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valeur intellectuelle ou littéraire : notre incompétence dans les deux premières questions, la réponse trop facile qu'on doit faire à la troisième — tant Marcelin s est, à tous égards, privé de sens critique — nous fait un devoir de nous abstenir. C'est donc à la forme seule que nous nous attacherons : elle est médiocre, dira-ton, elle n'a aucune valeur artistique, n'importe qui, à Bordeaux vers la même époque, eût été capable d'accumuler ainsi sans ordre ni soin le même fatras de recettes populaires? C'est précisément là ce qui donne à notre étude sa véritable portée ; ce n'est pas la langue d'un auteur que nous avons sous les yeux et que nous voulons examiner ; c'est plutôt celle du public, c'est le sermo vulgaris des Gallo-Romains du v' siècle qui parlaient encore un latin grammaticalement correct : et si nous ajoutons que, dans son esprit de charité chrétienne, Marcellus a voulu, comme il le dit, que son livre pût être communiqué à tous ses frères en Jésus-Christ, à tous les malades, aux pauvres surtout et aux misérables^, il est clair que, loin de se mettre en frais d'éloquence et de haut stjle, — il en était capable à l'occasion, — tout au contraire il a cherché à parler, salva quidem grammatica, comme ses contemporains de Gaule, et que son unique souci a été de vulgariser des remèdes.
Plus sa personnalité disparait dans son livre, plus se révèle à nous dans son intégrité et dans sa pureté le langage que nous nous proposons d'examiner : nous ne recherchons dans ce livre ni un auteur ni même un homme, mais un témoin ; les locutions, les tours populaires, les idiotismes de toute espèce, l'emploi des outils grammaticaux les plus vulgaires : tel est l'objet de notre étude, et voici dans quel esprit, disons mieux, dans quel espoir nous l'avons entreprise.
Une langue, notre langue en particulier, n'est pas seulement faite de sons, de mots et de formes déterminées, toutes choses qui consti-
I Préface, éd. Helmreich, p. a, 1. 3-4 (toutes nos citations se référeront aux pages et aux lignes de cette édition). Remarquons dès maintenant qu'il a transcrit en caractères latins tous les mots grecs de Scribonius ; souvent même il les décline en latin. Seules les formules magiques sont reproduites avec leurs caractères grecs; mais peu devait importer, puisque le sens en était mystérieux, c*est-à-dire inintelligible.
tuent la matière du langage, et qu'on hérite de ses ancêtres, qu'on reçoit des envahisseurs ou des voisins, qu'on modifie suivant les exigences des organes vocaux : cette matière est disposée, vivifiée, dirigée dans son évolution, par l'intelligence de chaque peuple, et le caractère qui lui est imprimé de ce chef constitue au sens le plus large du mot la syntaxe, c'est-à-dire le fruit même de la coopération d'une faculté créatrice : c vcuç TrivTa ci£>tcc7|jLr|C7Sv , la syntaxe est vraiment le produit de riiilelligence. On a pu critiquer les expressions de Vie du langage ou Vie des mots * ; on a dit, et à juste titre, que les mots sont inertes, et qu'ils n'ont de vie que celle qui leur est incessamment donnée par quiconque s'en sert; mais cette critique n'atteint que le choix des mois et la morphologie proprement dite, elle ne saurait s'appliquer à la syntaxe. Une langue imposée à ceux qui ne devaient pas naturellement la parler, une langue dont le domaine s'étend non seulement par la force de sa supériorité intrinsèque, mais encore par droit de conquête militaire, voit nécessairement se précipiter l'évolution de sa syntaxe, et fausser le jeu de ses organes : Vatticisme dépérit et disparut en quittant l'Attique et en conquérant l'immense territoire du monde grec, les Athéniens seuls étaient capables de le conserver, et l'époque de sa diffusion coïncida précisément avec le commencement de sa décadence- ; notre français parlé hors de nos frontières n'est plus que jusqu'à un certain point du français ; le latin exporté en Afrique, en Espagne, en Roumanie, en Gaule, devint bientôt du roman. Les Romains, qui soumirent tant de peuples, ne supprimèrent aucune race et ne se substituèrent nulle part à aucune ; on adopta leur vocabulaire, bien lentement il est vrai s, et, autant qu'on le put, leur prononciation ; on demeura réfractaire à leur syntaxe. Peu à peu, sans secousse ni heurt apparent, chaque peuple
' Tel est le titre d'un ouvrage célèbre de A. Darmesteter, critiqué depuis par M. Bréal, Sémantique.
' Cf. S. Chabert, L'Attieisme de Lucien, p. la.
^ On sait combien la langue des Gaulois put résister à l'invasion du parler romain ; Sidoine Apollinaire, ép. III, nous dit que la noblesse gauloise va dépouiller enfin • sermonis celtici squamam 9 ; Glaudien, de mulabas gallieis, Marcellus, en donnant le nom gaulois de certaines plantes, nous laissent entendre que« plus de quatre siècles après Jules César, la langue nationale était vaincue, domptée, soumise, mais non pas anéantie.
adaptait à ia sienne l'idiome des vainqueurs. Nous n'avons garde de nier, même à cet égard, l'influence des Romains ; mais nous ne voyons là qu'une influence S et, sur ce point, nous nous expliquerons plus longuement dans le corps même de cette étude.
Quels sont les mots qui caractérisent le plus particulièrement la syntaxe ? Nous n'hésitons pas à répondre : les outils grammaticaux, et, ce disant, nous commettons une sorte de tautologie. Mais, depuis que M. Bréal a si nettement défini ces éléments du langage^, ces mots ont acquis un sens parfaitement précis et concret : ce sont tous les auxiliaires, tous les mots par l'intermédiaire desquels s'expriment les fonctions des divers termes de la proposition, tous les mots indépendants qui ont progressivement remplacé les désinences flexionnelles, et c'est aussi la construction elle-même^, puisque la construction de nos jours tient si souvent lieu de l'ancienne flexion : pronoms, verbes et particules auxiliaires, tels sont les éléments dont l'emploi constitue vraiment la syntaxe d'une langue, suivant qu'il est multiplié ou restreint, facile ou pénible, intelligent ou maladroit; et tels sont ceux qui devront retenir notre attention, puisque dans la syntaxe de Marcellus nous avons, si tout ce qui précède est exact, quelque chance de découvrir en germe la syntaxe du français, formé depuis, mais alors pour ainsi dire à l'état embryonnaire.
Cette recherche de l'élément français qui peut figurer dans le latin de Marcellus est le fruit d'études longues et minutieuses ; le champ en sera très précis, étant borné à l'examen des auxiliaires divers du langage, auxquels est due la simplification progressive : — i* de la morphologie des noms : ce sont les prépositions pour les cas obliques ; — 2** de la morphologie des verbes : ce sont les auxiliaires verbaux des temps et des modes, les auxiliaires verbaux et pronominaux des voix, et enfin les auxiliaires pronominaux des personnes ; —
^ Dans son Essai philosophique sur la formation de la langue française (iSSa), Edélestand du Méril disait déjà : « Si l'influence matérielle du latin fut toujours
dominante , ce n*en serait pas moins l'exagérer à plaisir que de la juger sur
les racines qui sont restées dans le vocabulaire et de faire des origines de la langue une simple question d*étymologie ». P. 191.
* Essai de Sémantique , çh. i et xxii.
' Elle ne joue pas un grand rôle a ce titre dans le De medieamentis : la flexion des cas droits est résistante encore, et pour longtemps.
3"" du sens même de la phrase : ce sont les pronoms et adverbes proclitiques, et les rappels de toute sorte, dont le principal est l'article. Tous, ou à peu près, ces éléments existaient dans le latin parlé, autant du moins que nous pouvons nous en rendre compte ; c'est de leur développement singulier qu'est née la langue française, toute de clarté et de probité, nette comme un terrain où seraient prodigués les flèches indicatrices et les travaux de voirie. Multiplier dans un pays les routes étales moyens de renseignements, c'est en compliquer la carte, mais ce n'est pas en bouleverser^ ni en embrouiller la topographie, c'est réclaircir ; et la transformation du latin en français ne fut autre chose qu'un grand travail d'éclaircissement, conforme, croyons-nous, à l'esprit et aux désirs, aux besoins, si l'on veut, du peuple qui habitait la Gaule.
Où en était ce travail au temps de Marcellus ? Nous essaierons d'en juger en toute impartialité ; mais une étude préliminaire s'impose, à propos d'un compilateur sans scrupule qui pilla de son mieux, et avec toutes les précautions d'un bon ouvrier déménageur, les auteurs dont il pouvait utiliser les livres. Nous commencerons donc par la critique du texte qui porte son nom et constitue le traité De medicamentis.