‹ MarcelleChapitre 6 sur 6 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

LXXXVIII

Bien des fois depuis lors j'ai eu occasion d'assister à de pareilles cérémonies. J'ai vu le mariage de Glotilde et celui de Jenny, j'en ai vu d'autres où mon cœur n'était pas. Qu'elles manquent de pudeur et de simplicité ces étranges cérémonies où l'on convoque la foule des^indifférents I L'ostentation y a la plus large part. Pour certainesflmes délicates, l'heure qui devrait être la plus radieuse est empoisonnée. Après le supplice de l'église où l'épousée est le point de mire de tous les regards, le supplice de la sacristie, où l'on se livre à la banalité de mille embrassements et au bourdonnement de mille bavardages. Mais il y a des femmes ainsi faites qui ne se marieraient pas si elles n'avaient, avec le fiancé, l'appoint des dentelles et du monde.

Il avait été résolu que nous quitterions Paris pour quelques jours. M. Daubrin, entre autres propriétés, avait une espèce de château aux environs de Gompiègne. Philippe, à qui il en avait cédé la jouissance et qui s*y rendait quelquefois au temps des chasses, devait m'y conduire aussitôt après un déjeuner auquel étaient conviés les témoins et les amis intimes des deux familles. Vers trois heures, et ma toilette de voyage achevée, je m'éclipsai. Clotilde tt Jenny avaient présidé aux derniers apprêts, boudé ma valise, serré le nécessaire de vermeil dans sa gaine, bourré mon joli sac de cuir de Russie de mille objets, celle-ci en riant et convaincue toujours que tout était pour le mieux, Clotilde sérieuse et sombre par instants. Depuis longtemps Philippe avait quitté la salle du déjeuner; la voiture qui devait nous conduire au chemin de fer était à la porte. Quand Q me vit paraître, son visage s'illumina.

« Enfin I » dit-il.

Il s'empara de moi et me poussa dans le coupé avec un mouvement d'impétuosité extraordinaire. Presque au même instant il était à cAté de moi.

« Vite, à la gare du Nord! » cria-t-il au cocher.

On aurait dit un loup qui emporte une proie.

Chemin faisant, il eut mille attentions pour moi. Il avait retenu un compartiment pour nous seuls. Je regardais le paysage par la portière. Les peupliers qui déGlaient dans les champs semblaient sauter Tun après Tautre. Tétais dans une agitation d'esprit qui ne laissait pas à ma pensée un instant de repos. J'avais un maître, et ce maître s'appelait Phihppel Le train filait toujours, me découvrant à chaque élan de la locomotive des horizons qui disparaissaient presque aussitôt. Philippe s'était rapproché de mo)| sou souffle passait au bord de ma joue.

« Vous verrez comme je vous aimerai, chère Édile, me dit-il ; il n'est rien que je ne fasse pour votre bonheur 1 t

— Et Dieu fera le reste I répondis-je sans bien me rendre compte de ce que je disais.

— Ah! vous ne m*aimerez jamais! » s'écria-t-il avec Taccent du désespoir.

Et il se jeta dans l'angle du wagon, la tète entre ses mains. Un sentiment de pitié m'inclina vers lui.

« Si je vous ai fait de la peine, mon ami, pardonnez-moi, lui dis-je; ce n'était pas mon intention, je vous jure. »

Subitement il s'empara de mes mains.

« Me faire de la peine!... Ah ! vous le pouvez! reprit-il î mais qu'importe, je vous ai!... »

Une voiture de poste nous attendait à la gare de Gompiègne. Philippe m'y porta pour que mes pieds

n'effleurassent pas la boue détrempée du cbmnin. Lie postillon fit claquer son fouet, et deux vigoureux chevaux du Perche, enlevés au galop, nous entratnèrent sur une route bordée de vieux ormes. L'horiioa était rouge ; l'Oise paraissait tout en feu.

< Le pays est beau, n'est-ce pas ? me dit Philippei le soleil couchant le met en fête. »

Je me rappelai l'expression qu'avait eue 9on visage lorsque dans le wagon du chemin de fer il aTétait emparé de mes mains ; je n'osai plus le regai^ der. La voiture venait d'entrer dans un chemin qui longeait la forêt. Mes yeux cherchaient au fond des avenues. Un cahot me jeta du cété de Philippe. Soudain un de ses bras entoura ma taille, et m'attira plus près ; je cédai à cette étreinte et je sentis sur mon épaule l'impression d'un baiser dont la chaleur vive traversa le tissu de ma robe et pénétra sous mon épiderme comme une morsure. Je fermai les yeux et je vis passer le visage attristé de Paul dans Tombre de mes souvenirs.

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Au bout d'une heure nous étions à Ghauny. C'était le nom de la terre de M. Daubrin. Le régisseur nous attendait à la grille d'une cour spadeusoi le chapeau

à la main, escorté de deux gardes en grande tenue; dans le lointain, curieuse» mais embarassée, on dis* tinguait une nombreuse valetaille, filles de bassecour et garçons de ferme qui se pressaient le long des bâtiments pour me voir. Le postillon faisait mine d*arrêter ses chevaux écumants.

« Traversez la cour et poussez jusqu'au perron ! » cria Philippe brusquement.

La voiture repartit, ouvrant son sillon dans les flaques d'eau. J'avais eu à peine le temps d'apercevoir le ch&teau. C'était un édifice élégant, mais délabré, relié par une aile à un corps de logis où étaient situé les communs. Sur l'un des côtés s'élevait une espèce de métairie, bien entretenue et flanquée d'étables. Le perron était à double rampe, accompagné d'une grille d'appui en fer ouvragé d'un joli travail. Deux tourelles donnaient à la façade du chflteau un aspect seigneurial. La portière de notre chaise de poste s'ouvrit, Philippe me prit dans ses bras au moment où j'allais m'élancer et me porta dans une grande pièce, à laquelle quelques restes de vieux meubles, d'une belle forme, et une tapisserie de haute lisse à personnages , conservaient un air de magnificence. Deux lourds flambeaux à trois branches brûlaient sur la cheminée.

« Comment I pas de feu! » s'écria-t-il. Le régisseur, qui montait le perron, voulut s'excuser. Philippe frappa du pied; ses yeux devinrent luisants comme de l'acier.

« J'avais écrit, cependanti » reprit-il.

Et s'adressant à moi : c Je suis sûr que vous av& froid?»

J'essayai de sourire» mais l'humilité glaciale de cette vaste pièce» fermée peut-être depuis les chasses du dernier automne» m'avait saisie. Je frissoDDai et ramenai sur mes épaules mon manteau de voyage.

c Vous voyez bien ! Vite» du feu partout! et si on ne se dépêche pas» j'incendie la bicoque 1 » cria-t-il de nouveau avec une violence extrême.

Le régisseur courut vers la cheminée» cherchant des allumettes ; mais déjà Philippe m'avait couchée sur un canapé tout enveloppée d'une couverture, et les pieds cachés sous son paletot. Il était à genoux» arrangeant les plis de l'étoffe moelleuse et souple avec les soins d'une mère et une tendresse grondeuse qui s'évaporait par bouffées » comme la fumée sort d'un volcan.

< Chère Édile, murmura-t-il» ëtes-vous bien seulement?

— Très-bien . »

Le feu ne prenait pas malgré tous les efforts d'une servante qui s'était jointe au régisseur avec l'appoint d'un soufflet de cuisine ; mais en revanche des flots de fumée montaient pesamment vers le plafond. Bien malgré moi je me mis à tousser. Philippe sauta sur ses pieds.

« Ah ! les butors ! » cria-t-il.

C'était un tigre. Il arracha le soufflet des mains du régisseur» appela» sonna» vociféra : en un instant la maison fut en l'air. Toutes les portes s'ouvraient et

se fermaient à la fois. Dix personnes se précipitèrent dans le salon. La fumée entraînée par les cou« rants d'air volait en tourbillons. Tout le monde allait et venait en se bousculant. C'était un grand bruit de bûches qui dégringolaient et de pincettes qu'on remuait. Une folle envie de rire me saisit.

« Ahl vous riez, vousl reprit Philippe d'une voix qui mit en fuite deux chambrières, vous allez voir que les imbéciles n'auront même pas songé à servir le dîner ! »

Ce fut un sauve-qui-peut général. 11 était clair qu'on n'y avait pas pensé, fiientdt j'entendis un grand bruit de vaisselle.

« On en tuerait deux ou trois, et ils se plaindraient ! • dit Philippe.

Il tremblait de tous ses membres, comme un homme que la colère domine ; ma femme de chambre entra.

« Cécile, lui dis-je, veillez k ce qu'on mette un peu d'ordre dans tout cela. »

La colère de Philippe tomba subitement. Je m'étais levée autant pour échapper à la fumée que pour distraire ma pensée par une occupation. Je suivis Cécile et donnai un coup d'oeil à la salle à manger et ^ la cuisine. Un feu de bourrées y flambait déjà.

« Ne vous pressez pas, dis-je aux ûlies qui tournaient de tous côtés, on va vous donner un coup de main et tout ira bien. »

La bourrasque cessa comme par enchantement. Philippe, qui marchait sur mes talons, semblait radieux.

c On m'arait bien dit que voas étiez ime patonoe de tête, vous Toasenteodez itoat, t medit^L

La table se trouva dressée en un instant. Philippe prit place en face de moi.

« Vous me pardonnerez de tous avoir condmte dans cette masure, me dit-il, elle me rappelte de si bons souvenirs ! les souvenirs du temps où l'on est écolier, et où Ton ne pense à rien ! Votre présence en ajoutera de meilleurs... J'ai voulu mettre noire mariage sous la protection de ma jeunesse. >

En parlant ainsi, il avait un air de douceur extraordinaire; on voyait aisément que ce qu'il disait il le pensait. J'avais comme lui, et quelle femme ne les a pas? de ces nuances' de sentiments ^oi ne s'expliquent point et qu'on pourrait appeler les superstitions du cœur. Par ce cdté-là sa couyersation me devint sympathique; il le comprit à ma réponse et il s'enhardit à me parler plus librement. Je Técoutai et il me surprit par la variété de ses connaissances, l'audace ou la finesse de ses aperçus. Il avait beaucoup lu ; mais rien ne semblait fondu et coordonné dans son esprit. Il s'y produisait des lacunes, des cassures, des intermittences, comme une suite de lignes brisées sans points de suture. Quelquefois son entretien rappelait le vol saccadé du hanneton, dont l'attention la mieux soutenue ne peut suivre le caprice ; il la relevait par un trait vif, une comparaison originale, des rapprochements ingénieux. J'habituais mon regard à se reposer sur lui, cherchant à lire ma destinée sur ce visage mobile qui passait

subitement de la colère la plus véhémente à la tendresse la plus vive. Soudain il se leva.

» Regardez-moi toiyours avec ces yeux-là et vous ferez de moi ce que vous vousvoudrez, » me dit-il d'un air bon.

Sans attendre ma réponse^ il sonna.

« Vous paraissez fatiguée, reprit-il ; suivez Cécile, elle vous conduira à votre appartement. »

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Un moment après j'étais dans une grande pièce carrée qui dépendait de Tétage supérieur et dont les trois fenêtres ouvraient sur trois petits balcons arrondis suspendus au-dessus d'un large fossé plein d'eau. Les tentures étaient en vieille toile de Jouy à ramages, dont les nuances un peu fanées s'harmonisaient avec les tons de la boiserie. Un feu clair briU lait dans la cheminée, aux deux c6tés de laquelle deux larges fauteuils évasaient leur dos ovale. Quelques portraits à l'huile et deux ou trois pastels représentant des figures de femmes à la mode des deux derniers siècles dans des cadres ronds en bois doré, garnissaient les panneaux. Quatre piédouches dans les coins supportaient des terres cuites d'un assez beau style, où l'on reconnaissait les attributs des

quatre saisons. Un lustre en verre de Venise peiH dait au plafond. L'ensemble de cette chambre dont les meubles, tels que toilettes, bergères, bonheorsdu-jour, gardaient une apparence de luxe éteiot, avait quelque chose de calme et de doux qui plaisait au regard. On y sentait le parfum d'une coquetterie honnête; elle avait appartenu certainement à quelque châtelaine du temps de Mme d*Houdetot, dont la jeunesse avait rêvé à Tombre de ces rideaux épais. Une jolie pendule en porcelaine de Saxe, rehaussée de cuivre, sonna dix heures. J'ouvris Tune des fenêtres, et en attendant que Cécile eût préparé ma toilette, je m'accoudai à la balustrade d'un balcon.

Ghauny était bâti dans le creux d'une vallée. Des lumières éparses m'indiquaient qu'un village groupait ses maisons à quelque distance, derrière les massifs d'un parc qui descendait en pente douce vers un ruisseau dont la lune argentait les contours. Au loin, de sombres masses noires dont la ligne opaque se découpait sur l'horizon me faisaient reconnaître l'emplacement de la forêt. J'ai revu bien des fois ce paysage à toutes les heures des jours et des saisons diverses, avec l'éclat joyeux de l'été et le morne silence des hivers ; l'aspect qu'il avait en ce moment ne m'est jamais sorti de la mémoire.

« Madame, tout est prêt, > me dit Cécile.

Ces quelques mots m'arrachèrent du balcon ; je rentrai dans cette chambre où il me semblait que le souvenir d'une femme qui n'était plus vivait encore. J'étais Mme Philippe Daubrin. A l'appel de Cécile, je

m'étais assise devant une glace enchâssée dans la boiserie et dont un pan tuyauté de toile de Jouy recouvrait le cadre; j'avais peine & m'y reconnaître. Élais-je bien toujours cette même Édile Piyol qui courait dans les bruyères de Valserre? Il fallait presque un effort de ma volonté pour ressaisir le sentiment de ma personnalité. Après qu'elle m'eut arrangée, effrayée de mon silence, Cécile me présenta un verre d'eâii sucrée ; j'en bus quelques gorgées.

« Madame n'a plus besoin de moi? » me dit-elle. Je lui lis signe de se retirer, et je restai seule. Dans la pénombre de l'alcôve, derrière les grands rideaux relevés, je voyais les draps blancs et l'oreiller garni de dentelle. Une veilleuse brûlait sur un guéridon. Il n'y avait plus qu'une bougie sur la chebinée ; elle éclairait mal cette grande pièce. Dans ma robe de nuit toute blanche, debout devant la haute glace qui renvoyait mon image, j'avais l'apparence d'un fantûme. Je me faisais peur à moi-même, le cœur me battait. Pour dissiper cette espèce de caucheuiar, je me glissai vers l'alcôve, dont j'abattis les rideaux. Presque aussitôt je tressaillis; on avait ouvert une porte cachée dans la boiserie de la chambre ; une lûain écarta les rideaux que je venais de fermer, et dans la clarté qui m'entoura subitement je reconnus Philippe à genoux au bord du lit. Il attira ma tête sous ses lèvres, et m'embrassant dans les cheveux : « Édile, je t'adore! » me dit-il d'une voix étouffée. Moiy j'étais comme morte.

Le lendemain, un rayon de lumière qui traversait les Persiennes me tira d'un sommeil fiévreux, convulsif, plein de rêves. J'ouvris mes paupières lourdes Philippe, accoudé sur Toreiller, le menton dans k paume de la main, me regardait. Je frissonnai tout entière. Pourquoi m*étais-je réveillée!

t C'est pour la vie à présent, » me dit-il en me prenant dans ses bras.

Je merejetaienarrière. J'aurais voulu que tout f*écroulÂt sur ma tète.

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Je passai une quinzaine de jours à Ghauoy. Depsi» lors, bien souvent j*y suis revenue. Je n'oublierai jamais ces premiers temps. Chaque heure m'en paraît pesante et a laissé au fond de mes souvenirs a marque inefTaçable. Philippe me prodiguait tous lai agréments que comporte la campagne. Noua nous promenions ^souvent parmi les sites magoifiquef qu'on rencontre dans la forêt de Compiègne. II m*accompagnait partout On aurait dit qu'il n'était bien qu'auprès de moi. Cette présence continuelle œ'étouffait. Pour y échapper, quelquefois je prenais ua livre; il m'imitait, restait sur son fauteuil un moment, puis, repoussant le volume qu'il avait a peine ouvert :

« LiMz tout haut, reprenait<^il, au moins je vous entendrai. »

Par intants il se mettait à mes pieds, et posait la tête sur mes genoux. Mon cœur arrêtait ou précipitait ses battements; je ne pouvais presque plus articuler un son.

Mme de Brassannes et Jenny vinrent me voir dans ma solitude. Philippe les reçut avec un visible mouvement de contrariét<^. Elles n'en tinrent aucun compte et restèrent; j'étais d'ailleurs décidée à ne les laisser partir sous aucun prétexte. Le mécontentement de Philippe, qu'il cherchait à peine à dissimuler pendant la matinée, diminuait dans l'après-midi, que nous employions en excursions dans le voisinage. A l'heure du dtner il semblait plus gai et toute trace de mauvaise humeur disparaissait enfin. Je lui en fis l'observation.

« Ne pouvez-vous pas être le matin ce que vous êtes le soirî lui dis-je.

— Non ; quand vient le soir, c'est que le moment approche où nous allons être seuls. >

Malgré le peu de ressources qu'offrait tihauny dans son délabrement, je crois bien que Philippe n'en serait jamais sorti si j'avais consenti à y demeurer. Jamais je n'avais rencontré un esprit plus actif qui connût moins le besoin de travail. Ce n'est pas qu'il restât inoccupé, mais les choses qu'il entreprenait avec le plus de vivacité, il les abandonnait subite* inent sans cause apparente. 11 procédait par engouements successifs. Dans la même semaine il pouvait

être fermier et bibliophile, collectionneur passionnt ou musicien infatigable. Je Tétudiais et ne le démélais pas. Dans nos conversations, et elles étaient fréquentes, je surprenais parfois des éclairs qui indiquaient un esprit plein d'analyse et d'observation : mais s'il s'entêtait sur un paradoxe, rien ne I'cd faisait plus démordre. Était-il avare ou généreux, je ne le savais pas. Un jour je le trouvai plein décolère, qui réprimandait avec violence une domestique coupable d'avoir brisé une carafe.

« Tout se perd ici, disait-il; on casse, on brise, on démolit à plaisir. C'est une ruine.... On n'a jamais tu de mains plus maladroites ! Hier c'était un verre, aujourd'hui c'est autre chose. Voilà comment les fortunes s'en vont.... Je ne sais ce qui me tient de voos chasser tous ! >

La pauvre fille pleurait. A ma vue, Philippe s'emporta plus fort :

« Voyez ce dégât! me dit*il ; vous en retiendrez le montant sur ses gages ; après quoi, si ça continue, nous ferons maison nette. »

Je fis un signe à la servante, qui sortit sans répliquer.

« A la bonne heure 1 vous me comprenez, » me dit Philippe.

Ce jour-là, et moins d'une heure après, si je m l'avais pas retenu, ce même homme qui se fâchait pour la perte d'un objet de dix sous, prétendait jeter bas tout un corps de bâtiment pour m'y faire construire une serre.

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Je me rappelle qu'un matin nous courions à cheval l'un près de l'autre dans une grande avenue de la forêt. Philippe aimait beaucoup cet exercice, dans lequel il excellait. Il avait été triste à son réveil Le vent soufflait parmi les arbres, où s'accrochaient des lambeaux de vapeur. Il galopait la tête penchée sur la poitrine. Tout à coup il la releva^ et me regardant d'un air pensif :

« Je vous étonne quelquefois, me dit il, cela doit être.... Je manque d'équilibre. Mon père s'est si peu occupé de moi ! Il est tout à ses affaires et tout à lui.... N'allez pas vous imaginer que je ne l'aime pas; mais c'est M. François Daubrin, et tout le faubourg Saint-Martin le connaît. J'ai été fort malade étant petit.... Il m'en est resté quelque chose longtemps. Mon père ne s'en est jamais inquiété.... Il y avait une crise commerciale à cette époque-là. Depuis lors mon rêve a toujours été de me marier pour avoir quelqu'un qui m'aimât et à qui je pusse m'ouvrir.... J*ai pensé à vous du premier jour que je vous ai vue.

— Cependant vous m'aviez conseillé de ne pas vous épouser?

— Oui, je craignais de ne pas vous rendre heureuse, étant ce que je suis. Hais que j'aurais été désespéré si vous aviez suivi mon conseil ! On m'avait parlé du sérieux de votre esprit, de sa bonté sans feiblesse, de la maturité de votre jugement ; je pensais qu'auprès de vous j'acquerrais ce qui me manque. Si vous saviez avec quel bonheur je remettrais le soin de ma vie h des mains telles que les vôtres !

— Cette direction appartient h Thomme, ce mt semble; n*est-il pas le chef de la famille?

— On le dit) mais est-ce bien toujours Trai? J*d pu remarquer que dans les affaires du mèna^ U part de la femme est toujours plus grande qu'on ne Tavoue. Les femmes ont plus que nous souvent k sentiment des choses. Par bien des côtés^ mon éducation a été négligée. C'est déjà beaucoup qu'elle me permette de m'en apercevoir. Pourquoi dès lors n'accepterais-je pas avec reconnaissance un gukk aimable dont l'esprit ingénieux m'aiderait à tirer oo parti meilleur de mes facultés? J'y mettrais plut de franchise que d'autres, voilà tout, et, au lieu de dissimuler cette influence, je la proclamerais. Quel mal y voyez-vous?

— Présentée ainsi, la question change d'aspect, tt je n'y vois aucun mal, bien que je n'eusse pas ambitionné le rôle que vous voulez me destiner.

— 11 me semble que vous m'appartiendrez plus si vous vous appliquez à redresser en moi ce qui pourra vous paraître incomplet ou choquant. Ne vous j trompez pas, si je me mets en tutelle, c'est pour p

gner une part de ce que la mère doit à Tenfant. Avec le sentiment de ce qui me manque, il y a aussi Tégoïsme qui me conseille d'agir comme je le fais. Prenant intérêt à nos affaires communes, vous prendrez intérêt à moi aussi, et c'est à quoi je tends. »

Philippe poussa plus loin cette confession. Il me raconta son enfance relativement abandonnée à des mercenaires, négligée toujours et poussée au hasard jusqu'à la jeunesse. La surveillance active et vigilante d'un père lui avait toujours fait défaut; point de conseils, encore moins de direction, souvent des réprimandes. Jamais M. François Daubrin, qu'il redoutait comme le feu, ne l'avait initié au secret de ses affaires et de sa fortune.

• Mais pourquoi? lui dis-je.

— Et que sais-je î reprit-il d'un air sombre. Il m'a toujours laissé voir une méfiance qui éclate dans les moindres choses^ Tenez l il n'y a pas six mois encore, que c'est lui qui directement soldait toutes mes dépenses. Il se faisait rendre compte de tout. De là vient sans doute cette timidité qui me fait chercher un appui en vous. Une femme qu'on aime peut bien être une amie! »

J'étais touchée. Je lui tendis la main. « Je serai toujours la vôtre, lui dis-je.

— Alors je puis tout espérer, » reprit-il en la pressant sur ses lèvres.

296 LE JOURNAL D'DNE flÉRITIÈRE.

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En m'imposant un devoir, Philippe me rapprochait de lui. C'était un calcul peut-être, mais on calcul juste, dont le motif ne pouvait être condamné. Je m'appliquai dès lors avec suite et volonté à faire ce qu'il désirait, et à vivre en repos avec moi-même par l'accomplissement régulier d*une tAcbe à laquelle mon cœur ne se prêtait pas sans efforts. Je voulais être sa femme sincèrement. Je ne cherchai plus te solitude; il m'en montra une reconnaissaDce qui m'engagea à persévérer. Mais rien ne peut rendre le sentiment de malaise que j'éprouvais dans c^te lutte acharnée entre ma conscience et une sorte d'èloignement inexplicable que le passage des jours ne calmait pas. J'étais comme un arbre dont la sève s'écoule par une blessure et qui dépérit lentement.

Sur ces entrefaites, un matin, M. de Brassannes m'apprit que Jenny allait se marier.

« Toi aussi I m*écriai-je.

— Sois tranquille, me répondit Jenny, qui nepnt s'empêcher de rire, on ne fera jamais de moi une Tphigéoie ; de l'humeur dont je suis, je gage que Barbe-Bleue lui-même, si je l'avais épousé, m'aurait épargnée. •

Elle me raconta que son fiancé lui avait été présenté dans une maison où Ton signait un contrat de mariage. C'était un jeune homme d'une bonne famille y qui avait fait fortune dans le commerce des fers.

« Je m'imagine, ajouta-t-elle, que le héros écossais qui m'a tant fait pleurer, Edgard de Rawenswood, devait lui ressembler.

— Et c*est ce qui t'a décidée ?

— A peu près, reprit-elle gaiement. Mais il y a une raison meilleure.

— Laquelle?

— Il plaît à Mme de Brassannes et convient à M. de Brassannes.

— Au moins l'aimes-tu?

— Suffisamment pour entrer en ménage.

— Et tu seras heureuse?

— J'en suis sûre. La présentation faite, il y a quelques jours, après une entrevue dans laquelle on m'a déclaré officiellement la prétention de M. Louis Morisson— c'est le nom de mon Edgard — j'ai répondu qu'il ne me déplaisait pas, et là-dessus J*ai remis mes pleins pouvoirs à M. de Brassannes.

— Et depuis lors as-tu revu souvent M. Louis Morisson?

— Quelquefois, et nous avons causé comme on cause dans le monde, à la surface.

— Mais son caractère, son esprit, son humeur, ses goûts, ses habitudes.... en sais-tu quelque chose?

2»8 LE JOURNAL D*UNB HÉRITIÈRf.

^ Khi mon Dieul comme to y vas! Là-dessus, ma cbèrs Édile, j'ai des idées qui te paraîtront singulières, mais qui sont les miennes. On ne décomrre rien de tout cela dans des conversations^ si longues et si répétées qu'elles soient, et on commence par ne pas avoir de conversations semblables, parce que notre éducation nous les défend. En outre. Je ne crois pas qu'on se fasse connalh*e dans un saloa comme un pécheur repentant au tribunal de la péaitencè. Si le candidat au mariage a des défauts, son premier soin sera de les dissimuler. Et peut-on de bonne foi lui en vouloir de cette hypocrisie? S'il a des vices, ce sera bien pis! Il sera tout sucre et tout miel.

— Si bien qu'à ton avis il faut accepter le premier venu, les yeux fermés?

— A peu près, si ce premier venu ne révolte pas cet instinct mystérieux qui est le meilleur gardien de la vie, et si les parents qui en répondent tous disent : Prends-le.

— Tu as la volonté docile 1

— Je Tai raisonnable. Voyons, de bonne foi, que savons-nous, étant élevées comme nous le sommes, de la vie et des conditions qui la régissent? où est notre expérience? sur quelles certitudes asseyonsnous notre jugement? Nous avons des présomptions, et c'est tout. On nous tàxi traverser le monde en robe de bal sept ou huit fois Tan, et tu veux que nous ayons des opinions? Pour ma part, je ne prétends pas entrer dans le for intérieur des gens en tournant

des valses. D'après ce que j'ai pu comprendre dans les entretiens de M. de Brassannes, il y a dans tout mariage une part d'inconnu qui ne se dégage qu'a?ec raidë du temps, ait la plus grosse part, à ce que je crois. Est*ce moi| petite fille, qui me chargerai de la diminuer en causant avant la cérémonie une demidouzaine de fois? Je n'ai pas cette vanité I Âhl si Ton nous permettait, comme cela se pratique, dit-on, en Suisse et en Allemagne, en Amérique aussi, de faire de petits voyages d'agrément avec des personnes agréées par notre cœur, ce serait une autre affaire I Mais ce n'est pas l'usage, et je n'ai jamais ouï dire qu'un notaire ait autorisé sa fille à faire une excursion aux bords du Rhin avec le fils d'un^agent de change.

— Cela vaudrait peut-être mieux!

— Avec les jeunes messieurs qui dansent le cotillon, je ne sais pasl Mais que ce soit sage ou non, Vidée n'a pas encore pris racine sous la latitude de Paris, et je n'ai pas reçu mission de l'y implanter. »

J'admirai cette nature sage et modeste, équilibrée et bonne; j'aurais peut-être voulu lui ressembler, cependant je n'étais pas convaincue.

« Je vois au mouvement de tes lèvres, reprit Jenny, que les mots de sympathie et d'amour en veulent sortir.

— C'est vrai,

-- De la sympathie, je le veux bien ; quant au reste, je ne m'y entends pas. Tout ce que j'en sais

se borne à un souvenir. Notre amie Henriette Laugier, qui avait toujours l'esprit dans les étoiles, a fait un mariage d'inclination. L'amour, nous disaitelle, la faisait planer sur les nuées ; il paratt qu'aujourd'hui elle plaide en séparation. Tu vas me dire que ce n'est pas une preuve. Et qui en doute ? Mais, en somme, pourquoi veui-tu que j'en sache plus long sur cette question redoutable que les personnes qui m'ont tenue sur leurs genoux et qui ont Texpérience approfondie de la vie, de ses peines, de ses devoirs? M. de Brassannes m'a dit : H. Louis Morisson est honnête, intelligent, travailleur; il a un fonds solide de qualités sérieuses. Ëpouse-le.... Et je l'épouse I »

Bonne Jenny 1 le temps a prouvé qu'elle n'avait pas eu tort I

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Je profitai de cette circonstance pour quitter Chauny, d'où j'emportai une impression d'angoisse indéfinissable. Il me tardait de me retrouver au milieu des miens, de revoir le jardin de la rue de la Pépinière, le salon où j'avais passé tant d'heures heureuses, où mon cœur avait eu ses premiers battements, de respirer un autre air, de sortir de cette atmosphère d'isolement et de passion morbide. Que

mes loDgs séjours d'autrefois à Valserre m'avaient laissé d'autres souvenirs I

Je vis M. Louis Morisson, le fiancé de ma chère Jenny. Il avait une expression de bonté intelligente et ferme qui me rassura. Du premier mouvement, je lui tendis la main.

« Vous savez que c'est ma sœur, lui dis-je ; c'est vous dire combien je vous aimerai si....

— J'accepte le si, répliqua-t-il en souriant, et vous m'aimerez. »

Une autre surprise m'attendait à Paris. Mélanie Denèvre, la noire et sèche Mélanie, allait se marier. Mme Denèvre étouffait d'orgueil et de contentement; elle n'avait plus le célibat de sa fille sur le cœur. C'était M. François Daubrin qui faisait ce mariage. Il avait trouvé pour Mélanie un caissier endurci au travail, mûri dans la carrière, cloué sur sa chaise, auquel, en faveur de cette union, il assurait un mince intérêt dans son industrie. Cette prodigalité me rappela l'enthousiasme dont Mme Denèvre faisait parade quand elle parlait naguère de Philippe et l'acharnement avec lequel elle avait surveillé l'attitude de Paul. La pensée d'un accord entre elle et le fabricant de produits chimiques me traversa l'esprit et ne s'en écarta plus. Mme Denèvre recevait sa récompense dans la personne de sa fille. Le caissier acquittait M. Daubrin. Le jour où Mélanie nous présenta son futur, elle avait l'air d'une pivoine en pleine floraison ; on aurait pu croire qu'elle allait faire eiplosion. Ses joues en feu, ses yeux émérilloûnés, son rire

302 LE JOURNAL D'UNB HÉRITIÈBE.

perpétuel, son agitation nerveuse, son chapeau Xasi battant neuf, ses gants frais, tout semblait dire : Moi aussi, j'en ai uni moi aussi, je me noarie! Ses pieds dansaient tout seuls.

Jenny elle-même, malgré sa bonté, ne put s'eopêcher de rire de cet épanouissement qui de la filk remontait à la mère. Mme Denèvre, pour cette circonstance inespérée, avait arboré un chapeau de même forme et de même étofle que celui de Mélaaie: des roses se balançaient sur leurs deux têtes. Jênm eut un éclair de malice en voyant M. Noël Varaioe, le caissier, entre elles deux.

« Le pauvre homme! dit-elle, épouser Mélaflit c'est déjà quelque chose, mais il y a Mme DenèTre.... La mère et la fille, deux jumelles, c'est trop I >

XGVI

L'hiver était dans son plein ; on entrait dans It saison des bals, je m'y jetai avec une ardeur violette. Je n'aurais pas su dire pourquoi. Une fièvre me pooi* sait. Philippe me suivait partout ; mon plaisir était sa loi. Bien souvent je prolongeais la danse ju8qu*i la dernière lueur des dernières bougies. Le jour me surprenait p&le, épuisée, valsant encore. Je retardais rheure froide où il me fallait rentrer. Philippe sem-

LE JOURNAL D'UNfi HJÎIUTIÈR£. 303

blait heureux de ces faciles succès qui accueillent une jeune femme à ses premiers débuts dans le monde. Loin de me retenir, il m'engageait à ne refuser aucune invitation. Un désir de plaire que j'avais naturellement, ma jeunesse, cet entrain que je tenais de mon caractère, un reste de gaieté qui me revenait par accès, faisaient que j*étais la bienvenue dans tous les salons. Il jouissait des éloges qu'on me prodiguait, il les provoquait même. Dans le jour, je rendais des visites, j'allais chez mes fournisseurs, je me montrais au bois de Boulogne, aux assemblées de charité, je quêtais; je ne savais qu'inventer pour remplir mes heures. Cette activité creuse, dans la* quelle s'épuise la vie de tant de Parisiennes, ne me suffisant pas, je donnai des fêtes* Elles furent bientôt suivies par des centaines de personnes» connais* sances de fraîche date qui déclarèrent qu'on ne s'a* musait bien que chez moi.

Bn me voyant poussée dans la vie, comme la locomotive d'un train de grande vitesse sur les rails, H. de Brassannes se frottait les mains :

« Eh bien ! quand je te le disais I > s'écriait-il.

Malgré l'emportement de ce tourbillon, ma pensée constante se tournait du côté de Philippe, auquel j'aurais voulu trouver une occupation. J\n parlai à mon beau-père, qui éludait mes sollicitations ou répondait par des tins de non-recevoir. Je n'étais pas plus heureuse avec Philippe. Il entrait dans mes vues avec vivacité, acceptait toujours ce que je lui proposais, courait aux renseignements; puis, au mo-

ment de conclure» changeait brusquement d'idée, découvrait à tout des difficultés, et m épuisait par une force d'inertie dont rien ne pouvait vaincre la résistance. Était-ce le fruit de l'éducation paternelle, ou la conduite de M. François Daubrin s'expliquaitelle par la connaissance qu'il avait de cette paresse incurable enracinée dans la mobilité?

Était-ce donc cela que Clotilde avait voulu dire quand elle m'avait suppliée de ne pas épouser Philippe?

Je voyais fréquemment à cette époque celle qui avait été mon institutrice. Le mariage ne m'avait rien fait perdre de son attachement; il semblait même plus tendre. Dans Taffection dont je récoltais les témoignages, il y avait comme une nuance d'inquiétude. Femme, elle était bien telle que je l'avais jugée. Félix venait d'entrer au conseil d'État. Clotilde le poussait résolument dans la voie du travaiL II sentait le mérite de cette intelligence résolue et fife qui voulait que M. de Mézin ne se repentit pas de son choix, et il en acceptait avec reconnaissance la dire^ tion voilée. Gomme un jeune arbre, il grandissait soutenu par ce tuteur aimable et sûr. Je consentais bien à être un tuteur moi aussi, mais où était Tarbre?

XGVII

J'avais toujours ressenti une répugnance instinctive contre les hommes qui ne font rien. L'excessive fortune ne me parait même pas un prétexte à l'oisiveté ; elle l'explique sans la justifier. Celui qui la possède m'en parait le dépositaire et le dispensateur plus que le maître. L'emploi ou la fonction m'importe peu, la chose principale est de faire œuvre de son intelligence. On en doit une part à tous. Mon père m'avait toujours dit que rester inactif dans le mouvementuniversel,c'estabdiquer, c'est descendre. Grâce à ses leçons, le plus riche, s'il vivait en dehors de la loi du travail me semblait inférieur au plus pauvre. A ce point de vue, la situation de Philippe me froissait, m'humiliait presque. A son bras, je me sentais amoindrie. Je le suppliais sans cesse de cban< ger d'existence, et sans cesse il me promettait de suivre mes conseils ; je ne pouvais pas douter de son amour exclusif et excessif; par quelle cause échappait-il donc à mon influence? Dans les résolutions successives auxquelles il cédait sans jamais atteindre aucun but, son esprit procédait comme les sauterelles, par bonds. Quand je le cherchais à droite, déjà il était à gauche.

Je me jurai cependant de mettre ma constance à la hauteur de son entêtement. M. de Brassannes, qui avait à cet égard le même sentiment que moi, me venait en aide. N'obtenant de M. Daubrin que des paroles vagues, je me tournai du côté d'Edouard. Ce fut sans plus de succès ; Edouard pensait à lui. toujours à lui. Les folies qu'il avait faites pour Brigitte Tenracinaient dans la résolution d*étonomiier toute la vie pour éteindre ses prodigalités d'un jour; il avait Thorreur de son passé. Son amour pour Emilie était en quelque sorte un amour de parti pris. Il eût aimé toute femme qu'il eût épousée, par cala seulement qu'elle était à lui, sa campagne, sa chose. A présent il y mettait du calcul, redoutant pour son repos, pour sa bourse, peut-être aussi^ les sollicitations d'un sang acre, dont la trace brûlante gerçait et enflammait son épiderme. Mlle Escandier, devenue Mme Edouard Pujol, développa avec une certaine habileté cette tendance d'une nature à la fois ardente et contenue. Elle se fit désirer, joua la tendresse ^ la jalousie, minauda, et acquit en peu de temps une influence absolue , à laquelle mon frère n'estaji jamais de se soustraire* Dans son ménage, où tout sentait la parcimonie, Emilie prenait des attitudes de sultane favorite et finissait par croire que tout lui était dû. Un enfant leur était né. Dès lors Edouard revêtit sonégoïsmeet son avarice des plus beau titras : l'égoïsme devint prévoyance , l'avarice amour paternel. Ne devait-il pas penser à son fils en même temps qu'à sa femme?

LE JOURNAL D'ONfi HÉRITIÈRB. 307

Je le pressai œpendant d'associer Philippe à l'industrie à laquelle M. Daubrin l'avait attaché luimême; il y aurait peut-être consenti en souvenir de ce que j'avais fait pour lui^ mais il en parla à sa femme et tout fut perdu. Il n'y avait aucun point de sympathie entre elle et moi ; de plus, rétablissement qu'Edouard dirigeait sous la surveillance de M. François Daubrin produisait de magnifiques résultats C'était plus qu'il n'en fallait pour qu'Emile apportât son veto à ma demande. J'avais rencontré un roc devant moi ; un jour cependant que je revenais à la charge, Edouard sourit :

« Pourquoi t'obstines-tu à vouloir que Philippe travaille? me dit-il; voyagez, amusez-vous. Votre fortune ne vous suffit-elle pas? Vous n'avez pas de charge comme moi.... Vous n'ave2 pas commencé par des dettes ! »

Ses dettes ! quMl y avait longtemps que la brèche faite à la dot d'Emilie était réparée 1 Mais si la dette ne suffisait pas, il appelait son fils à son aide et m'assurait qu'il ne devait rien distraire de ce qui, un jour, devait lui revenir.

Son fils 1 mon frère en avait un autre, né dans des circonstances qu'il avait oubliées. A quelque temps de là, un hasard devait me faire voir ce qu'il fallait penser de cette tendresse paternelle dont il faisait parade. Que de vilaines choses sous les mots les plus sonoresl

XGVIU

Un jour Cécile vint me prévenir qu'une femme qu'elle ne connaissait pas, pauvre et misérablemeot vêtue, demandait à me voir. Elle tenait un enfant à la main et insistait pour qu*on la laissât pénétrer jusqu'à moi. En ma qualité d'associée à une œuvre de charité, je pensais que j'avais affaire à quelque malheureuse qui avait besoin de secours.

« Faites entrer, » dis-je à Cécile.

Un moment après, parut devant moi une femme qui, en effet, m*était inconnue. Un enfant p&le et chétif se serrait contre elle, couvert de vêtements délabrés où se découvrait un reste de luxe. Celle qui le conduisait me présenta une lettre en me priant de l'ouvrir. Le cachet brisé, mon premier regard rencontra le nom de Brigitte au bas de la page.

« Ah ! mon Dieu î m'écriai-je.

— Oui, madame, c'est Brigitte qui m'envoie.. . Elle est bien malade. Si vous n'avez pas pitié d'elle, que va-t-elle devenir, et avec elle ce pauvre petit? -

En entendant le nom de sa mère, le garçon se mit à pleurer. Il pouvait avoir cinq ou six ans. Je lui lis signe d'approcher, et la femme qui le tenait par la main le poussa vers moi. L'ayant à mon côté, et la

main sur sa petite épaule, je repris la lecture de la lettre.

« Madame,

<* Je n'ai plus que bien peu de temps à vivre.... Ça ne me ferait rien de mourir si je ne laissais derrière moi un pauvre enfant qui n'a personne pour songer à lui. Si je vous ai fait du mal sans le vouloir, vous me pardonnerez en pensant que lui il est innocent de tout et qu'un de ces jours il n'aura pas de pain. Vous avez été bonne pour moi autrefois ; je m'adresse à vous après avoir vainement supplié son père, qui Ta repoussé. Ayez pitié de mon petit Jean ... Protégez-le. Faites qu'il apprenne un bon état et qu'il devienne un bon ouvrier.... Si vous êtes mère un jour, vous comprendrez ce qui se passe en moi.... Je suis bien malade, allez, et je ne fais que pleurer en pensant àlu).... Moi je vous bénirai.... et vous aurez fait qu'une pauvre créature s'en ira plus tranquille.

" Brigitte. »

J'interrogeai la personne qui avait amené l'enfant. Elle me raconta que sa mère, après avoir vécu un temps dans l'aisance, un peu au hasard, était tombée malade. Elle rappelait la cigale de la fable par son imprévoyance. Les ressources avaient été épuisées. Rétablie mais endettée, elle n'avait plus fait que végéter jusqu'au jour où une maladie nouvelle l'avait jetée dans une mansarde, où elle se mourait de fatigue et de misère. Du temps passé, il ne restait qu'un

310 LB JOURNAL D'UNE HÉAlTltRf.

enfant.... L'histoir« n'était paanouYelle; on an ren* contre de pareilles dans tous les carrefours de Paru; mais celle-ci m'intéressait, moins peut-être parce que mon frère y était mêlé qu'à cause de Brigitte, qui était restée dans mes souvenirs et que j'aimais. La femme que j'avais devant les yeux était sa seule amie, une malheureuse voisine que le spectacle da ce dénûment avait attirée et qui la soulageait tout au moins de sa présence et de sa pitié. Elle me raconta que Brigitte avait écrit plusieurs fois, nuds vainement, à Edouard. «Un jour même qu'elle pouvait se traîner, elle s'était présentée à sa porte et en avait été chassée. Quant à sa maladie, elle était telle qu'il fallait un miracle pour la sauver.

Le nom de Brigitte avait remué en moi bien des choses passées. Je la revoyais assise auprès de nous et taillant des robes de poupée, ou nous faisant des lectures. Elle avait connu mes beaux jours ! Je m'arrangeai pour la mettre ainsi que son enfant à l'abri des premiers besoins et promis à sa compagne de m'occuper d'elle. Dès le lendemain, je montais à sa mansarde. Quel galetas 1 Une chaise, une commode, un lit : c'était tout. Dans un coin un matelas pour le petit Jean. J'eus quelque peine à reconnattr« Brigitte. C'était un spectre. La phtbisie la dévorait. Elle me tendit ses mains maigres par-dessus la misérable couverture qui la protégeait mal contre U froid et pleura en me montrant son flls. Qu'étaioit devenues sa grAce et son élégance ? Elle eût été cent fois mieux à l'hôpital, où elle eût trouvé des soins et

LB JOURNAL IfUnE HÉRITIÈRE. 311

ites médicaments ; mais l'horreur de Tbôpital, cette horreur instinctive oheE tous les gens du peuple, rattachait à son grabat.

Je lui promis d'abord de ne pas abandonner l'enfant, après quoi je la fis transporter dans un petit appartement à la fois plus chaud et mieux aéré, où sa voisine put se loge/ aussi et veiller sur elle. Le médecin à qui je la recommandai, ne me cacha pas que l'épuisement de Brigitte ne laissait aucune chance à la guérison.

Le jour même, et encore tout émue de ce spectacle, je parlai à Edouard. Il montra une grande surprise. Gomment, Brigitte existait encore 1 je m'occupais de Brigitte 1 je l'avais vue! où donc avais-je l'esprit î de telles relations étaient-elles convenables pour une femme du monde ! J'insistai.

« Ah 1 fit-il alors, une misérable qui a ftilli me ruiner 1 — Mais l'enfant! »

Il éclata de rire.

< A d'autres I reprit-il; j'imagine que M. de Gérioles le connaît mieux que moi I »

Je ne me laissai pas rebuter par cette réponse et lui parlai de la misère profonde de la mère qu'il avait aimée et de la détresse absolue de l'enfant qu'il avait porté dans ses bras.

« Eh bien I répliqua- t-il , c'est justice. Brigitte a vécu dans le vice, elle périt dans la misère : cette fin servira d'enseignement à celles qui voudraient se mal conduire. »

Rien ne pot le faire fléchir dans cette impitoyable résolution. J'ai souvent remarqué cette sécheresse d'âme chez certains hommes qui remplissent strictement les obligations prévues parle code et les usages du monde. Ils se croient justes parce qu'ils sont inflexibles et que le souvenir d'anciens égarements les rend intraitables à l'endroit de toutes les faiblesses. Peut-être cependant , aux yeux de Téternelle équité, étaient-ils moins en dehors du devoir au temps où ils cédaient aux entraînements de la jeunesse, que lorsqu'ils se renfermaient dans les étroites limites d'un devoir égoïste et dur.

Une discussion plus longue me paraissait inutile. « N'en parlons plus, dis-je à Edouard ; quant à moi, je n'oublierai pas Brigitte et son fils.

— Fais ce que tu voudras. »

Certains indices que j'observai peu de jours après dans l'attitude d'Emilie me firent supposer que mon frère lui avait fait part, en la blâmant, de ma démarche. Sa roideur froide et guindée en fut plus marquée. Je les plaignis tous deux.

Jenny, à qui j'avais tout raconté, voulut voir Brigitte et partager la responsabilité que j'avais acceptée. Sans y avoir autant de droit que moi, n'étant pas la sœur du seul coupable qu'il y eût peut-être dans toute cette affaire, je ne voulus pas lui refusa la joie de sécher une moitié de ces larmes et de veiller sur cette enfance déshéritée.

Une ombre de bonheur prolongea de quelques semaines la vie épuisée de Brigitte. Elle eut le temps

de voir s'effacer la pâleur qui s'étendait sur le visage du petit Jean et d'entendre son rire joyeux. Il avait de bons vêtements et qui plus est des jouets.

Un matin, à la pleine lumière du jour, dans cet état de quiétude parfaite qui fait croire si souvent aux poitrinaires qu'ils ont échappé à la mort, et tandis que son ûls s'ébattait autour de son lit, Brigitte s'éteignit. Ses derniers et ses premiers jours avaient été les meilleurs.

Quand j'appris sa fin à Edouard , il pftlit un peu.

« Et l'enfant? me dit-il avec effort.

— N'y pense pas, je l'ai. •

Il n'y pensa plus en effet. Ce souvenir arraché à rémotion d'une heure n'eut pas d'écho. Aujourd'hui Tenfant grandit dans une école; plus tard il entrera dans un atelier. Un jour, je l'espère, ce sera un bon mécanicien et un honnête homme.

Peu de jours après, un soir, dans une maison qui recevait à jour fixe, je vis Paul tout à coup. Je devins blanche. Philippe me sentit tressaillir à son bras. Ses yeux firent le tour du salon.

« Ah! » fit-il en apercevant Paul.

3U LE JQURNiO. D'UNE HJ^TltaC.

Son bras pressa le mien oomme un étau ; on ta raitdit qu'il voulait me river à lui.

On se mit à danser. En un instant Paul fut aupr^ de moi. Il avait la pâleur des cadavres sur le visage. 11 me présenta le bras comme pour me conduire à la valse. Philippe, arrêté à Tangle d'une porte, nom observait; ses yeux semblaient injectés de sang. J'acceptai cependant. Je me sentais le droit de marcher la tête haute et je ne me sentais point la force d'infliger à Paul l'injure d'un refus. Je m'enfonçai avec lui dans une galerie.

« Votre présence me fait un mal affreux, me dit-il, et au prix de ma vie je ne perdrais pas une minute de l'heure qui nous rassemble.

— Ne me parlez pas ainsi; je ne suis pas Ëdile, je m'appelle Mme Philippe Daubrin.

— Ne craignez jamais que je l'oublie. Vous savez quelle est ma devise. J'ai donc tout accepté, mais pourquoi mon cœur n'interrogerait-il pas le vôtre?

— Et que voulez-vous qu'il réponde ?

— La vérité. »

Mes jambes me portaient à peine ; ma résolution prise fut anéantie en une seconde. J'éprouvai subitement ce vertige qui a la force d'un ouragan et brise toutes les résistances; le cœur de Paul battait contre mon bras Je voalus connattreun jour, un instant, l'ivresse d'un aveu,voîr resplendir la joiesur un visage aimé, rompre enfin toutes les entraves dans lesquelles je tenais mon ftme garrottée.

« Eh bien 1 lui dis-je, je n'ai rien de changé que

le nom.... et si lamort me frappaiten ca moment.... ce serait l'heure la plas heureuse de ma vie....' Je mourrais près de vous.

< Édile 1

— Oui, appelez-moi de ce nom, le mien.... quand je pleure, c'est le vôtre qui me vient aux lèvres. •

Je rencontrai ses yeux ; leur ivresse me fit connaître une félicité qui paya tous mes longs jours de supplice ; rien n'existait plus autour de moi que lui seul. Que celles qui n'ont pas subi ces redoutables fascinations me condamnent.... moi je les plains de n'en pas connaître Texaltation !

Un instant nous restâmes muets tous les deux, les cœurs emportés dans le même élan, perdus sur les mêmes cimes, absents l'un et l'autre de tout ce qui nous entourait.

< Ahl me dit-il enfin, je suis à vous toujours I > Ce mot me tira de mon extase. Je regardai autour

de moi ; la conscience des objets extérieurs me revint, je rentrai dans la réalité des choses. Du même coup d'oeil , j'aperçus Philippe immobile à l'angle d'une porte, et auprès de lui, passant dans la clarté d'une galerie, au bras d'un beau jeune homme, une femme dont le nom réveillait les chuchotements du monde. Mon cœur se serra; devais-je descendre jusqu'à cette hypocrisie et porter avec le même sourire ma jeunesse et ma dégradation, me faire une parure nou velle de mon amour, le promener sans pudeur où ma fantaisie me conduirait et m'avilir dans le mensonge? Je pouvais comprendre que dans certaines

316 LE JOURNAL D'UNfi HÉRITIËRE.

circonstaoces rares, en quelque sorte épiques, comme au temps de la Ligue et delà Fronde, ou dans les violences et les horreurs d'une réTolution, une femme brisât tous les liens et s'attachât à la forUme de rhomme qu'elle aimait. Elle souriait alors à l'exil et à la mort. Son péril faisait son excuae. Mats que dans les commodités d'une vie bourgeoise, avec la protection de l'aisance et du nom, on s'arrangeât pour être heureuse dans la honte, ce calcul misérable me révoltait. Était-ce donc pour ceb que mon père m'avait élevée? qu'après les exemples et les caresses de ma mère j'avais eu la vigilance deMmedeBrassannes? Où serait ma justiGcation? Kn outre, Philippe ne m'âvait-il pas remis le fardeau de sa vie? J'en avais accepté la responsabilité. C'était comme un autre engagement qui me liait à lui. Pour le trahir, à défaut d'honneur et de vertu, n*avais-je plus l'orgueil de moi-même ? La réaction se fit, et sans rien désavouer de ce que j'avais dit, serrant le bras de Paul :

« Vous m'avez fait le don de votre vie, vous me le faites encore, n'est-ce pas? repris-je d'une voix émue, mais plus ferme déjà.

— Oui.

— Eh bien, ne revenons plus sur le passé! » Il tressaillit

< Quoi ! après ce que vous m'avez dit, vous voulez....

— Et c'est précisément parce que je vous l'ai dit que je le veux! Qu'il vous suffise de savoir ce que je

pense, ce que je suis. Dorénavant, plus un mot, rien ! et si vous n'avez pas la force de vous taire, partez I »

Je ne vis plus que l'expression du désespoir sur le visage de Paul.

t Est-ce bien vous..., et pourquoi? >

En ce moment, passait auprès de nous cette femme que j'avais vue tout à l'heure au bras d'un homme. Des sourires perfides l'accueillaient. Son mari la suivait tristement. « Pauvre diable ! » murmura l'un des jeunes gens qui venait de les saluer d'un air de politesse ironique.

< Comprenez-vous à présent? dis-je à Paul. Vous à Paris, je vous aimçtroppourcacher queje vous aime, et il est de ces hontesqueje ne supporterai jamais.... Dites-moi seulement si j'ai eu tort de mettre mon honneur sous votre sauvegarde ? »

Philippe survint. J'avais des flammes dans la poitrine.

« Puisque vous voilà de retour, mon cher Paul, ditil, j'espère que nous nous reverrons.

— Une fois ou deux peut-être, répondit Paul ; bientôt je repartirai pour l'Espagne. »

Une heure après, je quittai le bal. Commen se passa- t-elle, cette heure? je ne le sais plus. J'étais heureuse et désespérée. Comme il m'aimait 1 Ah! je pouvais lui livrer mon secret, à cette âme courageuse!.... Elle était fidèle et loyale... ; mais que n'avais-je pas perdu en la perdant !

318 LR JOURNAL D'UNE HÉRITIËRE.

Philippe resta sombre dans la voiture quinoui nmenait. Je rentendis, pendant une moitié delà mU qui marchait dans sa chambre d*un pas inégal. Moi, je pensais à Paul, à cette explosion qui m'atait imchée à moi«méme, à ce bonheur d'un instant que je lui avais donné, à la violence de cette réaction (pi m'avait saisie, et je fondais en larmes ; cependant j< ne regrettais rien. Paul avait annoncé à Philippe qu'il retournait en Espagne. Je lui savais gré de cette obéissance, et pourtant mon cœur se serrait à la pensée que je ne le reverrais plus.

Deux jours après cette rencontre, Paul se présenta chez moi ; je n'étais pas seule. Il prolongea sa nàU\ mais d'autres personnes vinrent à la suite, et il àii se retirer sans avoir pu me parler que des chom banales qui faisaient le fond de l'entretien.

J'éprouvai dans la soirée un sentiment de lassitude extrême ; la retenue que je m'étais inoposés m'avait épuisée plus que mon élan. J'étais cornai brisée, avec des bouffées de flèvra qui ne me permettaient pas de tenir en place. Des conseils perfides» les conseils de l'amour déchiré, de la passion convulsive et saignante, faisaient entendre leurs Yoix*

LE JOURNAL D'UNE HAhITIÈRE. 319

Avais-je eu raison d'éloigner eelui à qui mon ccèùr appartenait ? Ma jeunesse leraitrelle donc à tout ja*" mais sevrée de ces purs sentiments qui mêlent un peu de flamme à toutes les cendres de la vie? QuV yalt-il fait7Qu'avais-je fait moi-même ? Et pourquoi, du premier coup, mettre mon cœur dans un tombeay? Que m'importait de mourir s'il m'aimait?

Mme de Brassannes vint me voir. Elle me trouva à demi couchée sur un canapé, un livre sur mes ge« DOUX, la main pendante, les yeux dans le vide. Phi« lippe venait de sortir, irrité, acerbe, après av<^r essayé vainement de me faire causer. Ma marraine s'approcha de moi

« Tu as vu Paul? me dit-elle.

-Oui.

— Aujourd'hui 1

— Tout à l'heure.

— > Je m'en doutais; tu as la main brûlante.

— Ce n'est qu'un peu de flèvre ; j'y suis habituée. »

Mme de Brassannes baissa là voix comme ti nous n'avions pas été seules.

< Le pauvre enfant me ftiit mal, reprit-elle, il Ikut qu'il parte !

— S'il part, que me restera-t-il ? »

Ce fut le premier cri de la lâcheté. 11 me fit rougir.

« Gomment! Tu en es là! poursuivit ma marraine.

— Et cela vous étonne 1 N'ai-je donc pas assez

lutté? Avez- VOUS compté les jours de mon supplice? J'écrase mon cœur, est-ce ma faute s'il bat? Je Fai revu et toutes les barrières ont été rompues.... Tappartiens au hasard : j'ai voulu me contraindre à aimer Philippe.... son amour me faisait pitié.... Tj renonce 1 II y a quelque chose en lui qui me repousse et me glace. J'ai des sueurs de mort dans ses bras.... Vous ne savez pas quelle est ma vie.... Associée à un être qui m'échappe, je retombe sans cesse mr moi-même.... Je pouvais être heureuse.... un scrupule de M. de Brassannes ne l'a pas permis. J'ai obéi.... Sa conscience est tranquille.... moi je me meurs!

— Pour parler ainsi, faut-il que tu souffres ! • s'écria Mme de Brassannes, qui me jeta les bras autour du cou.

Je laissai mon front brûlant tomber sur sa poitrine comme autrefois; un flot de larmes me soulagea. Elle les laissa s'épancher sans en interrompre le cours, sans i&e parler, m*embrassant doucement, lentement, et passant Us mains sur mes cheveux avec ces tendresses qu'elle me prodiguait lorsqu'elle avait à me consoler quand j'étais petite fille. Elle pleurait aussi, et ses larmes tombaient sur mon front. Vaincue eufin par cette bonté pénétrante qui ne grondait pas :

•< Vous avez raison, lui dis-je en me relevant, il faut qu'il parte.... Pardonnez-moi cet instant de faiblesse.... je n'oublierai jamais que j'ai grandi sur vos genoux.

— Surtout n'oublie jamais qu'il y a quelque chose là-haut, » reprit Mme de Brassanes qui leva son doigt vers le ciel.

GI

Vers minuit, en proie à l'insomnie, j'entendis un coup brusque frappé à la porte qui séparait ma chambre de celle de Philippe. Elle s'ouvrit presque au même instant, et il entra, un flambeau à la main. 11 avait le visage décomposé.

« Dormiez- vous ? me dit-il,

-Non.

— Tant mieux. •

Il posa la bougie sur un guéridon et se mit à marcher.

« J'ai vu Paul ce soir, me dit-il; il ne part pas.

-Ahl

— Pourq'îoi ne part-il pas? Quel motif le retient iciî Un jour c'est une chose, le lendemain c'en est une autre.... »

Soudain il s'arrêta devant mon lit.

« Si je vous proposais de nous en aller demain en Italie, en Grèce, en Egypte, me suivriez- vous î reprit-il.

— Sur-le-champ. »

Il tomba à genoux, et, les mains posé^ sur le drap qui me couvrait :

« Vois-tu, si je te perdais, je me ferais sauter U cervelle I » s'écria-t-il.

Philippe avait raison. Paul ne partit pas Je le rencontrai de nouveau, de nouveau il vint me voir. II n'avait pas besoin de parler pour que je comprisse ce qu'il voulait me dire. Au milieu des conversatioDs les plus vides, un regard m'apprenait tout, et mes yeux ne se détournaient pas des siens. Je cbercbgis ma force, je ne la trouvais plus. En m'ouvrant \ Mme de Brassannes avec la violence d^une eau qui s'échappe d'une source, j'avais dit le mot vrai. J'appartenais au hasard. Je le sentais, j'en frissonnais et je n'en étais pas désolée. Cependant je me roidissais contre cette défaillance, qui m'indignait daos les heures où je reprenais possession de moi-même; hélas! ces heures devenaient rares de plus eo plus. Pour combattre mon mal, je me jetai avec une sorte de furie dans le tourbillon du monde; j'appelai le travail, la lecture , la musique à mon aide ; rien ne me soulageait. J'éprouvai cet accablement intérieur que connaissent certaines âmes fatiguées et qui leur fait désirer le repos d'une longue maladie qui les arrache à tout.

Quand je lisais quelqu'un de ces livres fameux où revivent, 4ans des peintures immortelles, les ivresses et les larmes de ces héros auxquels rimagination a prêté une vie idéale plus vraie et plus durable que la réalité, le volume me tombait des mains :

c Pourquoi eux? me disais -je , pourquoi pas moi? »

J'avais soif de rinconnu, une soif malsaine, qui me plongeait dans des rêves dont je ne sortais qu'avec peine pour y retomber bientôt après. Je ne me reconnaissais plus. Ma seule force était de fuir Paul et de créer des obstacles matériels entre nous.

GII

Dne inquiétude farouche dévorait Philippe dans le même temps, et il m'aimait davantage de jour en jour. Quand je l'observais, je voyais sur son visage les traces de la fatigue et de l'irritation. Il devenait cassant et dur par intervalles. Il me restait assez de justice au fond de Fâme pour ne pas lui en vouloir; moralement je méritais tous les reproches. Je ne me les épargnais pas. La chose dont je souffrais le plus, c'était d'être descendue dans mon opinion, amoindrie dans ma propre estime. Jusqu'alors j'avais été fière de moi. Tavais marché dans la ligne droite; je me sentais dévier. Je commençais à croire que je pouvais faillir comme d'autres, tomber un jour, et cela jetait une ombre dans le seul asile où je connusse le repos : ma conscience. J'étais mal à l'aise avec moi-même. La force de m'arracher à cet état

324 LE JOURNAL D'ONE HÉRITlâlfi.

maladif me manquait. Il fallait une crise pour m*en faire sortir; elle arriva.

Un soir Philippe m'annonça brusquement qae ma voiture était à la porte et que nous allions partir.

« Et où me conduisez-vous? lui dis-je.

— A Cbauny. »

Une chose m'étonne à présent quand j'y songe ; je ne fis aucune objection; j'éprouvai même un sentiment de satisfaction à la pensée d'une secousse qui me tirerait d'un milieu où je ne voyais pas d'issue. Au bout d'un quart d'heure, la locomotive du cbemio de fer nous emportait à toute vitesse. Je me rappelais l'heure déjà lointaine où, une première fois, j'avais suivi cette route, le cœur plein d'angoisse. Je n'étais pas moins troublée à présent. Je pouvais mesurer la profondeur du gouffre. J'avais subi les attractions du vertige. Mes yeux distraits regardaient dans la campagne. Quand je les reportais dans l'intérieur du coupé où nous étions seuls, j'apercevais ceux de Philippe ardemment fixés sur moi comme deux étoiles. Le même tremblement nerveux que j'avais connu m'agitait. Un sourire passionné éclairait son visage.

< Enfin de nouveau vous êtes à moi, de nouveau je vous ail > me dit-il.

La même chambre où j'avais passé mes premières heures de mariée m'attendait. Philippe n'avait prévenu personne de notre départ. Dès le lendemain, il écrivit à Mme de firassannes que j'avais une grande

lassitude et un peu de fièvre produite par l'excitation d*une saison que mon imprudence avait eu le tort de prolonger^ mais qu'un repos de quelques semaines à la campagne me remettrait. 11 prenait ses précautions pour que nous restions seuls au moins un certain temps.

A mon insu, il avait tout préparé pour un long séjour à Ghauny. Le mobilier avait été renouvelé en partie ou remis à neuf, les bâtiments réparés ; il n'avait oublié ni les livres ni la musique. Des chevaux et des voitures nous attendaient. Philippe en voulut profiter dès le lendemain. Il avait un besoin extraordinaire de mouvement, mais il exigeait que je ne le quittasse pas. Nous passions des heures en pleine forêt. Après une excursion entreprise au galop sous les longues avenues tapissées d'herbes, je rentrais moins lasse qu'après une journée de rêveuse immobilité dans mon appartement de Paris. Le grand air vif, l'espace, le souffle du vent me rassérénaient.

cm

Un soir, après une promenade qui nous avait conduits à Pierre^nds, j'aperçus en rentrant au salon un homme qui marcha droit à la rencontre de Philippe et lui saisit la main.

« Eh bien 1 comment ça va-t-il à présent T ■ fui dit-il.

Philippe ne put réprimer un geste d'effroi :

« Ah I vous ici, et depuis quand? » s'écria-tiL

Je me débarrassai de mon feutre et de mes gants.

< Mme Daubrin, * ajouta Philippe en me désignant du geste»

L'inconnu me salua. C'était un homme qui pou- Tait avoir cinquante-cinq ans, un peu lourd, corpulent, tout gris, avec une barbe drue et des cheveux taillés en brosse; je ne l'avais jamais vu. Dans son trouble, Philippe m'avait présentée sans me nommer le personnage qui se trouvait devant moi.

« Le pays vous platt-il, madame? reprit celui-ci.

— Beaucoup.

— Moi, j'y reviens après une douzaine d'années. J*ai un peu couru le monde.

— M. Lesbère est grand chasseur» me dit Philippe.

— Grand chasseur et petit médecin I Ah ! nous nous sommes longtemps vus autrefois. ... Eh ! eh ! (» ne savait pas à cette époque si vous arriveriez à votre majorité.... Diable d'enfant l

■— Ma chère Édile, vous pouvez nous laisser, dit Philippe tout à coup^ vous êtes eneore en habit de etievaly M« Lesbère vous excusera.

^ Ohl avec nioi toute libertéi... je ne l'ai jamais refusée à Philippe. »

Je sortis ; l'air effaré de mon mari m'avait sur-

LE JOtJK!ÏAL D'UÎÏE HÉRITIÈRE. 32.7

prise. Qui pouvait être ce M. Lesbère, dont jamais Philippe ni personne ne m'avaient parlé? Pourquoi ce trouble de mon mari en sa présence? Devait-il apporter une complication nouvelle dans mon existence? J'avais pu remarquer, pendant les courts instants que j'avais passés auprès de lui, la vivacité profonde de son regard. Malgré la vulgarité de sa forme eltérieure, on ne reconnaissait pas en lui un de ces petits propriétaires comme il y en avait un si grand nombre dans les environs. Une heure après la cloche du dîner m'appela. Je descendis, M. Lesbère n'était plus là.

« Vous ne l'avez donc pas retenu ? dis-je à Philippe*

— Il n'a pas voulu rester avec nous.... son temps est pris. D'ailleurs nous n'aurons pas l'occasion de le voir souvent. II a l'humeur inquiète d'un chat sauvage et ne fait que passer.

— Qu'est-ce donc que ce M. Lesbère, qui parait vous connaître depuis ai longtemps ?

— Il vous l'a dit.... un chasseur presque toujours, un médecin quelquefois, y

Je n'en pus rien tirer de plus. Philippe resta sombre durant tout le dtner. A peine si de rapides monosyllabes s'échappaient de ses lèvres. On aurait dit qu'une idée fixe venait d'être réveillée par la visite du voyageur et qu'il en était absorbé. J'étais accoutumée à ces silences. Je pris un livre. € Voulez-vous me faire de la musique î • me dit-il Je m'assis devant le piano. Une sonate de Mozart se trouva sur le pupitre. J*en attaquai les premières mesures. Cette mélodie profonde et diarmanie s'empara de moi. J'oubliai tout, jouant pour moimême. Un soupir me tira de ma rêverie. Philippe était agenouillé près de moi, baisant un pan de ma robe, les yeux humides.

« Vous serez mon amie totgours, n'est-il pas vrai, dit-il ? vous me l'avez promis Y »

. Et plus bas :

« Quoi qu'il arrive, n'est-ce pas? »

Mes mains restèrent immobiles sur le clavier. < c Vous ne répondez pas? > reprit-il.

Et me regardant d'un air de tristesse profonde : c Je vous demande de m'aimer toujours un peu, quoi qu'il arrive.

— Il n'arriverarien jamais; je suis et serai toujours votre amie. »

Que craignait-il ? quelle menace entrevoyait-il dans l'avenir? Ma nuit fut lourde et agitée. Au point du jour, Philippe entra dans ma chambre.

« Le temps est superbe, me dit-il ; vous ne connaissez pas la tour de Coucy.... Voulez-vous que nous lui rendions visite?

— Comme il vous plaira.

— Alors vite : la voiture est attelée. »

Je ne fus pas longue à m*habiller. Une légère voiture de chasse était en efiet attelée dans la cour. Quatre vigoureux chevaux piaflaient et creusaient le sable de leurs sabots, secouant leurs mors chargés d'écume.

« Nous irons comme le vent, dis-je à Philippe, n'est-ce pas un peu vite?

— Vous avez peurî... C'est moi qui conduis. »

Il me fit monter, grimpa lestement sur le siège, prit les rênes et le fouet, tandis que deux domestiques s'asseyaient derrière mcrî, et les quatre chevaux franchirent la grille en hennissant.

Nous allions en effet comme le vent; c'était un tourbillon qui passait. Philippe était non moins habile cocher que solide écuyer. Cette course folle, qui ne pouvait présenter de danger que s'il était emporté par son attelage, me plaisait; j'en subissais Tivresse. La campagne que nous traversions était magnifique. De temps à autre, Philippe se retournait yers moi ; il avaitle visage animé et joyeux.

t Paut-îlque je lâche toutî me dit-il enfin.

— Un peu plus vite, ce serait peut-être trop vite! «

Il àourit.

« Ah 1 repHWI, il n*y a de bon que l*excès ! *

11 contint cependant les quatre bétes endiablées qui broyaient U route. Son poignet semblait de fer. Les deux domestiques assis derrière moi étaient an peu pâles. En moins de deut heures nous étions â Coucy, dont la tour colossale dominait Thorizon. Il sauta de soh siège et m'entratna vers les ruines do château.

« Laissons les pierres, me dit-il, et montons làhaut; vous verrez le paysage. »

On sait que les voûtes de cette formidable tour sont effrondrées; il n'en reste que des attaches nouées aiix parois intérieures; on arrive à la plate-forme circulaire qui couronne ce grand tube de pierres féodales par un escalier qui tourne dans l'épaisseur des fnûrailles. En quelques minutes, et pressée par Philippe, j'arrivai au sommet, tout essoufflée. La splendeur de l'espace me saisit. J'avais sous les yeux des lieues et des lieues de champs et de forêts où fumaient des villages, où passaient des rivières. Des clochers piquaient Thorizon. J'occupais le centre d'un grand cercle de campagnes avec la rondeur bleue du ciel sur ma tète. J'étais dans l'extase.

Philippe me prît par le bras.

« Marchons, » me dit-il.

Il hâta le pas. Nous marchions sur les larges dalles dont sont revêtues à leur sommet les fortes mu-

railles de la tour, entre deux abtmes. Il n*y prenait pas garde. J'étais toute à la fascination de cet horizon sans limites qui se noyait dans la lumière. Un oiseau de proie planait au-dessus de nous. Philippe était très-animé, il avait les pommettes rouges. En arrivant à la partie de la plate-forme qui fait face à celle par laquelle on entre» il s'arrêta, « Est-ce beau? me dit-il.

— Bien beau !

-— Le salut est là cependant ! »

Tout en parlant» il s'était avancé jusqu'à l'extrême bord de la muraille; son regard plongeait droit dans le gouffre. Il gardait mon bras serré contre le sien.

« Si tout à cojip je t'enlevais, et sûr de t*avoir à tout jamais Je te précipitais avec moi dans l'espace? reprit-iL... Plus de tristesses, plus de souffrances; ce serait la fini »

Son haleine en feu passa sur mon visage; ses bras enlacèrent ma taille. Je le regardai avec effroi. Son pied pressa l'arête tranchante du rempart.

« Veux-tuî dis. »

Soudain je fis un effort et me dégageant :

c Mais tu es fou !

— Ah I tu le sais ! on te l'a dit. Eh bien, oui je suis fou, s'écria-t-il d'une voix terrible...» je l'ai été, je le suis..*, je le serai toigours I regarde-moi.*.. »

Je ne pouvais ni répondre ni remuer ; ses mains s'étaient nouées autour de mes poignets. Sa voix, son visage me faisaient peur. La lumière sinistre venait de

se faire. J'avais un fou devant moi, j'appartenais à un fou. Il éclata de rire.

« Je t'avais prévenue.... pourquoi m'as-tu épousé? Il fallait me comprendre ! voilà le secret.. .. Ah I tu ne parles plus.... tu trembles.... Est-ce ma faute? Fou I fou I je suis fou I »

J'étais écrasée. Ses mains plus dures que la pierre serraient toujours mes bras, ses yeux ardents me dévoraient. •

« Ai-je tort, dis? reprit-il encore: l'oubli est li dans ce vide qui m'appelle. J'y tombe avec toi 1 La mort nous prend en l'air.... On ne saura rien.... On dira que c'est un accident.... et je ne te perdrai pas! »

Un cri, un effort pour lui échapper et j'étais morte. Je le regardai bien en face :

« Étes-vous bien sûr de ne pas me perdre? » loi dis-je.

Je vis l'ombre de l'hésitation passer dans ses yeux; ses doigts s'ouvrirent lentement. Une sorte d'effarement se peignit sur son visage. Je posai hardiment mon pied Sur l'arête de la tour.

« Si tu le crois, dis un mot, et la première je disparais.... mais je ne sais pas si, brisée par un suicide tu me retrouveras.... »

Soudain il m'arracha de l'extrême bord de la muraille et me gardant sur sa poitrine :

« Non ! non I s'écria-t-ill... Ah! misérable que je suis. Ou'ai-je donc fait ? qu'ai-je dit ? Toi mortel ... toi sur ces rochers, sanglante, en lambeaux I... Toi mon Édile I...»

Un grand tremblement le saisit, et m'entratnant en arrière, il m'assit avec lui sur la plus haute marche de Tescalier. Le furieux faisait place à l'enfant. Je l'observais toujours, tenant sa main.

11 se serra contre moi comme quelqu'un qui a peur.

« Il ne faut pas toujours me croire, ajouta-t-il à demi-voix ; ne me parle pas et ne parle jamais à personne de ce que je t'ai dit.... Ce n'est peut-être pas vrai.... J'ai des heures de fièvre durant lesquelles je ne sais pas ce qui se passe en moi. Ce sont des crises.... tu auras pitié de moi. »

Ses yeux se remplirent de larmes; la crise en effet était finie. Je passai, tremblante encore, la main sur son front en sueur.

« Repose-toi, lui dis-je, ne pense plus à cela.... ce n'est rien.... D'ailleurs ne suis-je pas là ?

« Oui, tu es là et tu me sauveras 1 »

Ses regards se promenèrent dans l'espace. Un frisson le prit et se levant :

« Non, non, ne restons pas là.... ce grand vide m'effraye.... il m'attire.... Viens.... descends. »

Il m'entraîna rapidement dans la spirale de l'escalier dont l'ouverture était sous nos pieds. Quand je fus tout en bas, je regardai la place où mon corps se fût brisé, si, dans le premier élan de son délire, Philippe m'eût précipitée avec lui. Avaiô-je été bien inspirée en cédant à cette horreur de la mort qui tout à coup avait révolté ma jeunesse ? A présent tout eût été terminé I Aucune responsabilité n'eût pesé sur moi....

GV

Le retour se fit plus lentement, Philippe ne conduisait pas. Il s'était assis à côté de moi, pâle, anéanti. Je n'étais pas moins brisée que lui par cette terrible secousse. Ha pensée flottait au hasard. Nous échangions à peine quelques mots, réprouvais par intervalles des tressaillements subits. C'était coaune de$ réveils intérieurs qui me faisaient voir l'abîme où j'allais me débattre. Philippe ne remuait pas; il tenait toujours ma main emprisonnée dans lasieonç; quand je faisais un mouvement pour la retirer, il la serrait avec plus de force. Je la lui laissai. Il ton^ dans une sorte de torpeur. Dans le voisinage de Chauny, la fraîcheur de la soirée le ranima ; il semblait avoir oublié tout ce qui s'était passé.

c Le grand air et cette course m*ont fatigué, pie ditil ; et vous, n'étes-vous pas fatiguée aussi ?

— Très-fatiguée. »

Bientôt nous mimes pied à terre dans la cour da château ; il me conduisit tout de suite chez moi.

« Tu ne m'embrasses pas? reprit-il d'une voix timide.

— De grand cœur. »

Restée seule, les portes fermées, toute force

m'abandonna, je tQffibal à geQoux et les piains jointes :

« Dieu bon! m'écrifii-je, j« n*ai pai$d'çnfi»nt$l »

Le lendemain j'étais plus fçrn^e ; j*ayais mçsuré toutes les difficultés de ma situation, mais j'avais un grand devoir h remplir, il fallait l'accepter dès h première heure. Une sorte d'apaiseipent se fit en moi. Il y a une force mystérieuse daps le sentiment du devoir librement accepté ; on en 9ent presque aussitôt la vertu. Ma résolution était prise, je ne vou' lais plus quitter Philippe un seul instant. ' Mais d'abord je désirais savoir précisément à quoi m'en tenir sur son état mental. Je me rappelai soudain les quelques mots que M, Lesbère avait prononcés devant moi. De plus c'était un médecin et il avait connu pion mari dans l'enfance ; il ne pouvait pas avoir quitté les environs. Le régisseur, que je questionnai, m'apprit que M. Lesbère demeurait à peu de distance de Ghauny, dans une métairie dont il était propriétaire. Philippe tirait des lapins dans le parc; j'en profitai pour me rendre immédiatement chez M. Lesbère, que je trouvai en train de rédiger des notes. En m'apercevant il jeta sa plume :

« Est-ce qu'il y a quelque chose? s'écria-t-il.

— Oui, lui dis-je résolument ; mais la crise actadlement est passée, Philippe chasse.

— Tant mieux ; rien pour lui de plus salutaire que le grand air et Texercice.

— Seulement je veux savoir la vérité.

— On ne vous a donc rien dit?

— Rien. »

II réprima un mouvement d'indignation et haussant les épaules:

« Au fait M. François Daubrin n'est pas homme à parler.... Quand on chasse à l'héritière, encore ne faut-il pas éventer un secret qui pourrait vous exposer à revenir bredouille. Peut-être aussi a-t-il cru que c'était flni !

— Il y a donc longtemps que Philippe est malade!

— Jl l'était dès l'enfance, si l'on peut donner le nom de maladie à des irrégularités de conduite qui indiquaient seulement un certain désordre ou, peutêtre mieux, un embarras du cerveau. A quatorze ou quinze ans, il étonnait ses camarades peu* la singularité et la spontanéité de ses caprices. Un jour fl eut une crise provoquée par l'exclamation de l'un d'eux qui lui demanda subitement en pleine récréation, s'il était fou.

— Hélas I cette imprudence je l'ai commise hier!

— Alors rien ne m'étonne plus. Sa consUtutioii reçut, à cette époque lointaine, une secousse qui faillit lui être fatale. Une sorte de marasme bien étrange à son âge, le consumait. C'est dans ces cir-

constances que M. Daubrin me le confia. J'emmenai Philippe à la campagne, où je combattis sa mélancolie noire par la distraction, et son malaise par Texercice et un système d'ablutions froides. Il me iallut bien quatre ou cinq ans pour le remettre sur ses pieds ; mais le gaillard était solide avec des apparences chétives. Le temps en a fait un' garçon superbe. Instruit de mon succès, H. Daubrin vint prendre son fils à Ghauny. Dans un moment d'effusion, le premier, le seul peut-être qu'il ait jamais éprouvé, il me récompensa royalement, ce ^i me permit d'entreprendre un voyage dont je caressais le rêve depuis les bancs |de l'école. Peut-être aussi le fabricant, qui connaissait mon faible, ne fut-il pas fâché d'éloigner le seul témoin qui fût au courant des choses. La belle précaution I Un médecin n'estil pas un confesseur? Si je parle à présent, c'est que vous êtes Mme Philippe Daubrin et que vous avez le droit de tout savoir.... J'ai eu quelques soupçons liierde l'ignorance dans laquelle on vous a tenue en voyant l'embarras de Philippe et l'empressement qu'il a mis à vous renvoyer.

— En l'état pensez- vous qu'une guérison soit possible? »

H. Lesbëre secoua la tête.

« Le mal ici n'est pas le résultat d'un accident, reprit^il*, il n'en faut pas chercher la cause dans une secousse morale, un vif chagrin, une ambition déçue, pas plus que dans une habitude vicieuse, l'abus des liqueurs fortes, par exemple....

338 LE JOURNAL D'UNK HÉRITIÈRB.

-^ Ed effet, il ne boit jamais.

~ Non; la source du mal est plus loini ce qui le rond sans remède; il est héréditaire.

— Gomment, M. Daubrin?...

^ Oh I le fabricant a la tête robuste et saine. H est tout en fer cet homme, cœur et membres. Hais )1 y a les ascendants, auxquels vous n'avez point p0fisS. Pour ne pas marcher en aveugle, j'ai ëù me renseigner. On a tergiversé d'abord, puis enfin j'ai appris qu'il y avait eu dans la famille, du côté matemel; une personne atteinte de folie. L'aliénation fiientale est un des plus redoutables mystères de l'organisme; elle saute parfois par-dessus une généfation^ et quahd on la croit éteinte, tout à coup elle réparait : c'est le cas de Philippe.

-^ Donc, rien à faire?

— Oh si! Les distractions d'abord^ et tous les exercices du corps; ensuite rester auprès de loi et le tenir en garde contre les émotions. Il a le goût de la Éolitode, vous detez en combattre les retours^ et céder sur tout le reste. »

M. Lesbèrd me regarda.

« Pardonnez-moi l'indiscrétion de ma demande. Philippe vous aime beaucoup^ n'est-ee pas?

^ Oui, je le crois.

*^ Hum! cela peut servir^ mais cela peut nuire ! ytniB acquerrez ainsi une somme d'influence plus ^ande sur lui, et vous l'exercerez à son profit; mais si la jalousie le prend.... les ravages peuvent être rapides. »

ïe me souvins de Paul. Mon cœur se serrai Le docteur Lesbère me prit la main. - 1 '

« Ma chère madame, la tâche est lourde et dure ; à votre Age , un compagnon tel que Philippe, c'est une croix qui peut faire fléchir bien des épaules...! Croyez-vous en Dieu?

— De toute mon Ame.

— C'est quelque chose. Depuis que nous causons, je vous ai attentivement regardée. Le fils de M. François Daubrin est bien heureux d'avoir rencontré une femme qui vous ressemble.... A votre place, j'en sais quelques-unes qui seraient bientôt veuves....

— Ohl...

— Ce n'est qu'une réflexion philosophique. Avec vous Philippe partira peut-être le dernier. »

Je n'avais plus rien à apprendre. Chose étrange, je rentrai à Chauny plus calme que j'en étais sortie. Je connaissais le mal dont j'avais à souffrir, j'en pouvais mesurer l'étendue ; je savais ce que j'avais à combattre. Je m'expliquai alors le sentiment indéfinissable qui me tenait éloignée de Philippe ; mais, en me l'expliquant, j'éprouvais une immense pitié . pour l'être malheureux qui en souffrait. Une réac-

tion salutaire se fit en moi. Le trahir en de telles circonstances me parut une lâcheté; lui déroba quelque chose de moi, quand il avait besoin de toute mon aide, me parut un crime. Mariée i un homme sain d'esprit qui ne m'eût pas aimée et qui m'eût maltraitée, je pouvais déchoir dans la lutte; j'avais à faire à un maître, à un homme, à une créature virile dont l'intelligence était à la hauteur de la mienne ; mais tomber quand je n'avais à mon côté qu'un étre^chétif, qui, dans son abandon, se confiait à moi, c'était une bassesse et une honte« Je n'en étais pas capable. J'arrêtai ma pensée sur Paul avec une sorte de sérénité douloureuse. 11 n'était plus dangereux pour moi. Je résolus de tout lui dire, et s'il ne me comprenait pas, j'aurais rougi de l'avoir aimé.

A mon retour de chez M. Lesbëre, je trouvai Philippe qui m'attendait, un peu inquiet de ma longue absence. Il vint au-devant de moi.

«t Vous n'avez pas été malade? ma dit-il.

— Non. La matinée était ravissante, vous chassiez, j'ai fait un tour de promenade; il m'a conduite plus loin que je ne pensais.... Mais la marche n'a pas été sans profit, puisque j'en rapporte un formidable appétit.

— Tant mieux. Vous ne vous êtes pas ressentie de la journée d'hier ? »

Son regard anxieux m'interrogeait mieux que ses paroles.

« Non, répliquai-je tranquillement. Il n'y a que

mes genoux qui s'en souviennent.... La tour de Coucy est un peu haute pour des jambes de Parisienne... • »

Mon air de gaieté le rassura. Sa figure s*éclaircit.

« Moi, j'ai eu un peu mal à la t6te.

— Oh! le soleil était si chaud!

— C'est cela 1 » reprit-il avec une vivacité joyeuse. Il se mit à table en fredonnant. Dans la journée,

j'écrivis un mot à Clotilde.

« Je sais tout; viens. »

Le jour suivant, elle accourut; et, me sautant au cou :

• C'était donc vrai? » me dit-elle.

Je lui racontai ce qui s'était passé au sommet de la tour de Coucy et le résultat de ma visite chez M. Lesbëre. A mon tour, je lui demandai comment elle avait découvert un secret si bien gardé.

« C'est fort simple, me dit-elle. Avant d'entrer chez M. de Brassannes, où vous deviez m'étre coniiées» Jenny et toi, j'avais quelque temps Jiabité un château tout près de Versailles. Il y avait aux environs une maison de campagne,. avec un assez beau jardin, dans lequel se promenait souvent une pauvre vieille qui me faisait de grands saluts quand je passais. £lle restait des heures entières assise à la même place, au soleil, et d'autres fois tournait autour du jardin aussi vite que*ses jambes le lui permettaient. Un domestique la surveillait. En diverses circonstances, il m'arriva, lorsque le hasard m'amenait auprès de cette maison, d'entendre desgémisse-

ments et des cris qui partaient de rintérieur. Ten demandai l'explication. < C'est la pauvre folle qui a sa crise, » me répondit-on. Elle était connue dans le pays squs le nom de Mme Bergerel. Elle aTiit l'air doux et bon; elle mourut au bout d'on an. Le propriétaire du château où j'étais en résidence; un riche marchand de toiles, eut envie de la maison pour arrondir son parc. Il Tacheta, et dans l'acte de vente , qu'une circonstance fortuite fit passer sous mes yeux, je trouvai le nom de M. François; Daubrin, agissant au nom dç son fils mineur, Philippe Daubrin, issu de son mariage avec ieu Mme Daubrin, née Bergerel. Ainsi j'avais en pour voisine la grand'mère de Philippe. Tout cela oe laissa pas un souvenir bien profond dans mou esprit. Il ne se réveilla qu'au moment où j'aperçus M. François Daubrin chez M. de Brassannes. Plus tard, j'appris que tu allais épouser Philippe, réprouvai je ne sais quelle inquiétude, et j'interrogeai un vieux médecin que j'avais occasion de voir souvent chez les Peilegrin. Il me parla de l'hérédité de cette cruelle maladie, comme l'a fait M. Lesbère. Tu sais le reste. Pourquoi n'ai-je pas tout dit!...

— Ne regrette rien.... Cette révélation ne m'eût pas arrêtée.... En acceptant Philippe, c'était mon frère que je mariais plus que moi. ...

— Que vas-tu faire à présent?

— Me dévouer à Philippe tout entière. C'est à présçnt vérit$J)}emept que j'ai charge d'âme. I^ solit|}$le, même la solitude à deiix vers laquelle il in-

dine, lui est funeste, il s'y absorbe dans des idées noires. Tu vas m'aider à remplir Cliauny, où Félix te permettra d'abord de t'installer un mois.

— Il y consentira volontiers, à la condition de venir tous les jours. Il est naturellement gai et nous sera d'un bon secours. »

Nos arrangements furent bientôt pris. J'expliquai à Philippe que j'avais trop assidûment vécu dans le monde pour avoir le courage d'y renoncer d'un seul couplet lui demandai la permission d'appeler autour de nous quelques-unes de nos connaissances les plus intimes.

« Si cela vous plaît, faites, » me dit-il.

Au bout de la semaine, il y eut vingt personnes à Ghauny. J'avais fait un pavillon de la métairie. Je ne voulais pas laisser la moindre chambre vide. En même temps je peuplai les écuries et les remises. On dansa dans le grand salon. M. François Daubrin haussa les épaules en apprenant ce qu'il appelait un torrent de prodigalités.

« Ils se ruinent, » dit-il.

Puis, d'un air de philosophie :

« Cela les regarde. »

Cependant quelquefois, et d'un grand appétit, il consentit à nous venir voir et à manger sa part de nos gâteaux et de nos menus.

GYIII

Tandis que je préparai ma nouvelle installation à Chauny, je proGtai d'une course à Paris pour appeler Paul auprès de moi. Il y avait déjà quelque temps qu'il ne m'avait vue. J'allai au-devant de lui, la main tendue.

« Paul, mon ami, j'ai besoin de vous, lui dis-je.

— Est-ce que je ne vous appartiens pas tout entier?

— Je vous ai aimé à ce point que j'ai pu rêver quelquefois de disparaître avec vous. Dieu m*a punie. Vous ne penserez plus à moi que comme une sœur. Celle-là vous aimera jusqu'à son dernier soufile.

— Que se passe-t-il donc?

— Venez demain à Chauny. Vous le saurez. Peutêtre devrez-vous faire vos adieux à M. de Brassannes.»

Il me regarda comme pour m'interroger.

« Venez d'abord, » continuai-je.

Le lendemain il arriva de bonne heure. Je l'attendais.

< Ce malin, lui dis-je, j'ai brûlé tout ce qui me restait de vous ; c'était un trésor à tenir dans le creux de la main. Ce soir peut-être ma main serrera la vôtre pour la dernière fois.

— Mais pourquoi cet exil auquel vous me condamnez? Qu'ai-je fait? Quel eât mon crime? »

Un grand bruit s'éleva soudain d'une cour sur laquelle donnait le balcoade la petite pièce où j'avais reçu Paul. Des chiens aboyaient; on criait. J'écartai le rideau et appelant Paul auprès de moi :

« Que voyez-vou9 là?

— M. Philippe Daubrin; il rit, il joue avec un grand épagneul qui gambade autour de lui; des jeunes gens l'entourent; Félix de Mézin , Louis Morisson.... Ils partent pour lâchasse.... Jamais Philippe ne m'a paru plus gai.

— Eh bienl cet homme est fou.

— Philippe?

— Oui Philippe, mon mari. A présent comprenezvous pourquoi je vous donne ma main en vous disant : Oubliez-moi 1... Je me dois toute à lui, et vous ne chercherez pas à m'èbranler dans ma résolution. J'ai foi en vous; mesuis-je trompée en vous croyant un cœur au niveau de tous les sacrifices? »

Les yeux de Paul cherchèrent Philippe; ils l'aperçurent qui franchissait un fossé d'un seul élan, et s'arrêtait sur la lisière d'un bois, tournant vers le château son front pâle, comme s'il eût cherché quelqu'un. Paul reporta ses regards vers moi, et d'une voix qui me pénétra jusqu'au fond de l'âme :

c Amen! » me dit-il.

Ce mot, dont je connaissais la douloureuse signification, me toucha jusqu'au fond de l'âme; je pris la

tête de Paul entre mes mains et l'embrassai sur le front avec un élan dont je ne fus pas maltresse.

« A présent je suis sûre de moi comme de vous! m'écriai-je. Bien des souffrances me déchireront, il y aura ^ien des larmes dans notre yie, mais nous serons deux à pleurer et à souffrir. Le lien sacré d'une douleur commune nous unira, et si le cœur de l'un de nous crie et saigne dans son isolement, il saura du moins qu'un autre cœur tout plein de son souvenir n'est pas moins triste et sanglant ! >

4 rtieure du déjeuner les chasseurs reTinrent, apportant ce rude appétit que la jeunesse trouve au fond des bois. A la vue de Paul, dont Je ne lui avais pas annoncé la visite, Philippe devint blême.

< Ah ! M. Paiil de Brassannes^ Chauny! dit-il.

— Bt il y vient, mon ami, pour vous faire ses ddieux. Paul qpitte Paris demain. »

Une joie 3ubite se répandit sur le visage de Philippe.

« Et j'ai voulu passer ma dernière journée au milieu des personnes que j'ai le plus aimées, ajouta Paul.

— Voys 4vez bien faiti s'écria Philippe; quand vous revi^n^rç^y n'oubliez pas que la maison vous 8^r^^ toujours ouverte. »

GIX

La journée fut triste et douce, heureuse et cruelle. Elle a laissé dans Ghauny une trace lumineuse qui semble l'éclairer encore après de si longs jours. Le soir vint, une voiture s'avança au pied du perron sur lequçl Philippe autrefois m'avait portée ; Paul le descendit,

« Au revoir ! » me dit-il.

Il mit sa main brûlante dans la mienne. Le même mot tomba de nos lèvres désolées. Un momentaprès, j'entendais le roulement sourd d'une voiture sur rherbe de l'avenue, et j'apercevais le rayonnement de deux lanternes qu'une course rapide entraînait dans la nuit.

« C'est un aimable garçon ; j'espère qu'il fera fortune, « dit Philippe.

« Prends garde, tu vas tomber, » me dit tout bas Clotilde, qui me vit chanceler.

Je pris son bras et je rentrai. Mes pieds avaient la pesanteur du marbre.

GX

Je prolongeai mon séjour à Chauny jusqu'à l'hiver. La plupart de nos amis naus avaient quittés ; je m'arrangeai cependant pour qu'il en restât toujours un certain nombre avec nous. Mais déjà la partie la plus lourde de ma tâche avait commencé; il s'agissait de dissimuler à tout le monde l'état mental de Philippe, de lui faire de ma présence un paravent derrière lequel il pût s'abriter. Il ne m'y aidait pas toujours. La saison n'était pas finie» qu'on conamençait à chuchoter autour de nous. Des regards étonnés s'arrêtaient sur lui. La mobilité de ses opinions, leurs cassures brusques et vives, si je puis m'exprimer ainsi, frappaient de plus en plus les personnes avec lesquelles il était en relations journalières. On lui entendait soutenir à midi le contraire de ce qu'il avait approuvé le matin. Il passait par soubresaut de Tapathie à la violence, et, l'accès fini, il retombait dans une indifférence morne avec la même rapidité. Presque aucune suite dans les idées, aucune fixité dans les résolutions. Une chose unique, non pas une habitude, un goût ou une volonté, mais un sentiment, ne changait pas en lui. Il m'aimait chaque jour avec une intensité plus marquée : je n'osais

LE JOURNAL D'UNE HÉhlTlÈRE. 349

presque plus le laisser agir seul, ni même causer. Il donnait des ordres et les retirait sans motif, sans prétexte. A toute heure, j'étais obligée d'intervenir ; mais j'avais beau redoubler d'attention, le secret terrible ai'échappait, comme s'évapore une odeur subtile d'un flacon vainement fermé.

Je tremblais surtout que le mot qui avait éclaté comme un coup de foudre au sommet de la tour de Coucy, et avait déterminé la crise dont je subissais les conséquences terribles, ne retentît de nouveau à son oreille. J'en savais Tinfluence redoutable ; quand la conversation s'animait tout à coup, lorsque surtout il y prenait une part active, la véhémence de son débit, le tour paradoxal de son argumentation, les secousses qu'il imprimaità ses raisonnements, dont le fil se brisait en angles aigus, comme le vol tourmenté d'un insecte, tout me faisait craindre que le mot fatal ne partU à toute seconde. Je le voyais en quelque sorte voltiger sur les lèvres des interlocuteurs. Leurs regards m'interrogeaient.Quelquefois j'interrompais net ces discussions, en usant de mes prérogatives de femme qui a toujours une migraine ou un caprice à sa disposition. Quand je ne réussissais pas, j'acceptais bravement la situation et je me rangeais du côté de Philippe qui, charmé de m'avoir amenée à son opinion, me cédait la parole. Un crochet faisait alors dévier l'attention sur un autre sujet.

Un jour, j'arrivai au moment où l'éclat impétueux des voix me faisait comprendre que l'entretien avait pris un tour aigu. Philippe gesticulait en face

d'uD jeune homme qu'un voisin de campagne nous avait présenté la Teille, et, lancé par la contradiction dans une thèse dont le sens m'échappait, il entrait de plein toI dans l'absurde.

« Mais c'est de la folie ! > s'écria tout à coup son adversaire.

Philippe devint tout rouge, puis tout blanc* Je n'hésitai pas et lui pressant la main^ vivement k son oreille :

. « Tais-toi ! ne vois4u pas que le malheureux ne sait ce qu'il dit?»

Ses traits se détendirent, et d*un accent que déjà la pitié rendait plus doui !

« Pauvre garçon! » murmura-t-il.

Je n'avais pas cessé de regarder en face son interlocuteur^ Étonné, il s'écarta sans répondre.

Dans la soirée, resiée seule au fond d'une piàei où je me réfugiais souvent, je vis M. de firassannes s'approcher de moi. Son visage portait la marqua du désesp&ir le plus profond.

« Me pardonneras-tu jamais ?» me dit*il.

Je n'avais plus rien à lui cacher, je me jetai .^as ses bras sans retenir mes larmes.

« Et je t'ai donnée à lui 1... et c'est moi qui l'ai voulu L*. rejrt-lt-il.

— Non pas vous..,, le hasard I »

Je n'osais pas lui dire que le hasard s'appelait Edouard Pujol et que c'était mon frère.

Ce fui dans ces tristes conditions, et sur le conseil de M. Lesbère, que je rentrai à Paris, où mon existence reprit son train accoutumé. Je multipliai les distractions autour de Philippe, elles avaient de moins en moins de priso sur lui. Il arriva bientôt à les fuir toutes. Avait-il conscience vaguement de Tétat dans lequel il se trouvait ou souffrait-il intérieurement de douleurs confuses sur lesquelles il n'osait s*expli* quer ? Moi-même je redoutais de l'interroger. Il s*irrltait de me voir en toilette de bal ; il s'irritait encore plus quand il me voyait valser. Je me rappelais ce que M. Lesbère m'avait dit au sujet de la jalousie; je renonçai d'abord à la danse, puis au monde. J'avais pour dernière distraction l'amitié de Glotiide et de Jenny . Quand elles me surprenaient le matin, le visage décomposé, les yeux pleins de fièvre, nerveuse, inquiète, impatiente, traînant Philippe sur mes talons, elles m'embrassaient silencieusement.

Vers cette époque, l'idée de Philippe, je devrais dire sa fantaisie, se tourna du côté de la science ; il s'entoura de livres de chimie et fit construire dans une salle dont il avait l'usage particulier un fourneau auprès duquel il multiplia les cornues et les

alambics. Mais la chimie, étudiée par cet esprit mobile, devait totalement dévier de son but ; il s'engoua de cette science qui avait ét4 la passion du moyen âge et poursuivit le grand œuvre. A dater de ce moment il fit deux parts de sa vie : l'alchimie et moi. Il allait de ma chambre à soù laboratoire et de son laboratoire à ma chambre ; hors de là rien»

Une après-midi, au retour d'une visite, je surpris dans la cour un grand remue-ménage d'objets de toutes sortes qu'on chargeait sur des voitures. Debout, au niilieu des domestiques, Philippe donnait des ordres d'un air animé.

« Qu'est-ce donc î lui dis-je.

— Nous déménageons, s'écria-t-il ; nous retournons à Ghauny. J'ai tout préparé.... nous y resterons. J'y pourrai travailler plus tranquillement. »

Je le connaissais assez pour savoir qu'il était dans un de ces moments où toute discussion est ioutUe. J'empaquetai à la hâte quelques robes, et le soir même je couchai à Ghauny. A six heures, je fus réveillée par un grand bruitde pioches et de marteaux. C'était Philippe qui, à la tête d'une escouade d'ouvriers, installait son appareil d'alchimiste dans une pièce du rez-de-chaussée. Je fis prévenir H, Lesbère. Il regarda Philippe qui se démenait ^parmi ses instruments et ses fioles.

« Il faut céder, » me dit-il.

M . et Mme de Brassannes me rejoignirent au bout de la semaine et s'installèrent résolument à €hauny. Philippe eut quelque peine à s'accoutumer à leur présence ; elle troublait sa solitude, et c'était le plus impérieux de ses besoins. Mais ils savaient unir, l'un et l'autre, une si constante douceur à tant de fermeté, ils faisaient si peu de bruit et tenaient si peu de place, qu'il s'habitua à n'y plus penser. Je crois vraiment qu'il ne les voyait pas ; tout autre visage que le mien lui communiquait des impatiences auxquelles il n'échappait ordinairementque par la fuite. Seul M. Lesbère se faisait admettre et tolérer par l'ascendant d'une autorité devant laquelle lessouvenifs Indestructibles du passé le forçaient à plier. Dès ce moment Philippe s'enferma dans un cercle d'occupation dont il ne se départit plus. Ses heures appartenaient à l'alchimie et à la chasse ; il manipulait ses cornues ou il fusillait des lapins. Il avait presque entièrement abandonné l'exercice du cheval ; il ne consentait à s'y livrer qu'avec moi. Absorbé dans quelques méditations vagues, il s'enfonçait dans de longs silences, marchant avec lenteur le long d'une terrasse qui régnait sur la façade du château. Ce-

taient mes heures les meilleures. Parfois ausd, le soir surtout, il s'asseyait devant moi, les jambes croisées Tune sur l'autre, balançant le pied par on mouvement automatique, les mains sur les bras de son fauteuil/m'épîant du regard, impassible et froid, tournant la tête si je remuais et me suivant des yeux. Ce regard m'étouffait. J'en sentais la pesanteur ; il me clouait à ma place, me donnait le vertige. BieotAt un manteau de glace m'enveloppait, j'éprouvais une sensation indéfinissable qui me faisait croire que tout le sang de mes veines s'épanchait. Cette sensation, dont rien ne peut rendre la fatigue, me rappelait confusément ces histoires de chevalerie où des princesses sont prises par les fils mystérieux d'une incantation qui trace autour d'elle le réseau d'une toile invisible. Je n*eu bridais la trame que par no effort violent de ma volonté. Réveillée enfin de mon engourdissement :

€ Philippe 1 » m'écriais-je.

Il tressaillait; et, comme réveillé lui-même en sursaut, il se redressait et se mettait à parler, mêlant les formules de ses combinaisons chimiques au récit de ses exploits de chasse. Peu d'instants après, il se taisait, recommençait à me regarder d'un oeil fixe ; les battements de mon cœur s'alourdissaient et le charme, un moment rompu, reprenait son empire.

GXIII

Chauny était alors comme un tombeau. Je n'y trouvais de lumière que lorsque m'arrivait une lettre de Paul. Je la reconnaissais à l'écriture, je Id reconnaissais surtout à Tempreinte gravée sur le cachet de cire noire. Du fond de ces montagnes où i! creusait la terre, cherchant le cuivre et le plomb, il ne m'oubliait pas. Ce qu'il y avait de meilleur et de plus pur en lui venait à moi. La lettre reçue, pendant huit jours j'étais reposée, presque heureuse. Je la portais avec moi sans cesse, je la relisais et je ne m'en séparais que lorsqu'une autre l'avait remplacée. . . .

OXIV

J'en étais restée là de mes souvenirs, lorsqu'un matin le désir m'a pris d'en rouvrir les pages écrites dans des heures qui ont connu tour à tour l'espérance et l'abattement. Je ne sais plus quelle fatigue (m quel accident m'en avait fait interrompre le cours.

Pourquoi n'en reprendrai-je pas le récit? Si ce n'est pas un plaisir, c'est une occupation. Elle remplira quelques-uns des instants dont la monotonie et la durée m'écrasent. J'entends au loin des coups de fusil qui m'apprennent que Philippe chasse. M. de Brassannes se promène sur la lisière des bois dépouillés, aux pâles rayons d'un soleil dé novembre , avec M. Lesbère, qui gesticule et frappe la terre durcie d'un pied vigoureux. Sa main montre le bois et le château tour à tour. Je devine ce qui les occupe tous deux. Mme de Brassannes vient d'entrer; elle m'a embrassée avec ce bon sourire qu'elle a toujours et qui réchauffe le cœur. Elle a touché du bout du doigt les feuilles répandues autour de moi, m'interrogeant du regard.

. « C'est le roman de ma vie, » ai -je répondu en souriant.

Un soupir a gonflé sa poitrine et posant sa main douce sur mes cheveux :

« Nous aurons notre curé à dtner, m'a-t-elle dit ; Philippe se fait une fête de jouer aux échecs avec lui. Ne te dérange pas.... Je m'occuperai de tout. »

Elle est partie, laissant derrière elle un parfum de tendresse et de courage. C'est bon de se sentir aimée; c'est bon surtout de sentir qu'on n'a rien fait pour ne plus l'être. Deux cœurs sont à moi pleinement, entièrement, et je ne parle ni de Philippe, ni de Jenny, ni de M. de Brassannes. Si je me plaignais, ne serais-je pas ingrate ? Hais le meilleur de la vie, ce bonheur qui donne la fièvre, comme il a fui >

J'ai eu ces jours-ci la visite de Mme Deuèvre. Elle venait m^annoncer que sa lille partait pour le Midi, où H. François Daubrin envoie M. Noël Yaraine pour surveiller la liquidation d'un établissement industriel dans lequel il a des intérêts engagés. Que me fait ce départ ? J'ai compris tout de suite que le motif de sa visite n'était pas là. Et puis cet empressement avait un vernis de politesse affectueuse dont je redoutais le miel. Mme Denèvre, fidèle à sa coutume, m'apportait un sachet brodé des mains de Mélanie. Je Tai remerciée de mon mieux.

« A propos, m'a-t-elle dit, vous savez la grande nouvelle ?

— Non.

— Comment I Mme de Brassannes ne vous a rien appris?

— Rien.

— C'est alors une surprise qu'elle et son mari veulent vous ménager. Moi, j'aurai moins de discrétion. Sachez donc qu'un de vos meilleurs amis se marie. Vous ne devinez pas? »

Elle est décidément experte en méchancetés, cette Mme Denèvre. Elle sait où porter les coups, et Tarme dans la*plaie, elle la retourne. Peut-être ne pardonne-t-elle pas encore à la création le long célibat où sa fille a été retenue. J'avais trop bien deviné ; les battements de mon cœur me faisaient mal.

« Expliquez-vous, lui dis-je avec effort.

— Vous n'avez pas des amis par douzaines cependant 1 Comment ! vous ne comprenez pas ? Un jeune

a58 LE JOURNAL D'UNE HÉRITIÈRE.

homme charmant, qui est en Espagne^ où on l*a mis à la tête d'une exploitation de mines.... Y ètesvousî

— Est-ce de H. Paul de Brassannes qu'il s'agit?

— Enfin I ah I il faut mettre les points sur les i vrec vous. Oui, H. Paul de Brassannes.... C'est tout un romani... Une héritière qu'il a rencontrée chez le capitaine général de l'Andalousie, la fille d'un grand d'Espagne qu'il a tirée de je ne sais quel péril. On ne parle que de ça partout. Elle s'est éprise de lui.... On raconte qu'un des titres de sa fiancée, qui en a par douzaines, passera sur sa tête, car ils sont fiancés.... Paul sera comte ou marquis. i.. Nous le reverrons à Paris certainement... On ne reste pas ingénieur quand on épouse un galion qui a les plus beaux yeux du monde.... C'est bien singulier qu'il ne \om ait pas écrit.... Figurez- vous, à ce propos, que je m'étais imaginée qu'il était éperdument amoureux de vous.... Je vois bien à présent que tout cela n'était que folies.... »

Ces mots tombaient sur mon cœur comme des gouttes de plomb. Elles le perçaient et le brûlaient Mme Denèvre souriait. J'eus la force de ne pai éclater.

« Cela vous rend heureuse, n'est-ce pas, de savoir qu'il n'aura plus besoin de rester en exil? reprit-elle. Si quelqu'un méritait la fortune, c'est bien ce cher M. Paul de Brassannes.... Je le taquinais souvent autrefois, mais j'avais beaucoup de sympathie pour lut »

g|]e s*est li^vée là-(]es8us. La joie pétillait dans ses yeuï.

« Au revoir, a-t-elle ajouté; je vous enverrai des nouvelles de ma fille.... Si vous écrivez à M. Paul de Prassannes^ n'oubliez pas de lui faire toutes mes amitiés. »

Quand je n'ai plus vu Mme Denèvre, la force factice qui me soutenait m*a abandonnée. Je suis restée apéantie à la même place où elle m'a laissée. Qu'ai-je à perdre à présent? Le dernier lien qui m'attachait à la vie est brisé. Je n'espérais rien cependant, je n'attendais rien; mais c*était quelque chose de savoir qu'on a un cœur à soi, un cœur où Ton règne sans partage. Cela même à présent m'échappe. J'ai beau me répéter que Paul ne me doit rien, qu'il est libre, que son avenir est bien solitaire, qu'une chaîne plus forte que le devoir même me rive à un autre. Rien n'y fait. Mon désespoir l'emporte. Il me semble que notre mutuel malheur, ces larmes qui nous ont unis, me donnaient les droits les plus mystérieux, mais peut-être aussi les plus sacrés. Cette pensée qu'il se marie et que je le perds me torture. Êtait-il moins perdu pour moi cependant au fond de ce pays lointain d'où jamais je ne l'aurais rappelé?... Mais pourquoi

3b0 LE JOUaNAL D'UNE HÉRITIÈRE.

ne le rappellerai-je pas, s*il en est temps encore! Un flot de jeunesse et de passion me ravit à moi* même. Je saute sur une plume; je vais évoquer les souvenirs qui nous lient, lui écrire de revenir.... Mais, dès les premiers mots, je la rejette, et je tombe épuisée sur un fauteuil, où mon visage se couvre de pleurs.

GXYI

C'est dans cet état que Philippe m'a surprise. 11 s'est approché de moi timidement, eflaré, les yeux profondément tristes.

« Si je vous aimais sincèrement, m'a-tril dit, je me couperais la gorge!... *

Et s'agenouillant auprès de moi :

« Oui. sait l a-t-il ajouté, un jour peut-être j'en aurai le courage 1 »

Le frisson m'a saisie. J'ai eu horreur de ma lâcheté. Réduire à un tel désespoir un malheureux être qui n'a que moi, plier sa pensée vers le suicide; après avoir accepté ma tâche, ne pas savoir Taccomplir! J'ai appuyé mes deux mains sur ses épaules :

< Philippe, lui ai-je dit, pardonne-moi, je suis ud peu malade.... il faut appeler M. Lesbère.... * : Cette hypocrisie m'a réussi ; il a cru que j'avais licdoin de son aide, qu'il pouvait m'étre utile, que

Tétre souffrant, c'était moi. Il s'est suspendu à la sonnette. Mme de Brassannes est arrivée. J'ai posé ma bouche à son oreille pour lui dire de n'avoir pas peur. M. Lesbère est entré à son tour. Il m'a trouvé un peu de fièvre. Je le crois bien !

« Cela me tourmente depuis quelques jours, je ne voulais pas voçs en parler, » ai-je poursuivi.

Philippe s'est fâché. Il ne pense plus que c'est le chagrin qui me rend malade. Pour lui ma fièvre est un accident; elle l'arrache à sa propre pensée. Seulement il veut que je me soigne, et de force me fait mettre au lit. Le voilà pris par une préoccupation qui lui est salutaire.

« C'est bien, m'a dit M. Lesbère, vous l'enlevez à lui-même.... C'est ce qu'il faut.... Seulement n'abusez pas du moyen ; vous en seriez punie, et lui, après vous, en souffrirait. >

Il m'a serré la main. Sous la rude écorce de ce médecin campagnard et chasseur, il y a un cœur solide.

GXVII

Dans la soirée, on m'a remis une lettre qui portait le timbre de Séville et le cachet de cire noire, avec la même empreinte. Tout mon sang n'a fait qu'un tour. Paul ne s'en servirait plus si l'on m'avait

363 LE JÛUBNAL D*aNE HËRITI&RE.

dit vrai 1 Je Tai ouverte en tremblant. Un ToUe de pourpre m'est mopté au visage dès les premières lignes.

« .... Une sotte histoire dont je suis le modeste héros est peut-être venue jusqu'à vous, je ne vous en aurais certainement pas parlé si les journaux de Madrid et, après eux, les feuilletons de Paris, ne s*en étaient occupés. On a prétendu que je me mariais avec une personne h laquelle le hasûrd m*a permis de rendre service.. •. Vous n'en avez rien cru, n'estce pas? >

Du premier coup, je n'ai pas pu aller plus loin. J'ai serré la lettre sur ma poitrine, entre mes deux mains. Je n'y voyais plus. Quelle horrible femme que cette Mme Denèvrel Plus tard j'ai repris ma chère lecture, lisant d'abord les quatre pages d'un seul trait, puis les épelant mot à mot. Paul était devant moi : je croyais le voir et l'entendre; comment ae fait-il que le bonheur nous jette dans de telles agitations? Toute la nuit, j'ai eu des rêves et des visions.

Voilà trois semaines que j'ai laissé dormir mon journal. |1 parait que j'ai été eqtre la vie et la mort. Je n'ai qu'une notion confuse de ce qui s'est passé. Je me rappelle seulement qu'un matin j'ai eu le dé-

lire. Mme de Brassannes, qui était auprès de moi, a £ait appeler M. (^esbère. ées doigts sur mon pouls il a secoué la tête d'un air mécontent.

« C'est une fièvre chaude, » a-t-il dit.

Daqs la soirée, il n'a pas dissimulé que je pouvais être emportée en une heure; le délire continuait toujours avec des alternatives de prostration. Il a employé les réactifs les plus violents, sans que j'en eusse conscience. Enfin un jour j'ai vaguement reconnu les personnes qui étaient autour de moi : Mme de Brassannes, à mon chevet; Glotilde, aux pieds du lit, toute pâle; Jenny, les yeux rouges, entre elles deux; devant la cheminée, M. de Brassannes, les bras croisés, décomposé; M. Lesbère, la main sur ma main; Philippe, dans un coin, hâve, tremblant, livide, le regard fixe. J*ai cherché à comprendre.

m Pourquoi vous tous, qu'y a-t-il donc? ai-je dit.

— Boni c'est fini; mais il ne faut pas vous fatiguer, » m'a répondu M. Lesbère.

Clotilde en souriant a posé un doigt sur ses lèvres.

« Ne parle pas, > m'a dit Jenny.

En ce moment, j'ai senti sur mon cou une goutte d'eau glacée. J'ai porté les mains à ma tête, où j'éprouvais une sensation de froid.

« Oui.... oui, vous avez de la glace sur le front, a repris M. Lesbère.... et voilà quelques jours que cela dure. »

Le lendemain j'ai pu causer un peu. Clotilde m'a embrassée tendrement.

36'4 L£ JOURNAL D'UNE HÉRITIÈIŒ.

< Ne nous fais plus de peurs pareilles, m'a-t-eUe dit; on n'en a pas le droit quand on est aimée comme tu l'es.

— Il est certain, chère madame, que vous reTeoei de loin, a reprit H. Lesbère.... ce sont de ces voyages qu'il ne faudrait pas recommencer souvent. >

Philippe avait des tressaillements nerveux dans le visage en nous écoutant. Sans cessQ il interrogeait M. Lesbère ou M. de Brassannes pour être bien sûr qu'il n'y avait plus aucun danger. Un instant nous sommes restés seuls. Il s'est jeté sur mes mains , et à genoux, avec des sanglots dans la voix :

■ Mais vis donc 1 s'est-il écrié, que veux-tu que je devienne si tu meurs? >

Rien ne touche plus que cette pensée qu'on est indispensable. Le désespoir de Philippe m'attendrit. Peut-être eût-il traversé la vie tranquillement s'il ne m'avait pas rencontrée; mais il m'a aimée comme un insensé , et son intelligence n'était pas de force à supporter le poids d'un tel amour. Les émotions , It crainte, la jalousie, c'était trop pour lui. Et puis je lui sais gré de cet effort qu'il a fait pour me sauver de lui autrefois. Il l'a fait sincèrement. L'esprit vacillait; le cœur, non. J'ai pour lui des mouvements d'une tendresse maternelle. La pitié remplace l'etfroi. J'ai posé mes lèvres sur son front.

« Sois tranquille, mon pauvre Philippe, lui ai -je dil, je ne mourrai pas. »

J'ai retrouvé mes forces premières. Rien ne trouble plus la triste paix de cette maison. Philippe est rentré dans ses habitudes, comme un oiseau de nuit dans ses ruines. Toujours Talchimie, toujours la chasse. J'applaudis à ses exploits quand il me rapporte quelques lapins; je flatte ses manies quand il me parle avec exaltation des découvertes qu'il est sur le point de faire. Mais son ardeur à manier des ingrédients dont il n*est pas en état de mesurer la force m'effraye souvent; je redoute un malheur. M. Lesbère , que je consulte , n'est pas rassuré.

« La poursuite du grand œuvre a ses périls , me dit-il de cet air tranquillement railleur qu*il a souvent ; il expérimente sur un volcan , et nous pourrons quelque jour, par suite de l'inflammation subite d'un amalgame imprudent, achever en l'air une conversation commencée au coin du feu, ;

— Parlez-vous sérieusement?

— Dans une mesure, oui; mais il faut toujours faire la part de l'exagération naturelle à l'homme qui accepté toutes les prévisions.

— Que faire à cela? Je puis me résigner à cette

explosion dont vous parlez, mais il y a M. de Bnissannes et sa femme.

— Et moi donc 1 »

Le visage de M. Lesbëre est devenu plus grave.

« Entre deux maux , a-t-il repris , la sagesse enseigne qu'il faut choisir le moindre. Il y a de l'enfuit et de l'enfant terrible chez Philippe. Les fourneaux sont pour lui des jouets. II est bien difficile de les lui arracher, mais on peut essayer de l'en détourner. S'il devinait notre but, on ne le tirerait plus de ses cornues , et une trop vive insistance rexaspérerait Vous comprenez les conséquences de cette exaspération. Donc usons de ruse. En attendant , fiez -vous i la Providence et à M. Lesbère, qui la représente à Chauny. »

Je l'ai regardé d'un air curieux.

t Je me mêle un peu de chimie, moi aussi, a-t-il poursuivi: j'ai donc mes libres entrées dans le laboratoire qui fume et gronde sous nos pieds. J'en profite pour déranger la proportion des amalgames qui me semblent périlleux, et reculer les expériences dont je n'augure rien de bon. Que de bouteilles n'ai-je pas noyées déjà I Que d'ingrédients décomposés, que de corps dangereux escamotés et remplacés par des produits inofîensifs I Je remplis là-dessous le rôle d'un bon génie comme on en voit dans les féeries. »

En parlant ainsi, il frappaitdu pied sur le plancher.

Je lui serrai la main. Alors ^ hochant la tête, et d'un ton de gaieté :

« Ne me remerciez pas, a-t-il ajouté; je vous ai prise en amitié, et il me déplairait de vous voir coupée en petits morceaux. >

Cette conversation m'a laissée tout un jour sous une impression de terreur, malgré le tour plaisant que le docteur a tenté de lui donner. Je me suis réveillé une fois ou deux en sursaut pendant la nuit, me croyant dans l'espace, puis je mé suis familiarisée avec cette situation, et je n'y pense plus. J'ai eu bien souvent l'occasion de remarquer avec quelle facilité on s'habitue aux choses qui semblent le plus difficiles. Il y a dans l'esprit de la créature humaine une souplesse qui rappelle celle du roseau : quand les bourrasques soufflent,- il plie et ne rompt pas. A l'époque heureuse où j'étais à Valserre, qui m'eût dit qu'un jour je trouverais le sommeil dans un pareil milieu, en présence de telles menaces? Gomme le corps, l'âme supporte toutes les températures. Je vis dans la tristesse et la crainte, la désespérance et l'ennui; je m'y suis fait un lit et je m'y endors. Est ce l'espoif de ne pas me réveiller un jour qui m'y soumet?

GXXI

Les absences de Philippe deviennent de plus en plus fréquentes et prolongées. Il passe des journées dans les plaines et les bois^ à la chasse. Est-ce bien la chasse? Il va droit devant lui, fatiguant ses diiens, insensible aux intempéries des saisons et sachant à peine s'il fait de la pluie ou du vent. De temps à autre, il s'assoit au pied d'un arbre ou sur le bord d'un ruisseau; il regarde l'eau couler ou le mouvement des feuilles ; sa vue se perd dans Tinfîniment petit des mousses, où il découvre on ne sait quoi. Il oublie rheure et son fusil. Est-ce le travail de l'insecte sur un brin d'herbe ou l'agitation de sa pensée qui l'occupe? Dans mes promenades, je le surprends quelquefois dans une lande, plqs immobile qu'une souche et en apparence glacé comme la pierre. Je l'appelle, il tourne la tête vers moi, son regard s'éclaire, il sourit, son visage reprend de la vie ; il m'attire auprès de lui, m'examine curieusement et en détail, comme s'il ne m'avait pas vue depuis longtemps, étend un caoutchouc sous mes pieds si la bruyère est humide, me cherche une place à l'ombre s'il fait chaud, et ne sait comment me témoigner la joie que lui donne ma présence. Si je lui propose de rentrer, il me suit

comme un enfant. Parfois nous causons. Sa pensée 8*éveille et s'anime, sa parole est abondante; il cherche dans le passé.

« Te souviens-tu?.. » me dit-il. Puis il s'arrête, le regard devient atone, il balbutie.

« De quoi faut-il que tu te souviennes?» reprend-il.

J'ai Tâme navrée. Sa mémoire fuit comme l'eau d'un vase par une fissure ; il n'en reste que des parcelles. Nous revenons tristement par les chemins.

« C'est la dame de Ghauny, pauvre femme!» disait l'autre jour à son tils un mendiant qui m'a saluée en passant.

GXXll

J'éprouve, à certaines heures, une sensation d'étoufTement et de malaise qui me chasse de chez moi. Le toit de Gliauny me pèse. Il me semble que les madriers des combles et les ardoises de la couverture s'alourdissent sur ma tête. Je fuis et ne respire que dans les champs. Mais alors le grand air libre et l'espace me grisent. Je vais devant moi au hasard, indifférente à la rosée qui mouille les grandes herbes, aux ronces qui s'attachent à ma robe, aux cailloux contre lesquels se heurtent mes pieds. J'affronte le vent et j'en bois le souffle. J'ai soif de liberté et de mouvement. J'étais comme cela à Valsçrre, A de telles

distances, se peut-il que la jeunesse tressaille encore en moi ?

C'est ainsi que je me suis trouvée un matin dans une partie de bois où mes pas se sont ralentis. Des hêtres dont les branches traînaient jusqu^à terre et des bouleaux éclaircis par Tautomne couvraient m espace de bruyères répandues sur la croupe d*uDe colline. L'endroit est sauvage ; les roches nues percent le sol de leurs rugosités rongées par des lichens violets. Dans des creux, l'eau des pluies amassée forme de petites mares où les chevreuils viennent se désaltérer et qui brillent au soleil. Le vent arrache des plaintes à cette solitude. Des tourbillons de petites feuilles jaunes volent autour de moi ; des nuages blancs courent dansleciel, par flocons échevelés. Une longue traînée d'oiseaux voyageurs les suit et les dépasse; je les regarde. Que ne m'emportent-ils vers les horizons qu'ils cherchent! Ils s'eflacentdans l'azur. D'autres accourent du fond derhorizon clair, et d'autres encore ; ils obéissent à la loi mystérieuse qui les pousse et leur vol infatigable brave la tempête. Pourquoi donc ne puis-je pas obéir aussi à cette loi qiH me cried'aimer et dont le souffle gonfle ma poitrinél Des frissons passent dans mes veines, qui s'emplissent d'un sang généreux. J'expose ma tête nue à Tair vif, mes yeux s'enivrent de lumière et mes narines de parfums. L'herbe humide dégage des arômes qui me pénètrent; je vois au loin des campagnes, des bois, des vallons où passe le flot errant d'une eau libre; aucun bruit sous le ciel. Je voudrais courir,

m'élancer ; mais non pas seule. J'appelle, je crie et je tooibe toute en pleurs, haletante et sans force, sur un pan de mousse. L'heure s'écoule, Tombre vient ; un bûcheron passe, la cognée sur l'épaule, fendant les broussaillesd'un pas lourd: il faut rentrer. Bientôt j'ai pris un sentier ouvert par les pâtres dans cette solitude, mes regards se sont arrêtés sur le travailleur agreste dont les rudes souliers crient sur les cailloux et qui me devance. Il chante malgré la fatigue de ses longues journées et Tincertitude du pain quotidien. Toute créature mortelle n'a-t-elle pas son fardeau? A Tune Dieu dispense le mal qui meurtrit les épaules, k Tautre le chagrin qui endolorit le cœur. Lequel est le plus dur? Cependant le calme du soir se répand autour de moi; j'entends le rappel des perdrix qui gloussent dans les genêts, une dernière clarté flotte à .la surface des bruyères. Je me sens apaisée, et, d'un pas plus léger, j'ai quitté ma lande solitaire. Au détour du sentier, j'ai vu Philippe qui venait au-devant de moi, à travers champs.

« Tu ne t'es pas égarée? m'a-t-ildit.

— Non, j'étais un peu lasse et me suis oubliée dans ce désert. »

Il m'a offert le bras. Ses traits se sont revêtus de ce caractère de joie douce qu'il a quand il croit me rendre service. Bientôt lesmurailles de Ghauny se sont dressées derrière les massifs du parc, bientôt j'en ai passé la porte.... La prison m'a reconquise.

372 LE JOURNAL D'UNE HÉFOnÈRi'.

GXXIII

Philippe a dans l'esprit des réveils qui surprainent. Hier je ne Tavais pas vu depuis quelques heures. Je savais qu'il n'était pas à la chasse et son laboratoire était vide. Je le cherchai. Il était dans une petite pièce, tournée vers le midi, où je travaille quelquefois; il tenait à la main un bout de papier dans lequel il était facile de reconnaître une enveloppe de lettre à demi déchirée. Il a tourné vers moi son regard aigu.

* C'est récriture de Paul, n'est-ce pas?

— Oui.

— Il vous écrit souvent?

— Quelquefois.

— Et vous lui répondez?

— Sans doute. »

Il s'est tu, tortillant l'enveloppe entre ses doigts. Je ne veux pas le laisser sur une impression triste; je sais combien elles lui sont mauvaises, celles-là surtout que la jalousie inspire.

« Est-ce que cela vous contrarie î ai-je repris; je ne vous ai jamais fait mystère de cette correspondance.... mais je l'interromprais si elle devait vous causer quelque ennui.»

Alors secouant la tôte :

« Et pourquoi? m'a-t-il dit; quelques feuilles de papier, qu'est-ce que cela? Vous n'écririez plus si je vous en priais, je le sais; mais votre cœur resterait-il muet comme votre plume? Paul était près de vous quand vous entriez dans la vie. Je le hais, mais c'est un homme brave et loyal. 11 vous a toujours aimée, et vous....

— Philippe! me suis-je écriée.

— Qu'importe que je me taise I La vérité éclate dans votre cri,... oh I je n'ai rien à vous reprocher. Vous êtes honnête et dévouée; mais votre pensée n'est pas dans cette maison. Quand cette enveloppe s*est trouvée là, sous mes yeux, en un instant, je ne sais pourquoi je me suis rappelé les circonstances qui ont décidé notre mariage. Il y en a qui m'échappept. Vous ne m'aimiez pas, je vous avais priée d'obéir à cet instinct.... et cependant vous portez mon nom 1 ... Pourquoi ? »

Des lueurs pâles tremblèrent sous ses paupières; son regard devint moins vif. 11 passa à deux ou trois reprises la main sur son front.

« J'avais espéré quelque chose du temps, de mon amour sans bornes, du besoin même que j'avais de vous.... que sais-je, des rêves, des folies I >

Sa poitrine s'est soulevée, puis me regardant :

< Celui que vous aimez, que vous aimerez toujours, c'est Paul. »

Ce mot qui sortait de ses propres lèvres s'enfonça tout à coup dans sa pensée comme une èche dans

les flancs d'une biche. Il se lera tout efTaré et jetant les yetrx autour de lui :

ft Ne dites jamais cela! ne me le dites pas à moi surtout. Cela me fait peur!.... Vous m'avez pris, gardez-moi!... »

Je lui ai parlé doucement, il m'a écoutée ; mais ses doigts fiévreux déchiraient l'enveloppe en mille petits morceaux. Il les a ramassés un à un et les a mis dans le feu.

GXXIV

J'ai eu un long entretien avec M. Lesbère. Il trouve que Philippe décline sensiblement. La langue s'embarrasse, l'œil est fixe; la mémoire des choses présentes s'efface, il ne conserve que celle des choses passées, les plus vieilles sont les plus claires. 11 Ina^ che encore, il chasse même; mais les jambes semblent alourdies, le pied traîne ; son visage a des ions terreux. Il a des colères d'enfant, qui se terminent par des larmes. M. Lesbère redoute un épanchemeot séreux.

€ Le mal a pris le galop, me dit-Il, il n'est pas tout à fait pareil à celui qu'on n'a pu vaincre chez sa grand'mère.... mais il n'est pas moins*redoutal)le. L'intelligence étiolée ne verse plus au corps ce Qnli^ mystérieux qui en entretient la vitalité. L'être s'af-

faisse en même temps que la pensée s'éteint. Il peut vous sourire un soir et ne plus tous entendre le lendemain.

— Luttons toujours! » mesuis-je écriée.

Nous avons eu la visite de M. Daubrin. 11 est arrivé à Timproyiste; si j'avais pu conserver quelque doute sur la grave situation de Philippe, sa présence m'aurait confirmée dans toutes mes craintes. Jamais le fabricant de produits chimiques n'a fait preuve d'une vive sensibilité; dès longtemps, on pourrait dire dès toujours, il s'est appliqué à ne penser qu'à lui, et le résultat l'a récompensé de ses patients efforts. Ainsi que me le disait un savant, il est à Téta concret. Les ravages que ces derniers temps ont produits chez son malheureux fils ne l'ont pas fait sortir de sa quiétude. Il ne veut pas qu'une émotion ébranle l'équilibre de sa santé. Il a bravement déeuné, honnêtement dîné et sagement dormi. J'ai cherché à lui faire part de mes appréhensions.

« Laissez, m'a-t-il dit, vous avez toujours eu l'esprit porté à l'exagération.... Philippe vous paraît original, c'est possible qu'il le soit; qui n'a pas ses lubies l »

' Il a causé avec son fils et a bien recommandé qu'on ftt un bon feu dans sa chambre. Il redoute ThuniH dite et va cherchant partout s'il n'y a pas de vents coulis.

« Faut-il que je vous aime, me dit-il, me dérango" de mes habitudes au mois de décembre I Ayet soin que j'aie du lait chaud et bien sucré, en me coocbant ce soir. »

Il met un bonnet de soie sur ses oreilles, ptrdessous son chapeau, un bon gilet de tricot par-dessous sa houppelande ouatée, et consent à tourner dans le jardin, au soleil.

« J*aî toujours eu horreur de la campagne, reprend-il en évitant de poser les pieds autre part que sur le gravier sec, il y fait toujours mouillé ! Si ce n'était pas un placement sûr, à Tabri de tout événement, je ne sais pas à quoi servirait la terre ! *

Cette horreur que lui inspire la campagne et cette indifférence qu'il éprouve pour Philippe m'expliquent mal le dérangement qu'il s'est imposé. J'en cherche le motif.

« Creusez, » me dit M. Lesbère.

Philippe ne m'en laisse pas le loisir, et j'apprends de sa bouche que M. Daubrin n'a quitté Paris que pour l'engager à prendre ses dispositions dernières. Il a peur que la dot qu'il a comptée à son fils ne me revienne. Quelque chose des Daubrin échapper au patrimoine des Daubrin, c'est impossible ! Trois fois il est revenu à la charge, non pas, disait-il, qu'il trouvât l'état de Philippe alarmant, oh! non; mais

parce qu'on doit toiit prévoir. Mon cœur s'est soulevé de dégoût. De telles misères en face de la mort I Dans la soirée, j'ai vu qu'il rôdait de nouveau autour de Philippe, et qu'il cherchait à l'entraîner dans son cabinet.

« Vous pouvez parler devant moi, lui ai-Je dit ; Philippe m'a tout appris. »

Le vieil ivoire de son visage a rougi.

«Ah! tout?

— Oui, tout; ainsi ne vous gênez pas. Il s'agit d'un testament, n'est-ce pas, qui vous assure la jouissance de la fortune personnelle de Philippe et vous permette de recouvrer en entier la dot que vous lui avez comptée?»

M. Daubrin a humé une prise de tabac.

« Vous savez, j'ai des principes, m'a-t-il dit, chacun le sien. Ce qui est aux Daubrin doit revenir aux Daubrin.

— Et ce qui est aux Pujol ? Si je m'en souviens , vous vouliez, au moment où fut signé notre contrat de mariage, que mon notaire assurât sur ma fortune un douaire à Philippe au cas où , la première, je viendrais à décéder?

— C'était mon droit; vous pouviez user du vôtre.

— Fort bien ! Les choses étant ce qu'elles sont, vous pouvez continuer, je ne vous écoute pas. »

Philippe se promenait de long en large; tous les muscles de son visage étaient contractés ; le sang en brûlait les pommettes.

< C'est inutile, dit-il en s'arrétant brusquement aevant nous ; j'ai fait ce qu'il y avait à faire.

— Ton testament ! répliqua M. Daubrin brutalement.

— Oui, et vos raisonnements n'y pourront ri«i.

— Ahl déjà 1 » fit le père en me regardant. J'avais pris un ouvrage d'aiguille.

< Voilà une exclamation qui ne laisse voir que li moitié de votre pensée..., achevez, » répliquai -Je en le regardant bien en face.

Mon sang-froid, peut-être la honte de se voir découvert l'irritèrent.

« Mais, reprit-il en sortant de sa réserve ordinaire, une femme qui use de l'empire qu'elle a sur son mari peut se faire avantager : est-ce donc un si grand miracle!... on en a vu des exemples. »

J'allais répliquer, Philippe ne m'en laissa pas Je temps.

« Vous n'avez pas à vous défendre, dit-Il ; le notaire qui a préparé notre contrat a reçu mon testament le jour où vous avez changé votre nom de Mlle Pujol contre celui de Mme Daubrin. Ce que j'ai en propre du côté maternel a été à vous de tont temps. »

J'ai compris à l'aspect de son visage que M. Daubrin ne se possédait plus. J'ai craint un éclat, et malgré le dégoût que m'inspirait ce débat, j'ai foit appeler M. Lesbère. Lui présent, je me suis approchée du fabHcant, et la main sur sou bras, tandis que Philippe s'affaissait sur un fauteuil :

« Si VOUS continuez, Yous pouvez provoquer une crise qui sera fatale à Pliilippe. Voyez si vous voulez accepter la responsabilité d'une mort soudaine. M. Lesbère sera là pour dire qui a tué votre fils.

— Oh! de grandes phrases 1 » a-t-il murmuré.

Et il est sorti en grondant comme un dogue.

GXXVI

Je ne crois pas que M. Daubrin prolonge son séjour à Chauny. Son fils en danger de mort et moi son héritière, il m'a laissé voir le fond de son âme. Il s'en va le cœur ulcéré, absolument comme si on lui avait arraché quelque chose de sa chair. Je n'aurais peut-être pas cru, sans ce spectacle, à la puissance terrible de l'argent. Quand une existence entière a eu pour seule préoccupation le soin d'en gagner beaucoup, il devient le maître, un maître tyrannique qui ne supporte aucune rivalité. A présent que je prive le fabricant de produits chimiques d'une part de ce qu'il considère comme son avoir légitime, je ne suis plus pour lui qu'une ennemie. Le mot de captation est dans ses yeux, s'il n'est pas encore sur ses lèvres. Quant à moi, j'accepte. Je ne plierai pas devant la colère et le soupçon de H. Daubrin ; je croirais faire injure à la mémoire de Phi-

lippe si je repoussais ce témoignage de sa recoonaissante afrection; mais je ne toucherai pas i une obole de cet argent qui ferait croire à son père que je me suis payée. J'en appliquerai la totalité i la fondation d'une maison où les pauvres de Chauny recevront un asile, du pain, un lit pour leurs Tieaz jours. On bénira le pauvre mort dans ce pays qu'il a aimé.

La plume hésite et tremble dans ma main. Pai peine à revenir sur ces derniers jours qui ont rem* pli la maison de tant jde trouble et d'époufante. Je continuerai cependant. Dès vêtements de laine noire me couvrent tout entière. Je suis veuve! Philippe a disparu! C'était une lourde responsabilité que la mienne, et cependant je le pleure. On s'attache malgré soi à ces pauvres êtres qui ne perçoivent la lumière que par nos yeur, et la pensée que par notre esprit. Leur vie chancelante est suspendue à notre propre vie, comme l'est une créature qui vient de nattre, au sein de sa mère.

GXXVIII

Pendant la dernière semaine, Philippe me paraissait absorbé par une idée fixe. Il marchait silencieusement pendant de longues heures dans les allées les plus solitaires du parc, cherchant les lieux sombres. Après l'en avoir arraché, si on le quittait un instant, il y retournait; quand on rentrait au logis, il restait assis au coin de la cheminée, tisonnant le feu d*une main distraite, Toeil éteint, la lèvre molle, la joue terreuse ; quelquefois il me suivait du regard, allant et venant autour de lui, mais 9ans sortir de son immobilité. Sous quel linceul de plomb dormait son Ame I II y avait des instants où un hasard le tirait de cette espèce de léthargie. Il s'irritait pour une porte ouverte brusquement, ses yeux s'injectaient de sang et il marchait par la chambre en parlant avec une extraordinaire vivacité. J'avais quelque peine à le calmer ; plus tranquille, des mots sans suite tombaient de ses lèvres. Je l'écoutais pour deviner ce qui l'occupait.

« Oui, c'est cela, disait-il, l'ébuUition dégagera le gaz précieux.... les Arabes connaissaient cette combinaison.... le cinabre vient des astres..., mais les

382 LE JOURNAL D'UNE HâRlTlËRB.

paroles où sont elles?... Et puis Tinfluence de mars est nuisible.... »

D'autres suivaient qui n'avaient pas plus de sens. Puis il riait d'un rire qui me glaçait : c Mon père a l'amour de l'or, reprenait-il..., s'il savait, il viendrait.... Je lui en donnerai pour éteindre sa soif.... mais, non, ce sera pour moi tout ! tout ! » •

L'accès passé, je le voyais s'affaisser dans son fauteuil, où le surprenait un dommeil de cadavre.

J'informai M. Lesbère de cette eialtatton et de cette torpeur animale qui procédaient par secousses* Il hocha la tête.

« Il continue» me dit-il, un jour en haut, un jour en bas.... Dieu est le maître 1 >

Un matin je surpris Philippe dans un coin du parc, à l'ombre d'un mur, où il semblait ne pas sentir le froid, et si profondément plongé dans la lecture d'un livre ouvert sur ses genoux qu'il ne m'entendit pas approcher. A ma vue, il le jeta parmi des broussailles.

« Qu'est-ce que cela ? lui dis-je en faisant mine de vouloir le reprendre.

— Ohl rien! fit-il en m'entralnant, des billevesées sur un problème insoluble!... >

J'ai voulu savoir h quoi m'en tenir, et une heure après, le laissant dans les bois en compagnie de son fusil et de ses chiens, je suis retournée à la place que nous avions quittée. Le livre que j'ai ramassé est un tome dépareillé d'un livre de chimie du dix-septième siècle tout farci de formules qui sentent le grimoire.

Je le tenais encore à la main lorsque j'ai aperçu Philippe qui se glissait de mon côté avec une souplesse et des -attentions félines, regardant partout et se couchant comme un chat qui guette une proie. Je m'avançai vers lui.

« Que vous fait ce livreî Pourquoi l'avez^vouspris? me dit-il avecj'accent de la colère.

— L'un des volumes de cet ouvrage est perdu.... J*ai voulu sauver celui-ci pour vous le rendre. »

Sa physionomie changea subitement d'expression.

< Mais, reprit-il en souriant, le premier tome est au fond d'une mare, l'autre ne tardera pas à le rejoindre.. . . Un fatras de sornettes écrites par un songe* creux I »

Je remarquai cependant qu'il mettait le volume au fond de sa poche.

Depuis quelque temps déjà, et d'après le conseil de M. Lesbère, j'avais soin de faire coucher un do-

mestique dans un cabinet qui touche à la chambre de Philippe. J'étais avertie ainsi de ce qui pouvait lui arriver pendant la nuit, et tranquillisée sur les démarches que lui inspirait subitement une fantaisie. Après l'aventure du livre, H. Lesbère ne douta pas comme moi qu'il n*eût en tète quelque nouvelle expérience à propos du grand œuvre. J'engageai le domestique à redoubler de surveillance et à aie prévenir à la moindre alerte.

« Et moi, poursuivit le docteur, je vais risquer mes jambes du côté du laboratoire, et je ferai maiobasse sur les fioles suspectes. »

Contre mon attente, Philippe se montra tout à fut calme durant une semaine. Il chassait, il se promenait. Je retrouvai même dans un coin de la cour te iameux volume en partie lacéré. Philippe m'avoua en haussant les épaules qu'il l'avait jeté. Je crus de bonne foi que sa pensée, un instant arrêtée sur un problème d'alchimie, avait pris un autre cours. Que ne m'étais-je rappelée à temps la profonde hypocrisie de certains monomanes! M. Lesbère s'y trompa lui-même.

< 11 est dans ses heures molles, » me dit-il en l'observant un soir, tandis qu'il feuilletait les pages d'un album de dessins.

Je lui demandai s'il n'avait rien découvert dans l'atelier de Philippe.

« Rien, me dit-il, si ce n'est un tas de débris qui gisaient dans un coin, pêle-mêle. Philippe, qui m'a surpris dans ma visite, n'en a pas paru mécontent.

J*ai profité de Toccasion pour lui montrer du doigt le monceau d'objets sans nom qui encombraient son laboratoire.

— Je ferai balayer tout cela et le reste avec, m'at-il répondu. Et il est parti, me laissant fureter partout.

— Se pourrait-il que ce fût la dernière crise?

— Oh! non, par exemple! »

La saison était claire et douce. M. de Brassannes, que le soin de ma santé préoccupait autant que Tétat de Philippe, nous proposa d'organiser une promenade au château de Pierrefonds. Philippe le premier accepta avec empressement. Il se hftta de passer à Técurie et aux remises pour donner les ordres et choisir liii-méme les chevaux et la voiture.

€ Il faudra des provisions pour déjeuner là-bas, nous dit-il d'un air gai.

— Je suis gourmand , je m'en charge , • dit H. Lesbère.

Tout en paraissant heureuse de ce voyage qui semblait faire plaisir à Philippe, je me promettais de ne pas monter sur les ruines.

Dans la soirée, il se retira de bonne heure pour être prêt de plus grand matin, et jura de nous ré-veiller tous. Tranquille, je restai à causer avec Mme de Brassannes et H. Lesbère. Plus tard, vers minuit, étant dans ma chambre, j'écrivais à la clarté de ma lampe, lorsqu'une détonation formidable ébranla le château; quelques vitres volèrent en

éclats. Je sautai chez Philippe. Le lit était défait, mais il n'y avait personne. Une porte qui mettait TalcÔTe en communication avec un couloiri d'où l'on pouvvt gagner le rez-de-chaussée par un escalier de service, était ouverte toute grande. Je m'y prédpitai. Le domestique commis à la garde nocturne de Philippe y arriva en même temps tout effaré.

< Comment I vous l'avez quitté? lui dis-je. — Monsieur paraissait si bien I »

Je pressentis l'horrible vérité et m'élançai du cAtè de son laboratoire par l'escalier de service. M. Lesbère, qui couchait au rez-de-chaussée, m'y avait précédée. Une fumée dont l'odeur acre me prenait i la gorge s'échappait de cette pièce, dont les cloisons et la porte avaient été en partie démolies par la violence de l'explosion.

< N'entrez pasi > me cria le médecin.

Je le repoussai et me trouvai en présence de Philippe, étendu ,par terre et qu'animait à peine un reste de vie. Aidée de M. Lesbère, je le portai dehors. Il avait les vêtements brûlés, le visage noir, la tête en sang avec une plaie affreuse auprès de la tempe. Il se laissa tomber à mes pieds, me faisant signe de la main de ne pas aller plus loin. Il m'inspirait une pitié profonde. Qu'avait-il fait? qu'était-il arrivé? A toutes mes questions, il répondait par de confus monosyllabes. M. Lesbère s'empressait autour de lui. Je l'interrogeai du regard pour savoir ce qu'il y avait à craindre. Il secoua la tète. Tous les signes de la fin étaient visibles. Un épanchement subit avait-il dé-

terminé sa chute, ou cette blessure qu'on lui voyait à la tête provenait-elle de Texplosion dont le désordre était partout? je ne le savais pas. Philippe appuya son front sur mes genoux, cherqba mes mains de ses lèvres, les y colla; il en sortit un bégayement sourd dans lequel flottaient des mots vagues; il se serra de plus près contre moi, les jambes roides ; son corps eut comme un spasme, sa tête devint lourde^ et il ne remua plus.... Je ne vis plus rien.

Clotilde et Jenny sont auprès de moi. Philippe dort du sommeil éternel. J'ai eu des jours de fièvre. Il m'en reste un grand accablement.

« Pensez aux vivants, » me dit M. Lesbère, qui veut me secouer.

Clotilde parle de m'emmener à Nice et d'y passer la saison avec moi. Jenny nous accompagnera. M. Félix de Mezin a écrit à Paul. Cette fois M. de Brassannes n*a rien dit. Quelques jours se passent durant lesquels des forces me reviennent. Il me semble que je sors d'un rêve douloureux. Ai-je vu M. François Daubrinl Oui, pendant une heure ou deux, je crois, au moment de la funèbre cérémonie ; il m*a fait un salut froid, en m'appelant : madame.

Je ne le reverrai sans doute plus. Que m'importe 1 j'ai l'estime de ceux que j'aime.

Ce matin, au moment où j'allais quitter Ghanny, on me remet une lettre qui porte le timbre d'Espagne. Je reconnais l'écriture de Paul ; mais le cadiet de cire noire a disparu, et à la place du triste mol Àmerif je lis sur une empreinte de cire rouge le mot de l'espérance et du salut, Ave.

nu.

074t. — Impr. génér. de Ch. Labure, rae de Flennis, p, à Paris.

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