‹ MarcelleChapitre 3 sur 6 · HÉRITIÈRE · texte numérisé non relu

HÉRITIÈRE

Il est neuf heures. La pluie tombe doucement sur le feuillage des vieux tilleuls dont la longue avenue descend jusqu'à l'extrémité du jardin. La fenêtre est ouverte pour laisser monter avec ce bruit monotone les tièdes senteurs qui se dégagent des bois mouillés. Je vois les chaumières brunes du village serrées au bord du ruisseau qui court parmi les prés semés de saules et, derrière leurs toits moussus, la colline qui s'élève toute chargée d'un épais taillis de chênes auxquels les approches de Tautomne donnent des tons fauves et roux. Il n'y a plus d'hirondelles dans le ciel gris. Le rouge-gorge qui crie dans les buissons les a remplacées. Une déchirure se fait

dans les nuées, où s'ouvre tout è coup un pan imu Ce n'est pas encore la lumière, noais aux nuances roses qui teignent les franges des lourdes vapeurs dont les plis cèdent sous l'effort d'un vent léger, on devine qu'elle n'est pas loin. Déjà la campagne s'en égayé, déjà un pur rayon d'or a glissé sur le;5 peupliers qui s'eflilent au bas de la vallée et en illumine les feuilles jaunes. Ils brillent dans la pluie et îrissonnent comme des jets de flamme. Les pigeons battent de l'aile autour du clocher. Je me sens pénétrée du calme qui s'exhale de ces paysages tranquilles et doux ; il y a dans les campagnes des influences sereines auxquelles on n'échappe pas; réternelle placidité de leurs aspects irrite quelque temps les douleurs aiguës, on se révolte contre l'implacabl* lumière et contre l'immobilité constante des sommets, puis un jour un courant de paix nous enveloppe et la créature humaine se sent reposée.

Je suis seule, comme je le suis bien souvent; pas assez souvent peut-être ! Je regarde au dedans de moi ; il me semble que j'ai accepté. Ai-je bien vraiment accepté? et le voudrais-je? N'y a-t-il pas dans l'accept ition pleine, entière, irrévocable, comme un sentiment de la mort, quelque chose qui fait qu'on n'appartient plus à la vie et qu'on ne rencontre j>lu^ ni sœurs, ni frères parini les êtres qui circulent autour de nous ? Les passions qui les agitent; les regrets qui les assiègent, l'espoir qui les enivre, leur? défaillances et leurs élans n'ont plus de langB^^ ([u'on entende. On estau milieu de leur foule coffiDit*

n voyageur poussé par un orage dans une lie dont îs habitants parleraient un idiome qu'ils ne corn- •rendraient pas. Le cœur est calme, mais les neiges ternelles qui pâlissent les cimes des montagnes ne ont-ellcs pas calmes aussi ? L'ombre et ie Iroid du ombeau y descendent... Mais non^ aux palpitations le mon sein qui se gonfle sous un soulfle de jeulesse, je sens que rien n'a pu éteindre le foyer de ^ie qui le réchauffe. Je suis résignée, mais c'est tout, it cette résignation, si sincère qu'elle soit, n'ira jaïiais jusqu'au renoncement. Ain§i peut être s'écouleront mes jours jusqu'à l'heure où mon âme fatiguée n'attendra plus rien de l'avenir. N'est-ce point assez pour ma conscience d'avoir mesuré ma tâche et de penser avec un sentiment d'austère abnégation que mon courage y suftira, sans mettre la pierre ûu sépulcre sur tout ee qui vibre et tressaille en moi?

Hier, dans la soirée, j'ai ouvert un meuble où, en arrivant ici, j'avais serré des notes écrites au hasard, i différentes époques de ma vie, et bien que je ne touche pas encore à mon été, il m'a semblé que je secouais les cendres de plusieurs êtres morts en moi : 'un tout enfant, souriant, rose et frais, qui trébuchait dans le rire, au milieu des fleurs et des oiseaux ^ui lui faisaient une famille; l'autre frêle, un peu pâle, grave par instants, inquiet au seuil de l'adolescence, mais qu'un ressort plein de gaieté faisait J^bondir, et plein de sève ; un autre encore entrant <lans la jeunesse avec un cortège brillant des pro-

messes les plus belles, ouvert à toutes les aspirations et prêta se dévouer. Quelquefois je me suis retrouver, quelquefois je me suis perdue. Sommes-nous toujours le même être, un, indivisible, fondu dans une forme indestructible, identique dans son essence, ou ne sommes-nous pas plutôt une suite d'êtres qui se succèdent dans d'inépuisables modifications, avec des lambeaux de souvenirs pour uniques liens? J'ai dépassé vingt-cinqans de quelques mois à peine, et que ces jours réveillés tout à coup m'ont parus lointains ! La femme dont la plu me courait librement sur ces feuilles de papier prises et oubliées tour à tour,est-elle bien la môme que celle qui rentre aujourd'hui avec une inquiétude vague et confuse dans les tristesses et les bonheurs qu'elles racontent? Que de choses effacées I Que de traces incertaines où ma pensée s'égare comme un berger qui cherche vainement au travers d'une lande le sentier familier dont les neiges d'une longue nuit d'hiver dérobent le sillon I

Ce matin j'ai relu ces mêmes notes qui portent tant de dates diverses, et la pensée m'est venue de les relier entre elles et de les continuer en les coordonnant. J'y trouverai une distraction, peut-être un apaisement. Ln marque des chagrins disparus, des peines envolées me fera voir que rien ne dure, pas même ce qui fait du mal, et j'y puiserai cette consolation (le penser que le jour qui déchire a pour frère Je jourquiferme la blessure. Demain accourt du fond de l'horizon, c'est l'aurore d'un jour naissant. Aube radieux 3 d'un avenir qu'on ne sait pas, sois la bien-

LE JOURNAL D'ONE HÉRIllÈRE. 5

venue ! Salut à toi, aube prochaine dont la robe est faite d'espérance I Si tu me trompes, sois bénie encore, tu m'auras fait sourire, et par toi les choses de la vie auront eu des charmes plus pénétrants et des saveurs plus douces !

Il est difficile de rentrer dans son propre passé, on n'en ressaisit pas le fil aisément. Je viens d'en faire la curieuse et triste expérience en feuilletant ces notes remplies de lacunes que je vais m'eflbrçer de combler. Où sont les contentements qui me faisaient battre le cœur, les chagrins qui le faisaient plier comme les branches d'un arbre trop chargé de neige? Les impressions ne sont plus les mêmes. La lumière incertaine du souvenir me guide confusément On est S)i-méme semblable à ces campagnes parcourues au temps où l'on était écolier. On y courait les yeux fermés et après quelques années d'absence on a grand'peine à en reconnaître les aspects, l'fi taillis qui montait jusqu'à l'épaule est un bois cpais où l'on se promène à l'ombre d'un feuillage 'orgueilleux. Les vieux chênes sont abattus; à cette place où fleurissaient les bruyères et les genêts, coulent des moissons jaunissantes ; un barrage a fait

un étang du ruisseau, et si l'on cherche du regard la tour ruinée que Timagination peuplait de malins génies, on aperçoit un moulin joyeux qui ouvre son aile au vent. Et surpris on s'écrie : « Est-ce bien ici que mon enfance a connu le rire et les larmes ! > Et Ton traverse comme un étranger ces mêmes lieux qui vous abritèrent comme des amis.

Je me suis mise à l'œuvre cependant : en parrourant ces pages écrites dans des jours de gaieté quelquefois aussi dans des nuits d'insomnie et de lièvre, en leur donnant plus de précision et de clarté, je me suis aperçue que les meilleures conditions groupées autour d'un berceau par une naissance heureuse ne protégentpascontrelesévénementsquiseprécipiterl au courant de la vie.

La créature humaine est toujours une épave par quelque côté ; comme des fées malfaisantes nu bénignes placées le long du chemin, les circonstances vous déchirent ou vous sauvent avec une égale autorité. Est-ce à dire que la somme du mal et du bien est égale pour tous? Peut-être, mais que ceux *jui envient le bien-être et les caresses accumulés autour d'une tête blonde, ne se hâtent pas trop d*accuser la Providence qui les a eux-mêmes entourés d'isolement et de pauvreté. Les mômes épreuves les attendent, et l'avenir leur réserve des infortunes pareilles Oui sait même si les sens plus raffinés des uns ne les leur rendent pas plus aiguës.

Le premier souvenir qui s'éveille dans Tombre de mon enfance me fait voir un grand chAteau, si grand, que de petits êtres tels que moi s'y perdaient sans peine. Je n'en voyais jamais la Hn. Il me semblait qu'on aurait pu y loger une ville. Il m'inspirait un mélange d'admiration et de terreur. Ce château, où chaque année mon père nous conduisait, mon frère et moi, au retour de la belle saison, était situé à quelque vingt lieues de Paris, dans un pays auquel le voisinage de grands bois donnait un caractère de rudesse et de sauvagerie. Ces bois couvraient des massifs de collines qui fermaient l'horizon de toutes parts. Je ne croyafs pas que personne en connût le bout. Le vent y soulevait des rumeurs qui, la nuit, me faisaient trembler dans mon lit. Entre les escarpements des collines s'ouvraient des vallons étroit? tapissés de hautes bruyères et des étangs autour >. desquels croissaient pôle-môle des joncs et des roseaux. Les traînées blanches de vapeur qui s'en élevaient le soir m'eussent donné le frisson si je ne m'étais souvenue de certains batelets qui servaient à de belles promenades sur l'eau. Quelle joie quand on découvrait un nid flottant parmi les herbes î

8 LE JOUttNAL D'ONE HÉRITIÈRE.

Lechftteau était bâti dans un fond, entre des hauteurs dont les pentes étaient chargées de pins, de chênes et de bouleaux. Il était tout percé de fenêtres et de portes qui ouvraient sur d'immenses pièces, et de longs corridors entre lesquels montaient et descendaient , ci et là, des escaliers tortus . dont les spirales et les brusques détours étaient plus embrouillés qu'un écheveau de fil qui a servi de passetemps à une compagnie de jeunes chats. Je m'y serais promenée la nuit, les yeux bandés, n'était la peur. Partout des voûtes , des coins noirs, des chambres basses, des cabinets obscurs, raccordés entre eux par des passages où je ne m'aventurais pas sans une secrète émotion. Mais où le plus terrible commençait, c'était à l'extrémité même du chûteau , au bout d'un certain couloir dont je connaissais toutes les dalles. Des ais reliés par des bandes de fer, et armés d'une formidable serrure, le fermaient. Par les fentes du bois on voyait l'abtrae d'où sortaient des arceaux brisés, des fûts de colonnes, dts pans de murailles. La porte ouverte, on avait à ses pieds le gouffre d'une abbaye dont la voûte s'était écroulée. De grands lierres y croissaient, et des arbrisseaux faisaient des panaches à ces ruines. Tout en face, une grande rosace suspendue à de forts piliers dessinait dans le ciel ses fleurs de pierres et ses trèfles mutilés. Il y avait parmi les mousses et les orties du parvis des tombeaux d'évêques et abbés ; on distinguait encore sur les dalles leurs figures coiifées de la mitre et portant la crosse. Ce lieu sauvage, sur lequel la na-

ture jetait un manteau de feuillage et que des peintres visitaient pour en tirer des motifs de tableaux, me remplissait d'épouvante. Autrefois le ciiâfeau s'adossait à Tabbaye. Ce courant de fureur impitoyable qui laboura la France et passa comme un coup de foudre sur tant de cathédrales et d'églises, avait un jour rencontré Valserre et creusé son lit dans l'épaisseur des murs éventrés. C'était un miracle que le château n'eût pas subi le sort de l'abbaye, mais les vieilles constructions de briques gardaient toutes vives les traces des blessures subies en 93 ; à l'endroit même où la rupture s'était faite, sur la farade latérale coupée par la dentelure des murailles, se creusaient dans des massifs de maçonneries des espèces d'alvéoles qui jadis cuvaient été des chambres. Des chevelures d'herbes folles y frisonnaient au vent. Dans nos jeux d'enfants, nous n'abordions ce coin fracassé qu'en troupe et prêts à fuir au moindre bruit. Mon père nous faisait rire de nos frayeurs, le jour surtout; mais aux premières heures du soir, la peur reprenait son empire, et personne n'osait plus s'aventurer dans les solitudes du Prieuré. C'était ainsi qu'on appelait la portion des bâtiments contigus à l'abbaye.

Un artiste à qui mon père avait offert l'hospitalité de Valserre, s'était amusé à peindre à fresque, sur UQ pan de mur qui barrait un passage tombant dans le vide, un moine coiffé du capuchon et drapé dans sa robe de bure. Il semblait marcher dans l'attitude de la méditation , les mains croisées sous ses larges

raanches, le scapulaire à la ceinture. Aperçue le soir, à la clarté vacillante d'un falot, Timage esquissée à grands traits prenait un caractère de vie surprenant La robe aux longs plis s'animait et remuait. Cette grande figure blanche nous a coûté bien des nuits sans sommeil. C'était une affaire d'État que de passer dans le couloir du moine. Quand lèvent éteignait leur chandelle, les servantes de la maison en sortaient en poussant des cris.

Sur l'un des côtés de ce couloir redoutable, et tout auprès du moine, s'ouvrait une chambre qui ne semblait pas moins farouche à mon imagination que celle où l'ogre des contes de fées enferma les frères du Petit-Poucet. Nous ne l'avions visitée que deux ou trois fois, en plein midi, et en grande compagnie. Les gens de Valsérre faisaient des récits sur la chambre grise, qu*on appelait aussi la chambre à Tarmure. Ces deux noms, — et leurs syllabes nous donnaient le frisson, — iui venaient de ce qu'elle était revêtue de vieilles boiseries grises, et qu'on y voyaitdans un coin une panoplie du temps des guerres de religion plantée sur un piquet. Ce casque de fer à visière baissée , cette cuirasse , ces brassards, me semblaient la demeure d'un être fantastique dont on avait tout à redouter. Si la nuit les girouettes du château se mettaient à grincer, agitées par le vent, je m'imaginais soudain que l'armure était en marche.

Un iour on trouva la porte de la chambre grise ouverte et un gantelet de fer par terre.

« Voyez, médit une fille qui me tenait par la main, elle n'aura pas eu le temps de se rhabiller! »

Elle, c'était l'armure !

Ah ! la terrible chambre ! mais tous ces délabrements, ces ruines, ces souterrains, surtout le moine et l'armure, donnaient au château un caractère et une vie qui nous plaisaient. Il ne ressemblait à aucun autre; en quelque sorte il avait une âme.

On s'étonnait que mon père, qui se fût mieux trouvé pour ses affaires d'une maison de campagne aux environs de Paris, eût fait choix d'un vienx château perdu dans les bois pour sa résidence d'été. Mais le château et les quelques terres qui en dépendaient avaient appartenu à la famille de sa femme ; c'était h qu'il l'avait connue, et, sachant lui faire plaisir, il les avait rachetés , la laissant maîtresse d'arranger le tout à sa guise. Elle lit si bien que, sans rien perdre de son aspect pittoresque, Valserre devint une habitation tout à fait confortable. Les chambres bien closes eurent des cheminées , d'épais tapis couraient sur les dalles des corridors, un poêle hospitalier se dressa dans la vaste salle à manger, et si la bise faisait quelquefois trembler les

tentures de la pièce où Ton se tenait le soir, le nombre et la pesanteur des bùclies qu'on erapilait dans râtre profond auprès duquel elle travaillait, ne permettait pas à la froidure d'y pénétrer. Ma mère n'avait pas touché au Prieuré.

Valserre était véritablement une habitation faite pour des enfants. On n'y pouvait rien gâter. Poiotde serres dont les vitres eussent à craindre les balles jetées au hasard, aucun arbuste rare, point de meubles riches. Les plus beaux qui garnissaient le salon dont quatre lampes pouvaient à peine éclairer rétendue, étaient faits de bois de noyer, recouverts de bon drap tout uni. La chambre où j'ai dormi d'un si bon sommeil pendant tant d'années, ne connaissait que le bois blanc, la serge et la percale. Seulement i' y faisait chaud l'hiver et frais Tété Mon père voulait que les enfants pussent en liberté se rouler tt grimper partout, sans craindre d 'abîmer leurs robes ou les fauteuils. Pour toilett s nous avions tour à tour la toile et la laine. Une couturière du village voisin taillait nos modes, et nous avions grande provision de chapeaux qui ne redoutaient ni la pluie ni lèvent. « Point de liberté, point de santé, » disait mon père.

L'extérieur du château ressemblait à l'int'^rieur. Sauf un petit coin de terre où ma mère qui avait la passion des roses faisait cultiver de magnifiques rosiers, et un grand potager rempli de légumes, on avait le droit de se répandre dans toutes les directions sans courir le risque d'être arrêté par une platebande, ou quelque pelouse de fin gazon. La fatigue

seule donnait des limites au divertissement. Quand un enfant, petite fille ou petit garçon, passait un jour à Valserre, il n'en voulait plus sortir. Il est vrai que dès le matin on lui faisait prendre la livrée de la maison, la blouse et le chapeau de paille.

Les pères les mieux avisés et les mères les plus tendres ne savent pas quelles pertes irréparables de bonheur ils font subir à leurs enfants, en les pliant à des recherches et à une discipline de convention qui nuisent à leur développement physique et faussent leur naissante intelligence. Pour les rendre jolis, ils les font empruntés et prétentieux ; pour leur mériter des compliments, ils les emprisonnent dans une contrainte étemelle. Ils leur défendent le bruit et le mouvement, qui sont un de leurs besoins les plus vifs. Ni expansion, ni gaieté, mais, en revanche, des robes à la dernière mode et des gants qu'il ne faut pas salir, et pour distractions des jouets très-chers qu'on ne doit pas casser. Et, dans ce milieu, la vanité et la sottise poussent comme des chardons au soleil.

Bien des années se sont écoulées depuis ces temps heureux où, dès l'aurore, vêtue d'un costume qui eût fait sourire mes petites amies de Paris, je courais dans rherhe. C'était un bain de lumière et de frafch'-ur. Encore h présent, le nom de Valserre, subitement prononcé à mon oreille, m'o\ivre des horizons radieux, où mon souvenir se plonge avec délices. Je revois le grand divan rouge qui tenait tout un côté du salon et où huit ou dix enfants, au temps

des vacances, pouvaient dormir côte à côte; les taillis de chêne où nous nous poursuivions^ laissant des lambeaux de nos robes à toutes les ronces, les prés où Ton sautait à la corde, la table luisante où, le matin, avant les premières courses, on versait dans de grands bols de faïence un flot de lait bien chaud dans lequel on trempait de longues nuches de pain; je vois surtout les ruines de l'abbaye, où, après de longues délibérations, nous nous rendions en bande, respirant mal, les coudes serrés, le cœur battant, mon frère et un vigoureux garçon de ses amis en avant, les fillettes en queue, tous l'œil et l'oreille au guet, comptant nos pas, frissonnant à tous les bruits, et prêts à prendre la fuite à la moindre alerte! Ahl le vaillant corps d'armée, mais qu'il étiit gai! Comme on s'amusait, comme on dînait, comme on dormait!

Mon père, M. Pujol, Antoine Pujol, ainsi qu'on le nommait dans le commerce des bois carrés, où il avait fait fortune, était le meilleur des hommes. On tremblait devant lui; je l'adorais, et d'un mot il m'eût fait rentrer sous terre. 11 avait des éclats de colère d'une violence extraordinaire. Par amour pour ma mère, à laquelle ses emportements faisaient

un mal extrême, et qu'il idolâtrait, il s'en corrigea; mais ce ne fut que lentement, par efforts successifs, et il en resta des parcelles qui avaient la fureur des coups de tonnerre.

Je n'ai jamais eu à en souffrir personnellement, mais en deux ou trois circonstances le hasard m'a fait assister à des explosions qui me donnent encore la chair de poule quand j'y pense. Je me rappelle qu'un jour il entra dans le vestibule de Valserre au moment où un forgeron du voisinage, le taWier demi-serré autour des reins, le marteau et les cisailles à la ceinture, répondait grossièrement à ma mère, à laquelle il réclamait un solde de compte.

« Qu'avez-vous dit? » demanda mon père.

Arrêtée dans un coin, derrière une chaise, je l'avais vu pâlir. Mon cœur se mit à sauter.

« Pardinel répondit cet homme, je dis que quand on ne paye pas ce qu'on doit, on ne porte pas des robes de soie... Je veux mon argent. »

Mon père devint blanc; il leva le bras. Ma mère se jeta au devant de lui, il se contint; mais, laissant tomber son poing fermé sur une table de chêne, qu'il broya du coup : « A présent, prends la porte ou je t'écrase! » s'écria-t-il.

Je crus que tout allait s'écrouler. Le forgeron sauta dehors, tout tremblant; moi, j'étais à genoux, derrière un meuble, regardant mon père. Il grondait comme un lion.

« Ce n'est rien, calme-toi, » dit-il à ma mère, et, 1 Tenant un verre sur un meuble, il avala deux gor-

gées d'eau froide. Je me rappelle que le verre tintait entre ses dents.

« Édile n'est-elle pas là? J'ai cru la voir, > ajouta-t-ii.

Je sortis de ma cachette, et me jetant dans ses jambes, auxquelles je me cramponnais, hors de moi, presque folle : « Je ne le ferai plusl m'écriai-je.

— Tu vois! » dit ma mère doucement.

Mon père m'embrassa, les larmes aux yeux.

Ce même homme, fort comme un hercule et qui, dans un moment de colère, eût brisé les reins d'uD forgeron comme un écolier briserait un roseau, avait dans le caractère un besoin de gaieté qui le mettait au niveau de tous les enfants. Personne ne savait jouer avec eux comme lui. Quand il lui arrivait d^ se mêler à nos partes, c'était une fête; et ce n eliit pas seulement le désir d'être agréable aux camarades de mon frère qui lui faisait si lestement jeter bas sa redingote pour courir dans les prés, il s'amusait pour son propre compte. Ma mère en riait, et il en riait lui-même

Un certain jeu auquel j'ai dû bien des meurtrissures, et qui faisait mes délices, était on grand hon-

leur à Valserre, au temps des vacances. Il consistait lans un certain nonobre de trous creusés en terre intre les quatre lignes d'un losange, et dans lesquels m faisait rouler une balle. Quiconque avait manqué es trous trois fois de suite était immédiatement conlanané à être fusillé. On plaçait impitoyablement la nctime debout contre le tronc d'un arbre, et chacun les petits joueurs, le prenant pour point de mire» Tassaiilait à coups de balle. Quand mon père avait encouru la peine, les cris de joie de la bande faisaient trembler les vitres du château. On le poussait vers Tarbre que mon frère Edouard, en souvenir d un roman de Fenimore Cooper qu'il avait lu en classe, surnomniait le poteau du supplice, et la fusillade commençait. Les tireurs s'appliquaient à viser de leur mieux; les coups heureux étaient salués par d'unanimes acclamations. J'étais petite, et ma taille aurait dû m*écarter de* ces jeux bruyants; mais l'amour propre s'en mêlait, et je voulais en avoir ma part comme les autres. Je me faufilais donc avec ma cousine Jenny le long des trous. Si mon frère et ses amis nous repoussaient, j'en appelais à mon père.

« J'y consens, disait-il, mais à une condition, c'est que vous ne pleurerez pas si l'on frappe trop fort. »

Nous acceptions bravement. Bientôt les coups pleuvaient. Avec cette malignité particulière à l'enfance, on mettait un grand soin à ne pas nous manquer. Il y avait des instants où mes pauvres épaules

pliaient sous le choc de la balle. Ouçlquefois des larmes rae montaient aux yeux.

« Elle pleure! » disait Edouard.

La bande secourait, mais déjà la colère et Torgueil séchaient mes paupières, et courbant mon dos. m Tirez I » m'écriais-je.

Jenny, par exemple, battait en retraite.

Je vois encore mon père dans les ruines et sous les ombrages de Valserre, avec sa tète énergique et bonne, son menton carré, ses yeux bruns rem[)lisde feu sous des sourcils mobiles, son front large, « chevelure abondante et frisée, ses pommettes un peu saillantes, sa bouche expressive; il estimpérissabi' dans mon souvenir. Personne n'avait le sourire plus attrayant; dans la colère, c'était un autre homme, il faisait peur; gai, dix enfants grimpaient sur ses épaules. 11 avait le cou d'un taureau et les épaules de ces cariatides qui portent des entablements. L'idée de la résistance n'est jamais venue à aucun des petits êtres qui, le dimanche, s'éparpillaient autour de lui. Quant à moi, je me serais pre ipitée dans I étang plutôt que d'y penser.

Lorsqu'il restait à Valserre, il avait l'habitude de

monter à cheval deux ou trois heures chaque jour. Au retour de ses promenades, s'il lui arrivait de rencontrer quelque petit garçon dans les bruyères éparses autour dd la maison, mon frère Edouard, notre ami Paul de Brassannes, Jacques, notre cousin, ou tout autre, au besoin môme sMl trouvait sur sa route une petite fille à défaut de petit garçon, il lançait tout à coup son cheval à sa poursuite. C'était alors une chasse extravagante. Le fugitif courait de touUs ses forces, sautant les buissons, et le cheval galopait après lui, les naseaux sur ses épaules. Mon père riait aux éclats et criait tayaut! à tue-tùte. L'enfant faisait des bonds terribles, harcelé par le souffle de l'animal dont il sentait le poitrail puissant au niveau de sa tète- Que de fois n'ai-je pas vu sur mes talons ce grand cheval noir si docile sous la main légère et forte du maître qui le poussait à travers les broussailles I Bientôt la peur faisait rouler sur un pan de mousse l'enfant à bout d'haleine. Ses cris remplissaient la vallée. Il ne voyait plus le cavalier, c'était un ogre, un d^mon, un enchanteur qui en voulait à sa vie. Mais déjà mon père, sautant à terre, l'enlevait dans ses bras et l'embrassant sur les deux joues :

« Imbécile, c est moi î » disait-il.

Et remontant sur le cheval noir, il repartait au galop, Tenfant à califourchon devant lui.

Ce cheval, avec sa grande crinière, me faisaitreffet û*un animal fabuleux. Aucun de ceux que j'ai vus depuis ne me le rappelle.

Le plus singulier, c'est que, malgré la peur que

ces courses effrénées inspiraientoux amisd'Édooard, ils guettaient tous le retour de mon père, et aussitôt qu'on apercevait le cheval secouant sa tète au-dessus des genêts , tous Glaient comme des lièvres dans li plaine en criant : Le voilà ! le voilà ! et la chasse commençait.

Pour le vaincu , le triomphe était de revenir sur le cheval et de poursuivre à son tour ses camanides du haut de Rubicon; assis à côté de mon père, il ét^l comme un roi sur son trône.

Ces divertissements faisaient trembler ma mère, k l'entrée du cheval noir dans la cour, elle essuyait le front en sueur du fugitif, dont le cœur battait encore. Les autres restaient groupés autour de la porte, craignant une alerte nouvelle.

« Vois, tu les effrayes, disait-elle.

— Bah î je les aguerris ! » répondait-il.

Et sll détournait la tête, nous disparaissions comme une volée de passereaux.

Li conGance que mon père nous inspirait à tous était d'ailleurs illimitée, elle tenait du magnétisme, l'n mot, et on obéissait; un regard, et on pliait. Un fait entre mille en prouvera l'étendue.

Il y avait au milieu des ruines de Tabbaye, sous la voûte crevassée d'une chapelle, un trou noir obscurci de ronces tt de vigne vierge, par lequel on pénétrait dans une sorte de crypte qui s'enfonçait assez profondénfîent sous terre. Lorsque, dans leurs jeux, les enfants traversaient la nef écroulée du vieil édifice, ils traçaient de grands cercles autour de ce trou menaçant. Un jour on avait trouvé un crâne tout au bord. Notre imagination peuplait le souterrain auquel il servait d'issue de monstres bizarres , de nains terribles , d'êtres surnaturels. Nous en parlions à voix basse. Pour nous, c'était le Trou „. quelque chose d'horrible. Tous les trous du monde n'étaient rien à côté de celui-là. Il n'y en avait qu'un. On ne prenait pas garde à des gouffres quand on avait vu le Trou. On ne prononçait cette syllabe magique qu'avec des frissons. Il étiit avéré que des bêtes ou des fées, on ne savait pas au juste, sortaient du trou la nuit. Un soir un ballon y tomba : tous les enfants se réunirent auprès de l'abbaye , mais en dehors, pour délibérer. Que faire? on n'avait que ce ballon, et on y tenait beaucoup. La petite ville où l'on en pouvait trouver de pareils était à trois ou quatre lieues, et on attendait des camarades pour le lendemain. C'était un désastre. Mon père surprit la bande en grande conférence. Le plus hardi proposait d'offrir quinze sous au petit berger de Valserre pour y descendre, un "berger qui avait vu un loup? Mon père me prit tout à coup par la main :

« Viens avec moi, me dit-il.

. 2 LK JO JRNAL D^UiNE HÉRITIÈRE.

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