IX
î Daniel Mathis eut un mauvais, un méchant regard. Ce regard, Marcelle le vit, le saisit an passage.
— Ah ! dit-elle, vous avez dans la pensée
et sur les lèvres le mot affreux : ingratitude; mais, par égard pour vous-même, ne le prononcez pas. Vous avez cru que je voulais vous refuser ce corps, cette guenille, cette chair tant de fois hideusement vendue. Non, il est à vous, vous le prendrez où et quand vous voudrez, et vous pouvez en user à votre fantaisie et à votre plaisir. Ce que je vous refuse, hélas ! c'est ce que vous attendez de moi et que je n'ai pas : de l'amour, parce que le cœur d'une courtisane n'en produit pas, et il n'est au pouvoir de personne que ce qui a été pourri renaisse et redevienne vivant. Sachez-le, pour vous, je consentirais avec joie que ce misérable corps fût tenaillé, déchiqueté en petits morceaux, et je mordrais avec ravissement du fer rouge. Vous m'aimiez , hélas ! et moi qui
vous voyais partout sur mes pas, moi qui
! toute jeune ai vécu assez pour tout savoir, j'avais deviné ce que vous serez et ce que vous êtes, et j'adorais sur votre front le
AS MARGELLE RAHE.
signe du génie. J'avais rêvé de vous donnera non-l'amour, qui n'existe qu'entre des êtres purs, mais un dévouement obscur, obstiné, que vous n'auriez même pas connu, et pour vous éviter un petit ennui que vous ne sentirez même pas, je me serais jetée sous la roue d'un chariot. Ah ! si les têtes n'étaient pas barrées par le songe, par le vain fantôme de l'irréalisable amour, on compren-.; drait ce que c'est, une femme qui vous ap-'** partient, non par le vil lien de la chair, mais par ce qui reste en elle de vrai, de pur et d'humain, et qui vous adorerait:, dans les maux et dans les épreuves. |
— Non, ditMathis, ne m'offrez pas votre-^^ amitié; j'ai trop souffert, je vous désire lrop| follement pour accepter la froide affection et le calme dévouement d'une mère. Ni cela, ni . votre corps jeté comme un don de pitié et comme une proie. L'amour est contagieux et je veux que vous m'aimiez. Vous aviez peur que l'affreux mot ingratitude ne me vînt
sur les lèvres. Non, vous vous trompiez, vous ne me devez rien et je ne puis vous trouver ingrate. Vous pouvez me refuser cette main que je vois encore frêle et blanche comme la maladie l'avait faite, ces lèvres qu'appellent désespérément mes baisers, ces yeux sans lesquels il n'y a pour moi ni jour ni lumière.
— Je ne vous refuse rien de ce qui est à moi, dit Marcelle Rabe. Don ou proie, mon corps est à vous, et en vous appartenant, ne se consolera jamais d'être une chose banale et avilie. Prenez-le quand il vous plaira. Ce que j'aurais voulu, c'est éviter entre nous le mensonge de l'amour, que je ne puis inspirer et que vous ne pouvez ressentir pour moi, si nous voulons voir en face la vérité. Mais avoir la prétention d'être sincère, c'était pour moi trop d'orgueil, et un tel privilège n'appartient pas à la misérable fille que je suis.
— Je ne comprends rien à tout cela, dit Mathis, je vous aime, et de vous je veux
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tout, le corps, l'àme, le désir, l'amour, et tout ce qui est vous, puisque je vous adore toute ! — Vous aurez donc tout, dit Marcelle Rabe, excepté que je ne vous aime pas et que je ne dirai pas : Je vous aime. Et demain j'aurai eu le temps d'apaiser ma douleur, d'éponger mes yeux rougis, et pour une fois, du moins, vous pourrez caresser, tenir dans vos bras la marchande d'illusions que j'aurais voulu ne jamais être pour vous. Après, je parlerai, je vous dirai tout, je vous verserai la vérité vivante, et nous verrons si vous êtes digne de brûler votre bouche dans le flot de cette liqueur amère.
Le lendemain, aune heure déjà tardive, car elle l'avait voulu ainsi, Marcelle Rabe reçut Daniel dans un boudoir qui, depuis
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longtemps, n'avait pas été ouvert et qui donnait sur sa chambre à coucher. On y marchait sur un tapis épais, d'un rose très pâle, semé de quelques fleurettes, et les murs y étaient tendus d'une étoffe de soie représentant l'eau transparente avec des roseaux et des iris. Un divan très bas et des coussins jetés partout pêle-mêle charmaient les yeux par des couleurs vives et tendres, associant et mêlant leurs délicates harmonies.
C'était un soir d'automne, déjà un peu froid; dans la cheminée de bois finement sculpté brillait un feu clair devant lequel Marcelle étaitdebout, vêtue d'une robe orientale et parée de bijoux barbares. En entrant, Mathis l'admira, mais avec un prodigieux éblouissement, et comme s'il l'eût vue alors pour la première fois. Elle était bien telle qu'il l'avait si longtemps cherchée, poursuivie avec des yeux d'amant, mais encore plus jeune, mille fois plus belle, comme transfigurée. Rien ne restait plus en elle de
la malade dont les yeux et les lèvres s'éteignaient tristement pour se fermer à jamais. - Marcelle avait retrouvé ses caressantes '^ prunelles de flamme, sa peau dorée et fauve, :! sa chaude pâleur, ses lèvres embrasées, son i épaisse chevelure. Elle fit asseoir Mathis sur | des coussins, et, penchée vers lui, lui jeta ses | bras autour du cou, lui baisa les lèvres et | les yeux. M'aimez-vous? demandait Daniel | fou de désir et d'espoir; mais c'était une i§ question à laquelle Marcelle Rabe ne répon- | dait que par le silence et par de nouveaux % baisers, car le jour où elle y répondrait sin- | cèrement ce serait de façon à désoler son ami. Mais elle ne pouvait pas être embarrassée par la nécessité de parler ou de se taire, parlant cette langue des caresses, d'autant plus éloquente et persuasive qu'elle est silencieuse. Daniel, éperdu, emporté dans un tourbillon de ravissements, n'assistait plus à ses propres actions. Il ne sut pas comment il se trouvait dans le grand lit de
satin, couché à côté de Marcelle souriante, câline, dont le sein dur et froid sortait brun des blancheurs de la chemise.
Les sensations qu'éprouva Mathis, il ne les connaissait pas, ne les avait pas même soupçonnées. Les ardeurs d'une jeune épouse récemment initiée à l'amour, la pudeur et la chasteté de la vierge, la science inventive de la courtisane dissimulée et voilée par sa perfection même, Marcelle avait tout cela, et le désir se renouvelait près d'elle, comme une source que rien ne peut tarir. Pas une minute le sommeil ou la fatigue ne l'avait saisie.
Toujours ses lèvres inépuisées enchantaient et caressaient Daniel ; et lui, il se sentait devenu un autre être, destiné à mourir toujours, sans apaisement et sans lassitude, dans le tourment délicieux de la tyrannique volupté. Parfois dans les intervalles des baisers, il parlait, louait Marcelle Rabe en mois enflammés, faisait mille projets de vie à
U MAUCELLE RABE.
deux qu'il lui racontait, et lui disait aussi avec une tendresse exaltée et reconnaissante : M'aimes-tu? Mais Marcelle ne répondait rien, lascive, amoureuse et folâtre dans le voile brun de sa chevelure dénouée. Au matin, cependant, un tranquille sommeil ferma ses yeux. Elle s'endormit, calme, semblant heureuse, respirant doucement. Comprenant qu'elle avait besoin de repos, et qu'il fallait la laisser à elle-même, Daniel Mathis s'habilla à la hâte, et sortit, si heureux qu'il ne restait rien en lui des chagrins passés et des douleurs anciennes.
Pour regagner son quartier, dans la fraîcheur matinale, il traversa Paris à pied d'un pas si rapide, que l'espace s'enfuyait devant lui. Il se sentait léger, résolu, plus fort que les événements, et il avait chaud au cœur.
Ainsi Marcelle avait menti, et elle l'aimait; pouvait-il en douter après l'avoir tenue dans ses bras, folle, vaincue, amoureuse?
Elle l'aimait, et elle avait mieux fait que de l'avouer, elle l'avait prouvé avec toute la furie de sa chair et avec toutes les ardeurs de son sang. Ainsi ils pourraient être l'un à l'autre, ne plus se quitter, vivre ensemble et savourer ce qui vaut mieux que tout. Jadis peut-être elle avait été une créature qui se vendait, qu'on achète. Mais, quoiqu'elle fût toute jeune, il y avait déjà si longtemps de cela ! Et d'ailleurs était-ce vrai : Daniel ne voulait plus que ce fût vrai, il effaçait ce passé odieux, ce mauvais rêve, et que n'efface pas, que ne lave pas l'onde salutaire d'un sincère amour! Daniel, qui avait le bonheur d'avoir encore ses parents, comprenait bien que Marcelle ne serait pas sa femme et ne pouvait l'être; il comprenait bien aussi qu'une liaison avec elle, évidente, avouée au monde, serait la ruine et la fin de ses travaux scientifiques et de toutes ses espérances. Mais alors, par un blasphème abominable, il se reniait, foulait aux pieds son
passé, son avenir, tout ce qu'il avait voulu et rêvé, se disant qu'il voulait bien être un renégat de la science jusqu'alors adorée et que rien n'était rien et ne valait un regret, pourvu qu'il possédât Marcelle.
Mais un doute affreux l'étreignait. Pendant cette inoubliable nuit où il avait savouré les plus suaves délices et où il s'était senti extasié dans l'anéantissement, vingt fois il avait demandé à Marcelle Rabe : M'aimez-vous? et jamais elle n'avait répondu à cette question où tenait toute son âme. Mais ces mots divins : Je vous aime! qu'il avait sollicités et espérés et n'avait pas entendus, peut-être que Marcelle Rabe les réservait, les dirait plus tard, et alors leur virtuelle magie dissiperait toutes les brumes. Daniel avait envie de courir vers elle, de retourner rue de La Rochefoucauld; mais enfin, sa folie d'amant ne pouvait détruire en lui toute bonne éducation et il comprit qu'il devait attendre du moins quelques heures.
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Il rentra bien chez lui ; mais chez lui, ce n'était plus nulle part. Depuis qu'il avait concentré et borné sa vie au chevet de Marcelle Rabe,il n'avait plus fait que de rares et courtes apparitions dans le joli entresol qu'il habitait rue Jacob, près de la Charité. C'est là qu'il s'était installé après avoir terminé son internat, et passé sa thèse de la manière la plus éclatante. Grâce à la protection de son maître, le célèbre professeur Ghartier, il avait eu d'abord quelques malades. Et il avait soigné aussi des amis, comme Carion, et des pauvres à qui le dénonçait sa réputation de générosité, déjà faite.
Il rentra donc ; mais sa maison dont ses plus chers camarades avaient oublié le chemin était vide avec ostentation, comme celles où il ne vient personne. Quoiqu'un domestique rêveur y essuyât tout avec un soin négligent, les livres et les papiers étaient rayés de poussière et rien ne connaissait plus Daniel. Rien d'exilé comme un Parisien qui,
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pendant un temps, a délaissé ses occupations et son domicile. Il est alors seul avec une intensité extraordinaire, car sa solitude s'augmente de tous les bruits, et de la foule qui grouille dans Paris, avec son immense murmure.
Daniel lut ou parcourut les lettres qui l'attendaient, voulut répondre aux plus urgentes, et y renonça avec tout le dégoût qu'éprouve un amoureux, au moment d'écrire des lettres non destinées à sa maîtresse. Puis il fit une longue promenade sur le boulevard Saint-Germain, déjeuna au café Garon, et de nouveau rentra chez lui, où il se flattait d'ajouter quelques feuillets au livre qu'il écrivait alors. Mais son livre, comme tout ce qui était sa vie morale, l'avait abandonné, et lui-même n'en reconnut ni l'audacieuse et féconde pensée, ni le style. Daniel n'avait plus à lui aucune idée, si ce n'est celles qui se rapportaient à Marcelle, et c'est seulement pour les exprimer
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qu'il savait et se rappelait des mots. Comme dit Balzac, l'amour ne produit rien et ne peut avoir d'autre but que lui-même, et ce créateur, déchu de toute force créatrice, put alors en faire violemment l'expérience.
Après cette matinée et ce commencement d'après-midi, épouvantablement longs, dépensés à ne pas exister, à être absent de luimême, le jeune docteur, accablé et dévoré par une implacable solitude, atteignit à grand'peine quatre heures. S'élant minutieusement paré, ayant fait une toilette d'amant, il prit un fiacre devant Saint- Germain-des-Prés et se fit conduire chez Marcelle. 11 la trouva assise dans une petite bibliothèque, sérieuse, un peu triste, et n'ayant plus rien de la femme riante qui avait été l'enchantement de la nuit divine, si vite envolée. En la voyant froide, très résolue cependant, comme séparée de lui par quelque invisible obstacle, il sentit douloureusement que le moment n'était pas venu
GO MARCELLE RABE.
d'obtenir d'elle l'aveu si ardemment souhaité. Mais comme il obéissait à quelque chose de plus fort que lui, poussé par un cruel démon, il ne put s'empêcher de dire encore une fois ces paroles imprudentes :
— M'aimez-vous?
— Non, dit Marcelle.
Un voile passa devant les yeux de Daniel
qui s'injectèrent de sang. Ce fut douloureusement et d'une voix étouffée qu'il ajouta :
— Alors ces baisers, ces caresses que vous m'avez donnés, vous n'en partagiez pas l'ivresse avec moi. C'était une comédie et un mensonge.
— Oui, dit Marcelle, c'était une comédie et un mensonge, car, en fait d'amour, je n'ai rien de mieux à donner. Mais je te veux heureux, libre, justement honoré, débarrassé de moi; et si jamais mon dévouement, toutes ■/ mes minutes employées à te servir et le don , de ma vie, que je compte pour rien, pou- I valent t'être utiles à quelque chose, tu com- j
MARCELLE KABE. Gt
. prendrais que je t'aime autrement et mieux que comme une femme amoureuse.
— Eh ! dit Daniel désolé, ce que vous me refusez est précisément ce que je veux !
^- Je te refuse, dit Marcelle, ce que je ' ne puis donner et que je n'ai pas. Une légende hongroise raconte qu'avant de séduire l'homme dont elle doit aspirer la vie et boire le sang, la femme vampire est tenue de se démasquer pour lui, de lui dire ce qu'elle est et de lui avouer ses horribles secrets. Moi aussi, je devrais me confesser à toi et te faire voir mon hideux passé. Mais je m'en garderai bien ; parce que lorsqu'un homme est la proie d'un indigne amour, toutes les monstruosités de l'objet aimé, lorsqu'il les apprend, exaspèrent et augmentent cet amour, comme une plaie qui toujours grandit et se creuse.
— Ah ! dit Mathis, jamais je n'apprendrai à propos de vous rien de pareil ; car
vos yeux fiers et limpides, vos lèvres fran-
ches, tout l'ensemble de votre visage sincère ne vous affirme-t-il pas probe et loyale ?
— Pour une femme, dit Marcelle, il y a plusieui's façons d'être loyale et déloyale, et une de mes pareilles peut être une brave, une honnête femme et même une héroïne, — à l'amour près. Car, dès qu'il s'agit de l'amour, nous sommes capables et coupables de toutes les vilenies. Non, je ne te ferai pas ma confession, mais je te ferai à la fois celle de toutes les courtisanes et je tenterai pour toi la chose impossible : je te dirai la vérité ! Pour un homme qui a gardé l'honnêteté et le respect de soi, il n'y a pas de plus grand malheur que d'aimer une courtisane. Qu'elle le veuille ou non, elle mentira et trahira à chaque minute. Ne lui demande pas : As-tu appartenu à tel vice ? As-tu commis tel crime ? Tel homme a-t-il été ton amant? Oui, ce vice l'a salie de sa boue. Ce crime elle Ta commis, et cet
homme auquel tu penses, quel qu'il soit, a été son amant.
— Mais, dit Mathis, l'amour ne peut-il tout laver et tout renouveler?
— Quoi, dit Marcelle, tu parles ainsi, toi savant ! Rappelle-toi comment procède la nature qui, sans effort, produit en un instant mille milliers d'existences, mais qui, en y employant toutes les éternités, ne ferait pas revivre une chair pourrie et morte. Non, la Marion du poète et la Courtisane amoureuse sont des créatures chimériques. En réalité, il faut que la courtisane trahisse et mente et soit infidèle à chaque minute.
— Mais pourquoi? dit Daniel en baisant la main de son amie, si hardie et loyale.
— Écoute, dit Marcelle Rabe, et tâche de comprendre. Pourquoi? Pour toutes sortes de raisons dont n'importe laquelle suffit à créer une nécessité inéluctable. Prenons la plus basse et la plus impérieuse. Ne faut-il pas qu'en lui racontant n'importe
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quelles fariboles, la (îlle arrache à son amant un billet de mille francs, pour pouvoir acheter une paire de bas de sept francs, que sans cela elle n'aurait pas ! Mais pour exécuter cette ignoble comédie, peut-elle être elle-même, sincèrement? Pas du tout. Car toujours, sans exception, l'acheteur de ' chair humaine aime, nullement la femme % qu'il croit aimer, mais un être purement ■: conventionnel, qu'il a inventé, amalgamé, l d'après les types connus et les lieux com- % muns ayant cours. Il faut donc que la | courtisane se modèle sur ce poncif et de- | vienne le fantôme masqué, la figure men- g songère, à qui l'argent ne sera pas refusé !
— Tais-toi, tais-toi, dit Mathis. N'es-tu pas libre, délivrée, affranchie du passé, re-, devenue toi-même ?
Marcelle secoua la tête, avec une expression affreusement résignée. - . .
— Que cette comparaison, dit-elle, me soit pardonnée ! La qualité de courtisane
MARGELLE lUBE. . 65
est indélébile comme, celle de soldat et cellede prêtre. Suppose-la riche, heureuse, libre. On peut avoir oublié son passé ; mais elle ne l'oubliera jamais et ne l'a pas oublié. Elle a toujours dans son cœur l'amas de vieux fumier qui l'empuantit et l'empoisonne. Gomment toutes ses amours ont fini, avec quels dégoûts, avec quels rancœurs, avec quelles ignominies, voilà ce qu'elle se rappelle à chaque instant et sans cesse. Pour atténuer un peu cette sensation ignoblement douloureuse, il n'y a qu'un remède, c'est le commencement toujours sincère, naît", ingénu d'un nouvel amour. . Gela seul rajeunit la courtisane, mais pour un si court moment ! Gar lorsque commence pour elle, délicieux, ce nouvel amour, elle prévoit, elle ressent d'avance les angoisses qui le termineront. Tout en adorant désespérément son amant le plus récent, avant qu'un jour se soit écoulé, pour ne pas mourir d'ennui et de honte auprès de
lui, elle a besoin de le trahir et de se tromper elle-même, en savourant avec un autre homme un nouveau recommencement d'amour.
— Ah ! dit Daniel, c'est l'enfer !
— Oui, dit Marcelle Rabe, et ceux-là seuls peuvent en parler, qui en reviennent ! Toute fille de joie subit à un degré encore plus aigu la maladie dont souffre le comédien. Il faut que sans repos, sans trêve, sa beauté, qui est son gagne-pain, son honneur, sa gloire, son prétexte unique de ne pas se briser la tête sur le pavé, soit affirmée par une admiration nouvelle, par le succès recommençant toujours, ne s'arrêtant pas.
Sans cela la courtisane ne croirait plus qu'elle est belle, et se vomirait, ne voyant plus que la laideur de son âme !
— Mais, dit Mathis, que faut-il faire ?
— Il faut me fuir, dit Marcelle Rabe, et fuir mes pareilles. Travaille, étudie, revois ton maître Chartier qui t'aime, et qui est
assez savant pour plaindre tous les genres de folie, mênne la bêtise. Retourne à l'hôpital, soigne des pauvres, guéris ou soulage des malades ! Ce qui est sain pour toi, ce sont les blessures, les plaies, c'est l'haleine de la fièvre et l'odeur du pus ! Tu as le malheur de m'aimer ; et qui te plaindrait plus que moi ? Et ce n'est pas dans le délire d'un autre amour que tu trouveras l'oubli de celui-là ; car le souvenir du mien suffit aies empoisonner tous. Certes, tu me désireras encore et cela est impossible autrement, et je te l'ai dit une fois pour toutes, ma vile chair t'appartient. Viens donc la prendre, quand tu la voudras, quand il te la faudra, quand tu ne pourras plus te passer d'elle ; mais le plus tard possible, et si tu le peux, jamais !
— Je t'obéirai, dit Daniel Mathis, mais je ne puis rien croire de ce que tu me dis. Je sais que tu mens, que tu te calomnies, que tu n'es pas celle dont tu parles, et qu'il
y a en toi des trésors d'honnêteté et de justice.
— Ne rêve pas, dit Marcelle Rabe. Puis se levant et baisant Daniel au front avec une tendresse infinie :
— Adieu, dit-elle.
Daniel Mathis obéit à Marcelle, mais trop ardemment, trop fiévreusement, pas bien.
Le devoir n'est pas un pis aller, et veut qu'on se donne à lui, non par dépit ou par désespoir ou par haine d'autre chose, mais résolument, patiemment, d'une façon tranquille et suivie. Toujours dans son cabinet, courbé sur ses livres et travaillant, la plume à la main, ou au chevet des malades, étudiant le mal ou pratiquant quelque opération
sanglante, ce qu'il voyait, ce qu'il cherchait des yeux, c'était l'adorée Marcelle, et il s'acharnait à un problème impossible, à celui d'animer cette Galatée, de ressusciter cette morte. Au fait, que voulait-il?
En son hypocrisie, il s'y trompait, se figu- ■ rait qu'il voulait la renouveler, la créer à nouveau dans les sources vives de l'amour. Il s'y trompait, mais à moitié seulement; et au fond, quand il s'interrogeait sincèrement, regardant sa pensée en face, il était forcé de se l'avouer, ce qu'il aurait voulu c'aurait été que Marcelle consentît à mentir pour lui donner un lâche bonheur, et effaçât effrontément le passé en feignant qu'il n'avait existéjamais.Il avait envie d'allerse plaindre à elle et lui crier merci; et cependant, il n'osait pas, comprenant combien cela eût été absurde. Car enfin, sur ce point, elle avait été parfaitement nette et franche. Elle ne lui refuserait pas, ne lui refuserait jamais sa chair, ses baisers, ses caresses. Ce qu'elle
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lui refusait, c'était la femme qu'elle n'était " pas; c'étaient les espérances qu'elle n'avait pas et ne pouvait pas avoir. Cependant, comme il avait absolument besoin de se . plaindre, Mathis alla chez Jean Garion où, une fois pour toutes, l'ordre avait été donné qu'on le fit entrer toujours dès qu'il se présenterait. Le peintre qui travaillait — naturellement! avait en face de lui son modèle \ Quaranta, tenant un pic élevé dans l'air, comme si d'un grand effort il allait frap- : per sur la pierre dure. ']
— Cher ami, dit Garion à Mathis, allume une pipe! Mais ne me dis rien, j'en suis à un moment difficile. Je termine la sacrée tête du casseur de cailloux, et il faut y I mettre — tu sais quoi. Tout bonnement la résignation indélébile et la féroce bravoure, c'est-à-dire : le génie !
— Eh bien, dit Mathis en se levant, je reviendrai ce soir, demain , quand tu voudras ; car au contraire, je viens pour te parler, j'ai
trop de choses à te confier et il faut que je te les dise.
— C'est inutile! dit Garion, et crois-tu donc vraiment que le bruit de la parole humaine m'empêche de peindre une tête!
Mais je la peindrais au milieu du bombardement furieux des mitrailleuses et pendant les hurlements des canons et des tonnerres. Ne parle pas, car c'est inutile, et surtout ne me force pas à tenir des discours! Le verbe n'est pas mon outil, et s'il n'y avait que la littérature et moi, le monde serait bientôt fini. J'essaye de dessiner, quand je peux! mais pour les autres et pour moi, l'éloquence fidèle que je préfère à toutes les autres est celle du nommé Silence!
— Ah! dit Mathis, je croyais que tu aurais eu une meilleure pitié de moi, car mon cœur se brise.
— Mauvaise image! dit Carion, surtout pour un physiologiste. Et le père Ingres luimême ne l'aurait pas rendue claire, en la
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dessinant avec un crayon. Mais écoute, je sais par cœur toute ton historiette, et il est superflu que tu me la racontes. Suzanne Brunel, pour qui Marcelle n'a pas de secret, est mon amie. Elle m'a rendu un immense" service en me posant gracieusement une Sémiramis, qui dépassait l'envergure de mes modèles. Ainsi, je suis au courant de tes folies et de tes enfantillages. Tu sais si je t'ai fraternellement aimé. Eh bien, sur ma parole, je crois que je ne t'aime plus.
— Toi ! s'écria douloureusement Daniel.
Cette fois, Garion posa décidément, sur
un meuble, sa palette et ses brosses, et fit signe a Quaranta qu'il pouvait se reposer.
— Oui, moi, dit-il. Écoute. Dans ce triste duel, il y a une femme, qui est toi, et il y a une âme virile, un courage d'homme : c'est Marcelle Rabe. Ah ! tu l'as soignée, tu l'as guérie, tu lui as sauvé sa peau, et généreusement tu la lui demandes en payement; est-ce qu'elle te la refuse? Mais toi, tu ne
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t'en contentes pas, et ce que tu veux, c'est que Marcelle Rabe te donne la peau d'Agnès ou de Théodore vierge et martyre ! Tu veux boire la rosée dans le brasier fumant et cueillir des fleurettes sur la lame nue de l'épée. Ça n'est pas intéressant. Possède Marcelle, puisqu'il te plaît ainsi, donnet'en h coeur joie, soùle-toi d'elle, mais ne lui demande pas de mettre un tablier de soie changeante et de courir après les papillons î
— Tu m'accables, dit Mathis, et tu te railles d'une douleur sincère. Et pourtant toi, un homme supérieur, un grand artiste, ne devais-je pas penser que tu comprends tout?
— C'est selon, dit Carion. Je ne comprends pas le casseur de cailloux qui s'arrête de casser ses cailloux pour se déguiser en svelte pèlerin de Wateau et soupirer aux pieds de Cidalise. Tu es entré magnifique ment dans la vie. En ce temps si grand par la science, tu en avais l'amour, l'appétit, le
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désir exalté. Tout ce que tes maîtres et tes devanciers ont su, tu le savais, et déjà l'expérience t'enseignait d'autres secrets; et que ne devinais-tu pas, avec ton intuition puissante, et ton ardeur h interroger la vie et la mort? Daniel, je le l'ai dit la première fois que tu m'as parlé de ton fol amour, nous sommes de Paris et nous sommes nousmêmes Paris, c'est-à-dire ceux qui, pour le monde entier, veulent, cherchent, travaillent, créent et comptent pour rien la joie matérielle. Et toi, tu aurais été un des plus braves soldats de cette armée, et tu désertes, tu abandonnes ton drapeau envolé et sanglant, pour t'en aller à la recherche du bonheur. 0 toi qui fus mon ami, le mot bonheur doit être pour nous un substantif dépourvu de sens; car nous sommes là, non pour nous amuser, mais pour sauver, guérir, éclairer et même amuser les autres. Tâchons d'avoir fait notre état, d'avoir bien cassé nos cailloux, et périsse la guenille !
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— Oui, dit tristement Daniel, tu as raison. Tu n'admets aucune faiblesse. Tu as un cœur de héros. Moi, je suis un simple Curiace ; lu as beau me renier, je te connais tout de môme. Et enfin les insensibles Gœthe, les Dupuytren orgueilleux me causent plus de peur que d'envie. Et, tu as beau dire, je crois qu'on peut se dévouer, secourir l'homme en proie au mal, aux défaillances, aux horreurs, et souffrir tout de même comme lui, avoir un cœur, sentir des frissons humains, dut-on indigner ceux qui disent : La passion t'a dompté, tu es malheureux, je ne t'aime plus.
— Eh ! si, bote, je t'aime encore, dit Garion, qui se jeta au cou de Mathis et l'embrassa. Mais, tonnerre du diable! souvienstoi que tu es un chirurgien, et, s'il le faut, taille et brûle dans ta propre chair. 11 est triste d'avoir une blessure et une plaie ; mais il y a encore quelque chose de cent fois plus triste, c'est la sentimentalité et la romance !
— Au revoir, ditMalhis en se levant; je tacherai d'être digne de toi.
— Et de toi-même, dit Garion. Mange et dévore le serpent, et alors tu seras assuré qu'il ne te mangera pas !
Et, comme Daniel sortait, le modèle Quaranta le regarda d'un air de pitié , avec son vieil od'û de monstre.
— Jeune, dit-il.
— Oui, dit Garion, en étendant la main vers sa palette et en faisant signe à Qua- , ; ranta de reprendre la pose. ; [
A ce moment entra Aurélie, à l'heure exacte que le peintre lui avait assignée. Elle alla sous une sorte de tente, formée par des tapis orientaux, où elle se déshabilla. Puis elle revint, et nue comme un ver ou comme une déesse, elle fuma silencieusement une cigarette, en attendant qu'on eût besoin d'elle.
MAKCEIJ.E liAlîE
Je tâcherai, avait dit Daniel avec conviction; mais il ne pouvait pas réussir, il ne pouvait pas même essayer avec quelque succès. En effet, jusqu'à ce qu'il ait jeté cette gourme de l'amour qui, même chez certains honmies de génie, ravage le commencement de la vie, il n'avait pas l'àpreté du travail qui domine tout, et il parcourait, avec trop peu de force de résistance, la période sentimentale. En proie à une possession qui annihilait en lui le libre arbitre, il eût été perdu sans retour si Marcelle Rabe n'avait eu de l'énergie, du bon sens et de la sagesse pour deux. Ainsi qu'elle le lui avait promis et prouvé, elle ne lui marchandait pas sa belle chair ni son amitié robuste et
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tutélaire,donL, Stupidement, Daniel ne faisait nul cas. Mais au delà elle lui refusait tout, nettement, obstinément, brutalement. Ce qu'elle lui refusait, c'était le mensonge, les promesses fallacieuses, le rêve de l'impossible, en un mot, tout ce qui aggrave, envenime, rend mortel et inguérissable le mauvais amour. Car il y en a un mauvais, celui qui, à jamais condamné au soupçon et à la méfiance, s'exaspère, et en même temps, s'augmente par la jalousie des choses passées et irrémédiables, de même que parla jalousie des choses futures. Pour sauver l'âme de l'amant, déjà contaminée, c'est à cela qu'il faut parer surtout. Marcelle n'y manquait pas, car elle ne manquait à rien, prévoyait tout et agissait avec une logique impeccable.
D'abord, dans sa maison, toujours ouverte à Daniel Mathis et où, à n'importe quelle heure de jour ou de nuit, il pouvait entrer et dire : Je te veux, elle ne recevait per-
sonne, afin qu'il ne pûL imaginer, même follement, un prétexte pour être jaloux. Cependant, tout en vivant chaste, absolument chaste, au pied de la lettre, elle se gardait bien de le dire à Daniel et de s'en vanter près de lui. Car il aurait pu prendre cette chasteté pour une fidélité — qui eût supposé la fiction à laquelle Marcelle Rabe ne voulait pas consentir, d'un amour régulier, ayant des droits et des devoirs.
Voilà pour le présent. Mais lorsque, avec une adroite hypocrisie, Daniel se hasardait à l'interroger sur son passé, elle le rembarrait, et si cruellement lui mettait le nez dans la réalité, qu'il était bien forcé de s'humilier, de se repentir, de rentrer dans la raison.
— Tais-toi, lui disait Marcelle d'une voix ferme et tranquille; nous ne devons parler de cela jamais. Quand j'ai commencé à être perdue et avilie? Toujours. Et combien j'ai eu d'amants? Ah! quand même à force de
ruser et de marchander, lu m'en ferais avouer un de moins qu'il n'y en a, voilùt-il pas un beau résultat et qui nous donnera des heures heureuses ! Non, je ne veux pas l'avouer et le raconter mon passé, ni t'en dire un seul mot. Est-ce parce qu'alors, à cause de ma franchise, tu ne m'aimerais plus? Non , au contraire, tu m'aimerais mille | fois davantage, mais d'une façon épouvantable et vile. Tu arriverais à te plaire à ces horreurs que je t'avouerais et aux autres que tu supposerais. Il n'y a rien autre chose à faire, détourne ta vue de mon passé de cloaque où de hideux reptiles se traînent dans la boue et que n'a jamais purifié un rayon de soleil î Pour toi, il ne doit y avoir et il n'y a qu'une Marcelle Rabe, celle que tu as sauvée, que tu es allé chercher jusque dans le froid de la mort, et que tu as ramenée à la clarté du jour. Celle-là te doit peut-être plus que lu ne penses, car sinon pour l'amour interdit, hélas ! à son âme souillée, du moins
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pour tout le reste, tu lui as presque donné le droit de revivre, de redevenir une vraie femme.
Et si tu avais voulu accepter son amitié et ne pas la ramènera son vomissement, elle se '• sentait digne d'être ton amie. Mais non, tu aimais mieux ressasser mes ignominies. Tu voudrais me voir seulement un peu salie, un peu traîtresse et banale, et bientôt tu te résignerais à apprendre que je le suis tout à fait. Tu t'habituerais à cette pensée, et tu te réjouirais de mon charnier et de mon fumier; tu t'amuserais à cueillir des fleurs dessus ! Ah! cette triste histoire a été bien racontée. O.n commence par adorer la sylphide, l'être aérien qui habite à mi-chemin de la terre et du ciel. Bientôt elle vous fait quelques aveux, une fois que son baiser est devenu indispensable, comme l'air qu'on respire. Elle n'est pas tout à fait sylphide, mais non plus elle n'est pas tout à fait démon. Et un jour vient où l'on voit dans sa laideur l'horrible tête de
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chameau et où on lui dit, comme elle l'a voulu : Cher Belzébulh, je t'adore!
Ainsi Marcelle défendait son ami contre elle-même, contre lui, et trop soufent elle avait à lutter pied à pied, à subir de rudes assauts, car sans cesse Daniel recommençait les absurdes luttes, avec la puérile obstination d'un amant torturé et martyrisé par le rêve qu'il a inventé pour son propre martyre. Un jour, il entrait chez Marcelle, tombait à ses pieds, couvrait ses mains de baisers et de larmes, et la saisissant dans ses bras, la serrait à l'étouffer.
— Tiens, disait-il, c'est assez de fictions, de conventions et de mensonges. Tu es à moi, tu es mon bien; nous nous évadons loin du] monde que nous haïssons, et, comme j'ai] besoin de toi pour vivre, je te prends et je] t'emporte.
— Ah! dit Marcelle, où cela? Le monde est bien petit. Quand même nous nous embarquerions sur ce chemin de fer immense
MARCELLE IIAKE. 83
OÙ les Indiens viennent scalper les ingénieurs, il n'y a plus d'Amériques lointaines; on revient de partout en cinq minutes, comme on revient d'Asnières.
— Suis-moi seulement, dit Daniel, je saurai où t'emmener, et, si tu veux m'appartenir,je trouverai bien pour nous une solitude.
— Malheureusement, nous y serons, dit Marcelle, avec tout ce qu'il y a dans nos souvenirs ! Certes on peut vendre tout, ma maison et mes chevaux, mes robes, mes joyaux et mes chemises. Mais il n'y a pas que cela de souillé. Il faudrait encore m'écorcher comme une anguille, jeter ma peau aux ordures, et qui sait ce que vaut la chair qu'il y a dessous!
— Mais, cria Daniel, ton passé, tu veux que je l'ignore. Eh bien, je l'ignore et je l'oublie. Il n'a jamais existé.
— Si fait, dit Marcelle, il existe dans ma mémoire, où il a laissé une souffrance aiguë et continue, dont tu sentirais sans cesse le
conlre-coup et dont tu subirais la moitié. Enfin, nous voilà partis, enfuis, envolés comme des banqueroutiers, et en effet ayant (ait banqueroute de l'immense dette que tu as contractée envers ton pays. Que faisonsnous? Nous agiotons sur le porc salé et sur les nègres. Ou bien tu exerces la médecine, dans des pays où les diplômes de docteur se " vendent couramment comme des boîtes de cigares. Etmoi? Je préside sans douteàquelque table d'hôte où l'on joue avant et après diner et pendant la nuit, où la maîtresse de la | maison est avenante pour tout le m.onde, comme madame Grégoire, et où l'on échange des coups de revolver, après avoir jeté au visage de son voisin les cartes biseautées.
— Non, dit Daniel, tu sais bien que l'infamie ne nous guette pas. Nous restons les maîtres de nos pensées et de nos actions, et nous serons ce que nous voudrons être. Veuxtu quitter tout, me suivre et vivre avec moi respectée, obéie, toujours adorée?
MARGELLE UABE. «5
— Non, dit Marcelle.
— Ah! dit Daniel, je te comprends ctje te connais enfin. Ces souvenirs dont le poids t'opprime, je commence à croire qu'ils n'existent pas, ou te sont devenus indillerents, et que tu cèdes seulement à une peur égoïste. Tu crains l'exil, une vie incertaine, ou plutôt tu sens que tu te lasserais d'être exclusivement aimée. Le vrai mot de cette énigme est que tu es insensible et froide, et que tu n'as pas de cœur.
— Hélas ! mon ami, fit tranquillement Marcelle, je ne t'ai jamais dit que j'en avais un !
Travaille, avait dit Marcelle Rabe à son ami, et le travail quotidien, acharné, régulier surtout, serait le meilleur des remèdes,
80 MARCELLE UABE.
s'il y en avait, contre le genre d'amour ne raisonnant pas, ne reposant sur rien, pas même sur l'admiration et qui, commençant par un ravissement physique, envahit et prend toute l'âme. Mais ce remède n'en était pas un pour Mathis, trop complètement soumis et vaincu en son délire sentimental pour pouvoir lutter. Marcelle Rabe avait beau ne pas vouloir, il lui appartenait; et cet amour était si violent, si acharné, si exclusif qu'il n'aurait pu être effacé, même par un amour nouveau^ pour une autre femme. Marcelle le savait et ne pouvait l'ignorer, une fois pris et extasié par le charme capiteux qui émanait d'elle, nul être n'aurait pu s'en afTranchir et redevenir libre. Et pour celui qu'avaient une fois dompté son regard, sa chevelure, le rhythme et la couleur de son charmant visage, les autres femmes n'existaient pas.
Donc, pour que Daniel fut guéri d'elle, et elle s'en rendait compte, elle devait supposer une diversion extraordinaire et inattendue
et des circonstances impossibles. Il aurait fallu qu'autrefois, avant de la connaître, Mathis eût aimé, aussi ardemment qu'il l'aimait à présent, quelque créature admirable, aussi belle qu'elle, et que par un hasard imprévu, cet amour se réveillât triomphant et dans le cœur de Daniel brisât l'image adorée de Marcelle.
Oui c'est cela, ce miracle improbable et excessif, qu'il aurait fallu, et c'est celui que la courtisane demandait avec un dévouement intrépide, sans se dissimuler que pour son ami le remède serait peut-être aussi grand que le mal. Mais ne devait-elle pas le sauver? Et tout d'abord, le sauver d'elle, Marcelle Rabe? Et elle expliquait à son amie unique cet invraisemblable plan de délivrance.
— Mais toi! dit Suzanne Brunel.
Ces deux mots jaillis du cœur contenaient un monde de pensées. Tout était vrai dans ce que disait Marcelle, mais aussi tout était faux.
X8 MAKCEf.LE RABE.
Ktait-elle sincère, lorsqu'elle disait brutalement à Daniel : Non, je ne t'aime pas? Ces paroles qu'il fallait traduire signifiaient tout simplement : Je te refuse l'amour que je n'ai pas le droit de te donner. Ce renoncement ne supposait-il pas des souffrances supportées avec un appétit de martyre et d'obscur sacrifice? Éclairée par sa fidèle et pure amitié, Suzanne lisait dans la pensée de Marcelle, et voyait que, si elle avait eu assez de courage, non pour cacher ses sentiments, mais pour les étouffer, elle devait cependant endurer mille blessures, à l'idée d'abandonner à une autre femme le bonheur dont elle ne voulait pas, et dont elle ne pouvait vouloir pour elle-même^ Aussi était-ce avec une profonde perspicacité, avec une fraternelle intelligence de ses secrètes pensées que Suzanne disait à Marcelle ces deux seuls mots, gros de sous-entendus :
— Mais toi!
— Moi! dit Marcelle, qu'est-ce que ça
MAliCELLE HABE. m
fait? Ah! l'interrogation qne tu m'adresses, je ne la pardonnerais à personne autre que toi, et c'est tout au plus si je te la pardonne. Nous, dont la vie n'est rien et ne peut rien être (je parle pour toi comme pour moi!) si nous pouvons exister encore, c'est par le bonheur et la gloire d'un étranger qui est pour nous plus que notre enfant. Et puisset-il être ingrat et nous déchirer, et le chariot qui l'emporte nous écraser et nous passer dessus! Pourtant, continua-t-elle, je ne puis t'en vouloir de rien. Mais tu n'as pas le droit d'en savoir sur moi plus que je n'en veux savoir moi-même! Écoute, fais exactement ce que je te demanderai, sersmoi comme je veux être servie.
Et si dans ce que nous tripoterons, mon cœur saigne, s'il est cassé et déchiré, ça ne fait rien : les morceaux en sont mauvais!
Sous le vain prétexte de quelque malaise, Suzanne Brunel, par un mot, pria Mathis de venir la voir. Il y alla le soir, et au coin du feu, car l'hiver commençait déjà, trouva, guérie sans l'avoir attendu, sa malade, dont beaucoup de gens sains se fussent accommodés. Fauve, dorée, superbe, type accompli de force gracieuse, Suzanne avait voulu être belle et pour cela n'avait eu besoin d'employer nul artifice. Elle désirait plaire à Daniel, non avec l'idée d'une trahison dont elle aurait eu horreur, mais cependant assez complètement pour qu'il fût heureux de se confier à elle et lui dire ses secrets, s'il en avait.
Dans une chambre tendue d'une étoffe
d'un rose éteint, semé de roses très pâles, doucement éclairée par des lampes Carcel, commodément assis dans un bon fauteuil (objet aussi rare qu'un sonnet sans défaut), autorisé à fumer des cigarettes et profitant de la permission, buvant un thé parfumé versé par des mains princières, et ayant devant lui, comme spectacle, une des plus belles femmes qu'on pût se réjouir à regarder, Mathis était dans un de ces moments où l'on goûte l'ivresse du calme, du repos, de la tranquillité heureuse. Si ces heures de délice existent, c'est près d'une amie qui ne veut être ni coquette, ni courtisée, mais qui cependant veut vous offrir, avec le plus délicieux platonisme, le régal de sa causerie, de sa grâce enveloppante et de son intimité charmeresse.
— Ainsi, dit Suzanne, vous aimez toujours Marcelle aussi ardemment, aussi passionnément, et de façon à dédaigner, à ne pas même voir ce qui n'est pas elle?
y^ MARCELLE RABE.
— Oui, dit Daniel, je l'aime surtout d'une manière qu'elle ne comprend pas. Et dès que j'entends sa voix, sa chère voix, je sens comme nous sommes éloignés l'un de l'autre et quel abîme nous sépare. Marcelle me prête des plans et des projets : mais je n'en ai pas! Elle invente des obstacles qui nous séparent, se dressent devant nous, me parle de son passé, auquel je ne crois pas et qui n'existe pas pour moi. Les raisons que j'écoute, les seules que j'entende, si elle le savait! c'est l'éclat de ses yeux, la couleur de son visage et de ses lèvres, c'est la ligne de son corps, pareille à nulle autre, c'est le parfum qui émane d'elle. Tout cela me persuade, me convainc, s'empare de moi. Mais est-ce que je résiste? J'appartiens à des idées, à des sensations, à des harmonies qui viennent d'elle et sont pour moi chaleur et lumière. Loin d'elle, j'ai froid, je vois noir, il fait nuit dans mon cerveau, je me sens exilé. Comment la corn-
MARGELLE RAHE. 93
preiidrais-je, lorsqu'elle me parle de conventions et de nécessités sociales?
— Et, dit Suzanne, vous l'avez aimée ainsi tout de suite?
— Oui, dit Mathis, la première fois que je l'ai vue, passant en calèche au Bois. A la seconde où elle m'est apparue, tout mon être s'est épanoui, et volontiers j'aurais crié vers elle. Et en s'en allant, elle a emporté les rayons, l'éclat du jour devenu terne, tout le meilleur de moi-même, et j'ai cru sentir dans ma poitrine un immense vide.
— Et, dit Suzanne, avant d'avoir vu Marcelle, vous n'aviez pas senti de telles douloureuses joies, et sans doute vous n'aviez jamais aimé?
A celte question Daniel sembla comme un peu troublé et stupéfait, et sans doute un flot de souvenirs tout à coup réveillés monta à son cerveau.
— Ah ! dit-il, vous venez de ressusciter en
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moi tout un passé évanoui. Mais a-t-il existé dans la réalilé ou dans le rêve? Si ce ne fut | pas une illusion de mon esprit, j'ai aimé une 1 fois déjà et plus que je n'aime Marcelle. Mais j ai-je pu en effet élever mes vœux et mes î désirs vers une créature dont les yeux se mêlaient au ciel, dont les pieds ne pouvaient se salir en touchant la terre, et qui me parut être d'orisfine divine?
— Et, dit Suzanne, où, dans quel pays, [j avez-vous vu et adoré cette ligure ange- f lique?
— C'est, dit Mathis, dans le très vulgaire paysage de Saint-Denis. J'avais commencé ^ mes études de médecine, voilà dix ans de 1 cela. Alors, comme aujourd'hui, mes pa- i rents habitaient Périgueux , et je passais !^ avec eux le temps des vacances. Mais j'avais 1 à Saint-Denis une tante, sœur de ma mère, .
beaucoup plus âgée qu'elle, que même éco- , lier au collège, j'avais toujours visitée et que \\ je continuais à voir, avec un grand plaisir. J
Madame Sophie Thévelin, tel était son nom, me choyait, me faisait manger des cuisines raffinées où elle excellait. Elle avait toujours pour moi une réserve de précieux conseils pratiques, et ce qu'un étudiant estime encore beaucoup plus : de l'argent.
A cause d'elle, j'aimais Saint-Denis, et lorsque j'y allais pour un jour, je me plaisais dans cette ville bizarre, habitée par des travailleurs affairés et par des bourgeois tranquilles, éveillée par le bruit de ses manufactures , bercée par le flot de ses deux rivières et qui est comme un exutoire où s'étend et déborde l'activité de Paris. J'y voyais toujours avec une nouvelle curiosité ces bandes de forçats libérés qui, ne trouvant pas d'ouvrage ailleurs, sont employés dans les grandes teintureries , et , souillés de couleurs, tachent sous leurs pas, quand ils sortent, les pavés de la rue en jaune, en bleu, en écarlate.
Un jour que je marchais dans l'avenue de
m MAUCELLE RABE.
Paris, au milieu de la Ibule, je vis passer, accompagnée d'une servante, une jeune fdie, Loul à fait encore une enfant, grande, svelte, au sourire un peu douloureux , aux bras minces, à l'expression grave, douce, mélancolique et mystique. Dans une religieuse extase, je crus admirer en elle une de ces saintes qui sont en même temps de jeunes reines et dont la peinture, avant de redevenir païenne, tentait de reproduire la fierté ingénue et céleste.
Pareille à un lys, le corps légèrement incliné à gauche, elle laissait voir son visage transparent , nacré , son nez très fin , ses tempes veinées de bleu, ses sourcils à peine marqués et sur l'ovale allongé de sa tête, des cheveux blonds, fins comme de la soie. Ses yeux gris à fleur de tête, très peu ouverts, reflétaient l'air dans leurs prunelles, comme l'eau d'un lac mystérieux. Sa robe en drap d'un mauve très pâle était garnie d'un galon en or et en argent mélangé, tissé par les
MARCELLE RAIJE. !)T
admirables joailliers du Caucase, et rappelait l'habit des femmes russes. Légèrement froncée sur le devant et fermant sur le côté gauche, elle était serrée par une ceinture faite d'un large galon orné de motifs en argent et attaché par une agrafe d'argent délicatement ciselé. Ce costume triomphal et en même temps hiératique, m'apparut comme son vêtement naturel; car ma première pensée fut qu'elle était descendue de quelque flamboyant vitrail, dans un éblouissement de majesté et de lumière.
Cette vierge, qui fut pour moi non une femme, mais plutôt la Sagesse et la Vertu animées et vivantes, je la vis comme une de ces Béatrices qui ont le droit d'emporter les âmes d'étoile en étoile, et dont la louange est réservée aux poètes inspirés, brûlés par le feu du génie. Quand par hasard je la rencontrais dans les rues, je ne la suivais pas, même de loin. Si elle était sur le point de disparaître, je ne tentais aucun effort pour
ne pas la perdre de vue, et, si elle entrait dans une église, je n'osais y entrer après elle.
J'étais persuadé, je le suis encore, qu'il ne pourrait jamais y avoir entre elle et moi aucun rapport terrestre, qu'avant de toucher la sienne, ma main se dessécherait, et que je mourrais si j'entendais le son de sa voix. Un jour, par le plus grand des hasards, des personnes qui passaient près de moi parlaient d'elle, et j'entendis son nom. Celle que mon rêve n'osait effleurer du bout tremblant de son aile, se nommait mademoiselle Claudine Hua. Je ne sus pas où elle habitait, ni ce qu'étaient ses parents. Je ne voulus apprendre rien qui eût rapport à son existence matérielle. Il me semblait qu'en voulant la préciser et la rapprocher de moi, je ferais s'envoler la vision qui, à ce que je sentais, ne pouvait être à sa vraie place que dans les bleus paradis.
— Mon ami, dit Suzanne Brunel, voilà,
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pour un médecin et pour un physiologiste, des idées bien romanesques.
— Oui, dit Daniel, on n'est pas parfait tout de suite, et en ce temps-là je croyais à des choses qui ne peuvent être expérimentées, ni touchées par le scalpel. Dans mes excursions à Saint-Denis, je ne cherchais pas à apercevoir Claudine, je la fuyais plutôt. Sa vue était pour moi comme une souffrance. Il me semblait qu'en la contemplant avec mes prunelles, je commettais un sacrilège, et l'âme pleine d'elle, je préférais la voir blanche et triomphante, dans le tabernacle secret de ma pensée. Je lui rapportais toutes mes paroles et toutes mes actions; ma vie lui fut dédiée et dévouée.
Madame Sophie Thévelin mourut, et, après lui avoir rendu les derniers devoirs, je ne suis jamais retourné à Saint-Denis, et je n'ai jamais revu mademoiselle Claudine Hua. Mais je ne vivais que par mon adoration pour elle, jusqu'au jour où je rencontrai
îi^'OTHECA
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Marcelle. Alors ce lut en moi comme un écroulement, comme un incendie qui change en cendres et en décombres tout ce qui n'est pas sa flamme. Vous savez, elle vous l'a dit sans doute, qu'elle n'a pas su comprendre combien et comment je l'aimais.
— Ah ! dit Suzanne, si quelqu'un n'a pas compris, je crois que c'est vous ! Vous pouviez avoir à votre service la plus belle, la plus spirituelle et, laissez-moi insister làdessus, la plus honnête des maîtresses. Mais vous avez voulu que Cidalise fût à la fois Ophélie et Juliette. N'était-ce pas méconnaître imprudemment la nature des choses et, avant de croquer une belle pêche rouge, lui demander d'avoir des sentiments? Mais enfin si tout à coup vous pouviez revoir mademoiselle Hua, laquelle aimeriez-vous, serait-ce elle, ou bien serait-ce Marcelle?
— Ma chère Suzanne, dit Mathis, Claudine doit être morte. Car, qu'est-ce que cette perfection, cette pureté, qu'est-ce que
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ce front de lumière et de clarté aurait pu faire sur la terre ?
— Mon ami, dit Suzanne Brunel, permettez-moi de trouver cette raison peu scientifique. Mais, bonsoir, quittez-moi, car nous avons déjà trop parlé de choses purement idéales, et qui sait si l'amour platonique n'est pas une maladie contagieuse? N'oubliez pas que j'ai failli être souffrante et que je veux dormir tranquille.
— Bonne nuit, dit en sortant Daniel Mathis.
Belle, gracieuse, distinguée, vêtue avec la riche simplicité qui est le signe d'une très élégante Parisienne, Suzanne Brune!
avait dans sa poche des billets de banque,
(Je l'or et des monnaies, parlant, beaucoup d'assurance et de certitude. C'est plus qu'il n'en faut pour aller demander un renseignement à Saint-Denis, chez un notaire de la rue des Ursulines. Gomme elle n'eut aucune difficulté à l'apprendre, monsieur Paul Vandrenne, banquier, demeurant à Paris, dont le père avait jadis aidé et commandité monsieur Jérôme Hua, avait épousé, en mai 1 880, la fille unique de ce négociant, mademoiselle Claudine Hua.
En revenant à Paris, Suzanne redisait ce nom de Vandrenne, pensant l'avoir entendu comme désignant un salon très connu, et elle se rappela même que Jean Carion l'avait prononcé plusieurs fois. C'est donc à lui qu'elle se proposa de demander les si utiles renseignements dont elle avait besoin. Elle lui écrivit afin de lui assigner un rendez-vous, et reçut de lui la lettre que voici :
Ma chère Suzanne,
Vous tombez bien ! Car je me suis battu en duel ces jours derniers (occupation frivole !) et mon adversaire m' r heureusement blessé à la main droite, ce qui pour quelques jours me met dans l'impossibilité de peindre. Je puis donc disposer de tout le temps qu'il vous plaira. Vous me dites que nous avons à causer, et que nous causerons beaucoup.
J'y consens, puisque vous le voulez ainsi, quoique la conversation ne soit pas ma partie. Car un simple baiser (d'oncle, aufront!) serait bien mieux mon affaire.
A quoi Suzanne Brunel répondit en ces termes :
L'un n'empêche pas l'autre. Je serai chez vous demain à midi, et j'accepte tous les dons que vous voulez me faire.
Le lendemain, après qu'ils eurent mangé
lOi M.\[\CELI.E RABE.
un excellent repas, dans des assiettes de faïence de tous les temps et de tous les pays, dont pas une n'était pareille, Suzanne dit :
— Qu'est-ce que le salon Vandrenne et le ménage Vandrenne'^ Répondez-moi bien et exactement. Il s'agit d'un grave intérêt.
— Eh bien, dit Garion, madame Claudine Vandrenne est un faux primitif.
— Hein ? fit Suzanne.
— J'entends par là, reprit le peintre, qu'elle rappelle, d'abord parce que la nature l'y a prédestinée, mais surtout parce qu'elle le veut et s'y applique, les figures peintes par des artistes convaincus, en un temps religieux et mystique, avant la brutale Renaissance. Dans un âge pratique, affamé, comme le nôtre, des résultats matériels, et acharné dans la lutte pour la vie, madame Vandrenne est une prodigieuse exception, car elle se meut en plein idéal, comme si nous étions encore en 1830. Qu'elle soit et à tout prix veuille être poétique, vous allez en com-
prendre la raison. Lisez seulement ces six lignes dans l'almanach Rottin.
Et il tendit le gros volume à Suzanne, qui lut:
Hua (Jérôme), fabricant d'huiles de résine, d'huiles à graisser et de graisse pour chemins de fer en' construction ou en exploitation, pour voitures, minoteries, forges, filatures, wagons, câbles de mines et machines de toute espèce. Avenue de Paris, 19, à SaiiTt-Denis.
— Voilà où gît le lièvre, dit Carion. Tel est le métier très honorable et très utile où M. Hua a gagné son million, et il ne s'en est jamais plaint. Mais celle qui n'était pas heureuse c'était sa fille Claudine, qui se sentait engluée par toute cette huile et par toute cette graisse et qui, depuis son plus jeune âge, a passé le temps à se débarbouiller avec de l'ambroisie. Elle marche sur des nuées et tient dans ses mains des étoiles, et ce qu'il y a de plus remarquable dans sa
lOii MAllCELLE HAhE.
fiction, c'est qu'elle l'a imposée, comme un article de foi à toute l'élite du monde parisien. Le portrait de Laure de Simone Hiemmi, la Vierge de Buoninsegna contemporain de Cimabué, que les Siennois portèrent en triomphe; la Sainte Catherine de Mateo de Sienne, sur son fond d'or admirablement orfèvre; la jeune religieuse, aimée et immortalisée par Fra Filippino Lippi; la duchesse d'Esté de Ghirlanjo, que ce dernier des préraphaélites a représentée dans sa robe blanche à grands ramages d'or, tels sont les modèles fameux dont la nature s'est inspirée pour créer madame Claudine Vandrenne, mais d'après le souvenir desquels, sans cesse et sans tiêve, elle se perfectionne et se travaille elle-même. Qu'y a-t-il de vrai et qu'y a-t-il d'artificiel dans ce type de femme romantique auprès de laquelle les mourantes héroïnes d'Edgar Poe sont des monstres de Rubens, débordants de santé et de bonne humeur?
— Ma foi ! mon cher Jean, dit Suzanne, voilà une svelte créature, qui me semble un peu bien compliquée.
— Plus qu'elle ne le croit elle-même, dit Garion; car acharnée à se dépêtrer de la graisse pour voitures, elle veut à chaque instant être une femme du monde, du plus grand monde et de tous les mondes. Non seulement elle reçoit chez elle; mais elle est de tous les bals, de toutes les représentations, de tous les dîners, de tous les thés, de toutes les courses, de toutes les fêtes, de toutes les exhibitions. Elle est partout, infatigable, jamais lasse, avec des nerfs d'acier, traitant son corps immatériel comme une bête de somme. Mais ce qu'il y a de curieux, c'est que, n'importe où elle soit, elle arrive du ciel, élargissant par sonregard les cercles de l'azur, et nimbée de lumière. Gomme Elisabeth d'Angleterre, elle a la prétention d'être vierge; elle veut l'être et peut-être l'est-elle, quoique son tils Jacques, transpa-
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reiit et comme elle coitïé de cheveux d'or, soit né en 1881 et, par conséc[uent, âgé de sept ans.
Il est certain que lorsqu'on dit une parole qui rappelle de près ou de loin la façon dont les enfants viennent au monde, elle ne feint pas de ne pas comprendre, mais en elîet ne comprend pas. Elle ouvre alors des yeux qui, bien que petits, engouffrent innocemment tout l'azur de l'infini. Personne ne peut se flatter de l'avoir vu manger autre chose qu'un quartier de pêche ou une cuillerée de crème; aussi a-t-on dû consentira croire qu'elle a été pétrie avec de la neige, des rayons et des pétales de roses, et qu'elle est affranchie de toutes les gloires et de toutes les ignominies de la chair.
— Mais, mon ami, dit Suzanne, quelle est votre opinion intime et personnelle?
— Diable ! dit Garion, vous m'adressez \h une question bien dangereuse. Qui sait s'il n'y a pas dans mon mur un espion du Con-
iMAliCELLE RABE. 10!)
seil des Dix? Pour vous, spécialement, il n'est rien que je ne fisse. Mais cependant, si je vous répondais, il faudrait que ma bouche fût bien près de votre oreille, si près qu'il n'y aurait pas entre elles assez d'espace pour loger un cheveu.
— Bon, dit Suzanne, mettez-vous comme il vous plaira, et répondez-moi.
— Eh bien ! fit le peintre, qui s'était penché près de la visiteuse, de façon à être entendu par elle tout en parlant à voix basse, il ne faut contrarier personne, et la politesse veut qu'on adopte sur les gens l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes. Je crois et je veux croire madame Vandrenne parfaitement céleste, vierge, Béatrice et treizième siècle. Mais dans le fin fond de ma conscience, ce joli bloc emparadisé ne me dit
. rien qui vaille. Quand je vois une personne se nourrir exclusivement de la rosée bue dans les calices des Heurs, je suis invinciblement porté à croire qu'elle aime les gaudebillaux
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et les tripes et que volontiers elle en mangerait, comme la reine Gargamelle, seize muids, deux bussarts et six tupins.
— Et, dit Suzanne, que pensez-vous de sa chasteté?
— La question est la même, dit Garion ; on peut vivre de Tair du temps, mais ce n'est pas tout le monde. Si une femme ressemble parfaitement à un lys, et peut être supposée peinte sur un fond d'or, il est permis d'imaginer qu'elle a peut-être les appétits de Sémiramis et de la grande Catherine. Tout cela, bien entendu, ne repose sur rien que sur mon impression personnelle, peutêtre fausse. En tout cas ce qui donnerait à réfléchir, c'est l'attitude particulière de Paul Vandrenne, le mari de cette idéale Claudine. C'est un banquier très probe, très habile, très sur, qui ne rume ni lui ni personne. Moderne, correct, plein d'esprit, extrêmement élégant, Vandrenne est parfait pour sa femme, lui donne beaucoup d'argent et la
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laisse absolument libre. Il a su l'aider à créer un salon éclatant, amusant, illustre, où quiconque joue ou jouera à Paris les premiers rôles, se fait un honneur d'être admis. Il lui a amené, avant tout, les journalistes ! puis les financiers, les savants, les poètes, et aussi les artistes, qu'elle a su domestiquer, comme une Gircé aux impérieux enchantements. Il est à ses ordres et se montre aux petits soins pour elle. Mais en dehors du salon et de sa femme, il s'amuse quand il veut, où il veut et n'en fait qu'à sa tête. Il a des maîtresses qu'il ne cache ni ne montre, et si l'impeccable Claudine fait mine de vouloir menacer sa liberté, il la regarde tranquillement d'une certaine façon, qui la met à la raison tout de suite. Enfin il est bien évident qu'il ne veut pas être embêté. Il adore son fils Jacques, dont il est incontestablement le père. Car bien que devant à sa mère une transparence nacrée peut-être voulue par Claudine, cet
entant est son vivant portrait. Autant qu'il soit permis d'entrer dans l'àme et dans la pensée d'un autre, il est évident pour moi <jue Paul Vandrenne arrête là sa vie de père de famille, ne veut pas avoir d'autre enfant et n'en aura pas. Aussi laisse-l-il sa femme être vierge comme il lui convieni, et tout son soûl !
Mais, ma chère Suzanne, grâce à vous et pour vous complaire, j'ai déjà parlé aujourd'hui plus que je ne le fais en six mois. Serez-vous pour moi plus cruelle que je ne le suis pour mon vieux modèle Quaranta, fjuand il est resté deux heures les bras en l'air, et ne m'accorderez-vous pas un repos ?
— Si fait, dit Suzanne. Mais après soyez prêt à un nouvel effort de courage, car nous n'avons pas abordé la question importante, et vous'ne savez pas encore pourquoi je suis venue. Pendant que vous allez fumer, voulez-vous que je me mette au piano et que je
VOUS joue les choses que vous aimez, du Bach, par exemple ?
— Oui, fit Carion ; car, comme dit Lorenzo à Jessica : L'homme qui n'a pas de musique en lui, ou qui n'est pas ému par l'harmonie des doux sons, est fait pour les trahisons... Écoutez la musique!
Quand le repos fut terminé, Carion interrogea à son tour, et voulut savoir pourquoi Suzanne s'intéressait si fort aux Vandrenne. Elle lui dit tout et lui raconta quelle hypothèse audacieuse avait surgi dans l'esprit de Marcelle Rabe. Elle lui expliqua à son tour tout ce que Marcelle avait expliqué en pure perte à Daniel Mathis. Gomme le comprenait avec une rare sagesse celte fille loyale,
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l'amour pour uuc courlisnue csl meurtrier, car il l'orce l'amant à admettre, à adopter peu à peu toutes les ignominies don telle est salie. Il est presque inguérissable, car il est sans cesse alimenté, d'une part par l'impérieux désir, de l'autre par la cuisante jalousie du passé et de l'avenir. Si modeste qu'elle put être, Marcelle Rabe le savait, sa chair avait pris si ardemment Daniel, qu'il n'était accessible désormais à aucun amour né de la chair, et qu'il ne pouvait désirer comme il la désirait, aucune femme après elle. Pour être guéri de Marcelle, de l'amour corrupteur adressé à une femme qui a été une prostituée et qui ne l'oubliepas, il auraitfallu que Daniel eût éprouvé jadis, et maintenant pût sentir se réveiller, renaître en lui un amour né de l'âme, ayant commencé par l'âme, et assez subtil pour dompter et en quelque sorte anéantir la chair rebelle.
C'est en suivant cette idée que Marcelle avait été amenée à prier sa dévouée amie
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d'interroger Mathis. Elle avait pu savoir par Suzanne que le jeune médecin avait jadis nimé, sans lui avoir parlé jamais, sans avoir entendu sa voix, mademoiselle Claudine Hua, presque enfant. Elle s'était dit que si cette créature angélique et surhumaine existait encore, il suffisait de la montrer à Daniel pour que l'ancienne flamme se rallumât dans sa poitrine, et pour qu'elle, Marcelle, fût oubliée. Car elle serait nécessairement détruite, laissée, jetée comme un vil chiffon, dans le cas où cette combinaison hardie réussirait. ¥a sans doute alors il ne resterait même pas pour elle un peu de banale amitié dans le cœur qu'elle avait semblé dédaigner, elle qui l'eût mis au-dessus de tous les biens de la terre !
Elle voulait Daniel sauvé, transfiguré, rendu à la science. Elle ne se comptait pas, elle n'était rien; mais en se supprimant, elle exposait aussi Daniel, qu'elle aimait d'une amitié assez haute pour le sacrifier, s'il le
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fallait, à lui-même. Elle voulait bien l'envoyer peut-être à toutes les tortures, au désespoir, à la mort et elle disait : Qu'importe ! Avec une sauvage bravoure, elle aimait mieux son aini tenaillé ou tué qu'enfermé avec elle dans un amour sans honnête issue. Voilà pourquoi elle voulait que Daniel revît et, comme cela était plus que probable, adorât de nouveau celle qui était maintenant madame Claudine Vandrenne.
— S'il en est ainsi, dit Garion devenu pensif, je vous en ai trop dit, et je ne vous en ai pas assez dit. Je dessinais à main levée un portrait de fantaisie, pensant que nous parlions pour rien et pour le plaisir. Mais du moment où est en cause une existence précieuse, celle de mon meilleur ami, je dois à vous et à Marcelle une vérité plus vraie, du moins sur ce que j'imagine. Car, je vous le répète, je ne sais rien, je me borne à supposer, mais bien au delà de ce que je vous aj avoué déjà. Mes moyens d'information sont
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nuls; ils procèdent uniquement de l'intuition qui, en toute chose, m'a enseigné le peu que je sais. Ma chère Suzanne, connaissez donc mon opinion tout entière sur madame Claudine Vandrenne ! Mais entendonsnous bien, si jamais vous répétiez ce que je suis décidé à vous dire, j'affirmerais que je ne vous l'ai jamais dit. Il se peut que la belle Claudine soit chaste, et cela doit être. Mais il me semble qu'en fait d'amour comme en fait de mangerie, elle doit avoir à satisfaire de prodigieux appétits, et je la vois comme une reine-titane, serrant, étouffant sur sa poitrine des milliers et des milliers d'amants. Excusez ce clair de lune romantique!
— Certes, dit Suzanne, je n'aurai pas la naïveté de vous demander : pourquoi pensezvous ainsi? car tout ce qui traverse votre cerveau vient, non du raisonnement, mais de l'inspiration.
— Oui, dit Carion,je suis habitué à penser en artiste, en résumant dans un éclair le
résultat d'une observation rapide, et en me disant tout de suite, avant d'avoir pris le temps de rien vérifier: cela doit être ainsi! Cette manière de juger, qui ne sérail pas bonne dans un tribunal, m'a réussi pour mon art, qui est mon seul intérêt sur la tenc. Car ma formule consiste, non une pas observer, mais à observer très vite; non à se passer de documents, mais à rassembler d'un coup d'œil des documents épars, infiniment petits et presque invisibles.
Cependant, si vous voulez un raisonnement carré et relativement grossier, en voici un. | Il y avait chez mes parents, qui habi- 3 talent la campagne, une vieille servante, si | vieille qu'elle faisait partie de la famille, en Û portait le nom, et mangeait avec nous. Elle S prétendait ne pas aimer le vin, et à table n'en '? buvait pas. Mais quelquefois on la trouvait à la cave, soûle, ivre morte, couchée dans le ;j vin, près d'un tonneau dont elle avait laissé \] le robinet ouvert. Peut-être est-ce l'histoire
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de madame Claudine Vandremie ! Elle est trop violemment, trop exclusivement, trop imperturbablement immatérielle, pour ne pas être profondément matérielle. Et je suppose que si on lui confiait notre charmant et sentimental Daniel Mathis, si ingénu avec toute sa science, elle n'en ferait qu'une bouchée.
— S'il en est ainsi, dit Suzanne, il ne faut pas permettre que notre ami tombe sous la griffe de cette terrible sainte.
— Au contraire, dit Carion, il faut le permettre, et il faut môme l'aider à se faire égratigner, car il vaut mieux être ensanglanté et déchiré que d'être absurde. Un de nos camarades, un ami de Daniel nommé Huguet, qui avait étudié en même temps que lui, intelligent, mais pauvre, usé jusqu'à la corde, dévoré par la mauvaise vie, traînant avec lui des maladies inguérissables, trouva, dès qu'il fut reçu docteur, une situation très honorable, qui à jamais devait le sauver de la
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misôre. Seulement, il s'agissait de s'en aller dans l'Inde, pour être attaché à la famille de je ne sais quel nabab. Tout le monde était d'avis qu'tà demi mort comme il était, il ne devait pas entreprendre un fatigant voyage. Mais au contraire, Ghartier, le maître de Daniel et le sien, le poussa à accepter l'offre qui lui était faite. Et, disait-il aux gens qui lui en parlaient, c'est pour lui et pour tout le monde une excellente affaire ; car en respirant largement l'air de la mer, en subissant les ouragans et les tempêtes s'il y a lieu, il est très probable qu'il guérira ou qu'il crèvera et, d'une façon comme de l'autre, c'est une solution. Ainsi parlait Ghartier, et j'applique • >J sa consultation à Daniel. Qu'il soit un homme | et remplisse sa tâche, s'il en a l'énergie. ^ Mais, s'il ne l'a pas, il vaut infiniment mieux 1 qu'il crève. ' |
— Peste ! dit Suzanne Brunel, vous n'êtes pas tendre ! Et qui le conduira au supplice j et au martyre? .■■ \l
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— Ce sera moi-même, dit Garion, car je suis une des bêles curieuses qu'on montre dans le salon Vandrenne, où d'ailleurs tous les artistes comme tous les savants ont été domestiqués, et lorsque le thé est servi, on les voit prendre leur nourriture.
D'après le désir exprès du maître de la maison, en même temps que Daniel, je présenterai luon jeune ami le poète Etienne Salvage, que je crois lui, invulnérable. Je serai charmé de faire connaître aux Vandrenne cet assembleur de rimes qui, vous le savez, a donné passionnément sa vie à son art, et n'a le temps de cultiver aucune amourette. J'espère même qu'il jettera le trouble chez eux et excitera des désordres dans leur organisme, car vous n'ignorez pas qu'à un certain degré d'intensité, la poésie devient une maladie contagieuse.
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Si Paul Vandrenne est arrivé à créer pour sa femme le plus éclatant, le plus original et le plus amusant peut-être des salons de Paris, cela tient à des causes diverses. La meilleure et la plus importante, c'est qu'il
possède le plus grand nombre des actions |
du Progrès Social, journal excellent, où l'on :|
sait qu'il fait la pluie et le beau temps. Il |
peut y rendre et y rend beaucoup de services |
et, quoique spirituel et très artiste, il a sur- J
tout fait réussir cette feuille par ses qualités I
de banquier. Il a eu l'originalité d'y faire i
traiter par de vrais spécialistes les questions ^
de finances et d'affaires, de payer très cher .
la littérature et de donner de bons articles ;
bibliographiques sans spéculation aucune. i|
MARCELLE llAHE. 123
Aussi Vandrenne, qui réussit dans ses entreprises et qui est honnête, a-t-il pour lui tout le monde, excepté les intrigants et les inutiles, qu'il exécute sans la moindre faiblesse. Très obligeant et très bon, il s'arrange pour n'être tyrannisé par personne, pas même par sa femme dont il réalise, comme dans une sorte de féerie, les désirs les plus enfantins et les plus excessifs ; mais vis-à-vis d'elle comme vis-à-vis des autres, il préserve sa chère liberté, dont il n'abuse pas, mais dont il use, en philosophe et en artiste. Les Vandrenne habitent, dans la rue Ballu, un très joli hôtel situé entre cour et jardin, construit dans le style Louis XIII, en briques encadrées par des pierres taillées en diamant; un immense salon, un boudoir où les dames peuvent se retirer et causer entre elles et un fumoir occupent tout le premier étage. Le salon a été décoré avec un goût étrange; tout y est élancé, svelte, mince. Les meubles ont été empruntés, dans