‹ MarcelleChapitre 5 sur 6 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

On est toujours femme par un côté. Si désintéressé que fût mon cœur dans la question, j'en voulais à Clotilde d'avoir tenté de détourner à son profit, près de moi, sous mes yeux, l'attention d'une personne que le choix de mon tuteur me destinait. Mon amour-propre était froissé autant que mon sentiment d'afiection. J'avais donc été sa dupe pendant de longs mois? Le premier mouvement fut celui de l'irritation; la tristesse ne vint qu'après, mais elle fut la plus forte. Quoi I trahie par une personne que je traitais en amie ! Il fallait donc se méfier des choses

qui donnent à la vie sa fleur et sa parure, la sympathie, la conGance, Télan sincère et spontané?

Je montai subitement chez Mlle Guérin, et frappai à sa porte, sans avoir réfléchi à la manière dont je commencerais l'entretien.

« Entrez 9 » me répondit une voix claire dont je connaissais la sonorité.

Glotilde écrivait au moment où j'entrai; aux lignes encore humides qui couvraient le papier, on devinait que sa main fiévreuse faisait voler la plume. Elle la jeta en m'aperccvant.

< J'ai besoin de causer avec vous, lui dis-je.

— Ah ! vous aussi ? C'est donc la journée aux interrogations? » s'écria- t-elle.

Et, repoussant le papier :

« Faites, je suis à vos ordres, » reprit-elle.

J'avais l'humeur peu endurante, et un pareil accueil pouvait aisément me faire éclater; mais je l'aimais , et sa présence me disposait à la douceur. Qui n'a subi l'influence de ce charme mystérieni dont nul ne peut sonder la cause et mesurer l'étendue, pas plus l'être qui l'exerce que l'être qui le subit? Je venais de voir Mlle Guérin, et j'étais désarmée. Je m'emparai de sa main , et d'une voix émue :

« Glotilde, je vous en prie, ne me parlez pas ainsi, irritée, vous me feriez connaître l'irritation, etje . n'en veux pas avoir avec vous , pour qui j'ai tant d'amitié. >

Déjà plus calme, mais encore sur la défensive :

• Eh bien, parlez, je vous écoute; que voulez-vous savoir ?

— La vérité.

— Il s'agit de M. Félix de Mézin, n'est-ce pas?

— Oui.

— C'est une torture, mais je dirai tout. La vérité, elle est là, dans cette lettre que j'achevais au moment de votre arrivée, et qui, dans une heure, allait partir. »

J'arrêtai sa main tandis qu'elle me la présentait.

< Vous êtes bien convaincue , n'est-ce pas , que ce n'est point une vaine curiosité qui me pousse à vous parler comme je le fais en ce moment? Je reculerais devant votre confiance, si vous ne sentiez pas que je suis votre alliée bien plus que votre ennemie?

— Et je la mérite, cette amitié que vous m'avez fait voir un jour et qui m'a gagnée 1 s'écria Clotilde avec force. Savez-vous seulement ce que j'ai souffert pour vous? J'ai passé mes jours dans les angoisses, et mes nuits dans les larmes. Je me suis déchirée, et cela parce que vous m'étiez chère.... Tout à l'heure vous avez nommé M. Félix de Mézin. Voilà six mois qu'il traverse la maison, en voilà six qu'il m'aime. Je l'ai vu, je l'ai seuti avant même qu'il eût parlé. Un souffle a passé sur moi, et j'ai frémi d'une joie orgueilleuse en pensant qu'un cœur enfin m'appartenait. Non, ce n'était pas cette fois l'hommage vulgaire d'une fantaisie qui cherche où se distraire, ce n'était pas l'insulte déguisée sous le semblant de l'amour.... c'était le don libre et spontané d'une âme sincère. Pauvre et cachée, j'avais le droit d'être fière; mais

il n'a rien su, et rien ne m'a coûté pour tenir mon émotion secrète et fermée. Quand sa pensée s*empir rait de mon cœur, j'invoquais votre image, et je n'étais pas vaincue. Comprenez-vous à présent les amertumes de mon silence, quand vous m'inienogiez, lorsque vous me rappeliez notre rapide séjour â Valserreî Oh I oui, j'y étais heureuse, et mon banheur éclatait dans mes yeux ! c'est là que j'ai su qu'il m'aimait , c'est là qu'un soir, à la clarté moarante du soleil couchant, au bord du ruisseau leloQf duquel nous marchions , qu'il a parlé et que ma vk s'est illuminée. Vous aviez son nom sur les lèvres; moi je l'avais dans les entrailles.... Ma seule force a été de me taire.

— Pourquoi ne pas me dire alors ce que vous me dites aujourd'hui?

— Pourquoi? Et tous ces yeux ouverts autour de nous, tous ces soupçons, toutes ces méfiances! Combien d'autres entre vous et moil J'avais mange votre pain, dormi sous votre toit ; par le salaire, je vous appartenais, j'étais votre chose....

— Ohl

— Eh oui ! Un farouche orgueil, l'orgueil d*iine &me froissée me dominait. Groirait-on à ma franchise, à mon désintéressement si je m'ouvrais! N^ verrait-on pas plutôt dans cet aveu le calcul d'mi esprit ambitieux et cupide, jaloux de conquérir une fortune avec un mari? L'une des pires misères de U pauvreté, c'est d'engendrer le doute; inférieure^ tous par ma position, je me sentais en butte à des

surveillances odieuses qui m'ofTensaient. Et puis je D'ignoraîs rien des projets de M. de Brassannes; Totre marraine m'en avait fait confidence, j'étais Uée.... Si je n'ai pas pu éviter une rencontre qui m'a fait connaître Famour que M. de Mézin avait conçu pour moi, du moins j'ai su rester libre de tout engagement. Un jour, lui-même vous le dira ; dans les heures les plus cruelles de cette lutte aucune parole d'encouragement n'est tombée de ma bouche. Il aurait pu croire même que j'étais froide et dure si mon' obstination à le fuir ne m'avait trahie.... >

mie Guérin repoussa par un geste violent les cheveux qui tombaient en désordre sur son front.

< J'aime, je suis aimée, je m'écrase, çt on m'insulte! reprit-elle.... Pour vous, j'avais mis la pierre du sépulcre sur mon cœur, je voulais partir, laisser le champ libre, disparaître; la résolution dernière était prise, et voilà qu'on m'offre de l'argent.... Et qui? M. de Saint-Hérell L'imbécile I II eût cherché le moyen le plus sûr de me faire accepter la lutte, il n'eût pas mieux trouvé. Je suis restée^... Félix ne savait rien ; avant ce soir, il saura tout. Un jour il m'avait écrit.... il m'offrait la vie.... J'étais décidée à tout refuser. A présent, voici ma réponse, lisez. »

De nouveau elle me tendit la lettre.

c Si c'est un engagement, à quoi bon ? > lui dis-je en souriant.

Elle eut un moment d'hésitation; puis approchant le papier d'une bougie :

< Pour vous, il n'est rien que je ne fasse, dit-elle

d'une Yoiz expirante, il en est temps çncore.... Kaîmez-vousî

— Non.

— Alors il est à moi ! s'écria-t-elle avec explosioD. Pourquoi n'aurais-je pas ma part de vie et de bonheur! Regardez-moi.... mon miroir ment-il quand il me dit que je suis belle ?... mon cœur me trompe-t-il quand il me répète que j'aimet... mes .larmes, mes aspirations, cet enthousiasme qui me dévore, tous ces transports, ces espérances sanscesse renaissantes que je comprime, ont-ils le langage de la fausseté quand ils m'assurent que je suis intelligente et que telle que Dieu m'a faite je puis être li compagne iière et dévouée d'un honnête homme?... Des barrières nous séparent, je les renverserai. J'ai contre moi mon isolement et l'obscurité de ma condition.... mais j'ai le courage qui fait entreprendre la lutte, et la volonté qui rend la victoire certaine. Entre lui et moi, il n'y avait que vous.... Vous écartée, je serai la femme de Félix.... je le jure ! >

Que le cœur me battait en l'entendant parler ainsi ! que ce langage passionné répondait bien âmes instincts, à ce qui se passait au fond de moi ! que ce visage illuminé me faisait envie et que je comprenais alors que dans cette exaltation de l'&me se trouvait la seule part de bonheur que laterre ait ravie au ciel !

< Tu as raison, aime, sois aimée et compte sur , moi toujours 1 » m'écriai-je.

Glotilde tomba dans mes bras.

c Ah! toi aussi, tu mérites d'être heureuse! me

dit-elle. Que ceux qui n'ont jamais compris cette e^caltation en rient.... Je plains ces pauvres âmes si tristement déshéritées. Le meilleur de la vie n'est-il pas dans ces heures fugitives où une force pure nous enlève à nous-mêmes et nous pousse vers ces hauteurs sublimes où tout est lumière et chaleur? »

L'accord rétabli entre nous, rien n'était encore résolu. Il n'y avait pour moi que le fantôme d'un mariage écarté. Je demandai à Glotilde ce qu'elle comptait faire.

« Je n'y ai pas encore réfléchi ^vec calme, me répondit-elle; j'avais accepté la lutte après mon entretien avec M. de Saint-Hérel sans en prévoir ce premier résultat; ce que je sais seulement, c'est que la conduite de nos affaires, à M. de Mézin et à moi, me revient. >

Elle sourit, et passant son bras sous le mien :

< Entre nous celui qu'on te destinait et que j'aime, reprit-elle, a plus de tendresse que de force, il peut résister, peut-être ne saurait-il pas vaincre. Mais je lui ferai voir que celle qu'il veut pour femme a le cœur d'un homme. Rester ici me parait inutile. L'obstacle est à Nancy, j'irai donc à Nancy.

— Chez le père de Félix?

— Oui.

— Seule?

— Et pourquoi non l

— Une lettre de M. de Saint-Hérel ty aura précédée.

— C'est bien pour cela 1 Porter la guerre chezrennemi, n'est-ce pas le moyen de réussir? Dieu sait sous quelles cDuleurs M. de Saint-Hérel m'aura dépeinte! Quand il m'aura vue, H. de Mézin saura du moins que je ne suis pas noire comme un diable! >

Cette résolution gaie et vaillante dans cette iocer« titude m'attachait de plus en plus à Clotilde.

•^ Aller à Nancy, c'est bientôt dit,- ajoutai-je, mais nous ne sommes plus au temps où les génies mettaient des chars traînés par des licornes au serrice des princesses en voyage. Tout se paye, les auberges et les wagons. Et t»n'aspas un budget de ministre!

— N'es-tu pas là ? »

Je lui sautai au cou.

« A présent, je vois bien que tu m'aimes! Taîais une sœur, j'en ai deux, Jenny, qui est une enfant, et Clotilde....

— Qui est un homme 1 > cyouta-t-elle en souriant.

Ce dernier mot finit gaiement un entretien commencé sur un ton acerbe.' Je m'en suis souvenue plus tard et il me donna la preuve qu'avec un peu de loyauté et de franchise bien des mallieurs seraient évités. La réflexion me raffermit dans Topinion que Clotilde voyaitjuste en formant le projet cle se rendreà Nancy. Ëlie y gagnait d'abord de se dépouiller de ce rôle d'intrigante dont elle était certainement accusée, et, quel que fût le résultat de sa démarche, elle laisserait derrière elle la réputation d'une femme estimable. Je racontai notre conversation à Mme de Brassannes sans lui en dissimuler aucun des incidents. Elle avait l'ftme trop haute pour ne pas s'en réjouir avec moi. De plus, je crus remarquer dans l'attention qu'elle mettait à m'écouter une nuance de contentement dont la cause ne tenait pas à la seule réhabilitation de Clotilde dans son esprit.

« Voilà un dénoûment qui met à néant tous les projets de M. de Brassannes, dit-elle ; mais je suis heureuse de penser que Mlle Guérin soit intacte et grandie de cette épreuve. Je ne m'étais jamais arrêtée aux accusations de Mme Denèvre, tu le sais, mais je suis bien aise de voir que ma sympathie ne m'avait

pas trompée. En outre, je t'approuve de venir en aide à cette aimable personne dans ce qu'elle veut entreprendre. Quand part-elle ?

— Elle attendra quelques jours. Elle ne veut pas laisser croire qu'elle bat en retraite devant des médisances.

— Oh ! ces médisances tomberont d'elles-mêmes quand on la verra près de toi avec moi. >

Mme Denèvre, qui accourait pour savourer doucement l'humiliation de Mlle Guérin, mordit ses lèvres minces en la voyant tranquillement assise à mon côté, dans le salon, sereine et gaie. Teus la méchanceté de la retenir à déjeuner pour qu'elle eût tout loisir de méditer sur notre intimité. Elle ne souffla mot, mais elle garda de cette aventure une rancune dont les éclaboussures m'atteignirent en maintes circonstances.

Sur ces entrefaites Paul tomba chez nous comme la foudre. On ne l'attendait, pas avant deux semaines, un soir il entra brusquement. 11 avait la fièvre dans les yeux. Quelques personnes étaient avec nous. Mon cœur se dilata à sa vue.

< J'étais triste loin de vous tous, dit-il ; tant de choses se passent quand on est loin ! »

Il me sembla que son regard glissait de mon côté. Que voulait-il dire ? Félix de Mézin était près de moi. Paul le salua froidement et laissa tomber sans la prendre la main que Félix lui tendait. Savait-il quelque chose? Était-fi jaloux? Je me sentis chaud dans tout le corps. Une vie plus active m'anima soudain. Je voulus savoir si je ne me trompais pas et affectai de rire et de plaisanter avec mon voisin- M. de Brassannes prit son neveu dans un coin pour . rinterroger sur le résultat de sa mission. Il entrait dans tous les détails et l'accablait de questions. Paul répondait dç son mieux et tout de travers.

< Tiens I tu n'as pas la tête à toi ce soir, va te reposer, dit mon tuteur.

— Très-bien, » répondit Paul.

Il se leva, fit quelques pas, et resta. Mme Denèvre, qui nouait des rosettes autour d'un sachet, lui montra une chaise libre auprès d'elle.

« Vous arrivez à propos, lui dit-elle, je m'occupe d'une loterie au profit d'une pauvre veuve. Moi, je donne mon travail et mon temps ; plus heureux que moi, d'autres donneront une part de leur superflu. Je vous ai réservé cinq billets.

— Merci.... Toujours bonne.... vous ne changez pas, vous! »

Je souris ; l'allusion, cette fois, était évidemment à mon adresse.

Mme de Brassannes le regarda. Paul avait donc oublié les habitudes de Mme Denèvre ? Les veuves, les orphelins, les malades, n'était-ce pas elle, toujours

elle? Il continua cependant sur ce ton. n était ironique, paradoxal, irritable, recherchait la disousion, Tenvenimait. Lui qui était l'indulgence même, il trouvait tout mal. Je sentais des ^millîersde flèches invisibles dirigées contre moi ; seulement leun pointes ne me déchiraient pas.

« Mais qu'a-t-il donc ce soir? dit Mme de Brassannes.

— J'ai l'absence; c'est tout et c'est trop, répondit Paul; on ne me comprend plus. Peut-être aussi estce moi qui ne comprends rien. »

Je m'approchai de Paul.

« Voulez- vous une tasse de thé? lui dis-jc en riant.

— S'il est malade, du tilleul vaudrait peut-être mieux, reprit la bonne Mme Bordier.

— Non, le thé suffira, j'espère.

— Je n'osais pas vous en demander ; j'avais pew de vous déranger, » me répondit-il d'un air contraint

Il prit la tasse que je lui ofirais et s'écarta. Je le suivis, le sucrier à la main.

« Vous ne rejoignez pas M. de Mézin ? reprit-il.

— Et pourquoi? l'histoire qu'il me racontait est finie.

— N'importe ! Dans la position où vous êtes, votre place est auprès de lui.

— Quelle position? »

Je voyais la tasse trembler dans sa main. « Mais n'étes-vous pas sa fiancée, reprit-il ; ne devez-vous pas l'épouser ?

— Moi ! VOUS savez bien que non I »

Nos regards se rencontrèrent. Il était comme transfiguré. Je baissai les yeux. Il me sembla* que quelque chose entrait dans mon cœur qui ne devait plus en sortir; je brûlais, je tremblais, j'étais heureuse. Un éclair nous avait donnés l'un à l'autre. Autour de moi et dans moi il n'y avait plus que lui.

« Édile ! chère Édile? » murmura-t-il.

Sa voix m'arriva comme un souffle; un bonheur sans nom m'envahit tout entière/avec une violence et une intensité que je n'avais pas rêvées. La vie commençait pour moi. Avais-je existé jusqu'alors? Je ne le savais plus.

Une voix me tira de cette ivresse. C'était celle de Mme Denèvre. Je ne sais ce que je lui répondis. J'aurais voulu me jeter dans les bras de ma chère marndne; je ne voyais que Paul, et n'osais plus le regarder. J'avais le ciel dans le cœur et une envie sinpliëre de pleurer. Je prétextai une grande fatigue et me retirai dans ma chambre. A peine seule, je me jetai à genoux et fondis en larmes.

Bien d!autres émotions ont traversé ma vie et lui ont fait connaître le rire et les pleurs, mais jusqu'à

la dernière heure rien ne pourra effacer )e souveiùr de cette minute éblouissante. J'étais prête à tout, et il me semblait qu'aucune blessure ne pouvait plus m'atteindre. Quelles que soient les épreuves que j'ai subies, je plains celles qui n'ont pas connu cette extase et ce ravissement.

On sait que Mlle Guérin devait partir pour Nancy. Sûr d'elle après, la crise provoquée par M. de SaiDt- Hérel , Félix rédoutait ce projet et la pressait cependant de le mettre à exécution. Elle n'avait pas besoin d'être encouragée pour les résolutions birdies. Un matin elle entra dans ma chambre :

« J'ai fait mes adieux à Mme de Brassannes, me ditelle, embrasse-moiy et donne-moi bien vite de quoi subvenir aux premiers frais. Je pars aujourd'hui.

— Déjà I

— Ma position est fausse, j'en veux sortir ; le plui tôt est donc le mieux.

— Reviendras-tu?

— Je ne crois pas.

— Je te reverrai cependant?

— Toujours I Où et comment, je ne sais ; mais demain, par exemple, si demain tu as besoin de moi. »

Je l'embrassai. < Et cela ne te fiiit pas peur d'aller seule ainsi dans une ville où tu ne connais personue, pas même celui que tu vas voir, un ennemi peutêtre?

— Oui, j'ai peur, mais on ne ferait rien si on prenait garde à ces choses«là ! Les soldats tremblent

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lu premier coup de feu ; après ils se jettent sur les canons.

— Et ils s'en emparent, n'est-ce pas ?

— Certainement. »

Je pris très-émue une bourse bien garnie que je lui mis dans la main. Avec ce sentiment de fière délicatesse qui était dans sa nature, elle la glissa dans sa poche sans compter.

< A présent laisse-moi écrire à M. de Mézin; il ne faut pas que tu arrives à Nancy sans un mot d'introduction. "

La lettre achevée, je la lui présentai tout ouverte.

« Vois si c'est cela,.» lui dis-je.

D'un seul regard elfe lut ces quatre lignes :

« Cher monsieur, la personne qui vous remettra cette lettre est Mlle Guérin, ma meilleure amie ; veuillez, je vous prie, l'accueillir comme moi-même, en souvenir* de mon père, votre vieil ami.

« ËDILE POJOL. »

« Merci, » répondit Clotilde qui me donna une poignée de main virile.

Elle serra la lettre dans un petit portefeuille et sonna.

« Une voiture de place, » dit-elle au domestique qui entra.

< A présent, reprit-elle en me sautant au cou, abrégeons les adieux, je m'attendrirais pour un mot, jele^sens, et j'ai besoin de tout mon sang-froid. Songe donc que demain je serai en face de M. de Mézin ! »

Quatre jours après je reçus une lettre de Clotilde qui me faisait part du résultat de son entreprise. Que je tremblais en l'ouvrant ! La voici :

• Tu te fais une idée exacte, j'imagine, de Tétai dans lequel j'étais au moment de mon départ U Wagon qui roulait emportait Clotilde et sa fortune.! Pauvre fortune I la conscience de mon honnêteté et ta lettre I Blottie dans mon coin, j'ai réfléchi toute la nuit. C'est à peine si j'ai vu mes compagnons de voyage. Je regardais la campagne éclairée par une lune pâle à demi voilée de nuages diaphanes. J'entrevoyais des maisons dans la plaine ou sur la lisière des bois, endormies et silencieuses. Que cachaientelles de bonheur ou de larmes entre leurs mq^lles? Elles disparaissaient et d'autres paysages me découvraient l'horizon derrière lequel s'abritait Nancy. Des tristesses m'assaillaient par bouffées; aurai-je un toit quelque jour, un abri, des êtres à moi, ces biens que la vie promet? Repoussée, j'étais résolue par instants à disparaître, puis je me révol tais et je me demandais pourquoi je n'arriverais pas de haute lutte à la conquête de ces mêmes biens que d'autres ont connus, Qu'avais*je fait pour ne pas les

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mériter? Des nuages blancs p^rei)s h 4es flQCPnf d^ ouate passaient toujours (}ans le cj^l. Ils m^ r^p^pelaient ces paisibles existences qu'un aouff)^ caressant pousse lentement vers }a fin de toutes clioses.... Que faible est I4 différence qui le§ sépare des plus agitées si on les mesure 4 la profondeur çereinq de l'azur, à l'éteruçlle limpidité de la lumière I

« Cette philosophie ne m'empêchait pas de sentir de petits frissons entre mes épaulas lorsque ma penséQ s'arrêtait sur le grave conseiller que j'allais çherchef si loin et sur l'accueil qu'il n^e ferait. Que la pt)ilqsopbie est une belle chose au coin du feu, paais qu'elle sert mal dans les difficultés de ]^ vie, quap4 le cœur bat et tremble 1 J'avais SQpvent parlé de M. de Mézin avec Félix— laissp-moi la doqceurde Tappejer ainsi avec toi— et il m'apparajs^ait pomme un d^ ces vieux inagistrats austères dont )es pi^psée^ conservept les graves portraits. )e cherchais ^ m'en faire une image. Je le savais bon, intègre, mais froid, séyère et plongé dans une étude opiniâtre qpi ne lui a pevft-éire pas laissé le temps de connaître la jeunesse. Que lui dicai-jeî de quel ^\r m'écouterat-il? 4e composais des discoqrs qui me semblai^pt tout d'abord" imprégnés d'une éloquence perspa^ive et qu'un instant après je rejetais avec un sentiment de surprise et de dédain. Gela p'était pas dqn? le toq siinple et vri^i que je voulais. 11 es\ si difficile de n^ pas tomber dans l'exagération quand qn aime 146 p)^ faisais l'effet d'qpe hérpïne de romap, j'en ét^is une dans l'apparence, et rien ne m'inspire plus d'élojgne-

ment que ces sortes de personnages. Cependant le wagon roulait toujours et mes préoccupations n'é^ taient ni moins vives ni moins confuses. Au petit jour j'étais à Nancy , et bientôt après dans une chambre d'hôtel garni où j'éprouvai en entrant une singulière sensation de froid, le sentiment de malaise qui vous saisit quand on entre dans une maison inconnue, après une nuit de fatigue. J'avais quelques heures devant moi. Je me couchai et, chose qui t'étonnera peut-être, je m'endormis profondément. Le soleil qui entrait à flots dans mon réduit, me réveilla. Le souvenir de ce qui m'amenait dans cette ville inconnue me saisit tout à coup; une certaine émotion ne m'avait pas quittée, mais j'ét)is rassérénée et rafraîchie. C'est un phénomène biiarra qui se produit en moi quand viennent les crises; elles m'eflfrayent par la pensée et, au moment où elles éclatent, je me sens raflermie et prête à les affronter.

« Quand je jugeai que la matinée était assez avancée pour qu'on pût se présenter sans importunitê chez M. de M^zin, je me fis indiquer son adresse et m'avançai le long des rues, la main dans la poche qoi contenait ta lettre, bien sûre que grâce à elle je ne passerais pas pour une aventurière. Le ciel était gâi, le soleil clair : j'en tirai un favorable augure, les église se trouva sur mon chemin, j'entrai et priai Dieu avec cet élan qui fait monter le cœur tout en haut. En somme ma cause était juste ; ma conscience ne me reprochait ni manœuvre ni calcul;

j'avais combattu contre /ot et contre moi de tontes mes forces. Si mon âme s'était donnée, était-ce bien ma faute? Je me représentais l'état de Félix en ce moment. Comme il devait trembler! Il me semblait que son ombre invisible marchait à mon côté.

< Quelques centaines de pas me conduisirent chez M. de Mézin. On m'introduisit dans un grand appartement silencieux, et un domestique qui parlait bas me pria d'attendre un instant. Il allait prévenir son mattre. Il revint presque aussitôt.

« — M. de Mézin est fort occupé, me dit-il, et si ce n'est pas pour une affaire urgente....

< — Veuillez lui dire qu'il s'agit d'une accusée, » répliquai-je nettement.

t II s'inclina et sortit de nouveau. L'affaire était engagée, j'étais contente de moi; le cœur battait mais sans défaillance, ma voix aVait de la sonorité; mes yeux firent le tour de la pièce où je me trouvais ; elle était haute, vaste, froide, avec quelques vieux meubles d'acigou d'une forme sèche ; des rideaux de taffetas d'un cramoisi un peu passé, tout garnis de glands et de passementeries jaunes encadraient les fenêtres. Par l'une d'elles on apercevait les bordures de buis d'un jardin planté de quelques arbres taillés en charmilles.

« Le domestique rentra.

«—Suivez-moi, je vous prie, mademoiselle, » me dit-il de sa voix lente et douce.

« Il poussa une porte en tapisserie et je pénétrai au bout d'un couloir dans un grand cabinet au

166 LE JOtJhNAL D'OSE HÉRITIÈRE.

milieu duqaél, debout, la tête ùixe devatit Une chemittéê itiotidéê de Idifllèré, ie tehait un homme couvert de Vêtements noirs, sec, minte et grand, dont le& yëut inë chét*Chaient. A ma Vue il lais^ échapper uh geste de surprise.

t — On tn*avait dit iine accusée, dit-il.

« — Je le suid en ôfiet, car je m'appelle Clotildc Giiérin.

«—Ah! fit-il.

« — Et voici une lettre qiil me permet d'arriter sans crainte auprès de Vous, * ajobtai-je.

« Tout en parlant, je lui tendais le papier que in saisi, moh firman ; il le prit et me fit signe de m'asseoir ; j'obéis immédiatement.

* J'avais eu le temps de le Voir tout entier dans la lumière qui l'entourait. Sa physionomie rappelait celle de sonfllà avebun caractère de fermeté bien autrement accusé ; dominée par la colère, cette eîprcssion pouvait aller jusqd'ft la dureté ; la tète était finement modelée, le sourcil mince et Atoii, la Une expressive , le menton puissant ; on comprm)ait ' vagûertient que M. de Mésin paraissait plus view ^u'il ne l'était en réalité. Le travail et l'étude root fatigtié plus que le tem))S, Son attitude fh)ide, unt^eu hautaine, qui semblait dire aux visiteurs : dépêchdvous, je suis pressé, était relevée d'une élégance native. On devinait l'homme du monde sous le magistrat : certains détails extérieurs peuvent (}Uelque foiâ donner la clef d'un caractère ,* il y a des analogies secrètes entre l'individu et l'appartement dans lequel

il vit. Contbe ufa l*evêtenlent de boiseries grises à tiidlilures un peu sèches tnais fines, qui recouvraient les murailles, s'appliquaient quatre grands corps de bibliothèque noirs, surmontés de bustes de bronze. De beaux livres en garnissaient les rayons; au centre du cabinet, une large table chargée de papiers empilés avec ordre ; rien ne traînait. La pendule, les flambeaux, les vases qu'on voyait sur la cheminée, les fchenets éclatants étaient d'un beau modèle, les meubles du même bois que les lambris, offraient dés sièges amples et commodes, propres à la conversation et à la tecturë. Tout cet ensemble clair, rehaussé par les tons plus chauds de Tébène et du cuivre, donnait le sentiment d'une existence régulière et digne, gouvernée par l'idée du respect de soi-même.'

« Quand mes yeux se reportèrent sur le conselllef , }ë vis qu'il me regardait pâr-dessus ta lettre. Je soutins son tègâtd ; un sourit e poli entr'ouvrit ses lèvres et sans changer d'attitude : ^

« — Avant d'avoir lu les quelques lignes (Jue Mlle Pujol m'a fait l'honneur de m'écrire, vous m'aviez déjà été présentée, dit-il.

« — Pas de la même manière alors, et par une lettre conçue en d'autres termes?

« —C'est vrai.

« — Et par une personne qtli ne m'aime pas?

« — Je l'avoue. Par exemple on ne m'avait point parlé de votre visite.

« — C'est une résolution que j'ai prise à la der^

nière heure; d'ailleurs si Ton vous eût ayeiti, peuW étre n'auriez-vous pas voulu me recevoir, et je tenais à vous parler.

« — Alors je vous écoute.

< — Vous n'ignorez rien certainement du motif qui m'amène auprès de vous? .

c — Rien. Mais je ne serai pas fAché d*en avoir la confirmation par vous-même.

< — Je ne sais pas ce que M. de Saint- Hérel p«it vous avoir dit de moi, mais, quelle que soit l'opinico qu'il ait émise sur mon compte, les quelques lignes que vous avez entre les mains lavent tout. *

< Le conseiller s'inclina.

< — La main qui les a écrites est honnête, le cœur qui les a dictées est jeune, reprit-il avec une nuance d'ironie douce dont le sens ne m'échappa point.

« — Ce qui veut dire que si vous avez une grande estime pour la personne qui m'introduit auprès de vous, vous n'avez pas une confiance entière dans b solidité de son jugement?

« — Je ne le nie pas.

« — Eh bien, m'écriai-je en me levant, j'aime votre fils et il m'aime. Regardez-moi au fond des yeux, dans la pleine lumière, vous qui avez l'habitude des coupables et savez lire sur leur visage, cherchez, fouillez, et vous n'y verrez rien de vil et de bas ; si fière que soit yotre Ame, la mienne ne l'est pas moins. Ma vie est claire, je vous la livre; j'ai lutté et je lutte avec l'horreur innée du mal. Si

je n'avais pas un sentiment profond de dignité, un orgueil farouche suffirait à m'indiquer dans quel chemin je dois marcher. Quand j'ai senti que mon cœur ne m'appartenait plus, ma première pensée a été de courir à vous et me voici.

« — Mon fils a-t-il été prévenu de ce projet? « — Certes I pourquoi mentir et me cacher? « — Et il n'a pas eu l'idée de vous accompagner? « — Il le voulait, je l'en ai détourné. Il y a de ces démarches hardies qu'on fait seule. Entrer avec lui dans votre maison, sans votre consentement, c'eût été manquer au respect que je vous dois, et j'en veux sortir sans une ombre à mon nom.

« — Vous avez bien fait.

« — Et puis votre fils vous craint autant qu'il vous aime ; cette crainte m'eût peut-être empêchée de vous parler comme je le fais. Dans toyt sentiment vrai il 7 a de la contagion ; j'ai désiré qu'il n*y eût rien ni personne entre vous et moi. »

« H. de Hézin ne me perdait pas des yeux tandis que je parlais. Il me sembla que ses traits s'étaient détendus; toujours ferme, l'expression de son regard* n*était plus sévère. Je continuai avec un sentiment de force qui augmentait à mesure que ma situation se dessinait mieux :

« Que voulez-vous savoir de moi? J'ai dit en me faisant annoncer que j'étais une accusée, je l'étais évidemment par M. de Saint-Hérel; je le suis peutêtre encore dans votre esprit. Cependant aucune question ne me fera peur. Je veux devenir la femme

dô votre fils, je le veut absoliiitient, Ittévocablement înals je le veux par des moyens honnêtes. Serais-je ici sans cela? Ma pauvreté me défend les illdsions,la fierté me défend les bassesses; je n'ai donc jamais porté les yeux sur liii, ni rieti fait poiih qu'il les portât sur moi. Lorsque le hasard nous a mis en présence, je pensais que tnôn avehir s'appellerait la solitude. Un jour il m'a aimée; un jour je l'ai aimé; des deux t)arts la sincérité a été notre lien. Je me sens digne de portet* son nom. Voulez-vous pour votre fils une compagne qui soit la chair de sa chair, le sang de son sang, qui soit son amie, et le pense dans les voies droites, dévouée et jalouse de ce qu'il deviendra, voici ma main : prenez-la, c'est celle d'une honnête femme. »

« firusquettient il hie tendit la nlain pat-déssus la table.

éc Qtioi qu'il arrive, rtladettioiâelle, me dit-il, on ne vous accusera pas de thanquet» de franchise.

« — Et je ne man()Uerai pas non plus de courage! ^ Je Viens à vous, faites de moi ce que vous voudrez. Si dures que soient les épreuves, je les accepte d'avance. Peut-être croyez- vous que votre fils en m*aimaht cède à un élah de jeunesse qui ne résistera pas 8 la réflexion, au travail du temps et de Tabsence.... que c'est une bouffée de printenips, le souffle d'un mâtin d'avril, une fleur de passion sans racines. Je ne le pense pas, mais c'est possible— Kh bien ! faites-moi vivre où bon vous semblera...* donnez-moi une retraite, j'y courrai.... mais si daos

un an, deux ans, trois ans s'il le faut, sa volonté n*a pâë changé, dotinez-le tnoi...;

* — Et d'ici là?

€ — Je ne le verrai pas, je vous en fais le serment.

« — Et vous lie lui écrirez pas?

« — Non, si voils l'exigez. *

é M. de MéÈin t)arut réfléchir, ses yeux profonds sur mes yeux; ma vie était suspendue à ses lèvres. Je ne sais quelle exaltation me soutenait; il me semblait que le sentiment de la vérité éclatait sur mon visage; je ne pouvais pas croire qu'elle n'eût pas son ascendant.

« Dieu! qu'il sera malheureux si j'échoue! El moi, dohc, serai-je malheureuse! me disais-je.

€ — Je vous crois sincère et loyale, me dit enfin le conseiller ; tout sera fait comme vous le désire^. »

c Je m'emparai de sa tnain et la portai à mes lèvres avant qu'il pût s'en défendre; je voulus parler, la voix me manqua et mes yeux se remplirent de larmes.

« — Ne me remerciez pas, reprit M* de Mézin, avec un sourire qui me fit voir l'autre côté de son âme, le côté bon, le côté tendre ; qui sait ce que pensera mon fils dans un an! >

« Je le regardais avec un sentiment de joie fière où n'apparaissait pas l'ombre d'uh doute.

, — Vous àvfez 1 hebi^use confiance de votre âge, poursuivit-il. En attehdant que l'avenir prononce, prenons bien nos petits arrangements.

€ — Ordonnez, j'obéis, dis-je alors.

< — Je vais écrire une lettre que vous portmi vous-même à une bonne dame qui est un pea de mes parentes et dont la famille habite Besançon; vous résiderez dans cette famille, où vous aurez les mêmes occupations qu'à Paris, chez Mlle Pujol.

< — Il y a une jeune fille dans cette maison!

c — Oui, un peu plus âgée même qu'Ëdile.... une éducation à terminer. Cela ne vous tiendra pas plus d'un an. Félix ira vous y chercher.... S'il n'y va pas, comptez du moins que mon amitié ne vous manquera jamais. >

< Mon cœur se remplit d'un sentiment de joie indicible; je sentais que j'avais cause gagnée dans le sien. Il prit une plume, et, s'asseyant devant la table :

< — J'ai besoin de quelques détails précis, ajoutat-il; vos noms d'abord, celui de votre père, le lieu où vous avez été élevée.... Parlez.

< — Glotilde Guérin, comme vous savez, fille do baron Constant Guérin....

« — Le baron Guérin î...

« — Oui ; le titre avait été donné à mon grandpère par TEmpereur après la bataille d'£ylau ; mon père le portait; il est mort colonel de cavalerie, en Afrique. Dans la condition modeste où le sort m'a placée, pourquoi eussé-je parlé de ce titre? Il eût fait croire à de la vanité. J'ai été élevée à Saintr Denis. Plus tard, j'ai pris ïnes diplômes d'institutrice à l'hôtel de ville de Paris.

« — Votre mère, Mme la baronne Guérin, vit-elle encore?

« —Non.

« — Point de famille alors?

« — Aucune^ si ce n'est une tante, sœur de ma mère, qui vit en province.

« — Cette personne a-t-elle quelque fortune?

« — Elle n'a rien.

« —De quoi vit-elle?

« — Je lui rends ce qu'elle m'a donné.

« — Si bien qu'autour de vous je ne vois ni protection ni espérance ?

« — Hier c'était vrai, aujourd'hui ce n'est plus cela. >

< 11 écrivit sa lettre ; j'étais heureuse ; ma poitrine se dilatait; sa plume courait sur le papier.

« — A quoi pensez-vous? me dit-il tout à coup. « — A Félix. Qu'il serait heureux s'il était ici ! »

< Un air d'attendrissement se répandit sur ce visage austère, et d'une voix douce :

< — Si mon fils ne vous aimait pas dans un an, je le plaindrais, » me dit-il.

« Voilà où j'en suis, chère Édile. Que la vie m'apparalt belle et bonne 1 Se donner librement et compter devant soi un grand nombre d'années dont rien ne menace l'harmonie I Je me sens une force qui me permettra d'en mériter les promesses. La première heure de l'ivresse passée, nous avons causé» M. de Hézin et moi. C'est un père, dans le grand sens du mot, comme Tétait le tien, préoccupé

nk LE JOUf\NAL D'UNE peaiTIÈRE.

4u bien, fippliqué k tous les ^^voirs, sévère à Immême. Il veut que son fils soit un homme, cmprends-tu? un homme qui fasse œuvre de son iotdligence et pour qui la fortune ne soit qu'un inBlrament de travail. Je l'y aiderai de toute n)a puissance, c'est-à-dire de tout mon aniour.

< J'ai bien vu, en échangeant nos idées, qpe U. de Mézin avait pris des informations sur moi. lia leUre de M. de Saint-Hérel n'avait p^s produit sur son esprit^ malgré l'alipable pqrtruit qu'elle faisait de moi, l'effet qu'en attendait le g^ptilhoipme ^u pantalon gris. Elle avait surpris le conseiller, m^is anpl d'ajouter créance s^ux accusations qu'elle coptenait, il avait voulu se renseigner. Il était donc disposé à n^'entendre quand je suis arrivée.

« Je ne retournerai point ji Parjs. Je le fegreUe, parce que je t'purais embrassée. J'ai n^ille choses à te dire qui ne trouvent pas ieur place ici. Plus tard nous causerons. M. de Mézin m'^ penpis 0'écrjreà son fils. Je lui ai montré ma lettre san$ qu'il me U demandât :

« — C'est bien, m'a-t-il dit; Tespérance et 1^ foit c'est une parure à votre âge. »

« Je dois partir demain pour Besanc<îu. J'y serai bien et m'y ferai aimer. C'est facile quand on a le bonheur pour complice. M- de Mézin n^'a dit de me préparer à une vie de retraite. La fupaille Pellegrio ne voit presque personne, et passe la majeure partie de Tannée dans une maison de campagne où elle n'est visitée que par un petit nombre de vieux amis.

Lçs distractions y sont rares; up pende musique, quelques lectures en font tous les frais. Que m'importai ma pensée sera près de vov^s^ dans cette maison où tu m'as aimée, où j'ai connu Félix. Une anqée, cela passe si vit«! Plus tard, si je ne me dévouais pas cœur et âme au fils de M- de Mé^in, je serais bien ingrate. >

Cette lettre me jeta tout à la fois dans un ravissement profond et un grand trouble. Il y avait donc de ces bonheurs qui remplissent Tâipe et qui font Perdre la pensée du hasard, de Tipiprévu, des obscurités de l'avenir? Tout alors n'est plus que lumière et rayon. L'esprit vole dans les nuées. Je la relus deux fois, et mon cœur s'épanouissait. Où Clotilde écrivait le nom de Félix, je lisais le nom de Paul. Pour entrer en plein dans cet éblouisSement où elle vivait, il ne me fallait aucune lutte, aucun effort. Paul de Brassannes et moi nous allions de pair; ma fortune avait tenté bien des ambitions ; elle lui servirait à conquérir un nom, à le pousser tout en haut, et je n'aurais pas, comme ma chère Clotilde, un noviciat d un an à subir.

Félix vint dans la journée; j'allai droit à lui et lui serrai la main. 11 était rayonnant.

« Que serait-ce donc si vous saviez tout ce qu'elle vaut! » lui dis-je.

Paul arriva à son tour. Je vis ses yeux, tt tout mon cœur se fondit dans un sentiment d'ineffable joie. Je ne l'oublierai jamais cette journée heureuse qui me fit connaître tout ce que' la vie a de pures délices. Les illusions les plus chères palpitaient en moi. J'étais jeune, j'aimais et je croyais tout possible I

« Qu'as-tu donc? > me dit Mme de Brassannes.

« Oh ! elle ne le dira pas! » dit la voix sëdie de Mme Denèvre.

Cette parole railleuse fut comme un point ooir dans un horizon clair. J'eus un léger frisson, mais me redressant, et sans tourner la tête du c4té de Paul qui me regardait :

« J'ai le cœur content, » m'écriai-je, et je jetii mes bras autour du cou de sa mère d'adoption.

La confiance était dans ma nature ; je ne vo]fais en outre, au fond de ma pensée, rien que je ne pusse avouer sans rougir. Il me semblait tout simple de trouver un mari où j'avais vu un frère. Je ne pariais pas cependant. Encore aujourd'hui je ne peux guère

me rendre compte du sentiment qui m'empêcha de le faire. Ce Tut peut-être un mouvement instinctif de timidité, cette révolte de la pudeur qui s'effarouche ; peut-être aussi un désir inavoué de prolonger un état charmant qui me faisait vivre comme enveloppée de parfums, dans une auréole. Hélas ! il ne devait avoir que peu de jours I

Jenny fut la seule personne à qui je livrai mon secret. Elle le devina même. Un soir, en tournant dans ma chambre, occupée de ces mille riens qui précèdent l'heure du sommeil entre deux jeunes filles et l'attardent, je fredonnai.

« Voilà un air que tu affectionnes beaucoup depuis quelque temps, dit-elle.

— Quel air ?

— Celui que tu chantes à demi- voix; tu l'as toujours sur les lèvres ; c'est une mélodie de Schubert. Notre ami Paul l'aime beaucoup aussi. Il la chante fort bien. »

Elle parlait en souriant et je sentais mes joues en feu. Je ne chantai plus.

« Oh I tu peux continuer, reprit-elle, tu lie seras pas seule à chanter.... ce sera un duo.... écoute. >

Jenny venait d'ouvrir la fenêtre. Un chant voilé par la distance s'élevait du milieu de la nuit. Je reconnus la même phrase musicale que je répétais tout i l'heure et la voix chère de Paul. Il nous avait quittées il n*y avait pas longtemps ; il revenait sur ses pas; pourquoi? Peut-être pour apercevoir derrière un rideau tremblant l'éclair d'une lumière ou Tom-

178 LE JOURNAL D'bSE HÉRITIÈRE.

bré d'une tbrme vagué. Quelque chose d!intiDie et dt dotli lé Rappelait aUprès de cette maison où j'étais. Je ne respirai plus. La voix augmentait de volume d'instant eh instant. Patil s'approchait invisible ; j'entébdais ieà pàroleà de Y Ave Maria. Ce chabt pur qui se rëpÀhdait dans le silehce» et de la me, où tous les bruits de la grande ville s'éteignaient, montait dans lé ciel, me remplissait d'un trouble délicieux. C'était cotnme un soufflé de poésie égaré dans Paris; la f^atchetir en venait jilsqu*à iilôi et tti*enivl-ait. Saisie d'une émbtion doilt duciine langue ne saurait exprimer le ravissement, je tombai dans un fUUteuil, toat près dé là fehétre. La vôix qui chantait dans Tombre avait toute sa puissance ; ub pan du manteau de la nuit m*en séparait. Elle passa, s'éloigna, s'adoucit et fltlit par S^éléindre comme tm rêvé.

• Ah ! Jenny I mut'mural-je.

— Oiil, oui, je sais, répliqua-l-elle, ce n'est pas pour moi que Paul chante et que Félix soupire, itais quand tu seras Mille dé Brâssannes, tu songeras i me marier.

— Tu tfols dont qu'il m'aime î

— Hypocrite I 11 ne faut que le regarder pour le voir, il li*a d*yeux qtie pour toi. 11 faut que je loi iVappe Sur l'épaule de temps à autre pour ravertir que je feuis là. Aveugle, je Tauraîs deviné tout de ihème. Ilien n'est bien fait que ce que tu fais. Il s*éxtasié Sur un point de tapisserie.... Ce qui m'ëtônrié, c'e^t que les bans ne soient point encore publiés.

LE JOURNAL D'ONE HÉmxlÈRE. 179

— Folle ! •

Je me rapprochai d'elle.

« Tu crois donc que rien ne s'opposera à notre maHage? ajoutaî-je.

— Et que veuî-tu qui l'émpéche ! Vous vous connaissez depuis l'enfance; M. de Brassànnes, ton tuteur, le traite comme un fils ; ton frère n*a pas de meilleur ami,.. C'est un mari mis par la Pt-ovidence à côté de ton berceau. »

Je l'embrassai ; je n'étais pas entièrement rassurée cependant. M. de Brassannes, qui, depuis le départ de Clotilde, ne songeait plus à Félix, me parlait assez souvent de prétendants entre lesquels il hésitait. Jamais il n'avait protioncê le nottl de Paul. Cet oubli m'inquiétait. Je fis part de cette inquiétude à Jenny.

« Eh bien, me dit-élle, demain hous le sommerons de s'expliqaek-.

— Oh ! non ! » ta*écriai-je.

Que j'avais raison î Je retardais ainsi de quelques jours le moment où tout mon espoir allait se briser contre un obstacle invincible.

Je venais de (Vanchir l'époque fixée pour mon deuil ; la maison commençait à reprendre sa vie et

son mouvement Mme Bordier était un i^itione dans Tarrangement quotidien de ses heures; à^ la ponctualité de ses occupations souffrait de gre>es atteintes. Elle s'en consolait par une consommttxM plus active de p&tisseries et de gftteaux, et se réfugiait dans la combinaison des menus et la prépara* tion des thés autour desquels nos amis se vim^ salent trois ou quatre fois par semaine. HmeDesèrre et Mélanie redoublaient de broderies et de p^s cadeaux. Elles avaient l'art de découvrir des anniversaires au profit de tout le monde; les almana^ n'avaient plus de mystère pour leurs fourenirs; mariages et naissances, tout y passait ; tel jour elles avaient fait votre connaissancci et tel autre oo était revenu de voyage. Elles devaient avoir un catalogue de dates. Si occupées que fussent leurs mains, leur langue ne chômait pas davantage. Leur attention se dirigeait alors avec un redoublement de zèle du côte de Paul. Éblouie par l'intensité de mon premier bonheur, je n'y prenais pas garde.

Parmi les personnes qui traversaient le plus sonvent à cette époque l'hôtel de la rue de la Pépinière, il y avait un certain M. François Daubrin, fabricant de produits chimiques. Il passait pour extraordinairement riche, et on pouvait le croire à la parcimooie de ses dépenses. On lui connaissait des pièces de dii sous qui ne quittaient pas ses poches pendant des semaines ; mais, à l'entendre, et pour ces menus frais que cent occasions font naître, il n'avait jamais de monnaie. Que de eourses de voiture, d'offrandes, de

petits débours n'épargnait-il pas ainsi! Le même homme Revenait prodigue lorsque sa vanité était intéressée. Quelque temps député, on l'avait vu donner des dîners de Pantagruel aux honorables électeurs de son quartier. Il ne lésinait pas sur la quantité des truffes et la qualité des vins; des unes il voulait les plus grosses, et des autres les meilleurs. Le lendemain, il grondait pour un bout de bougie. M. François Daubrin devait sa fortune non-seulement à l'ordre et à l'économie qu'il avait introduits dans sa fabrique, mais encore à une découverte dans la manipulation de certains sels.

C'était un homme sec et vert, ferme sur les jarrets, d*Qne taille moyenne, bien proportionnée, et qu'on aurait pu croire, à la vivacité de son allure, d'une dizaine d'années plus jeune qu'il ne l'était réellement. Né bourgeois, dans une famille de bourgeois, il était tout à fait homme du monde par les manières et le langage. Il avait de l'esprit et une certaine élégance naturelle dont il tirait profit. On assurait qu'il avait eu de grands succès dans certains salons peu apparents où l'industrie coudoyait la finance, et cela ne surprenait personne. A la surface il était un Parisien coulant, aisé, poli, aimable, plein de mansuétude et de bonne humeur ; au fond on rencontrait le i^c sec et dur. Le tien et le mien étaient son culte et sa loi ; seulement, dans ses rapports avec autrui le sien empiétait et faisait la tache d'huile. On citait de loi des traits qui , en mainte occasion, rappelaient la fable de la Lice et ses petite. Tout glissait sur lui comme

la pluie sur une ardoise luis^iute; son âme avait comme un enduit de métal qui ne laissait passer ni la pitié, ni la tendresse. Elle était comme emmtillottée dans de la tôle. Sa famille entière tremblait sous son autorité; il Tavait absolue. M. Fraoçois Daubrin jouissait de la considération universelle. Député démissionnaire, il n'était plus qu'adjoint au maire de son arrondissement. Cel^ l'aidait dans le courant de ses affajres. Le fabricant de produits chimiques n'avait aucune religion; il la voulait pour le commun peuple.

Il était fort aimable autour de moi et fort em* pressé. Il ne m'était pas sympathique et ses attentions ne me déplaisaient pas. Cette dissonance entre mes sentiments intérieqrs et l'accueil que je lui faisais me dépitait; je n'en pénétrais pas la cause. Combien d'autres contradictions qu'on n'explique pas mieux !

M. François Daubrin avait deux enfants : une fille mariée en province à un armateqr du Havre, âpre au gain et dont l$i fortune faisait la boule de neige dans le coton, et un fils plus jeune de trois ou quatre ans. Je n'avais jamais vu Mme Seigneuret, Mme Alphonse Seigneuret et compagnie, comme

. LB JOURNAL D'UNE HËRITl|:Rfi. 183

M. D^ubrin l'appelait dans ces joiirs de gaieté. Il ep parlait avec opctiop et ne 1^ yoyait pt^s qne fois Tan ; ipais sa tendresse pf^tpmelle s'épanclit^jt çn belles' phrases lorsqu'il apprenait par les bilans semestriels c^ue sofi gep4r§ ^vait fait d^ gros bénéûcesi s\\v )es carçaisons qu'qn lui expécliait de la NpuyeUe-Orléans. Le fils pouvait avoir vi^gt-six k viflgt-s^pt ans; grandi et bien f^it, rqbu^t^, ^n 4pe 4'étre émancipé, il marchait dans l'opubre 4e son pèrç. l^hilippe Daubrin avait ux\ visage vérjtablemept bpn, qui cependant nei m'attirait par ai{cun côté. On en parlait comme d'un jeune homme tfès-in^truit et fort jptelligent ; \\ ayait dans sa poche \\n (diplôme çl'avocat, et soiî père, disait-on, le voulait pousser ^am ]^ magistrature. Ses yeux brillaient par instaqtç d'un feu extraordinaire. Il m'était impossible de juger de ses connaissances et de son esprit; Philippe ne se mêlait aux conversations les plus animées que par monosyllabes, mais ils avaient une singulière force. Deux ou trois fois en ma présence il entra dans une discussion d'un bond, comme un loup qui sort dç 80ÏX repfiire çt s'emp^rç cl'uqe projp. Jl étftit^lprs îippétweux, presque viqlent, rapide, plein de ^wrprises et (ip mouvements, éloqu^pt ^t sagftpe pfir éclairs, ^t mêlait f^ux peir^doxes les aperçus Iqs plps profonds. Son père le calmait d'up r«g^r4-

« Lai lai lui disait-il, tu n'es pas encore ai| pi^rquet! »

Presque aussitôt, Philippe rentrait dans son silence. M. François Daubrin expliquait ce silence par

une timidité que le monde ne parvenait pas à dissiper; « il n'y échappe que par soubresauts, » disait-il. Il espérait que le temps passerait son rabot surtout cela.

« Et de ce fonds d'inégalité, ajoutait-il, sortira un procureur modèle qui n'aura pas son pareil pour lancer un réquisitoire. »

M. François Daubrin, régent de la banque de France, président honoraire du tribunal de conn merce, officier de la Légion d'honneur, était l'un des plus vieux amis de M. de Brassannes, avec lequel il n'avait aucun point d'affinité.

Philippe et Paul ne s'aimaient pas. Edouard, mon frère, se détachait de Paul pour se rapprocher de Philippe.

A ce moment, et sous la surface paisible, cahne, heureuse de notre maison, des troubles en agitaient le fond. Des scènes éclataient entre M. de Brassanneset Edouard, notre paix en subissait le contre-coop» bien qu'il me fût impossible d'en comprendre et la nature et l'importance. Ma marraine, qui voulait le bonheur de tout le monde et dont la gaieté surnageait, allait de l'un à l'autre pour calmer l'irritation de celui-ci et la colère de celui-là. J'entendais pro*

yGoogk

noncer les mots de tutelle et de reddition décompte, auxquels un jour on mêla ceux de conseil de surveillance. Mme Bordier soupirait sans perdre une goutte de son thé à la bretonne et une miette de ses petits fours; Mélanie baissait les yeux. Un soir j'entendis dire à Mme Denèvre qu'en présence de tels écarts on en venait à regretter les lettres de cachet. Elles assuraient souvent le repos des familles, ajoutait-elle.

Je ne savais pas alors certains détails qui plus tard vinrent à ma connaissance. Pour bien comprendre quelles err furent les conséquences, je dois dire que par une disposition spéciale de son testament, mon père avait désiré que la fortune qu'il nous laissait, en y comprenant celle de ma mère, restât indivise entre ses deux enfants jusqu'à Tépoque de notre établissement. La fortune de Jenny, liquidée de son vivant, était administrée à part.

n résultait de cet état de choses que mon frère recevait des mains de M. de Brassannes une pension calculée largement sur ses besoins présumés, mais la vie qu'il avait adoptée depuis déjà quelque temps ia rendait insuffisante. De là de continuelles réclamations au sujet desquelles M. de Brassannes faisait la sourde oreille.

Mon frère voyait toujours Brigitte; il en* parlait comme d'une divinité. Ils n'avaient à proprement parler qu'un appartement, et il faisait pour elle des dépenses assez considérables. Edouard ne se cachait pas pour aller avec elle à la campagne, dans les restaurants, au théâtre, dans les bals publics, partout

enfin pu la jeunesse cl^erçhe cjes diçtracUous. La pension annuelle qu^ M. de Brassannes lui allouait n'était plus qu'une maigre pitance pour cet appétit déchaîné. Dès le premier trimestre, elle était dèYOrée. U^s appels de fonds devenaient incessants. Observations et réprimandes n'y pouvaient rien. Edouard était comme ensorcelé. Sur ces entrefaites, Brigitte lui donna un gros garçon; ce fut bien pis alorç. Les billets de ))anque fondirent plus ?ite qu'autrefois les pièces d'or. A bout de remontrances, mon tuteur eut recours aux grands moyens. La nomination d'un conseil judiciaire fut provoquée et ot^tenue. Edouard n'eut donc plus que la jouissance d'un revenu dont le chiffre fut établi par le conseil. De colère, il rompit avec M, de Brassannes. Quelle sortie et quel éclatl Je m*en souviens encore! Edouard, pâle et les lèvres crispées, traversait le vestibule après une dernière explication; il rencontra Paul :

« Acceptez- vous la responsabilité des actes de M. de Brassapnes, votre oncle? dit-il brusquement.

— Mon oncle I mais c'est mon père.... Tout ce qu'il fait est bien fait!

— Votre père alors vient de se rendre coupable envers moi d'une action méchante et lâche; c'est à vous quej'en demande raison. »

Je poussai un cri.

< Je te défends dç répondre, » dit mon tuteur à son neveu d'une voix haute et claire.

Paul, qui allait réplicjuer, s'arrêta.

« M'avez-vous eqtendu ? reprit Édouçir^ avec violence. Si les paroles ne suffisent pas, que faut-il donc que je fasse?»

Il était hors de lui ; je m'élançai.

< Paql, tai^-toi et vieps I » dit la voix impérieuse de M. de Brassannes.

Paul, tout frémissant, obéjt. Je tombai dans les bras d'Edouard en le suppliaqt de se calmer^ il frappa du pied par terre.

<Ah! ks femmes h présent! s'écria-t-il, et, mç laissant à demi morte au pied de Tescalier, il disparut.

< Merci , dit mon tuteur en serrant la fnaip de Paul; ce n'est pas top ami qui vient de parler, c'est la colère; tu pardonneras et tu oublieras, comme je le fais moi-piéme. >

Je me relevai en ce moment, et, remontant lentement l'escalier, mes yeux remercièrent P^ul.

Edouard, qui rencontra Philippe 4ans notre rue, lu} raconta tout ce qui venait de se passer. La conversation, ou pour mieux dire le long monologue de mon frère les amena devant la maison de M.Daubrin.

1^8 LE JOURNAL D'UNE HÉRmÈRE.

Ils y entrèrent, et le fabricant de produits chimiques apprit tout. Edouard ne parlait de rien moins que d'épouser Brigitte et de reconnaître l'enEant qu'elle avait mis au monde :

« Laissez-nous, » dit M. Uaubrin à son fils.'

Une heure après, mon frère sortait de chez M. Daubrin, dans un état d'esprit moins voisin de l'exaspération. Il avait trouvé auprès de l'ancien président du tribunal de commerce ce qu'il cherchait, la chose dont il avait le plus besoin, des ressources et des subsides, mais à la condition de laisser là ses projets.

Dès le lendemain, Brigitte avait des robes comme une héritière et des bijoux comme une comédienne à la mode. Quant au travail, c'était le moindre souci d'Edouard ; ses livres pourrissaient dans un coin.

Mon tuteur, qui ne cessait pas de s'intéresser à mon frère, malgré la violence de leur rupture, s'étonna de lui voir mener une existence qui n'était pas en rapport avec les ressources légitimes dont il disposait; il prit des informations et il ne lui f\it pas difdcile de découvrir la vérité. Il demanda une explication à M. Daubrin.

«Rien de plus simple, répondit le fabricant de produits chimiques; j'ai toujours remarqué que lorsqu'un pécheur veut amener à la rive un brochet qui se débat au bout de l'hameçon, il lui rend de la corde et le laisse filer. S'il tend la ligne, tout casse et le poisson disparaît. Ici le brochet s'appelle Edouard; le pêcheur, c'est moi.

— Hum! le raisonnement est spécieux. A ce compte-là, Edouard a toute liberté de continuer, rien ne l'obligeant plus à s'amender.

— Croyez-vous qu'il n'eût pas trouvé ailleurs le crédit que je lui ai ouvert? On le sait riche, et il faudra bien tôt ou tard que sa fortune lui revienne. Ce que je lui prête me permet de voir dans ses affaires, et j'exerce ainsi une surveillance qui nous échapperait sans cela.

— Elle n'est pas bien gênante, à ce qui me semble. Hier encore, Edouard s'est montré aux Champs-Elysées conduisant une américaine attelée de deux chevaux qui paraissaient de taille à mener un fils de famille en six mois du boulevard des Italiens à la prison de Clichy. Et ils ne ti'iafnaient pas que lui, ces chevaux!

— Patience 1 le brochet nage, mais il se rendra !

— Puisque vous avez l'amour des comparaisons, laissez-moi vous demander depuis quand on a vu un général d'armée fournir des provisions à la citadelle qu'il veut amener à capituler ?

— Bon ! On dit qu'Henri IV faisait ainsi pour sa bonne ville de Paris, et il a fini par l'avoir. D'ailleurs vous savez la fable :

La fourmi n'est pas prêteuse, C'est Ijt son moindre défaut....

Rassurez-vous donc, je ne prêterai à notre coureur d'aventures que tout juste ce qu'il lui faudra pour

l'avoir sous la main quelque jour. >»

Le sens de ces pat*oIes échappa à H. de Brassannes, qui se mit à sourire; plus tard, U sut à qooi s'en tenir.

Sans ce trouble intérieur et le chagrin que Réprouvais de ne roir mon flpère qu'à des intenrallcs relatirement éloignés, j'aurais été parfaitement heureuse. Paul venait chaque jour à la maison; il dfnait fréquemment avec nous» et je savais qB*(Hi cherchait à lui trouver une occupation sédentaire dans une usine à Paris. Le flot me portait et je sentais une grande douceur à me laisser porter par lui. Chaque élan me rapprochait du port. Jenoy» que je poul*suivais de mes confldences, m'entretenait dans cet espoir ; elle m'écoutait avec une patittice angélique. Je ne parlais que de Paul et ne m'en apercevais pas. Les moindres détails de nos entretiens faisaient le sujet des plus longs commentaires. Ud jour il m'avait offert une fleur, un soir il m*avait apporté la romance que je désirais, \in instant nous étions restés seuls dans le jardin. Je gardais un souvenir etact de toutes nos conversations. Un moi, un hasard, une rencontre prenaient la proportion d'événements considérables. Enfantillages et folies

LB JOURNAL D*tJNE HÉRITIÈRE. 191

que tout cela ! diseilt les sages t Je me suis demandé plus tard si les événements qui agitent le monde ont plus d'impoHatice et de fondement. Les destinées d'un ctEtir sincèi'e n'ottt peut-être pas, dans la balance d'en haut, moins de poids que les destinées d'un peuple en furie^ Paul m'aimait, j'en avais la certitude ; le reste ne valait pas la peine que je perdisse une hétirë ft y penser.

Moins occupée d*un sentiment uttique, j'aurais remarqué dès lors la singulière attitude de Philippe auprès de moi. Otl le voyait fréquemttlehtchet hous, mais il n'y venait jamais seul ; en toute occasion son père l'accompagnait. Je le surprenais souvent attentif à me suivre des yeux, et il les détournait ^\xs^ sitôt que tneà regards se portaient sur lui. Il m'adressait rarement la parole, laissait tomber la conversation, m'évitait presque: mais si je manitbstais en sa présence le désit" dé qbelque bagatelle^ je la recevais le lendemain. Dans ces circonstance! ce n'était même pas lUi qtli m'offrait la gravure de modes, le dessin, le morceau de musique dont il avait été question la veille, c'était son père. Si je le remerciais :

« Remerciez Philippe, me répondait M. Daubrin, c'est lui qui y a pensé.,.. Ma vieille tête n'a de mémoire que pour les affaires. »

Quand je me mettais au piano, il m'enveloppait tout entière de son regard. Si je chantais, je le voyais pâlir et rougir. L'ail- achevé, il s'éloignait ; jamais de complinients. 11 nous drrîVa deuîc ou Itois

fois de valser ensemble dans des sauteries improfisées; il y cédait presque malgré lui, mais alors il me semblait que j'étais emportée par un 4ourbil1oD. Mes pieds ne touchaient plus le soi, je me sentais enlevée et j'entrevoyais comme dans un rêve sa téU pâle et son sourire blanc. Jenny me déclara qu'il valsait comme un ange, c'était son expression. ATec lui cependant j'étais mal à l'aise, sans qu'il m'eût été possible d'expliquer pourquoi. Un soir quelqu*an s'étant mis au piano, on dansa.

< Eh bien I tu n'engages pas Mlle Pujol à valser! lui dit M. Daubrin.

— Je ne sais plus, répondit Philippe avec un air d'embarras.

— D'autres savent toujours, » poursuivit Mme De* nèvre en voyant Paul qui s'approchait de moi.

Ëtourderie ou caprice, la réplique de Philippe ne me ffldha point; j'étais délivrée d'un plaisir qui anit toutes les conditions d'un supplice ; mais j'aurais dû faire attention au mot de Mme Denèvre. Il sonnait le commencement des hostilités.

Je n'ai jamais bien pu comprendre le motif du sentiment d'inimitié que Mme Denèvre éprouvait

contre Paul. Peut-être avait-elle espéré qu'il penserait àHélanieret je me rappelle en effet que dans les premiers temps elle était abondante en éloges et prompte à l'attirer auprès d'elle. Quand son nom venait à être prononcé» elle était tout rose et tout miel. Puis tout changea. La bise succéda au zéphir et ne cessa plus de souffler. Gomme un bon limier dans un bois sent toutes les pistes, Mme Denèvre avait le flair de tout ce qui se passait dans un salon. Déçue sans doute de ses chimères à l'endroit de sa fille, Paul lui devint odieux. Il l'avait trahie sans le savoir et j'étais sa complice. Les louanges qu'elle prodiguait au neveu de M. de Brassannes se déversèrent à grand bruit sur Philippe Daubrin, comme les eaux d'un torrent qu'on détourne de son cours. Tandis que les flèches sifflaient autour de l'un, les cajoleries de toutes sortes caressaient l'autre. Philippe s'y prêtait mal. M. Daubrun, au contraire, se montrait d'une prévenance extrême à Pégard de Mme Denèvre. A différentes reprises, il lui apporta de petits présents qui étaient reçus avec l'expression d'une extrême reconnaissance, en même temps qu'ils excitaient un vif étonnement autour de nous. Un soir, à la vue d'un bijou que M. Daubrin offrait à Hélanie pour agrafer son ch&le, Mme Bordier oublia d'avaler son thé, qui refroidit dans la tasse.

< Vous avez fait un miracle, dit Jenny à M. Daubrin en lui faisant remarquer cette négligence.

— Oh I j'en ferai peut-être un autre I » répliqua le fabricant.

Il m*était impossible de ne pas remarquer a la longue la guerre sourde mais opiniâtre que MmeD^ nèvre dirigeait contre Paul. Les allusions, les mots perfides, les sarcasmes, les réticences calculées s'échappaient de ses lèvres comme les moustiques d'oo marécage. J*en souffrais et mon impatience s'en accommodait mal. J'étais résolue à y mettre un terme. Un soir la conversation effleura une question de mariage qui occupait en ce moment l'oisiveté parisienne. La discussion s'engagea.

c Qu'en pensez-vous? demanda M. de Saint-Hérel à Mme Denèvre.

— Moi! rien.

— A d'autres I Votre silence prouve que vous avez une opinion sur ces matières. Est-ce que le oiariage n'est pas la grosse affaire ? Toute comédie commence ou finit par là.

— Certes I

— Alors parlez.

— Et qu'ai-je à dire? En ces sortes de choses je comprends tout, j'approuve tout, je pardonne tonit une seule exceptée.

— Laquelle?

— Le calcul. »

Je tendis l'oreille. Un]^frisson à fleur de peau m'a* yertissait qu'un dard venait d'être lancé.

« Qu'entendez-vous par ce mot? poursuivit l'un des interlocuteurs.

— Tout ce qui est bas et vil, rampant et menteur. Et entre toutes les intrigues qui rôdent autour des jeunes filles, la plus coupable à mon sens est celle qui est menée par un coureur de dot.

— En voit-on encore? demanda M. Daubrin d'un air innocent.

— Toujours! Oh! la race est indestructible. Elle se transforme, elle se déguise, elle prend un masque, mais elle dure. On ne voit plus, comme au temps des aventures, un gentilhomme n'ayant que la cape et l'épée forcer à coups de daguê la porte d'un castel et enlever une demoiselle au travers des serviteurs épouvantés, ou quelque étudiant franchir les grilles d*un couvent pour ravir une infante bien rentée, non ; mais on|voit de tout petits jeunes gens, tout parés ^de vertus comme de petits saints, qui tournent autour des héritières et, à force de soupirs, battentpeurs cœurs en brèche.

— Vous en avez yut

— Hélas! Par exemple, ils ont grand soin de ne s'adresser qu'à des cœurs tout en [or.... Toute peine mérite une récqmpense, et leur flamme veut, pour s'étaler, un oreiller de billets de banque. Vous secouez la tète d'un air de doute, monsieur Daubrin, et tu nous regardes avec surprise, ma^ chère fille.

Toi, je le comprends, tu es jeune encore. Mais tous, monsieur le fabricant, ah ! vous m'étonnez. Le coureur de dot, Taimable jeune homme en quête d*ane personne dont la petite main serre un portefeuiltep le fils de famille qui a bonne envie de nnanger an râtelier d'un héritage, mais il est partout 1... Si vous connaissez une fille qu'on sache grassement pourme de rentes bien liquides, de fermes en plein rapport, cherchez autour d'elle. Le premier regard vous fera découvrir un jeune Parisien qui roucoule et fait le beau. Autrefois on voulait éblouir l'innocente par des ma gnificences empruntées à des usuriers; nous avons changé tout cela. On est pauvre et on l'avoue; très-pauvre même, et on le proclame. On spécule sur la pitié, et si Ton gagne la victoire dans cette bataille où Ton a pour soi la jeunesse, rinexpérience, la compassion, on n*a point de frais à rembourser, et Ton arrive à la bonne affaire par le chemin de l'hypocrisie.

— Mais c'est horrible! s'écria la voix pudique de Mélanie.

— Rassure-toi ! ces roueries ne te menacent pas, ma pauvre enfant; tu n'as rien, tu n'as donc pas la chance d'être aimée; mais si tu l'es, ce sera pour toi.

— Et moi qui n'ai pas le scepticisme de Mme Denèvreje crois qu'un honnête homme sera assez avisé pour remarquer ce qu'il y a en vous de grâce et de qualités sérieuses, dit M. Daubrin.

— En attendant ce prodige, répliqua Mme De-

L£ JOURNAL D'UNB HÉRITIÈRE. 197

nèvre^ rien ne m'inspire plus de dégoût que le spectacle de ces mendicités qui se font un marchepied de l'amour. >

Le regard de Mme Denèvre tomba sur Paul de Brassannes; j'en avais suivi la direction. Je le vis p&Iir; mou cœur se serra.

• Ob ! la vipère! » murmura Jenny.

Si cette âme, bonne entre toutes, avait eu conscience de l'intention malveillante de Mme Denèvre, comment autour de moi ne l'aurait -on pas comprise? Mais que répondre à de telles insinuations? Les repousser» n'était-ce pas avouer qu'on avait quelques points de ressemblance avec les êtres qu'on mettait au ban de l'opinion ? Cependant Tindignanation me faisait sauter le cœur dans la poitrine. Subitement je traversai le salon et, m*adressant à Paul:

« Vous avez, je crois, l'École de la médisance parmi vos livres, lui dis-je. Faites-moi le plaisir de m'apporter demain cette fameuse comédie. L'œuvre de Sheridan est anglaise par la langue, mais par les idées elle est de tous les pays. »

Mme Denèvre devint blême. Mon regard croisa le sien. Je venais d'accepter la guerre.

Gomme je retournais à ma place, la bonne Mme de Brassannes se trouva près de moi. 01e s*était le?ée sans bruit, et saus parler, elle m'embrassa sur le front. Ma mère avait de ces baisers-là.

J'avais livré mon secret; j'étais déterminé à ne plus reculer. On m'apprit lelendemainleretourdeM.de Brassannes, qui avait été donner un coup d'œilàdes réparations qu'on exécutait à Valserre ; je me rendis chez lui.

< Tu arrives à propos, me dit-il, j'allais te foire appeler.

— Vous avez donc à me parler?

— Oui. La chose te concerne. Lesdemandes afiOueni depuis que tu ne portes plus de vêtements noirs. Mme Yerdais revient à la charge avec son comte de Férolles.

— Vous confondez, mon cher tuteur. M. de Férolles appartenait à M. Gollardon le notaire.

— C'est juste I mais c'est que M. Gustave Piersanlx non plus ne t'a pas oubliée.

— Je lui en suis d'autant plus reconnaissante qu'il ne me connaît pas.

— Et, en outre, j'ai trouvé ce matin une lettre de

M. François Daubrin qui me demande une entrevue; je crois pouvoir deviner le sujet sur lequel roulera Teotretien.

— Je puis le supposer aussi.

— Alors que penses-tu de H. Philippe Daubrin, son fils?

— Ce n'est pas un homme qui ressemble à tous les autres.

— C'est déjà quelque chose.

— Mais ce n'est pas la peine que je l'examine davantage.

— Permets-moi de te dire cependant qu'il est dans des conditions telles, que beaucoup de jeunes filles désireraient l'avoir pour mari.

— J'en suis certaine; mais vous me comprendrez mieux si j'ajoute que vous n'aurez plus à vous occuper ni de lui ni d'un autre.

H. de Brassannes me prit la main et d'une voix grave:

< On- m'a parlé d'une scène singulière qui s'est passée hier, ici même, reprit-il. Je n'en veux rien conclure; mais si les paroles de Mme Denèvre sont sans excuse, ta^réplique est bien imprudente.

— Pourquoi le serait-elle si mon choix est fait? Je venais justement vous en parler et vous dire que Paul....

— Pas un mot de plus, tais-toi ! s'écria M. de Brassannes, je ne veux rien entendre, je n'ai rien entendu! »

J'étais atterrée. Jamais je n'avais vu à M. de Braisannes ce visage austère. Un sentiment de profonde douleur s'y peignait.

«C'était donc vrai ! » reprit-il avec l'accent du désespoir.

Ety comme je voulais répondre :

' « Non, non, ajouta- t-il, ne dis rien, ne parle pis; à quoi bon? ne faudra- t-il pas toujours que je réponde : c'est impossible! comme je l'ai fait à ta Ina^ raine, ce matin ? »

U s'interrompit tout à coup, et d'une voix frémissante, me regardant en face :

t Tu ne sais pas le mal que tu me fais, malheoreuse enfant! reprit-il ; mais lui, dis-moi, un jour t'a-t-il dit qu'il t*aimait?

— Non, jamais I mais qu'importe î

— Ah! du moins c'est un honnête homme, et je puis l'estimer encore !

— Paul!

^ Tu ne peux pas me comprendre.... Je lui parlerai, et il me comprendra, lui ! »

Je ne savais plus que penser ; une immense douleur m'anéantissait; qu'y avait-il T quel secret m cachait-on? quel obstacle inconnu, terrible, menaçant, s'opposait à mon mariage avec celui que j'aimais ? Mes yeux se remplirent de larmes.

« Ah! je vous en supplie! » m'écriai-je en joignant les mains.

Il me flt signe de m'éloigner, et comme j'hésitais:

< Si tu m'aimes, si tu me respectes, au nom de

l'autorité que tpn père m'a laissée, je te demande dé ne plus parler de ceci. Va trouver Mme deBrassannes, elle t'attend'; ce soir j'aurai vu Paul.

— Et moi, le reverrai-je î

— Oui| une fois encore, pour lui faire tes adieux. » Ce dernier mot m'écrasa. Je sortis de chez mon

tuteuren chancelant, mon imagination affolée faisait mille suppositions entre lesquelles je me débattais. Jenny , qui connaissait mon projet, accourut au-devant de moi. Elle fut saisie de pitié en m'apercevant.

« Tout est perdu! » lui dis-je.

Elle m'entraîna chez Mme de Brassannes, que je trouvai dans un état d'apxiété indéfinissable; ma pauvre marraine se mit à m'embrasser en pleurant.

« Ah lia coupable c'est moi! s'écria-t-elle. J'aurais dû prévoir ce qui est arrivé.... et ne pas permettre que mon malheureux Paul.... Pauvre enfant ! je sentais qu'il f aimait et le courage m'a manqué. »

Nous fondions toutes les trois en larmes.

« Mais pourquoi ? lui dis-je enfln.

— Tu oublies donc que tu es riche et qu'il n'a rien!

— N'est-ce que cela!

— Mais c'est tout! Est-ce que M. de Brassannes n'est pas ton tuteur } »

Un jour vague se fit dans mon esprit, obscur, douloureux, mais qui laissait place à l'espoir. Il était impossible que mon bonheur dépendttd'un scrupule.

« Nous parlerons à M. de Brassannes, repris-je, il se rendra à mes prières.

Mme de Brassannes secoua la tête.

< Vous ne connaissez que le côté bon, nous ditelle, il y a l'autre I >

Ma chère Jenny resta auprès de moi toute la noil, s'épuisant en caresses et en consolations. Je l'écoQ* tais à peine, et j'entendais sans cesse ce dernier mot qui m'avait déchirée. Quelque chose pouvait dooc déterminer Paul ^ renoncer à moi 1 Je savais qœ mon tuteur était sorti presque aussitôt après notre entretien. Il n'était pas rentré pour le déjeuner, et il avait fait dire à Mme de Brassannes qu'il dtnersit en ville. Il avait certainement vu son pupille. Que n'aurais-je pas donné pour connaître le résultat de leur conversation !

Dès le lendemain nous partions pour Valsent. Mme de Brassannes se montra pour moi d'une tendresse si délicate, si attentive, si minutieuse en quelque sorte, que je n'osais pas l'interroger. U ; avait comme de la pitié dans les témoignages de bonté qu'elle me prodiguait. Jenny essuyait des la^ mes à la dérobée. M. de Brassannes nous rejoignit dans la 9oirée. Il échangea quelques paroles avec si femme et me fît appeler. Me prenant alors par le bras,

il m'entraîna dans une allée de chênes qui côtoyait de son ombrage les ruines de cette abbaye dont chaque pierre me rappelait un souvenir. La saison avait cette fraîcheur animée et jeune que rien ne remplace et qui donne tant de gaieté au mois d'avril. Le printemps faisait éclater les bourgeons à la cime des arbres ; les sureaux* les lilas, les saules semblaient rire dans leur parure verte, caressés par les vifs rayons du soleil. Les oiseaux se poursuivaient dans les haies d'où sortaient mille chansons. De petites fleurs s'épanouissaient dans l'herbe, une risée de vent passait dans le feuillage clair et tendre des bouleaux et sur les bruyères roses. Le ciel était en fête. Depuis lors je n'ai jamais vu la saison nouvelle dans sa splendeur joyeuse et brillante sans que de longs soupirs n'aient gonflé ma poitrine. Quelles heures tristes ne me rappelait-elle pas!

M. de Brassannes marchait lentement. Je l'observais du coin de l'œil, cherchant à monter mon courage à la hauteur de l'épreuve. Son visage n'avait rien perdu de son austérité ; il me sembla seulement vieilli et fatigué, comme celui d'un homme qui relève de maladie. Quand nous fûmes un peu loin de la maison, dans un endroit où l'avenue faisait un <^Qde, il saisit vivement la main que j'appuyais à son bras.

« Tu sais que je t'aime comme ma propre fille, me dit-il, tu en es bien convaincue, entièrement convaincue, n'est-ce pas ?

S04 LE JOURNAL D'UNE HâRITIÈRB.

— Oui, je' le crois, je le sais.

— Laisse-moi t*embrasser, j'ai le cœur gros.... Depuis hier je ne respire plus. Va I nous sommei bien malheureux tous les deux . >

Il prit ma tête à deux mains et m'embrassaotdaos les cheveux :

< Tous les trois, ^ reprit-il d'une voix aflEublie.

Ce fut comme un coup de hache donné à un ubrisseau qui ne tient plus.

t Ainsi, je ne Tépouserai pas! lui dis-je.

— Écoute-moi bien. C'est un homme à cbevan blancs qui te parle, le vieil ami de ton père.... Tu De voudrais pas me faire faire une chose qui serait k déshonneur de ma vieillesse.... Tu aimes et tu croù que cela suffit 1 mais tu oublies que tu m'as été confiée, que je réponds de toi et de ta foi*tune, que ta a riche et que l'on pourrait m'accuser d'avoir spécoU sur ta jeunesse pour te donner à l'un des miens.

— Qui dirait cela ?

^ Tout le monde, et je n'aurais pas le droit de me plaindre, les apparences seraient contre moi. Puil est mon fils adoptif ; je l'ai fait ce qu'il est ; il porU mon nom, et il n'a rien. Bien plus même, il est entré dans la vie avec des dettes qu'il aurait pu ne pas accepter, mais dont son honneur répond, et qu'il comblera par le travail. »

Je regardai H. de Brassannes toute surprise.

« Ce n'est pas tout, poursuivitril ; le petit patrimoine que j'avais sauvé provient d'un bien dotal qoi appartenait à sa mère. A sa msyorité, et avec on

LE JOURNAL D'DNB HÉRITIÈRB. $05

élan qui m'a fait bien augurer de son cœur, il en a fait abandon aux créanciers de son père. Mais ce sacriOce n'a pas tout comblé.... Il y a un solde à payer.... Je sais qu'à ma mort il le pourra. Mais en attendant il doit.... et c'est dans de telles conditions qu'il prendrait pour femme une héritière qu'à son lit de mort un père a mise entre mes mains!..* jamais I Je n'ai pas vécu honnête homme pendant soixante ans pour faillir si près de la fin.

— Mais il y a moi I... Et si j'affirme que mon choix s'est librement fixé sur lui....

— On ne te croira pas! Est-ce que ton frère n'est pas là qui me hait aujourd'hui parce que je le sauve? n ne manquera pas de dire que j'ai été le complice de Paul et que cette même fortune dont je l'empêche de jouir, je l'ai captée au profit de mon fils adoptif, de celui qui porte mon nom. D'autres viendraient à la suite, qui ne manqueraient pas d'ajouter que tout a été préparé, calculé, prémédité ; que j'ai profité, de ton inexpérience pour te faire tomber dans un piège; qui sait même si la malignité du monde n'ira pas plus loin I... Que répondrais-je?

— Toutes ces choses-là, les avez- vous dites à Paul?

— Toutes, et il m'a compris. Il a été aussi sincère, aussi spontané que toi dans son aveu. Et quand il a bien vu que, non-seulement ma réputation de probité ferait naufrage dans cette affaire, mais que quelque chose de toi y serait compromis, son dévouement s'est trouvé à l'égal de son désespoir.

— lia cédé?

— Je Tai voulu. C'est la première fois que j'ai {ait acte de mon autorité paternelle, mais elle a été ^ solue ; n'eût-il pas eu une Ame pour me comprendR. il aurait senti que jamais je ne donnerais mon codsentement à cette union,

— Quoi I lors même que nous attendrions un an, deux ans, trois ans 1...

— Jamais ! il y a des lois qu'une rigoureuse probité ne transgresse pas. Quand je serai mort, toqs serez libres....»

Ce dernier mot me donna le frisson. Fallaii-il donc, pour que je fusse heureuse, que l'homine qui avait remplacé mon père cessAt de vivre? Une sorte d'horreur me saisit. J'avais peur de souhaiter qoll ne fût plus là, et je me serais immolée avant de oodsentir à épouser Paul à ce prix. Je laissai aller ma tête sur Tépaule de M. de Brassannes et me mis à pleurer silencieusement.

« Rappelle-toi ce que je t'ai dit un jour, reprit-il avec la douceur d'un père, l'amour n'est pas toot dans la vie, il en remplit la plus courte part. Et pois es- tu bien sûre d'aimer sans retour? Ce que ta éprouves pour un aimable jeune homme que nous avons eu le tort, ta marraine et moi, de laisser dans ton voisinage, n'est-ce pas ce premier éveil d*iui cœur qui s'ignore, cette sensation qui suit l'éclosion de la jeunesse et la fait tressailliit au moindre souffle? Je me méfie un peu de ces ardeurs juvéniles qai passent comme les lilas d'avril. On n'assoit pas noe existence sur des fleurs si fragiles! •

Il parla longtemps d'une voix caressante; je ne pensais qu'à Paul et à cette impossibilité où j'étais de me réunir à lui. Aucune promesse n'avait été échangée entre nous, et il me semblait que quelque chose se détournait de moi dont l'absence me faisait saigner. Ce départ subit qui nous avait ramenés à la campagne m'inspirait la crainte qu'une occasion de le voir ne se présentât plus. J'interrogeai M. de Brassannes.

« Paul, en effet, prépare tout pour s'éloigner, reprit-il ; il ne paraîtra pas à Yalserre. Lui-même a eu le courage d'y renoncer.

— Lui, ou vous?

—Lui et moi. Pourquoi aviver par des larmes une blessure dont le sang coule? »

Nous reprîmes le chemin delà maison. Que j'avais le cœur lourd en suivant cette avenue où de si vifs éclats de rire retentissaient autrefois I Ce paysage aimé des anciens jours me semblait triste, la maison déserte. Je sentais confusément que H. de Brassannes avait un fonds de scepticisme qui venait en aide à sa probité. Il ne croyait pas plus à la durée de mon amour qu'à la nécessité de ce sentiment Pourquoi eûtril sacrifié les éternels principes de Thonneur aux tumultes passagers du cœur? Son renom n'eût-il P&sété en cause, il n'eût pas vu d'un œil chariné un mariage dont l'amour eût été le guide unique et le ^ul conseiller. Au seuil de la maison il m'arrêta, et d'une voix ferme :

« Relève la tête, me dit-il; d'autres devoirs fatten-

dent dans la vie. Si tu crois que j'aie mérité qoelqne chose pour la tendresse que je te porte, oublie cdni qui s'appelle Paul de Brassannes. *

Je me souvins de cette heure solennelle c[ai avA vu la mort de mon pauvre pèrç; j'entendis lavoii expirante qui avait dit : « Tu obéiras! > et je tam\m la tète.

Deux ou trois jours se passèrent, interminables et lourds. Je ne me sentais vivre que par des tressaillements douloureux qui parcouraient tout mon tee. Cependant cette habitude de Teffort à laquelle od m'avait pliée agissait déjà. Je combattais mon propre abattement sans relâche et me contraignais 1 des occupations régulières que j'accomplissais avec des mouvements d'automate, mais qui m'arrachaient à la contemplation de mon malheur. L'humeur égale et douce de Jenny, sa constante bonté m'étaient d'un grand secours. Elle ne cherchait pas à me distraire, et son amitié silencieuse m'entourait comme on manteau.

Un soir que je me promenais à l'écart dans les ruines de l'abbaye, dont le clottre et les arceaux brisés donnaient à la maison un si pittoresque voisinage, une petite pierre tomba à mes pieds entourée

d'un morceau de papier blanc. Je levai la tète après ravoir ramassée machinalement, et j'aperçus comme une forme humaine dans l'épaisseur d'un buisson dont les rameaux en s'écartant me firent reconnaître tout à coup le visage de Paul. 11 était au sommet d'un massif de constructions auquel des broussailles et des arbrisseaux faisaient une toison, et dont le dernier escarpement s'adossait à la partie écroulée de Valserre.

< Lisez! > me cria-t-il.

Je me hAtai de débarrasser la pierre de son enveloppe, et sur la surface interne du papier je lus ces mots écrits au crayon :

« Je suisd^uis ce matin dans la chambre grise.... je vous guettaisl... Ce soir, je vous y attendrai.... Donnez une heure à qui vous donnera toute sa vie.»

Quelqu'un parut à l'extrémité des ruines; je cachai le papier dans ma poche et jetai un regard du côté du massif. Paul avait disparu. Un léger mouvement imprimé à la cime des rameaux indiquait seul que Paul rampait sous leur couvert dans la direction de l'escarpement.

fêlais dans un état de trouble inexprimable, partagée entre la crainte et la joie. Quand je rentrai au salon, il me sembla que tous les yeux me regardaient et pénétraient mon secret. Je me sentais rougir et pâlir alternativement; je voyais des allusions dans les moindres paroles. Je n'étais pas faite à la dissimulation, elle me répugnait instinctivement; et ce-

pendant pour rien au monde je n'eusse manqué à I appel de Paul. Le jour ne finissait pas; je consultais à toute minute les aiguilles de la pendule, elles me paraissaient immobiles sur le cadran. Une fièm intérieure me poussait à ouvrir le piano, à prendre un ouvrage d*aiguille, à le quitter pour un livre que je rejetais bientôt après, à me lever, à m'asseoir, à rire et à chanter sans motif. Cette agitation que je me donnais pour détourner l'attention que je crojiis dirigée sur moi, quand personne ne songeait à m'observer, finit par l'attirer.

< Qu*est-ce que tu as donc? me dit Mme de Brosannes, tu bourdonnes comme un hanneton.

— Tu étais tout à l'heure du côté des ruines, est-ce que tu as vu le moine blanc? > sgouta Jennf es riant.

Je m'arrêtai court, tremblant de la tête aux pieds.

< J'ai la migraine, répliquai-je sans trop savoir ce quejedisais^

— Tu peux te vanter alors d'avoir une migraine active et bruyante, » répliqua M. de Brassannes.

Je ne remuai plus. Le soir vint enfin, je me glissai du côté de la maison qui touchait aux ruines et m'enfonçai à pas furtifs dans le long corridor qvi menait à la chambre grise. Les baies ouvertes dans l'épaisseur des murailles éclairaient ma marche. DT avait longtemps que je ne m'étais aventurée dans cette partie déserte de Valserre, j'en reconnaissais cependant chaque petit coin. La figure du moine blanc ni'apparutdans cette clarté douteuse qui m'en*

veloppait, les mains jointes, le capuchon rabattu sur le visage. Son immobilité de spectre ne me faisait plus peur, mais j'étais agitée d'un tremblement bien autrement profond. Je touchai enGn à la porte cherchée; une forme s'y dressa, me saisit la main et m*entratna. Je tombai dans un fauteuil, sans haleine et sans voix.

« Enfin, c'est vous! > me dit Paul, qui se mit à mes pieds.

On se souvient que la chambre grise ou la cham* bre à l'armure était située tout à Textrémité de Yal-^ serre, dans un angle des b&timents, et en quelque sorte suspendue sur le gouffre que dominait un petit balcon accroché comme un nid à deux fortes pierres scellées dans le mur. La panoplie était toujours à sa place, près de la fenêtre; quelques vieux meubles disloqués garnissaient encore cette chambre perpétuellement inhabitée et dont le revêtement de boiseries grises se fendillait çà et là. Les briques disjointes du plancher craquaient sous les pieds. Je n'étais pas entrée dans cette chambre plus 'd'une fois ou deux dans ma vie, mais son aspect et les moindres détails de son arrangement intérieur m'étaient res-^ tés dans l'esprit. Un large pan de lumière blanche entrait par la fenêtre ouverte sur le balcon et venait jusqu'à moi, éclairant la silhouette de Paul agenouillé; je ne respirais pas. Tout à coup, dans ce silence profond, la porte chassée par le vent retombsi l>niyamment dans son cadre. Je poussai un cri, Paul se leva.

212 LE JOURNAL D'ONE HÉamÈRB.

«Tenez! lui dis-je, si M. de Brassannes appaIli^ sait en ce moment Je mourrais sur place.

— Voulez-vous que je vous quitte? me répoDdil41 tristement; parlez, le chemin est là. »

Sa main me montrait le balcon, vers lequel il faisait un pas. Je l'arrêtai.

< Vous, dans ce vide, et dans la nuit! Oh! noo! • m'écriai-je.

Il s'assit près de moi ; mon cœur battait à se rompre, et je n'aurais pas voulu abréger d'une minute cette heure cruelle et délicieuse où je le voyais seul et tout à moi.

< Bientôt je serai loin de vous, reprit-il, rien oe me fera plus prévoir l'année où je vous reverrai; mais avant de disparaître, j'ai voulu vous dire que rien non plus ne vous arrachera d'un cœur qui toqs appartenait.

— Groyez-vous donc que rien de moi ne soit i vous? m'écriai-je.

— Vous ne savez pas, ajouta-t-il doucement, quelle place vous av^ tenue dans ma vie.... Enfant, je ne voyais que vous, et seule vous me paraissiez cha^ mante.... Jeune fille, pendant ces jeux qui vous entraînaient sous ces ombrages dont la ramure rnoote jusqu'à nous, mon regard vous cherchait. Je ne vous comparais à aucune autre.... Vous étiez seule, tous étiez Édile.... Quand votre main s'oubliait dans la mienne, quand vos cheveux chassés par le vent caressaient mon visage, sentiez-vous les pulsations de mon cœur? Que de fleurs touchées par vos mains

n'ai-je pas pressées sur mes lèvres!... quels trésors ne me suis-je pas amassés avec des riens que vous portiez I Plus tard j'ai pensé qu'un jour vous pourriez m'appartenir.... cette pensée m'a rendu tout facile et léger : vous étiez mon but et mon espérance.... J'ai vécu avec votre image présente à mes yeux toujours.... Ce que j'ai souffert un jour le comprendrez-vous jamais? et ce qu'un jour j'ai été heureux, quelle chose pourra vous le dire? Ce n'a été qu'un jour, mais il illuminera ma vie jusqu'à la dernière heure! »

J'étouffais; jamais on ne m'avait tenu un pareil langage; j'en entendais les syllabes comme une musique; elles emportaient toutes mes timidités, toutes mes craintes comme l'eau d'un torrent balaye des branches mortes. Quelle force dans ces quelques mots qui impétueusement pénètrent dans le cœur et s'en emparent! Je me les rappelle et ils me ravissent; et combien de jours écoulés cependant depuis l'heure mystérieuse où je les entendis! Ils sont restés comme un trésor au dedans de moi ; ni les tourments, ni l'absence, ni l'incertitude, ni la réalité plus implacable encore, n'ont pu en amoindrir la consolante vertu, et je peux dire que j'ai vécu de quelques paroles murmurées pendant les ténèbres d'une nuit!

Je m'efforçais néanmoins de cacher mon trouble à celui qui le causait. Ce don précieux de résistance qu'une éducation sévère avait développé en moi me faisait comprendre que puisque la séparation était

Sld LE JOURNAL D'UNE HÉRITIÈRB.

commandée par une volonté supérieure, il ne Mût rien faire qui pût en augmenter la dureté par m lâche abandon de soi-même.

« Pourquoi n'étes-vous pas venu à Yalserre aTec M. de Brassaânes, mon ami? lui dis-je alors. Ne vous avait*il pas autorisé à le suivre?

— Je ne Tai pas voulu. Il eût cédé peut être si j'avais insisté.... J'avais déjà conçu le projet de vo» faire autrement des adieux acceptés par ma raison; mais quelqu* un entre nous, même celui qui plranit avec moi, c'était trop. Je n'aurai peut-être qu^une heure dans ma vie, mais cette heure j'en veux avoir le souvenir seul, et qu'elle soit à moi uniquement. >

Que je le comprenais et que mon cœur le remtfciait de penser, de sentir comme moi I Je serrai sa main doucement.

« Où que vous soyez, et quoi qu'il arrive, il y aura toujours une heure où ma pensée sera près de vous. Mais, dites-moi, ces raisons que M. de Brassannes m'a données pour me séparer de vous, votre raison les admet-elle? vous semblent-elles équitables ei déterminantes, conformes à la justice et à ce que commande un fier sentiment de dignité? >

Paul lit un grand effort pour me répondre.

< Je dois tout à M. de Brassannes, il avait le droit de me parler ainsi qu'il Ta fait, dit-il.

— Hais en dehors du droit?

— Je vais dire un mot qui nous séparera peut-être à to jt jamais^ cependant il m'est impossible de ne

pas avouer qu'à sa place j'aurais agi comme il l'a fait »

Je le savais, et pourtant une angoisse nouvelle me serra le cœur. Deux larmes descendirent lentement le long de mes joues.

< C'est donc bien fini ! m'écriai-je.

— Ainsi, dans' mon désespoir, je puis croire que vous me regrettez?

— Ah I plus que la vie I »

Cette illusion tenace qui reste au fond du cœur, après même que l'espoir en est parti, venait de s*envoler, et j'éprouvais cependant je ne sais quelle douceur amère à la pensée que l'être que j'avais choisi était à la hauteur de mon rêve et digne du plus pur amour.

Paul m'avait prise dans ses bras; je me laissai aller sur son cœur et je sentis ses lèvres glisser sur les miennes.

«Tu ne sais pas combien je t'aime ! » me dit-il d'une voix qui passa comme un souffle sur mon visage.

J'aurais voulu que tout s'anéanttt autour de moi. De tout ce qui m'entourait, je ne voyais plus que la lumière pâle où nos deux ombres se confondaient. Ce fut l'ivresse d'une seconde; elle a laissé dans ma vie comme un sillon de feu, mais bientôt après un effort me rendit maîtresse de moi-même, et, me détachant des bras qui m'enlaçaient : «Paul, mon ami, lui dis-je, il faut nous dire adieu I »

]e vis ses traits se décomposer.

« n le faut, repris-je avec plus d'autorité. Si nous

devons un jour nous revoir, comme je l'espère, je veux que nous puissions nous tendre la main sans trouble et nous regarder sans rougir. C'est assez do lien que cette heure a rois entre nous. »

n m'entratna sur le balcon ; l'espace limpide et clair s'ouvrait devant nous ; un vent léger venait des profondeurs de l'horizon et^ passant sur le feuillage fréle des arbrisseaux épars au milieu des ruines, apportaient jusqu'à mes lèvres le frisson des bois et le parfum des plantes. Au-dessus de nous, dans h transparence du ciel pftie, brillaient des étoiles semées çà et là comme des gouttes de feu sur un voQe d'azur. Paul tourna mon visage en plein vers la lumière de l'astre impassible qui rayonnart sur la colline.

« Je vous perds, me dit-il, et je vous perds ponr toujours ; mais je jure par ces yeux bien-aimès, qal ne brilleront peut-être plus pour moi, que jamais aucune femme ne portera mon nom et que seule vous vivrez dans le silence de mon cœur ! »

Les vibrations de sa voix enthousiaste et désespérée entraient dans mon cœur et y laissaient leur trace. Pourquoi ne meurt-on pas dans de tels moments ! rame embrasée monterait vers le ciel d'un seul élan et traverserait l'espace comme un rayon. Je m'appuyai au bras de Paul avec confiance : c'ét^t la dernière heure, et je la prolongeai malgré moi. Mes yeux cherchaient les sentiers que nous connaissions, les arbres sous lesquels nous avions joué; ib prenaient en quelque sorte l'empreinte des lieux que

nous ne devions plus revoir ensemble. Ces souvenirs nous arrivaient en foule, comme des amis qu'on a perdus en chemin et que le soir ramène l'un après Fautre. Avec eux la paix redescendait en nous. La lune rasait alors le bord de la colline ; elle allait disparaître et laisser dans Tombre tout un côté de ces paysages charmants.

« Irez-vous loin? lui dis-je enfin.

^ En Espagne. Une compagnie, qui a de grands intérêts engagés dans les mines de TAndalousie^m'a pris à son service.

— Et vous resterez longtemps là-bas?

— Le plus longtemps possible, à moins qu'un jour vous ne me disiez : « J'ai besfoin de vous. » Mais cela, je ne le souhaite pas.

— Pourquoi?

— Parce que cela me prouverait que vous êtes malheureuse, et la pensée de votre malheur est la seule que je ne supporterais pas.

— Cependant c'est à vous que je m'adresserais certainement si ce que vous ne voulez pas prévoir m'arrivait. »

Il prit ma main et l'embrassa.

« Partirez-vous prochainement? continuaî-je.

— Demain. .

— Demain I et malgré moi je me serrai contre lui.

— Tai voulu dormir une dernière fois sous le toit qui vous abrite 9 emporter quelque chose de l'air que vous respirez, m'enivrer de votre pensée, et disparaître après, reprit-il. Je connaisisais la chambre

grise. J'y suis entré ce matin, me glissant parmi ks ronces comme \m voleur, et par ce même chemin, avant le jour, je m'en irai. •

La lune venait de s'effacer derrière la colline ; une ombre douce s'étendait dans la campagne, Thenre du dernier adieu allait sonner ; je sentais un fiot de larmes gonfler mon cœur, je détournais la t^ pour qu'il ne vit pas celles qui s'échappaient de m&< yeux, et m'avançais lentement vers la porte; il ne me retint pas. Quand elle fut ouverte, je lui tendis la main. Le sentiment que nous n'avions rien à nous reprocher, et que l'un et l'autre nous avions fait notre devoir, me soutenait.

c Dieu vous garde! me dit-il.

— Dieu vous guide ! > murmurai-je.

Ce fut le dernier mot; la porte se referma, et je me trouvai seule. La nuit venait de se faire autour de moi, mais elle n'était pas plus épaisse que celle qui soudain remplit mon âme.

LXXÏ

Je me jetai tout habillée sur mon lit, anéantie ; je n'appelai pas la mort, mais j'aurais voulu qu'un sommeil profond s'emparftt de tout mon être et m'arrach&t à moi-même. Ues paupières restaient lourdes mais ouvertes. J'entendais les pulsations pesantes de mon cœur. Qu*aUais-je faire demain, et les jours suivants? £t lui, que ferait-il? Il souffrirait du même mal, mais il aurait du moins le mouvement du voyage, l'aspect des pays nouveaux, et cette distraction inévitable qui natt de l'activité de la vie. Moi je devais rester dans les mêmes lieux, enveloppée des mêmes souvenirs, toujours nourrie des mêmes regrets. J'écoutais vaguement le tic tac de la pendule et l'insomnie se prolongeait. Un jour pâle qui filtrait à travers les persiennes me rappela soudain que le moment était proche où Paul devait s'éloigner de Valserre. Un mouvement impétueux me porta à courir vers la fenêtre d'un corridor voisin, d'où l'on pouvait voir le côté de la maison où le balcon de la chambre grise s'ouvrait sur les ruines. Une silhouette noire m'apparut sur l'étroite plate-forme dont l'arête se dessinait au-dessus de l'abtme. Tout le monde dormait encore, de douteuses clartés bai-

S20 LE JOURNAL D'UNB HÉRITIËRB.

gnaient à peine le sommet des collines. Penchée n dehors de mon observatoire» je yis Paul se suspo- 1 dre à la grille du balcon et s'aidant de quelques pierres qui faisaient saillie sur la muraille, se bdsser glisser jusqu'à l'escarpement de ce massif de maçonnerie» qui, de chute en chute, gagnait le panris de Tabbaye. Je reconnus le chemin qu'il avait parconro la veille, et cette ondulation des branches écaitéei par sa marche qui faisait croire au passage d'une bête fauve. Bientôt après il atteignit le sol d'un bond léger et disparut derrière un pilier. A quelques pas plus loin, je l'aperçus encore dans la transparence du matin, qui traversait un bout de prairie et montait la colline, où sa forme indécise s'effaçait par instants parmi les buissons. Que de fois ne l'avions nous pas descendue en courant 1 Arrivé à son extrémité, il s'arrêta et se retourna vers la maison qu'a abandonnait. Sa forme se détachait nettement sur le fond clair du ciel. Je dus me cramponner à l'appoi de la fenêtre, tant mes genoux tremblaient. Il jeta ses bras en l'air, comme un homme qui prend une dernière résolution, et s'élança de l'autre cdt^ delà colline. Avec lui tout mon bonheur s'en allait : l'espace me sembla vide subitement.

Je n'ai pas conservé un souvenir bien exact des jours qui suivirent ce départ ; je vivais comme une personne qui sort d'un rêve. A quelque temps de là, M. de Brassannes reçut une lettre datée de Rayonne ; il me la montra, elle se terminait par ces mots :

« Je vous obéirai, je travaillerai; vous serez content de moi. >

• Feras-tu moins que ]ui? me dit-il.

— Rassurez-vous, je m'appelle Édile Pujol, » répliquai-je avec un certain orgueil.

' J'ai rencontré des personnes qui se complaisent dans la douleur. Elles lui font comme un nid dans leur cœur, et l'y bercent et l'y caressent. Elles s'en imprègnent et se laissent emporter par elle comme ube épave au fil de l'eau. Moi, je la combats et je la hais. Pliée un instant sous son effort, bientôt je me révolte et me relève, et je mets toute mon énergie à lui échapper.

Je ne voulais pas oublier Paul, mais je voulais reprendre possession de moi-même et sortir enfin de cette torpeur qui m'engourdissait. J'appliquai donc ma constance et ma force à continuer dans leur régularité mes occupations habituelles ; je les. multi-

pliais même pour fuir l'obsession d'une pensée qu 8*acharnait à me poursuivre. De longues promondes, durant lesquelles Jenny m*accompagnait, la lecture^ l'étude, le dessin, devinrent mon refuge. La matinée appartenait à la maison, aux soins du ménage, à la lingerie. Je voulais tout voir et que toat passât par mes mains. Mme de Brassannes, qui me devinait sans que j'eusse besoin de m'expliquer, se prétait à mon désir en se déchargeant sur moi d'une part de la responsabilité qu'elle avait acœptée.

Les premiers jours furent douloureux, j'irritais mon chagrin et ma fatigue en était plus grande, mais je persévérai et l'apaisement se fit. «Tai i^ie ferme conviction que les âmes vaillantes peuvent toujours venir à bout d'elles-mêmes, et, animées par un juste sentiment de fierté, d'orgueil peut-é^, se redresser contre les coups du sort et ne leur riefi céder. On ne déserte pas la douleur, on la tient ga^ rottée.

Vers ce temps d'épreuves, j'entretenais déjà une correspondance suivie avec Glotilde. Elle devint plus active. Glotilde m'était chère par son courage, sa droiture ; une sorte de parenté morale nous unissait à présent. Je connaissais les mêmes blessures qui l'avaient conduite en exil dans une ville de province; mais tandis que j'en étais brisée, elle y avait trouvé l'espérance la meilleure et la plus forte. Pauvre, elle était plus heureuse, et née dans l'isolemeot, elle courait vers un avenir brillant et clair. Riche, j'étais déshéritée, et sevrée de ces biens sans lesquels

la vie est comme un arbre qu'un vent d'orage a dépouillé de ses rameaux. Je ne l'enviais pas et je Ten aimais davantage; la source où nous puisions, elle sa force, moi ma résignation, n'était-elle pas la même? Tant mieux si elle ne trouvait que des sourires où je n'avais trouvé que des larmes !

« Je suis tranquille, m'écrivait-elle à cette époque, et mes jours s*écoulent avec la rapidité d'une eau limpide qui coule sur un lit d'herbes molles. Point de murmures, aucun bruit ; un travail assidu, constant, égal. La famille à laquelle j'étais adressée m'a reçue sans vives démonstrations , mais de prime abord j'ai senti que je marchais sur un terrain solide, et qu'on serait pour moi le lendemain ce qu'on avait été la veille, peut-être même avec une nuance plus accusée d'attachement. Les Pellegrin sont unis entre eux comme les doigts de la main ; une même pensée les anime, un même soin les occupe : vivre honorablement et accroître le bien-être des enfants qui trébuchent parmi eux. A ce point de vue l'économie inéme a sa poésie.

« Je m'explique mieux à présent cette existence de proviyice que je trouvais par l'imagination si

pauvre, si froide, si monotone. On a un but qui est un but commun ; les sentiments y attei^ent ptricHs un degré extraordinaire de profondeur, comme la sonde qu'on pousse toujours dans le même sens et qui perce le rocher. La vie ne s*y émiette pas es mille détails et les affections sur mille personnes. On s'y concentre et on s*attache aux choses qui ne changent pas. Les objets extérieurs auxquels on laisse une part de soi à mesure qu'on grandit acquiëreoi une sorte d'existence propre qui augmente le charme et l'intensité des habitudes. Il en sort des volées de souvenirs, comme ces bandes d'oiseaux qui s'échappent d'une haie au passage d'un voyageur. Ainsi de cet ensemble se dégage une harmonie un peu grise peut-être, mais dont la douceur manque absolument k Paris. La vie moins agitée y est peut-être plus rf pide. Cela rappelle ces paisibles suites d'années dans les couvents qui mènent si promptement te cénobites du silence des cloîtres au silence des tombeaux.

< La maison que j'habite est ample, conmKxle, bien pourvue de tous les objets qui peuvent a rendre le séjour confortable. On y jouit d'une me qui a de la grâce et quelque étendue. Un jardin s'arrondit tout autour. Les hommes, il y en a troisi le père, le fils et un beau-fils, partent chaque matin après déjeuner pour la ville où ils ont leurs occupations. Us reviennent le soir pour dtner. U est rare que l'un d'eux passe la soirée hors de la maison. Les femmes, il y en a cinq, dont deux jeunes filles, ne

sortent pas quatre fois Tan, si ce n*est pour aller à la messe ou rendre quelques visites. Tout se fait au logis, le linge, les robes, le repassage, la lessive ; je ne parle pasdes confitures et de la pâtisserie. On m'a appris à pétrir des galettes dont tu me diras des nouvelles. Ai-je ri la première fois que, retroussant mes manches jusqu'au coude, j'ai plongé mes bras nus dans la pâte ! On m'a félicitée sur l'excellence de mes produits. Je ne me suis point aperçue qu'on s'ennuyât ici. Les visages sont calmes et reposés. Tout parait amusant à ces natures pliées à la règle : la cueillette des fraises et des pommes, la cuisson des fruits dans les grandes bassines de cuivre, l'arrangement du linge dans les vastes armoires où l'on entasse des piles de serviettes bien pliées par douzaines et coquettement entourées de rubans rouges ou bleus, le compte de provisions qu'on met en ordre dans les resserres.... Le matin touche au soir sans qu'on ait remarqué une minute de lassitude. « J'ai l'éducation des deux jeunes filles à diriger, et plus particulièrement le gouvernement de l'aînée. Elles ont l'une et l'autre des intelligences droites, mais courtes. C'est peut-être un bien dans le milieu où elles sont appelées à vivre. J'ai trouvé des caractères soumis, ce qui rend ma tâche facile. Elles savent qu'elles seront mariées aux environs de la vingtième année et qu'elles seront à leur tour mères de famille. D'avance elles acceptent les maris que leurs parents auront soin de choisir parmi les jeunes gens les plus honnêtes de la ville. Leur voie est tracée;

S26 LE JOURNAL D*UNE HÊRnlÈRE.

elles ne regardent ni à droite ni à gauche. Je m laift pas si elles peuvent connaître le bonheur tel qu'oa le rêve en des circonstances exceptionnelles, mais à coup sûr elles ne connaîtront jamais d'autres cbagrias que ceux qui naissent des conditions mêmes de la vie. Toutes deux se sont mises k m'aimer sincèremeoL Je les aime aussi ^ mais ce n'est pas la même chose.

«Voilà donc la cage; quant à Toiseau sur \eqoA on en a fermé la porte, il n'est pas mécontent de soa sort. C'est un temps d'épreuves; je le subis sans ustgoisses, sûre que je suis de moi-même. Quand ob peut être l'ouvrier de son propre bonheur, aucune tâche n'est lourde. J'ai les yeux tournés vers l'ave* nir ; les heures passent dans cette lumière qui vient de l'espérance. Des indices me font croire que M.dt Mézin ne prolongera pas ce que j'appelle mon noviciat jusqu'à l'époque qu'il avait fixée. J'ai par lui des nouvelles de Félix. 11 travaille. Un bon signe encore, c'est que ce cher Félix y met une ardeur plus suivie et plus constante.

« Que je voudrais que ton sort fût pareil au mien! Tu m'inquiètes, non pas toi précisément, mais ta destinée. Ta dot, ce gros demi-million qui chaque joer fait la boule de neige, est un appât formidable et qui tente bien des cupidités. Autour de toi ce doit être commeune meutequihurleetse démène; etceluiJà qui te conviendrait se tient peut-être à l'écarl. La respect de sa propre dignité, qui devrait le servir, lui est un obstacle. Je sais quelqu'un^ qu'à ta place

LB JOUKNAL D*ONB HÉRITltRE. 1S7

j'aurais eboisi^ mais une lettre de M. de Brassannes m*apprend à rinstant même qu'il est parti. »

Ainii Glotilde ne Tavait paa oublié! Elle m'avait en quelque sorte devinée. Je ne terminai paa la lectofe de aa lettre ce Jour^^lÀ.

Depuis le départ de Paul pour TEspagne, M. de Braseannee m'entouriit d'une tendresse plus émue.

« Il faudra bien que tu me pardonnes un jour, me disait-U sans cesse... Laisse«moi faire, tu verras ! »

Je n'avais rien à pardonner, puisque la pensée du devoir avait été son guide unique, mais surtout je n'aurais voulu rien voir. Je ne pouvais pas douter cependant que M. de Brassannes ne s'occupât acti* v^ment à me trouver un mari. J'en étais humiliéa dans la partie la plus délicate de mon être, et il m'était impossible .néanmoins de lui témoigner loeun mécontentement , puisqu'il voyait dans le mariage le seul moyen de réparer le mal qu'il m'avait (ait II donna plusieurs fêtes à Valserre où il invita plusieurs jeunes gens qui étaient en ftge de songer à un établissement ; en même temps il multipliait les ^stractions autour de moi. Je n'en avais nul besoin, Hutis je m']f soumettais pour lui faire plaisir et aussi

St28 LE JOURNAL D'UNB HÉRITlÈRfi.

paroe que cela amusait Jenny. Plus clainroyante alors parce que j'étais moins occupée d'un seul objet, je remarquai le manège de H. Daubrin et l'attitude singulière de Philippe, son fils. L'un évidemment me désirait pour belle-fille ; je ne sayais pas si l'autre me souhaitait pour femme. Dans le fond, cela m'importait peu ; je restais toujours maîtresse à la dernière heure de dire : Non.

Une lettre que j'écrivais en ce moment à GlotiMe • lera mieux voir quels sentiments m'agitaient et dans quel ordre d'idées je vivais :

« Ouiy tu as presque raison ; c'est une meute qui tourne autour de moi : non, je me trompe autour de ma dot. Hais elle ne hurle pas, elle roucoule. Je ne sais pas ce qui lasse le plus. Ah I que cette chasse paraît ridicule quand le cœur n'y est pas intéressé l Dans la vieille maison de Valserre je suis comme une de ces princesses des contes de fée qui, du sommet de leur tour, voyaient passer la foule de trousbadours et des paladins. Je n'ai pas leur beauté, mais j'ai des rentes, quelques centaines de mille francs qu'on sait bien liquides et bien nettes.

« Quel beau morceau à mettre sous la dent d'un fils de famille un peu endetté ! L'un arrive superbe et d'un air vainqueur. Il a des chevaux anglais, on habit de chez Pomadère ou Chevreuil, un coupé acheté chez le carrossier à la mode, le jaif^n du jour, une canne légère dont la pomme d'or a été ciselée par Froment-Meurice» et quelques fonds chez un agent de change. L'autre appartient au corps di-

plomatiqne ; il a déjà le visage gourmé et la crante irréprochable; on lui connaît des protections et on parle avec des sourires des succès qu'il a eus à Bade et à Berlin. Un autre encore est en passe de devenir millionnaire. Les billets de banque p.apillotent dans sa conversation ; il fait courir et jouit de ses libres entrées dans les coulisses de TOpéra. J'ai cru comprendre qu'il immolerait une danseuse sur l'autel du mariage. Aimable jeune homme ! Un quatrième mêle l'enjouement à l'austérité. Il gravite sous l'aile de M. le garde des sceaux. C'est un jeune magistrat. Je n'en sais pas de plus joli. Ses gilets font l'admiration des connaisseurs et il cultive l'anecdote avec non moins d'aisance que \e Bulletin des lais. Personne n'a de plus coquettes épingles de cravates. Il est de toutes les fêtes du monde officiel et ,ne dédaigne pas de s'aventurer dans des bals moins riches en habits brodés; mais il veut se corriger. Une ride est venue, et on se doit de l'encourager dans la bonne voie.

« J'en passe et par douzaines 1

« Une étourderie de langage m'a fait entendre que je tirais mon principal mérite de ma qualité d'orpheline. Avec moi tout est clair et limpide. On n'a P^ à compter avec de grands-parents qui ont l'impertinence de prolonger leur vie au delà d'un terme honnête : aucune de ces chances aléatoires qu'on embellit du nom d'espérances et que le caprice du hasard ou d'une méchante spéculation met à néant, mais d'aimables réalités représentées par des cou*

pons de rentes et de grasses métairies. On prend tim fortune entière en me prenant. Voilà ce qui fhit qii« j'ai la taille bien faite et le sourire séduisant. Point d*illusions à nourrir là-dessus. Je serais bien plos charmante encore, si mon frère venait à mourit' Subitement ! Je me rappelle encore l'air de jubilation d'un prétendant auquel Mme Yerdais» qui me porte un intérêt inébranlable, racontait que je n'avais poioi de ihmille.

« — Pas de famille, ni père, ni mère ! s'écria-t-fl avec l'air du ravissement le plus sincère.

« — Rien qu'un tuteur toujours prêt à rendre ses comptes.

« — Mais elle est adorable !

« Le cœur se soulève à de tels cris partis des entrailles. '

« Quand j'assiste à cette course au clocher dont je suis l'enjeu, un invincible dégoût s'empare de 'moi; des flots de neige s'infiltrent dans mes veines. Je me demande à quoi bon attendre, et ce n'est pas sans une sorte d'envie que je regarde dans sa jupe dlndienne quelque fille de basse-cour endimanchée, à qui un garçon lourdaud décoche en passant une grosse plaisanterie qu'il appuie d'un geste brutal. C'est bien à elle au moins que va la galanterie...* Ses sabots, voilà sa dotl

« 11 faudrait un miracle pour me faire échapper iauz imbéciles. J'aime à croire qu'ils sont en Diejorité; mais dans leur bande il est impossible que de vilaines gens n'aient pas réussi à se glisser. Une héritière!

n'est-ce pas comme un phare vers lequel volerft tous les appétits? Il me prend des frissons quand je songe que dans cette cohue de niais quelques fripons penseront à moi comme les autres, et leur première habileté n'est elle pas de dissimuler assez pour n'être point reconnus? Tu ne seras donc pas étonnée si je f avoue que ma pensée incline à la tristesse. Je trouve les choses mal arrangées, sans proportions et sans équilibre. J'en cherche la raison, elle m'échappe et j'en éprouve de sourdes irritations qui grondent en moi comme des bétes fauves emprison* nées dans une cage.

« Te dirai-je que bien souvent l'idée me prend de demander un asile à la religion ? Te souviens-tu des bonnes sœurs que nous avons eues à Valserre pendant une épidémie qui traversa notre vallée comme nn torrent! Quel courage et quelle douceur I Elles combattaient le mal avec l'héroïsme du soldat et la patience des mères. Mais ce que j'admirais le plus en elles, ce qui me frappa surtout, ce fut cette quiétude profonde dans laquelle leur esprit se reposait comme un enfant dans un berceau. Point d'agitation, aucune lutte, mais la certitude entière et confiante. Elles marchaient dans une voie sûre; elles connaissaient leur but; la pente de leurs jours les menait vers le port.' Pourquoi ne ferais-je pas comme elles ont fait? Ce qui m'arrête, c'est la crainte de n'être pas ancrée dans la foi aussi profondément qu'elles-mêmes. J'aurais, je l'espère, le même dévouement; aurais-je la même espérance? Et dans

232 LE JOURNAL D'UNfl HÊR1T1ÈR£.

cette incertitude la résolution décisive ne vi^t pas.

< Que de fois dans des conversations mondainet n'ai-je pas entendu des gémissements sur le sort de ces pauvres filles qui vivent en dehors de tous les biens I Que de vieilles phrases toutes faites ne ressuscitait-on pas à ce propos 1 C'étaient pour quelquesuns des victimes du fanatisme; pour les autres, ce n'étaient que de simples idiotes abruties par la pratique de toutes les superstitions. J'ai regardé an fond de ces existences : j'y ai vu le premier des biens, la tranquillité de l'&me. Elles avaient abdiqué le fardeau de la responsabilité. Dans quelle paix profonde ne vivaient-elles pas! et comme la certitude de l'avenir les rendait calmes en face de tous les sacrifices 1

< Je penche donc de ce côté-li : mais pencher n'est pas se donner. Et ma conscience m'avertit qu'il ne faut entrer dans la maison de la prière que lorsqu'on est résolu à ne plus regarder derrière soi.

« Il y a des heures , — as-tu jamais senti cela? — heures plus cruelles encore où j'assiste à ma propre vie comme à un spectacle dont la marche et la conclusion ne m'intéressent pas. Je me détache de moimême et je me regarde penser, et sentir comme si j'étiis un être abstrait, sans conscience de mon identité. Je renonce à toute direction personnelle, je n'espère plus et ne suis plus animée que par un sentiment de bizarre curiosité. J'ai la conviction que cet

état moral ne durera pas; mais, en attendant, je m'en veux d'être ainsi. Le poids de mon chagrin n'a pas été assez lourd pour m'y autoriser. Suis-je donc fatiguée avant d'avoir atteint le milieu de la route ? Jenny que j'entends fredonner n'a-t-elle pas été plus intelligente en remettant le soin de sa vie à ceux qui l'ontreçue des mains de mon pèreT Elle ne veut même pas qu'on la consulte; et quand on lui parle de mariage» elle répond invariablement : C'est votre affaire! Hais l'intelligence n'a rien à voir dans ces choses-là 1 Question de caractère ! Elle est née ainsi, comme elle est née blonde I . « Pourquoi ne me permettrait-on pas de rester vieille fille? Cet état n'a rien qui m'épouvante par la pensée; j'y vois même des conditions d'indépendance qui me séduisent. On rit autour de moi quand j'émets cette idée. Il paraît que le célibat féminin n'est pas compatible avec nos mœurs. Je n'en pénètre pas la cause, et je sais, en outre, que rien n'est plus fréquent en Angleterre que de voir, des filles majeures traverser librement la vie sans autre protection que leur conscience. Cette même existence est donc impossible en France T On me dit qu'il n'est pas bon de rester seule. Soit; mais ne vaut-il pas mieux rester seule que d'associer sa vie à un être mauvais ^u antipathique! Et d'ailleurs, pourquoi plier sous le même joug toutes les natures ? Jenny a perpétuellement déclaré qu'elle se marierait quand même; et que, bon gré mal gré, elle fera le bonheur du mari qu'on lui donnera. Je n'ai pas cette vocation, et je

sens bien qu'il y a des hommes que Jamais je ne m'accoutumerai à rendre heureux. Je veux bien dire tant pis pour eux , mais tami pis pour moi , c'est trop. Dans la disposition d'esprit où je suis, le r61e de tante m'irait beaucoup. Une bande de neveux, et d'aventure Un filleul ou deux, me suffiraient

« txx ris.... Je t'assure cependant que je dis ce que j6 pense.

« Ah! si!... Je t'expliquerai une Autre fois ce fi. ... Un passé, un passé de vingt ans a déjà son tombeaa La pierre est scellée.... Ma consolation sera de ie voir heureuse, dans un bonheur que tu auras vaillàïnment conquis.... »

Tandis que les confidences s'échangeaient entre Clûtildè et moi, M. Daubrin m'entourait de plus de ftoin^. Il était rare qu'il passât un mot^ sans qnll tint s'établir à Vâlserre pour quelques jours, d il n'y paraissait jamais sans quelque surprise agréable, qui plaisait moins par sa valeur que par le souvefiir qu'elle indiquait. Dans ces occasions, le fabricant de produits chimiques k^mpait avec ses habitudes de parcimonie: aucune plante rare, aucun fruit, aucune friandise ne lui semblaient trop chers ; les cordoas

LE JOURNAL D'UNB HÈRmÈRfi. 235

de sa bourse dénoués, il ne comptait pas; mais quelque chose de l'avare perçait encore. Il y avait de llnquiétude dans son geste, il caressait l'objet avant de 1 offrir, et ne s'en dessaisissait pas sans uhe peine secrète que trahissait le mouvement nerveux de ses mains. Il disait bien : Ce sont des bagatelles, mais l'accent n'était point d'accord avec la parole. M. Daubrin affirmait toujours que Philippe avait eu seul la pensée de ces attentions, dont je savais cependant plus de gré au père qu'au fils.

Lorsqu'il venait nous voir, M. Daubrin amenait souvent avec lui une jeune fille, Mlle Ëscandier, dont il avait la tutelle et qui vivait auprès d'une parente confite en dévotion. Les promenades et les plaisirà qu'elle trouvait chez nous étaient les grandes distractions de la pauvre Emilie, qui, sans ces petits intermèdes de gaieté, eût péri d'ennui dans la triste maison de la rue de Sèvres où sa tante la retenait clottrée. Elle était douce et bonne, non pas cependant à la manière active et rebondissante de Jenny, mais avec des nuances d'aigreur et de bouderie que le temps devait développer. On aurait dit un rayon de miel dans lequel deux ou trois gouttes de vinai^e seraient tombées. Elle sentait la crème tournée. C'était encore une nature effocée, sans consistance, et dont la pensée n'allait pas au delà des bornes d'un horizon étroit. On la croyait caressante parce qu'elle ne manquait jamais d'embrasser les personnes chez lesquelles elle allait en visite, et sensible parce qu'elle avait la glande lacrymale lacile. On lui avait certài-

nement dit que les pleurs étaient llndice le plus certain d'une âme tendre, car elle en abusait. La tw d'un nid abandonné, d'un papillon mort, d'une cooronne blanche sur un cercueil , d'un oiseau malade, rendait ses paupières subitement humides. Ces attendrissements me semblaient puérils, je n'ose pas dire bêtes. Un jour elle faillit se pAmer dans m« bras parce que nous avions rencontré un agneau qoi se débattait dails un fossé. Ces exagérations, par une sorte de i*éaction dont je ne savais pas me défeiHre, me poussaient à des mouvements impétueux qui pouvaient me faire mal juger. Je me rappelle qu'à cette occasion je trempai mon mouchoir dans un ruisseau et lui en aspergeai subitement le visage. Elle sauta sur ses pieds.

« Bon, lui dis-je, si l'agneau meurt, tous n'eo mourrez pas!

— Êtes-vous dure I » me dit-elle en gémissant. Mlle Escandier avait la manie des ouvrages en

perles ; elle vous en accablait. Ce point de ressemblance avec Mélanie et le roucoulement plaintif qui faisait le fond même de sa conversation , avaient fiai par éteindre dans son germe cette sympathie qui naft facilement entre deux jeunes filles du même âge.

« Es-tu drôle? me disait Jenny, elle te saute au cou, et tu l'embrasses du bout des lèvres f

— C'est qu'apparemment elle saute de même au cou des petits chats et des petits chiens.

— La belle affaire 1 Que t'importe qu'elle aime tous les animaux?

— Eh bien I je ne tiens pas à ce qu'elle me mette au rang de ses amours! >

Emilie passait pour une héritière, et Tétait véritablement. Il me semblait qu'elle ne pouvait épouser qu'un séminariste. Assez jolie, d'un blond fade, le teint barbouillé de son, le cou svelte, la taille souple, un peu étroite des épaules et sèche des bras, elle avait des façons de s'habiller qui rappelaient les ingénues de théâtre, ne portait que des rubans roses, et baissait les yeux aussitôt qu'un homme poussait la porte; bientôt après, et sournoisement, elle affichait toutes les prétentions. Dans ces occasions, elle riait aux éclats pour uq fil qui volait en l'air.

« Quelle enfant! disait Jenny.

— Oui, une enfant qui sait qu'elle a de belles dents, > répliqua un jour Mme Denèvre.

Je dois avouer que depuis quelque temps déjà je pensais tout bas ce que la mère de Mélanie disait tout haut.

Je m'étends un peu sur Mlle Escandier, parce qu'elle fîit appelée à jouer dans ma vie un rôle décisif auquel certainement elle ne s'attendait pas plus que moi.

S38 LE JOURNAL D*DNE HÉRITltRK.

Quand je songe à présent à toutes les habillés de M. Daubrin, elles me rappellent ces travaux de safe qu'un général expérimenté pousse autour d'oBe ci* tadelle dont il veut s'emparer. U conduit les paraU^ jusqu'au pied des murailles, qu'il vient battre enbri* che^ creuse une mine» et quand elle a sauté, il doaiw l'assaut. Mon frère, que nous voyions raremMt, et presque à la dérobée, continuait à vivre dans on désordre qui affligeait profondément M. de Brassannes. Edouard y mettait une sorte de passion, comme m bomme dont TorgUell a été froissé; il na comptai pas et le fabricant de produits chimiques lui venaila aide dans les moments critiques. On sait commenl oe> lui-ci avait répondu aux remontrances de mon tuteur.

< Mon cher monsieur, lui dit-il, à quelque temps de là, nous touchons au moment où la corde ne aen plus filée. Vous reconnaîtrez alors que j'ai fait quelque chose pour les enfants de M. Pujol.

— Je vous en remercierai, répondit M. de Brassannes.

— Un remerctment, c'est bien ; mais j'aurai mieux que cela à vous demander.

— Quoi donc?

LB JOUIiNÂL D'UNE BtelTIÈBE. 239

— Avec VOUS qui êtes la firanchis^ mâme, j'irai droit au but; je n'ai jamais souhaité pour mon ôls d'autre femme que Mlle Pujol. Vous plaft-il de nous la donner?

— Votre fils est-il instruit de vos intentions?

-* C'est lui-même qui m'a prié de vous parler. Si vous entrez dans nos projets, comme je l'espère, du même coup je marierai Edouard.

— Eh bien ! répondit M. de Brassannes, si Philippe ne déplatt pas à fidile, nous en causerons. »

C'était pour le commencement toutce que M. François Daubrin désirait. A quelques jours de là, il appela auprès de lui mon frère Edouard, qu'il savait & court d'argent, et entamant la conversation brusquement :

< Ne soyez passurpris si je vous propose de régler nos petits comptes, lui dit-il. Je suis votre ami, c'est vrai, et vous en avez la preuve ; mais je suis négociant, je dois à mon fils l'exemple de la régularité,

— C'est juste. »

M. Daubrin ouvrit le tiroir d'un bureau, et prenant une liasse de papiers qu'il posa devant lui :

« On pourrait m'accuser d'avoir été d'une imprudence folle dans nos relations, reprit il ; vous étea en quelque sorte mineur, étant pourvu d'un conseil judiciaire, et votre signature n'aurait aucune valeur devant les tribunaux, si par hasard quelque différend nous obligeait à y paraître.

— ICavez-vous pas ma parole qui vaut mieux que tous les engagements ?

— Je le sais, et si je vous rappelle ce détail, c*efi pour vous donner une preuve de la rare confiaiKe que j'ai en vous. Avouez cependant que si vous fussiez passé de vie à trépas sans crier gare, moa imprudence eût éclaté aux dépens de mes hèritîen?

— C'est possible, dit Edouard qui voulut sourire, mais grâce à Dieu je me porte bien.

*- Et j*espère que vous vivrez assez longtemps pour voir les enfants de vos enfants à cheval sur vos genoux. En attendant ces jours heureux, savez^voot bien ce que vous me devez?

— A peu près,

— Voyons.

— Quarante ou cinquante mille francs, j'imagine.

— Hum ! la mémoire est courte si le mémoire est long I >

Content de cette grosse plaisanterie, M. Daubrinse mit à rire aux éclats, mais Edouard ne riait plus. « Comment, vous croyez?...

— Je crois qu'une somme ronde de quatre-vingt mille francs serait plus près de la vérité.

— Quatre-vingt mille I...

— Quatre-vingt-trois mille sept cent cinquante francs en chiffres exacts.... et je ne parle pas des intérêts qui figurent à part. Ah ! les billets de banqpe vont vite! »

Edouard passa la main sur son front, le dos courbé comme un homme qui succombe sous le poids d'un lourd fardeau.

« Est-ce qu'il n^ pas fallu meubler Mlle Brigitte et rhabiller de belles robes qui ne se promènent pas à pied ? D'ailleurs les pièces sont là, et si vous voulez y jeter un coup d'oeil.... »

Mon frère fit un signe de tète négatif.

«Je m'en rapporte à vous, reprit-il d'une voix faible.

— A présent il s'agit de fermer le gouffre qui finirait par tout engloutir si vous continuiez.... Vous avez besoin de cinq mille francs pour la fin du mois, les voici ; mettez votre parafe au bas de ce chiûbn de papier et ils sont à vous. »

Edouard prit la plume machinalement et la tournant entre ses doigts :

« Si je signe, loin de fermer le gouffre, comme vous dites, je le creuserai plus profondément.... cela me donne le frisson.

— Honnête frisson dont il faut écouter le prophétique avertissement....

— - Mais si je ne prends pas ces cinq billets de mille francs, comment ferai-je dans quelques jours? •

Daubrin ramassa les reçus qu'il avait éparpillés devant lui, et les tas^nt sous ses doigts, il tourna les yeux vers mon frère, dont la respiration entrecoupée trahissait l'anxiété.

< Vous ne doutez pas de mon amitié, reprit-il, je vous en ai donné quatre-vingt-trois mille sept cent cinquante preuves et vous en donnerai de nouvelies à Toccasion. Il est impossible cependant que les choses restent en l'état où elles sont... Le mal peut encore se réparer..., mais le péril s'accroît avec le

chiffre des dettes, et l'avenir m'inquiète.... Votb plaft-il que nous causions sérieusement?

— Je ne demande pas mieux.

— Eh bien, que diriez-vous d'un moyen qui voas permettrait de combler le gouffre sans qu'il vous en coûtât rien?

-— Je le trouverais admirable I Est-ce possiblei^o lementî

— Très-facile.

— Parlez vite 1 » s'écria Edouard dont lea yeio brillèrent subitement comme deux charbons.

M. Daubrin huma une prise de tabac, et lentement : « Vous êtes bien convaincu, n'est-ce pas, que la pensée de votre intérêt seule me guide, et que je vooï parle comme si vous étiez mon propre fils ?

— Très convaincu.

— Eh bien, mon garçon, le moyen qu'on vous pty pose est fort simple; seulement je n'en connab qu'un : il faut vous marier. .

— Avec Brigitte? »

M. Daubrin sourit. .

« îl me semblait, mon cher Edouard, que nous devions parler sérieusemeiit ...

— Mais alors si je n'épouse pas Brigitte..., qui?

— Mlle Brigitte n'est pas, que je sache/ la seule femme qu'on puisse trouver à Paris. J'en connais une à qui vous ne déplaisez pas et qui ne ferait point grande résistance pour associer si vie à la vôtre.

— aiche?

'— Certainement, puisqu'une part de sa dot, h

L£ JOURNAL D'UNE HÉEUTIËRE. 243

moindre, versée dans le gouffre, le remplirait jusqu'au bord.

— Vous l'appelez?

— Mlle Emilie Escandier.

— Votre pupille î

— Et raaiie de votre sœur.

— Âh ! vous me sauvez la vie I > Cela dit, Edouard se leva tout à coup :

« Tenez 1 je suis fou!... c'est impossible I Est-ce qu'il n'y a pas Brigitte ?

— N'est-ce que cela ?

— Mais je l'aime.... et j'ai un enfant?

— Ou'est ce que cela prouve ?

— Gomment! un fiis....

— Il y a un enfant, c'est vrai ; mais si cependant Brigitte vous trompait?

— Brigitte ! »

Edouard saisit le bras de M. Daubrin. Il était livide, avec des points rouges sous la peau.

m Elle ! ah I si je le savais I s'écria-t-il....

«- Mon jeune ami, répliqua froidement M. Daubrin, vous l'avez tirée de la pauvreté et entourée de Ittxe; elle vous doit tout: donc il est impossible qu'elle ne vous trahisse pas.

— En avez-vous la preuve?

— Non, mais j'en ai la certitude ; remarquez que je ne dis même pas la conviction. »

Edouard serra la main de M. Daubrin. Ce n'était plus un homme, c'était un loup. *

f Si cela est, vous pouvez être tranquille.... Je

serai le mari de Mlle Escandier.... Quant i Brigitte, je la laisserai sur le pavé sans robe et sans pain.

— J'en ai peur pour elle, > contmua M. Danbrin qui regarda mon frère.

Edouard venait de se lever» le visage décomposé et plaqué de teintes jaunes. M. Daubrinle retint do geste :

« Je n'ai pas fini. Un mot encore, s'il vous platt Vous pouvez compter sur mon appui auprès de ma pupille» mais c'est à une condition.

— Laquelle?

— C'est que Mlle Édile Pujol, votre sœur, deviendra Mme Philippe Daubrin.

— Je ne demande pas mieux; mais je ne suis pas son mattre, et M. de Urassannes seul....

— Son concouri m'est acquis, mais mademoiselle votre sœur ne se décidera que si vous pesez sur elle.

— Moi ? Qui vous fait croire... ?

— Je sais ce que je dis. Elle est assez singulière, votre sœur ; mais elle vous aime et elle fera par affection pour vous ce qu'elle n'eût pas fait peutêtre par raison.

— S'il en est ainsi, comptez sur moi. Mais des preuves, il me faut des preuves....

— Vous en aurez, rassurez-vous. »

Et voilà comment, un soir d'automne, je devins le prix d'un marché qui devait perdre Brigitte et marier Emilie.

Ed s'avançant comme il Tavait fait, M. Daubrin avait déjà par devers lui quelque motif de suspecter la iidélité de Brigitte; il avait pris des informations en sous-mainSy étudié sesallures, et, s'il n'avait point encore de témoignages positifs, les présomptions suffisaient pour que sa conviction morale fût faite.

Dès le jour même, le fabricant de produits chimiques envoya une personne de conGancedans la maison qu'habitait Brigitte, avec mission d'aller aux renseignements et de ne pas regarder à quelques pièces d'or pour les obtenir prompts et précis. Il ne fut point difficile à cet agent de pénétrer dans Tinti* mité de cette pauvre fille par Toffice et l'antichambre; les gens qui la servaient, ramassés un peu au hasard et accoutumés à toutes les aventures, tiraient de petits profits de l'indiscrétion. Ils ne se firent aucun scrupule de parler, et les premiers indices recueillis confirmèrent M. Daubrin dans son opinion. Son émissaire reçut ordre d'entourer Brigitte d'une surveillance rigoureuse; une récompense même lui fut promise s'il parvenait à découvrir l'exacte vérité.

Transplantée dans un riche appartement, vêtue de soie, introduite dans un moade où la seule recom-

roandation nécessaire est la jeunesse et la gaieté, mêlée à un va-et-vient continuel de ruptures et de liaisons dont ses amies intimes parlaient comme des promenades d'une bande de lapins dans un pré, Brigitte avait éprouvé Téblouissement subit d'an prisonnier qui passerait des ombres d'une cellule à la pleine lumière d'une place publique. Grisée par l'exemple et encouragée par les conversations de -tous les jours, elle se laissa flotter à la dérive. Il y a dans le mal un amour-propre particulier qui ne permet pas à ceux qui le cultivent de ftîre autrement que leurs rivaux. On ne veut pas laisser croire qu'on a moins d'invention dans l'esprit, rooin^ d'habileté dans les ressources; on craint le ridicule, et, pour éviter les railleries, on fait parade de défauts qu'on n'a pas toujours, mais dont la contagion vous gagne. Brigitte en plein courant de galanterte, eut bientôt une intrigue qui lui donna le régal du mystère et la mit au niveau de ses compagnes. Edouard, semblable en cela à de plus expérimentés, ne vit rien, et Brigitte rassurée continua.

Depuis que M. Daubrin avait éveillé les soupçons de mon frère, celui-ci vivait dans une agitation ftrouche, comme un loup que le plomb d'un chassent a blessé. Il avait la passion âpre et violente, la passion de l'argent surtout; emporté hors de sa nature par un élan de jeunesse et une surprise de Hmagînation, il y retournait et s'étonnait d'avoir lanl donné de lui-même à un amour de hasard. Il fouffrait dans son orgueil, il saignait dans son an-

L£ JOURNAL D'UNE HÉRITIÈRB. S47

rice ; cependant il ne se détachait pas de Brigitte sans décbireoients. Elle avait été sa folie, son printemfBf son illusion. Toute la sève de son cœur c'était elle qui l'avait eue. Un chagrin noir, le chagrin de Tabandonner à un autre le dévorait, mais en même temps le souvenir de tant de sacrifices inutiles lu désespérait. Que de choses perdues, l'argent compris! Il se promettait bien de ne pas recommencer et des ardeurs vainement comprimées se révoltaient dans ses entrailles. Il harcelait M. Daubrin de questionSf et dans son inquiétude de sauvage il y avait on mélange ineipliquable de regrets et d'espérances.

Au plus fort de ses perpleiités, un soir le ftbrieent Fînvitaà dtner pour le lendemain.

« Je vous préviens qu'Emilie sera de la partie, donc venez de bonne heure et annoncez chez Mlle Brigitte que vous rentrerez tard. Peut-être ironsnous au théâtre avec Mlle Escandier. >

La ebose arrangée, M. Daubrin passa rue de Sèvres.

t Arrange-toi pour être jolie, dit-il à sa pupille. idettard Pujol dthe avec nous. Il te regarde avec

des yeux qui me donnent fort à penser. Ne te gène pas pour mettre une robe de mousseline, et si fon voit un peu tes épaules, ne t'inquiète pas ; ta peau a des tons de neige qui font plaisir à voir... Tout est bien qui finit par un mariage. >

Edouard fut exact au rendez-vous. Jamais Mlle Escandier n avait tant abusé des rubans roses; elle en avait mis partout, dans ses cheveux, au corsage, à la ceinture, au cou. Ils rehaussaient la blancheur de sa peau ; mon frère la trouva jolie dans sa parure prétentieuse et elle fut aimable et séduisante comme une femme qui sent qu'elle platt. Vers la fin du dtner on remit une lettre à H. Daubrin.

« Mon jeune ami, dit-il à Edouard, faites vos excuses à ma chère pupille et apprêtez-vous à me suivre, fai besoin de vous.

— Quoi I et le théâtre où nous devions aller?

— Les affaires passent avant les plaisirs... Énûlie le sait ?

— C'est vrai... Cependant promettez-moi de revenir, » dit-elle en embrassant M. Daubrin, tandis que son regard timide enveloppait Edouard.

Le fabricant fit monter Edouard dans une voiture de place et le conduisit à l'angle de la rue Marivaux, non loin du café Anglais.

« A présent regardez, dit-il en lui montrant b porte étroite de Tescalier qui conduit aux cabinets particuliers.

— Ah I > fit Édouarcf qui pâlit.

Peu de minutes après un éclat de rire qui retentit

sur le trottoir le fit tressaillir. Brigitte venait de paraître au bas de rescalier, un beau jeune homme l'accompagnait; elle ramassa les pans de sa robe flottante» et lestement sauta dans un coupé qui les attendait.

< Rue de laVilIe-rÉvéque, 14! cria le jeune homme au cocher.

— il me semble que ce n'est pas là que vous demeurez» dit M. Daubrin à Edouard.

— Suivez cette voiture» et vingt francs pour vous si vous arrivez aussitôt qu'elle, dit Edouard à Tautomédon en carrick, qui fouetta ses haridelles.

— Hum ! cent sous eussent suffit I > murmura M. Daubrin.

Le liacre et le coupé arrivèrent presque en même temps rue de la Ville-l'Évéque; mais le fiacre un peu avant le coupé. S'arrétant alors devant la porte de la maison qui précédait le n* 14, Edouard vit descendre Brigitte d'un pied léger ; une porte s'ouvrit devant elle, elle se jeta dans l'ombre d'une voûte et disparut. Le jeune homme qui la suivait ne pouvait pas être au bas de l'escalier que déjà mon frère sonnait à la même porte et d'un bond entrait dans la loge du concierge.

« Comment s'appelle le jeune homme qui monte là-haut? dit-il en posant une pièce d'or dans la main du bonhomme.

— M. de Cériole. Il occupe un appartement à l'en* ire-sol.

^ Et la personne qui l'accompagne....

— Une jeune femme qui a une robe de s^ garnie de dentelles ?

— Oui; est-ce la première foie que tcmm U voyez î

— Oh 1 que non 1 Voici bientôt trois ou quatre mois qu'elle nous rend visite. »

Déjà Edouard se précipitait dans Tescalier leraqB* M. Daubrin l'arrête.

« Où diable alles-vous? et pourquoi ftire ? lui ^%il, vous savez à présentée que vous vouliez savoir... Une algarade ne changerait rien à l'avent^ffe, ei te scandale qui en résulterait pourrait nuire à voire mariage avec Mlle Escandier. »

Mon frère quitta la maison en grondant cohubo qd dogue. Les épiUiètes les pi us violentes s'échappaient de sa bouche comme des balles d'un revolver. U n'était point de criminelle qui put être comparée i Brigitte.

< Ces choses-lày mon jeune ami, ne sont pouriaoi pas si extraordinaires, dit M. Daubrin ; au Uea de vous £icher contre Brigitte, vous devriez la renier* cier.

— Plaisantez-vous? remercier une péronnelle qui....

— Vous a trompé?... Gertaieement. Elle vous a fourni le prétexte de rompre avee les sottisee. L% belle affaire si elle eût été sage I vous devnîM te mari d'une femme de chambre ; la leçeo a coftté un peu cher, j'en conviens...

—Quatre-vingt miHefranos !

LE JOURNAL D'UNE HÉRITIÈRB. S5l

— Mais TOUS y gagnez une fiancée qni a de bonnes actions de la Banqne de France et deux fermes dans la Brie. » •

Edouard frappa du pied^ et, jetant ses mains ra Tair dans un état effroyable d'exaspération :

< Ah! je vous jure que Brigitte se soutiendra de cette soirée! > s'écria- t-il d'une voix sourde.

Cette grande colère était précisément ce que voulait M. Daubrln, mais prenant un air doux :

« Il ne faudrait pas pousser la vengeance trop loin, reprit-il, l'oubli suffit. Vous avez pu voir combien j'aimais Emilie ; en vous la donnant, je vous confie ce que j'ai de plus cher au monde... Si ce qui vient d'arriver assure son bonheur et le vôtre, j'espère q^ié bientôt vous me pardonnerez la peine que j'ai dû vous faire.

— Soyez tranquille, j'aimerai Mlle Bseandier de toute la haine que j'ai vouée à l'autre »

&k)Hard n'avait pas une de ces Ames hautes qui s'élèvent au-dessus des injures. La blessure ouverte, elle s'envenimait de mille ressentiments; cette Mme rancune qui l'avait animé eentf d Jenny lorsque mon père nous avait AH eonfideiice de ses pre-

jets, il l'éprouvait à un degré plus aigu contre h perfide au profit de qui sa fortune était entamée. Dans sa rupture il fut amer et dur. Aucun secours, aucune aumône. Il profita de l'absence de Brigitte pour faire enlever les meubles de l'appartement qu'ils occupaient en commun. Quand elle accourot, il loi montra froidement le bail qui était à son nom.

c Mais pourquoi? dit-elje en pleurant.

— Demandez-le, ma chère, à M. de Gériole,» répondit-il.

Et la congédiant sans lui parler même de l'enfuit qu'il avait aimé :

« Vous dtniez, ce me semble, ajouta-t-il, eh bies soupez maintenant ! >

J'ai eu occasion de remarquer plus tard que certains fils des classes bourgeoises ne se peuvent débarrasser en aucune circonstance du culte de Targeot Il est au fond de leurs passions et de leurs gaietés* et ce qu'ils reprochent le plus aux êtres qu'ils cti aimés, c'est moins de les avoir trompés que de leur avoir coûté une parcelle de leur idole. Leur cœur, ce n'est rien; leur temps, c'est quelque chose; mais leur argent, c'est tout! Ils l'aiment comme les enfants leurs nourrices, pour en avoir sucé le lait

Edouard avait pris Brigitte sans ressources, il h laissa sans ressources, n'ayant pour parer aux premiers besoins que ses nippes et quelques bijoux- M. Daubrin lui-même eut grand'peine à tirer de moD frère une petite somme pour le fils qu'il avait si souvent endormi dans ses bras.

« Est;-ce que je le connais, ce fils I dit-il avec un accent qui donna le frisson au fabricant de produits chimiques.... Étals je béte, hein? A l'époque où je le berçais sur mes genoux, peut-être qu'un autre, quelque M. de Gériole I... »

Il partit d'un éclat de rire, et reprenant avec une ironie âpre et dure :

< Ont-ils dû se moquer de moi, elle et lui ! J'étais le sot, le benêt, Fimbécile, le Bartholo qu'on dupe et par qui Ton a toujours grande chère et bon feu.... Et vous croyez que ma bourse sera perpétuellement à leur service ! A d*autres! la mère et le petit, je cède tout à qui veut les prendre! »

Tous ces détails qui me reviennent à Tesprit, j'en ai reçu la confidence longtemps après de mon frère et de M. Daubrin. La naïveté de leur récit allait jus* qu*au cynisme. Ils s'enorgueillissaient à l'envi de ce qu'ils avaient fait.

A partir de ce moment, Edouard devint l'hôte assidu de M. Daubrin et l'admirateur zélé d'Emilie, qui, toute surprise de produire un aussi grand effet, redoubla de minauderies et de prétentions. Un clair nuage de rubans flottait autour d'elle : s'il s'en détachait quelqu'un par hasard , elle permettait à mon frère de le dérober. Quand il le vit au point où il le voulait amener, M. Daubrin fît officiellement la demande de ma main pour son fils à M. de Bras-sannes.

« Je vous l'accorde, répondit mon tuteur; mais si mon consentement est quelque chose, ce n'est pas

25 é LE JOURNAL D'UN£ HÉIUTIËBË.

tout. Le mot déeisif, c'est' ifanilie eeok qui le pronoDcera. «

J'étais préparée à l'assaut qu'on allait teotar ooote ma liberté , et je ne me sentais pas disposée à bm rendre. Dès le soir même, M. de irassannes «tepril à part pour m'entretenir de la proposition Ataonani.

< A ta place je n'hésiterais pas k dire oni, ajovrttt-il.

— Je m'en aperçois. Gepesdant vous ne pem^trez de réfléchir.

— Gela ve«ri:4l dh*e que t« as ravie de répondreneo?

— Peut-être.

— Pourquoi? Es- tu donc résolue à restar fille t

— Où serait le mal t

— Le mal «st que c'est absurde. Philippe te ééplatt-il f

— Dans le sens exact du mot, non.

— Alors résumons-nous : d'une part, nn jease homme inaltruit, bien taillé, honnête et bomgaî^!*); de l'autre , un père dont la fortune est m bien «sne au soleil que je.ne sais pas ua notaire de Mfis qm ne l'acceptât chat en poche. Le tout ensemble yw^ bien la peine qu^on se marie.

— Cependant si je n'aime pas M. Philippe DaubrMÎ

— Jeté connais : au premier enfant tu radoreni.» Je souris malgré moi, un peu tristement psat-

être ; mais sans attendre ma réponse :

« Tu as huit jours pour réfléchir, reprit mon tuteur en m'embrassant, et je compte sur ton bon sais pour ne pas me faire la peine tf un refus. •

LE IWaNÀL D'UNfi HÉRIT1ÈR£. Uh

Jeofiy ne comprenait pas que du premier coup je n'eusse pas demandé qu'on préparât ie contrat.

< Bt Paul? m'écriai-je en frémissant.

^ Je ne l'ai pas oublié, dit-elle, et, en quelque lieu que je le retrouve, il sera mon ami: mais connais-tu un moyen de j'épouser? situ Tas, parle, et je lui écris de revenir.

— Hélas I

— Alors il n'y faut plus penser. Moi j'aime les situations franches. Paul est en Espagne, Philippe est k Paris. L*un renonce à toi, l'autre demande ta main. Épouse celui-ci et reste l'ami de celui-là.

— Comment, toi aussi I »

Jenny se rapprocha de moi, et d'une voix émue : « Ne îne crois pas insensible et dure plus que je ne le suis, reprit-elle. Avant tout3 chose, ce que je veux, lu le sais , c^est ton bonheur. Le trouveras- tu dans llsolementî Se ne croîs pas. M. deBrassannes ne cédera jamais; c'est pour lui une question d'honneur. De son côté, Paul est résolu à lui obéir. Veux-tu donc vivre sans allection et traverser la vie sans une famille qui soit la tienne T Je n'ai pas l'esprit tourné aox choses romanesques, et ce que j'ai vu du monde me fait supposer que nos mœurs ne les comportent pas. n n'y a plus ni Capulet ni Montaigu ; il n'y a ionc plus ni Roméo ni Juliette. .Un honnête homme bien élevé, qui travaille et qui vous aime, doit suffire ûu bonheur d'une femme. Et par ce mot de bonheur je ne vise pas à ces félicités poétiques dont les romances et les sonnets parient à l'envi; j'entends la

considération , le bien-être , une existence aisée, U famille. C'est déjà beaucoup.... le reste étant du hasard, n'embarque pas ta vie sur une chimère >

Ainsi j'étais harcelée de toutes parts ; mais ce qui m'impressionnait le plus, c'était la tristessede Mmede Brassannes. Ma pauvre marraine s'accusait de toot, du chagrin de son mari et de mon chagrin personnel. Elle se reprochait d'avoir laissé grandir ud amoor dont elle avait surpris la trace la première et contrr lequel la tendresse de son cœur ne lui faisait prévoir * aucun obstacle. Tirée de son rêve par les scrupulei de M. de Brassannes, cette femme, qui avait durant de longues années vécu dans une étroite et constante communion de pensées avec son mari, étouffait dans une atmosphère de contrainte et de regret; elle st sentait ou , ce qui revient au même, se croyait coupable. De là une préoccupation douloureuse dont son visage, qui ne savait rien dissimuler, portait la marque. Dans le silence même de H. de Brassannes, elle lisait un reproche.

Quand elle le surprenait m'observant inquiet et rêveur, elle entendait une voix my&térieuse qui lui criait : Pourquoi ne Fas-tu pas averti ? Lorsqu'une

existence a été pure et claire jusqu'aux approches de la vieillesse y il suffit de Tombre d'un remords pour en faire disparaître la paix. C'est comme le bassin d'une fontaine remplie d'une eau limpide que trouble et ride la chute d'une Teuille. Je souffrais à la pensée des angoisses qui affligeaient au déclin de leur vie ces deux êtres que j'avais vus penchés sur mon berceau. Je leur devais quelque chose pour la protection dont ils m'avaient entourée, pour la soUicitude que je leur inspirais, pour cette tendresse vigilante dont ma mémoire me rappelait mille témoignages, et, en me plaçant à un point de vue plus élevé, peut-ôtre aussi pour le mal que mon frère leur avait fait. Je cédais par intervalles à ce choc de pressions diverses, prête à tous les sacrifices; puis cet abandon de moimême me semblait trop dur, et je me renfermais dans l'inertie de ma résistance. ^

Sur ces entrefaites, Philippe que je ne voyais presque plus, et je lui savais gré de cette réserve sans me l'expliquer, me demanda un jour un moment d'entretien ; je le suivis dans un pçtit salon qu'une porte toujours ouverte mettait en communication avec la pièce où se tenait Mme de Brassanes. 11 était très-pâle et paraissait fort ému.

« Mademoiselle, me dit-il, voulez-vous me permettre d'aborder un sujet bien délicat que je ne saurais traiter sans votre assentiment ?

— Si je vous comprends, monsieur, ayant le consentement de votre père et celui de M.deBrassannes, vous pouvez parler.

— Mademoiselle, voilà déjà quelque temps qu'il est question d'un mariage entre nous. Ce mariage comblerait les vœux de deux familles; je ne parie pu des miens , cependant un reste de force m'engage à vous conseiller de refuser. •

Je le regardai. Il respirait avec peine ; ses traits faisaient mal à voir.

« Mais , monsieur, lui dis-je au comble de la surprise, la proposition ne vient pas de moi ; pourqfooi ne pas refuser vous-même, si vous ne m'aimez pas?

• — Si je ne vous aime pas I... Dieu bon î •

Il n'acheva pas. Son visage avait subitement changé d'expression; la flamme d'un amour que je nepoofais soupçonner le transGgurait. J'avais sous les yeux un Philippe que je ne connaissais pas, jeune, impétueux, •passionné, hors de lui , mais avec quelque chose d'étrange qui donnait à sa beauté un caractère de sauvage incertitude, dont le mystère m'échappait ea m'effrayant.

« Ah 1 si vous m'aimiez î » reprit-il d'une voix profonde.

Ses yeux se remplirent d'une douceur inûnie, un sourire effleura ses lèvres , une sorte d'extase passa sur son visage; il joignit les mains :

« Alors, que ne pourriez-vous pas sur ma vie! » murmura-t-il.

Mais presque aussitôt, secouant la tète et saisi d'une tristesse inexplicable, dont l'ombre se répandit sur ses traits:

L£ JOURNAL D'tJN£ HÉRITIÈRE. 259

« Mais c'est impossible , ajouta-t-il ; un malheureux suffit; n'en faites pas deux, refusez-moi I »

J'étais bouleversée, attendrie; rien ne m'avait préparée à de tels aveux. Le désespoir et Tamour de Paul, à l'heure fatale de nos adieux, ne ressemblaient pas à l'amour et au désespoir de Philippe.

m Mais alors, vous-même, parlez à votre père> lui dis-je.

— Moi ! parler à mon père ! s'écria-t-il avec l'accent de l'effroi, jamais! Est-ce que c'est possible? Est-ce qu'il m'écouterait?»

Je restai devant lui immobile, le contemplant, et saisie d'une émotion subite dont la part la plus large appartenait à la pitié.

« Il faut donc que cette initiative vienne de moi ? Le voulez-vous? continuai-je.

— Mon cœur ne le veut pas , non , certes , mais ma raison vous le conseille. Et cependant si un jour, à force de tendresse et de soumission, je pouvais croire que quelque chose de vous se confiât à moi sincèrement, sans regret, ah I que je vous dirais : Laissezvous fléchir, donnez-moi votre main; une adoration sans limite sera votre récompense.... Quel bien alors ne me feriez-vous pas ! Je vous devrais plus que la vie.... Ce qu'il me manque, c'est quelqu'un qui m'aime.... Serez-vous ce quelqu'un? Je ne l'espère pas , et c'est pourquoi je vous dis : Répondez non : répondez je ne veux pas ! »

Il me quitta là-dessus, et je retournai auprès de Mme de Brassannes, plus hésitante que la veille,

mais profondément troublée et sentant qu'une voix intérieure, plaintive et forte, plaidait la cause de Philippe. Deux jours se passèrent; j'avais perdu le sommeil et j'éprouvais un âpre besoin de repos. Go matin, Edouard se présenta soudain devant moi. Je ne l'avais pas vu depuis un certain temps, bien que mon tuteur eût été informé par M. Daubrin de sa rupture avec Brigitte.

€ Tu peux me sauver, me dit-il; mais si tu t'obstines dans ton refus d'épouser Philippe, je sub perdu.

— Encore Philippe 1 » m'écriai-je.

Il ne me laissa pas le lemps de m'expliquer, et me prenant les mains avec cet égoïsme naïf et profond d'un homme qui ne pense qu'à soi et ne voit que soi dans la création : « Que t'importe, lui ou un autre, si tu n'aimes personne ! reprit-il ; écoute-moi bien... J'aime, j'adore Emilie... il me semble qu'elle m*aiine aussi... notre bonheur dépend de toi. Dis un mot, et M. Daubrin me la donne... Mais il veut que le coptrat qui t'engage à son ûls soit signé le même jour, sinon non. Tu ne sais peut-être pas que je dois une centaine de mille francs à M. Daubrin. J'étais fou quand je les lui ai empruntés.... Tu ne me con$eiHer«s jamais de manquer à ma parole, n'est-ce pas? IT faut donc que je les lui rende, mais avec quoi? Ne sais-je pas ce que, c'est que les liens d'un conseil de tutelle I Marié dans les conditions que to sais, non-seulemeot j'acquitte cette dette avec une partie de la dot de Mlle Escandier, —elle a bien près

de cinc^ cent mille francs, Emilie, sans parler d'une tante qui n'a point d'enfants, — mais je rentre dans la libre disposition de mes biens, que j'administre à mon profit... Va, tu peux être tranquille, je n'en mangerai plus une parcelle... j'ai payé ma dette à la bêtise I II y a plus. En faveur de ce mariage, M. Daubrin, qui est excellent pour moi, m'associe à son industrie ; c'est moi qui en prends la suite, et il y a de grands bénéfices à réaliser chaque année. Philippe n'a pas de goût pour les affaires, on verra à en faire quelque chose. En attendant, il laissera son avoir dans la maison Daubrin, Pujol et C*....Tu as, par ta fortune, que M. de Brassannes a augmentée dans une large proportion, des revenus suffisants pour vivre selon tes goûts. Si tu aimes à voyager, tu voyageras ; moi je réparerai les brèches faites à mon patrimoine. Que pouvais-je espérer de plus heureux ? J'ai tous les biens, une aimable personne, — ton amie, — qui me fait connaître l'amour dans ce qu'il a de plus délicat, une association lucrative sous la direction d*un homme expérimenté, une vie gardée par la famille, le travail, le devoir contre toutes les embûches, et tu hésiterais I Je ne suis donc plus ton frère? Songe que M. de Brassannes s'opposera, — il l'a déclaré formellement,— à ce que mon conseil judiciaire soit levé aussi longtemps que je ne serai pas marié, et si tu n'épouses pas Philippe, moi je n'épouse pas Emilie... Là-dessus M. Daubrin s'est exprimé carrément : c'est à prendre ou à laisser. Pourquoi s'intéresserait-il à moi, qu'il a obligé de sa bourse et de

ses conseils, si tu lui faisais l'injure de repousser son alliance? Et si tu continues à dire non, me voilà sur le pavé avec ma pension alimentaire et une dette qui m'écrase. Et c'est toi, Édile, qui me réduirais à cette extrémité... C'est impossible I... »

Il parla longtemps sur ce ton. Je l'ëcoutais avec une sorte de dégoût, admirant avec quelle candeur immense il me faisait pénétrer tout au foûd du sentiment de personnalité tranquille dans lequel son égoïsme s'étalait. Lui, rien que lui, et c'était assez. Dans ses combinaisons, j'arrivais comme appoint; je représentais la fraction de son arithmétique, mais une fraction indispensable, et sans laquelle tout son calcul eût péché par la base. Mais j'éprouvais en même temps un tel accablement, que toute lutte me semblait difficile. Me disputer moi-même lorsque mon consentement pouvait assurer le repos de ce qui m'entourait, à quoi bon? A qui d'ailleurs me conservais-je? Sans le savoir, Edouard avait touché au cœur même de ma blessure. Puisque je ne pouvais me donner à Paul, que m'importait que ce fût à Philippe ou à tout autre? Je n'aimais personne; je me sentais comme absente de moi-même.

« Tu ne dis rien, reprit-il avec effroi ; que vais-je devenir?

— Fais ce que tu voudras, • lui dis-je.

Il m'embrassa les mains, il me sauta au cou.

c Ainsi tu consens? s'écria-t-il ; je puis le dire à M. Daubrin , à Philippe ! »

J'inclinai la tête en signe d'assentiment.

« Ahl qu'Emilie va être heureuse! Et moi donc suis-je heureux !... Je savais bien que tu m'aimais ! Il faudra avertir M. de Brassannes pour que le tribunal civil me remette promptement en possession de mes biens... et sans y toucher, mes dettes seront payées! »

Toujours lui I Je le regardais avec cette attention soutenue qu'excite la vue d'un phénomène ; mais, craignant qu'il ne découvrit sur ma physionomie le reflet de ce qui se passait en moi :

« Va voir ta fiancée, lui dis-je ; lu n'as plus rien à faire ici.

— C'est vrai, » s'écria-t-il naïvement.

Il m'embrassa de nouveau et il partit en courant.

Jenny me trouva anéantie à la même place où Edouard m'avait surprise. J'étais fort pâle, sans aucun sentiment de souffrance ; c'était quelque chose comme un évanouissement moral. J'assistai en spectatrice indifférente à l'écroulement de ma vie. Une apparence de sourire flottait sur ma bouche. Que j'étais loin alors de l'heure enivrante où le désespoir de Paul m'avait fait comprendre qu'il m'aimait !

« Qu'a«^-tu donc? me demanda Jenny.

— Tu vois une fiancée, lui dis-je. Edouard est foo de joie.

— Et toi?

— Oh ! moi, j'épouse M. Philippe Daubrin. »

Ce nom me tira de mon engourdissement. 11 me produisit par le son, la sensation d'un fer aigu entrant dans la chair vive. Je me sauvai dans ma chambre pour ne pas éclater en sanglots.

Là j'ouvris le tiroir d'un petit bureau où je serrûs mes souvenirs de jeune fille, et pris dans un coin quelques feuilles de papier entourées d'un ruban de soie. C'était de petits billets que Paul m'avait écrits en diverses circonstances, étant au collège, à l'École centrale, en voyage, billets qu'autorisaient les relations de nos deux familles, et que mon père, et Mme de Brassannes après lui , avaient toujours lus. Pourquoi les avais-je gardés? Je ne sais. Quand je les ouvris, des feuilles de roses et quelques violettes desséchées en tombèrent, dégageant un parfum léger, fugitif comme les jours qu'il rappelait. C'était tout ce qui restait du bouquet qu'il m'avait envoyé d'un pays lointain, un jour où on célébrait Tanniver saire de ma naissance. Ce bouquet, reçu le matin ao réveil, avec un mot, m'avait rendue plus heureuse peut-être que ne l'eût fait sa présence. Je relus lentement la lettre qui l'accompagnait, ainsi que les autres, y cherchant sous le voile des expressions amicales et familières la trace d'un sentiment plus pr fond, et croyant l'y découvrir par intervalles. Quand cette lecture, souvent interrompue par mes

larmes et souvent recommencée, fut achevée enfin, je réunis ces feuilles éparses qui renfermaient les dépouilles de ma jeunesse et les jetai une à une dans la cheminée, où j'avais allumé du feu. Je les regardai brûler et s'envoler en cendres noires, parmi lesquelles couraient des étincelles rouges. Toutes disparurent ainsi, excepté la dernière, celle qui m'était arrivée avec le bouquet. Cette fois le courage me manqua. Ce n'était plus qu'un fil qui reliait ma vie au passé, je n'osai pas le rompre, et ramassant autour de moi les débris des roses et des violettes, je les remis dans la lettre, que je cachai dans une enveloppe cachetée de cire noire. Ma main tremblante écrivit dessus la date de l'anniversaire qui l'avait inspirée, et, après l'avoir touchée de mes lèvres comme une relique, je la replaçai dans le tiroir presque vide.

Je sentais que je ne m'appartenais plus.

M. de Brassannes me félicita de ma résolution, qui mettait un terme à ses angoisses ; à présent il répondait de mon bonheur.

« Philippe, me dit-il, a failli s'évanouir en appre- ' nant la bonne nouvelle. »

Et comme je ne répondais pas :

< Tu auras un mari qui t*aimera de toute son âme» » ajouta-t-il.

Mme de Brassannes, moins rassurée, m'observait à la dérobée et m'interrogeait. J'avais toujours en te sentiment que Iorsqu*on fait une chose, il faut la (aire avec la sérieuse détermination de la rendre bonne i soi-même et profitable aux autres. Je m'efforçai par mes réponses de dissiper toutes ses inquiétudes et j'y parvins presque.

« Tant mieux ! » me dit-elle enfin avec un accent particulier où l'on reconnaissait la tristesse d'une femme qui ne comprend pas qu'on puisse oublier celui qu'on a aimé.

Pauvre excellente femme, n'aimait-elle pas l'exilé comme son fils! J'aurais voulu l'embrasser, lui ouvrir mon cœur, lui crier : Je l'aime plus que la vie ! J'eus la force de rester impassible sous son regard.

Philippe et M. Daubrin vinrent dans la soirée. Philippe m'apportait un gros bouquet blanc.

c Merci, » me dit-il d'une voix douce et passionnée.

Ses yeux ne me quittèrent plus. Emilie, qui accompagnait M. Daubrin, me serra dans ses bras eu m'appelant sa sœur. Edouard semblait dans le ciel, il prenait avec M. de Brassannes des arrangements pour sa prochaine libération ; il y mettait une grande chaleur, dont quelquefois Mlle Escandier s'offusquait Elle tournait alors dans le salon avec force minauderies, faisant voltiger ses rubans roses et l'interrompant dans sa conversation.

« Votre seule affaire à présent, c'est moi, » disait* elle.

Mon frère lui répondait par des sourires; quelque temps il chuchotait autour d'elle avec des attitudes qui me rappelaient celles qu'il avait autrefois à côté de Brigitte, et retournait ensuite auprès de M. de Brassannes et de M. Daubrin, et les chiffres après les soupirs reprenaient leur empire.

Un instant me rapprocha de Philippe ; il m'attira dans l'embrasure d'une fenêtre. Son visage avait le même caractère de passion exaltée que je lui avais vu une fois, mais plus contenu.

c Mademoiselle, me dit-il, on m'assure que vous voulez bien m'accepter pour le compagnon de votre vie. Est-ce librement que vous le faites, et puis-je croire que ce consentement que vous avez donné subitement, vous ne le retirerez pas?

— Non, et si vous en voulez une preuve, entendezvous avec M. de Brassannes pour la publication des bans. >

Ses yeux brillèrent de cette expression d'ivresse sauvage que je leur connaissais, mais presque aussitôt une larme en éteignit le feu : « Ah I comme je * vais vous aimer I » reprit-il.

Attendrie, je lui tendis la main ; il la prit et la porta à ses lèvres avec une ardeur qui me troubla. Presque aussitôt je le quittai ; mon ëpiderme gardait l'empreinte brûlante de ce baiser ; c'était comme si une flamme m'eût touchée, et j'avais froid dans les veines. Jenny, qui voyait tout en beau, me prit parole bras.

< Cet air de mélancolie ne te sied pas du tout, me dit-elle en riant; c'est à moi que tu devrais le prêter, à moi qui n'ai pas un seul prétendant. Un brafe garçon d'un côté, un beau garçon de l'autre, et ta n'es pas contente ! »

Je ne Tétais pas et m'efforçais de l'être cependant. Si toute la résolution d'un cœur honnête pouvait opérer un miracle, j'aurais aimé Philipp^, tant je mettais de soin à contraindre ma pensée à s'occuper de lui, tant je veillais sur moi pour écarter de mon souvenir l'image de Paul. Hélas! je l'avais toujours triste à mon côté. La joie de tous ceux qui m'entouraient était ma seule consolation.

On devine avec quel empressement Mme Denèvre et Mélanie saisirent l'occasion pour m'accabler de petits cadeaux. Ce fut une avalanche : elles épuisèrent à mon profit leurs économies de rubans fanés, de vieilles perles et de chenilles sans emploi. Philippe en eut sa part. Dans son ivresse, et en retour de ces offrandes, il eût monté leur maison, si H.Daobrin l'eût laissé faire. Quant à lui, il n'avait pas perdu son temps pour publier nos bans, ainsi que ceux de mon frère et de Mlle Escandier. 11 menait les choses

rondement^ comme s*il eût craint un accident qui eût tout remis en question. Peu de jours après nos fiançailles, j'avais déjà sur ma toilette de jeune iille des écrins où les diamants et les rubis mêlaient leurs feux, et la semaine n'était pas terminée que les deux contrats étaient dressés.

Je n'avais pas écrit à Clotilde dans les commence* ments. Aucun ressort ne m'animait. Il est des jours mauvais où l'âme abattue arrive à un tel degré d*in« différence, que le cours des événements ne l'intéresse plus. Peut-être aussi avaisje peur de lui trop laisser voir ce qui se passait en moi. Je craignais cependant de la mécontenter si elle apprenait par un autre le' changement qui allait s'opérer dans mon existence. Je pris la plume :

« Et moi aussiy j'ai un fiancé.... Tu le connais.... Il s'appelle Philippe Daubrin. Il m'aime. Autour de moiy tout le monde est dans l'enchantement, excepté Mme de Brassannes et moi. Mais que suis-je^ moi, dans tout ceci? Il y a des existences qui s'arrangent mal. On n'y peut rien; on les subit. Si j'avais été libre, peut-être qu'un autre.... Mais pourquoi parler de ce qui n'est pas et ne peut pas être ? Tu viendras, n'est-ce pas? J'aurai certainement besoin de toi ce jour-là, le jour où je prendrai un nom que je ne quitterai plus. Ta volonté, ton énergie s'indignent peutêtre, et tu m'accuses de mollesse et de lâcheté.... Ah I crois-le bien, s'il n'avait fallu que lutter.... mais des circonstances naissent qui vous dominent. Et puis on m'assure que les choses se passent ainsi

presque partout, presque toujours; on me répèU que je serai parfaitement heureuse.... J'û dit oui.... »

Ma lettre écrite, j'eus l'envie de la jeter au feu; U plume m'avait entraînée. Je l'envoyai cependant.

LXXXtV

Un matin, je vis arriver Clotilde; son air d'émotion m'étonna. Elle avait passé la nuit en chemin de fer. Je l'accueillis avec une joie qu'on peut comprendre. Elle était embellie, avec cette expression de noble fierté que donne le sentiment d'une tâche loyalemeot acceptée.

« Pourquoi ne m'as-tu pas écrit plus tôt? me ditelle; et malheureusement encore j'étais à la campagne, ce qui fait que ta lettre ne m'est arrivée qu'hier seulement.

— Qu'importe I et pourquoi tant se presser!

— Pourquoi ? Ah I je n'ai pas perdu une heure pour sauter en chemin de fer. J'en ai demandé l'autorisation à Mme Pellegrin ; elle me Ta accordée, mais son refus ne m'eût pas empêchée de partir.

— C'est donc une affaire bien urgente qui t'amèoe à Paris?

— Je le crois bien, il s'agit de toi I

LE JOURNAL D'UiNE HÉRITIÈRE. 271

— De moi?

— Oui. Mais, voyons.... ce mariage avec M. Philippe DaubriDy dont tu m'as parlé, est-ce une affaire conclue?

— J'ai là^ sous la main» cinquante mille francs de pierreries.

— On peut les renvoyer.

— Y pen3es-tu ?

— Certainement ! Aurais-je quitté la maison où M. de Mézin m'a placée sans cela ? »

Je vis bien qu'il y avait quelque chose de sérieux dans l'air. Me regardant alors au fond des yeux :

« Dis-moi, reprit-elle avec force, ta parole est-elle engagée?

— Le contrat est signé. •

— Dn contrat, ce n'est rien : on le déchire. C'est ta parole qu'il me faut. L'as-tu donnée?

— J'ai mis ma main dans celle de Philippe et je lui ai dit : « J'accepte. »

— Malheureuse I mais tu ne sais donc pas.... »

Je l'arrêtai, et, appuyant mes doigts sur sa bouche :

« Tais-toi, lui dis-je.... et s'il y a un précipice, ne me le fais pas voir, il faut que je marche.

— Mais que se passe-t-il donc, et pourquoi ce mariage avec M. Philippe Daubrin? Pourquoi lui? pourquoi rien que lui?

— Il le faut, te dis-je. D'ailleurs, j'ai promis, et rien ne me fera manquer à ma promesse.

— Pas même la pensée de ton bonheur perdu ?

— Crois-tu donc que j'aie attendu jusqu*à ce jour pour ne rien espérer?

— Ah! c'est atroce, b ât-elle en cachant sa tète entre ses mains.

Je les écartai après un court moment de silence.

« Ce que tu avais à me dire soulève-t-il une question qui fasse tache à Tbonneur? repris-je. Gela seul me ferait retirer ma parole.

— Non je l'avoue, mais....

— Alors plus un mot. J'ai fait don de ma vie.

— Cependant...

— Je t'en prie. »

Clotilde m'embrassa en pleurant.

« 11 y a des monstres! » cria-t-elle.

Ce cri me fit trembler.; mais j'étais résolue i ne pas l'interroger, et détournai la tête pour qu*elle ne vit pas mon angoisse. Elle revint à la charge :

« Parle à ton frère tout au moins, reprit-elle, parie à M. de Brassannes ; dis-leur que tu m'as vue, que je suis arrivée de Besançon tout exprès^ que je t'aime, et que j'ai toute ma rdison, ah I oui, toute 1

— Tu le veux, soii...

Clotilde resta auprès de moi toute la journée, raurais voulu la garJer jusqu'au moment de mon mariage, mais elle devait retourner chez Mme Pellegrin; elle l'avait promis à M. de Mezin, qu'elle avait informé de son départ, et cela lui suffisait pour résister à toutes nos instances, Un fait qui se produisit dans la soirée nous donna la mesure de ce que pouvait cette étrange fille quand elle était aux prises avec un devoir. Nous attendions quelques personnes. Au moment où nous sortions de table, elle entendit la voix de Félix, qui, librement accueilli dans la maison, parlait à un domestique.

« Viens vite, dis-je à Clotilde, je veux jouir de sa surprise et de sa joie.... il ne t'a pas vue depuis si longtemps 1 »

Elle fit deux pas, puis tout à coup :

« NoU) dit-elle; j'ai fait à son père le serment de ne pas le voir..., je ne le verrai pas. »

En ce moment, Félix traversait une petite pièce qui séparait le salon de la salle à manger. Mlle Guérin se précipiti vers une porte de dégagement et rouvrant : « Tu ne lui diras pas que je suis venue 1 » me dit-elle

Une heure après, elle remontait en voiture et se faisait conduire au chemin de fer.

« Surtout, interroge ton frère, » me dit-elle en me donnant le baiser d'adieu.

Ce fut sa dernière parole.

J'interrogeai Edouard, en efifet, ainsi que M. de Brassannes, sans leur rien cacher de ce que m'a?ait dit Mlle Guérin. Edouard m'écouta d'un air dittrait. U qualiOales appréhensions deClotilde de billereiées qui ne reposaient sur rien.

« Ne sais-tu pas combien elle est exagérée, et prompte à s'exalter? me dit il. On lui aura fait dei histoires en province, où l'on vit de médisaDces, et sa tète est partie..*. Est-ce que j'aurais toqIu te faire &ire un mauvais mariage, dis? »

M. de Brassannes me prêta une attention plus sérieuse.

-c Mlle Guérin est une personne sérieuse, me ditil; j'irai aux informations, et si j'apprends quelque chose qui soit de nature à compromettre ton avenir, ce mariage sera rompu sur l'heure. »

Il me prit à part deux ou trois jours après.

< Je me suis adressé au notaire de la famille, aoi parents de M. Daubrin, & plusieurs amis, me dii-Q ; j'ai cherché, j'ai questionné, j'ai écrit à des personnes qui l'ont suivi dans la vie depuis sa sortie do collège. On ne m'a rien appris. Il a rempli des fonctions importantes qu'il a honorablement quittées. De plus, il n'est pas un membre de la chambre de commerce qui ne tienne sa signature pour l'une des

meilleures et des mieux famées de la place de Paris. Donc point d'ombre sur le nom. Ceux qui ne l'aiment pas Taccusent de sécheresse, d'avarice, de dureté, d'égoïsme. Nous le savons à peu près. Tu n'épouses pas M. François Daubrin, mais M. Philippe Daubrin, le fils et non le père. Mme Daubrin a été enlevée par le choléra il y a une douzaine d'années. C'était une fort honnête femme, qui a vécu pour son mari jusqu'à son dernier soupir. Je ne sais pas en quoi l'amitié de Glotilde a pu s'alarmer. Entre toutes les familles de la vieille bourgeoisie parisienne on n'en sait pas de plus estimée que celle de M. Daubrin.

— N'en parlons plus, » dis je à mon tuteur.

On n'en parla plus en efifet, et notre mariage fui fixé aux derniers jours du mois.

Je ne m'arrêterai pas sur les semaines qui le précédèrent. Toutes les jeunes filles connaissent ces heures de trouble que dévorent des courses interminables, des dtners, des soirées, des présentations, cent choses diverses si pleines de charme pour les favorisées du sort, si vides pour les autres, entourées quelquefois de tant de tristesse et d'obscurité, si douloureuses même pour quelques-unes. Je m'a-

276 LE JOURNAL D'UNE HâRlTIÈRB.

cheminai vers le dénoAmeot comme dans an man* vais rèvei avec des frissons et des impatiences, des langueurs et des irritations. Les compliments et les félicitations m'obsédaient. Quelle étrange mode que celle dep phrases toutes faites ? et pourquoi en aboaet-on? Il serait si facile de ne rien dire 1 Je laissais prendre [mes heures par la corbeille de noces , Ta* chat du mobilier, le trousseau, le choix d*un appartement; je répondais invariablement par un sourire à tout ce qu'on me proposait. Je ne voyais pas arriver rinstant décisif sans ennui, et il me tardait cependant que tout fût terminé. L'attitude de Philippe me troublait et me touchait. Je ne pouvais plus douter qu'il ne m'aimât éperdûment.

« J'ai toujours peur de vous perdre, » me disait-il sans cesse.

Il comptait les jours qui nous séparaient de celui qui devait nous lier indissolublement. Il me jurait qu'il ne serait tranquille que le lendemain. Je le surpris un soir efl^çant d'un coup de crayon sur un almanach la date du jour qui allait finir. Il rougit comme un enfant.

« Je fais ainsi chaque soir, me dit-il; c'est un pea ce que font les écoliers durant les semaines qui précèdent les vacances. J'en vois diminuer le nombre avec ravissement. Seulement, lorsque vous serez à moi, serez-vous bien toute à moi? »

Malgré ces témoignages d'une tendresse dont la sincérité ne pouvait être douteuse, j'éprouvais auprès de Philippe un embarras qui allait quelquefois jus*

qu'à rinquiétade. La cause m'en échappait. Ëtait-ce l'excès même d'un amour auquel je ne me sentiis pas la force de répondre ?

J'aOectai cependant Thumeur la plus égale et même une sorte de gaieté pour de pas assombrir les derniers moments que je passais auprès de ma chère marruine, dont je devinais les préoccupations. La clairvoyance des femmes dans les choses du cœur est plus fine que celle des hommes; elle avait le sentiment de ce qui se passait en moi, et, sans nous rien dire, je la comprenais dans le baiser.qu'elle me donnait chaque soir. Une mère qui veille au chevet de son enfant n'en a pas de plus attendri.

Vingt-quatre heures seulement me séparaient du jour où nous devions nous agenouiller ensemble devant l'autel; dans la matinée je reçus une lettre qui portait le timbre d'une petite ville d'Espagneo Tout mon corps se mit à trembler. Je l'ouvris. Elle ne contenait dans la page blanche qu'un nom, celui de Paul de Brassannes, et une petite fleur dont la tige desséchée était collée au papier par une empreinte de cire noire portant le mot suprême de la tristesse et de l'acceptition : Amen. Tout tourna au-

tour de moi; je voulus courir vers la porte de ou chambre pour la fermer, mes genoux plièrent et je tombai au pied d'un fauteuil. C^était la première fois que la violence d'une émotion triomphait de ma résistance. Quand j'ouvris les yeux, Mme de Brassannes était auprès moi, elle tenait la lettre entre ses mains et pleurait en me regardant. Je cachai mi tête entre ses bras.

« Ahl pauvre petite î » me dit-elle.

Aucune autre parole ne fut échangée entre nous. Les larmes me suffoquaient. Mais lorsqu'elle me quitta j'avais repris la lettre et la fleur.

Le lendemain, plus pâle et plus trembUnte que moi, Mme de Brassannes m'habilla pour la grande cérémonie.

« Je veux que tu sois parée comme une châsse, > me dit mon tuteur.

Je me laissai faire. Il me semblait à tout instant que le cœur allait me manquer. Il me fallait un effort extraordinaire de volonté pour me tenir debout. On annonça Philippe.

« Mets-moi du rouge, » dis-je à ma marraine.

Je ne voulais pas que celui qui était déjà mon mari devant la loi remarquât la pâleur effrayante de mes joues. Frappée elle-même de cette lividité, Mme de Brassannes y consentit. Ce fut ainsi que je me dirigeai vers Saint-Philippe du Roule, où je devais recevoir la bénédiction nuptiale. Quand j'arrivai devant l'autel, mes yeux' glissèrent sur Philippe. Son visage avait la blancheur du marbre et ses yeux

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brillaient comme des diamants. Je frissonnai sous mon voile.

Une grande foule remplissait Téglise. J*en avais traversé la cohue d'un pas ferme. Je ne voyais rien. Toute mon âme était tournée vers Dieui et quand je tombai à genoux sous la main du prêtre, pour la première fois j'avais oublié.

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