‹ MarcelleChapitre 2 sur 6 · VI · texte numérisé non relu

VI

A quelque temps de là, M. de Chervette mit à exécution le projet dont Marcelle avait dit quelques mots à M. de Yandelle. Ses affaires presque réglées avec Anselme, et n'ayant plus qu'une part d'intérêt dans des opérations dont il lui afiandonnait la haute direction, il chercha un peu plus loin de Paris, et trouva aux environs de Versailles, près de Bue, une maison de campagne admirablement située sur le revers d'un coteau, dans un pays charmant auquel une ceinture de bois et de collines faisait un horizon varié. Il y avait un vaste jardin, et, dans ce jardin, à l'extrémité d'un plateau que couronnait un gros bouquet de chênes, un chalet que M. de Chervette avait feil préparer comme celui du Préau. Un vieux mur tout couvert de lierre entourait l'habitation de tous côtés. En face du chalet seulement, et à l'endroit

môme où le plateau s'abaissait, il y avait uo saut-de^ loup.

En arrivant à sa nouvelle demeure, madame dé Ghervette trouva autour d'elle les meubles qu'elle affectionnait, son piano, sa petite bibliothèque, a musique, les mille objets qui étaient à son usage particulier ; un amant n'eût pas mieux fait pour la maîtresse la plus adorée ; mais ces attentions venant d'Henri ne la touchaient plus. Marcelle en fut satisfaite cependant ; elle se retrouvait à Bue comme elle avait été au Préau, il n'y avait aucune brisure dans sa vie. Les lieux étaient changés, non les habitudes.

Lorsqu'elle fut parvenue à bien se rendre compte de la nouvelle habitation où elle était appelée à rester peut-être un bien long temps, Marcelle avia dans un coin, à l'angle d'un mur, une porte qui ouvrait sur unepar tie déserte du jardin. Celte porte semblait hors d'usage. Le pêne rouillé jouait mal dans la gâche. On avait perdu la clef de la serrure* Avec cette habileté patiente et opiniâtre qui va i son but sans faire plus de bruit qu'une taupe creusant ses galeries sous un chaume, et dont les femmes ont le rare secret, Marcelle retrouva cette clef et de montra que Tusage de la porte condamnée lui était très-commode pour ses promenades dans la campa* gne. On était dans les bois du premier élan. Elle ne

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ie gêna pas pour s'en servir en présence de tout le monde. Quinze jours après, Gaston avait une clef loule pareille.

Les choses furent donc, aux environs de Versailles, ce qu'elles avaient été aux portes de Paris, et Marcelle ne prévoyait pas qu'elles pussent changer.

La plupart des femmes, celles surtout qui sont inoccupées en quelque sorte par droit de naissance, ne comprennent pas que Ton puisse trouver de difûculté à quelque chose que ce soit, et parce qu'elles n'ont pas, dans la situation que leur ont faite les mœurs et les usages, d'autres devoirs à remplir qu'un certain nombre de visites, qu'elles peuvent remettre àîolonté d'un jour à l'autre, elles croient volontiers que les hommes qu'elles rencontrent dans les salons n'ont pas moins de loisirs qu'elles. Aller et venir, prendre leurs heures et tout subordonner à leurs désirs, leur semble le seul travail légitime, et cette simple locution contre laquelle se heurtent tant de fantaisies : c'est impossible, leur parait un blasphème» quelque chose comme l'accouplement monstrueux de deux mots, contre lesquels protestent également la grammaire et le bon sens. Marcelle ne voyait donc pas pourquoi M. de Vandelle ne viendrait pas à Bue, comme il allait au Préau.

Un temps Gaston le lui laissa croire. Il avait même, cl sous un nom supposé, pris un pied-à-terre à

YersaiUes, où il s'oubliait quelquefois durant deux ou trois jours, et d'où, à pied, le matin ou le soir, aux premières ombres, par les bois de Satory, il gagnait Bue. 11 en revenait au clair de lune, par des sentiers parfumés, ou à la nuit mourante, baigné par les clartés timides qui tombaient d'un ciel pâle. L'enchantement de son amour lui faisait encore une escorte. Il y eut môme comme un renouveau dans ce mystère des grands espaces et des forêts profondes où il ne rencontrait que des bûcherons, et parfois des chevreuils réveillés par ses courses errantes. En traversant sous un costume d'emprunt les larges rues de Versailles, pleines de silence, et ces longues avenues qui se perdent dans des paysages historiques, il se rappelait les siècles fameux où la galanterie était en honneur, et ces jeunes gentilshommes qui couraient les aventures, encapuchonnés dans des manteaux sombres et Tépée au flanc. Marcelle ne valait-elle pas toutes les grandes dames dont les mémoires racontent les soupirs et que tant de poésies ont célébrées? Mais il arriva plusieurs fois que la pluie lui tint une compagnie plus fldële qu'agréable. Une autre fois, il s'égara en plein brouillard et ne fut tiré de peine, après une promenade de quelques heures à travers champs, que par la rencontre d'un braconnier qui aurait pu le dévaliser au lieu de le remettre dans le bon chemin.

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A la suite de cette équipée, il quitta Versailles pour une bonne quinzaine.

EtpuiSy sans se Tavouer encore, M. de Yandelle se sentait un peu las. On peut dire des âmes qui n'ont pas aimé à l'aurore de la vie qu'elles sont pareilles à ces oiseaux qu'on a enfermés dans des cages, où ils perdent l'usage et le goût de voler. Leur prison ouverte, s'ils étendent leurs ailes dans l'air libre, leur élan ne saurait les porter loin, et bientôt, épuisés, ils retombent sur le sol qu'ils ne cherchent plus à quitter. M. de Yandelle, qui n'avait jamais senti le feu de la passion à l'âge où elle s'empare des cœurs avec le plus de puissance, n'était pas dans des conditions morales à s'y plier avec une complaisante ardeur. L'énergie lui manquait. Son esprit avait mûri dans d'autres habitudes ; il lui fallait, pour respirer à Taise, une température plus tiède. Il commençait à s'en apercevoir à la secrète douceur qu'il éprouvait quand il rentrait dans le cercle de sa vie accoutumée.

On se lasse bien moins d'aimer quand on a aimé toujours que lorsqu'on n'a jamais aimé.

11 y avait donc un désaccord latent entre Marcelle et Gaston. Si on avait pu interroger leurs âmes comme des instruments, elles n'auraient pas rendu des sons d'une égale tonalité. Marcelle n'en avait pas encore le sentiment.

Des prétextes cependant, inventés par M. de Vandelle, commençaient à surgir çà et là dans Tintimité de leurs relations, comme on voit des rides paraître à la surface d'une eau dont le sillage d'un poisson a troublé la paix. Ils en diminuaient la fréquence. Ils avaient bien encore une ombre de vérité, et madame de Chervette, qui s'en exagérait l'importance, n'y voyait rien dont elle pût être alarmée. Son cœur pouvait en souffrir ; mais elle s'en payait et jugeait du cœur de Gaston par la plénitude du sien, et cela lui sufûsait

Aux prétextes s'ajoutèrent plus tard les occupations. Le mois avait été pluvieux, âpre et malfaisant L'amour de M. de Vandelle n'en avait pas pu supporter les giboulées. Quand il ûlaitpar aventure sur Versailles, la vue des champs mornes, dont la bise secouait les arbres frissonnants, et le spectacle des ondées qui battaient les chemins détrempés faisaient pénétrer la froidure dans ses veines. Il songeait malgré lui aux salles bien chaudes du club, aux bavardages qui suivent les dîners, à ces mille riens qui composent le train de tous les jours, et il leur envoyait un soupir. Quelquefois on donnait une première représentation au Palais-Royal ou au Vaudeville ; tous ses amis devaient y être, leurs amies aussi. Il avait été friand de ces régals, autrefois. U goût lui en revenait. A ces moments-là, le doux vi-

sage de Marcelle s'obscurcissait dans son souvenir, et il en voyait mal les contours. Trouverait-il seulement une voiture à la gare pour le mener aux environs de Bue ? Dans quel état arriverait-il à la petite porte ? Est-ce qu'il n'y avait pas des fondrières à traverser, avant d'y toucher?

Bien certainement un jour il rencontrerait face à face M. de Chervette en personne. Ce jour-là, il' n'aurait que ce qu'il méritait.

Un soir, il mit en avant un gros mensonge. Il n'avait pas vu Marcelle depuis près de trois semaines. Elle s'en plaignait doucement. Il n'y avait qu'un point luttiineux dans sa vie ; s'il s'éteignait, ce serait la nuit.

— Ah I dit Gaston, je me suis laissé mettre dans le conseil d'administration d'un chemin de fer nouveau... J'ai cru devoir m'en occuper... On dit qu'il doit en résulter de grands avantages pour ceux qui auront aidé ce chemin à faire son entrée dans le monde; mais, s'il doit me séparer de vous, j'y renonce.

11 y a des circonstances, et tous les philosophes conune tous les diplomates le savent, oîi les témoignages de l'abnégation sont des calculs habiles.

A la proposition de Gaston, Marcelle eut un élan ttncère.

— Non, répliqua-t-elle vivement.

— Cependant, que faire? dit M. de Vandelle qui s'attendait à cette réponse.

— Une chose bien simple. Je retournerai ao Préau.

— Au Préau I

— Oui ; vous garderez vos occupations, et je vous verrai comme autrefois.

Le premier mouvement de Gaston fut mauvais, contrairement à la réputation qu'on a faite à ses pareils ; il regretta d'avoir inventé ce conseil d'administration qui faisait naître de si beaux dévouements, puis il eut honte de ses pensées vilaines, et embrassa avec un reste de chaleur les mains de Marcelle. Les âmes les plus fatiguées ont de ces retours et de ces remords.

Ces retours mômes avaient quelquefois de grandes vivacités qui trompaient Marcelle et l'aidaient à se faire illusion. Gaston aimait encore assurément, et la jeunesse, la grâce abandonnée, le charme pénétrant de madame de Chervette, son élan sincère, sa confiance loyale donnaient à cet anjour des réveils qui en prolongeaient l'agonie. Il n'était plus question de chemin de fer pendant ces heures de plus en plus rares qui rappelaient l'aurore éclatante de leurs relations. Mais bientôt la fatigue revenait, et avec la fatigue la satiété.

Sur ces entrefaites, un des habitués du cercle où Gaston passait une bonne moitié de ses journées entra chez lui un matin. M. de Grémeil ne comptait pas dans les relations intimes de M. de Vandelle, cependant il le connaissait beaucoup et pouvait, au besoin, lui parler avec une certaine familiarité. Sans emploi, sans fonctions nettement déterminées, sans fortune bien assise au soleil, mais ayant des alliances elde longues habitudes dans le monde de Paris, M. de Grémeil était de ces hommes dont on dit partout : — c( Ah oui, M. X..., je le connais... il va beaucoup chez M. de J... C'est l'ami du prince de L..., un galant homme, ma foi !... » Il traversait tous les salons et saluait de la main la plupart des personnes qui font leurs galeries du boulevard des Italiens. A son entrée chez M. de Vandelle, Gaston

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fumait, les pieds dans des pantoufles, le nez dans un . livre. La pluie battait les vitres, une de ces pluies aiguës et violentes du mois de mars qui semblent dire aux passants morfondus : Nous venons de loin, le vent nous chasse, nous tomberons toujours ! Le jeune feuillage des marronniers secoué par la bourrasque grelottait en l'air. Gaston pensait à beaucoup de choses qui ne tournaient pas son esprit vers la gaité. Marcelle tenait la moindre place dans ses rêveries. Il accueillit donc M. de Crémeil avec cet air de bonne humeur ({u'on a quand un visage aimable vous rend visite dans un de ces moments où l'on souhaite d'ôlre dérangé.

— Vous déjeunez avec moi? dit Gaston.

M. de Crémeil jeta un regard du côté de la fenêtre dont les vitres ruisselaient, et que les brusques assauts de la rafale semblaient vouloir ouvrir.

— Il est clair, répliqua-t-il, qu'on ne s'expose pas deux fois en une matinée à la mauvaise humeur du temps. Je reste donc, et reste avec d'autant plus de plaisir que ce n'est pas le hasard seul qui m'amène chez vous.

— Mon cher monsieur de Vandelle, vous savez qu'on m'a fait la réputation d'un parfait égoïste ; on ne s'est point trompé... Égoïste je suis, égoïste je mourrai. Je ne me suis donc pas dérangé du coin du

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feu pour le seul plaisir de causer avec une personne que j'avais la certitude de rencontrer au club aujourd'hui, sans courir le risque d'attraper un rhume ; non, si j'ai sonné à votre porte, c'est que j'avais un service à me rendre.

— Vous assaisonnez votre égoïsme de franchise, à ce que je vois.

— C'est pour lui épargner les ennuis du manège et des circonlocutions ; mais que cet égoïsme ne vous fasse point peur; il a l'humeur accommodante, et^ tout en pensant à moi, à l'occasion il pense aux autres.

— Dois-je croire que l'une de ces occasions est née aujourd'hui ?

— Oui, et vous l'allez voir tout à l'heure. Mais, d'abord, attaqupns le déjeuner... Cette froidure m'a mis en appétit, et j'ai remarqué que l'on aborde avec plus d'aisance certaines questions, lorsqu'une bouteille de vieux vin de Château-Laffltte réchauffe la conversation.

Gaston sonna.

— Deux couverts, dit Gaston, et le déjeuner sur la table; qu'on nous laisse seuls... Ahl je n'y suis pour personne.

Un pâté de Chartres vivement ébréché, et la bottteille du grand crû aux trois quarts vide, M. de Crémeil se pencha vers son hôte, et d'un air souriant :

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— Que peusez-vous de votre situation ? dit-il.

— Mais, répondit Gaston, elle ne me parait point mauvaise.

— A la surface, oui; mais au fond?

M. de Grémeil remplit son verre, et, tendant la main à M. de Yandelle par-dessus la nappe :

— Vous plalt-il d'abord que nous causions sans ambages et sans réticences ? reprit-il ; d'une part, il faut une grande sincérité, de l'autre, une grande bonhomie, deux vertus rares 1 Donnons-en l'exemple ; et, pour vous y aider, je. commence.

11 vida son verre à petits coups en homme expert en toutes sortes de gourmandises, et le posant, d'une voix gaie :

— J'ai passé par là... je m'y connais... Il y a un grand nombre de situations bonnes qui sont mauvaises. On s'en aperçoitdès qu'on y regarde d'un peu près. Procédons par ordre. Vous avez de trentequatre à trente-six ans à peu près ?

— A peu près ; un ou deux de plus.

— C'est un bon âge pour regarder en avant... Vous ne m'en voudrez pas si dans les commencements notre entretien a la physionomie d'un interrogatoire?

— Non... L'accusé peut toujours ne pas répondre.

— Il aurait tort ; le ministère public est plein d'indulgence.

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— Continuez donc.

— Vous avez largement usé de votre fortune, si bien' que vous l'avez entamée.

— Presque, j'en conviens.

— Ce qui en reste est obscur. Des terres hypothéquées, des renies grevées de- dettes, un courant d'affaires embrouillées, tout ce qui compose un budget qui doit» avec cinquante mille francs de ressources annuelles, faire face à des dépenses de soixante à quatre-vingts.

— A quelques centimes près, le compte est exact.

— Si Ton portait la cognée dans ces broussailles, on en retirerait encore vingt-cinq à trente mille livres de revenus liquides ; est-ce bien cela ?

— Oui, avec des créances; deux ou trois cent mille francs qui se promènent dans les poches de mes amis.

— Ils n'en sortiront jamais. Si vous ajoutez à ce bilan quelques aventures et une réputation franche de toute tare, vous aurez l'histoire du passé.

— Du commencement à la fin, c'est vrai.

— Dans le présent, il y a un homme jeune, — remarquez que je ne dis pas un jeune homme, — sans profession d'aucune sorte, qui, continuant à marcher dans la voie où il s'est engagé, unira par creuser un trou, et du trou fera un gouffre que les hasards d'un héritage peuvent seuls cOmbler.

— Je n'ai point d'oncle.

— Grosse affaire alors ! Votre étourderie devient de rimpudence. Dans l'avenir je vous vois tel que je suis : un homme un peu fatigué, un peu miné, qui va, vient et cherche comme un chien qui billebaade dans un bois, la piste perdue. Il faut se tirer de là.

-^ Comment ?

— Par un mariage.

Gaston flt un mouvement.

— Je sais, poursuivit M. de Crémeil,je viensde mettre le doigt sur la plaie ; ne froncez pas le sourcil; je ne nommerai personne ; bien plus même je ne devinerai rien... Mais, croyez-vous qu'il soit possible de vivre en plein Paris, dans un monde qui a, par certains côtés, quelques-unes des habitudes des plus petites villes de province, sans que les secrets qu'on suppose le mieux cachés soient bientôt découverts? Est-ce qu'un hasard ne suffit pas, au besoin Tindiscrétion d'un valet de chambre qu'on a renvoyé? Peut-être vous a-t-on rencontré, rôdant hors desba^ rières ou traversant les rues d'une ville voisine, sous un déguisement qui a éveillé les soupçons. Peut-être a-t-on remarqué que vous n'étiez plus assidu aux réunions dont vous étiez l'un des habitués les plus fidèles autrefois. Je ne sais rien, je cherche. Et il peut se faire que quelques personnes, qui cherchent mieux encore, aient fini pir se rapprocher de la vé-

rite. Cette vérité-là, seuls les plus intéressés à la connaître ne la devinent jamais. Ils ont contre eux la conspiration du silence. Donc, vous me permettrez de supposer qu'il y a quelque part une personne aimable à qui l'on veut être enchaîné pour le moins jusqu'au tombeau. C'est admirable ! J'ai pris au sérieux ces chaines-là, moi qui vous parle. La femme que j'adorais est devenue veuve. Elle a épousé un prince valaque, et si un impertinent lui parlait de M. de Crémeil : « — Attendez donc, disait-elle, il me semble bien avoir connu quelqu'un de ce nom-là à Paris 1 » Mon cher monsieur de Vandelle, si vous TOUS laissez prendre à la glu des serments éternels, TOUS me faitjBs trembler I

— Il y a donc une jeune fille à marier ? demanda Gaston sans s'arrêter à l'observation de son interlocuteur.

— Serais-je ici sans cela ?

-r Vous la connaissez ?

— Beaucoup.

— Jeune ?

— Vingt ans.

-Jolie?

— C'est le seul défaut que je lui reproche... Elle l'est trop.

— On peut s'y résigner. Bien élevée ?

— Elle sort du Sacré-Cœur.

Si

««6 MABCBLLE.

— Et il y a une dot ?

-r-Ginq cent mille francs comptants, avec une terre dans la Brie. Je ne parle pas des espérances. Noos sommes fille unique.

— Mais c'est un diamant !

— Une perle, mon cher monsieur de Vandelle.

— Alors pourquoi penser à moi, mon cher monsieur de Grémeil ?

— Parce que vous êtes comte.

— Oh ! comte !

— Vous l'êtes I J'ai bien prismes renseignements! Parce qu'il vous plaît de ne plus porter votre titre, — un titre qui est bien à vous, lorsque tant d'aulres en prennent qui ne sont pas à eux, — ce n'est pas une raison pour que votre femme ne soit pas comtesse du chef de son mari.

— Elle tient donc aux perles de ma couronne et h mes quatre besants d'or sur champ de gueules ?

— Non p^s elle, mais son brave homme de père.

— Un brave homme de père, dites-vous ? C'est à présent vous qui me faites trembler... Où est le vice ?

— Le vice rédhibitoire, n'est-ce pas ?

— Justement.

— Nous avons du caUcot dans la famille, un oncle qui tient boutique, rue Saint-Denis, à l'enseigne des Trois Quenouilles, et il tient à son enseigne.

— Laquelle porte son nom ?

— En belles lettres couleur d'or, comme vos besants.

— On peut rompre.

— Non, le père tient à l'oncle.

— Rien de plus?

— Rien... Mais je connais un marquis que renseigne a fait reculer.

— Penh 1 ût Gaston... La légende de ma famille raconte qu'un Vandelle n'eut point peur d'une Sarrasine après la prise d'Antioche I Pourquoi reculerais-je plus qu'il ne l'a fait ? La fille est charmante^ diles-vous ?

— Adorable ; des mains dont une duchesse pourrait être jalouse, et des pieds à l'avenant; rien qui sente la mercerie ou la cotonnade. Si je n'étais pas si sûr de la vertu de madame Bressuire, la vue de ce produit héraldique me ferait croire qu'elle a coudoyé l'aristocratie.

Gaston tira son fauteuil près du feu.

—Mon cher Méphistophélès, vous êtes tentant en diable... Mais il y aie mariage i C'est une abdication.

— Point I pour un grand nombre d'hommes c'est une affirmation. Si, après une longue suite de siècles, le monde s'en tient toujours au mariage, c'est que l'expérimentation est faite. C'est encore l'institution qui assure la plus grande somme d'avantages pos-

sibles avec le moins grand nombre d'inconvénients. La liberté absolue est une chimère. Qui n'a pas femme à quarante ans a souvent maltresse à cinquante. Tyrannie pour tyrannie, je préfère celle qui porte la cocarde de la légalité. Marié, vous ne gaspillez pas votre vie. Elle se concentre et on en peut appliquer la force à l'ambition. On a un but. Les enfants viennent. Il faut songer à les pousser. G*est une occupation. La galanterie ne sufQt pas à remplir l'âge mûr.

M. de Grémeil flaira l'arôme de la tasse de café qui fumait devant lui.

— Ahl reprit-il, si mon existence était à recommencer, je m'appliquerais à marcher dans le grand chemin de tout le monde I C'est encore là qu'on a les plus franches coudées, et remarquez que tous les chemins de traverse y aboutissent... On peut faire un tour dans ces jolis sentiers qui se perdent dans des broussailles, mais avec une femme et une dot, vous manœuvrez sur un terrain solide, toutes les carrières vous sont ouvertes... Quelle est la formule de la vie pour un civilisé? Arriver à la fin dans les meilleures conditions d'aisance et d'agrément possibles. On peut les rencontrer dans les voies exceptionnelles oîi vous marchez ; mais la pratique veut q'on les cherche dans les routes battues. Or, le celibat est une exception. Il a Le grand défaut de faire

perdre de vue à ceux qui s'tabandonnent à sa fausse indépendance Tépoque inévitable où il ne suffit pas de courir les aventures pour être heureux.

— Hum ! fit Gaston, je connais des maris dont Texistence n'est point semée de roses !

— Je ne tous dis pas que le mariage soit la panacée universelle. Le célibat, est-ce une garantie au profit du bonheur? M'auriez-vous écouté, si vous l'aviez eu dans sa plénitude?

M. de Yandelle lança dans l'espace deux ou trois spirales de fumée de Tair d'un homme qui est à bout d'arguments.

— A propos, reprit-il, ei ce service que vous aviez à vous rendre, je ne devine point ?

— N'ayez garde que je l'oublie I Mon dévouement ne va pas jusqu'à vous marier pour la seule satisfaction de vous rendre heureux... Non ; j'aurai ma part par ricochet. Qui vous dit que M. Bressuire, tout reconnaissant des soins que je me serai donnés pour lui découvrir un gendre de son goût, n'ira pas jusqu'à m'offrir un nid dans une entreprise où je n'aurai plus rien à redouter des bourrasques de l'avenir?

— Bien pensé, murmura Gaston.

— Si mademoiselle Clémence Bressuire vous agrée, je ne vous demande en retour que de me donner un coup d'épaule auprès du bonhomme. Je

le mérite, ayant tout ce qu'il faut, et même un peu plus, pour remplir des fonctions qui ne demandent pas du génie. Est-ce dit?

— Que je me marie ou non, c'est dit.

— Alors je vais mettre le fer au feu... Avant quinic jours, vous dînerez chez M. Bressuire.

Lorsque M. de Crémeil se retira, Gaston était fort perplexe. Les raisonnements de son convive l'avaient frappé par plus d'un côté ; son esprit hésitait, son cœur aussi. Il était clair que madame de Ghervette raimait, cependant on connaît des personnes qui sont fort embarrassées de la fidélité qu'on s'entête à leur garder et qu'un peu moins de tendresse et de dévouement mettraient un peu plus à leur aise. En somme, Marcelle menait une existence fort triste ; on n'a pas vingt-cinq ans pour vivre au fond des bois, sans autre régal qu'une heure ou deux par hasard de conversation dans l'ombre. Trahie, elle rentrerait dans le monde, c'est-à-dire dans la vie. L'histoire de sa folie se faisait vieille, on l'aurait certainement oubliée, et jeune et belle, elle reprendrait sa place dans le monde. ^C'était pousser Tégoîsme bien loin

que de la condamner à une solitude sans fin. En outre, M. de Ghervette Tadorait; M. de Vandelle supprimé, le mari saurait se faire pardonner, et il y aurait un ménage parfaitement heureux de plus dans Paris. Le devoir de Gaston était donc de disparaître. Les sophismes ne lui manquaient pas. Il arrivait même par la force du raisonnement, à considérer la trahison qu'il méditait comme un témoignage de dévouement. Il prouverait à Marcelle qu'il l'aimait en Fabandonnant. Puis, son cœur se révoltait. U avait ea des heures fortunées dans le chalet. Où pouvait-il espérer un cœur plus tendre dans un corps plus beau? Ne. regretterait-il pas ce qu'il avait perdu? Mais au plus fort de ses retours, il songeait au désordre de ses affaires et à cet édredon couleur d'or qu'on lui offirait pour ensevelir un célibat qui durait depuis longtemps. On ne s'engage pas, d'ailleurs, parce qu'on accepte un dîner ; s'il ne trouvait point mademoiselle Bressûire à son gré, il battrait en retraite, et H. de Crémeil ne l'importunerait plus de ses conseils.

Peu de jours après, M. de Vandelle dîna donc chez M. Bressûire avec M. de Grémeil.

Il arriva par miracle que M. de Crémeil n'avait rien exagéré.

Mademoiselle Bressûire méritait plus d'éloges qu'il ne lui en avait donné ; elle était charmante. Le père et la mère étaient d'honnêtes gens, point sots et

point embarrassés; la maison respirait l'aisance. M. de Grémeil se frottait les mains. Vers dix heures, et tandis qu'on causait dans deux beaux salons amples et bien éclairés, où le service se faisait sans bruit, il prit M. de Vandelle à part :

— Eh bien, lui dit-il, vous ai-je trompé?

— Non.

— Cherchez... et vous ne trouverez à reprendre que le petit ridicule dont je vous ai parlé...

— Le titre qu'on désire?

— Par exemple, il est indestructible. Dans un temps où il ne faut rien gratter si Ton ne veut s'exposer à faire de vilaines découvertes, qu'est-ce qu'un ridicule? Un coquelicot dans un champ de blé...

— Il est certain que je sais des marquises qui feraient bien de ressembler à l'héritière des Trois- Quenouilles.

— Alors, je puis parler?

T- Nous verrons, dit M. de Vandelle.

M. de Crémeil jugea que c'était tout vu, et, dès le lendemain, demanda un' rendez-vous à M. Bressuire.

Vers le même temps, Marcelle ressentait les premières atteintes d'une inquiétude mal définie dont elle eût été fort en peine elle-même d'expliquer l'origine. Était-ce cet instinct qui échappe à l'analyse et qui fait deviner au marin qu'une tempête va fon-

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dre sur la mer tranquille du fond d'un horizon bleu? Elle se sentait moins heureuse sans que son bonheur lui parût compromis. Quand elle remontait en esprit la pente des jours écoulés, elle ne voyait pas qu'aucun changement eût modifié les conditions de sa vie secrète. Peut-être, cependant, des jours plus nombreux séparaient-ils les visites que Gaston faisait à Bue. C'était, à coup sûr, un effet de Téloignement. Elle avait eu tort de consentir à ce que M. de Che^ vette avait voulu. C'était une détermination sur laquelle il fallait revenir. Quant à douter de l'amour de M. . de Vandelle, Marcelle ne le voulait pas. Comment se faisait-il, pourtant, qu'elle ne fût pas rassurée?

Si Marcelle était inquiète, Gaston était gêné. Sa conscience l'avertissait qu'il agissait mal ; son silence était une mauvaise action ; mais lorsqu'il partait de Paris avec la résolution déparier, à peine entré dans l'atmosphère lumineuse qui rayonnait autour de Marcelle il perdait tout courage; il avait môme des heures d'ivresse durant lesquelles l'illusion lui revenait. Le regard étincelant, le cowir chaud, il quittait Bue tout imprégné de la pensée de Marcelle. Il tournait les yeux vers la voûte profonde où, dans le silence des nuits, scintillent tant de gouttes de feu, et se demandai^ avec un élan sincère si ces my* riades d'étoiles éclairaient quelque chose qui fût

plus beau que l'amour. Tous les biens qu'on lui propojsait yalaient-ils un seul des baisers dont la flamme voltigeait encore sur ses lèvres ? Il répondait non ; puis, la route achevée, le doute l'avait reconquis.

Un soir, Marcelle avait voulu le reconduire jusqu'à la porte qui ouvrait sur. la campagne. M. de Gbervette était à Paris; on ne l'attendait que tard dans la nuit. Elle fit quelques pas en dehors du parc. Un léger brouillard, qui s'élevait à peine à la hauteur des buissons, rampait à la surface du sol et en effaçait les inégalités. Au-dessus de leur tête, la lune sereine remplissait l'espace de clartés douces. Ils s'avançaient l'un et l'autre dans une mer flottailte dont les ondes blanches s'écartaient devant eux; on aurait dit deux ombres marchant dans une ombre. Des frissons de vent passaient dans le feuillage jauni des arbres et faisaient onduler les vagues à demi transparentes qui les enveloppaient. Marcelle éblouie de la magnificence nocturne de ce paysage fantastique, -où rien ne lui apparaissait de la terre, que le ciel, se pressait contre Gaston. Elle avait le cœur triste. Ses regards erraient autour d'elle.

— On voudrait se perdre dans . cette iinmensité ▼ague, dit-elle, ety toujours voler comme ces oiseaux dont les ailes blanches fatiguent l'immobilité des rivages.

t8« MARGELLE.

M. de Yandelle gardait .le silence. Marcelle prêta l'oreille. Des chuchotements' doux flottaient sur la surface lumineuse de la brume dont la nappe s'enfonçait dans la nuit.

— Rien ne rappelle où nous sommes, reprit-elle, si nous mourions ici, tout à coup, la main dans la main, nos âmes s'uniraient et du même toI s'élanceraient vers l'infini.

Elle s'arrêta et penchant sa tête vers lui :

— M'aimes-tu, dis-moi bien que tu m'aimes? j'ai peur !...

Il vit, dsLïïs la clarté dont ils étaient baignés, son visage pâle tout brillant d'un amour craintif, il vit ses lèvres qui tressaillaient; son cœur eut une secousse, et la prenant dans ses bras tout transporté :

— Qui te fait douter de moi ? Est-ce que demain ne sera pas comme aujourd'hui, et le jour d'après pareil à demain? Est-ce que tout ce qui t'entoure, tout ce qui brille sur nos têtes, tout ce qui murmure dans l'air, tout ce qui palpite en nous ne te crie pas que jet'aîme?...

Marcelle laissa tomber sa tête sur la poitrine de Gaston, et perdue en extase :

— On voudrait que tout flntt en un tel moment ! dit-elle.

Au bout de quelques jours M. de Crémeil entra chez M. de Yandelle, et d'un air de triomphe :

— Tout marche à souhait, dit-il, tous plaisez à M. Bressuire, vous plaisez à madame Bressuire, et ce qu'il y a de mieux, car sans cette condition expresse votre couronne héraldique eût-elle eu les fleurons d'une couronne ducale et votre écusson les merlettes de la maison de Lorraine, rien n'eût fait, — vous plaisez à mademoiselle Bressuire.

— Ah ! fit Gaston d'un air d'indifférence.

M. de Grémeil se campa devant M. de Vandelle les bras croisés : •

— Voilà une exclamation monosyllabique bien singulière I s'écria- t-il. On dirait un béros habitué à conquérir des royaumes à qui un pauvre capitaine fait hommage d'une modeste province I Peste I vous avez le bonheur tranquille, et ne vous confondez point en remerciements! Une fille charmante et une dot respectable I Est-ce donc une princesse qu'il faut vous aller chercher dans les contrées connues des poètes ^ulement?

— Non, mais j'ai réfléchi. Suis-je bien né pour le mariage?

M. de Grémeil sourit, et, considérant Gaston :

— Je vois où le bât vous blesse, reprit-il. Je ne serai pas plus indiscret que je ne l'étais une première fois; mais, en thèse générale, m'est avis que vous vous arrêtez à des vétilles.

— Des vétilles 1 répliqua M. de Vandelle.

t88 MARCELLE.

— J'ai dit le mot et ne le retirerais pas poar les plus beaux yeux du monde, qu'ils soient noirs comme ceux de la Belcolor, ou bleus comme ceux de la poétique amante de Faust.

— Est-ce que vous n'admettez pas cependant qu'il y a des circonstances qui engagent?

— Mon cher monsieur de Vandelle, j'ai sur ce chapitre une petite théorie où la logique me parait briller, et que vous me permettrez de vous soumettre, en raison même de» scrupules où vous menacez de faire échouer mes sages combinaisons.

— Je suis tout oreilles, dit Gaston.

— Et d'abord j'établis qu'en ces sortes de matières délicates on ne trompe personne. Toute femme qui a passé par le mariage sait à quoi s'en tenir sur la valeur de ces formules sonores, où les mots de constance éternelle et d'amour idéal se rencontrent à tout propos. Elle n'a qu'à chercher dans ses souvenirs, et la vanité lui en sera démontrée. Et à ce propos,, il me semble que la vulgarité de telles expressions devrait les faire bannir de la conversation des honnêtes gens. Si maintenant, dans le nombre considérable de filles d'Eve qui ornent la terre, il s'en trouve de pauvres d'esprit qui n'entendent pas ce que parler veut dire, ou d'assez égoïstes pour vouloir que les lois du monde soient refaites à leur profit, c'est leur affaire, et l'on n'a point à entrer dans ces détails. Les

codes ne se font pas pour les exceptions. Que penseriez-vous d'un personnage qui prendrait au sérieux les formules de politesse que Ton met au bas des lettres et qui compterait sur un dévouement absolu et sur un respect sans bornes, sous prétexte qu'on s'est proclamé son très-humble serviteur? Ne lui toumeriez-vous pas le dos, hein?

— Il est certain que si on ne lui tournait pas le dos, on lui rirait au nez.

— Le monde serait tout bonnement inhabitable sans un certain nombre de sous-entendus qui sont la monnaie courante des relations. Croyez bien que les femmes en sont convaincues comme nous; mais celte réputation de victimes, qu'elles ne veulent point laisser aux vieilleries, est une parure dont quelques raffinées se montrent friandes. Cela leur sert à l'heure où elles jouent la grande symphonie de la mélancolie ; elles riraient bien, par exemple, si on se laissait prendre à ces chimères I Maintenant, prenons les choses de plus haut, à un point de vue purement social. Combien connaissez-vous de femmes perdues pour avoir été trahies dans leur amour ? Vous plaît-il d'accepter trois quarts d'heure pour battre le rappel de vos souvenirs? Je vous les offre.

— C'est inutile, dit Gaston.

— Bien 1 Toutes vos recherches n'aboutiraient pas à la découverte d'une unité... Trahies, et je me sers

i40 MABCELLE.

à dessein de ce participe ambitieux qui leur plait, elles retombent tout doucement dans la chambre conjugale, où le sourire d'un mari les accueille. Elles n'ont perdu ni l'aisance et le confortable de la communauté, ni la considération des voisins, ni les invitations empressées de tout le monde. Quelques amies intimes sourient peut-être du bout des^lèvres, mais c'est tout On les voit le lendemain dans la même loge à l'Opéra,. avec les mêmes diamants autour du cou et les mêmes amis auprès d'elles, elles dansent dans les mêmes bals, et font, à la saison nouvelle, les délices des mêmes eaux. Cependant, vous reconnaîtrez que les hommes, à leur tour, sont trahis quelquefois. C'est un échange de procédés confraternels où personne n'a rien à se reprocher.

— Oui, dit Gaston qui sourit, ces choses-là me sont arrivées comme à un autre.

— Mais vous avez eu l'esprit de n'y rien perdre. Moi qui vous parle, j'en ai vu qui, dans ces associations d'un jour, que tout peut rompre, risquaient leur avenir et le perdaient bravement. Grosse affaire pour un homme qui entre dans la vie que l'avenir I Ce\vi<i repoussent dédaigneusement une alliance qui les arracherait à leur divinité, et avec un héroïsme que rien plus tard ne récompense, sacrifient le lendemain à la veille, ce qui dure pour ce qui passe, et l'occasion au front chauve ne revient plusl Ceux-là font fi

MABCELLE. t4«

d'ane situation qui leur assurerait l'indépendance et parfais leur ouvrirait des perspectives sur la fortune. Mais quoi ! il faudrait quitter la ville où elle respire... ellel c'est-à-dire tout, et l'on n'a que mépris pour la main qui voulait vous sauver, et Ton marche la tête dans les nuées jusqu'au jour où le pied se heurte à qnelque caillou! On se réveille alors, et on regarde I La femme adorée est loin, et la fortune aussi. Adieu paniers, les vendanges sont faites. Cherchez dans vos souvenirs, et vous verrez cette fois s'ils vous répondront. Mais qui s'avise de plaindre ces pauvres diables ? On ne les voit ni pleurer ni gémir. Et puis, ce ne sont que des hommes I II n'est point de mode de s'intéresser à des porte-moustaches ! Et les aimables personnes qui les ont jetés par terre, vêtues à la mode la plus fraîche, passent sur la chaussée et les éclaboussent.

M. de Yandelle roulait une cigarette entre les doigts, hochant la tête . Ses résistances battaient en retraite. M. de Crémeil jugea le moment opportun pour livrer ly^ dernier assaut.

— . Mon ami, reprit-il, la Providence vous traite véritablement en enfant gâté. Elle se présente à vous ^^^ les traits d'une aimable fille qui ne demandera pas mieux que de se consacrer au bonheur de l'homme ^ Vaura choisie. Ne la repoussez pas I La Provi- . dence aussi a ses caprices. Elle se lasse quelquefois.

tht MARCELLE.

D'une part; une famille qui vous accepte comme un filSy et dont, si vous y mettez un peu de bonne grâce, vous serez bientôt la tête et le bras, une dot qui fera la boule de neige, une compagne dont vous pourrez faire à votre gré une femme à la mode ou une femme de ménage, et qui restera toujours une femme du monde; bref, la vie assise, honorée, ouverte au bienêtre et au repos, et à l'action du même coup, si le désir de faire figure à Paris vous mord. De l'autre côté, une chimère, une pastorale, une de ces aventures qui traînent dans mille romans, et au dernier chapitre cette rupture inévitable que le moins clairvoyant des physiologistes prédit à coup sûr. Pourquoi donc ne pas tourner le feuillet et courir au dernier chapitre un peu brusquement? C'est ce que je voas propose. Si, pour le faire,- vous attendez d'avoir franchi le cap redoutable de la quarantaine, prenez garde de rappeler ce héron de la fable qui, après avoir dédaigné les carpes et les tanches, fut fort aise àe rencontrer un escargot.

Un imperceptible sourire passa sur les lèvres de Gaston. M. de Grémeil se leva.

— M. Bressuire m'a donné commission de vous inviter à passer le mois prochain à sa campagne, aui environs de Touman, où il se rend en famille. Il ne serait pas désagréable d'être maître du château oà l'on vous a préparé un appartement... Je suis du

Toyage. Fautril lui répondre que nous acceptons?

— Faites, dit M. de Vandelle.

Il fallait cependant annoncer à Marcelle qu'elle resterait un assez long temps sans revoir Gaston à Bue. Deux ou trois fois, il prit la plume pour la prévenir de sa résolution, mais les lettres commencées, il les déchirait. Aucune ne disait bien ce qu'il voulait dire. Quant à parler, il savait qu'il y réussirait moins encore. En attendant, les jours s'éco\]Jaient. Le moment approchait où il devait partir pour les Carrières. C'était le nom du château »de M. Bressuire. M. de Grémeil le pressa bientôt de faire ses malles. Une Toiture les attendait à heure fixe à la gare de Tournan; il fallait s'y trouver le samedi suivant. A bout de Toie, une dernière fois il se rendit à Bue. Marcelle le reçut dans le pavillon. Il ne l'avait jamais vue plus belle; elle souriait, elle riait. Il n'avait pas la force d'éteindre cette gaieté.

— Vous savez, lui dit-elle, je n'ai plus peur. D'un mol vous m'avez rendu toute ma sécurité.

U ouvrit la bouche pour parler, il hésita, et se lut. Au moment de se séparer, elle le retint.

— Devinez ce que j'ai fait hier, reprit Marcelle doucement. Il y avait huit jours que vous n'étiez venu. Je savais que je vous verrais ce soir... J'ai passé mes heure les plus douces à vous écrire... Emportez celle lettre... Si un jour vous veniez à m'ai-

mer moins, lisez-la, et tout ce qu'il y a de tendresse dans mon cœur passera dans le yôtre.

Gaston la remercia d'une Toix tremblante.

— Moi, je n'ai pas de si bonnes choses à vous dire, ajouta til ; il faut que je parte demain.

Elle tressaillit.

— C'est donc un pressentiment qui me poussait à faire ce que j'ai fait!.. Allez-vous bien loin?

— Un peu loin, oui.

— Ce n'est rien de grave qui vous force à me quitter?

— Non, rien, mais il le faut.

— Une affaire peut-être, un ami qui vous appelle?

— C'est cela, un ami.

S'ils n'avaient pas été sous le couvert des arbres, Marcelle aurait vu la rougeur qui se répandait sor le visage de Gaston.

— Je voulais retourner au Préau, reprit-elle, pour me rapprocher de vous. J'attendrai à Bue que vous soyez de retour. . . Je serai la première avertie, n'est-ce pas?

— En doutez-vous I

— J'irai chaque jour à l'endroit où je trouve quelquefois un mot qui me console... Irai-je souvent sam y rien trouver?

— Un mois, peut-être.

— Que c'est long!

MARCELLE t4 5

La voix manqua à M. de Vandelle pour répondre. U s'inclina Ters Marcelle et l'embrassa dans les chc- Teox. Elle tremblait serrée contre lui.

— Il y a donc toujours des malheurs I reprit-elle.

— ESst-ce un reproche?

— Un reproche I Dieul Est- ce que je ne sais pas que vous souffrez autant que moi ! . . . Mais les hommes ont an orgueil qui lessoutient.Ilsmettentleuramourpropre à ne pas laisser voir leurs blessures... Moi, je pleure!

Un quart d'heure après, Gaston avait quitté Bue. Quand il fut à quelque distance du pavillon, il se retourna. Il voyait au sommet du plateau les murs du parc, et, par-dessus, le faîte des arbres qui se profilaient en noir sur Thorizon. La soirée était claire. Gaston laissait une part de sa vie dans cette solitude. U s'appuya au tronc d'un chêne et regarda autour de lui ces paysages qu'il ne devait plus revoir, comme s'il eût voulu en emporter l'ineffaçable image ; un sentiment d'amertume gonflait son cœur.

— Pourquoi me suis-je mis à l'aimer I se dit-il. Il sentit alors sous ses doigts le papier que Marcelle lui avait donné. Il le tira de sa poche et l'ouvrit. Aux premières lignes qu'il déchiffra, dans une demiobscurité, ses yeux se mouillèrent, puis quelque chose de mauvais passa dans son esprit. Brusquement

il déchira la lettre qu'il tenait à la main et en dispersa au loin les morceaux. Le vent les prit et les em^ porta p£g:*mi les bruyères. Bientôt un efifort i'arracba de la place où il s'était arrêté, et il s'éloigna à grands pas sans retourner la tête.

Un temps Marcelle vécut tranquille dans sa retraite. Elle savait que des jours se passeraient sans qu'elle revit Gaston ; mais elle avait l'habitude de son isolement. Elle retourna à la musique et à la lecture. M. de Ghervette épiait les changements qui se produisaient en elle, heureux tout à coup si quelque indice lai faisait croire que laguérison était possible. Il était avec elle d'une douceur inaltérable et d'une prévenance sans bornes. Plus de colère^ aucun retour sur le passé ; un immense regret le consumait. Marcelle acceptait sa présence ; il y avait des heures où ils causaient, quelques promenades môme les réunissaient.

— Qui sait? disait alors Henri.

Quand le mois fut près de sa fin, une certaine agitalion s'empara de Marcelle. Il y avait le long des

t48 MARCELLE.

murs du parc, à Bue comme au Préau, dans un coin peu fréquenté et tout envahi par les broussailles, une cavité dans laquelle M. de Yandelle et madame de Chervette cachaient leur correspondance. Elle s*y rendait tous les joui*s, et souvent deux ou trois fois par jour. Elle n'y trouvait jamais rien. Etonnée, elle remuait de temps à autre les feuilles mortes amoncelées au pied du mur et fouillait parmi les buissons. — Ce sera pour deniain, se disait-elle. Demain arrivait, et iln'y avait rien encore. L'inquiétude la prit, puis, le mois terminé, la ûèvre. Certainement, quelque chose était arrivé. Son esprit se perdait dans des conjectures. Les plus tristes étaient celles qu'elle accueillait avec le plus de complaisance. Dans ce silence où elle vivait, comment saurait-elle s'il était mort? Pourquoi Tavait-elle laissé partir? Une prière l'aurait retenu.

Un jour, après avoir posé les mains sur son piano, pris un livre et une broderie, rejetés tour à tour, ses jeux tombèrent sur un journal qu'elle déploya négligemment. Deux lignes en traits de feu s'en détachèrent subitement. Ses regards éperdus s'y fixèrent. Elles annonçaient le mariage de M. de Yandelle avec mademoiselle Clémence Bressuire. Vingt fois Marcelle en épela les syllabes, puis le repoussant d'un air de joie :

— Quelle folie I... Est-ce qu'on ne me l'avait pas

MARCELLE. t49

dit une première fois ? Et c'était faux ! C'est aujourd'hui comme c'était alors I

Elle reprit le journal cependant et le retourna en tous sens ; rien que deux lignes. Comment I pas un détail ! Il lui semblait que le journal n'aurait dû s'occuper que de cet événement.

— Suis-je folle ! ajouta-t-elle, il n'y a que des papotages là dedans !... Un bavard parle, et on imprime ce qu'il dit ! Est-ce que je ne connais pas Gaston ? Qui l'eût empêché de parler s'il ne m'avait plus aimée !

Marcelle mit le journal en pièces et sortit du pavillon où elle l'avait trouvé. Mais les mots cruels qu'elle venait de lire la suivaient partout. EUe en découvrait les caractères dans le feuillage, dans l'eau des bassins, sur le sable des avenues, dans la forme errante des nuages. Le vent lui en répétait les syllabes maudites. Elle courut à la muraille où, près du saut de loup, M. de Yandelle cachait ses lettres. Bien sûr, il y en avait une. Elle plongea la main dans la cavité ; rien. Elle se redressa toute blanche. Si c'était vrai I Mais comment le savoir ?

^Ah I mon mari I fit-elle.

Pour la première fois, elle attendit le retour d'Henri avec impatience. Il ne revint que tard. Elle composa son visage et fut à sa rencontre. Elle n'avait qu'une question, qu'un mot sur les lèvres ; mais il

.fallait attendre, la prudence le voulait. Sa Toix d'ailleurs était mal assurée. Après le dîner, et assise dans Tombre, la tête sur un ouvrage d'aiguille :

— A propos, dit-elle, j'ai lu dans un journal que M. de Vandelle venait de se marier avec une jeune pe^ sonne dont le nom m'échappe... Qu'en savez-vous ?

— M. de Vandelle ? Je ne vous l'ai donc pas dit? Rien de plus vrai.

Le froid de la mort passa sur le visage de Ha^ celle.

— Ah ! fit-elle.

— Il a épousé mademoiselle Bressuire, la fille d'un négociant qu'on dit fort riche. 3'ai reçu un billet de faire part.

— Vous l'avez ?

— Je ne sais pas. J'ai rapporté beaucoup de papiers de Paris... Ils sont là dans ce portefeuille... Et, tenez, le voici !

M. de Chervette tendit une longue lettre à Marcelle, qui l'ouvrit. Elle était datée de Tournan. Il y avait huit jours que Gaston était marié. Elle eut au cœur une contraction qui faillit la faire crier. Elle J porta les deux mains. La lettre tomba.

— Le lâche I murmura- t-elle.

Marcelle passa la nuit debout. Elle avait la tête en feu, les paupières brûlantes. Elle eût donné tout au monde pour pleurer. Le flot des larmes s'amassait en

elle. Elle n'apercevait que cendres et poussière autour d'elle. Au point du jour, harassée, elle écrivit ces quelques mots à madame Estourmel :

« Viens, le -désespoir me ronge, la folie me prend. »

Elise accourut. Le visage de Marcelle lui fit peur. D'une main violente, madame de Chervette lui présenta tout ouvert le billet de faire part.

— Ah ! tu sais donc ?... s'écria madame Estourmel.

— Et toi, tu le savais,?

— Il y a quinze jours qu'on m'a tout appris. Je connais la famille Bressuire, avec laquelle M. Estourmel est en relations d'affaires. On n'a rien dit jusqu'à la dernière betire. Quand j'ai su que le mariage était une affaire décidée, j'ai tremblé de la tête aux pieds.

— Si tu connais la famille Bressuire, tu connais mademoiselle Bressuire, alors ?

— Oui, pourquoi ?

— C'est que, moi aussi, je veux la connaître.

— Toi ! . . . dans quel but ?

— Est-ce que je le sais !... j'ai des flammes au dedans'de moi.

— Mais tu n'avais donc ni doute ni soupçon ?

— Rien. Je vivais dans un rêve... J'avais mis toute ma vie dans cet amour. Je pensais qu'il me ressem-

25i MARCELLE.

blait... La dernière fois que je l'ai vu, il m'a dît qu'il parlait pour un voyage... moi je l'ai cru.

— Est-ce que ,tu ne peux pas l'oublier? Marcelle secoua la tète :

— C'est une lâcheté, mais je l'aime.

Elle joignit les mains, et d'une voix désespérée :

— Tiens! reprit-elle, je souffre tant que si je croyais que M. de Chervette me tuât du coup, je lui dirais la vérité.

Le regard de Marcelle ût peur à madame Estourmel. Elle se jeta à son cou.

— Mais tu n'as pas vingt-cinq ans, s'écria-t-elle, reviens à toi... Ton mari t'adore... Ne regarde plus en arrière... Est-ce que tu veux donner ton cœur en pâture éternellement à un homme qui ne te méritait pas !...

Elise lui dit les choses les meilleures que la plus tendre amitié peut inspirer, rembrassant,la suppliant ; faisant appel à son courage, à sa résignation... Marcelle resta inerte dans ses bras, le visage contracté, les yeux mornes.

— Je te dis que je veux le voir et que je lui parlerai ! dit-elle enfin.

— Tu oublies donc que tu ne peux pas sortir d'ici?

— N'est-ce que cela? M. de Chervette n'attend

HARCELLE. tSS

qu'an motpour me ramener à Paris... Va ! j'y serai bientôt.

— Eh bien I dit Elise, puisque tu n'es plus en état de rien entendre, je ferai ce que tu voudras... Je m'arrangerai pour que tu rencontres chez moi M. de Yandelle et sa femme... Elle est bonne etdouce^ mais lui, il ne sait pas combien je le hais I En attendant, je reste ici... M. Estourmel s'arrangera comme il Toudra... Quand Tamitié a épuisé les conseils, elle n'a plus d'autre ressource que le dévouement... Mais, par exemple, je te défends de parler à M. de Ghervette de tout cela.

Elise expédia une dépêche à Paris et s'installa à Bue, où M. de Chervette fut charmé de la trouver. Il y voyait un bon signe. Le lendemain, en effet, Marcelle parut plus gaie. Elle laissa tomber le nom de M.Daubersac dans la conversation et manifesta le désir de causer avec lui. Elle parla de Paris avec une certaine animation et demanda ce qui s'y passait. ' — Si tu donnes une fête, invite-moi, dit-elle à Elise.

Henri, dans un élan de joie, embrassa les mains de Marcelle. Il partit le lendemain de bonne heure pour Paris dans l'intention d'en ramener M. Daubersac. Restée entôte-à-tète avec Marcelle, Elise la supplia de ne rien précipiter.

— Ta résolution est bonne ; je crois que le spec-

tacle du monde et le mouvement te feront du bien, lui dit-elle ; mais tu ne me semblés pas encore assez maltresse de toi pour le supporter. La transition serait trop brusque, tu aurasie vertige. Tu as les nerfs si tendus que le moindre choc peut les briser. A ta place, moi, je voyagerais, et dans six mois, un an, plus calme, raffermie, j'affronterais Paris.

— A ma place, tu ferais comme moi, car à ma place tu sentirais comme je sens.

Madame Estourmel fit un geste négatif, alors Marcelle lui serrant la main avec énergie :

— Peux-tu calculer la somme de courage que ces longs jours de solitude et de passion ont amassée en moi ? reprit-elle. Je me suis habituée à tout concentrer, à tout ensevelir. Ce courage, je le dépenserai peut-être en quelques heures, mais je l'aurai vu, lui, Gaston I

Les deux amies firent quelques pas en silence.

— Te rappelles-tu le jour, reprit Marcelle, où tu m'as dit : Prends garde ! Et demain ? et après-demain? Demain est venu ; il est plus terrible encore que tu ne le redoutais... Remercie M. Estourmel qui t'a mise à l'abri de pareilles tortures

— A ton tour, réponds. Au prix de tortures semblables, recommencerais-tu ?

Marcelle réfléchit.

— Peut-être, reprit-elle.

— Ah ! les hommes ont raison I il y a un grain de folie chez nous toutes, dit Elise.

M. DaubersaCy retenu par une consultation, ne put se rendre à Bue que vers la fin de la semaine. Il dîna entre Marcelle, Elise et M. de Chervette. La conversation effleura les sujets dont il était de mode de parler en ce moment. Le rire de Marcelle réjouissait M. de Chervette, dont les regards semblaient dire au médecin : «Vous voyez, c'est fini, bien fini 1 »

Quand le docteur eut savouré en gourmet une tasse de café que Marcelle voulut préparer elle-même, il la suivit sur une terrasse que bordait une rangée de vieux tilleuls. Une fois hors de la portée de la voix :

— Vous savez, dit-il, que je vous trouve plus malade qu'autrefois et plus voisine du mal que vous n'aviez pas alors ?

— C'est possible, répliqua Marcelle ; mais ce que j'étais alors, je ne veux plus le paraître à présent.

— Mon enfant, vous ne m'avez rien dit jamais, en revanche j'ai pu deviner bien des choses. C'est dans les habitudes de ma profession et de mon caractère. Vous traversez une crise violente où vous pouvez laisser la raison.

— En serai-je plus malheureuse ?

— C'est une question dont personne ne peut être juge, ni vous, ni moi... mais j'ai dd vous prévenir.

— Eh bien ! votre devoir est accompli.

— Oui, oui, reprit le docteur d'une voix lente et comme s'il se fût parié à lui-même, je connais ces sortes de frénésies morales, dont rien ne peutmailriser la violence. Vous éprouvez ce besoin âpre de souffrance qui saisit impérieusement les âmes ulcérées. Vous voulez aviver votre blessure, enfoncer plus avant le couteau dans la plaie, Ty retourner et tous repaître des déchirures que vous subirez... En supporterez-vous longtemps le supplice ? Tout le problème est là.

— J'en accepte les conséquences. D'ailleurs pensez-vous qu'ici, et rongée toute vivante par les furies du désespoir et de la jalousie, je les supporterais mieux ?... Je m'étudie, et à vous parler franchement, comme s'il s'agissait d'une étrangère, je ne le crois pas.

M. Daubersac prit les mains de Marcelle d'un air de pitié.

— Je voudrais vous sauver cependant, ajouta-l-il; vous ne ressemblez pas à ces poupées que je rencontre partout, qui s'habillent du matin au soir et sautent du soir au malin... Vous étiez un cœur, une âme, une intelligence... Un malentendu a tout fait. Il;^ ici près un homme qui attend dans l'anxiété ; il a eu de grands torts envers vous... Cependant il vous aime... Si vous faisiez un effort sur vous-même, si vous laissiez tomber votre main dans la sienne?

MARCELLE. t57

— Ah I oui, un peu de comédie, et je traverserai la vie comme tant d'autres !... tenez, comme madame de Givray !... Je puis me taire, mais mentir, noni

Ils étaient arrivés à Textrémité de la terrasse ; ils s'y arrêtèrent

— Je vous remercie de m'avoir parlé comme vous venez de le faire, continua Marcelle avec plus de douceur, cela me prouve que vous avez pour moi quelque amitié. Je la mérite et vous en suis reconnaissante. Je suis entrée dans la vie avec des instincts honnêtes et de bonnes résolutions. Il me semble qu'il eût été facile de me diriger et que la pratique du bien m'eût rendue heureuse... On ne l'a pas voulu.. • 3'ai bien souvent pensé à ce (f}xe vous me conseilliez tout à l'heure... un sentiment de probité farouche m'en empêchera toujours... Je n'ajouterai pas à mon triste passé quelque chose qui me dégraderait à mes propres yeux; c'est bien assez de la honte sans l'hypocrisie... A présent que je vous ai répondu comme à ua ami, ouvrez-moi les portes.de cette prison... L'expérience de la liberté faite, peut-être y rentrerai-je.

Ce langage tranquille et cette voix posée troublèrent M. Daubersac plus profondément que ne l'eussent fait des explosions de larmes, de grandes violences d'expressions. Il eut un éclair d'émotion sincère :

tS8 MARCELLE.

— Meilleure, VOUS souffrez davantage, dit-il... Avec une âme étroite, un cœur petit, tout cela n'eût été qu'un épisode dans votre vie. Le bonheur est le lit des médiocres... Pourquoi faut-il que vous ayex été pétrie d'une argile plus délicate et plus pure !

Il frappa du pied par terre, et, avec ce sourire de l'ironie qui ne le quittait un instant que pour revenir presque aussitôt :

— Ah ! les sentiments nobles, quelle peste ! murmura-t-il.

Puis, changeant de ton :

— Si jamais vous avez besoin de moi, je vous appartiens, reprit-il.

11 l'entraîna d'un pas rapide vers Élise et M. de Chervette, qui les attendaient à l'autre extrémité de la terrasse.

— Nous avons causé, madame de Chervette et moi, dit M. Daubersac. Je crois que les distractions achèveront de la remettre. Je vous conseille donc de la ramener à Paris.

Deux jours après, Marcelle rentrait dans son appartement de la rue Joubert. Ge^ne fut pas sans un secret tressaillement qu'elle revit la chambre où elle était tombée brisée aux pieds d'Henri, et ce petit bureau oîi elle avait écrit ces quelques lettres qui avaient ouvert l'abîme où elle^marchait. Rien n'était changé

autour d'elle. En elle, rien ne subsistait plus de ce qui avait été.

Le monde où elle rentrait fit à madame de Chervette cet acueil bienveillant qui masque un si grand fond d'indifférence. On s'était occupé d'elle un temps, puis on l'avait oubliée. Quelques personnes la reconnurent dans la première maison où elle se montra. Des femmes, avec qui elle avait été en relations suivies, lui demandèrent si elle n'avait pas été malade, et, sans attendre sa réponse :

— Vous allez tout à fait bien, à présent... tant mieux !

Les jeunes gens qui étaient ses valseurs accoutumés prenaient de ses nouvelles comme si elle fût arrivée de Nice ou de Pau. Ils la trouvaient un peu P^e ; mais cette pâleur lui seyait bien. Marcelle faisait voir à Élise qu'elle n'avait point trop auguré de ses forces. Elle avait pour tout le monde un visage aimable et souriant, et semblait s'intéresser aux conversations les plus banales. En une semaine, la ^ie mondaine l'avait reconquise. La nuit, Tinsomnie la dévorait.

Cependant, Marcelle pressait Élise de tenir sa promesse, mais celle-ci résistait. Elle s'effrayait à la pensée de mettre en présence madame de Chervette €t M. de Vandelle ; elle inventait mille prétextes pour en retarder le moment, espérant toujours que Mar-

86f MARCELLE.

celle y renoncerait ou qu'un incident lui viendrait en aide pour rendre leur rapprochement impossible. Un soir Marcelle était à TOpéra. Élise devait Ty rejoindre.

— Pour toi, je fais des folies qui sont des miracles, lui dit-elle en entrant dans la loge ; c'est aujoar-

d'hui grand dtner de famille, toute une pépinière de parents se régale rue des Bourdonnais, et, seule parmi les Estourmel, je hante l'Académie impénale de musique I

Marcelle promenait desyeux inquiets autour d'elle. Ce bruit, ces lumières, ces parures, ce mouvement d'une salle de théâtre en fête, après le recueillement et la solitude de Bue et du Préau, lui doimaient le vertige.

— Est-ce que tu m'entends ? reprit Élise.

— Oui, mais les battements de mon cœur me suffoquent; j'ai éprouvé comme une secousse en entrant ici... La dernière fois que j'y suis venue, il était arec moi... On jouait les Huguenots, comme aujourd'hui.

Tout à coupelle saisit le bras d'Élise.

— C'est lui I dit-elle les dents serrées. Madame Estourmel suivit la direction du regard de

Marcelle. M. de Vandelle venait d'entrer dans une loge découverte de la galerie. Il leur tournait le dos en ce moment. Une femme, dans tout l'éclat de la jeunesse, élégante, jolie, distinguée, passa devant lui et s'assit

— Mademoiselle Bressuire, n'estrce pas? demanda Harcelle sans retourner la tête.

— Oui» dit Élise.

Une personne, que madame de Chervette ne connaissait pas, se plaça auprès de la jeune mariée. C'était H. de Crémeil. Gaston resta derrière. U se pencha sur l'épaule de sa femme et remit entre ses mains une grosse touffe de roses.

— Il ne m'a jamais aimée, reprit Marcelle.

Les yeux de M. de Yandelle rencontrèrent enfin ceux de madame de Chervette, ardemment fixés sur lui. U pâlit.

— Enfin I dit-elle.

— Tu oublies que M. de Chervette est derrière nous, murmura madame Estourmel à son oreille.

— Sais-tu à quoi je pense ? J'ai envie de me retourner et de lui dire : Cet homme a été mon amant, tuez-le et tuez-moi I

Élise sentit des gouttes d'une sueur glacée glisser entre ses épaules. Elle s'empara de la main de Marcelle et la serrant énergiquement :

— Si tu m'aimes, tais-toi, je t'en supplie 1 diteUe.

— Que dites-vous ? demanda M. de Chervette. •

— Rien, répondit Élise; cette terrible musique de Meyerbeer nous bouleverse, Marcelle et moi.

Marcelle portait ce soir-là une robe de tulle blanc.

26t MARCELLE.

et dans les cheveux, aux oreilles et sur le con, on écrin de perles qu'elle tenait de sa grand'mère. M. de Crémeil venait de Tapercevoir; il prit une lorgnette, et, après l'avoir examinée à loisir, sans regarder M. de Yandelle, avec un sourire :

— Madame de Chervette est charmanle ce soir, dit-il.

Puis tout bas et lui poussant le coude :

— Qu'en dites-vous ? Croyez-vous encore qnW femme ait jamais la sottise de mourir parce qu'on l'abandonne ?

Pendant l'entr'acte, une visite étant survenue, ils sortirent et passèrent au foyer.

— Je ne veux pas abuser de mes avantages, reprit M. de Crémeil, mais, sans me montrer plus indiscret qu'il y a quelques mois, avouez que j'avais raison. Les femmes ont toujours mille prétextes pour se consoler... C'est notre vanité qui nous fait croire qu'elles aspirent à mourir quand elles nous ont perdus. Quelques-unes, plus orgueilleuses, demandent qu'on leur laisse les bénéfices de la rupture... Aflaipe de principe... Le souvenir d'Ariane délaissée les offusque. D'autres, au contraire^ en petit nombre, veulent avoir quelque chose à pardonner. Le rôle de victime ne leur déplaît pas. C'est une question de tempérament. Dans le cas particulier qui nous occupe, si vous aviez persisté dans vos projets de constance per-

pétuelle, il en est une qui par votre faute eût été radicalement compromise. Il est des circonstances où trahir, c'est sauver. Grâce à vous, voilà une jeune femme libérée qui rentre dans le monde... Demain elle vous remerciera.

M. de Yandelle ne demandait pas mieux que de se rendre à ces raisonnements. Il y gagnait de n'éprouver ni regrets ni remords, et son amitié pour M. de Crémeil s'en accrut. On sait si bon gré à qui vous débarrasse de l'ennui d'avoir commis une vilaine action 1 L'esprit tranquille, le cœur content, Gaston passa dans les coulisses et badina avec ses anciennes connaissances du corps de ballet. Il en fut récompensé par leurs suffrages ; elles estimèrent que le mariage ne lui avait rien fait perdre de son entrain et de son , esprit.

Malgré l'absence de Gaston, les yeux de madame de Chervette se reportaient sans cesse sur la loge qu'il avait occupée. Madame de Yandelle lui paraissait charmante. *

— Si elle est telle que son visage le fait croire, je la plains, dit-elle à l'oreille de madame Estourmel.

M. de Yandelle rentra dans sa loge. Élise, qui ne cessait, d'observer Marcelle, se pencha vers elle :

— Tu es d'une pâleur mortelle ; je t'en prie, sortons, murmura-t-elle.

— Non, j'irai jusqu'au bout ; le plus dur est fait. *

864 MABCEIXB.

A la sortie, M. et madame de Cbervette se rencontrèrent au bas du grand escalier avec M. et madame de Yandelle. Gaston salua Marcelle, qui sentit ses genoux fléchir; Clémence la regarda longtemps. On voyait un air d'intérêt sur sa physionomie.

Il ne suffisait pas à Marcelle d'avoir vu Gaston ; elle voulait encore lui parler et parler à Clémence. Madame de Givray lui fournit bientôt l'occasion que madame Estourmel lui refusait. Madame de Givray venait d'acheter un hôtel. Elle voulut en inaugurer les salons tout battant neufs par un bal auquel elle invita M. et madame de Chervette. M. de Vandelle était dans ses relations : il devait s'y trouver.

— Vous permettez bien que je danse ? dit Marcelle à Henri.

El!e s'occupa des préparatifs de sa toilette avec un soin minutieux qui pouvait tromper M. de Chervette sur l'intérêt qu'elle y portait. On aurait dit qu'un sentiment de coquetterie lui imposait le désir de paraître au bal dans tout son éclat. Elle discuta longtemps Téloffe et la couleur de sa robe et choisit, brin àbrin^

les fleurs qui devaient courir sur la jupe et le corsage. M. de Chervette en était dans l'enchantement. Avant de partir pour l'bôtel de madame Givray, cependant, et en secret, Marcelle mit du ronge sur ses joues.

Le bal était magnifique. Une foule parée et brillante encombrait les salons. Madame de Givray serra tendrement la main de Marcelle, que cette étreinte laissa indifférente et inattentive. C'était la première fois pourtant qu'elle se retrouvait en"présence de sa rivale depuis l'entretien qu'elle avait eu avec madame de Maillecroix ; mais, de son passé, rien ne restait vivant et debout que M. de Vandelle. Elle traversa deux grandes pièces comme si un instinct secret lui eût indiqué où elle devait aller, et, en entrant dans une galerie, elle se dit : Il est ici ! Elle l'aperçut presque aussitôt. Marcelle fut droit à lui, et, d'un air de gaieté :

— Vous ne me reconnaissez donc pas ? dit-elle. C'est madame de Chervette qui a le plaisir de vous dire bonjour. Elle arrive du bout du monde, des environs de Versailles... et vous prie de vouloir bien la présenter à madame de Vandelle.

Gaston changea de couleur, mais, s'inclinant, il fit ce que Marcelle lui demandait. Sa femme lui vint en aide, sans le savoir, par l'accueil aimable qu^clle réserva à madame de Chervette, qui s'assit à son c6té.

Un de ces courants magnétiques qui s'échappent de sources mystérieuses s'établit entre elles. Dès le premier regard, la sympathie était née. Clémence refusa de danser pour rester plus longtemps avec Marcelle, qui, retenue elle-même par un sentiment dont elle ne se rendait pas bien compte, prolongea l'entretien. Elle découvrait des trésors dans cette jeune âme.

Au moment où elles durent enûn se séparer, madame de Vandelle prit la main de madame de Chervette, et, d'une voix douce :

— Voulez-vous me laisser croire, ditrclle, que j'ai trouvé en vous une amie?

— Je le serai volontiers, mais vous êtes bien jeune encore et bien heureuse surtout pour avoir besoin de l'amitié de personne. Je prierai Dieu pour qu'une amie vous soit inutile toujours.

Sans qu'elle y prît garde, la main de Clémence retint celle de madame de Chervette.

— Est-ce donc que je ne vous verrai plus? reprit-elle.

— Oh I si I. .. mais je sais dans quelles circonstances on recherche l'appui d'une amie, et je ne vous souhaite pas de les connaître.

Madame de Yandelle la suivit du regard.

— Madame de Chervettea dûbeaucoup souffrir, ditelle à son mari.

— Estrce qu'elle vous a fait des confidences?...

— Non, mais cela se devine. Je ne la connaissais pas hier, et elle m'inspire un intérêt que ne me font pas éprouver des personnes que je vois depuis hait ou dix ans.

Avant la fin du bal, Marcelle s'arrangea de manière à se retrouver en présence de M. de Yandelle; elle lui prit le bras.

-» Ceci ressemble peu aux ombrages du Préau et aux bruyères de Bue, dit-elle. Que l'on est jeune quelquefois, lors môme qu'on n'a plus le droit de l'être I

— Je ne vous comprends pas, répondit Gaston, qui se tenait sur la défensive.

— Oh ! vous un Parisien du vieux Paris, yous entendez tout à demi-mot I Vous avez eu votre roman. Avouez qu'il vous a paru un peu long... un peu ennuyeux?...

— Marcelle I

— Ah! vous savez encore que je m'appelle Marcelle ?... C'est gentil, cela... Merci... Moi aussi, j'ai eu mon roman, mon idylle dans les bois... Mais, croiriez-vous que je l'avais prise au sérieux ?... J'ai bien cru, pendant un an ou deux, que cela durerait la moitié de l'éternité I... Je vous l'ai dit: on est jeune à tout âge... Mais l'expérience est venue... Un matin, vous m'avez remise dans le chemin du bon sens...

— Croyez-Tous donc que je ne vous ai pas aimée?

— Yousl mais au contraire, vous m'avez aimée uniquement et avec toute la sincérité que comporte le degré de latitude sous lequel vous vous promenez. Estrce que je vous adresse un reproche? Ah I ce serait unir l'injustice au mauvais goût I Seulement, et laissez-moi vous le dire en passant, vous m'avez mal quittée... Un homme d'esprit — vous voyez, je mets le cœur de côté — trouvé cent façons de prévenir les gens. Un aveu bien franc est quelquefois la meilleure des habiletés ; mais la fuite, rien que la fuite, et charger les gazettes du soir de vous avertir... Ahl ce n'est pas digne de vousl...

En présence de cette tranquillité, l'embarras de H. de Vandelle redoublait.

— Je craignais le trouble d'une explication difficile, reprit-il en balbutiant.

' — Ah I oui, vous redoutiez une explosion... qui sait même? une catastrophe, la mort peut-être I Je vous avais paru exagérée, violente. J'avais tort, j'en conviens... Mais on reste femme, même en aimant, et l'on sait que rien ne vaut la peine de ces grands désespoirs... Regardez-moi, ne suis-je pas envie? Cependant, un conseil : s'il vous arriva encore de courir les aventures, croyez-moi, à l'heure du dernier chapitre, cette heure qui arrive toujours... parlez... C'est plus convenable.

— Je n'aurai jamais, je crois, Toccasion de mettre ce conseil en pratique... Je n'aimerai plus.

— Pas même madame de Vandelle?...

— Oh ! ma femme !

— C'est juste... un homme marié 1 Vous voilà près du pôle. A propos de madame de Yandelle, tous mes compliments. Elle est charmante.

— Oh I bien simple I

— La simplicité ne permet-elle pas d'être aimable et spirituelle ?

L'entretien continua. Gaston se remettait de son embarras ; il souriait, il admirait l'aisance demadame de Chervette et ce ton de badinage qu'elle avait pris.

— L'éducation donne aux femmes des ressources extraordinaires, se disait-il ; point de situation difficile dont elles ne sachent se tirer... On a bien tort de s'en préoccuper I Que mon ami, M. dé Grémeil, avait raison I Je suis sûr que madame de Chervette ' donnera des bals avant la fin de la saison.

— Vous restez à Paris? dit-il enfin à Marcelle.

— Certainement. Pensez-vous donc que j'aie envie de m'exiler?

— A Dieu ne plaise I J'irai vous voir.

— Je l'espère bien I Vous le devez au monde, qui s'étonnerait de ne plus vous rencontrer chez moi...

— Sans doute... Et, de plus, je le dois à l'affection inaltérable que j'ai pour vous.

— Inaltérable est le mot.

Marcelle se mit à rire. Gaston l'imita. La conversation prit an autre tour ; ils parlèrent du monde et des menus changements qui s'y étaient produits. M. de Yandelle eut beaucoup d'esprit; Marcelle avait les yeux brillants^ le teint animé.

— Jamais elle ne m'a paru si séduisante^ se dit Gaston.

Madame de Chervette resta au bal jusqu'à la dernière heure ; elle soupa et dansa le cotillon.

Ëlise se rendit chez elle le lendemain. Elle trouva Marcelle avec un visage de cadavre; elle faillit pousser un cri, mais^ se contenant :

— Grâce à toi, je ne dors plus, dit-elle en affectant un air de gaieté. J'ai toujours peur qu'on ne se suspende à ma sonnette pour m'annoncer un malheur... Je te trouve debout et je t'embrasse, c'est déjà plus que je n'espérais... Eh bien, tu Tas vu... tu lui as parlé-, que t'a-t-il dit?

— Quelle fête I J'ai cru vingt fois que je tomberais d'épuisement... Comment ai-je eu la force de marcher, de rire, de valser; je ne sais... à présent que c'est fini, cela me passe I

— Mais lui?

—-Oh I lui, il a été plus loin dans l'indifférence que ma pensée n'osait le supposer. Tiens, il y a d'horribles injustices; à ce cœur froid et usé, à celte âme

27t MABCELLE.

vidée par une existence inutile et plate, le hasard envoie une femme adorable... Tu la connais... Elle est intelligente et bonne. Si j'étais appelée à la voir souvent... je l'aimerais...

— Mais encore une fois, lui, M. de Vandelle?

— Es-tu singulière avec tes questions I Que veux-tu que je te dise?.. Il a paru troublé un instant... oh! rien qu'un instant, puis il a causé en homme du monde des choses qui peuvent intéresser une femme du monde. Il a eu la sottise de se tromper à mon langage... Est-ce sottise ou impertinence ?... et de quel air il m'a parlé de sa femme!... SU m'avait dit : « Je l'aime I... J'ai cédé à un entraînement dont je ne suis pas le maître... Haïssez-moi! méprisezmoi!... Je vous ai trahie... mais je l'aimel... » j^ crois que je lui aurais pardonné... Quelque chose, du moins, aurait vibré en lui! Mais non! rien... Et voilà à quel homme je me suis donnée!... Soa souvenir me dégrade dans l'opinion que j'avais de moi I... Rougir de ce qu'on a aimél... Comprends-tu?... S'il m'avait dit un mot, autrefois, je l'aurais suivi au bout du monde!...

— Mais à présent, toi, que vas-tu faire?

— Est-ce que je sais?

— Tu devrais partir, voyager...

— Non... pourquoi faire? Je n'ai de courage! rien... J'attends.

— Mais tu as la fièvre ; ta main brûle...

— Je le sais. J'éprouve une horible douleur à la tète... Cela- passera ou ne passera pas', qu'est-ce que cela fait?

— Hais tes amis... tous ceux qui t'aiment? Marcelle haussa les épaules.

— Ne dis pas de banalités, répliqua-t-elle.

— Mais moi?

^ Tu as tes enflants.. J'ai bien regretté autrefois de ne pas en avoir... Ai-je assez envié madame de Givray pendant que je tenais sa fille par la main I ... Je suis charmée à présent de n'en point voir autour de moi. Songe donc, si ma fille avait le même sort que le mien.., et tombait d'un M. de Chervetteà un M. de Vandellel... Ce serait à l'étouffer dans son berceau. Ahl j'ai fait une triste expérience de la vie. Au commencement, l'un s'appelait orgueil et férocité... plus tard, l'autre s'est nommé lâcheté et bassesse... Je flaire sous ce mariage je ne sais quel vilain calcul.

— Eh bien, que M, de Vandelle soit pour toi comme s'il était mort... Tu ne peux faire un crime i M. de Chervette d'une faute que le monde excuse, et si tu veux....

—-Ah oui, mon mari! M. Daubersac me l'a déjà conseillé. Sais-tu pourquoi il m'est impossible de lui pardonner? pourquoi tout mon sang se révolte à

27t MARCELLE.

vidée par une existence inutile et plate, le hasard envoie une femme adorable... Ta la connais... EDe est intelligente et bonne. Si j'étais appelée à la Toir souvent... je l'aimerais...

— Mais encore une fois, lui, M. de Yandelle?

— Es-tu singulière avec tes questions ! Que venx-iu que je te di^Q?.. Il a paru troublé un iià&LiaL^ oàl rien qu'un iiistanL, puis il a causé en h^mmeéé monde des choses qui peuvent îniéres^er unef< du monde. 11 a eu la sottise de se Ironif ' langage».. Est-ce sol lise ou impertinforrquel air il nia parlé de sa femme L.

dit : «Ji' r*iirno!„* J'ïLicédé h unenln+n. je ne suis pa^ L* mnilre.*, H 'f-^r-r îmoil..* Ji- vous ai trahie^ ■ crois qui" JL* lui aurais p du moiiï^* aurait vibré Et voilà h qnd homme souvenir rm* Ui'^^frade • do moi !.*. ïU'Ugir prends4u?.. ^*i\ je YmTm >^*ii\i au

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— NVn,.. poa

— Mais tuas ia&f^- . oud^ol

— Je le sak. J «■■■vr .nxz ^ tête... Gda irawrr l. irr^^^r qae cela fait?

— Mais les an MaroeUe kaaKije:-i

— Ne dis pas ot.

— Mu

sa pensée? C'est que je lui dois d'être tombée... Cet avilissement, c'est lui qui m'y a poussée. Son crime le voilà.... Ahl s'il m'avait aimée! Il pouvait faire ma vie si heureuse et si droite ! Et tu veux qu'auprès de lui j'oublie tout ce passé?... J'ai au dedans de moi des hontes qui me forceront toujours à m'en souvenir... Il y a comme du fer et du feu entre nous.

Élise pria, supplia, rien ne put vaincre l'obstination de Marcelle.

— J'irai tant que mes forces me porteront, dilelle ; si je succombe, cela ne me regarde plus.

Elle vécut ainsi quelques mois dans un état de surexcitation nerveuse qui l'épuisait, et dont elle riait. M. Daubersac, qui la voyait de temps à autre, n'était pas content. Elle n'écoutait ni la fatigue, ni la fièvre lente qui la consumait. Le matin, aprè$ une nuit sans sommeil, il lui fallait un effort pour se tenir debout. Il lui semblait parfois que toot^ tournait autour d'elle. Son soin constant était de se harceler en quelque sorte et de se surmener pour qu'on ne vit pas son accablement. Elle se traitait comme un charretier farouche traite un cheval à bout de force.

A cette époque-là, elle voyait assez fréquemment madame de Vandelle qui lui montrait un penchant vif et sincère. Un jour, celle-ci la reçut dans un

petit salon où elle était à demi couchée s|ir une chaise longue.

— J'ai voulu que ma porte ne fût ouverte que pour vous, lui dit-elle en l'attirant à son côté... J'ai été un peu souffrante ces jours-ci...

— Rien de sérieux, j'espère?

— Rien... Un bonheur, au contraire, ajouta-t-elle en rougissant:

Marcelle la regarda.

— Vous serez la première, non la seconde personne à le savoir, reprit Clémence. Il me semble que je n'aime vraiment Gaston que depuis quelques jours.

Madame de Ghervette sentit comme des flamme^ dans son cœur. Elle croyait n'avoir plus rien à souffrir et rentra chez elle atterrée. Henri fut épouvanté du bouleversement de ses traits ; il la questionna.

— Je ne sais, dit-elle avec un abattement profond ; je souffre beaucoup.

Elle ne put pas continuer et tomba sur un fauteuil «ans voix. Désespéré, M. de Ghervette appela. Quand M. Daubcrsac arriva bientôt après, il trouva Marcelle au lit, en proie à une fièvre violente. Elle avait le délire. Elle parlait sans cesse du Préau et voulait qu'on l'y ramenât.

— Il ne faut point hésiter, dit le médecin; aussitôt

S76 MABCEUE.

qu'elle, sera en état d'être transportée, vous l'y conduirez.

Le lendemain, Marcelle parut mieux. Son premier regard rencontra celui d'Élise qui avait tout quitté à la première nouvelle de cette crise.

— Voyons, lui dit madame Estourmel, tu parles à tout instant du Préau. Veux-tu vraiment y retourner? Je t'y accompagnerai, si tu veux. M. Estourmel plaidera après en séparation, si ça lui plait

— Je suis exténuée, répondit Marcelle, j'ai Paris en horreur... Cette fois, je suis à bout, fais de moi ce que tu voudras..

M. de Chervette la fit mettre en voiture et Marcelle rentra dans la vieille habitation où elle avait passé tant de jours. Son état inspirait de vives inquiétudes à M. Daubersac. Il découvrait des symptômes aIa^ mants, une fixité d'idées, avec des tendances à des hallucinations qui pouvaient à la longue faire une réalité de ce qui un temps avait été une supposition.

Marcelle gardait le silence pendant de longues heures, l'œil à terre, la pâleur du marbre sur le front. Elle ne retrouvait un peu de vie qu'auprès d'Élise. Mais Élise ne pouvait demeurer au Préau constamment. Elle allait et venait n'écoutant que d'une oreille les doléances de M. Estourmel, qui voulait que sa maison fût bien tenue et ses enfants nettoyés. La rougeole tomba sur l'un d'eux. Élise

accourut au Préau et annonça à Marcelle que de quelques jours elle ne reviendrait pas.

— Mais rassure-toi, ajouta-t-elle, je me connais en rougeole, c'est la quatrième... je vais l'expédier au galop et bientôt tu me reverras.

— Reste avec tes enfants, puisqu'ils ont besoin de toi, répondit Marcelle ; mais si tu ne reviens pas vite, qui sait?... Embrasse*moi toujours...

— Bah ! je t'embrasserai encore cent fois et mille foisi

Malgré son air de gaieté. Elise avait le cœur gros. En montant en voiture, elle mit la tôte à la portière pour voir les fenêtres de Marcelle ; elle aperçut son visage amaigri collé à la vitre.

— Bon Dieu! qu'elle est pâle et quel regard 1 se dit-elle.

Après le départ de madame Estourmel, la situalion de Marcelle ne fit qu'empirer. Elle passait subitement d'un état d'inertie à un état d'agitation. On la voyait se promener à pas rapides le long des avenues, ou rester pendant des heures interminables à la même place, le dos contre un arbre avec de vagues sourires ou des pleurs silencieux, comme si elle eût vu passer au fond de sa pensée des ombres joyeuses et tristes tour à tour. La place qu'elle affectionnait le plus était auprès du chalet, d'oîi elle contemplait un petit coin planté de fleurs. Elle n'ouvrait

t78 MARCELLE.

presque plus son piano. Une ou deux fois elle avait voulu chanter, des sanglots l'avaient interrompue. M. de Chervette se désolait II ne la quittait plus d'un instant. Le Préau, dans son silence, avait l'aspect d'un tombeau.

Un soir, il entendit Marcelle qui doucement se levait. Surpris, il se leva. Elle poussa sans bruit une porte qui donnait sur un escalier de senùce et descendit en prenant mille précautions, comme si elle eût craint d*éveiller l'attention de quelqu'un. Arrivée dans une pièce du rez-de-chaussée où se tenaient les ouvrières en journée, elle tira le verrou et sauta dans le jardin. M. de Chervette la suivit. Tout étonné, il lui vit prendre sa course dans la direction du chalet, et y arriver bientôt; il y fut presque aussitôt qu'elle. Elle était déjà sur le balcon, cherchant dans sa poche une clef. Ne l'y trouvant pas d'abord, elle s'impatienta, frappa du pied, regarda par terre autour d'elle. Comme elle se retournait, la lune éclaira en plein son visage. Elle avait l'air d'un spectre, toute blanche et les yeux ouverts, des yeux sans regards. Tout à coup elle sourit :

— Attends, je l'ai, dit-elle.

Elle ouvrit le chalet, y entra, et, présentant la main à un être imaginaire :

— Viens I reprit-elle.

M. de Chervette monta derrière elle.

Marcelle poussa les persiennes d'une fenêtre pour que la lumière de la lune éclairât l'intérieur du chalet, et, s'asseyant sur le petit canapé voisin du piano :

— T'ai- je fait attendre? J'ai eu peur....

Elle pencha la tête de côté, écoutant, puis d'un air de joie :

. — Ce n'est rien, le vent dans les arbres... Nous sommes seuls, bien seuls... Qu'il y a longtemps que je ne t'avais eu près de moi et que c'est bon d'être ensemble ! J'ai les mains froides, n'est-ce pas? elle sont toujours froides à présent. Embrasse-les...

Ses deux mains restèrent suspendues dans le vide. Une sueur glacée mouilla le front d'Henri. Marcelle ne le voyait pas. Étai^ce une hallucination ? avaitelle le délire? Ses lèvres firent entendre le bruit d'un baiser.

— Ah ! je suis mieux, dit-elle. Près de toi je suis toujours bien.

Elle se leva, s'approcha du piano et posa les doigts SOT les touches.

— Veux-tu que je chante? Que crains-tu? Quand je chante, on me croit seule... Mets-toi là seulement et regarde-moi... tu sais, comme le premier jour.- M'aimes-tu, dis?

M. de Chervette ne se contint plus; il sauta

280 MABCBLLE.

comme un tigre sur Marcelle, et, la prenant par les deux épaules, la secoua.

— Mais je suis là! cria-t-il, je t'entends! comprends-tu?

Elle pousa un cri rauqne, et porta copTulsivement les deux mains à son visage. Lui la secouait toujours. Elle le regarda avec des yeux effarés où commençait, malgré sa terreur, à briller un rayon d'intelligence.

— Me reconnais-tu? reprit-il avec emportement; je suis là... je t'ai suivie... A qui parles- tu? qui aimes-tu? à qui ces baisers? réponds ou je t'écrase!

Les doigts crispés d'Henri entrèrent dans les épaules de Marcelle, que protégeait mal un léger tissu ; elle plia comme un jonc ; mais, se relevant aussitôt :

— Eh bien I puisque vous m'avez entendue, que demandez- vous?

— Ainsi tu me trompais?

— Oui.

— Misérable î

Et d'un geste terrible il la précipita contre le mur. Poussée comme une pierre que chasse une fronde, elle rencontra un meuble sous ses pieds, trébuctu et sa tête porta violemment contre le rebord de U fenêtre où son front s'ouvrit. Étourdie un instant, mais ranimée par le sang qui jaillit, elle appuya ses deux mains par terre et, se redressant, elle lui pré-

senta son visage livide et maculé de taches rouges :

— Recommencez donc... je ne suis pas mortel dit-elle.

A la vue de cette figure décomposée où coulait un ruisseau de sang, Henri recula lui-même épouvanté. Marcelle fit quelques pas en avant, agitant ses mains, chancela et retomba lourdement de toute sa hauteur. M. de Ghervette s'élança, et d'un bond la porta sur le lit de repos, oîi elle resta comme un cadavre.

Pour tout le monde, il fut avéré qu'étant sortie la nuit dans un accès de fièvre chaude, elle avait fait une chute qui aurait pu la tuer. Seul, M. Daubersac fut mis au courant de la vérité de la bouche même d'Henri. Sans parler, M. Daubersac le regarda.

— Oui, je vous comprends, s'écria M. de Ghervette; j'ai failli commettre un meurtre. Mais vous m'excuseriez peut-être si vous saviez ce qui s'est passé en moi lorsqu'à la vue de cette femme égarée et sincère dans son égarement, tout m'a été révélé... Le désespoir et la fureur m'ont poussé... Au même instant, elle était par terre, toute sanglante... Le plus malheureux de nous deux, croyez-vous que ce soit elle?

M. Daubersac se pencha sur Marcelle, qui promenait vaguement un regard atone autour d'elle.

— Je crois, en effet, dit-il, que madame de Gher-

vette n'est plus en état de comprendre ce qu'elle souffre.

Les yeux de Marcelle rencontrèrent ceux de M. Daobersac. Elle se recula au fond du lit avec les mouvements craintifs d'un enfant qui a peur, et d'une voix plaintive :

— Ne me faites pas de mal, dit-elle.

M. de Ghervette cacha sa tête entre ses mains. A quelque temps de là, un matin, Élise arriva au Préau.

— Et Marcelle? dit-elle.

— Venez, répondit M. de Ghervette qui la conduisit dans le jardin.

Bientôt madame Estourmel vit paraître une forme amaigrie et pâle qui s'avançait lentement le long d'une avenue, les bras pendants.

— Est-ce que c'est elle? djt Élise.

Henri lui répondit par un mouvement de la tête. Bientôt Marcelle fut auprès d'eux. Elle était méconnaissable, blême, les yeux démesurément grands, avec une cicatrice rouge sur le front. Elle ne faisait aucun bruit en marchant... Arrivée auprès du chalet, elle se mit à tourner tout autour. Élise l'appela. Marcelle ralentit sa promenade un instant, la regarda, sourit, et, lui faisant un signe de la main, passa devant elle sans répondre.

— Et voilà comment elle est toujours, dit M. de

Chervette; sa marche de fantôme la ramène sans cesse autour du chalet où je la suis... Rien ne Témeuty rien ne la fatigue, rien ne la distrait... Je l'adore, je la hais, et j'attends qu'elle soit morte pour me tuer.

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