LE VR^ TEXTE DE MARCELLUS
Marcellus, dans sa préface, avoue sans aucun embarras que son livre est fait de pièces et de morceaux : le fruit de ses conversations, de son expérience, de ses lectures, tout cela, dit-il, « sparsum inconditumque collegi et in unum corpus, quasi disjecta et lacera Msculapius Virbi membra , composui : j'ai recueilli ces renseignements épars et désordonnés pour les rassembler en un seul corps : tel Esculape réunit jadis les membres dispersés et déchirés de Yirbius (sur-
^ A plus forte raison est-il absolument inexact dt qualifier notre langue, comme on l'a fait si souvent, de latin estropié.
nom latin d'Hippolyte ressuscité par la protection de Diane) ». A vrai dire, le chaos et la confusion régnent encore sans conteste dans l'intérieur des chapitres : nous aurons lieu d'y revenir.
Que faut-il donc entendre par les mots collegi et composai? S'agit-il d'un recueil de Pages choisies des médecins les plus illustres, textuellement recopiées et coordonnées sans autre altération qu'une disposition nouvelle ou un mélange avec d'autres? ou bien, dédaignant la lettre. Marcellus s'est-il allaché au sens seulement et à l'exactitude dans la transcription des substances et des proportions ? Les auteurs qu'il va citer figurent-ils par fragments intacts dans le De medicamentis, ou bien en sont-ils seulement les sources, non les parties intégrantes? La question est pour nous capitale : étudier l'esprit français dans les locutions du latin Caton ou de Pline le cisalpin, serait une entreprise fâcheuse, et non seulement vaine, mais ridicule : il convient donc avant tout de ne pas s'y exposer.
Or, la suite du texte de Marcellus nous donne une liste sommaire, sinon complète, des sources auxquelles il a puipé : u II ne s'est pas borné à une lecture des vieux auteurs de médecine qui ont écrit en ialin, les deux Pline, Apulée, Gelse, Apollinaire, Designalianus et aussi quelques contemporains illustres, cives ac majores nostri, Siburius. Eutrope et Ausone » ; il a aussi consulté l'expérience des paysans et des empiriques : « Sed etiam ab agrestibus et plebeis remédia fortuita atque simplicia, (juœ experimentis probaverant, didici. » Constatons dès maintenant que l'ouvrage n'est pas en entier une transcription d'autres ouvrages; quelque emploi que Marcellus ait fait des textes qu'il a lus, il a bien certainement rédigé lui-même tout le reste, et écrit de sa propre main tout ce que les paysans, les sorciers ou les bonnes femmes lui ont bénévolement raconté. Et déjà plus haut il avait distingué ce qu'il savait pour l'avoir lu, de ce que l'expérience ou les conversations lui avaient appris. Il y a donc du Marcellus dans le De medicamentis, et c'est bien quelque chose; reste à en déterminer la place et les proportions dans la mesure du possible.
Deux méthodes se présentent à nous, et nous emploierons tour à tour l'une et l'autre : i** rapprocher du texte de Marcellus celui des auteurs qu'il cite, quand nous l'avons conservé, et se rendre compte de ses procédés d'inspiration ; 2° rechercher si les rythmes — qui sont purement cicéroniens dans la préface, seul texte que de prime
abord on puisse attribuer à Marcellus — ne distingueraient pas les fins de phrases de notre auteur de celles des auteurs peu a cicéroniens » qu'il a pu transcrire. Nous devons à M. Louis Havet l'idée et les procédés de cette dernière méthode. Mais tout d'abord il faut savoir d*oii vient ce texte, et si les manuscrits ne nous renseigneraient pas à quelque égard. Plus est obscure la nuit et épaisses hss ténèbres qui nous entourent ici, plus est précieux le plus faible des rayons qui pourront nous éclairer : gardons-nous donc d'en laisser perdre aucun.
Nous n'avons actuellement qu'un seul manuscrit du De medicamentis : il est connu sous le nom de Laudunensis, et se trouve sous le n^ I20 à la bibliothèque de Laon. Il a été étudié et décrit avec le plus grand soin par Rose, dans son article iiber die Medicina Plini (Hermès, t. VIII, pp. 3o sqq.). C'est un fort beau manuscrit sur parchemin, du x" siècle environ, formé de ternioncs et de quatcrniones irrégulièrement alternés. La première des feuilles a disparu, et, avec elle, le nom de Marcellus : un lecteur, voyant sans doute la suscription de la dernière des lettres qui précèdent le texte : « Epistula Vindiciani comitis archiatrorum ad Valentinianum imperatorem )), a rétabli en titre Vindiciani medicina, et ce titre est reproduit en lettres d'or sur le dos du volume. Ainsi nulle part, dans l'unique manuscrit que nous ayons, le nom de Marcellus ne figure. La fin manque également, à partir du chapitre xxxiv, 85, p. 356 de l'édition Helmreich ; et de plus il manque en divers endroits, à l'intérieur du livre, un peu plus de huit feuilles ; bref, il n'en reste plus guère que vingt-six sur trente-quatre, soit environ les trois quarts. Tel qu'il est, ce manuscrit se trouve donc en pire état que l'infortuné Yirbius en personne.
Par bonheur l'édition princeps (Baie, Janus Cornarius, i536) a été donnée d'après un manuscrit plus complet, — sinon absolument complet : cela, nous ne le saurons jamais, et d'ailleurs peu importe, — et qui n'est pas celui de Laon : car Tcdition imprimée présente, à onze endroits différents ^ , des mots et même des groupes de mots que
i Le détail en est donné par Helmreich; nous ne croyons pas devoir les relever ici, tant le texte même en est insignifiant.
le Laudunensis ne contient pas ; disons mieux, que le Laudunensis ne contient plus, car les deux manuscrits se ressemblent beaucoup, et peutêtre dérivent-ils directement d'un seul et même archétype. D'autre part, le manuscrit de l'édition princeps semble n'avoir pas contenu certains passages qui figurent dans le Laudunensis, puisque le premier éditeur ne les a pas reproduits et que l'un d'eux ^ est d'une importance telle que Tomission n'en peut être attribuée à quelque inadvertance. Le plus singulier est que, dans cette lacune de treize paragraphes, un seul, au beau milieu, a été conservé dans l'édition princeps /fautil croire qu'un demi-ternio a été déchiré, à ces deux lignes et demie près, qui constituent dans l'édition Helmreich le S 4 du ch. xxix ? Mais, dans ce cas, Cornarius n'aurait-il pas signalé cette lacune du manuscrit ? Tout cela est assez obscur ; et du reste cette partie du De medicamenlis est rédigée avec une telle confusion que. malgré le désordre où semble se complaire ordinairement Tauteur, l'incohérence ici dépasse toute mesure. Si le manuscrit aviait une lacune, les idées certes n'en présentaient pas ; et l'absence, dans le tas, d'une douzaine de recettes analogues aux autres ne pouvait en soi être remarquée du plus scrupuleux des éditeurs.
Au point de vue de la critique du texte, toutes ces différences en quantité sont négligeables; des divergences graves dans la rédaction de parties conservées par l'une et l'autre source auraient beaucoup plus de prix ; malheureusement on n'a pu en relever aucune. Nous n'avons donc, au fond, qu'un seul et même manuscrit, puisque les deux sources ne diffèrent guère que par des fautes ordinaires chez les copistes. Aucune mention n'est faite d'un côté ni de l'autre des passages transcrits d'ailleurs et que nous allons tacher de relever ; tout est recopié de la même écriture, sans nulle distinction, sans que le copiste ait paru se douter qu'il y avait là des textes d'origines fort différentes. La lacune même que nous avons signalée tout à l'heure porte, moitié sur un texte qui est probablement de Marcellus, moitié sur un texte certain de Scribonius. Il est clair que la tradition manuscrite ne nous apprend absolument rien.
^ Depuis ch. xxYiii, $ 66, jusqu'au ch. xxix, S 5 inclus, sauf ch. xxix, $ 4. Dans l'éd. Helmreich, de la p. 3oo, a6, à la p. 3o3, 17.
Passons donc à la première de nos deux méthodes : Marcel lus a cité dans sa préface, à titre d'inspirateurs de son texte, les auteurs latins suivants : les deux Pline, Apulée, Celse, Apollinaire, Désignatianus et les contemporains — ses concitoyens — Siburius, Eutrope et Ausone.
Disons tout de suite que les textes de ces trois derniers auteurs nous sont inconnus, et que, dans ces conditions, aucune recherche n'est possible. Ajoutons que Marcellus a dû les mettre à contribution dans une très large mesure ; il les connaît mieux, puisqu'ils sont ses compatriotes, à peine ses aînés : u Aliique nonnuUi etiam proximo tempore illustres viri, cives ac majores noslri. » De plus ils parlent à peu près la même langue, selon toute apparence ; ils sont probablement chrétiens ; bref, ils ne sont pas seulement du pays de Marcellus, ils sont de son monde, et, au sens le plus large du mot, de sa génération intellectuelle : Gaulois, Bordelais même, de ces Gallo- Romains qui, à défaut d'une diction très pure, professaient du moins la plus haute estime pour la civilisation des conquérants, s'en étaient imprégnés dans la mesure du possible, et semblaient avoir perdu toute conscience des différences d'esprit et d'origine qui, au fond, les séparaient si profondément de leurs vainqueurs ; c'était par eux que les lettres et la culture de Rome devaient en quelque sorte se survivre, jusque par-delà les invasions barbares, la défaite et l'extermination, à la cour des plus odieux Mérovingiens. Que faire, en l'absence de tout texte .^ Ne faut-il pas renoncer dès maintenant à distinguer les semblables, à déterminer dans cette foule de recettes bizarres ou absurdes ce qui est de Marcellus, et ce qui est de gens probablement tout pareils à lui-même'? Dirons-nous que les superstitions les plus grossières sont à coup sur de Marcellus, qui avait admis dans son recueil des remèdes de paysans, et qui n'aurait pu découvrir dans les livres de contemporains si lettrés de si grotesques niaiseries ? Ce serait faire beaucoup d'honneur à ces illustres viri que Marcellus nomme avec tant de déférence. Qui ne sait que Pline l'Ancien lui-même, le plus sérieux des compilateurs, ne s* est que de loin en loin révolté contre la sottise des a sorciers » dont il rappor-
tait les formules ? II est certes probable que les recettes les plus stupides viennent des illettrés, et que Marcellus en a été le premier et très naïf rédacteur, mais de là à distinguer formellement deux parties, de caractères nettement tranchés, il y a loin. Les paysans ont pu donner des renseignements intelligents, malgré leur simplicité ; les savants, hélas ! ont pu, surtout à cette époque, dire mainte niaiserie. Bornons-nous à considérer tout cela comme une simple indication : ce sera prudent.
Mais, plus on éprouve de difficulté à découvrir dans le De medicamentis l'élément contemporain, plus il est probable que cette découverte en soi n'aurait que fort peu d'importance pour l'objet que nous poursuivons. Siburius, Eutrope, Ausone, sont probablement, pour la forme, de vrais Marcellus? Tant mieux pour notre étude : notre champ d'investigation en sera plus large. N'est-ce pas la langue d'une époque, d'un pays surtout, qui nous intéresse? Et n'avonsnous pas dit en débutant que peu nous importe en soi la personne de Marcellus? C'est è titre de représentant qu'il nous servira, et plût à Dieu que ses contemporains fussent ses seuls fournisseurs, et que le problème se bornât là !
Helmreich suppose que Marcellus a bien pu exploiter aussi Vindicianus, qu'il ne nomme pas dans sa préface, et dont le traité de expertis medicamenlis devait surtout lui convenir. En effet nous trouvons en tête du De medicamenlis une assez longue épitre de Vindicianus, comle des Archiatri, à l'empereur Valentinien (soit le !•' du nom, 364-375; soit le second, 375-392; le IIP ne régna qu'à partir de 424» certainement après la rédaction du De medicamenlis). Nous croirions plutôt pour notre part qu'un si haut personnage eût été nominativement désigné, si réellement son livre eût été misa contribution ; le premier médecin de l'empereur ne pouvait être rangé parmi les alii nonnulli, .... à moins qu'il ne soit effectivement désigné sous l'un des noms Siburius, Eutrope ou Ausone, comme Scribonius par le nom de Designatianus (ainsi que nous le verrons plus loin), ou encore que son ouvrage ne fût, au su de Marcellus, qu'une compilation de ces trois-là. Quoi quil en soit de ces deux hypothèses, son cas serait le leur, et nous n'avons pas à y insister.
Ainsi, pour ces auteurs, toute recherche serait infructueuse, il est vrai ; mais, jusqu'à un certain point, ces investigations ne sont pas nécessaires. Il n'en est pas de même des six autres : « Uterque Plinius et Apulejus et Celsus et Apollinaris ac Designatianus. » Et, tout d'abord, voici que l'un d'eux, Apollinaris, ne nous est pas phis connu que les Bordelais. Il l'est même beaucoup moins : vivait-il sous les premiers empereurs comme les cinq autres? Était-il Romain ou provincial? Fut-il un rédacteur original ou un simple compilateur? Se préoccupait-il ou non de bien écrire? On ne sait; et, s'il faut prendre à la lettre la mention de Marcellus, s'il n'y a pas là quelque erreur dans la transcription du nom, nous voilà en présence d'une lacune dont l'importance même nous échappe absolument.
Mais est-ce bien une lacune? Apulée, dont le nom figure précisément avant celui de Celse, n'est certainement pas l'illustre écrivain du m* siècle, puisque celui-ci ne s'est jamais, que nous sachions, mêlé de médecine, non plus que l'un des auteurs de traités parus sous ce nom, puisque ces traités datent seulement du v* siècle, et eussent été par conséquent, comme Siburius et les deux autres, qualifiés par Marcellus de contemporains. Ne serait ce pas cet Apulejus Celsus que Scribonius nous [)résente comme un de ses maitresi et qui était né à Centuripae, au pied de l'Etna? Cet homme, qui gardait si jalousement le secret de ses propres recettes*, en avait quelque part consigné les formules. Mais il est plus vraisemblable que Marcellus a seulement lu son nom dans le livre de Scribonius*^, et qu'il le donne pour un de ses auteurs, quand il ne le cite que de seconde main. Lire Scribonius, c'était dans quelque mestire lire Apulejus Celsus, et TeuHel a bien raison quand il traite de « prétendues
* Scribon., recettes 94 cl 171.
* Scribon., reccUe 94 : *< Hoc medicamenlam Apulei Celsi fait, pracceptoris \'alentis et noslri, et nunqaam uUi se vivo compositionem ejas dédit, quod magnam opinionem ex ea traxerat. »
' C'est encore le cas quand il cite, avec le pseudo Pline, le médecin grec Soranus (p. 180, 1. 3), puisque de son propre aveu il n'a consulté que des L^atins,
sources » les auteurs cités dans la préface de Marcellus. Apollinaire, inconnu d'ailleurs, serait peut-être une source du même genre; mais il y a mieux.
Le nom de Celse, Tun des plus sérieux auteurs dont nous ayons conservé les ouvrages, semblerait devoir être gros d'indications et d'explications ; contemporain de Scribonius, en somme, il est cité sous son vrai nom, Cornélius Celsus,en tête de la cinquième et de la sixième lettre placées entre la préface et le texte du De médicament lis : c'est donc bien lui que Marcellus a voulu désigner, et non un autre? Rien n'est moins sur. La cinquième lettre, < Cornélius Celsus C. Julio Callisto », est de Scribonius lui-même, le fait est là ; et, quant à la sixième, à Pullius Natalis, que peut-on dire ? Elle ne figure pas dans ce que nous avons gardé de Celse, voilà tout. Ne pouvons-nous prévoir dès maintenant que Celse^ Apulée et Scribonius ne font ici qu'un seul et même personnage, et que, s'il ne faut pas nécessairement lire « Apulejus Celsus i) au lieu de « Apulejuset Celsus», il est plus que probable qu'il y a eu confusion dans Tesprit de Marcellus entre le grand Celse et le maître de Scribonius?
Ici, du moins, une contre-épreuve est possible, par le rapprochement des textes de Marcellus sur les points communs. Nous avons fait ce travail en toute conscience : les résultats sont à peu près négatifs.
Celse est aussi sérieux que Marcellus est simple ; il parle des empiriques, au livre I, avec justesse et bon sens. Les parties de ce qui nous reste de son encyclopédie, qui lui sont pour le fond communes avec Marcellus, sont le livre IV, le livre VI et la fin du livre V, consacrés aux maladies des diverses parties du corps ; de plus, le livre V est en partie une pharmacopée comme le De medicamentis^ et enfin (iv. 4, i) il recueille, à propos de l'angine, une sorte de superstition qu'il s'excuse de rapporter. Or, cette superstition, revue, développée et embellie par Scribonius (recette 70), et par Marcellus lui-même encore beaucoup plus (ch. xv, 5, 6, 8, 9), n'est nullement rapportée dans les mêmes termes :
Celse : « Vuhjo audio, si quis pullum hirundinis ederil, angina loto anno non periclitari ; servalumque eum ex sale, cum is morbus urgety comburi, carbonemque ejus contritum in aquam mulsam, quae potui datur, infricari, et prodesse. »
Marcellus, xv, 8-9 : « Ad synanches molestiam et faucium doiorem pericalosum efficax medicamen conficitur diligenier et reconditum in praesidio habetur : jus, in quo hirundinam pulli cocti faerint, accipitur tepens et intrafaaces continetur atque aliquid inde transmittiiar. Sed praecipae contra synanchen prodest, si hirundininos puUos in nido prendas et vivos incendas, ut pulvis ex his Jiat, die Jovis liduna luna vetere. Sed observa ut impares in nido invenias et quanti faerint exuras. /forum in calida aqua pulverem bibendum dabis et de ipso pulvere digito locum synanches ab intro continues ; miraberis remedium, etc. P. i43, 5 sqq.
Si Marcellus s'est ici, directement ou non, inspiré de Gelse, certes, ce n'est pas dans la forme qu'il l'a suivi.
Des collyres, nommés du nom de leur inventeur, se trouvent également décrits par Celse et dans le De medicamentis ; mais les noms des inventeurs sont seuls identiques. Rapprochons par exemple les définitions, de part et d'autre, du collyre achariston :
Celse, VI, 6, 6 : « il ^ ipsius Theodoti, quod a quibusdam à^ipiffrcv nominatur, ejusmodi est : Castorei, nardi Indici, singulorum p* /, lycii p* =, papaveris lacrimae tantumdem, myrrhae p* II, croci, cerussae elotae, aeris combusti, singulorum p* VIII, gummi p* XVIII, acaciae suci p* XX, stibis tantumdem ; quibus aqua pluviatilis adjicitur, »
Marcellus, p. 63, 19 : « Collyrium acharistum (mot bien gauchement expliqué p. 206, 7) Theodotium ab Antigono inventum, accipit haec : Acaciae denarios XX, Stibis d. X, croci d. I sent., aloes d, II, murrae d, II, cadmiae d. VIII, castorei victoriati duos tertias partes^ opii d. I, lycii d. II, aeris asti d. VIII, cerussae d. IV, nardi spicae d, I et tertias ejus, cummis d. XX, palmarum ossa sive nucleos ustos d, XXX, trila haec ex aqua pluviatica conjiciuntur . »
Et, p. 93, I : « Descriptio acharisti collyrii : aeris usti et loti — II, cadmiae lotae — II et scrip. VI, croci — /, opi — I et scrip. VI, myrrae troglodytidis scrip, III, turis VI, gummis scrip. XVIII, vini optimi quod sufficiat, quo omnia colligantur et collyria fingantur. »
Ces deux recettes de Marcellus dillerent absolument l'une de l'autre, et aussi de celle de Celse. De même le collyre de Denys : Celse, vi.
6, 4. et Marcelius, p. 7g, 7 : la recette donnée par Gelse contenait quatre éléments, celle de Marcellus en a quinze, dont un seul, la gomme, se trouvait indiqué par Celse.
Il serait fastidieux d'insister davantage et, dans un chapitre qui n'est qu'une introduction, d'exposer tout le détail, et non pas seulement les conclusions de nos recherches : ni les expressions, ni le plus souvent l«s définitions ne sont concordantes. Mais nous ne pouvons quitter Celse sans présenter une dernière observation.
Cet Âpulejus Ceisus, le maître de Scribonius, ne serait-il pas le Celse même dont nous possédons quelques livres P Celui-ci est incontestablement (Teuflel, $ 280) d'une génération à peine plus ancien que Scribonius ; les deux textes cités plus haut de Scribonius portent Apulei Celsi, ce qui diffère bien peu vraiment de Auli Celsi, Aulus étant, d'après le titre de l'ouvrage que nous possédons, le prénom de Cornélius Ceisus. La confusion laite par Marcellus dans la cinquième des lettres placées en tête du De medicamentis s'expliquerait plus facilement encore, si vraiment Cornélius Ceisus a été le maître de Scribonius ; eniin T histoire de la littérature niédicale serait déchargée du nom d'un Âpulejus Ceisus, inconnu en dehors d'un double texte, fort discutable, de Scribonius. On ne sait rien de la vie de Celse : on le dit Cisalpin, mais où est la preuve décisive qui empêche de le croire Sicilien ? Une seule difficulté se présente : Celse, dit-on, vivait encore sous Néron, et Scribonius, dans son livre écrit vers 47, sept ans avant Tavènement de Méron, semble dire que son maître est déjà mort : « Hoc medicamentum Apulei (?) Celsi fuit, praecepioris Valentis et nostri, et nunquam ulli se vivo cotnpositionem ejus dédit, quod magnant opinionem ex en traxerat (recelte 94). — Antidotus Apulei (?) Celsi praeceptoris, quam quotannis componebat et génère quodam publiée mittebat Centuripas, unde ortus erat (recette 171). » Pour nous, qui ne nous occupons qu'indirectement de Scribonius, il nous suffit d'avoir posé la question : mais il est clair dès maintenant que Marcellus ne connaît Apulée, ni Celse, ni Apulejus Ceisus qu'à travers Scribonius, et qu'il ne faudrait plus tant s'étonner de ce que Scribonius en personne, tant pillé par Marcellus, ne fût même pas nommé dans sa préface.
Mais le fait est qu'il y est nommé : Designatianus n'est autre que Scribonius, et je propose de lire : « Et Apulejus (et) Ceisus et Apollinaris ac Designatianus, Apulée, Celse (ou Apulejus Ceisus), Apol-
linaire, et (leur compilateur) Designatianus. » Le changement de particule, ac au lieu de et, serait ainsi motivé par le changement de relation.
Que savons-nous de ce Designatianus ? Rien, en dehors de ce que dit Marcellus, qui se borne à le nommer dans sa préface, mais qui cite de lui une lettre à ses fils : « Largius Designatianus Jiliis suis » ; et cette lettre sert de préambule à la traduction d'une lettre d^Hippocrate au roi Ântiochus (quel peut bien avoir été, au v' siècle av. J.~C., ce roi Antiochus ?), suivie elle-même d'une seconde lettre du même Hippocrate, traduite par Mécène : « Epistula alia ejusdem Hippocratis ex Graeco translata ad Maecenatem. n Or Mécène mourut en 9 av. J.-C. Si nous considérons que Scribonius avait pour surnom Largus (gén. Largi^ comme celui de Largius), qu'il avait sérieusement consulté Hippocrate, et qu'enGn il serait vraiment extraordinaire que Marcellus eût oublié son principal fournisseur, celui dont il a emprunté à la fois le plan, et, en majeure partie, le texte, n'est-il pas à peu près certain que ses deux premières lettres sont entièrement de Scribonius, et que celui-ci est déjà nommé dans la préface ? Pour la troisième lettre, le nom de Mécène, mort sans doute avant la naissance de Scribonius, présente une bien grave difficulté ; mais l'auteur de la première lettre ne dit nullement qu'il en ait traduit deux. La cinquième, et probablement la sixième (qui est, comme la première, la préface d'une traduction), sont encore de Scribonius ; soit au moins quatre sur sept : justice lui est bien rendue.
En résumé, Apulejus, Celsus, Âpollinaris et Designatianus ne représenteraient qu'un seul et même auteur, Scribonius, et, pour celui-là, nous savons comment Marcellus l'a utilisé : il Ta presque littéralement copié. Helmreich a relevé, sur les 253o $$ dont se compose le De medicamentis, exactement 5i2 $$ extraits de Scribonius ^ ; et, comme ils sont en général fort longs, il n'est pas exagéré de dire qu'ils constituent le quart de l'œuvre. Ils sont ordinairement placés en tête des chapitres, tout comme dans la préface les lettres de Scri-
* Peut-être davantage encore : nous n'avons aucun manuBcritde Scribonius, et Véd. princ, (Ruellius, Paris, i6a8) est fort incomplète et incorrecte ; il e^t vraisemblable cependant que Marcellus aura pu consulter le texte dans son intégrité.
bonius en tête des autres ; mais il s'en trouve aussi dans le milieu. Le chapitre xxix (p. 3o2) débute par un extrait d'une longueur telle, que les trois cinquièmes tout au plus du chapitre entier sont de Marcellus. D'ailleurs, nulle préoccupation de déguiser l'emprunt : p. 64, g (Scrib., recette 38), Marcellus oubliant qu'il s'adresse à ses fils, transcrit : a Non autem praeterit me habere te prudentes ocularios,
qutbus si nomina dixeris inventes. » Telle est la conclusion de
Scribonius pour les maux d'yeux ; il s'occupe ensuite des oreilles, tandis que Marcellus continue ses recettes de collyres. — Le chapitre XXIX de Marcellus présente deux définitions contradictoires, Tune donnée par Scribonius au $ i de ce chapitre, l'autre par Marcellus lui-même au S 1 1 :
I . « Bene facit ad iléon quod vitium est inflatio tenuium intestinorum. »
II. (( Sanat et inflationes periculosas omnium vel plurimorum intestinorum, quem morbum Graeci iléon appellant. »
— Page 3i5, au début du chapitre xxx, notre auteur prend à son compte une transition, ou, si l'on veut, une prétention de son modèle (recette 35); mieux encore, page 187, au début du chapitre xx, voici des détails strictement personnels (recette 97) : « Cette recette, après la mort de son inventeur..., Ti. Caesari per libellum scriptum data est^ et per eum in bibliothecis publias posita venit in manus nostras, quam ante nullo modo extrahere potuimus, quamvis omnia fecerimus ut sciremus quae esset, etc., etc. » — Page 36 1. 10 sqq. : « Harum compositionum, si qua Jides est, et ipse ego utilia remédia semper expertus sum et alios idem sensisse conjirmo ; nom et illud adjicio... quae in similibus causis plerique amicorum meorum, quibus aeque ac mihi credo, egregia se expertos cum jure jurando afjirmaverunt, etc. » C'est la conclusion de Scribonius ; Marcellus, qui la cite, ne se croit pas obligé pour cela de mettre à son livre le point final.
Après celte longue et décisive citation, le lecteur est édifié sur l'esprit et sur la méthode de Marcellus quand il empruntait : c'était presque la fidélité honnête, pieuse et parfaitement inepte d'un copielettres ; ici, il s'attendrit sur la sincérité de ses amis ; là il cite comme autorité son contemporain Tibère, de quatre siècles antérieur : tel pour nous le roi Louis XI ; ailleurs, c'est une discrète allusion
aux oculistes de son fils. Bref, on a pu justement : i"* s'étonner de ne pas voir en toutes lettres le nom de Scribonius figurer dans la préface : nous avons proposé de l'y retrouver quatre fois plutôt qu'une, et, croyons-nous, avec raison ; — 2" se demander si le lector otiosus, le deus ex machina des philologues n* avait pas complété de son chef les citations faites par Marcellus. L'intention est charitable ; mais, après avoir lu quelques pages de notre auteur, et les « mirijice prodest ))y les « ila proderit ui stupeas », qu'il ajoute à la description des plus absurdes formules, elle paraîtra bien superflue : c'est plus de la moitié du livre qu'il faudrait attribuer, au bon lector otiosus. — Disons, pour terminer, que Scribonius ne nous a laissé, dans ses Compositiones que 271 recettes, et qu'en lui en empruntant, en 5i2 paragraphes (cf. sup,), 170, c'est-à-dire environ 2 sur 3, Marcellus a bien prouvé son absence de discrétion.
Toutefois, l'emprunt n'est pas une transcription pure et simple, en ce sens qu'on peut relever, entre le texte de Marcellus et celui de l'édition princeps de Scribonius, des divergences bien nombreuses pour ne représenter que les variantes ordinaires entre un texte et sa transcription. C'est ainsi que les dernières lignes de la préface de Scribonius ont été supprimées ; elles ne convenaient en eflet qu'aux Compositiones ; mais les scrupules de Marcellus n'ont pas toujours été si grands ni si opportuns. Les recettes 6, 10. 21, 28 (fin), 3i, etc., sont annoncées par des formules légèrement différentes, mais d'une construction toujours plus simple :
Scrîb., 6 : Oportet vero permanente capitis dolore materiam quoqae detrahere ex eo...
Marc, p. 27, 3 : Permanente vero capitis dolore, materiam quoqae oportet detrahere ex eo. . .
Scrib., 10 : Prodest, cum diu caput dolet, adtondere ad cutem et radere,..
Marc. , p. 27, 32 : Cum vero diu caput dolet, et adtonderi pressius et adradiprodesL,.
Scrib., 21 : Item compositorum collyriorum hoc maxime proho ad récentes epiphor as...
Marc, p. 69, i4 : Compositio (sans verbej collyriorum quam maxime probo ad récentes epiphoras. . .
Scrlb., 23 (fin, plutôt début de 2^) - Hoc quidam in initiis cum ovi aquato liquore per se.,, Marc, p.6i, i ; Necnon et hoc collyrio quidam in initiis utantur, quod a cinereo colore...
Scrib., 3i : Bcnefacit et hoc medicamentum, quo Augustus asus est, et recipit haec :...
Marc, p. 62, i5 : Bene facit hoc medicamentum ad superlinendos oculos, quo Augustus usus est ;. . .
Ce sont là, dira-t-on, des négligences de détail ; Marcellus a copié à peu près ce qu'il voyait*. Soit, et ces négligences mêmes sont intéressantes, puisqu'elles soulignent en quelque sorte la langue par-ticulière de Marcellus (du moins en ce qui concerne les outils grammaticaux), par le contraste qu'elles présentent avec l'extrême servilité que nous avons signalée plus haut.
Quoi qu'il en soit, Marcellus emploie volontiers le futur comme temps principal dans l'énoncé d'une recette ; il modifie souvent les préfixes des verbes, pratique des coupures dans des phrases trop longues, répète sans scrupule la préposition devant tous les mots d'une énumération, éclaircit les passages équivoques, simplifie la déclinaison, multiplie les rappels, et cependant présente une syntaxe généralement si correcte -, que Helmreich, le dernier éditeur de Scribonius (Leipzig, 1887), a considéré le texte du Laudunensis et même celui de Cornarius comme le meilleur des contrôles pour établir le texte de son auteur. Il semble, en efl'et, après une lecture attentive des deux ouvrages, que Marcellus se soit le plus souvent
^ Marcellus, en transcrivant son modèle, commet parfois de singuliers pataquès, p. 138, I : Aagustam constat hoc usam Messalinam, deinde aliorum Caesaram matrimonia hoc (comme ci dessus) dentifricio usa sant. — Scrib. 60 : Aagastam (c.-à-d. Livie) constat hoc (comme ci-dessus) usam. Nam Messalina dei nostri Caesaris hoc (comme ci-après) ud'tur (suit la description). — On sait que le pseudo-Pline (I, la) a écrit : Nero (!) ante somnos coUuere ora propter halitus frigida utile dicit ; impossible, à cause de frigida^ de rétablir mero, que Pline (a8, 5(3) avait employé : Mero ante somnos coUuere ora propter halitus^ frigida matuiinis impari numéro ad cavendos dentiam dolores... certa exprimenda sunt.
' Nous reviendrons à l'occasion sur tous ces points, à titre d'indication tout au moins, et quand ces divergences nous sembleront être réellement conformes aux habitudes de style de notre auteur.
borné, en suivant le plan de Scribonius, à transcrire de son modèle toutes les recettes relatives à une certaine affection, puis à y ajouter pêle-mêle des recettes empruntées à Pline, aux contemporains, aux bonnes femmes, jusqu'à ce que son répertoire soit épuisé : le chapitre est alors flni. Un autre commence, et, comme le précédent, présente d'abord les passages de Scribonius relatifs au nouveau sujet, ensuite le résultat des recherches de Marcellus, et ainsi de suite. Il y a deg exceptions, bien entendu : néanmoins on peut maintenant se faire une idée des procédés d'emprunt de Marcellus aux Compositiones de son modèle.
Les emprunts faits aux deux Pline, uterque Plinias, sont de nature absolument différente : le texte n'est plus du tout respecté dans sa forme, Marcellus n'en a retenu que le sens. La lettre même du pseudo-Pline insérée page i3 (c'est la préface de la Medicina Plinii)^ est transcrite avec fort peu d'exactitude, surtout vers la iin, qui est déjà un commencement de pharmacopée :
Ps.- Pline : Omnibus gargarizationibus calidis ulemur, Marc. : Gargarizationes vero omnes calidae utendae sunt, sicut et fomenta, ut medendi ratio et usus ostendit.
Et notons bien qu'ici Marcellus prétend citer un texte, et qu'il l'intitule Epistula Plini secundi ad amicos de medicina. C'est dire qu'il sera moins scrupuleux encore dans le corps de l'ouvrage ; à vrai dire, c'est précisément ainsi qu'avait procédé à l'égard du vrai Pline, auteur de l'Histoire Naturelle, l'auteur de la Medicina Plinii. On sait que ce dernier, de cent ans environ antérieur à Marcellus, s'est préoccupé de recueillir dans VH. N. un certain nombre de recettes simples et d'application facile pour les voyageurs éloignés de leur médecin ordinaire ou même de tout médecin. Les trois premiers livres sont un résumé de 17/. N. (cf. Téd. Val. Kose, Leipzig, iSyS), dont huit livres avaient clé consacrés à la botanique médicale et cinq à la zoologie médicale, sur les trente-sept qui forment l'ouvrage entier ; un quatrième et un cinquième livre sont des extraits de Gargilius Martialis, de cent ans antérieur au pseudo-Pline, de deux cents à Marcellus.
C'est le titre du résumé, Medicina Plinii, qui a fait croire à l'existence d'un nouveau Pline, auteur de ce résumé, et c'est bien ainsi que Marcellus l'a compris. Aussi faut-il traduire les mots : Epistula Plini secandi ad amicos {p. 13) » par : « Lettre du second des deux Pline », abstraction faite de celui que nous appelons ordinairement Pline le Jeune. Marcellus, comme il le dit, paraît bien avoir consulté à la fois l'abréviateur * et le modèle (uterque), avec celte différence toutefois qu'il ne délaie guère le texte de Tabréviateur. et qu'au contraire il ampHGe et altère souvent, à force d'additions superstitieuses, le plus ancien des deux. Nous croirions volontiers, vu son incompétence personnelle, que Marcellus avait eu entre les mains un texte annoté de Pline l'ancien, pour en arriver à le modifier, par exemple, comme il suit :
Pline l'Ancien : Mel atilissimam oculis, in qao sunt apes immortuae,
Marc, p. 68, lo : Mel, in quoapesfaerintmortuae, utilissimumesi oculis, si nitidam ac purum opportune et paullatim infundatur. Pline l'Ancien : Alii terrant substernunt lacertae viridi excaecatae, et una in vitreo vase annulos includunt e ferro solido vel auro : quom récépissé visum lacertam apparuit pervitrum, emissa ea, annulis contra lippitudinem utuntur,
Marc. p. 68, i6, en termes différents et en vingt-deux lignes nous présente à son tour cette même recette délayée en deux longues variantes, qu'on nous dispensera de citer ici.
Peut-être même, au lieu d'un texte simplement annoté, Marcellus aurait-il eu entre les mains une véritablement compilation analogue à celle de la Medicina Plini, mais beaucoup plus verbeuse, et très récente : le progrès marqué dans la régularité de la construction est un témoignage d'une inspiration moins directe que celle de Scribonius. Ajoutons que l'esprit des deux auteurs, quelles que soient les superstitions de Pline l'Ancien, est si différent, Pline au rebours de Marcellus garde une telle prudence et une telle régularité dans le fond^ une telle précision dans la forme, que Marcellus semble bien
' Sur les a,53o paragraphes qui composent les 36 chapitres de Marcellus, aga appartiennent au pseudo-Pline ; mais, au rebours de ceux de Scribonius, ils sont assez courts et forment tout au plus un dixième du De medicamentis ,
ne s'être inspiré de lui qu'à travers les commentaires diffus de quelque empirique. Et nous dirions volontiers que Marcellus, dans sa candeur et dans son désir d'être utile, a pu dédaigner quelque peu cet encyclopédiste correct, « semper ad eventum festinans », dont l'œuvre n'est qu'une énorme table des matières, et qui de plus ne croit pas à la magie. Mais peu importe : les deux Pline en fait constituent, au point de vue qui nous occupe, une quantité absolument négligeable, même pour les contrastes dans la forme. Car ici, Marcellus ne retenant que le sens général du modèle, et ne le suivant pas mot pour mot, diffère trop de lui pour pouvoir lui être vraiment comparé. Autant comparer ensemble deux auteurs pris au hasard ; tandis qu'au contraire, pour une véritable transcription, comme celle de Scribonius par Marcellus, la collation vaut la peine d'être faite, et d*être étudiée toutes les fois que les divergences sembleront mériter quelque attention.
Ces réserves faites, constatons que les recettes des deux Pline sont adjointes à celles de Scribonius, chapitre par chapitre, mais d'une façon assez irrégulière : tel chapitre du pseudo- Pline, surtout au début de son premier livre, a été presque entièrement utilisé, quoique dans un ordre différent, tel autre semble avoir été ignoré ; le troisième livre en particulier, avec ses trente-huit chapitres, a fourni en tout moins de trente recettes, tandis que sur les soixante-cinq chapitres du premier livre, les trente premiers ont été complètement mis au pillage.
Nous disions en commençant qu'il y avait certainement du Marcellus dans le De medicamentis : nous savons maintenant qu'il y en a beaucoup. Le fond est entièrement emprunté, c'est entendu ; la forme, à notre avis, ne l'est guère que pour Scribonius, c'est-à-dire pour le quart de l'œuvre à peu près, et encore cela ne signifie-t-il pas que nous devions, sans autre examen, laisser de côté ce quart de l'ouvrage. La matière est donc assez riche et le terrain assez solide. Les excellentes éditions de Scribonius, par Helmreich, et de la Medicina Plinii, par Val. Rose, nous ont été d'un grand secours, avec leurs variantes, leurs renvois, leurs rappels de toute espèce, et la conscience extrême avec laquelle le texte a été étudié et établi. C'est grâce à eux que nous avons pu entreprendre notre travail ; s'il avait fallu tout d'abord, et réduit à nos seules forces, déblayer
le terrain en vue de l'élude que nous poursuivons, nous aurions été d'avance découragé. Non, certes, que nous ayons commencé par un acte de foi à leur égard ; mais notre travail de contrôle nous a eu bientôt donné de tels résultats que nous avons pu leur témoigner une véritable confiance, et non cette foi pure et simple qui, en matière de philologie, est la négation même de tout esprit scientifique. Nous en dirons autant des études publiées par Val. Rose dans VHermès (t. VIII, pp. 18-66, liber die Medlcina Plinii). Et quant à M. G. Helmreich, le savant professeur d'Augsbourg, il n'a édité Marcellus (1889) qu'après avoir publié, en s'aidant du texte de Marcellus lui-même, le texte complet de Scribonius(i887). Nous concluons donc avec lui que, suivant toute vraisemblance, la table qu'il a dressée (pp. 4io-/|î4 de l'éd. de Marcellus) des emprunts à peu près textuels faits par Marcellus à d'autres auteurs est exacte dans tous les sens du mot, c'est-à-dire aussi complète.
Toute notre argumentation, il est vrai, a porté sur la préface, dont l'authenticité même serait tout d'abord à discuter. Mais on ne voit aucune raison pour en contester l'origine, et nul critique jusqu'ici ne l'a contestée. Marcellus, après avoir cité ses auteurs, dont aucun n'est médecin de profession, non plus que lui-même, explique à ses fils ses intentions : il veut être utile à son prochain, et son prochain, c'est tout le monde, les pauvres et les humbles tout d'abord, cum advenis magis et pauperculis ; 'tnais, ajoute-t-il expressément, aucun des remèdes qu'il donne ne devra être préparé ni administré sans l'assistance d'un médecin. Il mentionne enfin les sept lettres qu'il va citer, et dont « les auteurs lui ont servi de modèle » — ce sont, on le sait, Scribonius, Pline et (?) Vindicianus, — et les soixanlo-dix-huit vers par lesquels il termine : (( J'ai placé, dit-il. cet opuscule dans un petit coin de mon manuscrit, — i** «^ sermone noslro opéra liaec sollerlia nostra composita claudantur ; — 2° (ut) niigas nostras multiplex foliorum celet objectus ; » c'est-à-dire, tout d'abord, pour terminer par un écrit personnel ce recueil dû à nos soins — nous n'avons garde de comprendre : « Pour terminer par un texte de ma composition cette compilation servile d'autres textes ; » car, quand il n'aurait du rédiger lui-même que les remèdes « fortuita atque simpticia, quae (agrestes et plebeij experimentis probaverant ». il est évident, nous l'avons dit, qu'il y a, dans le De medicamentis, beaucoup plus de c^ Marcellus » qu'on ne
croirait au premier abord. La préface nous révèle encore : le pays de Marcellus : c'est Bordeaux , puisque Âusonius , le père du poète *, et qu'il qualifie de civis suas, était de Bordeaux ; la date approximative de la composition de l'ouvrage : Théodose P*" n'a pu être qualifié de senex qu'après l'avènement de Théodose II (4o8) ; mais un ancien ministre de Théodose I" (mort en SgS) ne pouvait être bien jeune en 4o8 et n'a pas dû vivre longtemps après : l'ouvrage fut donc publié vers 4io, disons plus simplement au début du v* siècle. Marcellus est chrétien : d'abord parce qu'il eût été difficile sans cela d'être ministre sous Théodose, et aussi parce que seul un chrétien pouvait, sur le ton de la préface, parler aussi charitablement de son prochain. Remarquons enfin que sa préface elle-même est en partie inspirée de celle du pseudo-Pline, quand il parle de chercher partout des remèdes et de résumer les résultats de ses recherches *.
Le plus superficiel examen de ces deux pages d'avant- propos nous révèle de sérieux efforts en vue de faire du « haut style » : les périodes sont longues, claires cependant et bien construites, et tellement cicéroniennes, que la proposition principale est généralement précédée de ses subordonnées, qui reposent ainsi sur elles. Chez Quinlilien, on le sait, la proposition principale est plnlùl en tête, et les autres suivent comme si elles y étaient accrochées, et de telle façon qu'après chacune d'elles on peut croire la phrase terminée. L'aurai t-il empruntée, mutatis matandis, à quelque auteur du siècle d'Auguste? et serait-elle comme un cenlon de périodes cicéroniennes? Tout est possible et admissible chez un auteur qui, par définition, a partout pillé et grappillé ; mais, fût-elle un centon, elle n'en serait pas moins de Marcellus lui-même, au contraire. Et, chose bien curieuse, tandis
* Auson., Praef. Epigramm., i5.
^ Pseudo-Pline : « Necessarium inihi visumst al undique valitudinis auxilia tontraherem et velul in breviarium coUigerem »; Marcellus: « Adnotaiionibus fartum andeande collectis, . . Id sparsum inconditumque collegi et in unum corpus composai. •
que dans le corps de son ouvrage Marcellus semble négliger absolument l'observa tion des rythmes de Symmaque et même les préceptes moins étroits de Cicéron, cette préface à ce point de vue est vraiment irréprochable.
Insistons sur ce point, ou plutôt résumons ici nos recherches, quelque stériles qu'elles nous paraissent maintenant avoir été. C'était la deuxième de nos méthodes. Voici, avec leur ponctuation, les fins de phrases ou de membres de phrases de la préface :
studiosorum
institutione
nobiles
diligentiaque
undeunde
legendo
inconditumque
membra
sermone
Ausonius,
lectione
atque
probaverant,
vi() iliaque
piissimum
alla
valetudinis
studioque
curationemque
omnibus
notis
communicare
egenoque
virorum,
medicinae,
intalerunt,
conscripsi,
collectis.
cognovi,
colle gi,
composai.
perscriptos,
commodarant,
scrutalassum,
simplicia,
didici.
faciendam,
daxi,
nascatar,
causa,
nostro,
praestabil,
infirmis,
ignotisqae,
debetis,
defertur.
paranda
medicamina^
indiligente r
habeanlar.
expositione
digessero.
peritioribus
conferantur.
saepius
retractentar ,
semper
habeantur.
alicujus
obrepat,
parata
corrampat,
calpetarque
medicina.
peccarit
incaria.
monaisse
sufficiet,
consalaisse
conveniet.
esse
scripsi.
deessety
adjeci,
poterit
ad salutem.
digestione
compositis.
aliquid
in carminé,
poema
pelliciat.
blanda
conciliet.
codicis
collocavi.
composita
claudantur.
celet
objectas.
On le voit, la terminaison la plus fréquente est :^, ou ses équivalents, précédé d'un trochée ; puis -'^-Y. précédé d'un iambe, "y- précédé d'un ianibe, et c'est à peu près tout; fort peu d'irrégularités, et encore devant une simple virgule : ce n'est pas seulement le respect de Cicéron, c'est celui de Symmaque lui-même, et il est
difiScile, on l'avouera, quand on connaît les exigences de celui-ci ^ de s'y soumettre, comme on dit, sans le faire exprès.
En est-il de même pour les lettres qu'il faut attribuer à coup sur à Scribonius, au pseudo-Pline, ou même à Vindicianus? Nullement. La lettre de Cornélius Cekus à Pullius Natalis, qui est probablement de Scribonius, présente neuf phrases ou périodes nettement marquées :
6 sont irrégulières dans le système de Symmaque comme dans celui de Gicéron ; la dernière est régulière, il est vrai ; celle de Cornélius Celsus à C. Julius Callistus, qui est certainement de Scribonius, sur 57 fins nettement marquées en présente 26 nettement irrégulières, c'est-à-dire près de la moitié. Voici en particulier la (in de la dernière phrase : « sicut drachmae apud Graecos incurrunt » . Faut-il espérer que la pureté des rythmes dans le De Medicamentis sera un critérium sûr, en ce sens que Scribonius se distinguera par une extraordinaire irrégularité ? car le même travail fait sur la lettre du pseudo-P/iVie à ses amis sur la médecine nous révèle chez cet auteur une majorité de finales régulières (11, dont la dernière, sur 17). Il n'en est rien. Pour plus de sûreté, nous n'avons étudié que les fins de fragments ou de chapitres, et voici ce que nous avons trouvé :
Marc, 12g finales, dont 82 cicéroniennes, 47 irrégulières ou inusitées ;
Scrib., 37 finales, dont 22 cicéroniennes, i5 irrégulières ou inusitées ;
soit, chez Marcellus, 7 finales régulières sur 11 ; chez Scribonius,
7 sur 12*.
^ Cf. les savantes et minutieuses recherches de M. L. Havet, sur la Prose métrique de Symmaque^ Paris, Bouillon, 1892. Nous ne croyons pas, du reste, en cherchant de ce côté une sorte de « jour pour la critique », mériter absolument le persiflage de Nisard {Poètes romains de la Décadence^ I, p. 59). sur « ce travail ardu et sans utilité qui consisterait à chercher des différences et des ressemblances entre les poètes dans les longues et les brèves de quelques vers isolés ». Ardu, c'est certain ; sans utilité, on ne peut le dire avant toute expérience.
* Le même travail fait sur les fragments du pseudo- Pline a donné, sur 83 finales, 53 cicéroniennes, c'est-à-dire comme chez Marcellus, 7 sur 1 1 ; ceci ne saurait nous surprendre, puisque Marcellus a complètement remanié le texte du pseudo- Pline.
Si donc il fallait considérer dans toute leur rigueur les chiffres ainsi obtenus, il n'y aurait, pour ainsi dire, aucune différence rythmique entre nos deux auteurs ; tout au plus une nuance distinguerait-elle Scribonius comme un peu moins régulier. Mais la vérité semble bien avoir été qu'ils ne s'en souciaient ni l'un ni l'autre dans le corps de leur ouvrage ; ce qu'il y a de régulier, c'est ce qui était écrit en quelque sorte avec des réminiscences de Cicéron et des autres auteurs de l'école*, des préceptes du grammairien et du rhéteur; cela se trouvait ainsi, mais sans avoir été cherché le moins du monde. — Tout autre est le système des lettres-préfaces : là, l'auteur se mettait en frais, revoyait ses notes de classe, ou s'appliquait simplement k respecter mieux les règles d'un art toujours apprécié : bref, on soignait son préambule. Si tel n'est pas le cas de Scribonius, tel est du moins celui de Marcelhis, qui, dans sa préface, n'a guère commis de faute; du pseudo-Pline qui est régulier deux fois sur trois ; de Vindicianus, ce haut fonctionnaire, dont le style est si travaillé dans son rapport à son chef hiérarchique, que, sur 4o finales, il s'en trouve au moins 27, c'est-à-dire encore les deux tiers de cicéroniennes^.
Une dernière observation nous paraît décisive, en ce qui concerne la préoccupation de Marcellus à cet égard : dans cette répétition qu'on ne saurait trop étudier, puisqu'elle est avouée par l'auteur luimôme :
P. 353 : Invictam potioncm ad sciaticos et arthriticos facientem in titulo superiore de sciaticis plenissime scripsimus^ sed quoniam tam divinus ejus effectus est, iterandam putavi ne quis arthriticis remédia requirens hujas ignoratione fallalur,
l'auteur, qui s'attribue formellement la rédaction de l'un et l'autre
* Certains passages du De medicamentis, sans être absolument corrects, semblent avoir été particulièrement soignés : pp. 8^-86, pp. ia§-i34, la première moitié du ch m; le stjie lui-même est plus châtié, et, par exemple, l'usage, ou plutôt l'abus des prépositions, y est sensiblement réduit.
' Signalons en passant ce précepte qu'il cile comme étant du vieux Caton :
Corporis auxUium medico committe Jîdeli.
Le Laudanensis portait exigaa qui avait le double défaut de rompre la mesure et de ne présenter aucun sens ; c'est Henri Estienne qui a rétabli auxilium.
passage, ne parait pas s'être préoccupé d'un côté plus que de l'autre de Tobservalion des rythmes en des formes de phrases d'ailleurs diflerentes : d'un côté (p. 249, 29 sqq.) [\ finales irrégulières sur 6, de l'autre 3 sur 8. Et toutefois il s'est appliqué davantage dans la seconde rédaction, comme le prouve la phrase citée plus haut, avec ses finales : plenissime scripstmus, ejus effeclusf, iterandam putavi, ignoratione fallatur. Il arrive donc que Marcellus s'applique, et dans ce cas il observe beaucoup mieux les rythmes ; mais cette application n'est pas fréquente, et les remèdes ne sont pas seulement undeunde collecta, mais encore et surtout quoquo modo descripta.
Nous en savons assez maintenant pour soutenir que la question des rythmes ne saurait être ici en quoi que ce soit décisive : Marcellus ne s'en soucie guère on général, et Scribonius pas davantage, sinon moins encore. L'important était de savoir si nous pouvions dire : « Ceci est mal rythmé, donc ce n*est pas de Marcellus, » or nous ne le pouvons absolument pas.
Est ce à dire que nous ayons le droit d'étudier indistinctement tout dans les 2018 paragraphes du De Medicamentis qui ne sont pas textuellement transcrits de Scribonius P Assurément non : il faut tenir compte encore de la tradition observée sans doute dans la rédaction des formules pharmaceutiques, des exigences du langage technique et du vocabulaire médical, sans exagérer cependant, puisque Marcellus s'est formellement préoccupé d'être intelligible au public le plus nombreux possible, et que les traces de cette préoccupation apparaissent réellement dans bien des cas : quand il donne i)ar exemple — à douze reprises diflerenles — le nom gaulois, c'est-à-dire le nom vulgaire, de la plante en question, et une fois même le nom gaulois d'un oiseau *. Il faut ajouter enfin l'influence du langage ordinaire et des locutions même non techniques des auteurs qu'il a longuement consultés. Mais, plus aura été sévère et rigoureux cet élagage, plus
' Baditis, Blaithagio, Bricamum, Calliomarcus, Calocatanos, Gigarus, Gilaram, Halos, Odocos, Ratis. Vernetas, Visamaras, Alauda. K. du Méril, Essai sur la formation de la langue française, p. 117, n'en cite que 9, oubliant Blaithagio^ Calliomar' eus et Verne tas.
-assures aussi seront nos recherches, et plus sérieures nos conclusions ; du reste, même après tout cela, le texte à étudier est considérable encore.
Ce qui est incontestablement de Marcellus, ce sont les transitions, les réflexions, les choses, remèdes ou formules, les plus simples, les plus ordinaires, les plus courantes ; non pas certes en général le vocabulaire, mais les tournures, la construction, l'outillage grammatical, les mille procédés de juxtaposition; en un mot, précisément ce qui fera l'objet de notre étude. Marcellus a rédigé les renseignements oraux, rassemblé les documents écrits; là est sa personnalité, là est son vrai texte, là enfin gît peut-être en définitive tout l'intérêt de cette pauvre compilation ; et^ puisque sa négligence nous est maintenant bien prouvée, par le peu que nous apprennent les rythmes, par ses défauts de composition, par les vices de sa critique, nous n'en sommes que plus encouragé à poursuivre notre tâche. Il a parlé comme tout le monde : eh bien! dans ce parler vulgaire, qui n'est plus que le fantôme correct, mais sans consistance, de la langue latine, nous allons examiner ce qu'il y a de commun avec notre langue, avec ^ai forme au sens le plus large du mot, avec son esprit, avec son génie, si nous le pouvons. Et, quand nous ne trouverions rien, ce qui est peu probable, nos recherches n'auraient pas été stériles, si elles donnent à quelque autre plus heureux un encouragement ou même une simple idée. La critique, a dit Renan, est souvent plus sérieuse que son objet ; il n'est pas de recherche vaine quand le but en est sérieux : nous osons affirmer que c'est ici le cas.