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un harmonieux désordre, aux époques anciennes, au pur moyen âge, au dix-huilième siècle, au Japon, à l'Orient. Le seul caractère commun qu'on ait exigé d'eux, c'est d'être grêles. Car tout dans ce petit palais doit ressembler à la maîtresse de la maison, dont, toutefois, la minceur est voulue autant que réelle, et dont les étroites robes serrent une femme élancée et mince, mais non maigre assurément, et pourvue d'une bonne et belle chair. Les lustres, les flambeaux sont grêles. Sur les étoffes des tentures sont dessinées de longues plantes aiguës, et les rares tableaux accrochés aux murs représentent, atténuée, une impression fugitive, ou d'autres, les japonais, un unique flot ou une étroite ligne de ciel. Dans ce décor aérien, madame Claudine Vandrenne semble impalpable, toute de lumière, venue d'un vitrail ou d'une page de missel, d'autant plus qu'elle a su réaliser en action une prodigieuse antithèse, d'une brutalité hardie.
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En effet, son salon étale une belle couionnc de femmes, mais de femmes plantureuses, robustes, magnifiquement épanouies. Résultat invraisemblable, et comment Claudine l'a-t-elle obtenu ? Elle invite et tient à rassembler chez elle tous les hommes riches, célèbres, ou spirituels, ou beaux; génies et talents, tout ce qui a obtenu la gloire, ou du moins la grande notoriété. Elle les invite tous, et naturellement invite avec eux leurs femmes, telles qu'elles sont et que le hasard et la vie les ont modelées. Gomment se faitil que, chez elle, une fois réunies, toutes, sans exception, montrant des épaules et des seins, décolletées sans doute par ordre, soient pareilles à des divinités et à des nymphes de Rubens, guerrières cuirassées d'écaillés, Minerves tenant l'égide horrible, naïades mêlées aux vagues sous le navire d'or qui porte Marie de Médicis, Renommées et Gloires qui mordent les trompettes en enflant leurs joues furieuses. Et on croyait
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voir que, selon la formule du seizième siècle, leurs l'obes de bal se gonflaient, envolées fastueusement, caressées par un désir effréné. Devant elles ou auprès d'elles, avec sa douce chevelure d'or, apparaissait l'idéale Claudine, innocente, naïve, ingénue, brillant comme une châsse, évidemment née pour parer les ors et les pierreries, et dominant de son chaste regard toutes ces créatures magnifiques et robustes, uniquement destinées à faire valoir par opposition sa pureté de triomphale Vertu et de Béatrice dans le paradis.
Entre ces dames parisiennes spécialement assorties pour l'ornement du salon Vandrenne, et pareilles entre elles comme les personnages d'un chœur de comédie, deux seulement faisaient exception, tranchant sur ce fond uni, mais si violemment qu'elles en devenaient des curiosités, parfaitement placées dans un salon où on voulait les rassembler toutes. L'une,
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mademoiselle Cécile Reinier, que sa mère accompagnait toujours, était visiblement pauvre, et en môme temps affligée d'une de ces beautés qui rendent la place d'une femme impossible à trouver sur la terre, si elle n'est pas princesse ou courtisane. L'autre, madame Zoé Garaman, veuve et très jeune encore, maîtresse d'elle-même, riche de plusieurs millions, est laide, ou du moins on le croit, ce qui, au point de vue mondain, est la même chose. Toutes les deux étaient immariables, l'une parce qu'on ne l'eût pas prise sans argent, l'autre parce qu'elle avait dans les veines une fièvre de vie, de mouvement et de liberté.
Fille d'un statuaire qui ayant presque du génie, avait vécu et était mort très pauvre, mademoiselle Cécile Reinier était aussi belle que si son père l'eût créée avec sa pensée et modelée de ses mains. Les traits de son visage réguliers, d'une perfection inouïe, et cependant étranges et pensifs comme l'exige
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impérieusement la curiosité raffinée de notre esprit moderne, reflétaient un sentiment et une âme. Ses yeux, sa bouche fière, sa chevelure simplement relevée, trop abondante pour les coiffures, sa taille héroïque, modèle accompli de la noble grâce, donnaient l'idée d'une créature impériale faite pour fouler la pourpre, et il était facile de voir que sa chair saine et splendide n'avait pas été pétrie d'un vulgaire limon. Elle eût fait penser à ces vierges que les dieux rencontraient sur les cimes de quelque forêt sablonneuse de la Grèce et qu'ils aimaient parce qu'elles étaient semblables à eux. Mais l'expression des traits de mademoiselle Reinier était assez intense pour éloigner toute idée de comparaisons classiques. Enfin ses élégantes mains ne sont pas petites et son harmonieuse voix claire et profonde est uu enchantement.
Madame Claudine se proposait, certes, de trouver un mari à cette fille sans dot. Non un riche^ qui n'eût pas voulu d'elle, mais
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quelque arliste intrépide, ou quelque jeune homme honnête et pauvre à qui Paul Vandrenne eût fait une position, dans les bureaux de sa banque, ou dans son journal. " Hélas ! parmi ceux-là même ne se rencontre plus le don Quichotte, le héros qui prendrait sans dot une jeune fille telle que, pour la mettre dans son véritable milieu et dans le cadre auquel elle avait droit, il aurait fallu des tas d'or. Il suffisait de regarder Cécile Reinier pour voir que tout en elle était sincérité et vertu et que nulle mauvaise pensée ne troublerait jamais son Ame chaste. Et cependant l'idée de la conduire presque à la misère effrayait les jeunes gens qui eussent été épris d'elle et leur faisait l'elïet d'un sacrilège.
D'ailleurs, le chimérique épouseur qui ne se présentait pas, se fùt-il présenté, madame Reinier n'en aurait pas voulu, l'aurait chassé bien loin, car avec une logique féroce elle voulait que sa fille fut riche, et très
riche, dùt-elIe pour celii égorger louL l'univers. Sur ce point, elle était plus entêtée qu'une mule, acharnée comme une femme de statuaire qui a passé sa vie à voir naître des figures de bronze et de marbre auxquelles on sacrifie tout, sans avoir rien à se mettre sous la dent. Reçue en tout et pour tout dans le salon de madame Vandrenne, elle était bien décidée à trouver là, avec ou sans elle, la proie qu'elle cherchait, un gendre qui eût de l'argent, beaucoup d'argent, un argent assuré. Quant aux artistes, elle les craignait plus que la peste. Cependant, ayant au plus haut degré la distinction de l'esprit et de la beauté et celle de l'àme, appartenant à cette innnortelle aristocratie que la nature recrute et perpétue comme il lui plaît, Cécile échappait à ces calculs et aux vilenies de la misère par un indéniable instinct de race; et sans qu'on pût savoir comment le hasard et la vie s'y prendraient pour venir à leurs fins, on pouvait affirmer,
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il élait évident ([u'avec sa cliasle splendeur de jeune reine, elle n'appartiendrait qu'à un prince ou à un génie.
L'autre femme qui dans le salon Vandrenne faisait exception et tache parmi le chœur des Nymphes de Rubens, était madame Zoé Garaman. Laide à ce qu'on assurait; mais c'est là un adjectif bien vague, dans un temps qui en fait de beauté ne possède qu'un idéal peu certain, elle avait le type kalmouck, l'angle facial très ouvert, les yeux bridés et obliques, la lèvre épaisse, les dents solideS;, le teint basané. Elle devait compter parmi ses aïeux quelque héros de race cosaque. Mais tout en elle respirait la force, l'esprit, la santé, la bonne humeur. La joie émanait d'elle et tous les hommes la désiraient, comme un beau fruit mûr. Évidemment dans la pensée de madame Claudine Vandrenne, qui a toujours eu des conceptions poétiques, madame Garaman était destinée à faire valoir par opposition sa
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beauté inyslique el sa glorieuse cliastelé. Sans se faire prier, la femme laide avait acceplé ce personnage comme s'il lui eût été régulièrement distribué; elle le jouait avec conscience, l'exagérait même et peut-être y donnait plus d'intensité que ne l'eût souhaité son amie Claudine. Coiffée d'une noire tignasse, elle ne se piquait pas d'être blonde, et libre comme un oiseau envolé, elle ne s'appliquait pas à être vertueuse. Ni vicieuse non plus. Mais spirituelle jusqu'au bout des ongles, brave comme un soldat, lettrée et connaissant très bien lespoètes, elle avait surtout horreur du fatras sentimental, et même sous prétexte de passion, elle n'aurait pas consenti à dire des bêtises. Mais d'ailleurs, la passion l'avait généreusement épargnée. Avec raison peut-être, madame Zoé Garaman pensait que dans notre langue si riche el parfois pauvre aussi, le mot amour a été indûment mis à toute sauce et réduit à exprimer des choses très diverses entre
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* elles. Douée d'une santé excellente, paifaitement équilibrée et n'ayant jamais été malade en aucune sorte, elle estimait qu'à propos d'un baiser innocent, en ce sens qu'il ne fait de mal à personne, il n'est pas nécessaire de déranger les ouragans et les étoiles. Elle se rassasiait à son appétit, sans jamais mangei' une miette de trop, ni boire une gorgée de plus qu'il ne faut. On ne pouvait la traiter légèrement, car elle était très digne, très sûre, parfois hautaine, et c'est sa raillerie à elle qu'on eût pu craindre, si elle n'eut été extrêmement bonne. Elle faisait de toutes ses richesses le plus généreux emploi, judicieusement prodigue de tout ce qu'elle possédait, et d'elle-même. Aussi, sans avoir besoin de descendre à des lâchetés ou de psalmodier des complaintes hypocrites, pouvaient l'obtenir, non les hommes qui voulaient d'elle, mais ceux dont elle voulait. Elle était une bonne et aimable révoltée, qui
n'avait jamais dépensé un liard chez les
marchands de poudre de riz, ne consentait pas à se nourrir de mauvaise littérature, et s'obstinait à ne boire que des vins sincères.
C'est le vendredi 5 décembre 1888 que Jean Carion présenta ses amis Mathis et Salvage à la première soirée des Vandrenne, qui leur firent le meilleur et le plus gracieux accueil.
Pendant les mois d'hiver le salon célèbre s'ouvrait une l'ois par semaine. La conversation en était le grand luxe et le principal attrait. Toutefois on y mêla très souvent la musique et la comédie. Mais ce soir-là on se réunissait simplement pour se voir, pour se retrouver, comme entrée de jeu. On causait presque uniquement et avec d'autant plus de charme que dans ce monde vraiment choisi il n'y avait pas de bavards. Dans un coin les grands romanciers se faisaient remarquer par leur réserve silencieuse; |j et plus loin les journalistes aussi , ayant horreur de la copie sous toutes ses
formes, ne parlaient guère, si ce n'est pour laisser envoler de temps en temps, à de longs intervalles, quelque pensée amusante et rapide.
Les banquiers et les gens de Bourse, ayant fini leur ouvrage, étaient plus communicatifs, mais disant seulement un mot, parlant aux femmes, car la tirade était unanimement évitée, abandonnée à la tragédie. Quelques savants et quelques hommes politiques donnèrent la note bienveillante et sérieuse. Un membre de l'Académie des Sciences, le plus illustre de ceux qui étaient là, charmait les regards par sa jeune chevelure, encore noire; et parmi les hommes politiques, députés ou ministres, naturellement plus frivoles, on admirait un diplomate dont la jeunesse a été si authentiquement mêlée aux grandes affaires de l'Europe qu'il pouvait, sans êlre ridicule, porter un habit bleu à boutons d'or. Parfois, pour quelques instants, la causerie devenait gé-
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nérale, pétillante, flamboyaiite, s'allumant en feu d'arLifice qui éparpille des fleurs de lumière bleue et des étoiles de flamme rose. Puis un compositeur célèbre s'asseyait au piano et jouait pendant cinq minutes. Un peu plus tard, ce fut José Torrès qui pinça de la guitare, et chanta ses enragées chansons espagnoles. Tout était parfum et lumière, joie communicalive; on s'amusait chez les Vandrenne; mais les. nouveaux venus ne faisaient guère attention à ce qui se passait. Au moment même où il fut présenté à madame Vandrenne, il sembla à Mathis que, par un long regard impérieux et tranquille, elle s'emparait de son âme, la prenait matériellement dans sa poitrine.
Quant au poète Etienne Salvage, il vit Cécile Reinier, et, pour la première fois, comprit que la beauté, qu'il avait tant célébrée et chantée, n'est pas une aspiration de notre esprit, et qu'elle existe réellement,
avec son eiirhythrnie, pareille à celle de la plus ailée el de la plus enivrante musique.
Quand on sortit de chez les Vandrenne, les amis de Malhis comptaient marcher avec lui, l'accompagner pendant une partie de son chemin. Mais lui, sauvage comme un méchant enfant, se cacha pour les éviter II avait hâte d'être seul, pour adorer de toute son âme et de tout son être Claudine enfin retrouvée. Elle emplissait non seulement sa pensée, mais son regard. Il la voyait lumineuse; il la sentait mêlée à lui, inondant sa poitrine d'une chaleur douce et vivifiante. Plus Mathis marchait cà grands pas, sous la nuit sereine, dans Paris déjà silencieux, mieux il la voyait, seule figure vivante au
milieu des invités de son salon, qui se pressaient comme une foule de vagues fantômes.
Il la voyait triomphante sur des escaliers d'azur, tenant en main une épée vengeresse, et renvoyant à la nuit et à l'oubli tout le troupeau des humains brûlés par sa claire prunelle. Tantôt il la sauvait des flammes, l'emportait dans ses bras, ou errait avec elle sous les rayons de lune, dans des paysages de neige pareils à sa chasteté inviolée. Malgré les hasards, les douleurs, la mort, ils étaient l'un à l'autre. Ils voulaient être ensemble pendant les éternités, et tandis que, debout dans un sanctuaire d'or, Claudine savourait le lointain murmure des louanges et la fumée d'un encens brûlé pour elle, lui Daniel, humblement agenouillé à ses pieds, écrasé par sa splendeur céleste, il l'adorait extasié, le cœur plein d'amour.
Et plein de haine aussi. Car en un moment changé dans tout son être et jusque dans chaque goutte de son sang, il s'était
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mis à haïr tout ce qui n'était pas Claudine, et ce qui, à ce qu'il croyait, l'avait sépai"é d'elle. D'abord la science, à qui il se reprochait de s'être donné, et qui avait pris le meilleur de lui-même et toutes ses forces. Il ne pouvait s'empêcher de rire, en se rappelant qu'il avait rêvé de se dévouer aux hommes, de guérir leurs maux, de soulager leurs souffrances. Et qu'importait le vain troupeau des hommes? Qu'importe s'ils souffrent et meurent, pourvu que Claudine ait et garde toujours le tendre et délicieux éclat d'une fleur? Mais quel mal oserait affronter et meurtrir cette beauté angélique? Daniel haïssait mortellement Etienne Salvage, qui pouvait louer la bien-aimée dans une langue céleste et digne d'elle, et surtout Jean Carion, qui, sans doute par une méchanceté cruelle, avait tant tardé à lui révéler l'existence de madame Vandrenne, qu'il n'ignorait pas. Mais surtout il exécrait Marcelle Rabe qui, pensait-il, l'avait entraîné
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dans une détestable illusion, avait égaré son cœur, lui avait volé des baisers qu'il se reprochait maintenant avec horreur, et qui devaient appartenir à Claudine on à personne. Ainsi Daniel savourait goulûment le flot noir de toutes les ingratitudes et dans sa pensée il se plaisait à salir l'image de Marcelle, afin que celle de Claudine demeurât seule glorieuse et pure.
Tout ce que l'amie à présent dédaignée lui avait dit d'elle-même, il le croyait. Et certes, toutes ces vilenies, toutes ces infamies, toutes ces horreurs, qu'il se rappelait avec les nausées du plus affreux dégoût, il ne les lui avait pas fait dire. En promettant la confession de toutes les courtisanes, c'était la sienne qu'elle avait criée. C'était elle, cet être qui trompe et qui ment, qui trahit, qui vend et revend une chair mille fois impure, et qui trop invinciblement se prendrait en haine, si elle ne se rajeunissait pas chaque jour dans le recommencement d'un nouvel
amour, dans l'illusion d'un cœur ingénu et lidèle, comme une magicienne dans un bain de sang qui fume. Oui, mentir à présent, mentir demain, toujours, partout, pour être adorée, pour être riche, pour acheter des joyaux, pour acheter des bas, pour usurper l'hospitalilé des palais après avoir barboté dans le ruisseau. Mais cette femme pour qui de tendres amis se sont férocement égorgés et qui a été embrassée avec des bras sanglants, a-t-elle, possède t-elle en effet un regard, un sourire, une chevelure? Non.
Son corps est une marionnette habillée à la inode la plus récente ; la chevelure qu'elle a est celle qui se porte pour le moment; son sourire est celui qui se vend bien ; sa prunelle est un indifférent miroir où se réfléchit tout ce qui flotte et tout ce qui passe. 0 ciel ! il l'avait aimée, ou plutôt il avait cru l'aimer, cette femme dontla troublante beauté n'existe pas, dont l'âme n'existe pas, souillée dans toutes les boues, salie dans tous les ruis-
seaux et tandis que par quelque magie, par quelque profonde incantation elle lui prenait son désir et son amour, une femme existait , immaculée , sublime , raffinée comme une princesse, chaste comme une sainte, seule digne de son adoration éternelle et c'était la radieuse Claudine, qu'il aurait cherchée et trouvée plus tôt, s'il n'eut été arrêté en chemin par un de ces monstres qui ouvrent les poitrines et dévorent les cœurs. Ainsi se parlait furieusement Daniel Mathis, et ainsi, avec la rage d'un jeune rapin en délire, son nouvel amour se plaisait à baibouiller, à rnâchurer — quelle caricature et quel monstre? Tout simplement la charmante tête de Marcelle Rabe.
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xV quelques semaines de Va, réunis de nouveau dans l'atelier, Garion et Suzanne Brunel causaient. L'amie de Marcelle venait là aux renseignements, s'y plaisait, attirée par l'esprit du peintre, audacieux et rapide. Et lui ne dédaignait nullement d'avoir pour camarade une femme qui répondait exactement à la définition de Baudelaire : un ami avec des hanches.
— Eh bien, dit Suzanne, où en est Daniel, et que devient-on dans la rue Ballu?
— Mais, dit le peintre, on y devient idylle et féerie, et Daniel qui, le scalpel en main, avait du bon sens et raisonnait, vit maintenant comme un personnage de rêve dans un décor de fête galante. Il n'a fait aucun ef-
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lorL, il ne s'esl nullement contraint pour cacher l'amour que lui inspire madame Claudine Vandrenne, et d'ailleurs cela aurait été de la peine perdue ! Cet amour qui s'est absolument emparé de lui, qui le possède complètement, est visible comme le nez au milieu du visage, et dès le premier soir n'a été un secret pour personne, pas même pour Polichinelle. Devant les quelques centaines de spectateurs qui assistent à sa folie comme à une comédie, et sous le feu de leurs regards qui le suivent avec une indulgente curiosité, il agit comme s'il était seul avec la bienaimée, sous des ombrages de Wateau où les fontaines jettent leurs eaux murmurante's dans les vasques de marbre. Je ne serais pas étonné qu'une fois il prit par la main la sereine Claudine, et qu'assis avec elle sur quelque sopha, comme sur un banc de verdure, il lui récitât devant tout le monde, h haute voix, un glorieux cantique d'amour, improvisé pour elle.
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— Mais, dit Suzanne, que penseraient de i;ela les invités du salon célèbre ?
— Ils penseraient, dit Garion, que cela est bien et que les choses' doivent se
"passer ainsi. Ou plutôt, ils ne penseraient rien du tout, car il règne dans ce salon une religion mystérieuse, dont tous les fana-
' tiques acceptent sans incrédulité les plus étonnants miracles. Je ne sais pas si janiais Daniel a eu un entretien d'une minute avec madame Vandrenne, je ne le crois pas, et d'ailleurs c'eût été une formalité inutile. Il y a au Louvre un bas-relief égyptien colorié, où un pharaon prend d'une main distraite et
.impérieuse une fleur qui lui est offerte par une jeune fdle nue, qu'il ne voit même pas. C'est ainsi, avec une telle certitude tranquille et inconsciente que Claudine a pris possession de Daniel Mathis. Qu'il soit sa chose, son jouet, qu'il lui appartienne, personne n'en doute, et l'on voit que madame Vandrenne lient sincèrement à lui, comme une jeune
fille à sa poupée. D'un coup d'œil elle le commande, le gouverne, dicte ses ordres à cet esclave heureux d'obéir. Elle fait les honneurs de son esprit, de sa science, le met à toutes les besognes, et, lui, semble commeun peu humilié de n'avoir pas encore trouvé un prétexte qui lui permette de donner sa vie pour elle.
— Alors, dit Suzanne, leurs amours sont comme un intermède qui se joue couramment pour l'amusement et la récréation du public.
— Ma chère Suzanne, dit Carion, dans le salon de la rue Ballu, qui est une église, il n'y a pas de public, il n'y a que des fidèles. Personne ne croit qu'il y ait des amours entre elle et lui, et, à ce que je pense, madame Vandrenne ne le croit pas ellemême, car elle est une de ses propres dévotes. Joue-t-elle un rôle? C'est une très grave question, mais en tout cas la vérité de tout cela est aussi difficile à trouver qu'une aiguille dans une botte de foin.
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— Sur ce point, dit Suzanne, peut-être puis-je avoir une opinion en ma qualité de femme. Madame Vandrenne est-elle une victime ou une l'eine, ou une hallucinée, ou une comédienne? Peut-être tout cela et rien de tout cela et il est possible que personne ne lui ait jamais baisé la main. Il est d'ailleurs peu probable qu'elle sache à quoi s'en tenir sur l'histoire de sa vie. Quand une femme joue un rôle, il lui appartient, et de même aussi elle appartient à ce rôle, et elle est la première illusionnée et la première trompée. Et si la femme ne cesse jamais de mentir, il est vrai aussi qu'elle ne ment jamais complètement. Aussi est-il bien difficile de lui faire avouer un mensonge, qu'elle ignore, car elle est elle-même sa dupe.
— Vous avez raison, ma chère Suzanne, mais que cette dame est compliquée! Les figures de vitraux devraient bien rester sur leur vitrail, avec leurs robes de rubis et de saphirs et leurs têtes transparentes, et ne
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pas nous éclabousser de leurs étoiles et de leurs pierreries. Madame Claudine Vaiidrenne est vierge^ admeltons-lc une dernière fois. Elle est céleste, mais elle est absurde, et sur ses pas l'absurde éclôt, comme une floraison de printemps dans l'herbe. Ah L la pauvre Marcelle Rabe a voulu être reniée^ dédaignée, abandonnée pour une autre, foulée aux pieds! Eh bien, elle a été servie mieux qu'elle ne pouvait Tespérer, et on lui a fait bonne mesure. Par une perversion dont l'intensité arrive au comique, en même temps que la nouvelle idole entrait dans le cerveau de Mathis comme un ange immaculé, dans ce même cerveau naissait une image fausse, caricaturale et violemment déformée de Marcelle Rabe. Pour Daniel, il ne suffit pas que Claudine ait toutes les vertus, toutes les splendeurs, toutes les puretés. Pour qu'elle soit parfaite, il faut que Marcelle Rabe soit salie par tous les vices, noire de tous les crimes, souillée par toutes les hontes. Cette
brave femme, qui a été pour lui une amie vaillante, désolée, heureuse des plus cruels sacrifices, Daniel se la figure soûle, dépenaillée, trempant sa chevelure dans le vin et traînée dans les plus abominables orgies. Pourquoi? Simplement pour que toutes les qualités dont il la dépouille, comme on tire la peau d'une anguillequ'on écorche, s'ajoutent aux vertus et aux perfections de madame Vandrennc. Puisque cette figure, sans tache apparente, est sa divinité, il a sans doute raison de lui donner tout ce qu'il a, et même tout ce qu'il n'a pas, ce qu'il est forcé de voler, comme dans un bois, à une personne qui passe.
— Les gens qui, en fait d'histoire, n'ont rien lu, dit Suzanne, se figurent qu'il y a eu, autrefois, avant la Révolution, une longue période de temps où la France était tranquille et où les rois jamais trahis, exempts de tracas et tous nommés Louis, se succédaient sans interruption, du nu-
nirro 1 au numéro XVI. 11 en est de même de l'amour. On croit toujours qu'il y a un endroit où il est pur d'ennuis, de haine, de soupçon, plein de confiance et de certitude. Mais cet endroit est celui où l'on n'est pas et où on ne sera jamais!
— Oui, dit Garion, il y a trop de brouillamini là dedans, et pourtant comme il serait relativement facile de trouver midi, si on ne le cherchait pas à quatorze heures, et au delà! Tout alors deviendrait simple, même ce qui, de près ou de loin, ressemble à l'amour. Tenez, Suzanne, je regarde votre main belle et franche, à la fois si vaillante et si délicate. N'est-il pas évident qu'elle est faite pour être adorée et baisée ?
— A votre service, dit Suzanne.
Un vendredi, Mathis était chez lui, et près du feu mourant, sans s'être aperçu que le jour tombait, que la nuit allait venir, sans avoir songé à sonner pour qu'on lui apportât une lampe, il était assis à son bureau, devant des livres ouverts. Mais depuis longtemps il ne lisait plus et il n'avait rien écrit sur les feuillets blancs qui étaient placés à sa portée. Gomme toujours sa pensée était dans ce salon Vandrenne dont tous les hôtes avaient, non pas vu, non pas deviné, mais senti comme par une commotion son incommensurable amour, et semblaient chanter mentalement son épithalame et lui dire, en montrant Claudine : Elle est à toi, elle t'appartient, dans sa pureté, dans sa chas-
lelé, dans sa grâce infinie ! Et peu à peu, il vit près de lui une apparition, une figure de rêve parfaitement semblable à elle et qui lui souriait tristement, ou, comme une reine olfensée, jetait sur lui des regards cruels, ou silencietisement, demandait à être délivrée, comme une âme captive. Mais bientôt ce fantôme qui là près de lui était toujours présent, prit une réalité matérielle, et les derniers rayons du jour éclairaient véritablement le visage de l'adorée, et sa blanche, sa délicate, sa transparente chair, pareille à nulle autre. Oui, celle que Daniel voyait debout près de lui, ce n'était plus l'image évoquée par son magique souvenir ; c'était madame Vandrenne elle-même, vivante, désolée, indignée, et fronçant sa noble lèvre de rose.
Assurément, occupé d'elle seule à chaque instant et toujours, il ne pouvait s'étonner de la voir tout à coup. Ce qu'il avait de la peine à comprendre et à imaginer, c'est
elle absente. S'il eût été capable de raisonnement et tenté d'être surpris, il aurait parfaitement deviné que tandis qu'il songeait, n'entendant et ne voyant rien, Claudine avait été introduite par un valet, qui tout de suite lui avait obéi, car il était impossible que n'importe quelle créature humaine ne lui obéît pas. Elle était là désespérée, mortellement triste, et Daniel frissonna d'avance, à l'idée d'entendre en quelque plainte amère sa voix chère et divine. — Ainsi, dit-elle, vous m'avez perdue, flétrie, et tout le monde le voit et le sait; votre méchant désir s'est posé sur ma pensée qui était pure, et la déchire. Moi, innocente, j'appartiens à votre cruel espoir, et sais-je comment vous m'avez entraînée dans ce vertige de fohe? Aidez-moi, fuyez, sépa-
. rons-nous pour jamais, dites-moi que vous ne vous êtes pas emparé de mon misérable cœur. Car plutôt que de vous le laisser, de
' vous le donner, j'aimerais mieux me déchi-
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ver avec mes ongles et l'arracher de ma poitrine. Ah ! continua-t-elle, perdue ! perdue! mais voici la délivrance, et je sens dans mes veines les glaces de la mort.
Quoiqu'il fit presque nuit, Daniel Mathis vit madame Vandrenne devenir pâle comme un linge. Elle tombait; il se précipita pour la soutenir, la prit dans ses bras et la posa, inanimée, froide et rigide sur le large divan. Il se pencha vers elle et, avant même de lui faire respirer des sels, se hâta de dégrafer le corsage de la robe et le corset, car il avait peur que la jeune femme n'étouffât. Mais il se sentit pris, attiré, serré par des bras souples, hardis, furieux. Claudine le couvrait de baisers, avait collé sur sa bouche une bouche ardente et folle ; et alors, il la prit, la posséda, extasié, ivre de joie, épouvanté aussi, car au milieu d'ineffables délices, il avait comme le remords d'avoir commis un sacrilège, et en l'adorant, avili une créature divine. Ayant cru entendre un sanglot, il lui
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Loucha le visage et sentit des larmes. 11 se détesta, se prit en haine, voulut demander pardon à sa victime; mais de nouveau elle l'avait ressaisi, l'enivrait de baisers, de caresses, et dans un oubli de tout, en mille rages, mourait avec lui délicieusement. Enfin elle s'arracha de ses bras, et par un miracle féminin auquel les courtisanes elles-mêmes n'avaient pas habitué Daniel Mathis, en très peu d'instants, elle était vêtue, prête à partir, n'ayant pas voulu sans doute qu'il pût la revoir déchue, flétrie, rouge encore de l'outrage subi.
Quanta lui, Daniel, il avait perdu toute notion du léel. Cette scène horrible et douce s'était-elle passée en effet ? Avait-il tenu dans ses bras madame Vandrenne venue pour être sauvée, pour lui demander grâce, et qui s'en allait souillée, et certes ne pardonnerait pas? Ou elle mourrait, comme elle l'avait dit; ou elle s'enfuirait, quitterait la maison, ne voudrait plus voir personne au
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monde. Mais surtout, elle ne se résignerait pas, ne vivrait pas avec le mensonge sur les lèvres, et de toute façon serait perdue pour lui. Daniel se rappela que c'était vendredi, précisément jour de la soirée des Vandrenne. 11 eut hâte d'y aller et se demandait comment jusque-là occuper les heures. Il avait hâte et, en môme temps, une profonde terreur.
Claudine aurait-elle pu sécher ses larmes, étouffer ses sanglots ? Peut-être avait-elle tout avoué à son mari, et sans doute la maison était fermée et on en avait chassé les hôtes.
Enfin dix heures sonnèrent. A la rigueur, Mathisauraitpuallerdéjà chez madame Vandrenne ; mais il ne l'osa pas. En proie à une lâcheté qui le glaçait, il reculait l'instant fatal. Afin de retrouver un peu de courage, il sefitmenerd'abord chez Ghartier qui, lui aussi, reçoit le vendredi soir. Rassemblés et faisant foule dans les magnifiques salons, tout un peuple de doc-
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leurs, de professeurs, de savants étrangers, (''coûtaient le maître qui parlait avec son éloquence sobre et persuasive, et d'autres fois, enthousiaste, emporté par un sujet captivant, laissait éclater sa verve ironique. Là, Mathis, entré dans sa vraie vie, dans son milieu réel, se retrouvait plein de courage, avide de travail ; mais bientôt il se sentit exaspéré de n'être pas près de Claudine et sortit, remonta en voiture où ses craintes le reprirent.
Arrivé rue Ballu, il vit de dehors la maison illuminée, évidemment joyeuse. Quelques minutes après, il entrait dans les salons, et parmi l'éblouissement des flambeaux, des beautés, des parures, de la foule asservie et ravie, au murmure des musiques dont les derniers sons s'éteignaient, il vit, charmant tout, dominant tout, plus que jamais naïve, céleste, ingénue, parée de sa grâce étonnée, Claudine en robe d'un rose pâle. Elle semblait heureuse, reposée, plus délicate qu'une
rose d'avril. Daniel put aller jusqu'à elle et la saluer. Elle l'accueillit sans le moindre embarras, avec une évidente ignorance de ce qui s'était passé, ou de ce qu'il s'était figuré. El, après avoir prononcé quelques mots aimables, elle lui dit de sa poétique voix, faite pour Shakespeare : Écoutez la musique.
En effet, le célèbre compositeur Malsang venait de se mettre au piano et jouait, chantait aussi avec un art prodigieux des scènes de son opéra de Circé, si mystérieux et troublant. Cette diversion fut la bienvenue pour Mathis. L'esprit agité, le cœur déchiré, sentant sous ses pas comme un abîme, la musique était bien, à ce moment-là, le seul langage qu'il pût entendre sans horreur ni révolte. La musique le comprenait, pouvait lui parler sans envenimer sa plaie douloureuse, et le bercer, comme une harmonieuse mer. A présent, éclairé par les voix révélatrices, il le comprenait clairement, proie et
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victime d'un phénomène dont il ne pouvait être étonné, ce qui s'était passé entre elle et lui, Claudine l'avait oublié ou l'ignorait, et lui, par conséquent, devait en chasser le souvenir, voué à jamais à une éternelle solitude.
Ah ! du moins, ce soir, tout de suite, il voulait revoir madame Vandrenne, obtenir d'elle un mot ou un regard ami. Mais où la trouver? Où la prendre ? Elle était toute à tous, partout à la fois, impartiale comme un rayon de soleil. Mathis accueillit très froidement le bonsoir et les poignées de main de ses amis Garion et Salvage. Il leur échappa tout de suite, car il voulait aller rejoindre Claudine, qui, près de madame Zoé Caraman, l'écoulait, au milieu d'un groupe. La capiteuse brune racontait une historiette sî gaie que les hommes, par décence, tâchaient d'être sérieux, et que les femmes, autour d'elle, taquinaient hypocritement leurs éventails. Mais tout à coup, elle lança le trait
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final, si incisir, si inattendu, si franchement gaulois, que les hommes éclatèrent de rire, et que les femmes, sans vergogne, se laissèrent devenir écarlates. Seule, le regard tranquille et la bouche entr'ouverte, Claudine resta immobile, n'ayant pas compris, nullement impressionnée, pas plus émueque | le marbre poli, par une goutte d'eau qui •': tombe. I
Et, tout de suite, elle s'en alla vers la femme du chanteur espagnol José Torrès, cette belle Goncepcion dont la chevelure blonde comme une flamme va si bien avec ses longs sourcils et ses cils démesurés. Tout à fait bonne et affable, l'excellente femme . alla transmettre à son mari la prière \
de madame Vandrenne, et quelques instants * après, le chanteur, assis près du piano, égratignait éperdument sa guitare. 11 dit ses chansons populaires ou composées par lui, dont l'effet, comme toujours, fut irrésistible. Ardentes, enfiévrées de volupté et si rapides,
évoquant les danseuses de la rue aux lèvres de piment, elles s'augmentaient comme d'un charme sauvage par l'étonnante beauté du musicien, dont les yeux faisaient de l'ombre
. et de la flamme, et dont on voyait briller les dents blanches.
Ces refrains envolés, pas alambiqués, d'une joie farouche, dans lesquels on croyait entendre des bruits de baisers, charmaient cette élite parisienne qui, après tant de conventions et de mensonges, est si heureuse quand elle écoute un vrai cri d'amour, naïf et sincère. Et c'était pour elle une délivrance, un rachat, un moment de complet repos, -. pendant lequel elle avait le droit d'oublier la politique, les niaiseries, le jargon du monde, et de comprendre que la vérité est simple comme bonjour et claire comme le soleil. Il
. semblait que les femmes aux opulentes beautés et les marchands d'or, les mar-^ chands de science, les marchands d'illusion,
réunis là, avaient trempé leurs lèvres dans
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un vin brûlant, qui leur avait mis le feu dans les veines.
Seuls, mademoiselle Cécile Reinier et Etienne Salvage ne partageaient pas cette ivresse, n'ayant pu se parler jamais, car la mère, bien conseillée par son avarice, veillait comme une gardienne jalouse, mais s'étant entendus par la communion de leurs pensées, également tendres et chastes. Et ils étaient emportés si loin dans le pays de l'amour, comme dans une blonde Sicile où les pâtres et les dieux se rencontrent au bord des ruisseaux et sur les montagnes vertes, qu'ils n'entendaient même pas les chansons de José Torrès. Et madame Vandrenne 1 Extasiée et l'esprit ailleurs, comme écoutant quelque chose de lointain, elle semblait avoir quatorze ans, l'âge de Chérubin et de Juliette. C'est seulement au milieu d'un groupe de dames et d'invités que Mathis, en partant, la salua, n'ayant même pu s'approcher d'elle. Comment, par quelle merveille
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put-il entendre, murmurés à son oreille, des mots prononcés si bas que le bruit de la voix qui parlait était plus léger qu'un vague souffle de brise? — Demain, chez vous, à cinq heures, tout le long du chemin, en retournant chez lui, il se les répétait, ces mots qui lui réchaufïaient le cœur, et qui cependant n'avaient pas été dits, peut-être.
Elle entra chez lui, triste comme une martyre frappée au cœur d'un coup de couteau, et si digne qu'il se sentit à mille lieues d'elle. Qu'il l'eût possédée, tenue entre ses bras, cette chose passée était abolie, sortie de la réalité, et si, même dans sa pensée et pour lui seul, Mathis y eût fait la moindre
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allusion, il se serait senti comme coupable d'un mensoncfe.
Toutefois, il voulut prendre la main de Claudine, mais, inconsciemment peut-être, elle ne la laissa pas prendre, et elle s'assit dans un grand fauteuil, comme une reine. De ce moment-là, elle était chez elle, dans sa propre maison, où Daniel n'était plus qu'un étranger en visite.
Elle le regarda tristement, puis se leva, marcha dans l'appartement dont elle avait pris possession, où elle savait la place de tout. Elle se débarrassa de son manteau, de son chapeau, et enfin, d'un signe, permit à Daniel de s'asseoir près d'elle. De nouveau, il songeait à tenir la chère main, à y poser ses lèvres; mais il vit tropbien que Claudine se trouverait offensée.
Enfin elle parla, lentement, d'une voix harmonieuse comme un chant, et que Malhis sentait résonner en lui, comme le son d'une harpe doucement plaintive.
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— Ah ! dit-elle, je vous ai laissé voir que je vous aime, que vous avez, je ne sais comment, conquis mon ame. Hélas! je ne puis plus la défendre contre vous. C'est pour vous seul que je vis encore, et je ne pense à moi qu'avec horreur : ne suis-je pas condamnée à un mensonge? Votre affection est tout ce qui me reste, tout ce que j'aurai jamais. Elle est ma consolation et mon supplice; mais du moins que cette affection reste pure ! N'est-ce pas trop déjà que ma pensée ne .m'appartienne plus, et soit devenue criminelle ? Mais jurez-moi que vous ne me forcerez pas à rougir, et que vous respecterez l'effroi qui me glace et frissonne dans mes veines !
Daniel Mathis est un Parisien que peu de choses étonnent; cependant, en entendant ces mots, il fut stupéfait. Spirituel, ayant vu et connu à peu près tout ce qu'un très jeune homme peut voir de la vie, il pense bien et vite, et ses professeurs avaient cru
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voir en lui un grand espoir de l'avenir, peutêtre un génie. Mais à ce moment-là, toutes ses idées furent bouleversées. Il était dérouté, comme un garde-chasse qu'un braconnier arrêterait en pleine campagne pour lui demander son port d'armes. Dites par quelque femme légère, les paroles que prononçait Claudine lui eussent semblé être une mystification, et il n'eut fait qu'en rire. "^ Mais elle était une dame justement honorée, tenant dans la société une grande place, et ^ que suivaient partout les respects. Assuré- " ment, elle était sincère, ne savait pas ce qu'elle semblait ignorer : mais alors, dans quel songe vivait-elle donc, et dans quelle -■• possession surnaturelle? Quant à voir en elle une malade, c'est ce que Malhis,tout méde- ■': cin qu'il est, n'aurait pu à aucun prix, i et il ne se serait pas rendu coupable d'une w telle impiété. Car n'aurait-ce pas été comme s'il avait pris dans un vitrail d'église une sainte extasiée, au visage translucide, vêtue
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de saphir Iranspareni ou d'améthyste, pour l'étendre sur un lit d'hôpital, auquel est attachée une pancarte? Mais dans son étonnernent, il ne savait que faire et que devenir. Ses pieds foulaient, non plus un tapis posé sur un plancher solide, mais de vagues nuées.
Volontiers ileûtditàmadameVandrenne:
Oue vous plaît-il que je devienne et que je sois? Toutefois, il ne disait rien, déconcerté, dépaysé, l'âme affreusement incertaine, et fou d'amour.
Mais Claudine s'était levée. Elle marchait dans la maison qui lui appartenait. Elle était entrée dans la chambre à coucher, voisine du petit salon où elle avait été reçue, et machinalement Daniel, de plus en plus dérouté, l'avait suivie. Elle se retourna et toute droite se planta devant lui et le regarda longtemps, comme accablée de pitié, d'épouvante et de remords. Mais tout à coup, semblant obéir à une force tyrannique irrésis-
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lible, pareille à une branche souple qu'on ploie en.deux, elle se jeta au cou de Daniel, le serra dans ses bras à l'étouffer, et le baisa mille fois. Puis une grosse larme coulait sur son visage et elle se renversait en arrière, . presque pâmée. Déjà le jeune homme la déshabillait, tourmentait les boutons et les agrafes, mais plus rapidement que la plus savante comédienne, avec une habileté vertigineuse, elle se trouva dévêtue, nue dans sa chemise garnie de dentelles, et bientôt couchée près de Daniel, la tête posée sur sa poitrine.
Enfin, à ce qu'il croyait, après la figure éniginatique, étrange, rebelle à tout souvenir, il allait embrasser la femme docile, vaincue, terrassée par l'amour; mais ce n'est pas celle-là encore qui devait succéder à l'apparition inexpliquée. Celle qu'il tenait contre son sein, agile, tordue, caressante, qui l'enivrait de baisers fous, qui l'enveloppait de sa chevelure dénouée, qui le ravis-
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sait de ses jeux divins cl féroces, qui lui faisait savourer l'ambroisie de sa douce chair, c'était une louve altérée, une furieuse de volupté, subtile, cruelle, impatiente, avide, ouvrière et créatrice de formidables joies. Ah ! la volupté, le plaisir, jamais avant cette minute, Daniel n'en avait rien connu, ni supposé. Un instant, dans un éclair, il pensa à Marcelle Rabe, et il la vit comme une innocente et ridicule pensionnaire, bonne à broder des bretelles pour un imbécile mari.
Mais il renvoyait bien loin la vision.
Qu'avait-il atTaire de cette prétendue courtisane, faite pour figurer dans Berquin et dansL« Morale en action ? Il errait parmi les murs de basalte et les cavernes d'or, dans les flamboyants enfers où une Ange devenue pour lui démone, le baisait au milieu des llanimes, tandis que mille autres démones échevelées les enchantaient de leurs odes enfiévrées et de leurs danses lascives. Exta-
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sié, terrifié, anéanti, Daniel voulait parler à Claudine, lui dire du moins : Je t'adore; mais il ne le pouvait pas, n'avait pas le droit de respirer, de se sentir vivre, et la féroce amante, acharnée sur sa proie, le terrassait dans la joie des ravissements et des supplices. Elle était le soldat qui pille et saccage dans une ville prise, et lui Daniel Mathis jouait le rôle de la femme outragée et violée. Gomme le naufragé subit des flots, des flots, des flots encore, il était submergé sous l'oi'age et l'ouragan des cruelles délices. Il avait songé peut-être à s'enfuir pour ne pas mourir, mais à présent il aimait mieux mourir, avec la joie de sentir son âme écartelée et déchirée.
Toujours continuait la tempête, le frémissement, l'anéantissement, que Daniel eût souhaité plus complet encore; car en lui le désir renaissait plus irrité et plus furieux, tandis que Claudine, fraîche et embrasée comme une rose, semblait en être toujours
au tressaillement du premier baiser. Enfin Mathis sentit, rien qui ressemblât au sommeil, mais sur la tête un écrasement, un terrible coup de massue, et peu d'instants après, subitement éveillé, vit qu'il était seul dans le lit, encore tiède et parfumé par la chair de madame Vandrenne. Bien vite, il s'était levé et vêtu à la hâte d'une robe japonaise, en soie violette, jetée là sur un fauteuil. Il vit près de lui Claudine, habillée, coiffée, irréprochable avec sa toilette claire, et fière, glorieuse, gracieuse à voir, comme si on l'eût sortie d'une boîte.
Elle partait, cela était certain. Daniel, anxieux de voir qu'elle allait emporter sa vie, comme s'il avait eu un grand trou dans la poitrine, aurait bien voulu supplier; mais qui? Celle qui partait, calme, rose, avec sa démarche si légère n'était plus la voluptueuse qui tout à l'heure buvait son souffle, et c'étaient bien deux femmes différentes, qui sans doute ne se rencontreraient jamais.
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— Quand VOUS verrai-je? demanda Daniel timidement.
— Ah! dit Claudine, toujours à ce que j'espère, car j'ai besoin de vous voir, fût-ce de loin, pour oublier les tristesses de la solitude. Demain, je vends à l'hôtel de la rue de Tournon pour les écoles laïques, puis j'irai avec des amis à l'exposition de tableaux de Méro, chez Georges Petit. Puis au Bois, à l'heure habituelle, et le soir à la Comédie-Française, où j'ai ma loge. Car, ajouta-t-elle, ne dois-je pas me montrer, comme on est en droit de l'exiger de moi, et remplir mes devoirs de femme du monde?
Et elle s'enfuit légère, irréprochablement gantée, effleurée sur son gant d'un timide baiser qui l'étonna, tandis que Daniel restait seul, stupéfait, brisé de fatigue et de désir, et assommé comme un bœuf
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Le peintre et le poète ont représenté don Juan voguant sur une barque, emporté par un flot funèbre, tandis que derrière lui volent dans un tourbillon ses victimes folles de colère et d'épouvante. Scène vraie assurément, mais essentiellement symbolique, car ce n'est pas ailleurs, c'est ici même que l'esclave de la chair trouve son enfer implacablement désolé. Et s'il en est ainsi pour le don Juan des trois mille femmes, combien plus pour le don Juan d'une seule femme! Oui, pour celui donttous les muscles, dont toutes les fibres appartiennent à une femme qui a pris possession de lui, l'enfer, le hideux supplice consiste
en ceci, qu'il éprouve un ennui mortel,
incommensurable, dès qu'il estloin d'elle, ne peut plus la toucher, et ne sent plus sa grisante odeur. Alors farouche, aveuglé par la lumière, dépaysé comme un Caraïbe qu'on aurait apporté pendant son sommeil et jeté sur le boulevard au milieu des promeneurs, il en veut au jour qui l'éclairé, à l'air qu'il respire. Il en veut surtout aux hommes, aux femmes, il les exècre à les égorger. II leur en veut de ne pas être la femme dont il est avide, et de parler, de vivre comme s'ils en avaient le droit.
Tout être est pour lui un ennemi qu'il voudrait écraser et dont la voix le blesse et l'offense. Et partout, haineux, furieux de ne pas les trouver, il cherche l'odeur enivrante et la chair tentatrice. Au milieu des autres hommes, occupés de passions, d'appétits, d'intérêts, de rêves, lui qui n'existe que par une idée fixe, par l'obsession, par la nostalgie poignante du baiser, il est comm.e un Néron soûl et affamé de délices, qui tout
à l'heure prendra une torche embrasée el allumera la ville pour y brûler tout ce qui n'est pas sa maîtresse.
Tel était Mathis. Il en voulait à ses amis, à ses ennemis, aux passants, aux indifférents, à tous les êtres, et volontiers il leur eût crié : Misérables! de quel droit affectezvous d'exister et imitez-vous des êtres vivants, puisque vous n'êtes pas Claudine Yandrenne? Et la Claudine qu'il exigeait, qu'il réclamait, qu'il voulait affreusement, c'était celle qui avait frémi, folle de volupté, dans ses bras.
Mais celle-là était plus loin de lui que s'il en eut été séparé par des milliers de lieues. Car aux autres moments, quand elle n'était plus là, pâmée sous les baisers, elle n'était pas, partie, enfuie ailleurs ; elle était morte, supprimée, évanouie,inconnued'elle-
même.
Et tandis que Mathis, avec un appétit de loup, cherchait la mourante faunesse qui,
craquant de plaisir, avait dénoué sur lui sa chevelure, à la place de cette vision délirante, il ne ti'ouvait que madame Claudine Vandrenne, femme du monde.
Mais, par exemple, il la trouvait partout élernellement, sans trêve, toujours souriante, enfantine, svelte, pareille à une pâle rose, fraîche comme la rosée sur des calices, parée de ses inimilablesjoileltes, qui éveillaient une idée de triomphe, d'innocence et de joie. Oui, il la trouvait partout, parce qu'elle y était, infatigable comme le flot et comme la brise, femme du monde à étonner le monde lui-même, jamais absente des bals, des courses, des expositions de pastels et d'aquarelles, des ventes, des sauteries d'enfants, des thés de cinq heures, pour lesquels elle grimpait, s'il le fallait, jusqu'à des cinquièmes étages. Mais si la mode en eût décidé ainsi, elle serait allée faire la femme du monde au haut d'un mât de cocagne; car une vraie mondaine est toujours de service,
ne s'arrôie jamais, et ignore la lassitude, comme Napoléon l'ignorait sur les champs de bataille.
Elle était partout, admirée, adorée, suivie partons les regards, régnant sans conteste; et partout il lui plaisait que Daniel Malhis fut là, à quelques pas, l'épiant, la contemplant, la désirant, comme une inconnue.
Et en effet, ils ne devaient jamais se connaître; car les amants qu'ils étaient parfois, enlevés dans un souffle de folie et d'orage, n'avaient rien de commun avec ce monsieur et cette dame, qui de loin s'entrevoyaient, dans le tumulte des éblouissements et des élégances. Madame Vandrenne était si poétiquement, si idéalement simple, que la simplicité de son âme, à force d'être intense, en devenait compliquée. Ainsi elle eût été indignée, blessée au vif, douloureusement surprise si quelqu'un avait paru mettre en doute l'innocence de ses relations avec Daniel ; et d'autre part, tout en elle se fut révolté s'il
n'eût pas été évident pour tout le monde que le jeune savant lui appartenait, était le vassal soumis de sa beauté et de son esprit. Pourtous, cette possession devait être purement platonique comme elle l'était pour ellemême; car il eût été injuste de dire que madame Vandrenne se payait d'une fiction, se cantonnait volontairement dans un mensonge ; mais elle avait le don essentiel et natif de dissocier dans sa pensée les éléments de sa passion inconsciente, de voir les phénomènes successivement, à mesure qu'ils se produisaient et de les oublier ensuite. Aussi à l'heure où elle n'était plus l'amante de Daniel, elle ne se souvenait pas de i'avoir jamais été. Elle était, non pas menteuse, mais naïvement étrangère à la réalité. Ou plutôt il n'y avait pas pour elle d'autre réalité que sa vie de femme du monde, avivée tout entière par les splendeurs, les toilettes, les babillages, la religion exclusive et délicieuse du rien, et l'idéalité de
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féerie et de vitrail que la nature lui avait donnée, qu'elle avait perfectionnée sans cesse et qui lui avait permis d'oublier son enfance de Saint-Denis et le commerce de la graisse pour voitures. Cette graisse, dont elle devait à chaque minute effacer et perdre le souvenir, trouverait-elle jamais assez d'ambroisie platonique pour s'en débarbouiller tout à fait ! Et pour cet intérêt sacré, qui n'était autre que la lutte pour la vie, n'avait-elle pas le droit de se désaltérer en buvant de la brise et, pour toute nourriture acceptée et avouée, de manger des roses?
Elle venait chez Daniel? Sans doute.
Comment y allait-elle sans savoir qu'elle y allait? Comment pouvait-elle y être sans savoir qu'elle y était? Mais comme les saintes reines des verrières, elle pouvait ne pas marcher sur un terrain réel, poser ses pieds parmi les clartés, dans les chemins de lumière et d'air qui ne mènent nulle part,
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et se trouver où la transportait la force ailée du rêve. Un bonheur que Daniel n'avait pas, ne devait jamais avoir, c'était de la saluer, de l'accueillir quand elle venait, d'enlever lui-même sa voilette, de réchaulTer dans ses mains les mains gantées de cette visiteuse idéale. Chez lui? Non, elle n'y venait pas, elle n'y était pas, parce que la maison qu'éclairaient ses froides prunelles était la sienne. Elle en avait pris possession, comme font, lorsqu'ils entrent quelque part, les rois et les voleurs. Et dans cette maison qui lui appartenait, elle voulait bien tolérer Daniel Mathis, lui permettre d'être là et même de dire des paroles d'amour qui la berçaient, comme une lointaine et impersonnelle musique.
Mais, si le discours se précisait, indiquait clairement qu'il lui était adressé, surtout si son nom : Claudine, y intervenait comme une note réelle, faisant s'évanouir la fiction et le songe, alors elle rougissait, comme
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une i'emme insultée qui ne laisse pas écla- -ter sa colère, mais qui subit l'outrage avec une noble et anière tristesse. Et Mathis ne devait pas espérer qu'il la consolerait et réchaufferait sa petite âme tremblante; il y avait entre eux deux une montagne d'âpre glace. Elle ne pouvait pardonner. Celle qui tout à l'heure oublierait ou, pour mieux dire, ne se souviendrait pas, ce serait l'éperdue, la voluptueuse, l'énamourée Claudine, si peu pareille h sa sosie, madame Claudine Vandrenne, femme du monde, à qui sans doute elle eût fait horreur, et qui ne la connaîtrait jamais.
Aussi, tout en désirant sa présence,
. comme un misérable livré à l'insomnie désire la venue du jour, Daniel la redoutait, en avait peur, car ce que Claudine apportait
■ avec, elle, c'était l'exil et la solitude. Plus elle était là, plus celui dont elle emplissait le cœur était séparé d'elle; plus il pouvait contempler son absence, alors matérielle et
visible. Il était encore beaucoup moins privé d''elle, h ces soirées de l'hôtel Vandrenne, oà elle glissait, rayonnait, planait avec un nimbe au front, comme une déesse sur les nuées, écoutant et disant ces futilités délicieuses. Là, si ses yeux hautains et doux gouvernaient l'immense foule de Parisiens, d'hommes illustres, de femmes décoratives, un peu de son regard peut-être était réservé, adressé directement à Daniel.
Ou du moins il se le figurait, croyait voir qu'il en était ainsi, et, à force d'imagination, d'invention délirante, arrivait à se persuader que madame Vandrenne obéissait à une ignorante sincérité, quand elle se laissait louanger, silencieuse et rougissante, et quand la passion l'affolait et tordait sa chair furieuse, et aussi quand, sereine et glorieuse dans ce salon célèbre, elle enchantait ses hôtes par sa grâce tranquille. Il voulait croire et croyait que ce bizarre ensemble; de visions disparates formait une manière
d'être possible de l'amour. Mais, pour persister dans sa quiétude voulue, il fallait qu'il s'enfermât dans sa chatoyante illusion et ne regardât pas autour de lui. S'il eût ouvert les yeux, n'eût-il pas vu sur les lèvres de madame Zoé Garaman l'idée de plaisir, vraie et naïve, mais affranchie des fougueuses démences et des vaines hypocrisies? Et surtout, il n'eût pas dû voir mademoiselle Cécile Reinier et le beau poète Etienne Salvage qui, au milieu du plus dur exil, séparés, n'ayant pas même le droit de se parler, étaient ensemble, par la force essentielle de leurs beautés dignes l'une de l'autre, et de leurs âmes pures. Assurément, toutes les règles auraient été violées, foulées aux pieds, et le scandale aurait étégrand ; mais ces deux êtres divins par la jeunesse, éclatants d'aurore, n'eussent pas mécontenté les Dieux, auxquels ils ressemblent, si Etienne Salvage était allé à mademoiselle Reinier, l'avait prise par la main pour l'emmener vers quel-
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que verle Floride, et l'avait tout eiUitTc enveloppée de son adoration et de son désir on lui disant : Viens!
— Cher monsieur, dit Carion à Paul Vandrenne, vous ne venez pas nie réclamer le petit tableau? Gomme je vous l'ai dit, je ne pourrai vous le livrer que lorsque l'exposition du Cercle sera fermée.
— Non, dit Vandrenne, je ne viens pas le réclamer. Mais, si vous me le permettez, je puis déjà le payer. lago a raison, il est toujours bon d'avoir de l'argent, et, en affaires, soyons Américains !
Et il posa sur une table dix billets de. mille francs.
— Mais, continiia-t-il, nous avons bien
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d'autres chats à peigner. Je viens vous parler de votre cher, de votre vaillant, de votre charmant ami, Etienne Salvage.
— Voulez -vous que je renvoie mon modèle? demanda Carion.
— Non, dit le banquier, je connais depuis longtemps Qnaranta. Je dirais tout devant lui, parce qu'il est le contraire d'un bavard, et il est peut-être aussi le seul homme vivant à propos de qui on puisse affirmer avec certitude qu'il ne fera jamais de littérature.
— Parlez donc, dit le peintre, en allumant une pipe que venait de lui bourrer le prévoyant Quaranta.
— Eh bien ! reprit Vandrenne , vous m'avez depuis longtemps intéressé à Salvage, par le récit que vous m'avez fait de son admirable vie. Et combien plus il m'intéresse encore depuis que je le connais personnellement! Ce jeune homme, à qui sa prodigieuse beauté, son esprit, son instruc-
tion, son génie, — disons ce gros mot, — car il en a, permettraient de tout vouloir, de tout avoir, et qui ne veut rien; qui, ambitieux comme Henri Heine, ne demande ni richesse, ni honneurs, ni plaisirs, mais souhaite seulement l'insaisissable brin de laurier, n'est-il pas une des plus hautes figures de ce temps ? Je suis banquier et je ne méprise pas l'argent. Ni la poésie non plus. Car c'est des lauriers, encore plus que des raisins, que le renard hypocrite peut dire: Ils sont trop verts ! — En aucun temps, il n'y a rien au-dessus de l'art de Villon et de La Fontaine ; mais se donner à la poésie k un moment où elle semble vaincue, et où la mémoire même de Victor Hugo n'est pas à l'abri de l'insulte, c'est très crâne.
— Certainement, dit Carion. Aussi le destin de Salvage est tout tracé. U sera le chanteur du temps qui vient, et qui pourrait l'empêcher d'être pauvre, absolument libre et d'accomplir cette fonction superbe?
MAUCELLE UABE. i87
— Mais^ dit le banquier, les choses ne vont pas si simplement, et voici que loul cela va s'effondrer sous un grand coup d'aile. Est apparu l'impérieux Amour, devant qui rien ne subsiste. Etienne Salvage est venu chez moi, c'est vous qui l'y avez amené, il y a rencontré mademoiselle Cécile Reinier, et ils se sont reconnus. L'un comme l'autre, ils possèdent le don supérieur à la pensée, à la bravoure, au génie, à la bonté, à la poésie même. Ils ont la beauté, au degré de perfection et de splendeur où elle est divine; aussi étaient-ils fiancés de toute éternité ! Us ont la beauté et ils ont aussi le reste. Car l'eurhythmie de leurs traits n'est que la visible image de la perfection et de l'ordre qui règne dans leurs âmes. Au premier coup d'œil échangé est né entre eux un amour qui ne s'éteindi^apas. Ils ont été marqués et choisis pour être un couple heureux; auprès de cela, qu'est-ce que la gloire?
— La gloire n'est rien, dit Carion. Mais
ISS MAHCELLK RABE.
être le rhylhmc, la chanson, la voix de l'iiumanilé lorLurée et muette, c'est être plus que les héros et les conducteurs d'homiiies. Ah ! si mon ami devait aboutir à faire un bourgeois dans sa maison, parlant comme Pécuchet et comme Bouvard, j'aimerais mieux m'offrir en holocauste, mangei' des sandwichs aux thés de cinq heures et parler politique ! Mais je m'alarme à tort. Vous me l'avez dit, madame Reinier, qui, avec son mari a été pauvre à crier, craint l'eau froide comme un chatéchaudé. Elle ne donnera sa fille qu'à un homme affreusement riche. — C'est pour cela que je viens, dit Vandrenne. Par bonheur, Etienne Salvage sait les langues européennes anciennes et modernes, et les langues orientales. Le journal Le Progrès Social, dont ']e suis le plus fort actionnaire, comporte de nombreux services de télégrammes et de correspondances dont la traduction et l'appropriation immédiate exigent un écrivain de premier ordre, que
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nous n-'avons pas. De plus , j'ai aussi de grands intérêts dans la maison Garnéri, où on imprime l'arménien, le turc, le persan, l'arabe, et qui a fourni aux hellénistes des textes grecs irréprochables. Entre ces deux boutiques, où ses talents peuvent être honorablement utilisés, je me fais fort, et vous savez si je suis fidèle, d'assurer à Etienne Salvage un revenu mensuel de mille francs.
— Hélas ! dit Garion, elle vaut plus que cela, l'àme d'un poète qui résonnera et retentira comme une lyre, à travers les âges.
— Oui, dit Vandrenne, si vous ne pensez qu'à lui. Mais vous êtes le peintre Garion, vous avez des yeux qui voient, et vous avez vu ce qu'est mademoiselle Reinier : une de ces beautés comme la nature peut-être n'en crée pas une en dix siècles, une Gléopâtre chaste, dont le seul visage vaut une Iliade! Je veux bien que Salvage reste voué aux griffes sanglantes de la chimère; mais elle, Gécile Reinier, qu'en ferez-vous? Son
mâle, son mari légitime, c'est Salvage qui, quoi que vous en disiez, ne sera ni Pécuchet ni Bouvard, avec son visage de jeune Hercule, La marierez-vous à un chef de division ou à un avocat? Mais non; plutôt, chargezvous de ma négociation. Et d'ailleurs, ne vous exagérez pas les renoncements et les sacrifices qu'exige la qualité de poète ! Ne voyez-vous pas que, voué aux besognes, condamné à casser les cailloux de la critique improvisée et à tourner la meule du feuilleton, un Théophile Gautier, par exemple, n'en devient que plus le poète savant, ingénieux, impeccable, comme dit Baudelaire, sachant les architectures, les pays, les cieux, les couleurs, les harmonies, les baisers des rimes et toutes les techniques, enfin un parfait artiste.
— Oui, dit Carion, en lui l'artiste s'affine, se perfectionne, et il se fait homme pour parler aux hommes. Mais ne vaudrait-il pas mieux qu'il fût toujours le pur poète, le
céleste messager n'ayant marché sur rien de terrestre, pas même sur les ors et sur les pierreries, et restât chez nous un exilé. Quoi qu'il en soit, moi aussi j'ai pitié de mademoiselle Reinier, et je transmettrai vos offres à Etienne, mais peut-être avec le désir obscur de ne pas réussir, car je ne puis m'empêcher de croire que la nature aurait plus tôt fait de créer une autre Cécile qu'un poète comme Salvage.
A ce moment-là, on entendit un affreux grognement sourd, pareil à l'aboiement d'un dogue irrité. Vandrenne surpris cherchait d'où venait ce bruit sauvage.
— Ce n'est rien, lui dit Garion, c'est Quaranta qui donne son avis.
Cependant, ce jour-là même, le peintre transmit les offres de Vandrenne à Etienne Salvage qui, après une minute de réflexion longue comme un siècle, les accepta. Car alors, dans sa pensée, il ne vit que la chevelure et les chastes lèvres de Cécile et la
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fierté de ses claires prunelles. Vandrenne s'engagea à réaliser au plus vite les promesses qu'il avait faites. De plus, il devait transmettre à madame Reinier la demande de Salvage et aussi solliciter le consentement de la jeune fille, dont il ne doutait pas. Confiant dans ces bienveillantes promesses, Etienne vit déjà réalisé devant lui le plus beau des rêves. Elle serait à lui, cette merveille sans égale au monde, à lui toujours. Tant qu'ils vivraient il serait près d'elle et ils marcheraient ensemble, mêlant leurs regards, elle délicieusement appuyée sur son bras. Ils seraient seuls dans ce grand Paris, où deux amants sont plus seuls que partout ailleurs, isolés dans les foules, possédant la ville avec ses ombrages, ses chefsd'œuvre, ses j^romenades où les feuillages apprivoisés les connaîtraient.
Le plus souvent possible, Etienne travaillerait à la maison pendant le jour, ou le soir sous la lampe , s'enivrant d'entendre
respirer sa chère feiniiie, parfois lui lisant quelque livre de poète où ils se retrouveraient, ou, avec une adoration jamais lasse, lui parlant de son amour. Le monde auquel ils avaient été un instant condamnés, ils le fuieraient désormais , jamais trop seuls, jamais trop cachés, et, comme Cécile serait encore mille fois plus belle, n'étant plus forcée par la présence des importuns de voiler son sourire et d'éteindre le feu de ses yeux, pouvant enfin être elle-même! Lorsqu'il le faudrait, Etienne irait faire ses besognes au journal ou à l'imprimerie; mais, pendant ces labeurs, toujours il verrait près de lui, à peine vague et flottante, l'image de Cécile qui ne le quitterait jamais, qui à chaque instant naîtrait de lui et pour lui et l'accompagnerait sans cesse.
Et lorsque enfin, après la courte et trop longue séparation, il irait retrouver la vivante Cécile de chair et quitterait l'ombre pour l'adorable proie, quelle joie, toujours
nouvelle ! Oh ! si noble en sa démarche amie et pleine de grâce, il la verrait, tutélaire, allant et venant dans la maison, et pour les rendre à jamais sacrées, n'ayant qu'à regarder et à toucher les choses. Oh! pour la voir assez, pour voir assez les glorieuses roses de ses lèvres, comme la vie, si longtemps qu'elle durât, serait trop courte! Ils parleraient, penseraient ensemble, enivrés aux mêmes génies, et, comme toujours, emportés ensemble dans un rhylhme harmonieux qui se serait emparé de leurs âmes. A ces jours si rares de liberté, parfois volés par le Parisien esclave qui vit de son travail, ils voyageraient, s'égareraient, respireraient l'air balsamique, au mélancolique Versailles, à Fontainebleau, où, parmi les feuillages et les roches, coulent les silen- | cieuses fontaines des fées, à Cernay dont les | cascades chantent et où le grand peintre n Français a pu évoquer sans mensonge l'idylle de Daphnis et de Ghloé, tant les voix des i
nymphes semblent murmurer dans ces retraites mystérieuses! Parfois, très involontairement, Etienne pensait dans un rapide éclair à son ambition ancienne, au dessein qu'il avait formé jadis d'être le voyageur et le messager unique venant rapporter l'appétit du ciel, le fulgurant désir de la lumière, et, au milieu des niaiseries de la prose, parlant avec magnificence la seule langue vraiment humaine. Mais ce souvenir, il s'en détournait, le chassait vile; et ce rêve condamné, fini, évanoui, avait-il le droit de se réveiller, de persister, fût-ce pour une minute, devant la douce, la calme, la victorieuse figure de Cécile?
— Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, avait dit Paul Vandrenne à Garion. Si je n'ai rien fait savoir à vous ou à Salvage avant vendredi soir, c'est que tout ira bien. Venez, alors, tous les deux, à la soirée de madame Vandrenne. Je pense que made-
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moisclle Reinierne sera plus inabordable et ({lie notre poète sera content.
Les choses étaient bien arrangées ainsi; mais, lorsqu'il veut produire quelque catastrophe, le hasard n'hésite jamais à la compliquer d'un quiproquo tragique. Au dernier moment, le vendredi, Vandrenne fit porter chez le poète une lettre qui ne lui parvint pas; car une fois habillé, pour tuer le temps, dévoré d'impatience et d'inquiétude, Etienne était allé à la Comédie, où il avait emmené Carion. En entrant chez madame Vandrenne, ils vinrent tout de suite, naturellement, saluer la maîtresse de la maison, qui leur dit avec son charmant et énigmatique sourire : Vous savez le bonheur qui arrive à cette chère Cécile? Et, sans attendre leur réponse, elle les quitta pour rencontrer des nouveaux arrivés qui venaient vers elle. Seulement alors, les deux amis cherchèrent des yeux madame et mademoiselle Reinier. Dans une sorte de triomphe.
elles élaient fêtées, complimentées, entourées de ces flatteries empressées et turbulentes qu'inspire seul l'amour de l'argent. Par un de ces miracles sans cesse renouvelés à Paris pour les riches, madame Reinier était transfigurée, changée du ton tau tout, magnifiquement vêtue et portant haut la tête, avec une fierté implacable et vengeresse. Quant à Cécile, elle attendait anxieusement Etienne Salvage. Elle le vit tout de suite et lui envoya un regard chargé d'amour, de désespoir, de douleur, de tristesse infinie, contenant l'immense regret de l'irréparable, un regard qui disait clairement : Je vous perds, adieu pour la vie! Etienne sentit son cœur percé, déchiré d'une affreuse blessure et son sang le quitter; il eut l'espoir de mourir et son visage devint afTreusement pâle.
A ce moment, enfin, Vandrenne joignit les deux jeunes gens, et, sans que leur départ fût remarqué, les emmena dans son cabinet. Tout de suite, sans aucune prépa-
ration, il leur dit tout. Les choses s'étaient passées si vite, avec une telle rapidité foudroyante, que le banquier n'avait pas pu prévenir plus tôt Salvage et lui épargner la cuisante morsure de ce sombre adieu éternel. C'est le matin même que madame Reinier avait appris l'invraisemblable bonheur qui réalisait ses vœux les plus fous et retournait sa vie comme un gant. La veuve affamée du sculpteur avait à Toulouse une tante démesurément riche, dont elle devait être légalement l'unique héritière, mais qui d'ailleurs, ne la voyant jan^ais, l'exécrait à cause de son mariage avec un artiste pauvre, dénué de chance, et comptait bien ne lui rien laisser. Mais, frappée d'une congestion cérébrale, foudroyée trop vite pour avoir le temps de faire un testament, cette vieille dame ignora sans doute en expirant que sa nièce, mille fois maudite, allait mettre la griffe sur son immense fortune. Et quelle griffe! depuis si longtemps aiguisée, limée
et affinée par loutes les tentations de la misère, par les privations, par les peines essuyées, par les outrages subis. Ayant le matin même terminé les démarches qui devaient assurer au poêle une honorable aisance, Vandrenne était allé chez, madame Reinier pour lui parler de Salvage. Mais, avant qu'il eût ouvert la bouche, elle l'accueillit par la grande nouvelle ; or le banquier connaissait trop bien la mère de Cécile pour lui dire d'inutiles paroles. Pauvre, elle voulait avec voracité un gendre riche qu'elle n'avait aucun moyen de se procurer. Devenue à présent dix fois millionnaire, elle ne se fût pas contentée sans doute, à moins d'un de ces marchands de porc salé américains qui possèdent des fleuves, des chemins de fer, des pays entiers et des tableaux de maîtres des meilleures marques. Etienne descendit l'escalier à grand'peine, et, arrivé dans la rue, Carion dut le prendre, le soulever dans ses bras pour le mettre dans une voiture, où il
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entra après lui. Le poète était glacé, gelé jusqu'aux os. 11 eut la sensation d'èlre tombé dans un gouffre où gémissait un noir torrent aveugle.
— Hélas ! dit-il h son ami, quand la chaleur de la vie lui revint un peu, nul malheur n'a jamais égalé le mien, car personne au monde n'a perdu ce que je perds!
— C'était inévitable, dit Garion. A vous autres Orphées, on ne montre jamais les Eurydices que pour vous les ravir. Le serpent est toujours là, prêt à les mordre, et tout est dit. On les retrouve quelquefois, il est vrai, d'une façon dérisoire, dans l'enfer de Hadès. L'enfer des millions est plus implacable, et ne les rend pas. Mais, Etienne, il y a un remède qui guérit tout: Travaille!
— A présent, pourquoi? dit Salvage.
— Il n'y a pas de pourquoi, dit Carion. Travaille, parce que c'est la loi. 11 naîtra encore des petits, destinés à devenir poètes ou peintres; mais ceux qui les feront, ce
n'est pas nous ; c'est des ducs, des papetiers, ou des lampistes. Donc, puisque tu n'as pas été marqué pour faire des enfants, fais des chefs-d'œuvre.
— Ah! dit Etienne, elle ne me pardonnera jamais, elle que j'ai reniée!
Carion, si profondément intuitif, n'avait pas besoin d'explication, pour comprendre la pensée de son ami. Oui, réellement le poète voyait, triste, l'Ame blessée, au bord du lleuve sacré, la figure géante couronnée du noir laurier, la jalouse amante, la Muse qui, d'un geste souverain, le chassait, lui disait : Va-t'en î
Il la voyait vivante, comme elle l'est en effet, calme, désolée, hautaine, et il se sentait rouler dans la solitude obscure, au fond de l'irréparable.
Entre ces deux amants fongueux et clésordonnés que devenaient pour de longs moments Claudine Vandrenne et Daniel Mathis, il y avait un être importun, qui les gênait tous deux, les empêchait d'être heureux. C'était la Claudine Vandrenne, femme du monde, étrangère, qui arrivait chez Daniel comme une inconnue, ne s'offrait ni au baiser ni au serrement de main et, pour devenir l'amante déchevelée, amoureuse, vautrée dans le plaisir, avait besoin de renoncer violemment à son personnage de la ville, de s'en évader par un bond de tigre. Oui, cette figure indiscrète était de trop; aussi elle devait disparaître, et elle disparut par la force des choses. Mais elle fut sup-
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primée d'un coup, audacieusement, avec ce dédain de la transilion qui caractérisait madame Vandrenne.
Au lieu de s'asseoir, comme à l'ordinaire, ou d'errer dansl'appartement avec une certilude naïve, un jour, en entrant, elle se jeta au cou de Daniel, le prit dans ses bras et, après l'avoir aidé elle-même h la dévêtir, se livra tout de suite au délire et à la folie des baisers. Nous avons eu, parmi les grands romantiques, des poètes qui d'abord se présentaient au lecteur avec des prélaces énormes, circonstanciées et voulaient expliquer ou justifier leur inspiration; mais qui, à un moment donné, dédaignant cet éloquent artifice, livraient leur œuvre toute nue et pantelante, en lui laissant le soin de faire sa destiiipe. Telle fut alors Claudine Vandrenne, qui avait jeté les préparations et les préfaces, comme un lest devenu inutile, et appartenait tout entière au désordre fou de sa passion. Malhis, à qui étaient réservées les plus éton-
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liantes surprises, après une femme énigmatique, tantôt ignorante, inconsciente, et l'instant d'après mordue par les plus cruels aiguillons de la chair, tenait maintenant dans ses bras une femme d'une seule pièce, parfaitement définie, une vraie femme dont la furie ne s'arrêtait pas et qui, à chaque instant, sans repos ni trêve, voulait être violentée, caressée, traitée en courtisane éperdue. A chaque minute, elle implorait, exigeaitdes baisers pi usardents, des étreintes plus farouches et elle avait la fierté et la frénésie d'une guerrière, à la fois domptée et victorieuse, jamais lassée. Et dans cette fabuleuse transformation, elle ne perdit rien de sa stupéfiante originalité : au contraire.
Elle fut plus que jamais l'être double en qui se voyaient un enfant immatériel et une femme brûlée de tous les feux du désir. Mais, au lieu d'être tour à tour et à des moments différents ces deux créatures, elle les fut à ,
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' la fois par une sorte de mélange inattendu
• et monstrueux.
Tandis que ses narines s'ouvraient et pal-
* pilaient, et que sa bouche montrait ses gencives roses et ses blanches dents humides, son visage, le front pur, les yeux emplis de ciel exprimaient l'étonnement absolu de l'innocence violée et surprise. Non seulement Daniel ne l'observait pas, ne la jugeait pas, et à propos d'elle ne se souvenait nullement de ce que lui avaient enseigné ses observations et ses études. Près de cette créature imprévue, il était à mille lieues d'une réalité quelconque, et quoique invraisemblable et impossible, il l'acceptait dans son étrangeté, comme un article de foi, qu'il est plus facile d'adorer que de comprendre. Ce qui faisait de madame Vandrenne une femme pareille à nulle autre, c'est qu'évidemment, lors de ses plus violents transports, elle était absente d'elle-même par une pureté obstinée et virtuelle de sa pensée. Et il semblait que la
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femme nue, aux seins dressés, au torse tendu et frémissant qui se vautrait là, était une étrangère, dont les ivresses exaltées ne la regardaient pas. Sans doute, aux époques lointaines où la Science, non encore jalouse de son domaine défini, souffrait la possession démoniaque, on en eût reconnu les signes chez cette angélique furie à l'âme naïve, gardée par son ignorance, et ne sentant même pas la présence du diable qui s'agitait dans son ventre et brûlait le sang de ses veines.
Une possédée, s'il en exista jamais, ce fut Claudine Vandrenne, car elle ressemblait à une de ces misérables, condamnées à une science dérisoire, parlant comme elles ne pouvaient parler, et sachant des langues qui ne leur avaient pas été enseignées. Maintenant la chaste, l'ingénue Claudine appelait les choses par des noms que certainement elle ne savait pas, expliquait la violence de son désir avec des discours effrontés et disait
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crûment des mots obscènes qui la faisaient rire. Si Daniel voulait lui parler d'amour, l'apaiser, la ramener à elle-même, elle disait: Non, ne parle pas! Des baisers, je n'aime plus que cela; donne-m'en jusqu'à ce que je sois folle ou morte. C'est toi qui as allumé mon sang; à présent, éteins ce feu qui me dévore. Parfois Daniel terrifié sentait sa pensée s'obscurcir, ou lassé, à bout de forces, voulait réfléchir, se ravoir, Claudine ne lui en laissait pas le temps, et lui disait: Viens, je te veux, ne pense à rien, aime ta Claudine, qui t'adore! — A ce jeu d'une simplicité primitive, elle avait gagné une santé imperturbable, et perfectionné encore la sérénité de sa beauté délicate, ravivée dans un flot d'éternelle Jouvence. Et de même, en vertu des lois de la physiologie, qu'il avait oubliées comme les dernières gouttes de lait de sa nourrice, Daniel Mathis avait obtenu un complet détraquement.
Dans les bras de Claudine, il mourait et se
sentait vivre encore; dès qu'elle n'était plus là, il errait, s'en allait au hasard, non seulement ne sachant plus rien de ce qu'il avait appris, inapte à observer, à s'occuper d'un malade; mais encore, ne pouvant plus goûter la joie d'écrire et de lire. Titubant, l'œil égaré, ne se tenant plus debout que par respect humain, il vivait par la seule Claudine, et loin d'elle était comme un homme soûl qui défaille et tombe, dès qu'il ne boit plus d'alcool.
Pourtant sa situation se régularisa et devint plus supportable, car on s'habitue aux états les plus meurtriers, comme les anguilles, à ce qu'assurait une marchande de poissons, s'habituent à être écorchées.
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Jouant, lui aussi, le personnage d'un pos- . sédô, appartenant non pas à Claudine Vandrenne, mais à sa chair et à Todeur de sa peau, Daniel Mathis, la tôte vide, la mémoire absente, ayant perdu toutes les notions qu'il possédait; Daniel devenu si sauvagement indifférent qu'il aurait vu sans dire: ouf! périr toute la race humaine, s'était fait cependant une apparence de vie réelle, qu'il vivait par imitation et par ressouvenir, en état de somnambulisme. Toutefois, il avait besoin de se surveiller, de faire un effort au milieu de son rêve, pour être propre et convenablement vêtu et pour ressembler à un être civilisé. Il y ressemblait et même, par instants, paraissait répondre à ce qu'on lui disait. Il assistait à des réunions, à des dîners de médecins, et arrivait à parlera peu près comme tout le monde, tant le lieu commun suffit à représenter la pensée du premier venu. Et puis l'anéantissemnt voluptueux,
comme l'ivresse, peut quand il est quotidien,
ôlre supporté décemment. Nous avons vu de très grando seigneurs, des princes môme, ayant l'habitude d'être soûls tous les soirs, porter leur ivresse avec une distinction irréprochable quoique un peu raide, et faire belle figure dans les salons où on peut continuer à les admirer, à la condition de ne pas trop s'apercevoir qu'ils se meuvent tout d'une pièce, comme des pantins. Tel fut Daniel. Seulement dans les bras de Claudine, se soûlant d'elle, buvant et rebuvant son ivresse, il était lui, jeune beau, intelligent comme naguère, étonnamment spirituel.
Loin d'elle, il devenait cette marionnette à peu près correcte, qui parlait comme un phoque savant, et par une évocation de sa volonté, momentanément ressuscitée, jouait son rôle tant bien que mal, au milieu des autres acteurs. Mais s'il se trouvait seul dans la rue, ne se sentant pas observé, abandonné sans défense au néant qui s'était emparé de lui, alors il était presque un vieillard, à
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la bouche tombante, k l'œil atone, à la démarche incertaine et vague. Son teint brouillé et sombre incliquait une irréparable désorganisation de tout l'être, et son geste, son regard étaient d'un enfant qu'amusent des spectacles sans intérêt ou des pensées initiales. Enfin, il était devenu le spectre, le cadavre ambulant que la Matière fait toujours de quiconque se donne à elle, exclusivement. C'est ainsi, dans une telle ruine, dans un tel effondrement que Suzanne Brunel rencontra Daniel en pleine rue. Elle fut épouvantée et stupéfaite et marcha vers lui; mais Daniel la regarda stupidement et ne sembla pas la reconnaître. 11 reconnaissait les gens, comme peut le faire un fou qui s'applique, lorsque son intérêt l'y forçait, par exemple dans le salon Vandrenne, ou parmi ses confrères. Mais en dehors de ces exceptions, que lui imposait rigoureusement la nécessité, il ne pouvait pas et ne voulait pas savoir à qui il avait affaire. Suzanne se
sentit navrée, frappée en plein cœur. Elle pensa qu'il était criminel de laisser s'acconir plir jusqu'au bout cet inepte suicide, et elle courut chez Marcelle Rabe.
— Me permets-tu, lui dit-elle, de te parler de Daniel?
— Non, lui dit durement Marcelle Rabe.
Que viens- tu me dire? Que tu Tas vu, qu'il se meurt, qu'il n'est déjà plus que l'ombre de lui-même. Eh ! crois-tu donc que je ne le sais pas? Moi aussi, je l'ai vu, j'ai vu avec horreur les progrès de son agonie, je l'ai suivi en versant des larmes de sang, et sans que rien l'avertît que j'étais là, près de lui, l'âme déchirée. Oui, tout ce que tu croyais m'apprendre, je le sais depuis longtemps, et je ne veux pas qu'on m'en parle. Si une autre que toi avait prononcé ici, devant moi, le nom de Daniel, je l'aurais chassée. Mais toi, je t'aime assez pour te pardonner le mal que tu me fais. Mon cœur n'a pas changé depuis que je te l'ai montré tout entier. Je
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me suis séparée de Daniel, je l'ai donné à un amour meurtrier, j'ai joué sa vie, pour lui éviter le plus grand de tous les malheurs, le dernier degré de la honte et de l'avilissement, pour le sauver de ce vil destin : être l'amant d'une prostituée. Certes, il peut mourir, tué par sa passion, qui me semble affreuse, et que nous avons commis le crime de réveiller. Mais qu'il meure, il le faut, ou qu'il soit lui-même et achève sa destinée.
— Mais, dit Suzanne, ne vis-tu pas à présent comme la plus chaste et la plus pure des femmes ?
— Eh ! qu'importe, dit Marcelle. Rien ne peut laver la boue dont nous sommes souillées et effacer les taches de nos âmes. Ah ! les poètes ont menti en prétendant qu'une créature comme nous peut renaître et retrouver une vie nouvelle dans les bras de l'époux librement choisi. Certes, elle n'est pas inca- .pable de se racheter, de se délivrer, de se
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revoir telle qu'elle fut avant ses ignobles chutes, mais h conditioti que ce soit dans une existence tout idéale, et dans laquelle la matière n'ait aucune part. Oui, Constance peut devenir digne de Camille, mais pourvu qu'elle n'appartienne pas à Camille, et ne mêle pas les pures délices de ses baisers aux langes du hideux passé. Oui, certes, je vis chaste, sans que rien me touche ou m'elfleure; mais, sans qu'il le sache, à chaque instant je me donne à Daniel, pure et digne de lui. Je souffre autant que lui-même les douleurs qui l'affolent, l'avilissent et le tuenl ; comme lui et avec lui, je traverse l'affreux torrent dont le flot le noie et l'étouffé; mais sans cela ne jouirais-je pas du bonheur le plus complet et le plus absolu qui puisse exister sur la terre? Je suis tout entière à mon amant; c'est à lui que sont mes pensées, mon âme et aussi mon corps; car à chaque instant, ma lèvre est prête à son baiser, qu'elle ne recevra jamais ! Imagine ce qu'il
y a de délire et de profonde joie dans la vie que je me suis faite. Pour être à toute mi-, mite digne de mon Daniel, j'ai évité toute souillure, non seulement à mon corps mais à mon esprit. J'ai chassé loin de moi toutes les idées impures, qui d'ailleurs ne viennent plus me solliciter. J'ai supprimé par la volonté, tout ce qui s'est passé dans mon existence atroce; je suis redevenue ce que j'étais à Ghenove, toute petite fille. En dormant, je pense à Daniel, en m'éveillant aussi, et dès que mes yeux se sont ouverts, je m'occupe de lui, je me façonne pour être la jeune fille promise à ce fiancé qu'elle attend, et pour qui elle se garde. Quant aux infamies de ma vie, je n'ai pas à les oublier; elles sont anéanties et ne m'ont jamais salie. Dès le matin, à chaque minute, je modèle mon visage, mes traits pour ressembler à celle qu'il doit aimer. Je règle mes pensées de façon qu'il fût toujours content, s'il pouvait voir ce qui se passe en moi. Et dans la solitude la plus profonde.
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je veux que mes gestes et mes attitudes obéissent à la pudeur la plus chaste, afin de redevenir celle qui l'aurait mérité, s'il lui eût été donné de le rencontrer alors.
— Mais, dit Suzanne, ti présent que tu- as fait pour lui le plus grand et le plus impossible des miracles ; que, transfigurée, tu es maintenant la pâture choisie de son amour et de son désir, s'il revient à toi, libre, désabusé de ce qui n'est pas loi, affranchi de la passion folle qui le lue !
— Oh! dit Marcelle, je l'adore, et je le fuirais, je me refuserais avec horreur à ses caresses, car c'est idéalement que je puis être heureuse, et les meilleurs baisers réveilleraient dans sa chair et dans la mienne le souvenir des plus vils baisers. J'ai brûlé, rajeuni et purifié mon âme dans les flammes de l'amour; quant à mon corps, irrémédiablement sali, il faut qu'il soit comme s'il était mort. Celui que je voudrais et que je veux lui donner, c'est le corps de la jeune
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fille qui n'est plus là ! Et s'il peut ressusciter, c'est à condition de ne pas être souillé, même par lui.
— Ma chère Marcelle, dit Suzanne, le bonheur que tu savoures me fait l'effet d'une viande bien creuse, et il me semble que tu che.rches des moyens bien trop compliqués pour t'empêcher d'être tout bonnement heureuse.
— Il faut que tout se paye, dit Marcelle. J'ai vendu ma. chair, et je ne puis faire qu'elle n'ait pas été vendue. Tout ce qui m'est possible, c'est de ne pas l'avilir davantage, et de garder tout entière à mon ami la femme qu'il a créée et qui n'est pas un être matériel. Ce que j'espère, c'est que si, à la lueur de quelque éclair divin, Daniel peut regarder en moi, il y voie son image adorée dans une perpétuelle extase. Et puis, pourquoi ne te dirais-je pas tout? Par je ne sais quel prodige, que je ne puis expliquer, mais auquel je crois, je me figure que mon désir
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iixc sur lui entoure Daniel, le soutient, le protège et lui rendra la force dont il a besoin ; car mon immense tendresse ne peut être perdue, et il faut bien qu'elle serve à quelque chose.
— Mais, dit Suzanne, dans ce qui régit le destin de nos tristes cœurs, y a-t-il une justice?
Et pourtant, il y en a une, même pour les créatures les plus abandonnées et les plus désolées. Précisément parce que l'ame, parce que l'esprit de Daniel n'étaient plus que confusion et désordre, la vérité, comme un rayon fulgurant, éclata dans cette nuit noire, où rien ne pouvait contrarier sa lueur divine. Il se produisit ce phénomène en ap-
parence inouï que la transfiguration de Marcelle fut connue de Mathis, qu'il en eut la révélation inconsciente par une de ces communications spontanées qui, à notre intelligence ignorante de toute vérité, font l'effet d'être surnaturelles. Les mages modernes qui ont retrouvé quelques bribes des sciences de la Ghaldée, envoient poétiquement à leurs amis éloignés d'eux, à travers les murailles, qu'elles fendent sans être froissées, des fleurs encore vivantes, fraîchement coupées, sur lesquelles perlent des gouttes de rosée. C'est ainsi que, traversant les murs, les maisons, la ville bruyante, la chaste vie de Marcelle, sa tendresse absolue et fidèle, le parfum de son cœur, brûlé d'un amour unique, furent révélés à Daniel.
Dans un lointain auquel, comme dans les rêves, il sentait bien qu'il ne pouvait atteindre, il voyait malgré lui, très nettement, Marcelle Rabe tranquille, bonne, dans le calme d'une existence délivrée des soins
misérables et de tous les vils appétits. Il voulait, comme naguère, continuera la haïr, à la calomnier, à la traîner dans la boue, pourtant depuis longtemps nettoyée, de ses anciens vices; mais il ne le pouvait pas, n'étant plus maître de lui, et obéissant à une évidence plus forte que son injuste aveuglement. En dépit de lui, et quelques efforts qu'il fît pour la travestir, l'honnête figure de Marcelle lui apparaissait dans sa simple et sévère beauté. Il la voyait sincère, nullement égoïste, ayant l'appétit de la souffrance et du sacrifice.
Il ne voulait pas qu'il en fût ainsi, n'y consentait pas et il gardait le blasphème sur sa bouche ingrate; mais il n'avait plus la force de créer le mensonge et de se refuser à la vérité qui l'assiégeait, s'emparait de lui, comme une végétation verdoyante prend d'assaut une ruine.
Ainsi, en même temps que sa haine pour Marcelle Rabe lui échappait, s'écroulait.
Stupéfaite, sa tyrannique passion pour madame Vandrenne continuait à le posséder, à lui entrer ses griffes dans le cœur; mais l'ardente, la sauvage idylle amoureuse était accompagnée au loin par des rires moqueurs et par des huées ironiques. Oui, cette passion, toujours victorieuse et invincible, se désorganisait pourtant, tournait à la parodie, et par une étrange perversion des sentiments et des pensées, se perdait en hallucinations folles et en désordres bizarres. C'est ainsi que Daniel voulait continuer à voir dans Claudine Vandrenne, malgré sa transformation en une femme dévorée de désirs, pâle d'amour, ivre de volupté, — l'être immatériel, l'apparition envolée, la virginale figure de missel qu'il avait adorée tout d'abord. Mais par un jeu particulier de son affaiblissement et de sa démence, c'est précisément lorsqu'il la tenait nue, joyeuse et farouche entre ses bras, qu'il lui voyait son aspect d'insouciance céleste et enfantine. Au contraire, dans sou
t'it iMARCELI.E HABP:.
salon où redevenue svelte, idéale, immatérielle, comme nimbée de lumière, vêtue comme une sainte et comme une reine, de robes à fleurs d'or semées de pierreries, elle était pareille à une idole mystique, Daniel n'était plus le maître de la voir ainsi, et il était le jouet d'une illusion singulière. Il lui semblait que pour exciter les sens par ce déguisement violent, Claudine était une diablesse vêtue en sainte, qui, dans un salon flambant de lumière, d'esprit, d'amour, de chairs nues et de diamants, menait un immense sabbat et faisait boire à ses hôtes des breuvages d'oubli et de folie.
Et lorsqu'il arrivait le vendredi soir à l'hôtel de la rue Ballu, la tête si lasse, si vide et si troublée qu'il marchait dans une fiction et dans un rêve, cette fantasmagorie commençait pour lui dès l'antichambre où les valets corrects et superbes lui apparaissaient dans leur grossièreté bestiale avec des têtes d'animaux divers, stupides et féroces.
Les fleurs dont les escaliers étaient. garnis lui semblaient même respirer des poisons. Enfin, il entrait dans les salons, où le splendide troupeau des femmes imitées et copiées de Rubens était comme un hymne vivant à la gloire de la chair, tandis que dans cet enfer d'esprit et de volupté, les innombrables damnés baisaient et dévoraient du regard la triomphante Claudine, occupée à mettre leurs âmes sous ses pieds, et répétant tout bas les mots qu'ils ne pouvaient prononcer et qui voltigeaient sur leurs lèvres : Cher Belzébuth, je t'adore. Elle parut une diablesse en effet, ou du moins Daniel la voyait ainsi; la bouche au vent comme une petite fleur écarlatc, elle allait à travers les hommes, tantôt leur parlant à l'oreille, ou leur serrant la main dans une caresse furtive, ou dans quelque coin de rideaux^ et de draperies, leur donnant son bras ou son cou à baiser. Dans ce cauchemar éveillé, il semblait à Daniel que ces hommes éperdus se contrai-
gnaient un momenl par hypocrisie, mais que tout à l'heure ils pousseraient des cris de fureur et des hurlements de joie, Claudine conduisant alors l'orgie échevelée, et lésant ses bras où frissonne une tache d'or. Et plus la soirée se continuait en des conversations hardies, rapides, primesautières, exprimant l'âme orageuse de Paris, plus Daniel croyait voir Claudine, avec son air innocent et sa bouche ingénue, jetant dans les oreilles de ses hôtes une parole brûlante ou leur serrant subrepticement la main et il s'en allait enfin, affolé, brisé, meurtri, ayant vu de ses yeux la bien-aimée, muée en une courtisane délirante, et emportant dans sa tête le bruit, la cohue, le tumulte, l'épouvante de la fête. Alors si las, si étourdi par le murmure de la foule et par les cruelles illusions qui s'attachaient à lui et le suivaient, il pensait à Claudine avec une telle horreur qu'il aurait voulu fuir, ou plutôt il aurait voulu qu'elle n'eiit jamais existé, et il ne connaissait plus
d'elle que le monstre chimérique apparu dans l'ivresse de l'hallucination et dans l'enfer du rêve.
Mais aussi, avec quel ravissement ineffable il la retrouvait, lorsqu'elle était chez lui et toute à lui, car alors livrée, adorée, caressée, nue dans ses bras, elle retrouvait son ignorance enfantine, et certes, ne comprenait pas les mots qu'elle disait. Dans sa bouche, les paroles les plus effrénées devenaient une musique chaste et prenaient les intonations d'une délicieuse inconscience. Une fois, et cela lui arrivait bien rarement, après des spasmes, des folies, des fureurs qui eussent suffi à briser un athlète, elle s'était endormie, lassée, avec une douce respiration, avec un souffle égal et pur, ayant sur ses traits l'expression d'un calme reposé.
Daniel la regardait dormir, si enfant, si jeune, ayant l'air d'avoir treize ans, comme Juliette, et toute délicate et tendre comme une fleur. Un grand moment, il la laissa
ne MARCELLE RABE.
sommeiller; mais enfin, il n'y put tenir, couvrit son cou et sa poitrine d'ardents baisers, et alors elle s'éveilla, heureuse, apaisée, souriante, comme si jamais rien n'eût troublé et enfiévré sa petite âme. '
— Ah! dit Daniel, si tu voulais, nous lais- | serions là le mensonge, la cruelle contrainte, ; et tout ce qui nous empêche d'être complè- I tement l'un à l'autre, et nous irions vivre \ dans quelque campagne solitaire et déserte, où il n'y aurait avec nous que la mer bleue et le ciel, et où je t'adorerais éternellement et | sans cesse, dans le ravissement d'une extase aussi profonde que la mort. j
— Ah ! dit Claudine, qui alors se levant à demi, rougissante et rose, eut tout à fait l'air d'un petit enfant, je le veux bien, si tu le veux. | Mais alors comment ferai-je pour aller dans j le monde?
MARCELLE IIABE. ;2"27
Pour obéir à la mode récente qui s'efforce de ressusciter un art mort avec le grand Deburau, on joue ce soir chez les Vandrenne une pantomime inédite qui, s'il faut en croire les indiscrétions, a une portée philosophique et met à nu les replis du cœur humain . Elle est intitulée Flirt amer, ainsi que l'indique, dressée sur une console , une affiche au pastel de Chéret, qui en reproduit à l'avance les principales situations. C'est vraiment la comédie comme elle doit être, car les spectatrices théâtralement parées font partie du spectacle et les acteurs, pensifs et modernes, font partie de la vie. Par une invraisemblance qui donne l'illusion de la réalité, un lustre brille en pleine campagne,
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comme un soleil d'amusement et de fête. Le théâtre sur lequel vont paraître mademoiselle Invernizzi et Goquelin Cadet a été dressé par un habile machiniste, et le décor peint par Jambon, enchante les yeux de sa couleur joyeuse et attendrie.
Dans la foule des femmes brillantes de diamants et des hommes aux plastrons de neige s'élève un murmure pareil à celui des vagues de la mer. Mais bientôt se fait un profond silence ; car le compositeur Paul Vidal s'est mis au piano et joue les quelques mesures d'introduction, où déjh palpite le drame de l'amour, avec son envers ironique.
Le rideau de scène, en s'ouvrant, laisse voir une assez grande étendue de pays, au printemps, au bord d'un fleuve. A l'horizon, une chaîne de montagnes lilas et roses, aux contours fantasquement découpés. Au-dessus des autres cimes s'élève la silhouette très connue et légendaire du Fushi-Iîama, couronné de neige rose, et coupé vers le
milieu par une bande de nuages d'or. Sur la rive qui est le plus près du spectateur se présentent des arbres fruitiers couverts de leurs tleurs roses et blanches. Parmi les fleurs voltigent, attachées aux menues branches, de petites bandes de papier, couvertes de caractères noirs et or. Ce sont des prières adressées aux Dieux pendant la Fête du Printemps, et que le vent est chargé de transmettre à qui de droit. Au tout premier plan, à droite, un bout de balustrade en bois peint en rouge, et toute envahie de plantes grimpantes aux fleurs éclatantes. Au milieu de la clôture s'ouvre un tôri ou pylône en bois peint en rouge aussi, et orné de caractères de bienvenue, dorés. Au linteau sont pendues des lanternes de papier de toutes formes et de toutes couleurs. Tout à fait devant la porte, s'élève un grand mât de bambou au sommet duquel se balance un gigantesque poisson en papier rouge et rose, ^ gonflé et auquel le vent prêle des allures de
vie. A travers les arbres on entrevoit des maisonnettes couvertes en bois jaune clair. Les volets sont enlevés ; on aperçoit les transparents de papier. Les châssis parfois ouverts laissent voir l'intérieur des maisons.
A gauche, sous un bouquet d'arbres, une vieille statue d'un dieu, toute bossuée de boulettes de papier lancées par les fidèles, après leur prière. A côté, une grande lanterne de papier, posée sur un piédestal quadrangulaire. Le tleuve, d'un bleu multiple, est couvert d'embarcations légères, conduites à la rame et garnies de lanternes et de rubans qui flottent au vent.
Le ciel, très bleu en haut, se dégrade insensiblement (par bleu, violet, mauve, lie de vin, rose pâle, blanc) pour arriver dans le bas à une bande d'un pourpre très violent (par blanc, rose pâle, rose, rose vif, rouge, rouge laque, cramoisi, pourpre.) Près de l'eau, sur l'autre rive, des maisons encore, ombragées de frênes pleureurs, aux
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feuillages de différentes nuances. Derrière, des rizières. Le ciel est rayé de cerfs-volants de toutes couleurs. Là des grues volent en lignes. D'ailleurs cette nature de crépon ne signitie en aucune façon que l'action doive se passer dans l'extrême Orient; car au contraire, un poteau indicateur a soin de nous avertir que nous sommes à Chaville. Si le décor a été conçu dans cette note fleurie, c'est parce que le Japon est encore chez nous ce qu'il y a de plus parisien et de plus moderne. Mais la pièce commence.
Entre Pierrot, habillé de blanc et ayant sur son serre-tête un chapeau blanc, sur lequel est écrit en grosses lettres le mot : Psychologue. Il fait très chaud. Pierrot s'essuie le front, et jette le chapeau, qui le gêne.
Arrive Colombine. En apercevant Pierrot, elle exprime une joie infinie, cependant mitigée par un pli railleur de sa lèvre enfantine. Alors les deux amants égalent
232 MAUCELLE UABE.
Molière, en ce sens qu'ils font une scène d'amour extrêmement réussie. — Mais, dit Pierrot, m'aimes-tu exclusivement? M'estu fidèle? — Jusqu'à la démence, dit Colombine. — C'est ce qu'il faudra voir, dit Pierrot. Il montre à Golombine un rosier fleuri, et tandis qu'elle se penche pour cueillir des fleurs, il dirige sur elle son influx nerveux. La jeune fille, hypnotisée et domptée, appartient à son vainqueur, comme une proie.
— Maintenant, lui dit Pierrot, il s'agit de dire la vérité. — Jamais de la vie, dit Golombine. — Je le veux. Avec qui m'as-tu trompé le plus récemment? — Golombine, par des gestes clairs et pittoresques, désigne Arlequin. Pierrot, comme tous les gens trompés, veut des détails. Golombine mime alors ses amours avec Arlequin, oii ils sont souples, voluptueux et cruels comme deux chats. — Gela ne se passera pas ainsi, dit Pierrot, indigné. Donne-moi ton collier.
MAKCELLE riABE. 233
Colombine lutte désespérément, mais finit par donner le collier, et de même tous ses joyaux, broche, pendants d'oreilles, bagues. Mais Pierrot n'en sait pas encore assez. Il veut aller au fin fond des choses, et il enchante sa bien-aimée par de nouvelles passes magnétiques. Brisée, elle tombe sur un banc de gazon, et s'y endort. Pierrot se penche sur elle, ouvre sa poitrine, et en tire son âme, une petite Psyché, aux ailes de papillon. Il l'interroge tout bas, et la place ensuite près de son oreille. Psyché lui fait des révélations, si terribles, si nombreuses, si accablantes que Pierrot souffre à la fois dans sa jalousie et dans toutes ses pudeurs. Et il fait mille efforts pour faire taire cette petite Ame ; mais elle est lancée, il n'y a pas moyen de l'arrêter. Elle dit tout, pendant qu'elle y est. Pierrot, furieux, lui relève sa jupe, et lui flanque une fessée, sur son petit derrière d'Ame. Puis, respectueusement, il la remet à sa place dans la poi-
trine de Colombine, el aussitôt, il éveille sa bien-aimée, pour lui chercher querelle.
Fureur de Colombine, en voyant que Pierrot lui a volé ses bijoux. — Rends-les-moi, dit-elle. Pierrot refuse passionnément; pour qui le prend-on ?
— Non, dit-il avec noblesse. Tu me les as
donnés par amour. C'est le Iruit de mon j
travail. Il ne sort pas de ce raisonnement \
captieux, et désespérant de lui faire entendre j
raison, Colombine prend un parti énergi- î
que. Elle a recours aux grands moyens. I
Elle commence une danse endiablée, enla- l
çante, voluptueuse jusqu'au délire, qui al- '
lume Pierrot comme un amadou. Cet ana? î
lyste n'y tient plus : il lui faut un baiser. |
Colombine profite de l'amour qui brûle son j
ami, pour lui faire rendre le collier d'abord, j
puis tous les autres bijoux. Pierrot lui attrape bien à la volée quelques baisers;
mais il a tout rendu, et il est plus que ja- |
mais dévoré d'un feu inextinguible. i
11 adore Colombine, il l'adjure, il la supplie ; mais la petite singesse le traite comme s'il présentait une comédie de poète au théâtre de la Foire. Exaspéré, fou de désir. Pierrot ne ménage plus rien ; il se décide à faire entrer la garde impériale dans la fournaise. En d'autres termes, il tire de sa poche une bourse bien gonflée, et la montre à Colombine.
— Comme ça, je veux bien, dit-elle.
Avec regret et avec une féroce avarice. Pierrot choisit dans la bourse une pièce d'or toute mince, toute bossuée, tout usée et l'offre à son amante qui, en retour, avec parcimonie, lui donne à baiser l'ongle de son petit doigt.
Il n'y a pas là de quoi éteindre le feu abominable qui le dévore. Avec un soupir à déraciner ses propres cornes, il choisit dans sa bourse un second louis, encore plus aplati et usé que le premier. Avec un esprit non moins pratique, Colombine lui tend
236 MARCELLE UABE.
l'ongle de son quatrième doigt. Il le baise avec rage; mais trouvant cette concession insignifiante, il arbore l'étendard de la révolte.
— Gomme ça, dit-il, ce serait trop long! Je me fiche de ton ongle. C'est bien autre chose qu'il me faut. Ce que je veux de toi, ce n'est point faveurs vaines. Cest Vmne de ton corps, ô'est le sang de tes veines. Et plus vite que ça! En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, il se précipite sur Golombine, et veut se livrer sur elle à tous les outrages, aux premiers comme aux derniers.
Mais elle profite de cet effort, pour rafler la bourse, que Pierrot tient toujours à la main. Prières, menaces, amour, il emploie tout pour la ravoir; mais c'est justement comme s'il chantait une ariette empruntée aux plus mauvais jours de l'Opéra-Gomique. A bout d'inventions, ayant tout épuisé inutilement pour ravoir son argent, il prend un parti désespéré, et tombe aux pieds de Co-
MARŒLLE RADE. 237
lombine. — Je t'aime, dit-il, marions-nous. — Je veux bien, dit-elle.
Aussitôt paraissent deux petits Amours, portant un autel, sur lequel brûle une flamme écarlate et rose. A leur suite vient un dieu facétieux et ironique. C'est l'Hymen. Il porte son nom écrit sur sa poitrine ; mais en se retournant par un mouvement rapide, vu des seuls spectateurs, il montre, écrit sur son dos un autre mot. C'est : Divorce. Il unit les amants, et se retire, avec les Amours, qui emportent l'autel. Alors Pierrot s'assiedsur un tertre, et joue de la flûte. Sur cette musique, Colombine mime et danse un Pas au public.
D'abord, d'un geste voluptueusement co- (juin, elle s'ofTre, se donne tout entière et elle envoie des baisers ardents et fous aux dames et aux messieurs qui, réunis dans le salon de madame Vandrenne, composent le public. — Voulez-vous savoir qui j'aime ?ditelle avec une adorable effronterie. Eh bien.
-238 ^lAliCELLE UAIJK.
ce n'est ni Pierrot, ni Arlequin, ni d'autres, que je pourrais nommer. C'est vous ! Cai' une comédienne n'aime que le Public ! Surtout, lorsqu'il est, comme ce soir, trié sur le volet. Ces bras, ces épaules, ces lèvres que mes amoureux me demandent, acceptez-les, prenez-les, donnez-vous-en à cœur joie...
— Eh bien!!! dit Pierrot indigné. Il jette sa flûte, descend du tertre et saisit les bras de Colombine, et parfois aussi lui met sa main sur la bouche, pour l'empêcher d'aller plus loin dans son indiscrète pantomime. Il va l'entraîner, le forcer à venir cacher sa honte dans la coulisse, lorsqu'il est arrêté par des voix qui lui ordonnent de nommer l'auteur. Il obéit sans cesser de tenir et de maintenir sa femme. — Mesdames, dit-il avec un aimable respect, et il ajoute avec un mépris mal déguisé : Et messieurs ! une pantomime n'a pas d'auteur. Celle-là, comme les autres, s'est faite toute seule. Elle a jailli, comme un lys. —
MARCELLE UABE. 2;)!)
Quant à la musique, dit Golombine. . . — Elle se tait, puis, après un long applaudissement, désigne de la main Paul Vidal, qui vient de se lever, quittant le tabouret du piano, mais trop tard pour esquiver son triomphe.
Celte pièce avait été merveilleusement jouée, avec une fantaisie si réaliste et si profondément humaine, que les spectateurs, attachés par cette Scène de la Vie, étaient restés sous le charme. Seule, plus ingénue que jamais, avec sa petite bouche, devenue si petite qu'elle ressemblait, non plus aune rose, mais à un bouton de rose, madame Claudine Vandrenne interrompit le silence, et dit avec l'innocence du triste agneau, que va égorger le méchant loup :
— Quoi ! est-ce donc ainsi, l'amour?
Cette question, ce cri qui partout ailleurs, à cause de sa formidable naïveté, eût retenti comme un étonnant cri d'oiseau, ne causa ici nulle surprise ; car depuis longtemps domestiqués, réduits en esclavage, les hôtes
-240 MARCELLE RAHE.
de madame Vandrenne acceptaient son personnage en bloc, avec tout le merveilleux qu'il comporte. Mais à Daniel Mathis il apporta un rafraîchissement inouï, et l'ivresse d'une volupté pure. Prononcés par la délicieuse voix de madame Vandrenne, ces mots: Est-ce donc ainsi, l'amour? magiquement effacèrent tout, les orages, les furies de passion, et lui rendirent Claudine enfant, telle qu'elle lui était apparue dix années auparavant dans les rues de Saint-Denis. En effet, elle ne savait pas cela, elle ne savait rien, elle avait la sainte ignorance de tout, virginale figure poétique, et le reste n'était que rêve.
Tandis qu'on s'empressait autour de mademoiselle Invernizzi et de Coquelin Cadet, entra Paul Vandrenne qui, retenu à son journal par de graves informations politiques, n'avait pu assister à la comédie. Mais il n'eut pas besoin de s'excuser, car il apportait, toute saignante, une grosse non-
MARCELLE RABE. 2il
velle, que Paris pouvait dévorer tout de suite, sans prendre le temps de la dépecer. Quoique l'Exposition ne dut pas s'ouvrir avant un grand mois, et par conséquent, avant le jugement de la presse et des artistes, les deux tableaux de Jean Garion avaient été magnifiquement vendus, tous les deux au même acheteur, qui les avait payés un prix royal, et qui avait mis les billets de banque sur la table. Et celui qui avait fait ce coup n'était pas monsieur Vanderblit, ou tout autre Américain ; c'était un Anglais, lord Henry Gundall, le collectionneur des eauxfortes uniques de Rembrandt, ce grand seigneur, qui possède non seulement des châteaux, des forêts et des prairies sans fm dans les comtés, mais des rues, des places, toute une portion de Londres, et, comme le duc de Devonshire, des serres pleines d'arbres d'Amérique et d'Orient, chargés de fleurs, où l'on se promène dans les allées, en calèches à quatre chevaux, Vandrenne jeta sa
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nouvelle simjDlement, sans préparation, elle n'avait pas besoin d'être enjolivée ! Mais il ne dit pas le chiiïre de la fabuleuse somme énorme, ne voulant pas gâter la surprise par trop d'etTet, ni ôter aux journaux du lendemain le plaisir de faire éclater ce chiiïre comme une bombe.
— Eh bien ! dit le journaliste Malexis, il y aura quelque chose de plus étonnant que la prodigalité de lord Gundall, c'est qu'elle ne fera pas de jaloux ; car Jean Garion est un tel piocheur que nul de ses camarades ne voudrait avoir son talent, à condition de travailler autant que lui, et avec sonlabeur féroce, il s'est mis hors de tous les cadres. On aurait trouvé très bien qu'il succombât foulé, piétiné, réduit en bouillie par les gens pressés ; on trouvera juste aussi qu'il triomphe prodigieusement. Car il ne fait concurrence à personne, et il est, je crois, le seul de son espèce.
Malexis ne se trompait pas. Quoiqu'il
y eût là de nombreux arlisLes, on ne vit se manifester nulle envie, nulle rivalité dérivai mécontent ou trop content. Cependant l'impression était vive; le murmure d'admiration des Parisiens présents ressemblait au frémissement d'un fer rouge plongé dans l'eau.
— Mais, dit Vandrenne, il y a eu dans tout cela un personnage plus extraordinaire que l'Anglais qui porte des centaines de mille francs dans sa poche, et que l'artiste qui attendait impatiemment son départ, pour se remettre au travail. Ce personnage, c'a été le vieux modèle Quaranta.
— Ah! dit le dessinateur Fleuriel, est-ce •que lord Gundall l'a acheté aussi?
— Ça ne serait rien, dit Vandrenne. Plus étonnant. Jean Garion, pour qui il a été un serviteur précieux, a voulu le mettre à l'abri •du besoin et, pour cela, lui constituer une petite rente.
— Et, dit Fle-uriel, Quaranta a refusé?
— Oh! dit Vandrenne, très simplement.
24i MARCELLE UABE.
sans dire un mot. Par un geste net et sans prétention. Même, ennemi par instinct de tout elFet sentimental, il s'est abstenu de bourrer une pipe.
Danslesalon,misen émoi par cette bizarre anecdote, un seul être fut envahi par une immense tristesse. Ce fut Daniel Mathis. Il voulait être heureux du bonheur de Carion, ill'étaitsans doute, mais il ne put s'empêcher de songer avec un atroce serrement de cœur, à ce qu'aurait dû être sa vie, et à ce qu'elle était.
— Mais, dit la jolie madame Moyne, que représentent les deux tableaux de monsieur Carion?
— Madame, dit Vandrenne, l'un montre Job sur son fumier, et l'autre les Danaïdes essayant de remplir leur tonneau.
— Ah ! dit madame Moyne, de bien vieilles histoires ! Pourquoi ne pas représenter la vie moderne, qui est plus variée, plus imprévue, plus amusante que tout?
— Oui, dit madame Malsang, les temps passés, il faut laisser cela à mon mari, pour faire des opéras.
— Mais, dit madame Moyne, s'adressant au maître incontesté des feuilles volantes, au sage et spirituel Malexis, est-ce qu'on peut vraiment, avec un art quel qu'il soit, évoquer les âges évanouis?
— Madame, dit Malexis, je ne saurais être impartial dans la question. Je suis un faiseur de nouvelles à la main, et ma profession consiste à raconter les anecdotes les plus récentes, et même celles qui ne sont pas encore arrivées. Généralement nous les empruntons à Chamfort, et j'ai quelques raisons de croire qu'elles lui sont arrivées de l'Egypte et de la Ghaldée par les chemins de traverse de l'histoire, et qu'elles ont été apportées dans l'ancienne Grèce par des marchands phéniciens. Mais je ne puis, certes l'avouer à brûle-pourpoint; car comment faire comprendre aux gens que tout le mérite
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d'une hisLorieUe consiste dans la façon de l'écrire?
— Et vous, messieurs, dit madame Vandrenne, ne voudrez-vous pas nous tirer de peine, et nous dire si pour vous il existe autre chose que le temps présent?
Elle interrogeait ainsi, en se tournant vers le groupe silencieux que formaient trois grands romanciers : Paul Edeline, avec ses yeux d'un sombre azur et sa longue chevelure blonde, Jacques Périal, au profil noble et sévère comme celui de Caïus Gracchus, et Etienne Laurencie, fauve, au teint arabe, ! brûlé par le soleil. Tous les trois, comme on ! lésait, sont encore très jeunes. Mais ils ont j écrit tant de livres, tant de pages, tant de j lignes, tant de lettres, que déjà ils se taisent, | quand ils n'écrivent pas. Car à quoi bon j frapper l'air de paroles vaines?
— Madame, dit Laurencie, la vie nous presse, nous étreint, nous sollicite avec ses problèmes inouïs, et nous passerions notre
MAHOELI.E IIABE. 247
temps à rhabiller les mannequins de WuUer Scott !
— Mais, dit madame Sansz, il y a aussi :eux de Shakespeare, c'est-à-dire toutes les variétés de l'homme tel que Dieu l'a fait, et sur lequel on voit encore les bavochures du moule! Quant à moi, rien ne me semble plus moderne que la jeune fille recueillant la tête et la lyre d'Orphée, et que cet autre chefd'œuvre de Gustave Moreau, Hélène, reine de Sparte, tenant à la main la fleur écarlate. Flaubert, que vous ne renierez pas, a écrit Salammbô et La Tentation de saint Antoine. Et un soir, comme nous sortions de chez Victor Hugo et qu'il ne me savait pas si près de lui, je l'ai entendu crier, en pleine rue de Clichy, de sa magnifique voix enthousiaste, des strophes des Orientales !
— Eh ! madame, fit Jacques Périal, comme disait certain curé d'almanach liégeois, à propos de Jésus changeant en vin l'eau des noces deCana, ce n'est pas ce qu'il a
fait de mieux. Pourtant, il faut absoudre cet immense génie, à cause de Madame Bovary.
— Oui, dit madame Sansz, toujours l'histoire de Racine, à qui on pardonne son Andromaque, seulement à cause des Plaideurs. Mais pour imaginer Les P/ai^ewr^, il faut avoir été capable d'écrire Andromaque !
— Pour moi, dit Laurencie, Dubois ou Dumont, employé à deux mille cinq cents francs, et marié à une femme frivole, qui fait des notes chez sa couturière, m'intéresse plus que Gyrus et Gambyse,et les boucheries de ces conquérants ne sont rien auprès du mal qu'il se donne pour joindre les deux bouts; car c'est un exploit plus difticile.
— Allons! dit madame Vandrenne à ses amies, je vois bien que personne ne voudra répondre décidément à votre question.
Hélias, le vieux membre de l'Institut, à la tête horrible de beauté et de génie, secoua son front, couronné d'une épaisse chevelure.
— Madame, dit-il, ces messieurs peuvent
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être embarrassés, car ils sont des orfèvres divins, mais en somme, des orfèvres. Pour moi, simple mathématicien, je pourrai, je crois, sans peine satisfaire voire curiosité. Tout est moderne, et il n'y a que des sujets modernes.
— Oh ! s'écrièrent quelques jeunes femmes, avec une évidente expression de révolte.
— Vous m'accorderez bien, dit le savant, qu'un livre ou un tableau sont modernes quoiqu'ils aient été achevés il y a quelques heures ou quelques jours, car ils ne peuvent être instantanés, comme la photographie. Il faut le temps de faire les esquisses, de dessiner, de mettre de la couleur sur la toile. De
mémo, il faut aussi composeret tireràlapresse les feuilles imprimées typographiquement. Je ne parle pas du temps réclamé par l'écriture! Est donc moderne toute œuvre terminée il y a peu de temps, et aussi ayant pour objet l'étude des êtres et des choses ayant existé récemment. Or, je vous le répète, tout est récent, tout s'est produit il y a cinq minutes, y compris les événements et les hommes appartenant aux âges dits primitifs de l'histoire.
En etTet que connaissons-nous ? Et si mal! Cinq mille années. Mais pour former notre monde, perdu au milieu des autres, comme une vague dans la mer, il a fallu des millions et des millions d'années. Le point primitif où s'agite éperdument la matière, qui n'est pas encore à l'état gazeux, comporte peut-être des millions de lieues. Puis, elle entre en ignition par l'effroyable rapidité du mouvement, devient un soleil, qui tient en espace tout ce qui sera plus tard un
monde solaire. Pour briser cette boule de gaz ignée, en d'autres boules emportées dans le même mouvement sphéroïdal, autres millions d'années. Alors, les boules les plus éloignées commencent à se refroidir, et à se couvrir peu à peu d'une pellicule de granit, travail pendant des siècles démoli et recommencé. Enfin l'atmosphère se forme sous l'empire des perpétuelles et effroyables réactions chimiques. Notre monde naît, tour à tour habité par de vagues formes, par des figures initiales et confuses, puis par mille races d'êtres, de monstres ailés, de colosses, jusqu'à l'apparition de la race humaine. Elle paraît enfin, et par combien de meurtres, d'égorgements, de déluges, de fléaux et de cataclysmes n'est-elle pas anéantie et renouvelée sans avoir pu recevoir aucune notion de ses transformations sans nombre.
Et sur les siècles qui se sont écoulés, semblables à la fuite des flots, nous connaissons.
quoi? Cinq mille ans, à ce qu'on assure ! Nous sommes comme la taupe, qui met un instant la tête hors de son trou, puis y rentre et meurt tout de suite. Cet instant qui n'est rien, et pendant lequel, de nos yeux presque aveugles, nous avons entrevu le jour, devons-nous le scinder, le diviser, appeler son commencement : antique, et sa lin : moderne? L'homme, emporté par l'effroyable tourbillon, vit une minute. Au contraire, la Pensée créatrice possède des gouffres d'infini où les univers s'envolent, et des abîmes d'éternité qui se confondent, se noient, et continuent les uns dans les autres. Pour nous qui avons juste le temps de pousser un gémissement et un éclat de rire, et de nous écrier comme don Juan : 0 ciel, que sens-je? — nous n'avons que faire de rétrécir notre domaine. Car la Grecque Hélène est à bien peu de chose près, sinon tout à fait, la contemporaine de monsieur de Bismarck.
MARGELLE RABE. 25!^
— Alors, dit madame Moyiic, à quoi servent les arts et la poésie?
— Mais, dit Hélias, ce qui est vivant est vrai et moderne, le reste n'est rien ! Les arts servent à affirmer la vie, qui seule existe, d'après la conception grandiose de Preyer, pour qui ce que nous nommons le inonde inorganique ne serait que des scories rejetées par elle.
Ce qu'il y eut de bien parisien, c'est que personne ne répondit rien aux paroles d'Hélias, qui auraient soulevé trop de questions. Il y a des moments où il ne faut plus rien dire, et alors, c'est le tour de la musique, dont l'harmonieuse voix parle à chacun un langage différent, et s'adresse directement
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aux ames. Malsang se mit au piano, et joua cette poétique symphonie: La Désolation de Cylhère^(\\x'\\ a écrite d'après une ode célèbre, et où pleurent douloureusement sur un rhylhme joyeux les fantômes qui furent les Enchantements et les Voluptés. Sous les doigts du compositeur, l'instrument de bois était un orchestre vivant, plein de sanglots, de regrets divins, de triomphes évanouis. On l'écoutait avec un tel serrement de cœur, avec une telle attention passionnée, que Jean Carion, entrant à ce moment-là, put esquiver presque tout l'ennui de son succès et fut seulement salué de loin par des signes de tête et par des regards sympathiques. Il alla s'asseoir à une table que couvrait de lumière une lampe à l'immense abat-jour, et sur laquelle étaient étalés des Revues, quelques livres, et aussi des albums, sur lesquels les artistes et les poètes jetaient parfois un croquis, ou une impression rapide, traduit en quelques vers.
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Toutes les personnes présentes étaient emportées dans la pensée du musicien, toutes semblaient revivreunpassédouloureux et épouvanté, dont nul n'a pu ignorer les amertumes. Une seule femme échappait à cet enchantement, et Garion vit, tournée de son côté, la tête spirituelle et vivante de madame Zoé Caraman, avec son regard clair, ses lèvres épaisses et sa lourde chevelure, éclatante de santé et de bonne humeur. Elle seule, sans doute, n'avait rien à regretter, n'ayant pas cherché le bonheur et voulu escalader les cimes, mais ayant seulement demandé à la vie ce qu'elle peut donner. En la voyant forte, sereine, heureuse, exempte de toute rêverie et de tout ennui, Jean Garion ne put résister à satisfaire un caprice d'artiste; mais il s'y prit si adroitement et si bien, qu'il ne put avoir l'air pédant, et même ne fut pas remarqué. Il tira de sa poche un tout petit album à croquis, très mince, qui pouvait tenir dans la main.
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et sur un ft^uillct, avec un cravon de mine de plomb, fit un portrait de madame Zoé Garaman, où fut rapidement saisie l'énergie et la grâce très particulière de ce visage, dont on affirmait la laideur, que lui trouvait beau, et qui l'était. Ce fut un portrait outré, excessif, vrai, qui eut la beauté d'une caricature, par l'intensité du regard, de la bouche, de lout l'être, audacieusement volé à la réalité.
Pour que ce fût une de ces belles pages dont on s'enorgueillit et que plus tard on couvre d'or, il ne manquait à ce tout petit portrait, d'une grande allure, que les larges marges et la riche bordure de l'encadrement, qui certes ne lui manqueraient pas toujours. Mais pour le moment, Carion remit le petit album dans sa poche et n'y pensa plus.
Un moment après, il passait près de madame Zoé Caraman. Elle lui dit :
— Monsieur,- je regrette de ne pas con-
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naître lord Gundall ; je le féliciterais d'avoir été riche à propos. Auprès de la sienne que sont nos pauvres fortunes ? Pourtant, je serais très heureuse si vous vouliez bien faire mon portrait.
— Madame, le voici, dit Garion, qui donna à madame Caraman le petit album, ouvert au feuillet où elle était représentée.
— Ah ! dit-elle, c'est bien moi, copiée et imaginée avec génie. Et elle ajouta en riant, et en regardant le peintre dans les yeux jusqu'à l'âme : Combien vous dois-je, monsieur, pour votre peine ?
. — Madame, dit gravement Garion, pour ces babioles, je ne taxe pas. C'est à la volonté des personnes. — Involontairement et par hasard, Daniel Mathis, qui se trouvait tout près d'eux, avait entendu les paroles que madame Caraman et son ami avaient échangées ; et, regrettant alors sa propre vie, il ne put s'empêcher de faire un douloureux retour sur lui-même. Ainsi il y avait
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des êtres, comme Garion et comme cette femme spirituelle, riche, heureuse, qui, n'ayant pu avoir ce qui seul est divin sur la terre, l'amour pur, exclusif, fidèle, qui tient et remplit la vie, n'avaient pas voulu en connaître la vaine parodie avec ses idolâtries, ses désespoirs et ses voluptés délirantes. Et lui, Daniel, cependant, il avait trébuché dans ce gouffre, dans ce vertige. Il sentait bien qu'il avait tout perdu, le courage, la possession de soi-même, la volonté qui éclaire le but et nous y mène. Eh bien, qu'importait !
Il ne serait pas le grand homme, l'homme utile, le chercheur, le grand trouveur qu'il avait rêvé d'être. 11 ne serait pas le savant, l'homme d'autorité, d'expérience, de sacrifice, dont on récompense les travaux avec de la gloire, avec des honneurs mille fois mérités, avec une pourpre vraiment précieuse. Mais il serait l'amant qui possède sa bien-aimée Claudine, et elle vaut bien une
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vie, et le reste, il ne s'en souciait plus ! Tant pis, las, sans amis, déchu et avili s'il le faut, il ne sentirait pas un regret et s'estinierait satisfait, ayant Claudine.
Tout lui manquait, mais non Claudine, inconsciente, enfantine, folle, mais divine comme une pensée et comme un Ange. Sa vie perdue et finie, l'avenir naufragé, la gloire avortée, qu'importait, pourvu qu'il eût toujours les furieux baisers desabienaimée, et qu'il vît toujours ses yeux pleins de ciel et sa petite bouche de rose. Mais il lui fallait voir toujours Claudine, la tenir dans ses bras, ou l'admirer, l'adorer et ne pas avoir le temps de se souvenir avec de lancinantes douleurs qu'il existait autre chose qu'elle. A ce moment-là même, où était-elle? Daniel eut le besoin impérieux de la retrouver, de la contempler, de la tenir dans son regard, devoir ses lèvres, dont la seule vue lui donnait l'oubli des dégoûts et du remords. Anxieux, il traversa les
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salons, exaspéré par la triomphale beauté des femmes, par les airs gais, spirituels, ironiques, mélancoliques des hommes; pourquoi tout ce monde-là existait-il?
Évidemment, Daniel se le disait, madame Yandrenne, attardée sans doute à causer avec une amie, ou occupée par quelque groupe de fidèles lui prodiguant l'encens et h louange, allait venir, elle serait là dans une minute. Mais cette minute, Daniel Mathis ne pouvait la vivre sans elle ; il la lui fallait tout de suite ; il était comme un petit enfant, dont le caprice ne fait crédit à rien, ni à personne. Il allait comme un fou, heurtant les invités stupéfaits, marchant sur les robes des femmes, pareil à un exalté courant vers le malheur inconnu qui de loin le sollicite et l'attire.
Il arriva à un boudoir dont la porte n'était pas fermée et qu'un rideau flottant isolait seulement de la foule, comme si la personne qui était là se trouvait mieux protégée en
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pouvant entendre le moindre biuit, et deviner le pas d'un indiscret qui viendrait troubler sa solitude. Daniel leva le rideau et regarda; comment ses yeux ne furent-ils pas brûlés et desséchés par ce qu'il vit, comme dans un affreux cauchemar? Le beau J.osé Torrès était à demi étendu sur le satin d'une chaise longue. Debout, penchée sur lui et prenant à pleins poings son visage, madame Vandrenne le baisait goulûment, avidement, éperdument, baisant sa joue, son front, ses yeux, sa bouche d'où sortent les belles chansons, comme une affamée, qui se gave, se soûle de plaisir, et n'en aura jamais assez. Tout à coup, en levant les yeux, elle vit Daniel Mathis qui la regardait, plus pâle qu'un mort et le visage blanc comme un linge. L'idéale Claudine ne fut nullement honteuse ni embarrassée. Lidignée, seulement. Ce fut la Diane irritée et farouche, foudroyant de sa colère le mortel impie qui la trouble dans ses plaisirs. Le cri qui allait jaillir, Mathis
eut la force de rélouffer dans sa poitrine. Il sentait que ses sens l'abandonnaient, qu'il allait s'évanouir, tomber là, mais il ne le voulut pas. Rassemblant sa force, se cramponnant à un reste de vie, il put se tenir debout, traverser les salons et sortir. Carion, qui le vit au passage, fut épouvanté de ses yeux décolorés et fous, de sa pâleur effroyable, et, d'instinct, devinant quelque chose de pareil à ce qui venait de se passer, voulut sortir avec son ami et l'accompagner. Mais Daniel put lui faire un signe absolu, impérieux, pour lui dire de le laisser seul. Oui, si quelqu'un eut janiais besoin d'être seul, tout à fait seul, délivré de toute voix et de toute créature humaine, ce fut lui, à ce momentlà !
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Une fois dehors, Daniel qui n'eut qu'un désir, marcher devant lui toujours, à grands pas, à l'air libre, fut tout à coup guéri et transfiguré. Le sang avait repris son cours; il se sentait fort comme il ne l'avait jamais été. Et heureux aussi. Tout son passé d'hier, sa folie, sa fureur, son idolâtrie pour madame Vandrenne, tout cela s'évanouissait, comme un vilain rêve. On était aux derniers jours d'avril, et il était très tard dans la nuit, c'était presque le matin, quand Daniel était sorti de l'hôtel Vandrenne. Il respira l'air frais, vit le jour naître et grandir dans le ciel doré et doucement rose, et ardemment voulut voir Paris, le retrouver, s'en emparer. Pendant toutes les premières heures du jour,
"Hiï MARCELLE RABE.
il marcha à travers les rues, les places, les quais, où il voyait la rivière rouler ses flots dorés de soleil, les jardins publics déjà pleins de verdure et de fleurs.
A ce moment de l'année, délivré du noir hiver, Paris s'éveille et ressuscite. Nulle partie printemps n'est plus gai, plus jeune surtout que dans cette ville plantée de forêts, dont l'âme et la pensée,cachées hier dans le recueillement, sont maintenant visibles. Éclairé par la grande lumière, Paris ouvrier, poète, artiste, laisse voir le héros qu'il est, travaillant, imaginant, cognant sur l'enclume, donnant tout son cerveau et tout son sang pour la gloire du monde. La cité infatigable est modelée, extasiée, affinée et divinisée par la science, par l'art, par le rêve, qui ne s'arrêtent jamais ; elle leur ressemble. En regardant ses monuments, on voit que des | âmes y sont vivantes. Les arbres de Paris sont plus beaux que tous les autres ; un souffle d'amour les fait frémir et tressaillir.
MAUGELLE IIAIÎE. 265
Ses boutiques étalent des merveilles, et rien n'égale le miracle de ces paradis qu'on y rencontre à chaque pas ; les boutiques de fleurs ! A l'heure du matin où il s'éveille, on sent que lui-môme va éclore comme une fleur, sous la poussée de la sève qui court et se renouvelle dans ses veines.
Pour la première fois, grisé d'air, de parfums, de beaux spectacles, Daniel, à ce qu'il lui sembla, voyait Paris, le retrouvait et se retrouvait lui-même. Il y avait là, il le savait, il les connaissait, des hommes qui donnent toutes leurs minutes, toutes les gouttes de leur sang, le plaisir dont ils se privent, pour prolonger, soulager, guérir la vie des autres ; ces hommes, il avait été leur élève, leur docile écolier, et il sentait qu'il l'était, qu'il le serait encore. De l'amant égoïste et féroce qui lâchement avait accepté le dévouement de la malheureuse Marcelle Rabbe, et avait trouvé bien qu'elle souffrit seule ; du ridicule Roméo, qui avait épuisé
iiU] MAKCELLE RABE.
avec GlaLuline Vandrenne les délices absurdes d'un amour beslial, poétique et ibu ; de ces jouets de la passion et de la démence, il ne restait plus rien. Ces fantômes avaient été étouffés dans le baiser de Claudine et de José Torrès. Dans l'àme et l'esprit de Daniel Mathis ressuscitait la passion de savoir et de dévouement qui pendant longtemps avait été tout lui-même.
En quel temps il vivait et combien elles étaient inestimablement précieuses, ces heures qu'il avait sottement données au trouble de son esprit et à la satisfaction de ses sens, artificiellement excités, à la fièvre maladive et à la niaise parodie de l'amour, il se le rappelait enfin, d'un esprit clairvoyant et avec mille remords. Le savant de notre âge a vu dans tout son ensemble la chaîne immense de la vie. Il n'y a plus : l'homme, personnage unique, dans un décor inconscient, qui était l'univers. Il n'y a plus qu'une matière unique dont tout est fait,
qui se crée elle-même, sans cesse transformée par la force du mouvement, et dont l'homme fait partie, comme tout le reste. Où s'arrêtent la matière, la vie, la pensée? Nulle part, et à travers les infinis évoluent des mondes et roulent des astres, qui sont laits avec la même matière que le corps d'un roi et que la boue du ruisseau. Le savant moderne a déchiré, dénoué ou écarté, l'un après l'autre, les voiles d'Isis. Il a contemplé et touché le mystérieux et l'inexplicable ; il a connu les causes de ce qui était hier mystérieux ; il a renouvelé et produit à son gré les miracles. Contre les maux qui nous dévorent et qui nous déchirent, il combat d'égal à égal. Il recommence Hercule, cet esclave d'un roi, voué à un travail sans cesse renaissant, qui obéissait à un tyran et défiait les Dieux, et qui put vaincre et terrasser la Mort sur la tombe d'Alceste, Pour guérir un être nouveau, l'homme bien connu et étudié, la Science a trouvé
une hygiène créatrice et aussi des médications nouvelles, devant lesquelles la maladie recule, hésitante et stupéfaite.
Oh ! pouvoir entamer et poursuivre une pareille lutte, pouvoir refaire l'ordre, la force, la vie qui se dissolvaient, et s'amuser il chanter : Mon cœur palpite, comme un ténor d'opéra-comique! Daniel eut horreur de lui-même, regarda avec mépris la marionnette qu'il avait cessé d'être, et fut honteux d'avoir pu s'intéressera un tel polichinelle. A présent, il voulait travailler, étudier, vaincre, et pour jamais redevenir le docteur Mathis.
Quand on a sottement fait l'ange et qu'on veut en finir avec ce rôle démodé, le mieux est encore de songer à la bête et de lui donner tout de suite sa part d'avoine. Daniel s'en alla au Hammam, où il prit un bain de vapeur, fut douché, puis frictionné par un masseur nègre, qui rendit à son corps la souplesse, et lui fit craquer les os à les lui
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briser. Puis rue d'Amsterdam, au restaurant anglais, il savoura avec délices un copieux repas d'ale et de roastbeef. Puis il rentra chez lui, se coucha et pendant de longues heures dormit sans rêves.
Le jour était près de finir lorsque, après avoir fait à pied le long trajet, il arriva chez Jean Carion. Le peintre, qui n'a qu'une seule façon d'être, profitait pour travailler de la dernière heure, comme il avait profité de la première. Cependant, il s'interrompit en voyant Mathis, alla à lui et l'embrassa longuement.
— Ah ! cette fois je te reconnais. C'est toi ! dit-il. Assieds-toi là, et voici une très bonne pipe, dont j'espère que tu seras content.
Daniel fit à son ami une longue confession, dans laquelle il n'omit rien, mit à nu son cœur blessé par les désirs fous, dit ses vaines luttes, ses fatigues mortelles, ses dégoûts, ses faiblesses, ses injustes haines, et l'horreur de sa vie, envahie par l'ingratitude et par les plus hideux égoïsmes.
— A présent seulement, je me réveille, dit-il, et je m'aperçois que j'ai été fou.
— Pas plus fou que les autres enfants, dit Garion, Car la jeunesse, livrée aux violences et aux puérilités du faux amour, est une seconde enfance, et il n'est pas plus sérieux d'adorer un vain fantôme de poésie composée et de grâce apprise que de jouer à la toupie et à cligne-musette. C'est la se-
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coude fois que ça l'arrivé ; tâche que ce soil, lion pas la bonne, car il n'y a pas de bonne démence, mais la dernière. Et surtout ne va pas juger trop cruellement une femme qui n'a eu que le tort de ressembler trop exactement à ton rêve. Nul au monde n'a le droit d'être sévère, si ce n'est pour soi-même, et souviens-toi que tu n'es pas un juge. D'ailleurs, ce qui me console, c'est que pendant cet interminable hiver, que tu as eu l'air de perdre en de vains délices, tu as peutêtre travaillé de ton métier utilement, et plus que tu ne crois.
— Comment cela? dit Mathis.
— Oui, dit Garion, tu te trouvais en face d'un cas pathologique dont tu étudiais les phases, sans t'en rendre compte, et tu avais à ta disposition un sujet plus précieux que ceux de la Salpêtrière, où on ne rencontre pas la névrose des femmes du monde. Toutes les observations que tu as pu faire te reviendront à la mémoire en temps utile et tu les
trouveras soigneusement classées et cataloguées dans ton cerveau, à leur place. Quelle est la part de responsabilité de ces femmes idéales, dans la beauté qu'elles savent créer, dans les robes qu'elles portent, non sans un petit trait de génie, dans les idées quelconques et puériles qu'elles échangent, exprimées avec un argot composite où se rencontrent des pensées, tantôt minces comme un cheveu, ou grosses comme une corde à puits? Assurément très petite, et leurs trahisons, leurs infidélités, leurs passions pour lesquelles elles s'imitent Tune l'autre, sans pouvoir atteindre jamais à un type plus original, relèvent, en somme, d'une littérature courante, un peu mêlée et brouillée. En tout cas, Paul Vandrenne, qui s'est d'abord occupé d'avoir un fils, bien de lui et bien à lui, et qui s'arrange de façon à avoir beaucoup d'argent, le gagne honorablement, en travaillant comme un bœuf, paye tout ce qu'il faut payer, est bon, charitable et ser-
viable pour tous, se bat sous le plus frivole prétexte, et n'est pas plus économe de son sang que de son or, c'est un philosophe. Faire tout ce qu'on peut , et recevoir de bonne grâce les cheminées qui vous tombent sur la tête, sans jamais permettre à personne de vous rendre ridicule, cela vaut mieux que de se mettre une pierre au cou, comme Georges Dandin, et de s'aller jeter dans la rivière.
— Mais, dit Mathis, égoïstement je ne t'ai parlé que de moi, quand j'aurais dû, avant tout, te féliciter du triomphe de tes tableaux, et du prix prodigieux qu'ils ont pu atteindre, et si justement.
— Les résultats matériels ne sont rien, dit Carion. La seule récompense de l'artiste, c'est d'avoir un peu réalisé la figure fuyante de son rêve. Le succès vient, qu'il soit le bienvenu. Il s'en va, ou ne vient pas : bon voyage! Ce fut la grandeur de nos pères, les romantiques, de négliger la question de
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SOUS, et ils méprisaient l'argent, comme la boue de leurs souliers. Lord Cundall a voulu mes tableaux, el il les a payés cher; mais crois-le, je serais tout aussi fier si, comme le grand Delacroix, lors des luttes de sa jeunesse, je les avais donnés pour le prix des couleurs et de la toile.
— 0 mon cher ami, dit Mathis, maintenant que me voilà vivant, tes paroles ne seront pas pour moi lettre morte, et continuellement j'aurai sous les yeux ton exemple.
— Ce n'est pas assez, dit Garion. Il faut te régler sur des exemples plus grands et plus absolus. Celui qui s'est donné aux arts qui nous possèdent , certes doit travailler comme un bon ouvrier infatigable ; mais, s'il n'a fait que cela, il n'a rien fait. Avoir passé, depuis l'âge de vingt ans, par tous les concours d'externat, d'internat, de médailles, jusqu'aux grades de médecin des hôpitaux et d'agrégé, avoir soulevé vingt fois de suite ce rocher de Sisyphe, qui sans cesse vous
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retombe sur la tête, c'est un gros travail, et cependant ce n'est rien! Le professeur, sous sa pourpre, ne peut pas vivre en tranquille dignitaire, et regarder son siège comme fait. Il faut qu'il soit, non seulement un grand inventeur, sachant trouver la preuve matérielle et tangible de ses audacieuses hypothèses, mais aussi un grand orateur et un grand écrivain, pour donner une voix à son incessante création, car la science ne peut pas être une muette. Ni, ce qui serait peutêtre pis encore, une bavarde qui parle une langue quelconque, sans précision, sans génie et sans flamme.
Les deux amis ne voulurent pas se quitter ce jour-là. Ils dînèrent ensemble au Café Anglais, dans la salle commune, ce qui leur donna un répit et leur permit, sinon d'oublier l'objet de leur préoccupation, du moins de n'en plus parler. Ce dîner avec le peintre, dont l'affection et la grande intelligence étaient pour lui comme un baume salu-
taire, fut déjà pour Malliis un retour h la santé, car s'il avait avec lui un compagnon en (jui se résume la volonté et l'obstination du Paris laborieux, il était aussi imprégné de Paris lui-même, qui, sur le plus spirituel des boulevards, est comme un air qui vous vivifie et qu'on respire. Après avoir bien mangé en artistes qui savent apprécier un verre de bon vin, et qui préfèrent à des vocables prétentieux un simple filet bien grillé, Garion et Mathis arrivèrent à pied à l'atelier, en fumant des cigares. Ils y arrivèrent sur les dix heures et trouvèrent Suzanne Brunel qui les attendait. Car avant de partir pour le Café Anglais, Garion lui avait fait porter, pour l'engagera venir, une lettre qui, heureusement, la trouva chez elle.
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Magnifiquement vêtue et portant ses joyaux avec simplicité, car elle avait dû se faire belle pour être à ses amis un noble et calme spectacle, Suzanne lisait, assise à une table éclairée par une lampe à l'immense abat-jour. Et alors commença une de ces soirées, si rares dans la vie, qui satisfont tous les désirs de l'esprit et de l'âme, et dont on garde le souvenir. Pour deux hommes supérieurs, qui s'aiment, et qui ont connu toutes les phases de la douleur et de la vie, qui en parlant, ou sans parler, se comprennent et peuvent être unis par la voix aussi bien que par le silence, rien n'égale un long moment où ils peuvent être seuls ensemble, savourant les délicatesses d'un esprit subtil à qui rien
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n'est étranger; et combien sont-ils plus l'un à l'autre et réellement seuls, lorsqu'il y a à côté d'eux une femme ! Mais une femme comme Suzanne Brunel, discrète, aux belles poses, silencieuse, qui par la grâce de sa démarche, est la musique etTcurhythmie de ce qu'ils disent et de leurs pensées. Suzanne servait le thé, encourageait et reposait de ses regards Garion et Mathis, et leur donnait la sensation du beau harmonieux et tranquille, qu'on peut admirer sans être troublé par aucune des folies de la passion et de la haine.
Tous trois, évidemment, ils n'avaient pas et ne pouvaient pas avoir d'autre idée que la guérison et la délivrance de Daniel ; mais ils n'y firent aucune allusion, même détournée ou lointaine, pour ne pas irriter des blessures encore saignantes. Les deux hommes parlaient en peu de mots, à longs intervalles, de choses éternelles et belles, et, assouplie, mêlée à l'état de leurs âmes,
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Suzanne Brunel devinait, sentait plutôt ce qui se passait en eux, les écoutait penser, et, s'il fallait parler pour interrompre le silence, trop plein de souvenirs et de douleurs mal guéries, disait ce qu'il fallait dire.
Il y eut un moment où possédé, vaincu enfin parle souvenir violemment ressuscité de son premier amour, Daniel eut sur son visage l'expression même du visage de celle qu'il avait tant aimée et abominablement reniée, et dans ses prunelles avivées, l'éclair même de ses yeux. Ce regret et ce remords, Suzanne les lut, comme des paroles qu'on lit dans un livre, et son regard raconta clairement sa sympathie et sa pitié à Daniel Mathis, qui retrouva alors l'absente, évoquée par une magie invincible.
— Oui, dit-il à Suzanne, comme un enfant qui supplie, très doux et presque pleurant, je voudrais revoir Marcelle !
— Vous la reverrez, dit Suzanne, et il
faut bien que ce momenl arrive. Mais ce sera . pour elle une terrible minute !
— Etsonges-y,ditGarion, pas même dans le repli le plus lointain et le plus obscur de ta pensée, il ne doit y avoir pour elle, même un ressouvenir, une impression, un vague désir de possession et d'amour. Car alors il vaudrait mieux l'étrangler de tes mains ! "
— Oui, dit Suzanne, ce serait le pire des incestes, car pour que vous puissiez avoir encore quelque chance de vivre, elle a. généreusement annihilé, sacrifié sa vie ! Pour éviter que vous soyez l'amant d'une fille, odieusement lié à elle par l'atroce jalousie du passé, toujours renaissante, elle a supprimé ce passé lui-même, par l'absolue chasteté qui guérit et renouvelle tout. Les Marion et les Constance ont adopté le commode système d'effacer les anciens baisers par des baisers nouveaux. Mensonge hypocrite et niais, car ce qui vraiment les supprime, c'est : pas de baisers du tout, et ce
qui pour l'heureuse amante est la chaste et loyale caresse, pour elle qui a été jadis une prostituée, est l'implacable souillure. Marcelle Rabe, dont l'esprit est aussi juste que sa conscience, sait cela comme elle sait tout le reste et elle s'est mortifiée dans sa chair. Après qu'elle vous a appartenu et jusqu'à aujourd'hui, elle a vécu chaste comme une vierge, évitant et fuyant même la pression d'une main amie, car elle a voulu êtie et elle a été absolument pure. Oui, c'est la vraie malédiction de la courtisane qu'elle ne peut éprouver et inspirer l'amour, cette passion divine sans que le flot de fange de son passé, tout à coup re-
' mué, ne salisse à la fois son amant et son amour. Aussi n'a-t-elle qu'une ressource, c'est de fnir cet immense bonheur qui ne
' peut pas exister pour elle, et par respect pour celui qu'elle aimerait et pour elle-même, de redevenir ce qu'elle voudrait avoir été jadis : une femme, un-e créaturenon avilie et tachée.
282 MARGELLE RABE.
A ces mots, Daniel eut un sursaut, une révolte, el, avec une protestation muette, regarda Suzanne fixement, presque insolemment. La jeune femme, en qui cette accusation muette excita seulement un mouvement de pitié, lui répondit avec douceur:
— Oui, je vous entends me dire: Mais vous ! Eh bien, moi, j'étais un être comme tous les autres. J'étais belle, j'avais une ame, je sentais que j'aurais éprouvé, moi aussi, ce sentiment qui éclaire la vie d'une lumière céleste. Mais avec obstination et avec désespoir j'ai évité l'amour , sachant qu'il n'était pas fait pour moi, et que je ne pouvais pas accueillir ses tourments délicieux, sans devenir une meurtrière. Notre âme ! elle n'est plus, il ne nous reste à donner que des voluptés et des illusions d'une heure, et quand nous ne les vendons pas, nous pouvons aussi en faire la chanté et l'aumône à ceux qui veulent bien apaiser leur faim el leur soif avec ses fruits dérisoires.
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— Mon cher Daniel, dit Garion, Lu verras Marcelle, nous obtiendrons d'elle qu'elle subisse cette dernière torture, et tu la verras demain même, sans doute. Mais en la voyant, n'oublie pas qu'elle a été une victime volontaire et une martyre, pour te sauver et te racheter d'une possession indigne. Elle s'est toute sacrifiée : cela, ce n'est qu'une joie et une volupté pour la femme qui aime. Mais elle t'a sacrifié toi-même, elle t'a donné, elle t'a jeté en proie à une rivale choisie et voulue par elle, et dont les baisers de braise rougie devaient brûler ton amour, en faisant grésiller et fumer ta chair. Te voilà sauvé, au prix de soulfrances atroces; mais elle! Rappelle-toi qu'elle ne peut plus avoir qu'une consolation, celle de te voir digne de ton destin, grand, admiré, tel que tu devais être et que tu serais devenu , si tu ne l'avais jamais rencontrée.
Minuit sonnait. Suzanne partit, pensant que les deux amis restant seuls, Mathis lais-
serait mieux un libre cours à son émotion, et que le flot de ses lannes lentement-amassées pourrait couler enfin . Mais, au contraire, Daniel ne put ni parler ni pleurer, et seulement de sa poitrine lasse et brisée s'échappèrent de profonds sanglots. Garion le prit dans ses bras et le serra sur son cœur, dans une étreinte fraternelle.
— 0 mon ami, lui dit-il, rassemble eji toi toute ta force, pour la minute difficile et suprême ! Et cependant, réjouis-toi qu'elle soit venue. Car s'il te faut reboire en une fois, misérable! le dégoût de toi-même et tant de pleurs corrosifs, tu vas aussi te trouver en face de ton honneur conquis, de ta vertu retrouvée et de ta conscience visible, qui est . Marcelle Rabe !
Ni Garion, ni Suzanne, qui pourtant, l'un l'autre, savent tant de choses, n'eussent fait à Daniel les recommandations si justes qu'ils lui avaient adressées, croyant trouver en lui un Roméo indélébile! s'ils avaient pu pré-
voir l'effet que produisit sur lui la vue de Marcelle Rabe, lorsqu'il se trouva devant elle. Il fut retourné, secoué dans tout son cœur, frappé d'admiration et d'épouvante. Ah! certes, la Marcelle qui s'offrit à ses yeux, il ne la connaissait pas, et sa vue fut pour 'lui un reproche qui ne devait jamais le quitter, et qui pour lui serait encore présent à l'heure de la mort.
Une Niobé, une de ces grandes femmes antiques, vivante encore et cependant douze fois meurtrie et assassinée dans sa chair, c'est" ainsi qu'elle lui apparut. Nul amaigrissement, nulle déchéancephysique n'avait défiguré son beau visage ; mais dans ses yeux profonds et sur sa bouche bonne et tranquille, il y avait l'incurable douleur que les .années, les heures, les minutes ne peuvent [■ apaiser ni tarir. Plus parfaite que jamais et ' seulement alors devenue absolument belle, cette femme par qui nulle pensée matérielle ne pouvait plus être conçue ni inspirée.
avait dans tous ses tiails cette clarté douce et chaste que peut leur communiquer un ardent, exclusif et pur amour. Sa peau fauve lavée à l'eau pure, sans le mensonge d'aucune poudre de riz et des cosmétiques; ses profonds yeux, avivés par une pensée unique, ses cheveux séparés par une raie droite, simplementrelevés,etquipar leur abondance • et leur souplesse formaient une coiffure sans égale; ses lèvres qu'en dépit des douleurs subies ne désertait pas le bon sang bourguignon, eussent suffi à faire d'elle une exception; mais surtout elle offrait le caractère partout reconnaissable des êtres qui se sont donnés et fidèlement dévoués à une idée de sacrifice et qui épurés et grandis par la projection de leur âme sur un objet unique, n'appartiennent plus à lama-, tière.
— Ah ! Marcelle, dit Mathis, que je vous ai fait de mal, et que j'ai fait cruellement couler vos larmes! Oublierez-vous ces heures
^ MAUCELLE IIADE. 287
I d'épouvantable amertume, et pourrez-vous jamais me pardonner?
— Comprends-moi bien, dit Mai'celle. tu me vois aujourd'hui et tu ne me reverras plus jamais, car il ne doit plus y avoir entre nous les hideurs et les saletés de la passion, bavantderagecommedeschiennes affamées.
Non, je ne veux rien oublier; et que pourrais-je te pardonner! Par une ardeur de mon âme qui m'a toute consumée et brûlée, j'ai voulu être toi, devenir toi-même, je l'ai été et je le suis. Je me suis si bien détachée, isolée, arrachée de tout, que j'ai obtenu cette grâce suprême d'exister hors de moi, et en toi seulement. Non, je n'ai jamais été loin de toi, ni séparée de toi. Sans nul ob- ^ stacle, je suis où tu es, tu me pénètres, je te possède, et c'est si nous nous voyions, au milieu des mensonges et des lâchetés de la vie, que nous serions vraiment séparés.
— Quoi ! dit Daniel, ne plus vous voir jamais! et du moins, ne puis-je rien faire pour
-i88 MARCELLE UABE.
réparer, abolir et effacer le mal dont je suis seul auteur, et qui saigne encore ?
— Si, dit Marcelle, tu peux tout faire. Méprise les niaiseries sentimentales et, avant tout, sois bon, sois brave comme tu mérites de l'être, et chaque fois que tu auras étouffé dans ton cœur une lâcheté égoïste et fait un pas vers la vérité, sans que j'apprenne et qu'on me dise rien, je deviendrai forte et heureuse. Ah ! nous avons passé, avec de la boue jusqu'au cou, en des marais croupis et pleins d'ombre où grouillent des hydres; car tout ce que tu vivais, je le vivais, et je souffrais tout ce que Lu souffrais. Mais te voilà délivré! assez écœuré et abreuvé de dégoût pour ne plus vouloir retourner à Ion vomissement. Nous avons bu et mangé, sous prétexte d'ambroisie, les plus viles ordures. Nous avons savouré des baisers encore plus hideux que la vaine folie de l'amour à laquelle nous avons été condamnés, pâles comédiens terrassés par notre propre drame.
MAIICELLE IIAIIE, -28'J
A présent, réveille-loi el inarche! Chaque belle action que tu feras, chaque effort pour
, savoir, chaque élan de vertu et de sacrifice sera une goutte d'eau qui apaisera un peu les brûlures de mon inextinguible enfer. Tu
f es revenu de la sombre nuit où s'agitent les folies de la haine, de la tristesse, du faux
: amour. Et à présent (pic te voilà guéri, mé-
■ decin, guéris les autres !
Univers/^ I ( B'BUOTHECA
3496. — Imprimeries réunies, rue Mignon, 2, Pans.
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Echéonce
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