Marcelle Rabe
Lorsque Mathis entra chez son ami Jean Carion, le peintre travaillait, comme d'ailleurs il travaille toujours. Un vieux modèle nu, maigre et très noir, beau d'horreur, posait. Accoudé sur un coin de divan, le charmant poète Salvage, presque enfant encore, lisait un livre. Aurélie, modèle, habillée en dame, était assise sur des coussins, et restait immobile, avec l'insouciance d'un bel animal.
— Ah! mon cher docteur, dit Carion, à la façon dont tu espaces tes visites, on voit
bien que je ne m'amuse pas à êlre malade. Mais rassure-toi, je n'en aurai jamais le temps.
Avant de répondre, le médecin regarda les deux grands tableaux que son ami achevait en même temps. L'un représentait les Danaïdes. Dans un lieu sinistre, qui était à la fois sur la terre et dans les enfers, dans un air étouffant, sous un ciel de plomb sans soleil, éparpillées dans le paysage nullement ombragé, sans un brin d'herbe, aux lignes affreusement calmes, les cinquante meurtrières punies, pâles, robustes, éperdues se hâtaient de puiser l'eau sombre du fleuve et de vider leurs urnes dans le tonneau sans fond avec l'absurde espoir de le remplir. Sur le devant du tableau, les unes gigantesques, rassemblées en grappe se pressaient les unes contre les autres avec l'idée que jetées en tas, elles iraient plus vite. Quelques-unes découragées pendant l'espace d'un fugitif instant rêvaient de s'arrêter, de se reposer,
sachant pourtant que c'était impossible. Sur les divers plans, jusqu'au fond de la toile, rapetissées par la perspective, d'autres Danaïdes penchées vers l'eau frémissante ou se relevant se figuraient que puisée ainsi dans un détour plus lointain du fleuve, l'eau efl'arée et surprise serait meilleure pour remplir le tonneau sans fond.
Cependant une femme du peuple brisée de fatigue, non antique, ni moderne, mais de tous les temps, du temps sans fin où l'on peine, où l'on souffre et qui dure toujours, avait rempli, pour la porter à la maison, son urne énorme, gigantesque, démesurée, dont le poids accablait et brisait sa robuste épaule. Cette victime lasse, résignée et courageuse rappelait par son intense tristesse les figures du grand Daumier; mais est-il possible de ne pas se rencontrer avec ce génie quand on veut peindre sincèrement la cruauté de la vie?
L'autre tableau de Jean Garion représentait Job. L'homme qui a été le plus grand des Orientaux, qui a eu tout et qui a tout perdu, a été frappé par Satan d'un ulcère malin, depuis la plante du pied jusqu'au sommet de la tête. Maintenant, il a pris un morceau de pot de terre pour se gratter et il est assis dans la cendre. Il a connu les dernières brûlures de l'horreur, il voit distinctement les épouvantes, et son œil vide atteste et interroge Dieu. Lui, le juste, il a connu l'ennui de vivre et il s'est écrié : Que le jour où je naquis périsse ! Mais ce n'est encore rien qu'il ait perdu ses fils et ses filles écrasés sous les débris de la maison, que le vent du désert a secouée. Ce n'est rien qu'il
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soit devenu une plaie et une pourriture, que par la violence de son effort, son vêtement ait changé de couleur, et que ses lèvres ne couvreat plus ses dents. Il lui reste h subir la suprême injure. Près de lui est sa femme qui va lui donner ses raisons de femme. Près de lui sont ses amis intimes Eliphaz Thémanite, Bildad Sçuhite et Tsophar Nahamathite qui ont -déchiré leurs manteaux et sur leurs têtes jeté de la poudre vers les cieux. Ils n'osent encore parler et gardent le silence-. Mais d'avance ils se réjouissent du bon sens qu'ils vont montrer, et tout à l'heure ils n'épargneront pas à Job les injures banales et les consolations hypocrites. Et celui à qui Dieu a mis des ténèbres sur ses sentiers, celui contre qui les troupes de Dieu, venues ensemble, ont dressé leur chemin, va subir maintenant le suprême supplice des lieux communs et des paroles vides; cetui dont les os ont été percés pendant la nuit et dont les veines n'ont plus de
repos va se débattre à présent contre les personnages comiques.
— Ah! mon cher Jean, dit Mathis, voilà de beaux tableaux et qui représentent sous deux faces le prodigieux martyre de la vie, et la vertu qui en triomphe, c'est-à-dire tout.
— A la bonne heure, fit Garion, mais ce qui est surtout précieux pour nous, c'est le sentiment du savetier à propos de la chaussure. Dis-moi donc, anatomiste, si les muscles sont à leur place et si les jointures sont bien attachées?
— On ne peut mieux, et les dissections que nous avons faites ensemble n'ont pas été perdues.
— Alors, reprit Garion, tu peux me dire
maintenant pourquoi tu as disparu comme un rêve, et pourquoi j'ai pu commencer, achever presque ces deux toiles, sans que tu en sois informé.
Daniel Mathis eut un moment d'hésitation, regarda les personnages présents comme n'osant parler devant eux. D'un coup d'œil éloquent le peintre lui montra son vieux modèle Quaranta, pareil à un maigre bloc brûlé par la foudre, aussi étranger à l'humanité qu'une roche noire dans la mer, puis désignant son jeune ami, Etienne Salvage :
— Quant à cet enfant, dit-il, tu le connais. Il n'a pas le temps de bavarder, étant occupé de choses éternelles. Il est vrai qu'en sa quahté de poète, il n'a rien à faire. Mais il lit Pindare dans le texte grec. Pour employer son temps, il a appris l'hébreu, l'arabe, les langues orientales, y compris le sanscrit, et il sait par cœur tous les dictionnaires.
La belle Aurélie, modèle, prit la parole :
— Moi, dit-elle, monsieur le docteur, j'ai
reçu un don particulier, qui fait de moi une
femme précieuse. Quand on parle, je m'ap- \ plique à ne pas écouter. Secondement, je ne comprends pas, et ensuite, ce qu'on a dit, je \ l'oublie immédiatement. Je me le rappel- ] lerais pourtant, si cela pouvait être utile à i Jean, pour l'agencement d'un tableau. J
— Eh bien, dit Mathis, puisqu'il faut | ouvrir mon cœur, voilà. Je crois que je suis amoureux.
— Mais , cher Daniel , dit Garion , ton secret est celui de Paris et de Polichinelle. On te voit partout, les yeux allumés, suivant Marcelle Rabe comme un chien. Mais tu ne lui as jamais parlé, tu ne la connais pas et , n'étant ni pauvre ni millionnaire, tu ne sais par quel bout entamer la conversation! Hélas! toi qui avais si bien commencé! Ton livre : Les Maladies de VAme, publié il y a deux ans déjà, fut un coup de génie. Tu appartiens à la Science, qui permet de chercher, de mordre en plein inconnu, de dé-
couvrir des mondes, de se dévouer sans cesse, et voilà que tu t'amuses maintenant à des fariboles !
— Mais, toi-même, dit Mathis, n'as-tu donc jamais été amoureux?
— Moi! dit Garion avec une moue indignée. Moi! Eh bien! et travailler! Est-ce donc en récitant des madrigaux à Chloris que j'apprendrais à dessiner un pied!
— Eh! fit Daniel, un peu impatienté, on n'est pas sur la terre pour dessiner des pieds 1
— Si fait, moi, dit Garion. Mon cher, je suis plus de ton avis que toi-même. Entrer dans la vie, beau comme un ange et fier comme un lion; rencontrer Juliette n'ayant pas encore quatorze ans, l'adorer, boire son baiser d'enfant et mouriravec elle, c'est assurément la plus raisonnable des professions. Mais, moi, j'ai manqué le coche. Mon visage d'ouvrier a été modelé à la diable, je n'ai pas rencontré Juliette, je n'ai pas su mourir à vingt ans, puisque j'en ai déjà vingt-sept.
et n'ayant pas eu l'iieur d'être un amant, je i me suis rabattu sur la peinture. |
— Eh ! dit Mathis, ne peux-tu donc se- 1 pai'er dans ta pensée l'amour et la mort? \
— Mais, dit Garion en souriant dans sa | douce et longue barbe de fleuve, c'est la même chose. On peut aussi avoir une bonne femme ordonnée et patiente et des petits, et c'est le bonheur vrai. Mais nous autres, qui sommes Paris, qui pensons comme les . moines prient, pour tous ceux qui ne prient pas, nous ne sommes pas ici pour nous amuser et pour faire des enfants, puisque notre race se reproduit où et comme Dieu veut, dans les circonstances qu'il veut, et non par la génération, comme les autres . races. Quand on a fait des garçons, Emile Deschamps veut qu'on leur achète à chacun un cheval; mais du moins le devoir étroit est de leur acheter des culottes. Et pour cela on doit tout faire, même de la mauvaise peinture. Or, on en fait déjà tant, sans le
vouloir! Non, mon ami, je n'ai jamais été amoureux.
— Et vous? dit Mathis à Etienne Salvage.
— J'ai eu, dit le poète, une adorable mère qui exerçait un petit commerce de mercerie et de modes. Elle travaillait avec la férocité de l'amour, et toute sa vie elle s'est nourrie de croûtes de pain pour m'amasser six mille francs de rente. Je les ai, je suis l'être le plus indépendant qu'il y ait à Paris, et je m'etïorce de bien faire les vers, car le Dictionnaire de l'Académie a parfaitement raison dans sa définition : Poésie, art d'écrire en vers. Mon aïeul Ronsard chantait fidèlement, Gassandre ou Hélène, les dames que Catherine de Médicis lui ordonnait de chanter, et il les aimait dans la mesure où cela était nécessaire pour composer ses odes. Moi qui ne suis pas limité par les ordres d'une princesse, j'aime Hélène, Cléopâtre, Hippolyte, reine des Amazones , et aussi la bourgeoise qui se promène sur le boulevard
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avec un joli chapeau, et la rôdeuse des for- j tificalions qui se peigne avec un clou; mais ] tout cela en général, platoniquement, dans l'unique intérêt des harmonies concordantes.
— Marcelle Rabe, dit Garion, n'est'!
pas une créature vulgaire. Elle est belle, < étrange et d'une bonne couleur fauve qui n'a rien de commun avec les roses et avec les lys. Elle est riche — hélas! de combien de boue et de sang? — ce qui lui permet de ne pas se vendre à toutes les minutes et de procéder par masses. En tout ,ce qui n'est pas l'amour, elle est fidèle à sa parole. A propos d'elle, on aurait pu redire le détestable lieu commun inventé, je crois, pour Ninon de Lenclos : C'est un honnête homme. Ce qui est absurde, car la femme n'étant pas un homme, ne peut être un honnête homme. Mais Marcelle aurait été presque digne d'être une amie, si l'amitié pouvait exister autrement qu'entre deux hommes :,
purs, unis par un intérêt de religion, d'art ou de patrie, dans un prodigieux idéal.
Jean Garion avait parlé trop timidement. Marcelle Rabe était tout à fait digne d'être une amie, et elle en avait une. Toutes les deux nées à Ghenove, dans la Côte-d'Or, de parents vignerons, Marcelle Rabe et Suzanne Brunel avaient été élevées ensemble, à Dijon, au couvent des Visitandines. Admirablement choyées et instruites, ce fut le moment heureux de leur vie, qui devait être bientôt troublée par les plus cruelles misères. Sages, travailleuses, robustes, ces deux jeunes filles offraient le type épanoui et heureux de la beauté bourguignonne et semblaient destinées à devenir des mères de famille,
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bonnes ménagères. Mais le sort, qui se joue des probabilités, en décida tout autrement. Très peu de temps après qu'elle fut rentrée dans sa famille, Marcelle perdit coup sur coup son père et sa mère. Dans le but d'agrandir et d'améliorer ses cultures de vignes, le vieux Rabe avait emprunté d'assez fortes sommes, et rongé parles hypothèques, par des intérêts toujours grossissants, appartenait aux hommes d'affaires, qui ne tirent de sa succession qu'une bouchée. Marcelle avait bien un frère, de beaucoup son aîné, qui lui-môme avait prêté de l'argent à son père. Il ne se montra pas le moins acharné '] et le moins Apre des créanciers. Ruinée, écrasée sous une montagne de papier timbré, dépouillée comme dans une forêt de voleurs, possédant pour tout bien quelques centaines de francs, elle vint à Paris dans le but d'y chercher la fortune et ne la trouva que trop tôt. Elle était déjà une courtisane classée et célèbre, lorsque Suzanne Brunel
arriva à son tour dans la ville qui est l'inévitable refuge de tous les déclassés et de tous les malheureux.
. Elle y arriva comme sa camarade d'enfance, dont elle ignorait le sort, mais dans des conditions bien autrement tristes. Séduite par un bellâtre de province qui, après lui avoir promis de l'épouser, l'abandonna, s'enfuit lorsqu'elle fut visiblement enceinte, Suzanne dissimula sa grossesse le plus longtemps que cela fut possible. Mais, lorsque enfin elle éclata à tous les yeux, Suzanne se vit sans nul secours au monde, car elle n'avait plus sa mère. Son impitoyable père la jeta à la porte sans même lui permettre d'emporter ses vêtements, et, si elle n'avait eu, cousus dans sa robe, quelques pauvres écus, elle n'aurait pu sans doute gagner Paris.
Elle était très près de son terme lorsqu'elle y arriva. Elle fut reçue à la Bourbe où elle accoucha d'un enfant mort, et quand elle en
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sortit, vécut misérablement quelques jours du faible secours qui lui fut accordé. Sans doute elle eût été soutenue encore par les aumônes de quelques personnes charitables. Mais fière et d'un généreux sang, elle aima mieux se livrer à toutes les horreurs de l'abandon et de la solitude, succomber sans se plaindre, et dès lors fut une de ces damnées de l'enfer parisien qui n'auront jamais d'historien, car leurs confrères n'écrivent pas l'histoire. Elle marchait au hasard devant elle, en haillons, la tête vide, les doigts de ses pieds sortant nus de ses savates déchirées. Les nuits comme les jours elle allait, s'enfuyait, se traînait, tombait morte de sommeil dans quelque allée ou sous les ponts, se cachant sur les bateaux dans le charbon, dé-j couvrant et ramassant des croûtes de pain oubliées, et se désaltérant à même dans l'eau de la rivière. Parfois sous les cieux noirs et pesants , elle errait, comme ua spectre d'ombre, sur les talus des fortifications, gelée
jusqu'aux os, secourue dans un moment de chance par des voleurs qui lui donnaient une goutte d'eau-de-vie, sans doute prostituée pour des sous dans des moments de fièvre dont ensuite elle ne se souvenait pas.
Uneaprès-midi, accablée, assommée enfin, toute douloureuse comme une plaie , les membres cassés, n'ayant pas mangé depuis si longtemps qu'elle était ivre de faim, Suzanne Brunel marchait dans le faubourg Montmartre, sans s'en apercevoir, traînant ses pieds nus dans la boue du ruisseau. La rue était encombrée de passants affairés, de chevaux, de baquets, de chariots chargés de pierres. Les voitures circulaient cependant, par cet étonnant prodige qui leur permet de se mouvoir dans une mêlée furieuse et dans un tourbillon fou. Le cocher d'un fiacre lancé à toute vitesse, voyant qu'il allait être arrêté, pris dans un encombrement, cria. Mais Suzanne Brunel ne se dérangea pas, continua h marcher de son pas de fantôme,
et le cocher furieux, outré par l'entêtement de cette ivrognesse, lui cingla en plein visage un coup de fouet qui déchira la chair et laissa sur elle comuie un serpent de sang. La foule s'était amassée, on avait arrêté le fiacre, et déjà les sergents de ville interrogeaient le cocher, qu'ils avaient fait descendre de son siège. A ce moment-là passa un coupé qui ne put aller plus loin et dans lequel était Marcelle Rabe, rentrant chez elle. D'un coup d'œil rapide, intuitif, lucide, dans la malheureuse en haillons, aux cheveux secs, au visage souillé de boue et déchiré par l'affreuse blessure sanglante, Marcelle reconnut son amie d'enfance, Suzanne Brunel. Si vite, si agilement que son mouvement fut à peine vu, elle descendit, parla aux agents, et prenant Suzanne entre ses bras, la mit dans sa voiture. Dès que le rassemblement fut dissipé, les beaux et fringants chevaux de Marcelle s'élancèrent et en quelques minutes elle fut arrivée à
l'hôtel qu'elle habite dans la rue de La Rochefoucauld.
Suzanne, exténuée de faiblesse et pouvant à peine parler, avait cependant reconnu son amie.
— Ah ! dit-elle d'une voix mourante, c'est toi qui me sauves ! et Marcelle la baisa tendrement dans le sang et dans la boue. A l'hôtel, portée dans une chambre gaie et claire, couchée dans un bon lit, sentant sur sa chair meurtrie des draps de fine toile, Suzanne fut tout d'abord un peu réconfortée. Dans de petites tasses du Japon que lui apportait diligemment Marcelle, elle but un peu de bouillon de volaille et ensuite un peu de vin très vieux. Tout de suite elle tomba dans un profond sommeil, et se réveilla seulement trois heures après, toujours déchirée par la faim. Un repas semblable au premier, augmenté seulement d'un très petit blanc de poulet, la calma assez pour qu'elle pût de nouveau fermer les yeux. Cette fois, lourde-
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ment, avidement, terrassée dans luie prostration animale, Suzanne dormit d'ai'filée plus de dix-huit heures. Au réveil elle put manger, et seulement quand une nuit se fut passée encore, on put la mettre dans un bain où elle fut lavée, nettoyée, où ses cheveux furent purifiés et peignés avec soin, et de là dans un autre bain tiède et parfumé, où elle ressuscita, se retrouva elle-même.
Chose vraiment remarquable et qui mérite d'être dite, entre les deux femmes ne fut échangée aucune parole vulgaire. Marcelle n'eut pas un mot, pas un clin d'œil qui exprimât la protection, et Suzanne ne dit pas un mot de reconnaissance. Mais chacune d'elles put lire dans les prunelles de l'autre la certitude, l'évidence d'un dévouement absolu que rien ne découragerait et qui ne finirait pas. Au bout de peu de jours Suzanne, belle, fraîche, heureuse, se portait parfaitement bien. Elle était devenue l'image exacte de la Suzanne bonne, instruite et spirituelle
MAUCELLE RABE. îl
dont son amie avait admiré au couvent la droiture et l'âme sensible. Cependant Marcelle ne voulut négliger aucune précaution dictée par la prudence.
Elle alla chez le docteur Maugars, ce savant illustre, qui habitait la maison exactement voisine de la sienne. Très nettement, très simplement, elle lui parla comme à un confesseur et lui raconta les tortures subies par Suzanne Brunel, sans rien atténuer, sans rien omettre, sans appuyer sur rien. Maugars qui, à cinquante ans, après de formidables études connaissait tout, même les femmes, fut frappé d'en voir une qui disait la vérité, et ce scrutateur de consciences reconnut chez Marcelle Rabe l'accent d'une réelle probité.
Intéressé, il promit de venir voir Suzanne Brunel, et y vint en effet au bout d'une heure. Resté seul avec elle, il l'ausculta minutieusement, la fit parler, tousser, l'examina avec le plus grand soin, pour voir s'il
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ne reconnaîtrait pas les signes de quelque lésion interne. Du premier coup il avait conquis la confiance de Suzanne et l'avait profondément émue, car il n'eut pas ces airs amis et complices que prend le médecin visà-vis d'une créature déchue ; il lui parla, non comme on parle à une duchesse, mais dans une très juste mesure avec le respect qu'on doit à toute femme, uniquement parce qu'elle est une femme.
Marcelle Rabe fut rappelée, et avec l'accent d'une conviction sincère le docteur Maugars lui affirma que Suzanne Brunel était parfaitement bien portante et guérie. Il prit congé et les deux femmes restèrent seules.
— Mon amie, dit Marcelle (et elle mit dans ce mot la plus sérieuse, la plus profonde tendresse,) il faut maintenant nous séparer. Un appartement dont voici la clef et où une voiture va te conduire, a été loué en ton nom dans une maison delà rue Léonie,
et agencé, meublé, pourvu des choses utiles. Et, ajouta-t-elle, en tendant à son amie un portefeuille plein de billets de banque, voici la chose indispensable, de l'argent. Ne mêlons pas nos existences, car les camaraderies des femmes sont ignobles. Dans notre vie souillée et bête, nous n'avons qu'un trésor pur et honnête et vrai, sur lequel nous pou-* vous compter, c'est notre amitié. Ne la traînons pas dans les vilenies auxquelles nous sommes condamnées, car seule, elle nous rendra un peu la sensation de notre saine et fraîche jeunesse. Nous devons donc ne nous rencontrer et nous voir que lorsque nous aurons sérieusement besoin l'une de l'autre.
Les deux femmes, en se quittant, s'embrassèrent comme s'embrassent deux êtres qui vont mourir ; et en effet elles allaient faire pis que de mourir, elles allaient vivre. Suzanne Brunel ne fit que passer dans l'appartement de la rue Léonie et n'eut pas le
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temps d'en user beaucoup les tentures.
A peu de jours de là, on la vit pour la première fois à un souper de viveurs que le comte de Vaurs donnait chez sa maîtresse Pulchérie. Ayant fait la connaissance de Suzanne à un bal de charité donné à l'Hôtel Continental, cette jolie Rouennaise qui se sachant exclusivement aimée ne craint pas de rivales, l'avait invitée, espérant qu'elle serait l'événement et le succès de la fête, et elle ne se trompait pas. Nullement fardée et peinte, sans aucuns joyaux, parée de sa chevelure brune simplement tordue, vêtue d'une robe verte lamée d'argent, qui lui seyait bien et ressemblait aux flots de la mer, Suzanne Brunel, brune et rose, superbe avec ses grands yeux de flamme, parut la plus belle de toutes au milieu de très belles femmes, et excita d'autant plus de curiosité et d'enthousiasme qu'elle était parfaitement inconnue. Les convives se demandaient d'où sortait ce diamant fulgurant dont ils étaient
éblouis, faisaient des calculs pour savoir s'ils étaient assez riches pour l'acheter, et ne se doutaient pas qu'un mois plus tôt ils auraient pu laraniasser pour rien, dans le ruisseau.
A ces enchères, comme à presque toutes les autres, ce fut l'Amérique républicaine qui l'emporta, et le grand amateur de tableaux de Rhode-Island, monsieur John Hartford, fut payé d'avance par un aimable sourire, lorsqu'il proposa à Suzanne de lui offrir en bloc l'hôtel, les voitures, les chevaux , les pierreries et aussi l'argent, beaucoup d'argent, (lago dit avec raison : N'oubliez pas l'argent !) enfin tout le bagage nécessaire à une charmeresse qui fait partie du superflu de Paris à titre de luxe, de fantaisie, d'amusement, d'enchantement, de parure et de joie.
Gomme l'avail dit Jean Garion, on voyait partout dans les théâtres, aux promenades, sur les boulevards, aux bals de souscription, le jeune docteur Mathis sur les pas de Marcelle Rabe. Il la suivait, la cherchait, la buvait des yeux, s'enivrait de la regarder, si exquise en sa grâce délicate et aristocratique, dont se fût contentée plus d'une honnête femme.
Dans les yeux de Marcelle il voyait des infinis de bonheur et d'extase, et sur ses lèvres le signe glorieux de la résolution et de la force. A l'Opéra il admirait, posées sur le rebord de la loge, ses mains princières à qui obéissait docilement l'éventail. Gependant il ne lui avait jamais parlé, il n'avait jamais
entendu le son de sa voix, il ne savait même pas où elle habitait. Et que voulait-il d'elle? Rien. 11 l'adorait, lui dédiait toutes ses pensées et tous ses désirs et seulement où elle était, trouvait la clarté de la lumière et l'air respirable. Il savait bien qu'il la connaîtrait, qu'elle serait, qu'elle était déjà mêlée à sa vie, et qu'ils seraient emportés ensemble dans le tourbillon de quelque fatalité. Mais où et quand? Il sentait venir cela comme de loin on sent venir le tumulte et le grondement d'un orage. Mais il ne résolvait rien, ne formait aucun projet, et lequel aurait-il pu former ?
Certes, se contenter d'un lambeau de femme, être dans un vil partage l'amant de cœur de la divine créature qu'il n'eut jamais possédée assez quand même elle lui aurait appartenu tout entière, cela il n'y songeait pas, et il en eut repoussé la pensée avec horreur.
Et si elle lui avait dit : Me voilà, viens-
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nous-en, où l'aurait-il emportée? N'ayant pas perdu toute raison malgré sa folie, il comprenait qu'on ne prend pas une des reines parisiennes, ruisselante de diamants, foulant toutes les pourpres, respirant l'encens des louanges, pour l'aller mettre dans une chaumière, quand même il serait possible de trouver la chaumière, devenue désormais une allégorie.
Non, Daniel Mathis ne voulait et n'espérait rien. Emportant partout dans son esprit une vivante image de Marcelle Rabe, il allait vers elle, poussé par une force à laquelle il n'essayait pas de résister. Il la regardait parce que lorsqu'il ne l'avait pas contemplée depuis un ou deux jours qui lui avaient semblé longs comme des années dans une prison, il voyait devant ses yeux un sombre voile d'obscurité et de nuit, et dans sa poitrine, à la place de son cœur qui ne battait plus, sentait s'ouvrir un abîme, le vide affreux d'un gouffre. Ainsi en s'abandonnant
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à cet amour, qui contenait non pas l'espérance, mais pour l'avenir une douloureuse et tyrannique certitude, Mathis obéissait à la terreur du néant et à l'instinct exaspéré et furieux de la vie.
YI
Mais, peu de jours après sa visite à Jean Carion, son existence fut bouleversée par un malheur qu'il ne pouvait prévoir et à la possibilité duquel il n'avait jamais songé. Tout à coup absente des théâtres, des promenades, des fêtes, de tous les lieux de plaisir que sa présence éclairait et où elle jetait comme un féerique éblouissement, Marcelle Rabe disparut et comme si elle n'avait jamais existé, manqua au ravissement de Paris, qui,
sans elle, sembla à Daniel Mathis com,me une
tombe immense. D'abord assommé par ce coup, il le subit comme les animaux subissent un cataclysme, sans essayer de se garer et de résister. Sans doute il eût pu chercher à comprendre et se renseigner. 11 ne le tenta même pas; il fut comme un homme qui est tombé au fond d'un trou et qui y reste. Égoïstement, il lui semblait que Marcelle Rabe était plus à lui depuis qu'il l'avait perdue, et maintenant, toujours embrassée par sa volonté et par sa pensée, lui appartenait à lui, et non plus "au monde de dissipation et de plaisirs qui l'accaparait comme une proie. Et à cette horrible et douloureuse résignation se mêlait, obscur, un sentiment de lâcheté. Qu'il dût un jour tenir dans ses bras et sous ses lèvres la bien-aimée qui, par conséquent, ne pouvait être morte ni partie à jamais, Daniel n'en doutait pas un instant. Mais, sans se l'avouer, sans même s'en douter, il laissait reculer l'instant où Marcelle et lui se retrouveraient, s'uniraient dans un
MAÏICELLE RABE. 31
baiser plus délicieux et plus profond que le ciel et où commenceraient pour eux toutes les désolations et les plus affreuses tortures. Ces supplices, il en avait le vif, l'impérieux pressentiment, ou plutôt, pour expliquer mieux ce mot conventionnel : pressentiment, il se les rappelait, il en avait le souvenir clair et distinct, car le temps, ou ce qu'on nomme ainsi, n'étant qu'une illusion de notre esprit, nous pouvons nous rappeler et voir à la lueur d'un éclair soudain les choses futures aussi bien que les choses passées. C'est ainsi que Daniel Mathis revivait déjà les souffrances auxquelles il se sentait condamné, et lorsqu'il mettait la main sur sa poitrine, il y sentait la douleur d'une blessure vive, non encore fermée. Il s'était jeté dans le travail, étudiait, écrivait éperdument, pour retenir et dompter sa raison vacillante, et passait presque toutes les nuits. Un matin, vers huit heures, comme il entassait encore les feuillets près de lui, il vit entrer dans son cabinet,
sans être annoncée, une femme calme, résolue, dont le visage convulsé montrait qu'elle avait été frappée par un grand malheur. C'était Suzanne Brunel. Sans répondre au geste qui l'invitait à s'asseoir, elle regarda fixement le docteur Mathis et lui dit :
— Marcelle Rabe est mourante. Elle est morte, si vous ne la sauvez.
Daniel fut agité d'un frisson et devint pâle comme un linge. Mais tout de suite il retrouva sa force parce qu'il le voulut. Il prit son chapeau, et faisant passer Suzanne devant lui :
— Allons, dit-il.
Un peu moins d'un mois auparavant, Marcelle Rabe avait été atteinte d'une fièvre typhoïde. La maladie se déclara avec une
extrême violence, et il sembla qu'acharnée sur une créature jeune, dans tout l'éclat de sa beauté et de sa force, elle mettait son orgueil à la terrasser, à la faucher comme une fleur. Marcelle fit appeler le docteur Maugars, qui la réconforta et la rassura, mais seulement dans la mesure du possible, car cette jeune femme, armée d'une clairvoyance absolue et d'une effrayante expérience, était un de ces êtres qui possèdent la certitude et pour qui l'illusion n'existe pas. Il aurait voulu, il voulait la sauver, voyant en elle, de son regard qui planait au-dessus des conventions et des réalités sociales, une femme qui aurait mérité d'être digne d'estime, si elle n'avait été roulée, par le flot bourbeux de la vie, comme une pierre dans le ruisseau. Marcelle sentait que le grand savant était résolu à combattre pour elle; mais un autre secours que le sien était nécessaire. Le médecin ne peut rien s'il n'est pas aidé par des soins de toutes les minuleset si sapensée n'est
U MARCELLE RABE.
pas interprétée, comprise, devinée par des auxiliaires intelligents, patients comme des prisonniers, plus rusés que des Mascarilles et dévoués jusqu'à l'amour. Marcelle Rabe prononça donc sur elle-même les deux mots sacramentels : Aide-toi! et elle écrivit à Suzanne Brunel cette ligne unique : Je suis en danger de mort, et je t'attends. Suzanne accourut, s'installa dans la maison de Marcelle. Monsieur John Hartford, l'approuvant de vouloir soigner son amie, lui avait laissé pour cela toute sa liberté, que d'ailleurs elle eût prise.
— Mon enfant, lui dit le docteur Maugars, en causant avec elle à voix basse dans un salon voisin de la chambre où dormait Marcelle Rabe, je vous aiderai de toutes mes forces et de tout mon pauvre savoir humain ; mais il nous faut ici un miracle, et c'est à vous de le faire. La médecine sait, devine, imagine ce qu'il faut faire, mais il faut qu'elle soit obéie par une pensée et par une âme.
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Soigner un malade, c'est épier son souffle, le tenir sous son regard, lui donner le baume et le calme du silence sans qu'il se sente jamais seul, subir en môme temps que lui la soif, la fièvre qui le brûle et savoir aussi bien que lui quel rêve l'effleure de son aile Si je ne me trompe pas, vous ne serez pas audessous d'un tel dévouement, et vous êtes capable de vous compter vous-même pour rien et de vous donner toute.
Certes le vieux Maugars ne se trompait pas. Tout ce que peut faire une mère pour son enfant adoré, Suzanne Brune! le fit pour son amie. Pendant ces nuits et ces longs jours elle ne se déshabilla pas, ne connut pas le sommeil. Elle mangeait et beaucoup, pour se conserver les indispensables forces, mais elle ne voulut, ne désira aucun repos, et les yeux attachés sur la malade, elle l'aidait, la servait, lui parlait avec une douceur délicieuse. Enfin ce qui charma le plus Maugars, c'est que Suzanne, avec
génie, sut nourrir Marcelle et pour elle faire couler sous le couteau sur une pincée d'herbes bien préparée le jus entier d'un gigot, chaud et vivant.
Pas un instant son visage ne put laisser deviner une crainte, une inquiétude, et non plus il ne montrait pas ce stupide sourire trop rassuré, qui pour le malade inquiet et soupçonneux est un arrêt de mort. Marcelle dut croire que Suzanne était en effet tranquille et puiser dans ses yeux la confiance.
Et pourtant, en dépit de tous les efforts, la maladie acharnée, irrégulière, procédant par sursauts, devenait de plus en plus grave, échappait à toutes les prévisions, se dérobant, frappant des coups inattendus. Dans la pensée de Maugars ces désordres procédaient aussi d'une cause morale. Une fois terrassée et vaincue, Marcelle Rabe avait été la proie des douleurs, des désolations, des épouvantes amassées depuis longtemps dans
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son âme. Elle succombait h l'inconsolable chagrin d'avoir été autre chose que ce qu'elle devait être et d'avoir conservé en pleine boue un appétit de saine fraîcheur et de lumière.
Cependant sous la salutaire influence du docteur Maugars et de Suzanne Brunel, il y eut un grand moment d'accalmie. La maladie se déroula logiquement, suivit son cours normal, et la guérison semblait proche, lorsque d'inquiétantes complications survinrent. Marcelle fut en proie à de fréquentes hémorragies, qui ensanglantaient sa charmante bouche et son visage. Et par leur abondance, elles amenèrent un état d'affaiblissement extrême, une torpeur cérébrale considérable et, par intervalles, des pertes de connaissance et des syncopes. Une entre autres, dura si longtemps que Suzanne eut toutes les peines du monde à ressusciter son amie. Enfin Marcelle rouvrit les yeux pour les refermer vite, et retrouva la
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parole, mais pour articuler difficilement quelques vagues syllabes. A ce moment-là même, Suzanne attendait depuis une heure déjà le docteur Maugars qui était l'exactitude même et qui cependant ne venait pas. En hâte elle envoya chez lui ; mais la femme de chambre qu'elle avait dépêchée revint au bout de quelques instants, bouleversée.
Maugars, frappé d'une attaque d'apoplexie, était mort le matin même.
Suzanne sentit autour d'elle le néant, le chaos, l'effondrement. Maugars mort, c'était aussi Marcelle morte. Certes, il l'avait dit, lui le grand savant, elle pouvait être sauvée, et il fallait qu'il en fût ainsi; mais par qui maintenant? Les médecins de Paris sont
des trouveurs et de grands inventeurs ; ils sont illuminés par ces éclairs qui sur les champs de bataille montrent aux conducteurs d'hommes des combinaisons inconnues et nouvelles, et ils feraient tous les prodiges, s'ils en avaient le temps. Mais voués à sou^ lager, à consoler, à guérir tant de souffrances et de martyres, à Paris ils voient le temps non, comme ailleurs, s'enfuir, mais s'envoler, en les heurtant de son aile fulgurante. Auquel de ces combattants peut-on dire : Voilà la plaine encombrée de héros, de soldats tombés, de mourants qui perdent leur sang parleurs blessures; occupetoi seulement de mon blessé à moi, et laisse a2;oniser et mourir les autres. Mais comme Suzanne roulait ces tristes pensées, elle se rappela tout à coup avec l'intuition inspirée de l'amitié ce jeune médecin qui toujours sur les pas de Marcelle la regardait, s'enivrait de lavoir, comme un captif regarde un coin du ciel. Celui-là guérirait Marcelle ; pour
cela il avait tout ce qu'il-fallait d'amour, il devait avoir aussi le talent et la science.
Les Parisiens, comme les sauvages, ont les sens assez affinés pour reconnaître l'ami et l'ennemi, et instruits par une expérience qu'ils semblent avoir bue avec l'air, ils croient presque uniquement à l'héroïsme et à la probité de la jeunesse. Le jeune homme n'a pas encore eu le temps de s'assimiler beaucoup de bêtises et de devenir complètement égoïste. C'est pour avoir profondément su celte vérité que Napoléon choisissait des enfants assez braves pour conquérir le monde, et dont il faisait des généraux et des "rois."
D'ailleurs en allant trouver Daniel Ma- Ihis, Suzanne allait vers un but certain, elle 1 était assurée de faire ce qu'il fallait faire, 1 et au seul regard que le médecin lui jeta, 5 elle comprit à quel point elle avait eu raison ^ de venir. . .
Lorsque, amené par elle, Daniel arriva
près du lit de la malade, Marcelle dormait. En la voyant si changée, pâle avec des yeux démesurément agrandis -et des lèvres violettes, plus belle qu'il ne l'avait jamais vue, mais d'une beauté effrayante et comme immatérielle, le jeune docteur sentit son âme pénétrée de douleur. Et de joie aussi. Oui de joie, car la femme qu'il avait adorée, follement désirée avec des jalousies qui lui mordaient le cœur, la femme embellie d'une splendeur céleste, mais salie par tant de baisers qu'il se figurait avec horreur, cette femme n'existait plus, et déjà s'était posée sur elle une main de glace.
Elle vivrait pourtant, car lui Daniel le voulait, il ne l'abandonnerait pas aux anges de la mort, il irait chercher et reprendre dans les enfers sa pâle Eurydice, et il la ramènerait à la douce clarté du jour. Mais alors, elle ne serait plus elle-même, elle serait une autre, purifiée dans la nuit de toutes les souillures; elle n'appartiendrait
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plus qu'à lui, son époux, son amant, son créateur, qui aurait à nouveau façonné son argile et qui l'aurait ressuscitée de son souffle et animée à une étincelle de sa propre flamme.
La première fois que, tranquille, bien éveillée, ayant sa connaissance, Marcelle Rabe vit Daniel assis au chevet de son lit, près de Suzanne, elle n'éprouva aucune surprise, sembla penser qu'il devait être là, savoir qu'il y était, et ne s'étonna pas de voir le jeune homme lui tâterle pouls, l'ausculter, la regarder avec la plus tendre sollicitude.
Elle répondit sensément et doucement aux questions nécessaires que lui adressait Daniel. Lui pourtant, ne montrait pas d'inquiétude sur son visage, parce qu'il ne le fallait pas. Et il n'en éprouvait pas en eff'et, car il voulait trop ardemment sauver Marcelle pour ne pas être certain qu'il la sauverait; mais, comme un bon Normand, il
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dépensait loule sa force, toute son adresse, toute son ingéniosité, tout son sang-froid, dans le long et terrible duel avec la nnort.
Et il n'avait pas affaire à un faible adversaire. L'implacable lui disputait la chère proie lambeau à lambeau, et des deux côtés l'effort était le même. Marcelle douce, reconnaissante, s'appliquant à obéir, était une très bonne malade quand elle se possédait, pouvait être maîtresse d'elle-même. Mais des crises survinrent, avec cris, délire, convulsions. Alors elle n'avait plus la connaissance du monde extérieur. La mémoire s'effaçait, et dans l'être de Marcelle dédoublé il y avait encore une victime des anciens désespoirs qui avec horreur fuyait le réveil, et quand la douce et obéissante femme voulait bien guérir, résistait, elle, et ne le voulait pas. Le délire devint habituel, et c'était un état de manie, de profonde mélancolie, allant jusqu'à l'hébétude et à la stupeur. r4ontre ces dépressions d'une vie lassée, qui
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cherchait ranéantissement, l'oubli, l'éternel sommeil, nul remède mâténel n'eût été efficace. Ce fut l'ardente volonté de '^ Mathis, la tendresse de Suzanne Brunel, axîharnée, patiente, fraternelle, qui en triomphèrent. Peu à peu, sous leurs influences unies, ces phénomènes effrayants dispa- I Furent; Marcelle retrouva sa for'ce, sa résignation, sa beauté et redevint elle-
même.
Si Suzanne ne quitta pas son amie, resta près d'elle, l'accompagna dans les premières promenades en voiture qui, pour la convalescente, furent délicieuses, en revanche, Mathis n'avait plus de bonne raison pour être là à toutes les heures. Il fallut bien que, chassé à regret, il retournât à ses' malades, à sa vie d'étude, à son quartier Saint- Germain qu'il n'avait jamais quitté; car, depuis le temps où il était interne à la Charité, il avait gardé toujours le joli appartement qu'il occupait alors dans la rue
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Jacob. Mais aussi souvent que la discrélion le lui permettait, que sa visite pouvait être avec vraisemblance celle du médecin, il courait chez Marcelle, envolé comme une flèche, traversant Paris si rapidement que son impatience ne lui eût pas permis d'aller en voiture.
Il s'asseyait, examinait, interrogeait la malade heureusement guérie, puis, à ce qu'il croyait, lui parlait de choses indifférentes. Et, en effet, le thème était bien cela, et Mathis, plein d'esprit, Parisien jusqu'au bout des ongles, pouvait captiver ses auditeurs à propos de n'importe quel sujet. Mais ce dont il ne s'apercevait pas, c'est que son regard, sa bouche avide, sa main frémissante n'étaient nullement d'accord avec ses paroles. Un jour, à la prière de Marcelle, il lui racontait ses projets, ses études passionnantes, les recherches dont il était occupé; mais, sans qu'il le sut lui-même, il était brûlé et dévoré par la passion, fièvre de
délire et d'amour qui s'était emparée de tout son être. Tout à coup Marcelle Rabe éclata en pleurs ; ses larmes tombaient si abondantes, si pressées qu'elle ne pouvait parler. Interrogée, suppliée par Mathis, qui vainement cherchait à la consoler, elle pleurait encore plus fort, avec de profonds sanglots. Puis, lasse enfin, brisée, et regardant son jeune sauveur avec une douleur immense, avec une fraternelle et profonde pitié :
— Hélas! vous m'aimez, dit-elle.