PARIS ALBERT FONTEMOING, EDITEUR
du Collège de France, de l'École Normale Supérieure et de la Socété
4 , rixe
Le Ooff , 4
Samuel GHABERT
Ancien élève de l'École Normale Supérieure, Professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Grenoble.
MARGELLUS DE BORDEAUX
Extrait des Anna
les de l'Université de Grenoble, t. XII, 1900
5334. - Grenoble, imp- Allikr frères.
du
PARIS ALliERT FONTEMOING, ÉDITEUR
LIBUAIKE DES ÉCOLES KllANÇAISES DAIHÈNKS KT DE KO.ME
Collège de France, de l'École Noru.ulc «upérieure et de la Société des Études historiques
4, rue Le Goff, '1
MARCiaïUS DE BORDEAUX
ET U SYNTAXE FRANÇAISE
Tout ce qui est du passé est sérieux.
RE>fAN.
//'^ Fui
AVAiNT-PROPOS
Marcellus de Bordeaux ^ est certainement l'un des moîns connus, et, par le contenu de son livre De niedicamentis 2, l'un des moins intéressants des auteurs latins" de la décadence ; aussi bien ne nous occuperons-nous ici ni de la valeur intrinsèque des remèdes innombrables qu'il propose pour tous les maux, ni du sens mystérieux de ses formules magiques 3, ni môme, si ce n'est par prétérition, de sa
1 On sali d'une façon à peu prrs sûre que Marcellus, né à Bordeaux, vers 35o ap. J.-C, lut magister officiorum, c'est-à-dire chancelier garde-des-sceaux, sous Théodose le Grand; il était chrétien ; dans sa vieillesse, vers 4io, il écrivit un de mediawientis liber, pharmacopée bizarre où l'on trouve, rassemblés sans discernement, tous les remèdes scientifiques, empiriques ou superstitieux dont l'auteur, étranger lui-même à la science médicale, a pu avoir connaissance.
'^ Éd. G. llelmreich, Leipzig (Teubner). 1889.
3 Sur ce point, cf. Grin.m, iiber die Marcellischen Formeln, Abhandl. Berl. Akad.
i855, pp. 5t-68.
valeur intellectaelle ou littéraire: notre incompétence dans les deux premières questions, la réponse trop facile qu'on doit faire a la troisième - tant Marcellus est, à tous égards, privé de sens critique nous fait un devoir de nous abstenir. C'est donc à la forme seule que nous nous attacherons : elle est médiocre, dira-t on, elle n a aucune valeur artistique, n'importe qui, à Bordeaux vers la même époque, eût été capable d'accumuler ainsi sans ordre ni som le même fatras de receltes populaires? C'est précisément là ce qui donne a notre élude sa véritable portée ; ce n'est pas la langue d'un auteur que nous avr,ns sous les yeux et que nous voulons examiner ; c est pluto celle du public, c'est le scrmo vuhjarà des Gallo-Romains <lu v^ siècle qui pa,.lai,.nt encore un latin grammaticalement correct : et s. nous ajoulons que, dans son esprit de cbarile cbrélienne, Marcellus a voulu, comme il le dit, que son livre put être communiqué a tous ses frères on .lésus-Cl.risl. à tous les malades, aux pauvres surtout et aux misérables', il est clair que. loin de se metl.c en frais d éloquence et de haut slvie. - il en était capable ;. l'occaMon. - tout au contraire il a cherché à parler, salva rjuidem ç,rammatica. con^me ses contemporains de Gaule, et que son unique souci a été de vulgariser des
remèdes. , ^ m ' r^^.ic
Plus sa personnalité disparait dans son livre, plus se révèle a nous
dans son intégrité et dans sa pnrelc le langage que nous nous proposons d'examiner : nous ne recherchons dans ce livre m un auteur ni même un homme, mais un témoin ; les locutions, les tours populaires les idiotismes de toute espèce, l'emploi des outds grammaUcaax'les plus vulgaires : tel est l'objet de notre étude, et voici dans quel esprit, disons mieux, dans quel espon- nous 1 avons entre-
''"Une langue, notre langue en particulier, n'est pas seulement faite de sons, de mots et de forn>es déterminées, toutes choses qui consti-
. Préface é.l. H.ln.rnd,, p. 2. I. 3-'. (lonU-s nos citations se réfororont aux pa.es et ..l lignes de cette édition,,. Ken.an.uons d.'-s maintenant qu , a tra,.cn en caracti-res latins tous les mots grecs de Scril.onins ; souvent même ,1 les décime ::: Seules .es .o.nu,es magiques son. reproduites ^^^^'^^^ -'^^^'Z^ ma.s peu de.aU importer, puisque le sens en ù.a.t ,„vs,er,eux, c est-a-d,re mm
telli£rible.
tuent la matière du langage, et qu'on hérite de ses ancêtres, qu'on reçoit des envahisseurs ou des voisins, qu'on modifie suivant les exiirences des or^ranes vocaux : cette matière est disposée, vivifiée, dirigée dans son évolution, par l'intelligence de chaque peuple, et le caractère qui lui est imprimé de ce chef constitue au sens le plus large du mot la syntaxe, c'est-à-dire le fruit même de la coopération d'une faculté créatrice : z vcj; tt^vt^ ci£y.i(7;j/^cr£v , la syntaxe est vraiment le produit de riiitolligence. On a pu critiquer les expressions de Vie du Icuvjage ou Vie des mois ' ; on a dit, et à juste titre, que les mots sont inertes, et qu'ils n'ont de vie que celle qui leur est incessamment donnée par quiconque s'en sert ; mais celte critique n'atteint que le choix des mois el la mor|)liologic proprement dite, elle ne saurait s'appliquer à la synlaxe. L'ne langue imposée à ceux qui ne devaient pas naturellement la pailer, une langue dont le domaine s'étend non seulement par la force de sa supériorité intrinsèque, mais encore par droit de conquête militaire, voit nécessairement se précipiter l'évolution de sa syntaxe, et fausser le jeu de ses organes : Vattlcisme dépérit et disparut en quittant l'Attique et en conquérant l'immense territoire du monde grec, les Athéniens seuls étaient capahles de le conserver, et l'époque de sa difl'usion coïncida précisément avec le commencement de sa décadence-; notre français parlé hors de nos frontières n'est plus que jusqu'à un certain point du français ; le latin exporté en Afrique, en Espagne, en Roumanie, en Gaule, devint hientot du roman. Les Romains, qui soumirent tant de peuples, ne supprimèrent aucune race et ne se suhstituèrent nulle part à aucune ; on adopta leur vocahulaire, hien lentement il est vrai 3, et, autant qu'on le put, leur prononciation ; on demeura réfractaire à leur syntaxe. Peu à peu, sans secousse ni heurt apparent, chaque peuple
' Tel est le titre d'un ouvrage célèjjre de A. Darmesteter, critiqu''' depuis par M. Bréal, Sémantique. ^ Cf. S. Cliabert, L'Attirisme de Lucien, p. I2.
'^ Ou sait combien la lanprue des Gaulois put résister à l'invasion du parler romain ; Sidoine Apollinaire, ép. III, nous dit que la noblesse gauloise va dépouiller enfin * sermonis celtici sqaamnm » ; Glaudien, de nmlnhas gallicis. Marcellus, en donnant le nom gaulois de certaines plantes, nous laissent entendre que. plus de quatre siècles après Jules César, la langue natiqnale était vaincue, domptée, soumise, mais non pas anéantie.
4 — adaptait à la sienne l'idiome des vainqueurs. Nous n'avons garde de nier même a cet égard, l'influence des Romains ; mais nous ne voyons là qu'une influencée et, sur ce point, nous nous expliquerons plus lon^^uement dans le corps même de cette étude.
Quels sont les mots qui caractérisent le plus particulièrement la syntaxe? Nous n'hésitons pas à répondre : les oatlls grammaticaux. et ce disant, nous commettons une sorte de tautologie. Mais, depuis que M. Bréal a si nettement défini ces éléments du langage 2, ces mot^ ont acquis un sens parfaitement précis et concret : ce sont tous les auxiliaires, tous les mots par l'intermédiaire desquels s'expriment les fonctions des divers termes de la proposition, tous les mots mdependants qui ont progressivement remplacé les désinences ttexionnelles et c'est aussi la construction elle-même 3, puisque la construction de nos jours tient si souvent lieu de l'ancienne flexion : pronoms, verbes et particules auxiliaires, tels sont les éléments dont roniploi constitue vraiment la syntaxe dune langue, suivant qu il est multiplié ou restreint, facile ou pénible, intelligent ou maladroit; et tels sont ceux qui devront retenir notre attention, puisque dans la svntaxe de iMarcellus nous avons, si tout ce qui précède est exact, quelque chance de découvrir en germe la syntaxe du français, forme depuis, mais alors pour ainsi dire à l'état embryonnaire.
Cette recherche de l'élément français qui peut figurer dans le latin de Marcollus est le fruit d'études longues et minutieuses ; le champ en sera très précis, étant borné à l'examen des auxiliaires divers du lan-age, auxquels est due la simplification progressive : — T de la morphologie des noms : ce sont les prépositions pour les cas obliques ; — 2" de la morphologie des verbes : ce sont les auxiliaires verbaux des temps et des modes, les auxiliaires verbaux et pronominaux des voix, et enfin les auxiliaires pronominaux des personnes ; —
' Dans son Essai philosophique sur la formation de la langue française (i852), Edélestand du Merll disait déjà : « Si l'influence matérielle du latin fut toujoufc dominante . ce n'en serait pas moins l'exagérer à plaisir que de la ju^er sur
les racines qui sont restées dans le Nocabulaire et de faire des origines de la langue une simple question d'étyraologie ». P. Hji-
^ Essai de Sémantique, ch. i et xxii.
3 Elle ne joue pas un grand rôle à ce titre dans le De medicamentis : la flexion des cas droits est résistante encore, et pour longtemps.
3" du sens même de la phrase : ce sont les pronoms et adverbes proclitiques, et les rappels de toute sorte, dont le principal est l'article. Tous, ou à peu près, ces éléments existaient dans le latin parlé, autant du moins que nous pouvons nous en rendre compte ; c'est de leur développement singulier qu'est née la langue française, toute de clarté et de probité, nette comme un terrain où seraient prodigués les flèches indicatrices et les travaux de voirie. Multiplier dans un pays les routes et les moyens de renseignements, c'est en compliquer la carte, mais ce n'est pas en bouleverser ^ ni en embrouiller la topographie, c'est l'éclaircir ; et la transformation du latin en français ne fut autre chose qu'un grand tra\ail d'éclaircissement, conforme, croyons-nous, à l'esprit et aux désirs, aux besoins, si l'on veut, du peuple qui habitait la Gaule.
Où en était ce travail au temps de Marcellus ? Nous essaierons d'en juger en toute impartialité; mais une étude préliminaire s'impose, à propos d'un compilateur sans scrupule qui pilla de son mieux, et avec toutes les précautions d'un bon ouvrier déiiKMingeur, les auteurs dont il pouvait utiliser les livres. Nous commencerons donc par la critique du texte qui porte son nom et constitue le traité De medicamentis.