CONCLUSION
Que reste- t-il, dans le latin du de Medicamentis, de la belle langue Cicéronienne, dont la préface de Marcellus nous donnait jusqu'à un certain point l'illusion?
Du style, il vaut mieux ne pas -parler, et l'on a tout dit quand on a une fois reconnu que Marcellus sacrifie tout à la clarté ; que les constructions, sans avoir perdu la liberté qu'elles conserveront en français jusqu'à la fin du moyen âge, sont devenues cependant beaucoup plus simples; que les longues périodes sont fort rares et ne sont le plus souvent qu'un amas de renseignements coordonnés, ou plutôt accumulés; en un mot, que ce livre esta peine écrit, ce dont nous n'aurons garde de nous plaindre, puisque c'est précisément là ce qui, à notre point de vue, lui donne sa véritable valeur.
En syntaxe, s'il est vrai que la plupart des règles sont observées, et que les prépositions, par exemple, sont toujours suivies des cas qu'elles régissaient au temps d'Auguste, il faut remarquer que cet auxiliaire s'est multiplié au point de rendre généralement inutiles les désinences de ces mêmes cas. Il existe encore des ablatifs de manière, des génitifs de propriété et des datifs d'intérêt ; mais le plus souvent ces cas, sans préposition à l'origine, sont maintenant expliqués et par conséquent déformés. Les sens temporels s'atténuent, les valeurs modales s'efïacent, les voix deviennent confuses. Surtout, dans les propositions les plus diverses, les déterminatifs, simplifiés, s'entassent, les rappels sont prodigués, les pronoms, comme surmenés, s'exténuent au sens littéral du mot, en adverbes invariables ; plus d'attraction de genre, le neutre des outils grammaticaux est
plus stable, et l'article apparaît déjà. Les anciennes règles ne sont pas violées ; elles sont écartées ou faussées, ou bien encore elles ne suffisent plus à la clarté requise ; et voici qu'il surgit de toutes parts des auxiliaires de sens, qu'une survivance plus réelle de ces règles-là eût rendus superflus comme autrefois. Bien sue et bien retenue, la vieille syntaxe n'eût peut-être pas suffi aux besoins croissants de probité dans le langage, et à ce développement incompressible, surtout en terre française, de l'esprit analytique; mais, en vérité, on applique cette syntaxe antique d'une façon machinale, et les anciens irréels, potentiels ou cas simples ne sauraient être compris, s'ils n'étaient soulignés d'adverbes ou commentés par des auxiliaires. On a dit avec raison * que la syntaxe personnelle d'un grand écrivain n'existe pas, que la syntaxe d'une époque existe seule ; mais cela est encore plus vrai d'un vulgarisateur volontaire et d'un homme sans génie comme Marcellus. Le règne de la pure syntaxe latine en pays Gallo- Romain était dorénavant terminé.
La morphologie au premier abord est impeccable, à tel point, qu'après l'avoir étudiée attentivement, nous n'avons pas cru devoir en parler ici d'une façon particulière : pas de barbarismes, des formes correctes, des genres bien maintenus, des dérivations à peu près sages, des déclinaisons et des conjugaisons bien sues ; mais qui ne voit que, la syntaxe une fois altérée comme nous venons de le dire, la morphologie des cas obliques ou des modes et temps secondaires n'existe plus qu'en façade ? Qu'importe désormais de bien décliner dominas au datif ou à l'ablatif, si une préposition régulièrement exprimée rend superflue la complication des vieilles désinences ? Nous aussi, nous écrivons .
aime, aimes, aime (t), aiment,
et nous voyons la quatre formes bien distinctes : qu'importe, si nous les prononçons exactement toutes de même, au point de faire sentir de moins en moins les liaisons avec les consonnes finales ? Ce ne sera bientôt peut-être qu'une seule forme apparente, dont les sens divers
* P. de Julleville, Hist. de la langue et de la litt, Jranç,, t. VIII, p. 898. « La puissance des écrivains, si grande sur les mots, s'arrèle à la syntaxe », a dit F. Brunoi« ibid., p. 8o3.
seront différenciés par les seuls pronoms. Pour les substantifs, nous avons eu la franchise de supprimer» même en écrivant, toute morphologie casuelle; pour les verbes, nous n'en sommes pas encore \k, parce que l'analyse des formes abstraites a été plus lente ; en somme, nous qui gardons nos six formes personnelles par temps et par mode, nous ne sommes ni plus ni moins illogiques que les contemporains gaulois de Marcellus, qui conservaient pieusement par genre et par nombre leurs six formes casuelles, dont on ne prononçait guère plus de deux. Sous l'édifice en apparence intact, un immense travail de destruction s'est accompli lentement, secrètement, mais d'une façon certaine; et comme, dans les choses d'ordre naturel, toute destruction est en même temps et à quelque titre la construction d'autre chose, le jour où sous la poussée des nationalit'^s naissantes la langue latine proprement dite s'est trouvée être une langue morte, à la même place on a vu, toutes grandes déjà, quoique bien imparfaites encore, surgir et se développer les langues néo-lalines. Ces nouveaux parlers sétaient sourdement formés et fortifiés à l'ombre de l'ancienne langue, non sans rapports superficiels avec elle ; mais ils en différaient par l'agencement, la structure, la physiologie, la vraie syntaxe. Nous ne parlons pas latin, à ce point de vue ; Tauteur même de la Chanson de Roland ne parlait déjà plus latin. C'était, si l'on veut, le même matériel, mais la marche était nouvelle ; la lourde machine avait fait place à des organismes variés, plus souples, plus légers, plus vifs, plus accommodés aux besoins nouveaux de peuples tout jeunes, qui allaient grandir et prospérer à leur tour :
Milita renascentur quaejam cecidere...
du sol jonché des ruines du latin classique, croissaient vigoureusement de nouvelles pousses, mieux appropriées chacune aux exigences de sa portion de terrain. En étudiant le de Medicamentis, nous avons voulu simplement observer, de notre mieux, un moment intéressant de la transformation du latin sur la terre Gallo-Romaine.
Dans le, livre de Marcellus, tout parait être latin ; mais, s'il est vrai que le professeur y trouverait peu de fautes à corriger, c'est parce qu'il ne s'occuperait que des manquements à la grammaire élémentaire, et, pour dire le seul mot juste, il ne rechercherait que les fautes A' orthographe . Ce qui est intact dans ce livre, ce qui est correct, ce qui est latin sans altération, c'est en somme Tortho-
graphe; le reste est déjà tout branlant et vermoulu. Non cependant que le/rançais se trouve déjà tout formé, et qu'il n'y ait qu'à débarrasser les mots de leur désinence, comme un poussin de sa coquille, pour avoir la langue que nous parlons, ou même celle des vieux trouvères : le roman n'est pas encore constitué. C'est que l'orthographe est plus qu'un vêtement, c'est une armure naturelle ; elle tient au corps, le protège et le maintient. Grâce à elle — disons simplement : à cause d'elle, — Je besoin d'une construction fixe^ dans certains cas ne se fait pas encore sentir, et, sauf pour quelques proclitiques en formation, ne se fera pas sentir d'assez longtemps ; de longtemps le pronom personnel ne sera pas requis devant les formes verbales, de longtemps même Tarticle, connu et employé parfois, ne sera pas régulièrement placé devant le nom. L'ancienne orthographe n'a cédé que peu à peu, et, tant qu'elle persistait, les apparences étaient sauvées, la langue classique durait jusqu'à se survivre à elle-même (et le de Medicamentis est déjà contemporain de celte survivance), nous pourrions dire que l'orthographe, dans sa lente retraite, a protégé l'évolution. Ne la maudissons pas trop, soyons-lui indulgents quand elle nous paraît être par trop réfracta ire aux nouveautés : son rôle n'est pas d'être dans le mouvement, mais précisément de modérer le mouvement incessant du langage; il n'est que juste de ne pas oublier ses longs services.
On le voit : nous ne sommes pas réduits à dire ici, en nous excusant d'étudier un pareil auteur, que, dans l'immense naufrage des
* « Ce qui distingue noire langue des anciennes et des modernes, a dit Rivarol en 1784 dans son fameux Discours^ c'est l'ordre et la construction de la phrase » ; c*est aussi, et au même tilro, le rôle Uiujours croissant des oulih grammaticaux ; et si, d'après la définition de Rivarol, le texte de Marcellus n'est pas français — non plus que celui des (!hansons de geste, — à l'autre point de \ue il l'est déjà nettement. Mieux que l'examen de la construction, celui des outils grammaticaux per met de juger, d'ausculter, pour ainsi dire, ime langue et de savoir à quoi s'en tenir sur l'état de sa santé, de son dé>eIoppemenl, de son évolution. C'est ainsi que le latin de Marcellus. de construction correcte ou à peu près, se révèle, i l'examen grammatical des exposants, en pleine décomposition.
œuvres antiques, il n'est pas une épave, si petite et si insignifiante qu'elle paraisse être, qui' ne puisse être l'objet d'une remarque intéressante, ou nous fournir un renseignement précieux. Loin de lâ : parmi les écrivains contemporains et compatriotes de Marcellus, Ausone, Paulin de Noie, Sulpice Sévère, il n'en est pas un, sauf peut-être Q. Julius Hilarianus, qui soit aussi important que lui au point de vue où nous nous sommes placé. La plupart d'entre eux ont tellement travaillé leur style, et surtout, dédaignant la foule, se sont si constamment appliqués à imiter les classiques, vieux de quatre siècles, que l'on chercherait vainement chez eux des traces significatives de gallicismes : ils écrivaient pour une élite, dans une langue précieuse et ciselée, et qui pourrait passer pour classique, si elle ne trahissait par ailleurs tout le maniérisme, l'artificiel, la fâcheuse imitation qui caractérise les époques de décadence. Quanta Hilarianus, il faut bien reconnaître qu'il mérite parmi tous ceux-là une place à part, puisqu'il est aussi peu que possible un imitateur, et que le génie personnel ne lui a pas manqué ; mais il écrit avec tant de négligence et d'incorrections de toute espèce, que sa forme est à peine latine. Entre ces deux écoles, ou plutôt entre ces deux manières propres à la décadence, Marcellus s'est fait une place à part : respecter la grammaire comme l'illustre maître Guérin respectait la loi, en la tournant, c'est, quoi qu'en dise celui-ci, ne plus l'observer qu'en apparence, et nous avons tâché, dans les chapitres précédents, de faire ressortir la fragilité et l'insignifiance, en définitive, de cette apparence de correction. C'est de la bonne tenue, guère autre chose.
S'il est permis de distinguer dans un langage, comme en toute chose, la matière d'une part, la forme ou l'esprit d'autre part, Marcellus, par l'esprit, est déjà certainement des nôtres, quoique par la matière il soit bien éloigné de nous. Rien n'est plus significatif que d'opposer, non seulement pour les rythmes, comme nous l'avons fait au début, mais pour la forme au sens le plus large du mot, les passages dans lesquels Marcellus s'applique, et ceux, infiniment plus nombreux, où il s'abandonnait à son tempérament et au goût de ses contemporains les plus humbles. On connaît la préface, et nous n'y reviendrons pas : rappelons encore une phrase qui est certainement de notre auteur, puisqu'elle est, au beau milieu de son livre, une précaution oratoire :
P. 353, 17 : Invictam potionem ad sciaticos, etc. ^.
Quels rythmes, et quelle belle période cicéronienne ! Immédiatement après, c'est la multiplication des rappels, des synonymes, des propositions en style coupé ; c'est le Marcellus que nous avons reconnu dans cette étude. Quand il travaille son style, il n'est en rien plus intéressant pour nous que n'importe lequel de ses contemporains : en fait, il Ta travaillé parfois, mais juste assez pour que l'opposition, nous pourrions dire le contraste avec le reste soit plus instructif. S'il est juste de penser, avec P. de Julleville^, que « ce que nous nommons le français n'est autre chose que du latin prolongé à l'état vivant, tandis que le latin des livres s'est perpétué à Tétat mort », on doit reconnaître dans le de Medicamentis , avec des vestiges en somme assez rares du latin perpétué à Vétat mort, l'existence de ce latin toujours vivant, qui, sous la forme de la langue que nous parlons aujourd'hui , devait être appelé à de si hautes, à de si brillantes destinées. C'est que la langue nouvelle vaudra incontestablement mieux que celle dont elle sera sortie,
Le latin classique, en effet, tel que nous le connaissons par les livres, ne saurait rivaliser avec le français, tel qu'il s'est lentement développé et constitué. Le plus grand mérite de la langue-mère est en somme d'avoir possédé en soi les qualités nécessaires pour donner le jour aux langues néo-latines, dans lesquelles elle survit ; la langue latine n'était pas à la hauteur dn génie romain. A côté du grec, toujours jeune depuis trente siècles et plus encore, le latin n'a fait que passer, et passer vite, cédant la place aux langues supérieures qui sont nées de sa force, et qui ont supplanté ses insuffisances. Et, entre ces langues néo-latines, il est presque banal d'affirmer qu'il n'en est pas de plus souple dans la rigidité apparente de sa construction, de plus douce malgré laprécison un peu sèche de sa phonétique, de plus riche sans folle opulence, de plus honnête surtout et de plus claire que la langue française qui est la nôtre. Nous la voyons se former chez Marcellus au contact des humbles ; elle est restée populaire, et c'est de là que vient sa grande force de résistance. Elle pos-
* Cf. 8up. ch. I, subjîn.
* Ottvr, cit,, t. I, p. I.
sède en soi des éléments de fixité et de «perfectionnement qui la mettent pour longtemps à Tabri des catastrophes. Nous pouvons en être fiers et, tout en luttant pour elle, être confiants dans l'issue de la lutte : il n'est pas, dans l'état des choses, de fléau ni de malheur susceptible de l'anéantir. Le modeste et charitable auteur du répertoire de Medicamentis, livre si simple, si naïf, et qui nous fait sourire par la candeur de ses recettes accumulées, en connaissait déjà quelque chose : c'est là pour nous son mérite le moins contestable et le plus assuré.
Maintenant que ï identité du latin et du français est une vérité acquise à la science linguistique, il nous a paru intéressant de remonter au-delà des débuts mêmes du français, de l'étudier en quelque sorte antérieurement à sa constitution en tant que langue particulière, et, par conséquent, d'appeler l'attention sur un ancêtre oublié ou méconnu, en tout cas ignoré. L'œuvre de Marcellus est à cet égard un document de quelque valeur, et d'un genre tout spécial : c'est ce que nous voudrions avoir suffisamment démontré.