il, je l'ai rencontré; par miracle, il avait deux ou trois heures à lui... il a voulu m'accompagner.

— Voulez'vous que je rentre au pavillon?

— Non, restez... je vais l'amener ici...

Henri descendit la première marche de l'escalier, et, s'arrôtant :

— A propos, reprit-il, vous ai-je dit que M. de Vandelle allait se marier?

— Ah!

— Il est au chilleau de Plancy avec mademoiselle de Forvnl, qu'il doit épouser.

— Au château de Plancy, dites- vous, et auprès de mademoiselle de Fervall c'est une fort jolie personne ; tant mieux.

La réponse achevée, elle se mit à chanter.

— Allons I pensa M. de Chervelte, elle ne l'aime plus ! «

Quand il fut au bas de l'escalier elle pencha la tête de son côté, chantant toujours. Henri s'éloignait.

Bientôt il disparut sous le couvert des arbres. Elle se leva doucement alors, et, niarchant vers le rideau, d'un geste vif elle en écarta les plis. La fièvre de l'amour illuminait ses traits. Ébloui, Gaston la prit dans ses bras.

— Ah I je t'aime et je te donne ma vie, dit-il.

— Et moi, donc !

Hais, se dégageant presque aussitôt, elle sauta sur le balcon ; M. de Vandelle l'y suivit. Elle écouta, la main dans sa main et la pressant. Un murmure léger de voix lointaines se faisait entendre sous l'épaisseur du feuillage. Elle jeta ses bras autour du cou de Gaston et le garda un instant sur ses lèvres, puis le poussant :

— Tu as deux minutes, va et reviens, dit-elte. Bientôt après, Gaston regagnait sans encombre le

mur du parc ; il ramassa l'échelle derrière les buissons où il l'avait cachée, grimpa sur lei faîte, et se

164 MARCELLK;

trouva en un instant auprès de Tomy qui commençait à perdre patience, et qui, dans Tappréhension d'un accident, songeait à gagner au pied.

— Eh! dit le gamin, j*ai quelque idée que les renseignements ont été bons ?

— Très-bons.

— C'est donc la maîtresse du logis qui vous les a donnés?

Sans répondre, Gaston tira cinq louis de sa poche et les fit tomber dans la main du drôle.

— Faudra-t il revenir? reprit Tomy ; à prix égal, et même pour moins que cela, je suis à votre ser* vice... la nuit comme le jour.

Et en riant, du doigt montrant l'échelle :

— . Les premiers frais sont faits, ajouta-t-il.

Gaston lui promit d'avoir recours à ses bons offices si besoin était et, coupant à travers champs, rejoignit une voitu^'e de place qu'il avait laissée sur la route.

Lorsqu'il se retrouva au milieu du mouvement de Paris, en plein boulevard, dans ce tumulte de gens affairés qui ne cesse pas, en face des boutiques, devant les omnibus, les pieds sur l'asphalte, il lui sembla qu'il sortait d'un rêve. Tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait fait, tout ce qu'il avait dit, ce chalet, cette femme tout en noir, cette solitude parmi des fleurs, était-ce bien vrai? Les souvenirs lui reve-

naient en foule ou un à un, comme des étoiles qu'un pan de nuages chassé par le yent découvre lourà tour, et lui faisaient l'effet d'un conte fantastique qu'il se serait raconté à lui-môme.

Était-ce bien lui, Gaston de Vandelle, qui était enlacé dans cette aventure? Cela cadrait bien mal avec son passé. Mais que lui importait, après tout, s'il était heureux, et il l'était. Dans le trouble de ses sensations, ce qu'il éprouvait de plus clair, c'était une profonde ivresse. Il se sentait emporté dans un autre monde sur deux fortes ailes, qui s'appelaient la jeunesse et l'amour. Tout lui paraissait pur, rayonnant, doux, harmonieux, embaumé. Il évita la rencontre des personnes qu'il connaissait, et voulut rester seul pour mie\ix savourer son bonheur. Dans la soirée, il se surprit assis devant une table, écri- >*ant une lettre toute pleine de choses folles à celle qu'il avait quittée depuis quelques heures à peine, n sourit et repoussa la plume, puis, la reprenant :

— Eh bien ! non ; je l'aime et je continuerai, et elle saura qu'elle a ouvert mon cœur à toutes les ivresses !

On comprend que M. de Vandelle n'avait pas voulu, par de plus fréquentes relations, livrer son secret à un vagabond rencontré dans un champ. Mais il n'avait pas réussi à pénétrer dans le Préau pour n'y pas retourner. 11 attendit un jour, pour n'être pas exposé à se trouver de nouveau face à face avec son acolyte, et, couvert d'un vêtement sous lequel il eût été bien difficile de le reconnaître, gagna le bord de la Seine, et, parvenu à la hauteur du parc, obliqua de côté avec les allures ino£fensives d'un Parisien qui se promène. Il ne tarda pas à heiu^ ter la muraille qui en faisait le tour et reconnut la place où les pieds de l'échelle s'étaient enfoncés dans l'herbe. Alors, conime un chasseur de piste, et bien décidé à la moindre îilerte à s'étendre lout de son long par terre, comme un homme qui cherche un coin

pour y dormir, il suivit lentement les sinuosités de ce mince rempart qui le séparait du chalet dans Tespérance d'y découvrir une issue. Aucune portej rien. Cependant, à force de tâtonner, il remarqua au tournant d'un angle des pierres qui tenaient mal dans leur alvéole de ciment, et deu^ic ou trois autres qui bisaient saillie. Il n'eût pas compris, deux jours auparavant, qu'un homme doué de quelque éducation pût essayer de grimper par là.

C'était une échelle d'écureuil ; mais les rôveâ de quarante-huit heures avaient considérablement modifié les idées de Gaston. Il prit dans sa poche un couteau qu'il y avait glissé à tout hasard, et, regardant tour à tour la plaine et la muraille, se mit en devoir de détacher le plâtre et le mortier autour des pierres qu'il voulait enlever. Bientôt il réussit à les ébranler et l'une céda sous l'effort de ses mains. C'était un premier degré qui lui permit d'en pratiquer un autre un peu plus haut où ses doigts purent s'incruster. Un effort lui fit poser le pied sur Tune des pierres en saillie où l'extrémité de ses bottines tenait à grand'peine, et sa tête dépassa le faîte de la muraille. Tandis qu'il escaladait ainsi la clôture d'une propriété privée, ce qui lui faisait égratigner déjà le Code pénal, Gaston pensait à ses amis. Il se souvint qu'il y avait courses ce jour-là au bols de Boulogne.

— Que diraient-ils de moi, grand Dieu I s'ik me voyaient faire ce métier de manœuvre!

Du* haut de son observatoire il ne voyait rien et n'entendait rien. En cherchant bien, il découvrit au travers des arbres et sur la gauche, à une assez faible distance, un des angles du chalet. Un nou?el effort le porta sur la muraille et il s'assit, jambe de ci, jambe de là. Le son d'un piano arriva jusqu'à loi Sous ses pieds il y avait un espace nu semé de quelques poiriers et pruniers en quenouilles. On pouvait cependant l'apercevoir et de la plaine et du jardin; il fallait prendre un parti rapidement. Gaston mesura du regard la distance qui le séparait de la terre et sauta. Il faisait cette réflexion que, s'il avait bien pu trouver le moyen d'entrer, il saurait également trouver celui de sortir. Il avisa le bout d'une charmille aux environs et se glissa dans la direction du chalet. Le piano chantait toujours. La question était de savoir si Marcelle était seule. Il s'avança prudemment sur la pointe des pieds, retenant son souffle, profitant des couverts, l'œil et l'oreille au guet, prêt à se tapir dans les broussnilles au premier bruit suspect, comme un sauvage en quête de chevelures dans les forêts du nouveau monde, et tout cela pour deux mains blanches et deux yeux noirs.

— Et je connais des mains blanches et des yeux noirs par douzaines, avec lesquels on pour-

rait s'entendre sans tant de peine ! se disait-il.

Cependant il avançait toujours.

Quand il fut dans l'ombre même du chalet, la musique, qui montait et s'éteignait tour à tour, cessa tout à fait. Il y eut un silence, puis un léger bruit de voix s'éleva. Gaston s'arrêta. M. de Chervette causait avec Marcelle. Bientôt après, Henri parut au sommet de l'escalier qu'éclairaient les feux du soleil couchant. Mais déjà M. de Vandelle s'était blotti sous un rideau de verdure, plus immobile qu'une souche. M. de Chervette alluma un cigare et fuma. Un jardinier passa dans une allée voisine d'un 'pas lourd. Un chien le suivait.

— Si c'est un chien de chasse, je suis perdu, pensa Gaston.

Le chien disparut, le museau sur les talons de son maître.

Marcelle quitta le salon et vint s'accouder sur la balustrade, à laquelle se reliait la rampe du double escaUer. Elle tenait à la main un bouquet de roses qu'elle effeuillait. Ses yeux firent le tour des massifs. Etait-ce une illusion? Ils semblèrent s'arrêter sur la place qu'occupait Gaston. Le murmure de quelques paroles échangées entre elle et Henri lui parvenait, interrompu par le frémissement du feuillage. Quelques minutes s'écoulèrent, puis M. de Chervette descendit l'escalier du côté opposé à celui

OÙ se trouvait M. de Vandelle. Celui-ci, presque aussitôt, écarta quelques branches et montra sa télé par l'ouverture. Marcelle l'aperçut et poussa un léger cri.

— Qu'est-ce? demanda M. de Chervette.

— Je me suis piquée à ces roses, dit-elle.

Et elle lui fit voir en l'air sa main qu'elle veuait de déchirer exprès à une épine, et d'où s'échappaient quelques gouttelettes de sang.

Elle rentra d'un air d'indifférence, un doigt sur ses lèvres, et un moment après, ouvrant la fenêtre qui faisait face à Gaston, elle laissa tomber dans l'herbe un brin de papier. Elle reparut presque au même instant au sommet de l'escalier, la main enve* loppée d'un chiffon de linge, et descendit pour rejoindre son mari qui se promenait à l'écart. Bientôt ils s'enfoncèrent lentement dans une avenue, et le bruit de leurs pas, d'abord assoupi dans l'herbe, s'éteignit dans l'éloignement.

M. de Vandelle ne fit qu'un bond jusqu'à l'endroit où le papier était tombé. Il le déplia et lut ces quelques mots, rapidement écrits au crayon :

— Attendez... je vais revenir.

Par un brusque mouvement de jeunesse, il le porta à ses lèvres. Un sourire suivit ce baiser, un sourire de moquerie peut-être, mais le baiser avait été donné.

MARCELLE. ' l71

Gaston regagna sa cachette et s'y blottit de nouveau. Quelque jardinier aussi pouvait revenir: Un quart d'heure se passa, puis un autre, puis un troisième, l'ombre grandissait. On n'entendait plus les oiseaux pépier dans les ramée». Gaston fatiguait ses yeux à regarder de tous côtés. Les phalènes bourdonnaient autour de lui. Il commençait à trouver sa situation singulière. Le serein le mouillait, le froid le gagnait. Il avait faim. Il pensa à ses amis qui dînaient gaiement au club, échangeant leurs réflexions sur les incidents des courses, et inclinait à croire que les aventures sont des régals qui n'ont pas toujours le môme intérêt. Une forme noire se montra soudain dans la transparence du soir, s'avançant avec rapidité. Une robe flottante traînait sur l'herbe ; c'était Marcelle. Gaston oublia tout.

Elle était suffoquée par la rapidité de son élan.

— J'ai cru qu'il ne me quitterait pas, dit-elle. Pauvre ami, vous ne m'aviez rien dit et toute la journée j'ai pensé que je vous verrais ! J'ai trouvé un prétexte, une migraine, un objet oublié, (|ue sais-je I J'ai marché lentement; au détour d'une allée j'ai pris •ma course... et me voici I

— Mais, moi, je dois penser à vous, Marcelle, vous ne craignez rien, s'il vous avait suivie?..,

— Non, il écrit... Et puis, n'y a-t-il pas le rideau ?... Il a servi une fois, il peut servir encore.

Elle Tentraîna vers le chalet ; une clarté douce y régnait, une sorte de lueur qui venait du ciel et qui donnait aux objets des formes vagues. Gaston voyait dans cette transparence le visage pâle de Marcelle et ses yeux brillants.

— Que vous avez les mains froides, reprit-elle, et c'est pour moi que vous êtes resté là, couché dans l'herbe, comme un malfaiteur, exposé à tous les hasards I Vous m'aimez donc... c'est bien vrai? Moi, je suis à vous... oh î oui, bien à vous!

Un frisson passa sur son visage.

— One deviendrai-je cependant, si un jour...

— Eh bieni non... Vous m'aimiez hier... vous m'aimerez demain. Je ne veux rien prévoir, je veux être toute à l'heure présente... Je l'ai bien haï... maintenant je ne le hais plus. Ne m'a-t-il pas fait connaître par ses injustices et ses cruautés le bonheur ineffable qu'il y a à posséder un cœur tout entier... à n'avoir qu'une âme à deux .. qu'un désir, qu'un souhait, qu'une espérance?... Ma vie est pleine, et je ne regrette rien.

— Mais que faisais-je donc avant de vous connaître? s'écria Gaston.

— Tu m attendais, dit Marcelle.

Leurs lèvres s'étaient rencontrées, ils ne touchaient plus à la terre. Le cri d'un oiseau de nuit, dont l'aile

cotonneuse frôla les vitres du chalet, les tira de leur extase.

On entendit sonner dix coups. Le visage rayonnant et les yeux pleins de larmes, Marcelle appuya la tête sur l'épaule de Gaston :

— Il faut nous séparer, reprit-elle.

Bientôt ils passèrent ensemble sur le petit balcon qui régnait autour du chalet et prêtèrent Toreille. Rien ne troublait le silence de la nuit. Ils descendirent lentement Tescalier au bras l'un de l'autre.

— J'ai bien réfléchi, dit Marcelle à demi-voix, tandis qu'elle gagnait, par les massifs, où l'ombre était noire, l'avenue qui faisait le tour des murailles, je ne quitterai plus le Préau... Que me fait le monde? J'y ai souffert ; ici j'ai été heureuse. Il me sera facile d'y rester... La force d'inertie y suffira... V.ous y viendrez passer quelques heures avec moi le plus souvent que vous pourrez... Là-bas, dans la maison de la rue Joub'ert, je ne pourrais plus vous recevoir... j'y périrais de tristesse... Dans les salons que nous avons traversés ensemble, mon secret m'échapperait... Il serait écrit sur mon visage qui s'illuminerait à votre vue. Mieux vaut cette retraite où personne ne nous voit.

Elle s'arrêUi.

— Voici le mur... Là, derrière ce pan de mousse et de cailloux, vous ne serez plus à moi... On me

cherche peut-être, et je ne puis me résoudre à vous quitter.

Puis s'interrompant :

— N'est-ce point par ici que vous aviez laissé votre échelle?

— MaiSj je n'en ai pas.

Et Gaston lui raconta quel moyen il avait empbyé pour s'introduire de nouveau auprès d'elle. S'il ne parvenait pas à déchausser quelques pierres du côté intérieurdelamuraille, il ne savait pas comment il parviendrait à se retirer. Elle parut réfléchir un instant

— Eh bien, suivez-moi, reprit-elle.

Marcelle se dirigea à pas rapides vers une autre partie du jardin en ayant soin de marcher sur le gazon, tâtonna dans l'ombre, puis s'arrôtant.

— C'est ici, dit-elle.

11 y avait contre la muraille un vieil espalier dont quelques lattes assez solides pouvaient permettre une escalade; Gaston y posa le pied; elles résistaient. Il s'enleva et gagna la crête du mur. Au moment de s'élancer de l'autre côté, il prit dans sa poche un papier et, le jetant à Marcelle qui lui envoyait un adieu muet :

— Voilà ce que je vous écrivais hier I dit-il.

Le refrain d'une chanson fredonnée à demi-voix apprit aussitôt à Marcelle que M. de Vandelle était

arriyé sain et sauf dans la plaine. II emportait comme un trésor le mouchoir tacheté de sang qui avait enveloppé le doigt de madame de Chervette, et il lui semblait qu*il n'avait jamais rien fait de plus sérieux que cet enfantillage.

Une vie radieuse et tourmentée commença pour Marcelle ; toute cette habileté qui sommeille dans le cœur d'une femme, prompte à s'éveiller comme un oiseau qui dort sur une branche, elle l'employa à dissimuler ce bonheur âpre, cette ivresse cuisante aui regards jaloux d'Henri ; elle s'appliqua à répandre un voile de tristesse sur son visage, à éteindre son sourire, à paraître oppressée ou rêveuse, inquiète ou morne. La musique lui fut d'un grand secours. Elle chercha les coins sombres, demanda des livres, et accoutuma les gens du Préau, aussi bien que M. de Chervette. lui-même, à la voir se promener dans toutes les directions ou s'enfermer pendarit des heures dans le chalet. Cette comédie lui plaisait ; elle la jouait pour un autre, pour Gaston.

Des femmes se trouvent qui ont plus de sincérité

que rhomme dans la passion. Elles en acceptent tous les dévouements, en appellent tous les sacrifices et trouvent des délices dans lasemtude qu'elle impose. Elles Ont des joies de martyr auxquelles les hommes n'atteignent pas. La passion est alors leur vie et leur salut; comme elle remplit leur cœur, elle remplit le monde. N'ayant aucune occupation qui les en puisse distraire, elles lui donnent tout, et il n'est pas une parcelle de leur être qui ne lui appartienne. C'est le suc de leur moelle, l'essence môme de leur intelligence. Elles s'en peuvent nourrir sans cesse et ne s'en rassasier jamais.

Marcelle était essentiellement de la race de ces femmes prédestinées au culte de cette terrible divinité. Sa réserve naturelle, la chasteté de son éducation, l'en avaient d'abord détournée. Elle s'était mariée s'ignorant elle-même, comme s'ignorent presque toutes les jeunes filles ; elle savait seulement qu'elle aimait et qu'il lui serait doux, étant aimée, dé remplir ses devoirs. La maternité, en donnant un autre cours à ce besoin d'affection et d'épanchement qui était en elle, aurait pu la sauver. Une fille bégayant sur ses genoux, souriant entre ses bras, anrait tout pris; mais, privée de cette protection et Irahie dans l'épanouissement de sa jeunesse, elle avait été jetée violemment hors de sa voie, et y courait avec une ardeur farouche. Elle portait le

nS MARGELLE.

souvenir de sa blessure et du châtimeat qu'on lui avait infligé comme une biche un dard à son flanc. Elle en pouvait mourir. Que lui importait! Elle aurait eu son éclair. .

On sait que M. Daubersac, à la prière de M. de Chervette, la venait voir quelquefois. Elle éludait ses questions et ne lui permettait pas, sous différents prétextes, de prolonger ses visites. 11 la trouvait changée, et il eût été bien en peine de préciser en quoi consistait ce changement. Un jour, il parut au Préau à Timproviste, et, sans vouloir qu'on la dérangeât, il se dirigea vers le chalet, dont elle avait fait son empire. Marcelle lisait. A sa vue, elle posa le volume sur une table et lui montra de la main un siège auprès d'elle, sans parler. Habitué à ses manières froides, M. Daubersac lui prit la main, 1^ regarda un instant en silence, puis, la saluant de la tête :

— Toujours la même fièvre, mais ça va fort bien, . et la santé me paraît bonne, dit-il.

— Comment arrangez-vous cela, s'il vous plaît ?

— Tout à fait aisément. La fièvre est nerveuse, elle a sa cause dans des profondeurs où la science ne \i pas. Quant au reste, je le souhaiterais à ma fille, si j'en avais une.

Marcelle prit un ouvrage de broderie dans une corbeille.

— Qu'entendez-vous par le reste ? reprit-elle sans lever les yeux.

— Cela s'entend dersoi... le reste, c'est le cœur, la tête, l'estomac... tout vous enfin.

— Tout moi^I c'est un triste cadeau que vous feriez à celte fille que vous n'avez pas !

M. Daubersac poussa son fauteuil auprès de celui de Marcelle.

— Vous plaît-il de causer un brin ? reprit-il.

— Causons.

Elle continua de piquer son aiguille dans la batiste, la tête baissée.

— H faut que je vous confesse une des originalités démon caractère, ajouta le docteur. J'ai toujours considéré mes clientes, je parle de celles qui n'ont pas encore franchi le cap de la quarantième année, comme des livres curieux dans lesquels je me plais à lire.

— Et vous me prenez pour un de ces livres-là ?

— Oui, un des plus aimables et des plus charmants.

— Oh I il y a bien des pages inintelligibles I

— Pas tant que cela!... Où le texte est obscur on a recours aux commentaires...

— Et ils expliquent tout?

—Quelquefois.

— Alors, lisez.

— Eh bien ! chère madame, je passerai par-dessus les premiers chapitres... nous les connaissons, et nous arriverons tout de suite à la fin du volume...

—Déjà?

— Je parle du premier volume... Les autres ne sont pas encore imprimés.

Un brin de fil cassa entre les doigts de madame de Ghervelte.

— Je vous écoute, reprit-elle.

— J'y vois donc Thistoire d'une crise qui m'a rappelé beaucoup de crises semblables. Les unes faisant explosion aux environs de la trentième année ; — c'étaient les plus fréquentes au temps de M. de Balzac ; — les autres éclatant à Taurore de la vingtième. Nous sommes en progrès depuis cette époque lointaine. Mais toutes ces crises avaient pour résultat unique de troubler la paix d'un ménage qui, jusqu'alors, s'épanouissait dans l'azur... Je ne cherche pas les origines, je constate.

—Concluez-vous ? poursuivit Marcelle, qui avait repris sa broderie.

— Sans aucun doute. Il y eut au commencement un trouble épouvantable, une tempête ! Le mari jetait feu et flammes; il roulait dans sa tête les projets les plus terribles... Et un matin il emporta sa femme. Bientôt le brott se répandit qu'elle était folle.

— Avouez qn'il suffirait de moins de secousses encore pour le devenir ?

— Oui, mais il en est des femmes comme des roseaux : rien de plus fragile, mais rien de plus résistant. L'orage gronde, elles plient ; le vent se tait, elles se relèvent. Or, que vois-je aux dernières pages de ce premier volume si plein de surprises ? Un mari qui s'aperçoit qu'il a fait beaucoup de bruit pour rien.

—Un peu tard I

— Eh I Madame, le sage pèche sept fois par jour; qu'attendez-vous d'un marî ? Maintenant il regarde, il observe et il fait cette remarque]|que le mal n'est pas aussi grand qu'il l'a cru d'abord. De là des regrets, mieux que cela, des repentirs... un véritable chagrin, et, par-dessus tout, un immense désir d'efl'acerles dernières traces du passé.

— Je comprends qu'il le désire, mais la femme, le peut-elle ?

— El pourquoi non ?

— Mais la folie ?

—Ah I oui, j'oubliais. Mais, à ce propos, j'ai une confidence à vous faire, et c'est un médecin qui vous parle, chère madame. Sa cliente, madame de Chervelie en un mot, n'est pas folle du tout et ne l'a jamais été.

— Si elle ne l'est pas; qui vous dit qu'elle ne veut pasTêlre?

En parlant ainsi, Marcelle s'était accoudée sur ses genoux et regardait M. Daubersac bienenface.il s'inclina. Un fin sourire un peu triste passa sur son visage.

— Voilà un mot qui clôt l'entretien, dit-il ; etmaintenant je suis prêt à afOrmer quand vous voudrez, et sous la foi du serment, que vous êtes folle et radicalement folle.

Il lui prit la main et, la portant à ses lèvres, à demi-voix, tout bas, il ajouta :

— Il y a, dit-on, dans les forêts de l'Amérique, des oiseaux qui suspendent leurs nids à des lianes ténues comme des fils de soie ; vous avez suspendu voire bonheur à quelque chose d'aussi fragile.

Marcelle devint pourpre. Avant qu'elle pût répondre, le docteur la salua profondément et sortit.

En agissant comme il venait de le faire, M. Daubersac remplissait une mission bien plus qu'il n'obéissait à l'inspiration d'un mouvement spontané. Peut-être, cependant, ne l'eût-il pas acceptée s'il avait pu prévoir le résultat de la conversation. Si l'affection réelle qu'il portait à M. de Cherveltc et à Marcelle l'avait fait condescendre à ce rôle toujours difficile de médiateur , il entrait dans sa résolution une part de cette curiosité qui est dans les habitudes de tout homme obligé, par la nature de ses études et de ses travaux , à ré-

soudre des problèmes intellectuels. On pourrait l'appeler une curiosité physiologique. En combinant les réponses de Marcelle avec les confldences de M. de Chervette, il. lui était aisé d'arriver à une conclusion.

— Une catastrophe est peut-être au bout de tout cela, se disait-il en quittant le Préau, et l'on assure que les romans disparaissent de la vie réelle I Tout le monde peut le croire, excepté les médecins, les aToués, les notaires et le préfet de police.

Son rôle se bornait maintenant à ne rien savoir et à bien répéter à M. de Chervette qu'il ne savait rien. Celui-ci ne manqua pas de l'interroger dès le lendemain. M. Daubersac prit un air grave, et, hochant la tète:

— Il y a peut-être une nuance dans le sens de la guérison, dit-il, mais bien délicate I C'est moins une lumière qu'une lueur. Ce sera long, très-long I Cependant il peut y avoir une crise décisive. Quand elle éclatera, nous aviserons. Jusque-là, ne heurtez pas votre malheureuse femme... Beaucoup de patience et de douceur : voilà mon ordonnance.

— Vous ne pensez pas que les distractions du monde?...

— Madame de Chervette refuserait de les accepter... Elle a le sentiment très-net qu'elle n'en pourrait pas supporter le mouvement. Il y a eu comme

un ébranlement de ses facultés morales Elle en

a conscience. C'est un cas qu'on observe parfois dans ces maladies bizarres... Cette perspicacité laisse une porte ouverte à l'espoir... Si, par hasard, cepeadant, madame de Chervette vous parlait de rentrer dans le monde, n'hésitez pas. Faite Je son plein gré, et sans qu'elle y ait été poussée, c'est une épreuve qu'il faudra tenter.

Cette réponse atterra M. de Chervette. Il sentait sa vie brisée par le milieu. La fièvre des affaires ne lui suffisait plus. Il se rappelait toutes les tentatives inutiles que Marcelle avait essayées dans les premiers temps de son mariage, et son chagrin s'en augmentait. Les ^ons de la fortune qu'il avait poursuivie à travers tant d'efforts, maintenant obtenus, ne le consolaient pas de ce qu'il avait perdu. Anselme, qui se voyait en passe de monier aux derniers échelons, ne trouvait plus en lui un coopérateur infatigable, intelligent, zélé. Il le gourmandait de ce qu'il appelait sa paresse ; et, pour stimuler son ardeur, il faisait luire à ses yeux des horizons de plus en plus dorés. Henri répondait à ses appels comme un cheval épuisé par une longue course aux sollicitations de l'éperon. Un jour que son associé le pressait avec une viracité plus grande, M. de Chervette éclata :

— Ah I s'ccria-t-il, ce sont -vos conseils qui m'ont fait ce que je suis, un être misérable et malheu-

reux I Je suis riche, j'ai deux ou trois millions, quatre peut-être; j'en puis avoir le double. Vous m'avez plongé dans la fournaise et voulez m'y faire disparaître.... Et après?... Cela diminuera-t-il d'un atome la somme effroyable de tristesse qui me dévore ? Un temps vous m'avez inoculé votre fièvre, et elle m'a empêché de voir combien j'aimais Marcelle. J'étais lancé bride abattue, le frein aux dents ; j'allais, j'allais ; et, quand je me suis retourné, j'ai pu voir que j'avais laissé derrière moi la paix de mon foyer, le repos, l'amour, tout ce que je tenais dans la main... Croyez- vous que quelques centaines de mille francs me les rendront, ces biens gaspillés? Une spéculation mauvaise se recommence... mais le bonheur détruit, qui peut le reconstruire I...

Anselme jeta les bras en l'air comme un homme effaré.

— Ah! si le bonheur vous suffisait, il fallait le dire !... s'écria-til.

A partir de ce moment, M. de Chervette ne fut plus pour lui qu'un homme perdu, une non-valeur, ce qu'il appelait dans son langage énergique un homme à la mer, et il ne songea plus qu'aux moyens de rompre l'association qui l'attachait à sa fortune en ne négligeant rien pour attirer à lui la plus grande masse de capitaux possible.

Cet état de choses faisait qiî'Henri ne prenait pres-

que plus le chemin de Paris et s'oubliait de plus en plus au Préau. Marcelle y trouvait moins de liberté et devait redoubler de précautions. Les visites de Gaston devaient être à la fois et plus rares et plus courtes, mais ils étaient Tun et l'autre dans celte phase violente où des heures illuminent des mois, où il suffit d'une minute pour remplir une heure. Quand ils ne se voyaient pas, ils s'écrivaient; ils avaient inventé mille ruses pour échanger leurs lettres. Un bout de ficelle pendant Je long d'un mur dans un endroit désigné, et dissimulé par des touffes de lierre, suffisait pour établir la communication. Gaston savait qu'en la tirant à lui il amènerait un caillou roulé dans du papier, et le môme caillou entouré d'une autre feuille retournait à sa place. Un jardipier pouvait passer sans doute et mettre la main sur cette correspondance aérienne ; mais qui donc n'a jamais rien risqué, et, si l'on ne risquait rien, que ferait-on?

Deux lettres prises au hasard entre toutes donneront une idée de l'état de leur cœur et de la vie que leur avait faite ce concours singulier de circonstances. Nous commencerons par une lettre de Marcelle :

a Hier, M. de Chervette ne m'a pas quittée. Il a plu tout le jour. Un instant j'ai pu m'échapper, et sous un arbre, tandis qiie les gouttes d'eau tombaient

sur mes cheveux, j'ai relu cette chère lettre que j'ai trouvée l'autre soir à la place accoutumée. Il m'a semblé soudain que le soleil éclairait tout. M'aimezvous bien comme vous le dites ?... J'ai peur, vous le dites trop bien, c'est comme si vous en aviez l'habitude. Mais, pardonnez-moi, je ne voudrais rien changer à vos lettres, pas une syllabe, pas une virgule. Elles me pénètrent et me font heureuse. Moi j'écris au hasard, les mots me viennent comme je les pense, mais ils ne savent pas dire tout ce que je pense.

« Aujourd'hui, dans l'après-midi, entre deux ondées, j'ai voulu faire le tour des murailles et passer tout auprès de ce coin noir où je découvre mon trésor. Je savais qu'il ne devait rien y avoir ; mais n'importe, j'avais l'émotion de l!attente, le bonheur de me rappeler, et puis, qui sait I J 'ai ralenti mon pas en approchant de l'angle où s'eHile ce long peuplier qui m'a vue si souvent, j'ai glissé un regard furtif dans l'ombre, entre les feuilles du lierre ; rien. J'ai soupiré. Demain j'y reviendrai. J'ai pris par le plus long pour retourner au chalet.

« On croit que je ne sais pas ce que je fais I C'est singulier ! Il me semble à moi qu'on n'aurait qu'à regarder au fond de mes yeux pour tout deviner I

« Savez-vous à quoi je me suis occupée ce matin, mon ami? C'a été une grande affaire. J'ai fait net-

loyer de toutes les herbes folles qui rencombraient le petit coin où tout d'un coup, un soir, je tous ai aperçu. Le jardinier, que j'avais été chercher exprès, n'y comprenait rien. « Drôle d'idée I » murmuraitil entre ses dents. La dernièrç touffe arrachée et le terrain bien apprêté, j'ai voulu qu'il y plantât des fleurs. 11 a d'abord objecté que ce n'était pas la saison ; mais j'ai tenu bon, disant qu'il devait y en avoir qui ont Thabileté àe pousser dans la neige et malgré la bise, et il a cédé. Cela fait, j'ai choisi les plus belles qu'il y avait encore dans dix endroits, et, à présent, de la place où je travaille, où vous vous mettez quelquefois à mes genoux, je verrai des fleurs. Chère petite place ! je ne la quitte jamais sans avoir le cœur gros.

a Quand je pense à cet instant où je vous ai vu, quel saisissement I Comment ai-je fait pour ne pas tomber? Il y a certainement des forces qui vous prennent tout à coup, qu'on ne soupçonnait pas, et qui vous sauvent. Vous aviez tout le corps dans l'ombre, un rayon tombait sur le buisson au milieu duquel vous étiez enfoui, et toute votre tête m'est apparue dans la lumière. Une sensation de joie inexprimable m'a saisie. C'était comme un flot qui m'eût inondée. Je vous aimais déjà certainement, mais qu'était-ce auprès de ce ravissement d'un être tout entier I Aucune puissance ne m'eût empêchée

de TOUS rejoindre... Vous le saviez bien, n*est-ce pas?

0 Je m'amuse quelquefois à me raconter à moimême ce que vous faites... j'arrange vos journées... j'en compte les distractions et je vous mène jusqu'au soir où je vous fais en rêve mon plus beau sourire pour vous souhaiter une bonne nuit et un bon sommeil. Ainsi, par exemple, hier vous vous êtes levé à huit heures... c'est un peu -matin, mais vous aviez un cheval nouveau à essayer, ce qui ne vous a pas empêché de m'écrire aussitôt les fenêtres ouvertes. N'allez pas me faire mentir au moins. La promenade achevée, vous avez rejoint M. de Kéroual avec qui vous deviez déjeuner. Ce bon M. de Kéroual, qui a de si jolies moustaches et qui croit que la valse mène à tout ! Est-ce qu'il ne m'a pas fait un brin de coiir autrefois ? Il vous a parlé de moi... vous avez pris un petit air hypocrite pour répondre que vous ne saviez pas ce que j'étais devenue... que vous n'aviez point de mes nouvelles... et que tout cela était bien malheureux. Par exemple je ne veux pas que vous ayez l'air de m'avoir oubliée. Si on dit que vous m'aimez, eh bien, tant pis... non ,tant mieux !

« Après le déjeuner, vous êtes allé au club, où la lecture des journaux et des brochures vous a pris deux heures. Quelques courses d'aifaires vous ont conduit jusqu'à! quatre.' Alors [sont venues les

visites chez madame X... et chez madame Z... Je n'aime pas beaucoup cela. Je sais ce qu'on y dit dans ces visites, et, si Ton y rencontre de jolies femmes, je devine les yeux que vous avez... oh î mon Dieu I bien malgré vous certainement I Cela vous distrait de moi, et c'est fort mal. Est-ce que rien m'enlève à vous ? On devrait aimer les gens qu'on aime, d'abord parce qu'on les aime, puis à cause du bien qu'on leur fait. Vous figurez-vous moi sans vous? J'en ai froid rien que d'y penser. A sept heures, toutes ces conversations finies, — et je les ai en horreur, je vous en préviens, — vous avex dîné en ville... Les dîners, ce n'est rien ; six fois sur sept, quelquefois sept sur six, on s'y ennuie. Vers dix heures vous avez été faire un tour à l'Opéra, — vous avez cela de bon, vous, que vous aimez la musique, — ou peut-être, ce qui me plaît moins, au théâtre- des Variétés. Avouez-le, je suis bonne personne, ces drôleries vous amusent, et qui sait ? peutrôlre aussi ces femmes qui font des cabrioles, chantant je ne sais quoi ?... Ah ! les vilains hommes! « Une seconde visite au club, peut-être un cigare sur le boulevard, et, vers une heure, vous êtes rentré chez vous. Chez vous î G'est-il gentil, chez vous ? Oui, n'est-ce pas ? Je voudrais bien y paraître, chez vous, tout à coup, comme une de ces fées qui ouvraient toutes les portes avec leur

baguette, et vous crier : Me voilà 1 Seriez -vous heureux, dites ? J'ai lu autrefois, dans un livre de mémoires du dix- huitième siècle, écrit par. une grande dame, qu'une femme n'est vraiment chez elle que chez... comment dirai-je cela ? chez celui qu'elle aime. Je sens que cette grande dame, qui s'y connaissait peut-être trop, avait raison. Qu'on doit être bien chez vous, à deux I Je pense que, si vous m'aviez rencontrée à la Guillebardière... Mais je ne veux pas penser à ces choses-là : j'en sors trop triste.

« Ne s'est-il pas avisé, l'autre jour, — i7, c'est lui^ — de me demander si je ne voulais pas faire un tour à Paris. A Paris I et pourquoi ? J'ai bien vite repoussé la proposition. Mon air d'effroi, et il n'était pas simulé, l'a épouvanté. Il n'a pas insisté.

a — Ëh bien, m'a-t-il dit, nous irons plus loin. Je veux une campagne où vous puissiez vous pronener en voiture, librement ; ici l'espace manque.

« Je trouve qu'il y en a bien assez au Préau ; mais je n'ai pas voulu combattre son désir, pour ne pas éveiller de soupçons. Et puis ailleurs vous y viendrez... C'est égal, je regretterai ce coin de terre, oîi Ton a cru que j'étais malheureuse et où vous m'aimez.

a Demain je ne vous verrai pas, ni après-demain ' non plus. Il a donné rendez-vous ici à M. Anselme

Heurtier, avec lequel il débat de grosses affaires. C'est une preuve qu'il ne s'en ira pas. Que c'est long demain et le jour d'après I Avec quoi rempliraije ces deux journées ? avec votre souvenir. Je voudrais qu'elles vous parussent éternelles comme à moi... Je suis devenue triste tout à coiip, j'ai pensé à l'avenir... Ce qui me semble une tristesse aujourd'hui me semblera une joie alors... c'est que peutêtre alors vous serez loin de moi, et non pas pour un jour ou pour deux, mais pour des semaines et des saisons !... Des événements sur lesquels ma pensée n'ose s'arrêter, que je ne connais pas, nous auront séparés... Je serai seule, et mon cœur sera déchiré, parce que je me souviendrai qu'autrefois quarantehuit heures me semblaient ne devoir jamais finir !:.. Des larmes me gagnent... suis-je folle !... je vous aime, vous m'aimez, qu'est-ce que l'avenir ? Je vais relire vos lettres, elles ramèneront la confiance dans mon cœur...»

A ces élans d'une âme qui s'épanchait,^ M. de Yandelle répondait par d'autres élans, puérilités qui font sourire et qui laissent dans le cœur un sillon que toutes les lumières de la sagesse n'effacent pas.

a Je vous verrai demain, Marcelle; cependant/ j'ai besoin de causer avec vous ce ^oir, de vous dire mille choses qui me viennent aux lèvres en foule ; je rapprocherai de quelques heures l'instant où je serai près de vous ; je croirai quelquefois que vous me répondez, et j'attendrai demain avec moins d'impatience.

a Mes amis doivent me prendre pour un insensé ; il me semble à moi qu'ils le sont tous. Je ne comprends rien à leur vie, et j'oublie que, l'an dernier, c'était la mienne. Croiriez-vous que l'un d'eux, M. de Castel-Vieux, un des héros de ce triste bal d'où

mon bonheur est sorti, m'a proposé gravement ce malin de m'enrôler dans une troupe de hardis compagnons qui vont faire un tour dans Textrôme Orient, visiter Niuive, chasser le tigre aux bords du Gange, Téléphant à .Geylan^ le buffle je ne sais où, boire du thé à Pékin et revenir par les îles de Tarchipel Indien et la mer Rouge?..'. Autrefois, j'aurais fait un bond de joie... aujourd'hui, je suis resté tout de mon long étendu sur mon fauteuil, le regardant avec stupéfaction. Il y a donc des gens qui s'en vont de Paris, qui partent pour deux ou trois ans, qui croient à un autre soleil, à des arbres plus beaux, à des étés plus doux ? Que leur font les tigres, et pourquoi taquiner les éléphants ? Ils n'ont donc nulle part un Préau qui les retienne, un petit coin où leur cœur batte plus à Taise? Les infortunés ! Sans doute qu'ils n'aiment pas I Comment font-ils?

« Dans la soirée, au club, il n'a été question que de ce projet. On a fait cent mille lieues sur un divan. On poussait jusqu'au Japon. Chacun proposait son itinéraire. Quelqu'un s'est écrié :

« .— Moi, je vous accompagnerai bien jusqu'à Asnières.

« C'était un sage; moins ambitieux, moi, je n'irai même pas si loin.

c( Ah I vos mains tiennent ma vie, fermez-'^ bien !

« Voulez-vous savoir ce que j'sii fait hier ? Je donnerais des journées comme celle-là par centaines pour celle qui luira demain. A huit heures j'étais debout, dans mon cabinet ; vous m'avez donné des habitudes d'activité que je' ne me connaissais pas. Il faisait un peu vif ; un feu clair brillait dans la cheminée. Je me suis dit que si vous étiez là chaque jour, lous les jours, la vie serait heureuse.

« Je m'étais arrangé pour rester seul jusqu'au soir. J'ai pris un volume dans ma bibliothèque, et, ma correspondance achevée, —je ne sais plus écrire qu'à vous, à présent, quatre lignes par-ci par-là, sur des bouts de papier, et tout est achevé, — je mé suis blotti dans un fauteuil pour savourer le volume que j'avais choisi. Il y a une chose qui me frappe maintenant et à laquelle je ne prenais pas garde autrefois; c'est le peu de temps que les^ gens du monde consacrent à la lecture. Ils parcourent trois ou quatre journaux au cercle ou en chemin de fer, jettent un coup d'œil le soir sur les nouvelles du jour, ouvrent par intervalles une brochure qui a fait du bruit, feuillettent plus rarement le volume qui est l'événement de la saison, quelquefois coupent les pages d une revue, dont un article a été signalé, et c'est tout.

« Et je parle ici de ceux -qui croient avoir le goût des lettres. Les autres savent ce dont on parle par

ceux qui en parlent. Mille riens partagent la >ie, entre lesquels un livre a bien de la peine à se glisser. Les heures sont morcelées, hachées menu sans qu'on sache ni pourquoi ni comment, et, quand une circonstance fait qu'on y réfléchit, on est étonné de U petite place que les hommes policés accordent à la culture de leur esprit. Le livre avec lequel je m'étais installé au coin du feu, c'était un volume de Balzac. C'est plus qu'un romancier, M. de Balzac, c'est un moraliste, un des plus tristes, un des plus amers et des plus puissants ; un moraliste de la terrible école des implacables. Certes, on en parle beaucoup, on le cite à tout propos, il est de mode de l'avoir disséqué, analysé, lu et relu. Eh bien, on serait effrayé, si on allait au fond des choses, du petit nombre de personnes qui Tont ouvert. Pour courir à des plaisirs de convention, on sacrifie la part la meilleure des jouissances les plus délicates.

« Cet instant a été le seul bon de ma journée. Ma porte s'ouvre avec fracas. M. de Saucier l'avait forcée ; il entre comme un tourbillon :

« — Vite, habillez-vous... mon ^oupé est à la porte... Je vous emmène... Vous ne savez donc pas que tous ces messieurs sont à Madrid ? Il s'agit d'un pari entre le petit Loustalot et le gros Maurinbert... Deux fois le tour de la petite piste au trot... Fredame contre Albatros... Je tiens vingt louis pour Fredame,

une bête froide, qui a du fond... Le cheval qui prend le galop, distancé... Êies-vous prêt ?

• Ah ! j'étais bien loin du Médecin de Campagne et de la Recherche de Fabsolu / II a fallu suivre M. de Sanèier : un monde incroyable à Madrid... un drôle de monde ! et les deux rivaux agités, impétueux . hors de leurs gonds, tels que devaient être Ajax et Diomède, quand le souffle des dieux les poussait vers les remparts de Troie. Je vous épargne le récit de cette fête.

« On a beaucoup ri. J'ai fait de grands efforts pour rire un peu; je n'y ai pas réussi. Je m'étonnais de la quantité de paroles inutiles qu'on débitait en un quart d'heure. Est-ce donc vraiment là ce qui autrefois m'a amusé ? Qu'il y a longtemps ! et que tout cela me semble vide I

« Ce divertissement m'a coûté quinze louis, qu'il m'a fallu aventurer sur le dos de Fredaine, aimable bête, c'est vrai, mais paresseuse en diable I II était deux heures un quart lorsque j'ai pu m'échapper. Bst-ce qu'on n'a pas déjeuné, vainqueurs et vaincus, pêle-mêle? Un ennui ne va pas sans l'autre.

« J'ai fait un tour chez mon notaire pour une signature, traversé une exposition de tableaux espagnols qu'un ancien ambassadeur met en vente, monté et redescendu les Champs-Elysées consciencieusement trois ou quatre fois, et me suis souvenu tout à

coup que c'était le jour de madame de Maillecroix que je. n'ai pas vue depuis longtemps. J'ai fait arrêter chez elle. Dix personnes en visite, quatre ou cinq femmes parlaient toutes ensemble,chacunes'occupaot d'elle-même. Yous connaissez ces conversalions. Madame de Maillecroix s'est dérangée de son coin pour venir se mettre à mon côté. Elle a du vif argent dans les veines, celte aimable vieille, et toujours tirée à quatre épingles. Elle a saisi un instant où un tourbillon de paroles volait en l'air pour me parler de vous en aparté. Elle l'a fait avec un peu de malice peut-être, mais sans méchanceté.

« — Madame de Chervette m'avait témoigné beaucoup de confiance, m'a- 1- elle dit; elle me parlait d'un air qui me faisait voir que c'était une personne bien élevée ; il n'y a pas un grand nombre de ces personnes-là aujourd'hui... Je lui garde un bon souvenir des soins polis qu'elle m'a rendus... D'une jeune femme de sa beauté à une douairière de mon âge, c'est très-rare... On a dit beaucoup dé choses d'elle, je n'en crois pas une. Je voudrais qu'elle eùl connaissance de tout l'intérêt que je lui porte.

« Pourquoi ce discours à moi plutôt qu'à M. i^ Keroual ou à M. Bragevin?

« Dîné au club. Conversation plate. Un peu de politique, un peu de chorégraphie. Une danseuse débute demain à l'Opéra, un orateur à la tribune.

« J'ai fini ma soirée au bal, chez Tambassadeur d'Angleterre. Il n'y a jamais eu qu'un bal, toujours le même, qui recomihence chaque hiver pour ne finir qu'au printemps. Vers une heure, après avoir fait le tour des salons, je me suis retiré. Il faisait beau, un clair de lune superbe, mais la lune m'a paru moins belle qu'au Préau. J'ai pris par le boulevard, à pied; ma pensée était ailleurs. Vous savez où. Les bals m'attristent. Je me rappelle celui où je vous ai vue en robe blanche, pâle à faire peur... avec un regard de fantôme... Ah! Thorrible soirée!

« Quand je me suis retrouvé chez moi, j'ai ouvert ce coÉFret où je garde ce qui me vient de vous... J'ai relu lentement la première lettre que vous m'avez écrite... Je m'y suis attardé... Certaines phrases me faisaient battre le cœur. J'ai pris aussi ce petit mouchoir que vous aviez roulé autour de votre doigt, quand une épine l'a déchiré, et que vous m'avez donné. J'ai pressé de mes lèvres les marques rouges qu'on y voit... c'est votre sang, et quelque chose de vous me pénètre qui m'enivre...

« Je veux prendre une occupation qui m'arrache à cette' vie d'oisiveté ou, du moins, me créer des habitudes qui lui donnent une autre pente, meilleure et plus digne de vous qui m'inspirez. Un cœur qui aime souffre dans cette agitation stérile. Ah ! si vous étiez à moi, toute à moi !... quelle force ne me sen-

SOO MARCELLE.

tirais-je pas, et comme tout me semblerait facile .pour que vous fussiez Ûère du nom que vous porteriez! Yous m'avez transformé, un autre souffle remplit ma poitrine... »

Ce que M. de Vandelle écrivait, il le sentait, il le croyait. Il y a souvent plus de sincérité qu'on ne le pense dans les exagérations, même les plus violentes, de certains sentiments.

Vers cette époque, un matin, madame de Chervette vit entrer dans le chalet son amie madame Estourmel. Elle l'avait à peu près oubliée. Elle devint pourpre. Avant de lui donner le temps de se reconnaître, Élise l'avait embrassée sur les deux joues ; puis, lui prenant les mains et la regardant au fond des yeux, d'une voix franche :

— Tu sais que je t'aime; donc, pas de phrases... Comment vas-tu?

— Mal, répondit Marcelle qui se troubla.

— C'est ce que nous allons voir, répliqua Élise.

Elle enleva tranquillement son châle et son chapeau, ôta ses gants et s'installa auprès de Marcelle qui évitait de la regarder.

— Tu sais que je déjeune avec toi ; c'est une vacance que je m'offre, la première depuis six ans...

i02 MARCELLE.

Ainsi, arrange-toi pour causer. Nous en avons pour trois ou quatre heures.

Marcelle tressaillit.

^ Est-ce la joie ou la contrariété qui te fait faire ce mouvement? je ne sais, continua madame Estourmel, mais rien ne me fera bouger d'ici, je t'en préviens... C'est gentil, dans ce chalet ; des meubles de toutes les formes, des sièges de toutes les couleurs, des aquarelles, des vases pansus, des objets d'art, ce que vous appelez des bibelots, je crois. Voilà une façon d'arranger les maisons dont M. Paulin Estourmel, le rigide père de mes enfants, n'aura jamais l'idée... Mais, d'abord, figure-toi que, si tu ne m'as pas vue plus tôt, c'est que j'ai été malade, trèsmalade, une fièvre typhoïde...

— Et je ne l'ai pas su I

— Eh bien, puisque tu ne pouvais pas sortir, sois donc logique I Dix ou douze jours entre la vie et la mort ; quand on se voit étendue sur un oreiller blanc, roide sous des draps qu'un souffle épuisé soulève à peine, de singulières pensées vous traversent l'esprit, tandis que la veilleuse éclaire une garde qui dort ou une sœur de charité qui remue des fioles. On se demande : Est-ce pour cette nuit? est-ce pour demain? Et on a de petits frissons, et on voudrait bien savoir !... Les choses qui vous agitaient le plus vous paraissent bien mesquines. Cela fait Teffet de

ces paysages que l'on voit du pont d'un navire qui s'enfonce dans la haute mer... Les forêts sont comme des brins d'herbe, les villes comme des jouets d'enfant... Après moi, et la convalescence arrivée, c'a été le tour de, ma fille aînée... Pour le coup, j'ai failli perdre la tête...

— Pauvre Élise !

— Tiens I n'éprouve jamais celai... C'est alors qu'on regrette d'avoir pu penser un jour à d'autres qu'à ces chers petits êtres L.. Ça vous prend là... ça vous serre... ça vous étouffe... Si la fatigue vous fait fermer les yeux, on se réveille en sursaut... On croit que tout est parti et que la mort, comme un ravisseur, est venue... Tu comprends, je t'ai un peu oubUée.

— Oh I je ne t'en^ veux pas I

— D'abord, tu aurais tort de m'en vouloir... Et, si tu m'en voulais, ça prouverait que tu ne m'aimes pas... Ma fille sur ses pieds... j'ai regardé autour de moi.'., j'étais comme une somnambule qu'on a tirée d'un long sommeil... Je me disais : — Tout va de travers, bien sûr... Quel désordre ne vais-je pas trouver partout... Et mon pauvre Paulin, dans quel état doit-il être ?... Paulin, ma chère, se portait à merveille. Il n'avait perdu ni une de ses pantoufles ni un de ses correspondants. Toujours les mômes habitudes. Aux mêmes jours, les mômes cousins. On

mangeait le môme turbot le vendredi. Quand une maison est Téglée, vois-tu, ça va comme une horloge... « Ça m'a un peu gêné d'abord, » m'a dit Paulin. II était très-content de me voir rétablie, ce cher Paulin, seulement, le bon Dieu lui a refusé le don des manifestations extérieures... J'ai remis mes épaules dans le collier. On tient bien peu de place sur la terre, va !

* Élise se mit à rire, et, prenant une fleur dans un cornet : •

— Croirais-tu qu'une de mes amies m'écrivait l'autre jour de Morlaix r « Toi qui es Parisienne. » Une Parisienne, moi ! Encore si j'habitais dans un chalet, s'il m'arrivait des aventures I... Mon aventure sera d'avoir un enfant l'an prochain, bien sûr. Qu'estce que M. Estourmel va faire de celui-là?

Elle s'interrompit.

— A propos! et M. de Chervette?

— 11 se porte bien.

, — Les maris se portent toujours bien. C'est le tien qui m'a autorisée à venir ici. 11 voulait m'amener lui-môme... Trop de zèle! j'ai décliné la proposition. Une belle santé, M. de Chervette ; l'air soucieux seulement. Ce n'est donc pas pour savoir comment il va physiquement que je te parle de lui, mais le moral, voilà ce qui m'occupe.

— Très-boni

— Tant mieux, mais ça m'étonne. J'ai vu ses yeux ; il a les yeux de quelqu'un qui s'attend toujours à quelque chose.

— Que veux-tu qu'il attende ?

— EstK^e qu'on sait I Et M. de Vandelle ?

— M. deVandeUe?

— Oui, celui qui s'appelait Gaston, je crois. Je t'avais conseillé de tout dire à ton mari.

— Je lui ai tout dit, tu le sais bien.

— Et tu ne le vois plus, l'autre ?

— Non.

— Alors, tu es tout à fait heureuse?

— Tout à fait.

— Et il n'y a plus rien ?

— Rien.

— Cependant tu m'as écrit un jour quatre mots qui m'ont fait peur. Ton mari n'avait pas voulu te laisser partir pour la Guillebardière... Tu t'en souviens?

— Parfaitement... J'avais la tête malade. Depuis j'ai fait des réflexions... j'ai plaidé les circonstances atténuantes.

— Et lu as prononcé l'acquittement de l'accusé ?

— Oui.

Elise releva la tête de côté comme un oiseau à qui l'on présente un brin de mil.

Sp6 MABCELLE.

— Voilà qui me ravit, et cela me décide à accepter l'invitation de M. de Chervette.

— Quelle invitation ?

— Celle de passer quinze jours ici.

— Toi ?

— Moi, avec mes quatre enfants.

. — Y penses-tu I... C'est impossible !

Marcelle s'était levée pâle, agitée. Elise lui saisit la main.

— Mais sois donc franche I s'écria-t-elle. Crois-to donc que je n'aie rien appris? Malgré robscurilé dans laquelle je végète, des rumeurs sont venues jusqu'à moi... Ah ! si je n'avais pas eu ma fièvre typhoïde I... Tu sais, je n'ai jamais cru un traître mot de cette histoire de folie... Et tu viens de me prouver depuis un quart d'heure que je ne me trompais pas... Mais tout cela m'inquiète... Tu ne veux pas que je vienne ici ?... Sois tranquille, mon cher Paulin ne me lâcherait pas comme cela... A présent, qu'y a-t-il ? Parle.

— 11 y a que j'aime M. de Vandelle et que je l'attends ce soir.

— Ici ?

— Eh I oui I M. de Chervette passe la soirée chei un avoué, avec M. Anselme Heurtier.

— Ah î tu me fais peur I

— Moi, j'ai eu peur un jour, maintenant c'est fini!

Et tout d'un trait, avec la véhémence d'une source qui s'échappe d'un rocher, elle mit madame Estourmel au courant de sa vie, prenant les choses du jour où elles s'étaient quittées.

— Dieu sait, dit-elle, si mon cœur était de bonne foi. Je cherchais loyalement un appui. Henri m'a poussée... Et c'est au moment où j'avais le plus besoin d'être aimée que j'apprends... As- tu connu madame de Givray, toi ?... Si tu savais comme il me trompait I... Et ils discutaient ensemble h propos de moi... J'étais entre eux un sujet de conversation. Et quand par hasard Henri m'honorait de son attention, c'est qu'elle lui avait dit : Aimez-la sincèrement... après tout, c'est votre femme I Oui, il m'a faite ce que je suis. J'ai voulu suivre, ton conseil, partir pour la campagne, disparaître... il ne l'a pas permis... Il avait besoin de moi pour des réceptions... Il fallait à M. de Chervette une maîtresse de maison I C'était la chose importante... la seule ! Et puis il s'étonne, parce qu'un jour mon cœur, à bout de patience, a parlé... Je te jure qu'en ce moment encore, s'il avait voulu... Mais non... Il a été implacable... Si tu savaisde quel air il.m'a regardée... J'étais à ses pieds, prête à tout... Il n'a voulu sauver qu'une chose, et il m'a sacrifiée impitoyablementà sa vanité.

Pendant une heure, il m*a tenue courbée sous sa menace, tout effarée, sans voix, sans haleine, morte de terreur, écrivant je ne sais quoi, écrivant tou. jours... Les mots passaient devant mes yeux, et je ne comprenais qu'une chose, c'est que c'était horrible... et qu'après tout on n'a pas le droit de torturer une femme comme il le faisait... Qu'il m'eût tuée, soit ; mais cela... c'était trop... 11 a ouvert la porte aux représailles !

Marcelle passa un mouchoir sur son visage. Elise écoutait, immobile.

— Que m'a-t-il fait faire après cela ? Je ne sais, continua Marcelle. 11 m'a conduite au bal : j'ai vu des figures tristes qui me regardaient. Je crois que j'ai dansé... Puis il m'a ramenée chez moi... Deux jours après, j'étais au Préau. J'y serais morte, si un jour, tout à coup, je ne l'avais aperçu, lui, Gaston ! Tiens, il était là, à cette place, que tu vois d'ici. Certainement M. de Chervette l'aurait tué s'il l'avait vu... Gaston n'y pensait même pas... 11 m'aime, va... Depuis lors, c'est une autre vie... La comédie que je jouais par force, elle m'enchante à présent ; elle fait qu'il n'y a personne entre nous. Rien ne me distrait plus de lui. Je passe mes jours à l'attendre... et, après qu'il est venu, à me rappeler ce qu'il m'a dit età l'attendre encore... Cesont des ivresses... et puis des langueurs qui m'épuisent... Une imprudencCj

MABCELLE. Î09

un hasard, et nous serions perdus... J'ai des frissohs pour une feuille morte qui voie sous mes pieds ; le craquement d'une branche sèche dans la profondeur du parc mefaittressaillir...lly a dans la campagne des abois de chiens errants^ ou sur la Seine, là-bas, des cris de mariniers qui, dans le silence, me font passer des sueurs sur le visage. Tant de périls nous entourent ! II entre comme un voleur ; il s'échappe comme un captif. Si un coup de fusil partait, je tomberais morte... Et pour moi il brave tout, et cette existence sauvage lui plait...

Madame de Chervette.s'empara des mains d'Elise, et les serrant :

— Songe donc I il a pris ^ix costumes pour venir ici... lui, un homme du monde, se déguiser en manœuvre I On ne prend pas garde à une blouse qui passe. Je l'ai vu la nuit deux ou trois fois dans ce chalet où tu es. Comment ai-je fait pour sortir de la maison, je n'en sais rien. Le bruit de mes pas, un bruit que j'entendais à peine, sonnait dans mon cœur. h me glissais le long des corridors, j'ouvrais une porte basse, retenant mon squale, et j'étais debiors. Que serais-je devenue si, tout à coup, une main se fûtappuyée sur mon épaule... Je rampais dans le bois, je franchissais les avenues d'un bond. Mon ombre, qui courait à côté de moi dans les sentiers éclairés par la lune, réveillait dans mon âme des ter-

tlO MAUCELLE.

reurs subites. Enfin, j'arrivais haletante, et je tombais dans ses bras I Va, j'ai payé ce bonheur par des mois de torture !

— Mais demain... après-demain ?

— Tais-toi, je ne veux rien savoir. 11 m'aime, c'est touti

Elise se serra contre Marcelle toute frissonnante, et, d'une voix qui faisait trembler^ ses lèvres :

— Tiens, dit-elle, je ne souffre jamais, eh bien, je ne sais pas si, malgré tes angoisses, tu n'es pas plus heureuse et plus près du bonheur que moi dans ma tranquillité.

— Tu vois bien ! s'écria Marcelle qui l'embrassa. Quand Elise quitta Marcelle, toute pensive, elle

secoua la tête. .

— 11 y a une catastrophe au bout de tout cela, ^e dit-elle; mais, c'est égal, quand on est mère de famille et vouée à l'uniformité d'une vie disciplinée, il ne convient pas d'entendre de ces choses-là ; Ç^ donne le vertige... Je ne verrai plus Marcelle que si elle a besoin de moi.

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