DÉTERMINATIFS, AUXILIAIRES DU SENS DE LA PHRASE
Nous avons rencontré, chemin faisant, deux sortes d'auxiliaires : les prépositions pour les cas obliques, certains verbes pour les modes ; nous arrivons aux pronoms auxiliaires du sens de la phrase, aux proclitiques, aux rappels, à l'article : le travail est ici fort avancé. C'est maintenant que nous abordons réellement la véritable syntaxe, non pas précisément celle de la construction ou de l'ordre des mots^ — il y a si peu de chose à dire à cet égard dans le style si coupé de Marcellus ! — mais celle qui consiste dans la structure de phrase, dans les procédés qui lui donnent son caractère, déjà vraiment français, de clarté, de netteté, de probité-. L'un de ces pro-
* Marcellus construit très librement et ne s*interdit nullement les inversions^, toutes les fois c^u'il en peut résulter un pittoresque plus frappant.
'-'C'est bien là ce qui caractérisait la langue écrite du x>ii* siècle, supérieure à cet égard à celle du \vl* : « Le plus grand mérite qu'il a fallu perdre (pour passer de l'une à l'autre), c'est l'ordre, avec les qualités qu*il rendait possibles : l'extrême clarté et l'absolue précision ». V. Hrunot, Hist. de la Langue et de la LUI. franc., t. VIII, p. 878.
cédés est l'analyse d'éléments jadis plus complexes, et nous croyons en avoir dit ce que l'on pouvait en dire ; l'autre, c'est l'emploi continuel de mémento, de mots-rappels, légers, courts, faciles à ajouter et faciles a retrancher, réduits parfois à n'être plus guère que des signes à peine perceptibles, mais suftisants, et, à force d'habitude, presque indispensables aujourd'hui. Sans vouloir reprendre ici tout ce que nous avons dit sur ce sujet dans une étude spéciale * , nous nous bornerons a quelques indications très sommaires sur le rôle en français de ces agents si actifs de sincérité et de franchise.
Notre langue possède, comme la plupart des langues, des mots dont l'accent primitif s'est peu à peu atténué, à l'usage, jusqu'au point de disparaître complètement. Ces mots sont en principe ceux dont M. Bréal a défini le rôle, en les qualiOant d* exposants : a Certaines modiCcations de la pensée, exprimées d'abord par tous les mots, sont peu à peu réservées pour un petit nombre de mots, ou même pour un seul mot, qui assume la fonction pour lui seul : il y a ainsi substitution d'exposants constants ou même invariables', indépendants, aux exposants variables et assujettis^ » ; tous mots devenus proclitiques. Mais il existe entre notre langue et la langue mère cette différence capitale, que les mots latins sans accents sont enclitiques, sauf quelques prépositions ; et encore ces enclitiques figurent-ils en bien petit nombre dans le latin écrit :
fjue, ne, ve, quis (indéf.), sum, es, est, sunt, ce, pse,
et quelques autres bien rares. Il est permis de croire que le latin parlé en possédait davantage. Quoi qu'il en soit, on pourrait dire que notre syntaxe, depuis longtemps conçue dans le latin populaire, est vraiment née le jour où les mots proclitiques s'y sont multipliés et y ont eu droit de cité sous formes d'auxiliaires, de déterminatifs et de copules. Le présent chapitre sera exclusivement consacré à l'étude, dans le texte de Marcellus, des déterminatifs et de l'importance
* Qaelqaes Observations sur les Mots Proclitiqaes dans la Langue Française, Ann. de i'Univ. de Grenoble, 1898, pp. 4^5-/|83.
* Edél. du Méril, Essai philos, sar la format, de la langue Jranç. (i85a), p. 94 : « liO français remplace des flexions ^ans valeur réelle par des mots particuliers qui marquaient les rapports grammaticaux des autres ». Une dénomination restait à trouver.
qu'ils ont déjà conquise dans ce langage de transition. Disons-le tout de suite : c'est par là que l'ancien latin est le plus gravement altéré chez notre auteur. Nous n'avons rien dit et nous ne dirons rien de la syntaxe d'accord, celle dont la négligence produit ce qu'on appelle ordinairement des solécismes dans les copies d'élèves ; mais, à côté de ces solécismes formels, il en faut distinguer, comme^le bon Ghrysale, u d'étranges en conduite m ; et la multiplication des motsrappels dans le de Medicamentis, si l'on en juge par le rôle qu'ils jouaient à l'époque classique, aurait fait frémir d'un commun accord Cicéron, Quintilien, et jusqu'à Pline-le-Jeune.
Le nombre des mots inutiles, ou plutôt des mots qui ne sont pas strictement indispensables, est considérable ici : on en trouve à chaque page, presque dans chaque proposition. Aussi est-il rare qu'on y relève quelque obscurité : les humbles et les malheureux pour lesquels il a écrit son rrcueil si profondément candide, mais si charitable, n'ont pas du se tromper souvent dans la préparation des receltes indiquées. Quand ils lisaient — ou qu'on leur lisait :
P. 7G, 3i : pulei flores destringe, conque madefacito. . . atque eo panni partem line, a cueille des fleurs de pouliot, fais les tremper, et frottes-en le coin d'un linge »,
il n'y avait pas l'ombre d'un doute ; mais on peut bien affirmer que Cicéron eut fait l'économie de eos et môme de eo. On croit lire dans la grammaire du bon Lhomond cette règle bien française, mais inconnue des Latins classiques, que si deux verbes qui se construisent avec des cas difi*érents ont des compléments identiques, il faut employer un pronom complément avec l'un des deux :
Deus amat virum bonum illique favet.
Dieu aime l'homme de bien et le favorise.
L'application de la règle en français est plus remarquable encore que dans l'exemple latin, puisque /auomer et aimer sont transitifs l'un et l'autre ; c'est justement ce que fait ici Marcellus :
flores destringe, eosque madefacito ;
^^mAmW—-^i— -ï-* lï^-aK.
deux sûretés traient mieux quune, dit le plus français des fabulistes. Voici un autre exemple bien significatif de la même tendance :
P. 75, i4 • viperam in vaso fictili repones, ^amque illic putrescere permittes, « on enferme une vipère dans un pot, et on Vy laisse pourrir ».
On aurait pu dire aisément :
viperam in vaso fictili repones axi putrescere permittes .
Le rappel peut être plus lourd encore :
P. 76. 20 : feliis terrae et chelidoniae ulriusque herbaesucum. . . pari mensura permisce.
Il semble ici que les deux premiers noms : fel terrae et chelidoniae, soient placés comme en litre, hors de la phrase, et qu'on ne puisse en parler ensuite sans employer un pronom-rappel. Assurément, c'est un excellent procédé danalyse et de clarté, que de distinguer si nettement le nom d'une part, son rôle grammatical d'autre part, et d'affecter régulièrement ce dernier à un pronom qui laisse intacte l'idée nominale et la dispense de se risquer dans la mêlée, parfois un peu obscure, qu'est une proposition : nous l'avons apprécié naguère (p. 60) à propos de l'infinitif. Mais, comme nous sommes loin du latin classique, et combien plus près du français :
Pierre ! il ne viendra pas de si tôt !
P. 22/1, 21 : Potio ad epar utilissima, praeterae haec ipsa comper-
tum et praesenlaneum remedium est etiam ad laleris dolorem,
accipit haec, etc.
Scribonius, assurément, n'ignore pas cette construction, et l'on peut lire dans son texte des phrases comme celle-ci :
rec. I : inde sumitur cyathus et duobus rosae commiscetur, frequenterque ex eo curatur caput.
Mais, comme nous avons dû le dire à propos de la préposition, autre chose est la connaissance d'une construction, autre chose en est l'emploi incessant, et point n'est besoin de lire beaucoup de Marcellus pour se bien convaincre que c'est chez lui un vrai système :
P. 76, 36 : sucum cardonis, sucum urtîcae... aequis mensuris ista conjunges, et addes his sapae niodicum... atque ita oculos inde superlincs, ut modicum ingredialur eos et delacriment,
P. 289, 18 : rana viva, si... adponatur. in eam vitium transira dicilur.
On songe à la fameuse Pensée : « Le nez de Cléopàtre, s'il eût été plus court... >) ; mais il manque encore illa dewdint adponatur.
On objectera que les phrases sont bien longues, qu'une erreur même légère dans des matières aussi sérieuses pourrait être fatale ; mais comment justifier ceci :
P. 107, 3 : herbam quae gallice dicitur blutthagio, nascitur
locis umidis, eam teres sucumque ejus..,, P. 5i , 6 : cinisque ei adjecto mellc inlitus alopeciis cito
prodest.
D'après le contexte, il est hors de doute que ei représente cinis : de la cendre, en y ajoutant du miel...
P. 244, I : ad praecordiorum duritiam et ad dolorem eorum vere
convenit, P. 3C2, 16 : quae cum fuerint igné liquefacta, colabis ea..., P. 295, 7 : lauri folia trita vel ejusdem bacae aut flos ex vîno
potus . . .
Notons bien, dans ce dernier exemple, qu'il n'a été question jusque-là d'aucune plante, et que par conséquent les feuilles ou la fleur ne peuvent appartenir qu'au laurier.
Les pronoms employés sont indifféremment longs ou courts, placés avant ou après le verbe : les proclitiques proprement dits ne sont pas encore définitivement formés*. Mais la construction du
^ Dans la Chanson de Roland^ il s'en faut bien que la règle des proclitiques sujets ou compléments soit définitivement établie: aux vers i74ii 17^3 et 1744» voseinos (compléments) précédent le verbe; aux vers 17^7 et 17481 nos (complément) suit troveront et lèveront. Le vers 1710 commence par les mots: « Se vos cornez » ; le vers suivant, par : « Ja avez vos ». L'étude de ces règles de construction dans ce poème serait fort intéressante pour l'histoire de la langue française et de sa formation du bas latin.
rappel avant le verbe est déjà plus fréquente que Tautre, surtout quand ce rappel est un adverbe, comme nous le verrons un peu plus loin. Au total, ces pronoms font des phrases extrêmement lourdes : l'addition de eorum, de ejusdem, de ista, ne saurait passer inaperçue comme celle de nos rappels monosyllabiques et proclitiques. Il était naturel que la tendance à l'abréviation se fit déjà sentir, et nous allons en voir des exemples.
Il faut toutefois remarquer auparavant la multiplication, ou plutôt la réapparition régulière de pronoms d'une espèce à part, et qui avaient presque disparu du langage écrit : ce sont les antécédents démonstratifs des pronoms conjonctifs. Par le fait que les pronoms conjonctifs étaient variables en genre et en nombre, et s'accordaient par là avec leurs antécédents, il est clair qu'il n'était pas nécessaire d'exprimer cet antécédent, toujours le même quant au sens, et dont la simple audition du conjonctif permettait de reconnaître en général le nombre et même le genre. .Quant au cas, il était d'ordinaire assez peu important, c'est-à-dire qu'on le suppléait sans peine aux cas droits; aux cas obliques seulement, on le maintenait rigoureuse ment, ou bien, dans les phrases les plus claires, si le relatif devait être à un cas droit, on construisait ce relatif au cas de l'antécédent spus-en tendu (attraction) :
è|ji.cl [i.£Taâ(8(i)ç tov (=:tout(i)v a) s/st?.
Par conséquent, l'expression de l'antécédent était fort rare en somme. A l'époque de Marcel lus, les désinences sont mal prononcées, et le besoin d'un supplément de clarté se fait sentir; il ne faut donc pas s'étonner de voir rétablir les antécédents dans des propositions comme celles-ci :
P. 322, lo : prodest etiam his quibus... liquores. . . sub-
sistunt.
P. 5i, i8 : prodest et his quibus pustulae nascuntur.
Là où Scribonius avait écrit :
Rec. i55 : sed et his alvus acri clysmo mane trahenda est,
Marcellus commente :
P. 2^5, 17 : sed his quibus hoc remedium dandumst alvus acri clysmo^ etc.
C'est moins, il faut bien le dire, un besoin spécial, qu'un besoin général de clarté, qui fait rétablir ici les antécédents : quibus est, par sa désinence, on ne peut plus clair, et il est bien certain que his n'est pas destiné à remplacer la chute de cette finale dans la prononciation. Assez souvent on trouve : his qui surdi sunt, pour surdis ; his quae colata fuerint, pour colalis. A plus forte raison peut-on remarquer des antécédents substantifs soulignés par un pronom démonstratif, véritable article, comme :
P. a5i, 3i : ex ea parte, qua quis nesciam patitur.
P. III, 33 : quod ad aurem ejus partis dici oportet, de qua...
Les anticipations sont ainsi multipliées au point de pouvoir être regardées comme régulières ; et l'on s'y habitue tant et si bien, que la suppression — due à la faute d'un copiste ou à la résistance de l'antique usage — de ce mot explétif finit par paraître bizarre. En conséquence, on ne fait plus guère attention à la désinence du relatif, ou, plus exactement, au genre et au nombre du relatif. Si, du moins aux cas droits, nous sommes loin en apparence du kiou du /ce de la Chanson de Roland, réfractaire à toute variation en genre et en nombre, n'oublions pas cependant que cette invariabilité se révèle dès la plus antique origine de la langue française ; nous verrons tout à l'heure qu'elle existe aux cas obliques dans le texte même du de Medicamentis : on y voit « fleurir la cause », et déjà poindre l'effet . Il est très rare, en fait, que chez Marcellus le relatif placé au début de la phrase tienne lieu du démonstratif; par exemple :
PI III, 32 : quod ad aurem... dici oportet, après un point-et-
virgule.
P. 168, i4 .' Cui rei castaneae medentur,
^ Gela ne i*empécbe pas d'user d'expressions traditionnelles syncopées, comme le de eujas des notaires :
P. a83, i3, et ailleurs : dabis cui (= ei qui dictus est) supra bibendum. De même : cam supra scriptis^ dont la forme complète se trouve p. a^Qi i3 : cam his quae supra scripta sunt.
ou encore, dans un cas où c'est l'adverbe, au lieu du mot déclinable, qui est employé :
P. 227, 20 : t//irfe jejuno cocleare... dabis , après un point -etvirgule.
Nous pouvons donc conclure que, dès ce moment, celte habitude de séparer nettement, par l'expression de l'antécédent, la proposition relative de sa principale, est acquise ici. C'est, en somme, briser en plusieurs endroits, par des espèces de césures, l'unité jadis trop rigide d'une même phrase. Concluons aussi que la multiplication des antécédents ou des anticipations non-nécessaires n'est que la première manifestation de cet esprit bien français, qui distingue si nettement, non pour subtiliser, mais tout simplement pour ne pas confondre. Or, l'intérêt de la distinction est ici capital : telle erreur de composition peut rendre fatal le remède le plus efficace. En revanche, plus la proposition était brisée, plus il importait, pour le maintien de son unité, que les ligatures, les attaches, les conjonctifs^ fussent prodigués sous toutes les formes : de là une grande clarté, de là la suppression de tous les inconvénients qui pouvaient résulter de la rupture de la période ; — de là aussi une difficulté d'ordre nouveau^ que nous allons examiner dès maintenant.
Dans renchevétrement des mots principaux et des rappels, il n'est pas toujours bien commode d'apercevoir le rapport exact des pronoms avec ce dont ils tiennent la place, et par conséquent d'appliquer sans peine les règles rigoureuses de l'accord. « La mission dont il les avait chargés d n'est une phrase facile à dire en français que parce que nous ne prononçons la désinence, ni de avait, ni de chargés, ni de il; c'est-à-dire que, à mesure que les conjonctifs et les rappels se multipliaient, ils tendaient, ou plutôt on tendait à les immobiliser d'autant et à les transformer en mots de son invariable. La transformation en cas obliques des pronoms-rappels en adverbes-rappels est à peu près aussi complète dans le de Medicamentis qu'en français moderne.
Il faut noter d'abord que ce phénomène avait été précédé logique-
ment par la suppression des attractions. L'attraction du genre et du nombre est l'extension exagérée de l'accord ; avec le, nombre croissant des pronoms, il fallut, sous peine de risquer mainte incorrection, réduire l'accord à ses justes limites, et même bien en deçà. Assurément rien de tout cela ne vint de l'intervention arbitraire ou opportune d'un grammairien ; d'autre part, le germe de cette réforme se trouvait déjà dans la langue classique : rien ne naît de rien, dit le simple bon sens.
L'attraction, en principe, consistait à faire accorder en genre et en nombre un relatif, non avec le mot qui précède et dont il tient réellement lieu, mais avec un substantif suivant qui joue en quelque sorte le rôle d'attribut du premier :
animal.., quem (non qaod) leonem vocamus.
Or, une pareille construction n'est possible que dans le langage écrit et dans le style soutenu; en second lieu, elle n'est absolument pas naturelle. Aussi Marcellus écrit-il toujours :
P. 4o, 28 : ad vertiginem capitis, quam Graeci scotoma vocant,
P. 49, 25 : cèpe longum, quod ceputius nominatur,
P. 117, 5 : arfzonam, qaam Graeci hcvpeta (tcv ?p-YîTa) dicunt.
Voici un exemple encore bien plus caractéristique :
P. 97, i4 : et quia semper acida sunt (mala) nec unquam maturescunt, rhoas oxias haec Graeci dicunt.
Et non seulement le relatif était ainsi réfractaire à toute influence de l'attribut, mais encore il arrivait qu'il fût mis au neutre, quel que fût le genre de l'antécédent. M. Boissier (Fin du Pag., t. II, p. 419, n.) remarque fort justement que Salvien. « le prêlre de Marseille », parle déjà français en latin quand il écrit :
Giib. D., IV, i4, 65 : Injusti sunt barbari et nos hoc su mus : les barbares sont injustes, et nous le sommes aussi.
Marcellus ne se borne pas à maintenir rigoureusement la forme subs tantive de certains adjectifs au neutre :
P. 74, 4 ' cum paasillo vini, P. 77, 2 : sapae modicum.
P. i45, i5 : pingae laridi,
P. 296» II : potiones duae de /)er/n/x^o fiunt, etc.,
il dit constamment :
P. 121, 18 : rosae floris quod eai lateum,
P. 76, 3i : pulei flores desiringe eosque madefacito ex aqua frigida et contere bene atque ex eo panni parlem dimidiam Une.
Eo ne peut avoir qu'im sens : (c de cela » . Aussi ne faut-il pas douter que eo ne signifle cela dans les exemples suivants :
P. 46, 4 • rutae fasciculum et sulphur vivum cum vino vetere simul decoque et caput ex eo lava,
P. 161, 3o : deinde ipsam aquamcolabis... atque addes illic mellis optimi sextarium unum, piperis triti semunciam et iterum ad tertias decoques, ut spissum fiat; deinde diligenter in vaso vitreo repones atque ex eo jejunus terna cocliaria sûmes.
Scribonius (rec. 235) avait écrit : si iilcus sordidam erit aut cancer templaverii autjam occupaverit,..; Marcellus précise doublement :
P. 34o, 29 : si ulcus in pêne sordidum fuerit aut cancer illad (=:■ penem) temptaverit vel jam occupaverit...
Ce phénomène naturel qu'on peut appeler la neutralisation des outils grammaticaux, est bien, dans tous les sens, une neutralisation : l'outil perd non seulement son genre, mais tout ce qui accuse un peu nettement son indépendance, le nombre par exemple, et même, dès l'époque classique, le cas : quid (zz oui rei)studes? Ce rôle abstrait des outils grammaticaux est marqué ainsi par une neutralisation générale.
Un pareil emploi du neutre singulier même aux cas obliques, — car nous n'avons pas voulu citer des exemples, moins intéressants, de cas droits, — amenait insensiblement à des tournures adverbiales, puisque l'adverbe est toujours au neutre :
P. 166, 3o : ova cruda duo in calicem verguntur : eo adjiciuntur olei optimi unciae quinque.
Eo signifie à cela, ou, si l'on veut, y à la question quo. La tournure suivante marque un nouveau pas en avant, presque définitif :
P. i6i, 33 : ipsam aquam colabis et in rudem ollam alteram mittes atque addes illic mellis optimi sextarium unum.
Enfin :
P. 169. i3 : limaces tere in mortario etadjice /6/ovum gallinaceum, et tingue illic lanam sucidam.
Cette fois, le terme est atteint : que le mot de forme nettement adverbiale ibi, plus encore que le mot illic, soit répété à tout propos, et pour remplacer n'importe quel cas oblique de direction, ce n'est plus du latin; nous voilà désormais en présence d'un outil grammatical français, l[un des plus précieux, le pronom adverbe F, — à un détail près ; il n'est guère encore construit avant son verbe, du moins quand le verbe n'est pas au participe, car on trouve ordinairement ;
P. i34t 24 : aqua malvarum illic incoctarum gargalizationi pluri-
mum prodest, P. 1^9, 3o : novîs sfongeis illic demersis (Scrib., rec. 43 : novis
spongeis demissis) .
Il est superflu de citer ici des exemples : il suffit d'ouvrir au hasard une page de Marcellus, et l'on trouvera illic ou ibi construit indifiëremment avec addere, adjicere, intinguere, incoquere /etc., généralement à la question ubi; rarement et sans distinction apparente, à la question qiio : nous sommes donc bien sur la route de France.
Aux cas droits même, en apparence, on trouve, nous ne disons pas le neutre, — cela va de soi, — mais la transformation de ce neutre en adverbes, tels que sic, ita, etc., dont le besoin évidemment se faisait beaucoup moins sentir :
P. 128, 34 : dentifricium optimum ac saluberrimum sic, P. 175, 17 : compositiomedicaminisadarteria sananda ^iVr, P. 177, 16 : ad... contusiones medicamentum valde necessarium, quod dia steaton dicitur, sic ^ :
^ Une finale assez fréquente do ce genre de phrase est accipit haec : c'est celle que Scribonius emploie, quand il en emploie une. Dans Texemple suivant et dans beaucoup d'autres, Marcellus Ta ajoulée de son chef :
P. I74t I ' <er pastillus ad sanguinis eruptionem mirifice faciens aecipit haec : (cf. Scrib., rec. 86).
On voit très bien l'origine de cet emploi de l'adverbe : Marcellus a dit quelque part :
P. 1 85, 9 : ad pustulas papulasve de facie tollendas medicamen comportes sic.
De là, avec le substantif verbal, compositio sic; de là enfin, avec un substantif quelconque, dentifricium, ou medicamentum , ou remedium sic. Et déjà, avec le verbe, sic tenait lieu de ex his rébus (p. 77, 28) ou de taie ; c'est qu'en réalité sic est un véritable ablatif, ou plutôt un instrumental, qui remplace dans toutes sortes de cas le pronom déclinable.
P. 91, 18 ; (diverses matières) tundes atque cribrabis per tenuissimum cribrum et sic pulvere uleris.
Pulvere est une véritable glose de sic, car on lit un peu plus bas :
P. 91, ai : tundes haec atque in pulverem tenuissimum rédiges
et sic uteris, P. 91, 24 : ... et siccabis et tundes et cribrabis et sic uteris.
Plus haut, c'est ita qui est employé de la même façon :
P. 91, i4 .' haec mixta de ipso suco colliges... atque iVa collyria formabis.
Le simple fait que tous ces exemples sont empruntés à la même page prouvent combien ils sont fréquents chez Marcellus. Ce qu'il faut noter en même temps, c'est que si le mot sic est indifféremment construit en mot accentué ou en proclitique, ita, par contre, est généralement suivi de son verbe ou de la locution verbale dont il est le circonstanciel.
Après avoir ainsi reconnu au passage la formation de courts adverbes marquant la direction ou la manière, nous avons à parler d'un emploi plus important encore, en ce sens qu'il est assez avancé pour que la traduction en français des phrases qui le contiennent ne soit plus qu'une transcription, non une traduction : c'est l'adverbe du point de départ ou de l'origine, à la fois génitif et ablatif, sous sa double forme du conjonctif unde, mais surtout du démonstratif inde, français en.
Il n'y a pas lieu d'insister sur unde : cette tournure n'est pas in-
connue au latin classique, et d'autre part la future forme française, qui est dont, n'est pas encore indiquée par l'addition ou plutôt la répétition de DE avant la forme classique :
P. 227, 20 : haec sicca tundes et cribro médicinal! cribrabis : unde îejuuo cocleare... per triduum dabis.
Inde (fr. en — Dubois, dans sa grammaire publiée en i53i, signale et recommande la forme end, usitée alors dans le Hainaut — ) est assurément un adverbe du point de départ ; mais le point de départ proprement dit, l'origine, l'espèce, la matière, la partie, bref, tout ce qu'à la fin du chapitre II nous avons vu exprimer par DE, s'exprime maintenant par INDE, toutes les fois qu'au lieu d'un nom un pronom-rappel doit suffire. Voici d'abord le point de départ proprement dit :
P. 62, 25 : sevo cervino faciem prias perunge, ne quid inde des-
tille t, P. 67, 2 : radiées... tundes in pisone marmoreo et sucum inde
linteo intorto exprimes, P. 94, 23 : ... tepefacies et inde fjaantum satis est auribus infande , P, 95, l\: très araneae viventes in oleo si ferveant... atque inde te-
pidum auribus quod sufficiat instilletur, cito remédiant.
Nous avons de même en français : « Je suis allé à Paris et ]en reviens ». C'est le véritable et premier emploi de inde.
Vient ensuite le cas de la matière et spécialement de la partie (plus exactement : du tout partagé) : même emploi du même adverbe :
P. 178, 38 : cribrabis atque inde cocleare unum... dabis,
P. 197, 23 : cum opus est, danlur inde coclearia quibusdam duo,
pass, : inde cocleare datur, accipitur, dabis, gustabis, devorabis,..
La partie est nettement spécifiée dans l'exemple suivant :
P. 201, 10 : butyri libram decoque, quousque inde pars sexta decedat.
Avec un substantif au lieu d'un pronom, on a cocleare mellis, sexta pars medicamenti, etc., toujours au génitif, comme si la dépendance tenait vraiment au substantif, non au verbe; au contraire, l'expression inde a certainement commencé par être une dépendance du verbe, non du substantif, puisque inde est un adverbe. Nous verrons bientôt la confusion se consommer.
C'est encore la matière, spécialement considérée comme un moyen qui se trouve exprimée par inde dans les phrases analogues à la suivante :
P. 43, 20 : inde caput lavari oportet.
Cf. la construction pass, de inde avec illinere, formare, curare, ir rigare, eluere, injicere, fricare, contingere, fundere, inungere, facere, diluere : fr. avec, si c'est un substantif qui est complément, mais en si c'est un pronom :
se laver la tête avec de l'eau, s en laver la tête.
Ici même, il semble, contrairement à l'habitude qu'a Marcellus d'employer des rappels, que inde serve à deux fins, matière et partie :
P. 267, 27 : inde cum opus fuerit dabis, (( tu en donneras quand besoin en sera ».
Pas une fois la manière ne s'exprime par inde ; nous avons dit que c'est par sic. De même l'instrument proprement dit a été sans doute considéré comme trop concret, pour être exprimé par un mot aussi abstrait que l'est inde. Ainsi quand on lit, p. 1/16, 34 : fauces inde langes, on peut être sûr que inde ne signifie ni le doigt, ni un pinceau, ni un instrument quelconque, mais un médicament dont on utilise ainsi une partie*. Dans la plupart des exemples précédents, c'est en somme la partie qui est en jeu, non autre chose, et inde représente vraiment un génitif partitif.
Inde ne tient jamais lieu non plus d'un génitif de propriété :
P. 244, I • Malagma ad.., praecordiorum duritiam et ad dolorem eorum.
Il faut, du reste, ajouter que, de près ou de loin, quand inde est employé, on arrive toujours à découvrir un verbe plus ou moins dissi-
' Inde ne s'emploie donc pas a\ec uli que Marcellus, du reste, construit assez souvent avec l'accusatif. Le français est allé plus loin : « Il prit un bâton et en frappa la béte ».
mule ; mais si ce verbe est très éloigné de inde, comme c'est le cas dans la phrase déjà citée :
P. 178, 28 : atque inde cocleare unum cum uno cocleari mellis et aquae calidae cyathis duobus jejuno ad diem dabis,
n'est-ce pas une preuve que le lien qui rattache inde au verbe est devenu lâche jusqu'au point, pour ainsi dire, de ne plus exister du tout ^ ? En français aussi, quand on dit :
« Jetez cette fleur ; l'odeur en est trop forte »,
on a pu croire que en était le régime de est, signifiant vient ou quelque chose de pareil ; en fait nous l'employons comme un simple génitif, c'est donc un simple génitif. En français, mais déjà dans le texte de Marcellus, éloignement équivaut à suppression de dépendance ou affranchissement; nous savons bien que le souffle de notre auteur est court, et que, dans son style, il n'y a vraiment subordination qu'autant qu'il y a voisinage, et, en quelque sorte, suzeraineté immédiate, possession matérielle. En bonne grammaire française, il n'existe pas de conquêtes lointaines, de colonie aux antipodes : toute dépendance éloignée devient bien vite autonome, ou, pour continuer la comparaison, se soumet bientôt à une puissance plus voisine. La construction de en sans verbe existe donc déjà dans Marcellus, il serait puéril de le nier ; quel qu'ait été à l'origine le mot à mot, il est une foule de cas où l'analyse donne inde pour complément enclitique à un substantif. Dans la phrase :
P. 2o5, i3 : inde cocleare accipitur,
il faut en définitive, comme le prouve l'examen des propositions dans lesquelles inde est très loin de son verbe, et très près de son substantif, analyser ainsi :
* H semble pourtant que, dans l'exemple suivant, le verbe soit absolument sousentendu :
P. 66, a4 : decurres ad puteum et inde aqua oculos fovebîs,
Remarquons à ce sujet qu'en français en, non plus que dont, n'est jamais le complément d'un nom précédé d'une préposition, c'est-à-dire construit à un cas oblique.
accipitur (on prend) cocleare (une cuiller) inde (m ejus rei, de cela).
Le rapport qui unit inde à cocleare est devenu immédiat, et cette absence d'intermédiaire est précisément exprimée par la construction de inde tout à côté du substantif, qui régirait le génitif dont inde tient lieu. Si bien que, dans l'exemple cité en dernier lieu, inde est un simple génitif de matière, comme aun dans : vas auri, ou ce qui revient au même, un génitif partitif, non plus un ablatif du point de départ. Remarquons-le en passant : c'est dans des exemples de cette espèce que l'on saisit le lien intime qui unissait d'abord des choses, que l'on croit communément bien éloignées l'une de Taulre, et que la grammaire pratique confond aujourd'hui absolument. C'est ainsi que dont et en sont considérés aujourd'hui comme de véritables pronoms, l'un conjonctif, l'autre démonstratif, et avec raison : dans une langue, un mot est semblable à un acteur au théâtre : il est ce que son rôle le fait actuellement, quel qu'il fût avant d'entrer en scène. Un mot, ancien adverbe, qui joue le rôle d'un pronom, est un pronom, rien autre chose. Aussi l'étjmologie est-elle une science parfois décevante ; et ce ne sont pas toujours ceux qui connaissent le mieux le passé de leur langue, qui précisément la parlent le mieux. Ils ont au contraire beaucoup d'efforts à faire pour se débarrasser de certains souvenirs encombrants, pour distinguer, dans ce qu'ils savent du passé, ce qui est caduc et ce qui demeure, pour se rappeler enfin qu'ils sont, comme dit Molière, les gens de maintenant. Plusieurs adverbes furent ainsi, par destination, les uns des prépositions, les autres des pronoms indéclinables : l'adverbe de manière est une mine précieuse d'expressions pour les cas obliques, surtout pour les cas les plus mal définis.
C'est le pronom is, dans ses formes adverbiales ibi, eo, inde y qui est le plus souvent employé comme pronom, sans doute en raison de ce que son sens est moins précis que celui des autres démonstratifs ; on trouve pourtant illic au lieu de ibi, hinc au lieu de inde, sans qu'il soit possible de faire une distinction de sens bien nette :
P. i55, 9 : licetet hinc catapotia facere (cf. Scrib. rec. 91),
hinc désignant une mixture précédemment décrite.
P. 149. 18 : vettonicam, argimoniam.,. hinc amplius mittes sardae caput ^ .
Inde, chez Marcellus, est déjà un simple rappel, presque neuf fois sur dix explétif. Il semble que ce fût un mot très court, d'accent très faible, occupant modestement sa petite place, et si peu gênant qu'on l'employait sans nécessité aucune : utilité humble et précieuse, comme le latin jadis écrit en possédait si peu, comme heureusement nous en avons tant aujourd'hui. Citons un dernier exemple :
P. 23o, 20 : de lupi praeda, id est de reliquiis vervecis aut caprae aut cujuslibet animantis quam comederit, carnem vel pellemvel os coUige et serva, et, quando aliquis jecur doluerit, inde eum tange.
Où trouver un mot plus commode que ce rappel indéclinable, toujours là pour empêcher d'oublier ce qu'il ne faut pas oublier, même quand il semble bien que sans lui on se ràppellçrait aisément les choses ? Avec inde bien employé, l'homme le plus étourdi et le plus distrait ne saurait longtemps s'égarer.
On pourrait peut-être résumer exactement tout ce qui précède, en disant que, tout comme en français en et dont sont des pronoms tenant lieu d'un substantif construit, dans n'importe quel sens, avec de, — de même, dans le latin de Marcellus, indeei parfois unde tiennent lieu de substantifs qui seraient, quel que fut du reste leur rôle, construits avec la préposition latine de. Mais il est clair que, dans le français qui s'est ensuite développé, unde (devenu ont) se serait mal distingué de en et surtout de on ; de là sans doute cette addition illogique, mais conforme à la nouvelle morphologie des noms, de de en tête du mol qui l'avait déjà en enclitique, mais en enclitique qui ne se prononçait pas plus que celui de inde. Nous avons vu plus haut
I Ne serait-ce pas là l'origine de notre locution en plus [inde plus), et, quand on dit : en plus de cela, ne commet-on pas un pléonasme pour avoir oublié le sensétymologiquc de en dépendance du comparatif? Ne serait-ce pas le point de départ de l'expression en outre, d'ailleurs inexplicable (ind« u/<ra, non : in ultra)? Outre est en définitive un comparatif de Bignificalion et même de forme (suffixe ter). — Hiemann et Goelzer, Synt. comp. du Grec et du Latin, S i58, n., disent fort justement que Tablatif de comparaison se ramène aisément à celui du point de départ. L'emploi de hinc ou inde devant un comparatif confirme cette théorie.
que la locution de unde^ si vicieuse en somme, est étrangère à Marcellus. Là où nous avions vu (chap. ii) se développer l'emploi proclitique de DE devant les noms, nous voyons ici se développer dans le pronom l'emploi enclitique, c'est-à-dire relativement plus ancien, du même outil : tant il est vrai que les pronoms gardent plus longtemps la tradition de l'ancienne langue, ou, plus exactement, que les outils grammaticaux une fois choisis changent moins d'aspect que les autres mots. L'usage de l'outil varie avec le développement de la langue qui l'emploie ; mais la forme en demeure constante, et, par un singulier privilège, il semble qu'après la formation de la langue, l'outil une fois façonné soit inusable, tandis que, dans le reste du vocabulaire, tout vieillit, tout passe, tout se renouvelle autour de lui.
Nous arrivons à une dernière catégorie d'outils grammaticaux, de la nature des rappels, mais dont l'emploi est de beaucoup moins étendu dans le de Medicamentis que celui des précédents, et dont la fortune toutefois devait être en français extraordinai rement éclatante. Il s'agit de ces pronoms qui se construisent, non à la place, mais à côté du nom, pour en préciser le caractère : ce ne sont donc plus des pronoms, au sens ordinaire de ce mot, dans lequel pra signifie d la place ; ce sont encore des pronoms, si pro garde son sens de devant, le sens qu'il a dans le mot proclitique. Nous les appelons en franôais, bien à tort, les articles, puisqu'ils sont des délerminatifs, et non pas des conjonctifs.
Les articles étaient employés par les Grecs comme par nous, et venaient de la même origine que les nôtres : c'étaient d'anciens démonstratifs, qui avaient perdu de leur matière et de leur accent. Il est décidément bien singulier que les Latins, qui pourtant prononçaient les finales moins bien que les Grecs, et qui d'ailleurs ne les accentuaient à peu près jamais, aient pu se passer impunément de cet outil, le plus indispensable de tous dans une langue digne de ce nom. C'est faute de celui-là, plus encore que des aulres, que le latin ressemble tant, au premier abord, à ce qu'on appelle communément le parler nègre ou au style des télégrammes ; peut-être est-ce pour cela surtout qu'il ne devait pas durer en tant que langage parlé,
et que ses qualités de langue écrite Tont si vite réservé dans l'usage à tout ce qui est écrit, à tout ce qui a besoin, en quelque sorte, d*étre gravé : dogmes théologiques, sentences, mathématiques, traités de paix, textes de lois. Encore la langue française, une fois constituée, supplanta- t-elle bien vite cet idiome tout artificiel. On voit de loin en loin, — apparent rari nantes, — des traces, des symptômes d'appropriation de pronoms en articles dans la langue cicéronienne : d'abord, sous forme d'antécédents non strictement nécessaires des conjonclifs (nous en avons parlé plus haut) :
le livre que vous m'avez donné, hic (is) liber quem.,,
puis, sous forme de simple rappel, sans proposition conjonctive :
P. 80, 21 : postea simul confundes omnia, id est collyria, iotium et piper illud. . .
ou bien encore, c'est un pronom indéfini construit avec un nom :
P. 106, 12 (cf. Ps.-PI. I, 6, p. 18) : si aliquod animal aurem
intraverit, P. 288, 17 : sal tritum, senapi tritum, ovum crudum in unum
vas mittuntur,
Ps. -Pline (II, chap. xviii) avait dit simplement: diffundilur in vaso.
P. 288, 18 : et testa ovi ipsius oleo viridi repletur et in ipsam vas defunditur.
Ce luxe de rappels n'existe pas du tout dans le texte du Ps. -Pline ; et si ce n'est pas là précisément un article, c'est du moins l'expression de cet étal d'esprit qui devait créer à nouveau les vrais articles. C'est bien encore une sorte d'article indéfmi, que la réduction à quis de la forme aliquis dans toutes sortes d'occasions ; c'est le tîç des Grecs, assez rare en latin classique :
P. 277, 3o : si quis autem morsus intestinorura... insequitur.
Enfin, à la formule très complexe déjà signalée plus haut :
P. 249, i3 : cam his quae supra scripta sunt, correspond, par une ellipse extrêmement hardie, et qu'on ne saurait
expliquer que par une véritable subaudition de l'article, plutôt conçu que définitivement formé, l'expression suivante, fréquement employée par notre auteur :
P. 275, 10, et pass. : ad supra scripta,
P. 119, II : reponuntur et sicca sapra dictis vitiis adhibentur,
P. 169, 4 .* Sidde sapra scriptum pondus, etc.
Cette dernière expression, à un cas droit, n'est guère surprenante; d'autre part, on peut objecter que supra dictum ou scriptum est une locution traditionnelle dans les pharmocopées ; voici d'autres exemples :
P. i55, II : pastillas ad iussim et ad sanguinem reicientes et ad stomachum solutum habentes.
Scribonius avait dit, sans répéter la préposition, ce qui était un peu moins bizarre ;
rec. 92 : pastillas ad tussim et sanguinem reicientes et st. sol. habentes.
Un peu plus bas, Scribonius avait écrit, d'une façon identique :
dantur ad stomacbum imbecillum habentes et sanguinem reicientes;
Marcellus transcrit un datif ;
P. i55^ 19 : dantur stomachum imbecillum habentibus et sanguinem reicientibus.
Préposition ou cas oblique, c'est tout un, et Marcellus a multiplié, ici encore, un usage qu'il n'avait pas inventé. Mais les exemples suivants lui appartiennent en propre, et paraissent, au premier abord, être de telle nature, qu'on se demande s'il ne faudrait pas rétablir ici quelque article de basse latinité :
P. 293, 33 : globuli... dantur (toTç) robustae aetatis septem,
pueris terni vel quini, P, 216, kl motiunculas levés (toutsiç) qui patiuntar ex aqua calida
dabis.
Cette dernière phrase est précédée, comme on va le voir, d'une construction analogue, précédée elle-même d'une construction plus clas-
sique, et celle-là d'une autre absolument correcte, si bien que, de la fin au commencement, on semble de proche en proche remonter de Marcel lus à Cicéron, et, en sens inverse, descendre de Cicéron à Marcellus, c'est-à-dire en quelque sorte du latin vers le français :
(antidotum) spleniticis ex posca dabis, paralyticis ex aqua calida, praecordia dolent ibus itidem ex aqua calida ; tortiones vent ris qui patiantur ex aqua calida dabis ; motiuncalas levés qui patiuntur ex aqua calida dabis.
L'auteur, si attentif à éviter les équivoques, ne se préoccupe pas du tout d'expression comme celles-ci :
ad (toùç) sanguinem tussientes ;
P. 216, g : sicca tussi (ts?^) laborantibus dabis,
P. 3o8, 28 : singulos pastillos (t(o) coli dolore laboranti dabis,
où Ton ne voit pas tout d'abord de quels mots dépendent respectivement sanguinem, tussi, coli. L'exemple d'Ovide auquel on pense involontairement (Afé/am, I, 19, 20):
« Frigida pugnabant calidis, umentia siccis,
Mollia cum duris, (toTç) sine pondère habentia pondus »,
est peut-être plus choquant encore ; mais qui ne sent précisément que c'est là une transcription littérale d'un auteur grec, de ces transcriptions comme Plante, Térence, Virgile, s'en permettaient si souvent, et dans lesquelles il n'y avait guère que la forme des caractères qui fut latine? Ces vers étaient assurément inintelligibles pour quiconque ne songeait pas au modèle grec : nous sommes loin de ce maniérisme pédantesque avec Marcellus, qui écrit ici sans recherche aucune, et songe uniquement à ne rien écrire qui ne soit absolument intelligible et compris. Le principe est tout autre, tout autre la cause, tout autres aussi les conclusions que nous pouvons légitimement en tirer.
Si l'article n'est pas vraiment né (il devait s'écouler tant de siècles avant qu'il fût employé comme aujourd'hui !), sa place du moins lui est faite, et cela de deux façons : d'abord par l'usage de plus en plus fréquent de pronoms-rappels de toute espèce, employés avec un
nom pour le préciser, même d'une manière indéfinie^, c'est-à-dire qu'on éprouve le besoin de souligner plus nettement qu'autrefois le caractère plus ou moins défini d'un nom, tandis qu'à Tépoque cicéronienne on s'en rapportait en somme au 5^/1^ de la phrase ; — en second lieu, et cette seconde façon devrait presque être qualiGée de négative» par l'existence de constructions telles, que son éclosion ne pouvait manquer de se produire à bref délai. Dans l'expression :
P. 293, 33 : dantur — ,robustae aetatis septein,
le vide était pour ainsi dire fait, et l'article allait venir le combler. Hypothèse onéreuse, dira-t-on, et absolument gratuite, sans comparaison possible avec un fait réel ? Mais si nous revenons à ce qui s'est passé pour les cas et les prépositions, nous trouvons qu'il s'est produit incessamment, et jusqu^à ce que la transformation fût achevée vers le xv* siècle, deux phénomènes corrélatifs ; on employait, à titre explicatif et explétif, certains adverbes devant certains cas en soi insuffisamment clairs ; en même temps, par un phénomène bien naturel de phonétique, les désinences non accentuées se prononçaient de moins en moins. Il se produisait donc de ce chef une véritable insuffisance, un véritable vide, que seules les prépositions pouvaient combler, et les prépositions se sont ainsi multipliées au fur et à mesure que l'atonie croissante des désinences en rendait l'emploi indispensable. Mais, d'autre part, à mesure qu'on les employait davantage, on avait moins besoin de s'appliquer à bien prononcer les désinences, et celles-ci tombaient, si l'on peut dire, pour ne plus se relever. De même, T usage de certains déterminatifs pour expliquer certaines constructions, a conduit à multiplier ces constructions qu'on pouvait d'autre part alléger, et rendre d'autant plus elliptiques que le déterminatif nécessaire était à portée. Il est fort plausible — l'exemple de Marcellus le prouve — que la multiplication des moyens de clarté ait produit celle des ellipses; et, comme les deux tendances ont pu ne pas cadrer toujours absolument dans le temps, il est arrivé qu'à cette époque, pourtant si avide de clarté, on ait admis parfois des ellipses vraiment surprenantes. C'est que l'explication était connue, et toute prête.
^ Cf. p 339, /|, remploi du déterminatif ^oâ/iseomçutf.
Sil est exact qu'on peut définir les détermina tifs des auxiliaires généraux de signification, on doit reconnaître qu'il n'y a pas d'auxiliaires ni d'outils grammaticaux que Marcellus ait davantage employés, et ceci est encore beaucoup plus caractéristique que sa prédilection visible pour les prépositions au lieu des cas simples. Il n'existait pas d'outil plus précieux que le pronom ; soit qu'il rappelle, soit qu il détermine, c'est le meilleur des instruments de clarté pour une langue. La préposition était un agent (si Ton peut s'exprimer ainsi, car l'homme seul agit, dans son aspiration instinctive vers la clarté plus grande) de dissociation de formes complexes, tout comme les verbes auxiliaires ; le pronom avec le double sens de 'ïrps, n'a rien supprimé ni guère modifié en morphologie, pas même les personnes des verbes, que nous avons l'illusion de conserver encore ; mais il représente presque tout Y esprit de notre syntaxe.
Nous avons insisté ailleurs sur la nature et le rôle de cet élément si français qu'est le proclitique ; et nous reconnaissons volontiers que, si dans sa forme première on le voit poindre chez Marcellus, d'autre part sa vraie forme, au sens large du mot, qui est sa construction, n'existe guère encore d'une façon systématique; mais le travail est déjà si avancé, qu'entre cette langue du de Medicamentis et celle du XIV* siècle, il n'y a vraiment à ce point de vue presque aucune différence. 11 n'est que juste d'ajouter que Marcellus n'est pas seulement clair parce qu'il compose un ouvrage de vulgarisation, mais parce qu'il est un Gallo-Romain, plus français déjà que vraiment latin. Antécédents, proclitiques (c'est tout un en somme), rappels de forme proclitique ou accentuée, enfin pronoms-adjectifs : autant d'outils, autant de signes indicateurs, dont l'honuéte compilateur a jalonné son champ de recettes plus ou moins naïves, toutes de très bonne foi. Ne pas confondre une herbe avec une autre, ne pas se tromper de jour ni d'heure, ni de formule magique, c'est son premier souci pour ses lecteurs.
Aussi a-t-il multiplié les synonymes, donné les noms les plus vulgaires de ses simples, et, quand il n'y avait pas à joindre aux noms
— • ~.ap
leurs synonymes de forme nominale, il y joignait, ce qui parfois vaut bien autant, des synonymes précieux, sous la forme de pronoms de toute espèce. Il est verbeux, parce qu'il veut être compris; mais ce verbiage, sous une forme bien modeste encore, c'est déjà du français, cette langue la plus riche du monde en flèches indicatrices, celle dans laquelle il est le plus aisé, pour ne pas s'égarer en syntaxe, de se passer d'un guide patenté. Le guide imprimé suffit, et ce guide, c'est le déterminatif, c'est le pronom sous toutes ses formes.