AU PAYS DE L'ABSINTHE
La petite ville, à 838 mètres d'altitude, est dominée par un contrefort du Jura, qui l'entoure d'une ceinture de forêts où les massifs de sapins laissent passer des sources. La rivière qui chemine, le Doubs, se fait là timide et modeste. En été le soleil est ardent, mais l'hiver de Pontarlier est un des plus pénibles de France. La tempête hurle dans les cimes, les sources grondent comme des torrents, la glace pend aux aiguilles des pins, la neige attaque la ville. Elle ensevelit les routes et, tassée le long des rues, elle s'élève en remparts hauts de deux mètres.
Pour le voyageur, Pontarlier est la cité perdue dans les montagnes, la calme sous-préfecture dont la voie principale le mène tout de suite, sans qu'il s'en aperçoive, en pleins champs. L'horizon est borné par la ligne bleue des collines et le rideau sombre des bois. 8.700 habitants. Des sommets, des ruisseaux, du feuillage; un lac, une grotte, des ravins tout proches, un air vif et puis
le grand silence : c'est semble-t-il le bourg plus que la ville, la ville plus paysanne que bourgeoise, la paix des campagnes, la vie simple, saine avec des gens au sang riche, aux poumons solides, aux nerfs tranquilles. Erreur des apparences. Pontarlier est agité, Pontarlier a la fièvre.
Les nuits
Le soir, dans la ville basse, des cabarets s'illuminent, des rumeurs sortent des bouges, on boit, on chante, on fait la noce. A trois heures du matin seulement, les débits mal famés ferment leurs portes. Il n'y a pas de règlements qui tiennent; les ordonnances de police, les arrêtés préfectoraux ne sont pas observés, et les autorités laissent sommeiller les lois. C'est que Pontarlier est la ville de l'absinthe et que l'absinthe est la reine des cabarets.
Tout le monde boit de l'absinthe, à Pontarlier; ceux qui la fabriquent, ceux qui la vendent, ceux qui n'ont pas le droit de la consommer dans leur pays.
Pontarlier est la ville frontière, à quelques kilomètres des Verrières-Suisse. Les cantons de Suisse qui offrent une réelle protection à leurs habitants ont interdit la vente de l'absinthe. Mais les amateurs de l'élixir ont la ressource de le déguster à Pontarlier.
On les voit, chaque samedi, venir de l'Helvétie, s'attabler dans les cafés pontissaliens et de-
AU PAYS DE l'absinthe
mander la verte, pure, gommée, au sucre. On connaît aussi certains débauchés qui, citoyens des territoires intolérants privés de maisons hospitalières, viennent demander à la ville française voisine les joies de l'amour tarifé que leur refuse leur pays.
Voilà pourquoi les nuits de Pontarlier sont chaudes, pourquoi certains tenanciers ramassent dans les cloaques bisontins des filles qui deviennent bonnes d'estaminets, pourquoi dans la ville montagnarde, des enfants de seize ans se suicident aux genoux de servantes fardées.
Le régal
L'absinthe se vend par demie. Une demie vaut quatre sous. Ce n'est pas cher, aussi les Pontissaliens absorbent-ils chaque jour cinq ou six demies. Des lurons vont jusqu'à dix, douze, quinze qu'ils n'absorbent même plus comme apéritifs, qu'ils prennent à toute heure de la journée. Quand, vers huit heures du soir, ils ont consommé huit absinthes ils ne se dérangent pas pour aller souper ! Plus on boit, moins on mange; ils continuent à humer la boisson.
Elle est la renommée de la ville. Chaque année les artilleurs viennent faire leur^ tirs au champ d'exercices. Ils profitent de leur séjour pour avaler l'absinthe du cru. Ils en font une consommation effroyable, altérés par des manœuvres en
pleine chaleur, certains sont ivres tous les soirs; l'autorité militaire ne peut empêcher cette beuverie ; les civils invitent les soldats, qui disent : (( Profitons de notre passage ici ! » Les canonniers qui ignoraient l'usage du poison deviennent des buveurs endurcis, et l'on parle longtemps à la chambrée des joies offertes par la ville! De 1885 à 1906, 209.000 hommes de troupes ont fait à Pontarlier leurs écoles à feux...
Beaucoup de femmes qui travaillent aux distilleries sont absinthiques. Dans les petites fabriques de liqueurs on donne au personnel l'absinthe à discrétion. C'est un salaire en nature. Ainsi les mitrons ont-ils droit à une miche de pain. Dans les grands établissements la direction ne permet pas de lamper la chère boisson. Alors certains ouvriers et certaines ouvrières se passent de l'autorisation patronale. Le poison a bon goût et son odeur incite à la consommation. Quand il sort en filets blancs ou verts, que son parfum imbibe l'atmosphère, il est bien difficile de résister à l'envie. Quelques établissements industriels fournissent aux travailleurs, comme boisson d'été, l'absinthe coupée d'eau dans un arrosoir. On donne à l'absinthe des emplois et des propriétés inattendus. On vous fait manger à Pontarlier des omelettes à l'absinthe. On prétend qu'elle guérit les rages de dents! Et cette femme qui dans le biberon mêle au lait une goutte d'absinthe et qui pleure d'attendrissement en embrassant son poupon ! Notre Joseph boit de l'absinthe !
AU PAYS DE l'absinthe
On Taime pure. Vous entendez, au café, des hommes vous dire sérieusement : Ce qui fait « du mal », dans la demie, ce n^est pas le Pernod, c'est Veau qu'on met dedans!
Cette femme de ménage absorbe la liqueur nature en murmurant : « Plus souvent que je mettrais de l'eau pour me noyer le cœur! »
Ce serait un crime que de laisser fuir, sans le goûter, le fluide vert aux quatre coins du monde, Pontarlier boit l'absinthe de la fraude, celle qui ne paie pas de droits. On sait que les distillateurs entrent, dans les usines, l'alcool en franchise. Il n'est frappé d'impôt qu'à la sortie. Pour le calcul des taxes, l'Etat prévoit une perte de 10 p. 100 sur cet alcool (7 p. 100 d'évaporation, 3 p. 100 de distillation) quantité exempte de droits. Comme la perte n'est en réalité que de 2 p. 100, le (( boni », les 8 p. 100 qui restent, peut échapper au fisc. Il est acheté par les débitants de la région qui réalisent ainsi un bénéfice considérable, au détriment non seulement de la santé mais des finances publiques.
Du champ au réservoir
Pontarlier sent l'absinthe. La ville en est imprégnée, des bouffées s'échappent des usines, des étables, de la terre. Dans les champs, la plante précieuse brille d'un éclat d'argent. Tous les environs, ceux de Besançon, cultivent les herbages d'absinthe, la grande et la petite, l'hysope et
la mélisse. La plante se plaît dans le sol jurassique, le rude climat de la montagne est favorable à son développement. Mais elle demande des soins constants. Au printemps, on sème la grande absinthe, une tige naît qu'on déracine et qu'on transplante. Deux fois par an, on bine le sol. Au mois de juillet elle fleurit. On récolte l'herbage, on le fait sécher dans les greniers sur des liteaux disposés en échelle. (La mélisse se sème et se repique, l'hysope se multiplie par semis et la petite absinthe par boutures.) Quand le produit est bien sec, on l'emballe. L'employé de la distillerie visite le grenier, examine les marchandises. Le fabricant a passé un contrat avec le cultivateur, il a acheté la cueillette de 3, 6 ou 9 ans pour en prendre livraison au fur et à mesure des besoins de l'usine. Les prix varient suivant les années : la grande absinthe vaut de 15 à 50, la petite de 100 à 200, l'hysope de 50 à 80, la mélisse de 60 à 80 francs les cent kilos. La culture d'un hectare demande le travail de quatre journaliers payés 30 à 35 centimes l'heure et rapporte environ 1.200 francs, disent les propriétaires.
La transformation des herbages en liqueur d'absinthe donne à Pontarlier une gloire dont il est fier. Il a 26 ou 27 distilleries. La plupart n'emploient qu'une main-d'œuvre restreinte. Mais l'une d'elles qui, chaque jour, produit 46.000 litres est une usine formidable.
Elle n'a pas l'aspect de ces lugubres fabriques qui crachent par vingt cheminées de lourdes
AU PAYS DE l'absinthe
fumées et ressemblent à des maisons de force. Elle est accueillante, elle reçoit aimablement les soldats et les voyageurs qui ne manquent pas de visiter la grande marmite où bouillonne Félixir d'émeraude. Elle est bien aimée de ses ouvriers.
Sa fabrication est simple. Elle mélange avec art les plantes qu'elle va chercher dans les greniers des paysans, la grande absinthe, la mélisse et le fenouil qu'elle reçoit du Gard et l'anis qu'elle reçoit du Tarn ou de l'Andalousie. Elle les fait macérer dans l'alcool, elle les distille au bainmarie. Le résultat est l'absinthe blanche qu'elle envoie dans des récipients contenant les colorants : la petite absinthe et Fhysope.
Mais cette simplicité est rendue grandiose par les détails d'une production gigantesque. Tous les continents réclament la liqueur odorante (Flndo-Chine, le Soudan l'apprécient ; mais la France est le plus fort client de l'usine). Aussi, pour exécuter les commandes, faut-il toutes les ressources de l'industrie.
Dans un espace de mille mètres carrés, les appareils brillent. Ils sont énormes, la liqueur chauffe doucement dans leur ventre de cuivre. L'imagination aidant, la distillation apparaît comme une chose infernale : on arrache aux plantes leur suc, on l'infuse à l'alcool, pour que l'alcool parfumé, Fennemi plein de séduction, puisse attaquer les poumons, le cerveau, le cœur des hommes.
Il y a deux merveilles : la cave, une rue de
réservoirs où 4 millions de litres sont accumulés, et puis les ateliers de mise en bouteilles. La fée verte a engagé à son service la fée électricité. Elle rince les flacons, elle les remplit au moyen d'une soutireuse. Une machine les bouche, une autre les étiquette. Les femmes qui sont auprès des dispositifs n'ont plus besoin de penser, elles n'ont qu'à faire des gestes toujours pareils pendant dix heures pour que 44.000 bouteilles soient remplies. Quand l'automate laisse quelques ouvrages aux êtres humains, ces ouvrages sont divisés à un point tel que l'effort n'est pas moins machinal. Des ouvrières garnissent le goulot des bouteilles avec une feuille d'étain, d'autres les revêtent d'un cachet. Tout de suite les machines reprennent leur empire, elles découpent, elles clouent les caisses, sans bruit, deux cents à l'heure, secondées par un homme qui leur présente les deux faces à fermer. Elles marquent, comptent et trient, un peu plus loin, 5.000 bouchons à l'heure. Elles scient les baguettes dorées qui servent a faire les tableaux-réclames.
Le chemin de fer envoie ses fourgons devant le quai de l'usine. Pour aller plus vite, pour que les consommateurs aient plus tôt leur friandise, on n'expédie pas en caisses les bouteilles destinées au dépôt de Paris et aux grands dépôts de province, mais en vrac, par wagons complets. Un ouvrier, nous montrant le convoi, nous dit : « Il y a 7.000 bouteilles dans un wagon et parfois nous «faisons» dix wagons dans un jour!»
AU PAYS DE l'absinthe
(A ce moment là, il est vrai, on faisait des heures supplémentaires, les femmes travaillaient pendant une heure et demie de plus que le temps normal.)
Elles sont 170 dans la Grande Usine, qui emploie en tout 275 personnes. La notice de la direction écrit : « Les ouvriers se considèrent comme privilégiés d'appartenir à la Maison : aussi le recrutement est-il des plus faciles, elle n'a que l'embarras du choix parmi les candidats. » Rien n'est plus vrai. Les femmes gagnent 2 fr. 50, les hommes 4 francs à 4 fr. 25 par jour et participent aux bénéfices.
Cette participation leur procure un supplément de gain qui, pour les hommes ayant au moins cinq années de services, varie entre 40 et 100 francs par an.
Le personnel de la Maison n'a pas omis de se syndiquer: il est groupé avec les patrons-distillateurs de la ville, dans le Syndicat de défense de Vabsinthe, pour lequel chaque membre verse une cotisation mensuelle de cinquante centimes. Heureuse collaboration !
Contrairement à l'opinion de M. le préfet de police Lépine, ce n'est pas « au comptoir du mastroquet que s'effectue la réconciliation nationale », c'est à la Grande Distillerie de Pontarlier, devant la pyramide de flacons édifiée chaque jour par 46.000 litres d'absinthe, au-dessus de% foudres alignés qui réservent 4 millions de litres à la gourmandise des foules!
Les Satisfaits
Ce syndicat de Défense de TAbsinthe a été fondé vers 1907, lorsque la campagne des hygiénistes inquiétait sérieusement les distillateurs pontissaliens.
A cette époque la ville offrait une animation maladive. On parlait d'interdire la vente de Tabsinthe en France! Mais alors Pontarlier ne comptait pas ! Pontarlier, choyé, gâté par les distillateurs, était sacrifié ! Jadis, au mariage des rois, le vin coulait des fontaines en Thonneur de la reine. Un fabricant de Pontarlier faisait de même couler la verte liqueur en hommage aux populations. Le jour de la fête patronale, il remplissait d'absinthe gratuite le verre que lui présentait chaque amateur. Aussi voyait-on, à la Saint-Pierre, certaines gens tendre de vastes récipients, des pots de chambre neufs, pour recevoir le présent du généreux liquoriste !
Pontarlier donc n'aurait plus son élixir, plus ses demies à quatre sous ! Pétitions, meetings, protestations firent fureur. Le clou de l'agitation fut le feu d'artifice du comice agricole. Au bouquet, l'on vit au-dessus du mont Jura une femme, belle comme l'Amour, qui serrait dans ses bras une bouteille d'absinthe. Sur le ciel s'inscrivait ce vœu en lettres flamboyantes: Vive V absinthe! Les acclamations d'une ville saluèrent cette apparition. Les clameurs les plus enthousiastes, les plus fougueux : « vive l'absinthe ! » furent pous-
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sés par le corps élu du département, par le sénateur, par les députés, par le maire. Ils se dépensèrent héroïquement en bravos.
Toutefois, celui qui plaida avec le plus de chaleur la cause de l'absinthe fut encore Edmond Couleru, procureur de la République à Pontarlier. Son ouvrage, honoré des subventions du Conseil général du Doubs, des Conseils municipaux de Besançon et de Pontarlier, essaie de démontrer qu'à Pontarlier on n'est pas plus criminel qu'ailleurs, pas moins sain de corps et d'esprit (1). On afficha les conclusions statistiques de son livre à la Bibliothèque municipale. Ce sont elles qui frappent le visiteur dans la salle.
(1) Au pays de l'absinthe : Y est-on plus criminel qu'ailleurs, ou moins sain de corps et d'esprit ? Un peu de statistique, s. V. p. ! par Edmond Couleru, procureur de la République à Pontarlier, ancien élève de l'Ecole des Sciences politiques, membre de la Commission des Etudes économiques de la Révolution. Préface par Yves GuYOT. — Montbéliard, Société Anonyme d'Imprimerie Montbéliardaise ; 2« mille; 1908.
Comme tous les amis des distillateurs et des cabaretiers, commue M. Georges Berry lui-même, comme M. Grizard, président des syndicats de débitants, M. le juge Edmond Couleru admet bien que l'alcoolisme doit être combattu. Il le déclare à plusieurs reprises. Mais il affirme que l'usage — et non l'abus — des absinthes distillées, rectifiées et loyales, ne constitue pas un danger » . Des produits fabriqués à Pontarlier, le magistrat se constitue l'avocat chaleureux et il écrit au premier chapitre de son ouvrage :
« La question de l'absinthe est à l'ordre du jour. Elle préoccupe l'opinion, le monde médical, les pouvoirs publics et le Parlement. Les médecins qui changent de sys-
Cependant à l'asile de Saint-Illie, près Dole, à l'hôpital Bellevaux, à Besançon, les déments absinthiques abondent qui ne sont pas tous originaires de Pontarlier, mais qui contractèrent leur mal dans la ville verte ou dans le département. Un affreux calembour, qui exprime une idée juste, circule dans la région :
Dans le doute, abstiens-toi !
Dans le Doubs, absinthe-toi !
La tuberculose frappe la population, mais le procureur de la République Couleru affirme que si la mortalité est élevée dans la ville, c'est parce que le pays est montagneux! Et que dans toutes
tème toutes les quelques années et qui ont largement contribué à la ruine du Midi en proscrivant le vin, ont donné le branle. De vertueux citoyens se sont émus. Une ligue nationale s'est fondée, car il faut toujours qu'en France on se croise, au nom de la patrie, contre quelqu'un ou quelque chose. L'agitation a gagné de proche en proche, soutenue par les convictions belliqueuses des uns et par le snobisme des autres. Des meetings sensationnels furent tenus, auxquels la presse voulut adjoindre la Marseillaise et des fanfares militaires, et dont les organisateurs durent limiter à cinq minutes la durée de chaque harangue, pour permettre à tous les coryphées de se faire entendre et pour endiguer leurs ardeurs combatives. Et de toute cette multitude s'éleva une immense clameur, qu'on put croire universelle, grâce à l'ampleur de la mise en scène : « Il faut prohiber l'absinthe ! Guerre à l'absinthe, qui rend fou et criminel ! » M. Prudhomme se leva à son tour et déclara solennellement : « Il faut tuer la tueuse d'hommes, Phydre verte, mère des apaches ! » Et il brandit son grand sabre en se tournant vers les monts du Jura. ;Au fond, s'il ne s'agissait que de combattre un vice anti-
AU PAYS DE l'absinthe
les zones élevées, les habitants meurent jeunes ! Jusqu'à présent les gens simples croyaient que l'air pur des sommets faisait une race vigoureuse. Les gens simples se trompaient. Edmond Couleru, juge au Tribunal, le déclare avec un grand sérieux. A ces billevesées, la science oppose la réponse de l'expérience. Le docteur Eugène Ledoux, médecin de l'hôpital Saint-Jacques, à Besançon, fait connaître d'une façon saisissante les désastres causés par l'absinthe dans la région: « De toutes les villes du Doubs, écrit-il, c'est à Pontarlier qu'on meurt le plus. On meurt plus à Pontarlier que dans les villes de France de même importance, comme le prouvent les statistiques officielles du ministère de l'Intérieur. » Voici le résumé de ses conclusions : « Dans le Doubs et le Jura, la proportion des exemptés et ajournés aux conseils de revision, pour tuberculose pulmonaire et faiblesse de constitution, a dépassé sensiblement la moyenne de la France. On compte à Pontarlier de nombreux cas d'exemption mili-
social, ralcoolisme, tout le monde serait d'accord. Pas une seule voix ne s'élèverait pour ne pas déplorer les effets désastreux qu'engendre l'ivrognerie. Mais alors, pourquoi limiter cette campagne à une région, cette interdiction à la seule absinthe, alors que du Nord au Midi et de l'Est à l'Ouest tant d'autres produits vraiment nocifs, apéritifs ou liqueurs, se fabriquent et se consomment et que l'alcoolisme le plus dégradant, dû aux eaux-de-vie de grains, de betteraves ou de pommes de terre, marque d'une tache noire, sur les cartes spéciales, les départements du Nord, du Calvados, de la Seine-Inférieure, du Finistère et du Var," pour ne citer que les plus contaminés ?
taire pour cause d'épilepsie. Le canton occupe une place de marque dans la proportionnalité des fous alcooliques. »
Un médecin de Pontarlier, le docteur Berthelot, <( exprime ses inquiétudes au sujet de la diminution de la santé publique dans la ville ». La tuberculose et les maladies de déchéance, dit-il, augmentent à Pontarlier, et, depuis quelques années, fréquents sont les cas de mort subite par intoxication absinthique aiguë (1).
La source en Suisse,
le fleuve en France
Les femmes et les enfants martyrisés par les alcooliques pontissaliens demandent quand le Parlement décidera la prohibition de Fabsinthe. C'est en Suisse qu'elle est née, c'est la Suisse qui Fa donnée à la France, et, pleine de sagesse, la Suisse est en train de s'en débarrasser.
Vers la fin du xviii^ siècle, une vieille dame de Couvet (canton de Neuchatel), la mère Henriod, fabriquait des remèdes de bonne femme et préparait une certaine liqueur que prisaient fort les
(1) L'Absinthe et l'Ahsinthisme, par le docteur Eug. Le- Doux, professeur suppléant, médecin de l'hôpital Saint- Jacques. Rapport lu à l'Assemblée générale des Médecins Franc-Comtois, Besançon 1908.
A noter que le département du Jura est intoxiqué comme celui du Doubs.
AU PAYS DE l'absinthe
gens de la commune. Le malheur voulut que la mère Henriod connût un exilé français, le docteur Pierre Ordinaire, qu'elle lui laissât la formule de l'absinthe, qu'il n'emportât pas cette formule dans la tombe, qu'il eût une gouvernante, qu'elle vendît la recette aux demoiselles Henriod, que ces demoiselles se missent à fabriquer et à vendre des pots d' « extrait » dans le pays. Alors vint Pernod, Henri-Louis Pernod, le grand Pernod, Pernod le père, alchimiste d'eau verte, qui rêva de faire profiter le monde de ce qui était les délices de Couvet ! Pernod installa sa distillerie dans la ville, mais comme en France ses produits étaient frappés de droits élevés, il passa la frontière pour transporter sa boutique à Pontarlier.
On sait quelles proportions elle a prises, symbole de la force que les distillateurs, les liquoristes, les marchands d'alcool possèdent en ce pays. L'absinthe a triomphé de ses adversaires. C'est en vain que MM. Vaillant, Ferdinand Buisson, à la Chambre; MM. Bérenger, de Lamarzelle, au Sénat, en demandèrent l'interdiction (1).
(1) A cette époque, les partisans de l'Absinthe firent valoir que son interdiction ruinerait Pontarlier et les communes environnantes, les cultivateurs et les ouvriers des distilleries, soit en tout 2.000 personnes. On pourrait répondre que si 2.000 personnes vivent de l'absinthe, un plus grand nombre en meurent ! Laissons de côté cet argument. La plupart des cultivateurs demandent à cette plante, non des ressources principales, mais des recettes supplémentaires. Ils récoltent d'autres produits dont ils générahseront la culture le jour où cela sera nécessaire. Quant au
En décembre 1908, une loi édicta qu'aucune absinthe ou boisson similaire ne pourrait être fabriquée, détenue ou mise en vente si la teneur alcoolique en était inférieure à eS"". C'était la victoire incontestée de Pontarlier (1), qui fabrique du 72° et qui, en 1906,. a versé à l'Etat 15.195.400 francs, montant des droits sur 69.070 hectolitres d'alcool pur taxé à 220 francs l'hectolitre.
Non contente d'absinthiser les hommes, Pontarlier trouve le moyen d'alcooliser les animaux. Oui, Pontarlier nourrit son bétail avec les résidus des distilleries, avec les drèches provenant des plantes qui ont macéré dans l'alcool. Les éleveurs
personnel des distilleries, ce serait lui rendre un service immense que de l-e soustraire à Tabsinthisme, misère quasiprofessionnelle I Le salaire quotidien des hommes, 4 francs, des femmes, 2 fr. 50, n'est pas de ceux qu'on regrette.
Pontarlier, situé sur le Doubs, dans une région abondamment pourvue d'eau, est favorable aux entreprises industrielles. Plusieurs maîtres d'usines ont d'ailleurs demandé vainement à la municipalité l'autorisation d'établir des fabriques dans la petite ville. Au reste, les cantons suisses qui ont expulsé le diable vert de leur domaine n'ont pas vu se dresser devant leur autorité le peuple en courroux 1 Et puis l'on peut être rassuré. La France a l'habitude d'indemniser largement les industries qu'elle exproprie ou condamne dans l'intérêt public.
(1) Des industriels se plaignent que cette disposition ait pour effet de constituer, au profit d'un seul fabricant, un monopole de fait, et disent : « On tolère seulement les pro duits extrêmement alcooliques! » Les défenseurs de Pontarlier, qui ont eu gain de cause au Parlement, répondent: Les absinthes faibles en alcool sont infiniment nocives, parce qu'elles sont fabriquées à froid avec des essences chimiques. Et, de fait, c'est une répugnante mixture que
AU PAYS DE l'absinthe
disent que les bœufs ivres engraissent rapidement. Mais bien des Pontissaliens affirment que la viande de ces bœufs-là conserve une légère odeur, et voilà qui est important. Ils prétendent aussi que les porcs, flairant les herbages d'absinthe, détournent leur groin, pourtant peu dégoûté, de cette nourriture qui ne leur dit rien qui vaille ! Dans la ville de Pontarlier les cochons ont du bon sens.
la composition servie, à Paris et dans les grandes villes, pour 3, 4 ou 5 sous. La loi de 1908 a réduit, mais non supprimé, la vente des absinthes synthétiques. Mais pourquoi a-t-elle fait des distinctions entre les différentes qualités de poisons et ne les a-t-elle pas tous condamnés, ceux de Pontarlier et ceux d'aiilleurs? L'absinthe est dangereuse non seulement par l'alcool, mais aussi, mais surtout par le& essences qu'elle contient qui appartiennent aux groupes.' épUeptisants et stupéfiants, l'essence d'absinthe étant, parmi celles qui entrent dans la composition de la hqueur, la plus toxique, la seule capable, a dit Laborde, de produire l'attaque épileptique, vraie, systématisée.
LA FÊTE EST FINIE
L'Infirmerie spéciale du Dépôt La maison de fous
(( Mais qu'est-ce qu'il a donc mis dans mon verre ? Je vous dis qu'il a versé quelque chose dans mon cognac, ce sale bistro ! »
Voici déjà deux jours et deux nuits qu'il est agité, qu'il parle avec volubilité, qu'il n'achève pas ses phrases, qu'il fixe sur les siens des regards inquiets, qu'il a des colères soudaines, qu'il est poursuivi par des visions, que la sueur mouille ses tempes, qu'il s'entretient avec des visiteurs imaginaires !
Sa femme et ses enfants meurent d'inquiétude. Il n'a jamais été dans cet état-là. Il n'est pas ce qu'on peut appeler un ivrogne. Il boit trois litres de vin par jour, l'absinthe comme apéritif et puis la goutte dans son café. Il n'est jamais saoul.
Avec mille maux on parvient à le coucher. Mais il déchire les draps avec ses dents, il se relève, entaille les meubles avec un couteau. Un
peu de calme lui revient pourtant; on le désarme tandis qu'il se lamente contre les ennemis qui l'assaillent sans répit.
Soudain, il bondit, prend sa femme à la gorge. Des voisins lui font lâcher prise, et les voici qui disent :
— Il n'est pas possible de le conserver ici, madame. Le médecin vous a prévenue qui a signé le certificat ! Il faut aller chercher les agents !
En cas de danger imminent
Il s'est laissé conduire sans trop de peine au poste du commissariat, acceptant la fable qu'on avait imaginée pour le faire sortir de son logis. Il est abattu maintenant... A une heure du matin, autour du poêle rouge, les agents jouent aux cartes, tournant le dos à un vagabond qui sommeille sur un banc.
— Allez chez le commissaire tout de suite, dit le brigadier à l'un de ses hommes.
Et à la femme, qui ne le comprend guère, il explique l'article 19 de la loi :
« En cas de danger imminent, attesté par un certificat de médecin ou par la notoriété publique, les commissaires de police, à Paris, les maires, dans les autres communes, ordonneront à l'égard des personnes atteintes d'aliénation mentale toutes les mesures provisoires néces-
LA FÊTE EST FINIE
saires, à la charge d'en référer dans les 24 heures. »
— Je ne sais pas ce qui lui a pris, monsieur! Avant-hier il a commencé à voir autour de lui des chiens qui mangeaient son repas !
— Ma bonne dame, il n'y a pas d'erreur, s'il voit des bêtes, il est alcoolique !
— Mais, monsieur, jamais je ne l'ai vu saoul!
— Depuis seize ans que je suis ici, fait le brigadier, ce que j'en ai vu des « bonhommes » comme votre mari !
— Pique, pique, atout... le manillon, il est bien de la maison..,, je coupe !
La partie est interrompue par l'ordre du chef, qui fait chercher un fiacre à la station.
— ^ Vous n'avez pas à payer la course, madame; les frais ça nous regarde. Allez vous reposer maintenant et ne pleurez plus.
Elle s'éloigne, l'agent revient qui s'en fut chez le commissaire, l'agent qui s'en fut quérir une voiture revient aussi; tous deux montent avec le malade dans la voiture.
— Cocher, à l'infirmerie spéciale du Dépôt.
Gibier de cabanon
Environ 2,700 individus se succèdent chaque année à l'Infirmerie spéciale, dans le bâtiment annexé à la noire forteresse du Dépôt. Et dans ce nombre les alcooliques figurent pour un tiers. C'est le « quartier général de la folie », à Paris,
simple halte sur le chemin qui mène les malheureux du cabaret au cabanon. On n'y séjourne pas. Ceux qui viennent échouer dans ce triste refuge sont examinés par un médecin et dirigés, suivant la gravité de leur état, dans un asile, un hôpital, un hospice (1). Ils sont vite expédiés, chassés par d'autres déchets, d'autres tarés, d'autres miséreux, qui prennent leur place dans les 18 cellules de l'établissement. Il y en a 11 pour les hommes et 7 pour les femmes; 3 cellules sont capitonnées pour éviter les suicides. Dans deux autres, il y a deux lits, dans une autre il y a un seul lit. Le médecin interroge, diagnos^ tique, voit tous les genres de démence, depuis l'exhibitionnisme jusqu'à la persécution; tous les genres d'alcoolisation, depuis la saoulerie des bouges qui fait claquer les revolvers jusqu'à Ja douce libation des ménages qui met sur la table familiale la bouteille d'absinthe à chaque repas.
Les malades viennent des commissariats. Hommes et femmes, il y a parmi eux des criminels, des vagabonds, des prostituées, des simulateurs, des suicidés qui ont manqué leur coup.
— ^ Autrefois, nous disait le docteur Dupré (2),
(1) Ceux qui souffrent d'une indisposition passagère peuvent être remis en liberté.
(2) Professeur agrégé à la Faculté, médecin des Hôpitaux et de l'Infirmerie spéciale de la préfecture de police, M. le docteur Ernest Dupré est un des maîtres éminents de la science psychiatrique.
LA FÊTE EST FINIE
je pouvais faire un classement des malades par profession, cela n'est plus utile aujourd'hui, on trouve des alcooliques dans toutes les classes, partout !
Dans une cellule, un adolescent dort à poings fermés. On le réveille et il répond avec grand calme aux questions qui lui sont posées. Il a dixrteuf ans, ce garçon charcutier. Il s'est présenté la veille, armé d'un grand coutelas, au poste de police : « Je viens de tuer six Prussiens dans ma chambre ! Venez avec moi, il en reste encore vingt à occire ! » hurlait-il. Maintenant, il n'a plus le moindre souvenir de ses propos incohérents. Il ne se rappelle plus que la veille, préoccupé par l'idée qu'il allait perdre son emploi, il avait fait une longue course dans Paris. Fatigué, altéré, il avait commandé un bock dans un débit. A sa table, de joyeux amis buvaient de l'eau-devie. Il s'absenta un instant pour aller faire de la monnaie à la caisse. Ce que voyant, les loustics imaginèrent une farce de cabaret. Ils versèrent une bonne dose de rhum dans son verre. Aussitôt revenu, le jeune homme vida son bock d'un trait. Le gosier brûlé, il comprit de quelle façon ses voisins s'étaient amusés, et il ne tarda pas à ressentir d'étranges malaises. Il entra dans une crise délirante, il vit des Prussiens envahir sa chambre, il courut au commissariat pour raconter l'histoire de la tuerie. Une nuit de repos suffit à chasser de son cerveau les images qui le tourmentaient. Comme il était habituellement très
sobre, il ne lui restait de tout cela que fatigue et dépression morale. Le docteur Dupré signa le certificat suivant :
« Ivresse délirante passagère, à caractère hallucinatoire à cause de l'ingestion instantanée de quelques petits verres de rhum versés dans sa boisson par un tiers. Le sujet, actuellement calme et lucide, peut être rendu à son père, qui le réclame. »
Ce facteur des postes en tenue a 40 ans. Il portait son sac de lettres quand il se jeta dans là Seine au Pont-Royal. On le repêcha, il déclara qu'il avait piqué une tête dans l'eau pour échapper aux Bohémiens qui le poursuivaient. Buveur jinvétéré, il avait des crises après chaque saoulerie.
On l'internera pour quelque temps, comme cet autre alcoolique qui, sous l'effet d'une bouffée délirante de grandeur, se présenta à l'Elysée pour succéder à Napoléon sur le trône de France. Mais lorsque l'aliéné commet un délit, des difficultés surgissent. Il y a souvent conflit entre les médecins et les magistrats. Les premiers prescrivent des soins, les seconds des châtiments, ceux-là demandent l'asile, et ceux-ci la prison (1).
L'infirmerie spéciale du Dépôt envoie l'aliéné à l'asile clinique de Sainte-Anne. Courte étape. Le
(1) Les travaux statistiques de P. Garnier (cités pai Dupré) établissent que dans la période 1886-1890, 255 aliénés méconnus ont été condamnés pour des actes relevant d'un état manifeste de folie.
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service de Tasile, reconnaissant une psychose alcoolique, ordonne Tinternement du malade à Ville-Evrard.
Le vestibule
Dans les jardins fleuris, aux allées régulières, aux ombrages touffus, dans les parcs rafraîchis par les vastes pièces d'eau, s'élèvent des pavillons proprets, coquets, riants. De loin on dirait quelque pensionnat en plein champ : c'est la maison des fous, c'est Ville-Evrard.
Dans une antichambre six hommes dont deux gardiens devisent avec animation. Les quatre vont comparaître pour la première fois devant le médecin-chef, M. le docteur Legrain, qui s'entretient avec chaque pensionnaire dès son arrivée à l'asile. Ils attendent l'audience, tranquilles parce que depuis trois jours ils n'ont pas bu d'alcool.
Un malade dit : Pourquoi qu'ils m'ont retiré de la flotte! J'étais bien là; celui qui m'a ramené, pardi, il a voulu gagner ses vingt-cinq francs! (1).
... Et ce phonographe qui ne veut pas cesser... il a joué toute la nuit.
... Bien sûr il y a du fou, dans ce que je dis, mais il y a aussi du vrai !
— On vous guérira, déclare un gardien. Vous voyez cette espèce de tonneau qui est dans la
(1) Sans doute la , prime accordée au sauveteur qui retira rhomme de la Seine.
cour ? il est plein de Pernod. Ici, on soigne les malades à Tabsinthe, on a des vertes tant qu'on veut !
C'est une des plaisanteries classiques du personnel, les malades étant tous au régime de l'eau, du tilleul infusé et du coco.
La porte s'ouvre qui fait communiquer le cabinet du médecin-chef avec l'antichambre. Du dedans, un infirmier réclame : « Un peu de silence, messieurs. »
M. le Docteur Legrain, le champion de l'antialcoolisme en France, est assis à la table qui le sépare de deux hommes aux yeux inquiets, au front coupé de rides sinueuses. A côté de lui, se tient l'assistant qui lit le rapport établi sur chaque malade, sorte de confession que le sujet a pour ainsi dire dictée et qui résume sa vie, ses habitudes, son hérédité. A la fin du récit, le lecteur baisse le ton pour que l'interné n'entende pas les observations médicales, le nom scientifique des troubles que le diagnostic a révélés.
Le docteur Legrain cause paternellement avec le nouvel arrivé. C'est un cabaretier. Il y a beaucoup de cabaretier s à la section des alcooliques de Ville-Evrard, aucune profession ne fournit un plus grand nombre de fous (1).
(1) M. Th. Gaubert, infirmier à l'Asile de Ville-Evrard, a recherché les professions de 200 malades internés dans la section des alcooliques, à la date du 2y juillet 1910. Il a remarqxié le nombre élevé des comptables et des employés en traitement. Gens de bonne tenue, ils sont étonnés d'ap-
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Châtiment
— Alors, mon pauvre Emile (le médecin-chef appelle ses pensionnaires par leur prénom), cela vous arrive souvent d'être ivre ? — Dame, je ne pourrais pas compter toutes mes cuites. — On se saoule donc beaucoup dans votre café? — Comme partout, bien sûr ! — Aussi, vous voilà malade ! c^esî le châtiment, mon ami. Vous avez trop empoisonné de vos contemporains. — Ce n'est pas moi, M'sieu... Moi j'achète du bon, si on me livrait du bon, ça irait. — Farceur, vous croyez donc qu'il peut y avoir du bon dans la marchandise que vous débitez ? Voyez-vous, Emile, il faut vendre votre fonds, sinon vous ne vous guérirez jamais. — Je le vendrai, M'sieu, quand j'aurai trouvé un acquéreur. — Il faut le vendre immédiatement. — Il faut que j'en retire un prix.
— Le prix que vous en retirerez, Emile, c'est votre santé, c'est votre raison !
On passe à un Breton mystique. Grand, large, il semble taillé dans le granit de l'Armor, ce compagnon que l'alcool a complètement détraqué !
— Votre femme est au pays avec vos quatre enfants ! où travaille-t-elle ? — Dans une ferme.
— Est-ce que vous lui envoyez de l'argent pour
prendre que les apéritifs et les cafés surchargés d'alcool, arrosant leurs sempiternelles manilles, les ont conduits au service du docteur Legrain.
élever vos petiots ? — Pas souvent, M'sieu. — Vous préférez donner votre paye au bistro ? — Ben oui, quand il ne me la prend pas. — Qui il ? — Le diable : je suis son bâtard, il me fait suivre par des gens. — Le diable, Jean-Marie, il est en vous ! C'est tous les marcs, toutes les absinthes que vous avez bus... Dites-moi, depuis que vous êtes dans cette maison, vous laissent-ils tranquille, les individus qui d'ordinaire vous harcèlent ? — Je n'ai pas à me plaindre, m'sieu, depuis deux jours . — Vous voyez bien, Jean-Marie, ici vous ne buvez que de l'eau, et vous voilà délivré de vos ennemis !
Il y a des hommes de trente-deux ans qui ont déjà été internés trois fois. Il y a des gamins de seize ans, fils d'alcooliques qui ont reçu cet héritage avec de nombreuses tares : la passion des liqueurs fortes. C'est ainsi qu'un enfant de neuf ans tenait de son père l'appétit de l'absinthe. A sept ans, le marmot dérobait dans le placard une bouteille de liqueur et chaque jour avalait une petite dose de l'élixir cher aux Pontissaliens. Des troubles épileptiques se déclarèrent chez l'enfant. L'odeur d'absinthe dégagée par ses selles révéla sa juvénile intempérance et le petit malheureux dut être interné.
Quatre cents malades sont à Ville-Evrard. « C'est au lendemain des fêtes, nous déclare le docteur Legrain, qu'on prononce le plus d'admissions ! »
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A boire !
Beaucoup d'aliénés demandent à être occupés durant leur séjour à la maison : ils sont cuisiniers, tailleurs, jardiniers, domestiques même chez certains particuliers. Sevrés de liqueurs alcooliques, comme ils souffrent moralement de cette abstinence ! Ils essaient de se procurer en cachette du vin et de l'eau-de-vie.
S'il ne leur est pas possible de tourner l'implacable règlement, les pensionnaires qui travaillent au dehors trouvent bien moyen de vider bouteilles. Pour les autres, la visite des parents sait adoucir les rigueurs de la tempérance. Voici le dimanche. La femme et les petits sont venus de Paris pour voir papa. Quand les gens n'ont pas le sou, ils font à pied les seize kilomètres qui séparent la capitale de l'asile.
Lamentable famille ! L'homme qui battait sa femme au logis, lorsqu'il rentrait ivre, accable d'injures la malheureuse qui n'a pas oublié le mauvais époux. Il s'apitoie sur ses enfants, il lui vient des larmes. En général l'alcoolique s'imagine aimer ses enfants, mais il déteste sa femme de tout son cœur.
La jalousie est une forme de délire étudiée par les aliénistes chez les intoxiqués de l'alcool : « Te voilà contente, hein ! tu m'as fait enfermer, tu pourras maintenant les recevoir, tous tes amants !... ». Il faut séparer quelquefois le pen-
sionnaire, de sa femme qu'il malmène et qu'il aurait plaisir à tuer !
Elle a pitié de lui : elle apporte à son malade un canon de picolo. Les infirmiers font ouvrir les paniers aux provisions, ils confisquent les vins et spiritueux que les visiteurs et les visiteuses veulent à toute force introduire dans l'asile. Mais il est bien permis de donner un peu de café noir dans une bouteille à un pauvre garçon privé de douceurs. Qui songerait à interdire cela ? Oui, mais la ménagère a additionné le breuvage d'une bonne mesure de cognac, et le gardien ne peut tout de même pas goûter au « petit noir » !
La journée s'achève, il faut rentrer à Paris. Parfois un infirmier qui a bon cœur donne quelques sous à la mère pour qu'elle puisse prendre le tramway au retour. Les enfants disent adieu au chef de la famille.
Le médecin-chef passe en revue ses malades^ dans les pavillons et les jardins. Les moineaux pépient au soleil, des hommes couchés, soignés en plein air, tiennent des propos interminables^ et vitupèrent leurs camarades de lit. Les convalescents entourent le docteur, le retiennent par le coin de son vêtement. — Quand me laisserez-vous partir ? — Un peu de patience. — Et moi ? — Nous verrons ça. — Le médecin se dégage, des injures l'accompagnent.
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— On les guérit ici, nous dit M. le docteur Legrain. Un séjour plus ou moins prolongé, suivant le degré d'intoxication, fait disparaître les troubles mentaux. Mais les malades reviennent. Je revois 25 à 30 p. 100 d'entre eux. Ne croyez pas surtout que ce soit le chiffre des rechutes. Ce serait trop beau ! Il est bien plus élevé. La grande majorité des buveurs continuent à boire, malgré tout. Il n'y en a pas 1 sur 1.000 qui se souvienne des promesses de tempérance qu'il a multipliées, des serments qu'il a faits sur la tête de ses enfants.
La récidive
Le jour de la libération vient pourtant. L'homme ne croit pas qu'il a été soigné, il a la conviction qu'il a été puni. C'est de mauvais jours qu'il a passés, songe-t-il, il n'en est pas honteux; il en parle à ses camarades comme d'un xiialheur, d'une tuile qui l'a frappé, il ne sait trop comment, ni pourquoi! Cependant, il est long à accepter la première tournée qu'on lui offre... Quelques années après, il fait sa seconde période à Ville-Evrard. La tuberculose, le delirium ne l'emportent pas toujours. Il peut être interné à vie, devenir paralytique, agité, gâteux. Un jour, en province, nous visitâmes les furieux. Ils étaient, dans une vaste galerie, une douzaine de tout âge, adossés au mur. La tête rasée, le cou libre, ils présentaient une vague ressemblance
avec les forçats. Quelques-uns se promenaient dans une cour gazonnée, où leurs pas dirigés dans le même sens traçaient des pistes. Ils se battaient souvent, les gardiens les séparaient et recevaient des horions. Certains malades avaient la manie de se déchausser, on adaptait alors à leurs souliers une sorte de serrure, et on fermait les brodequins à double tour. D'autres se dévêtaient avec le même entêtement; on les habillait avec des vestes-sacs qui emprisonnaient les bras et se fermaient également à l'aide d'une clé dont le surveillant était toujours porteur.
Le soir, après le repas, ils regagnaient leurs cellules devant lesquelles ils déposaient leurs vêtements. Par l'ouverture d'un judas, on apercevait les malheureux, gesticulant.
Dans un cabanon aux murs matelassés, sur un tas de paille, gisait un dément. Il était entièrepient recouvert d'un drap. Nulle couchette n'avait pu résister à ses coups, ni le lit rivé au sol, ni le matelas étendu. Il avait cassé les carreaux-dalles ^ épais de plusieurs centimètres, qui remplaçaient les anciens grillages. On l'avait couché sur de la paille renouvelée chaque jour par les infirmiers, qui se mettaient à quatre pour le soulever et le maintenir.
Dans les cellules, les gardiens ne pénétraient que rarement, mais toutes avaient accès sur un couloir dans lequel le veilleur se promenait la nuit ; il épiait les fous et sa surveillance était contrôlée automatiquement par un appareil poin-
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teur. Au matin, l'agent rédigeait son rapport : « Nuit calme, nuit agitée... le malade a hurlé... il a dormi paisiblement... » Parfois, les observations journalières relataient des drames: l'assassinat d'un infirmier par un fou ! (1).
On comptait, vers 1840, 11.500 déments dans ce pays, il y en a plus de 80.000 aujourd'hui. On ouvre un sixième établissement d'aliénés dans le département de la Seine. A Maison-Blanche, il y a un service spécial pour les folles alcooliques. Tout cela ne suffit pas. On n'a plus de place pour interner les fous, on les transfère dans les départements. Mais les asiles des départements (ceux de Clermont et de Dijon), eux-mêmes débordés, retournent à Paris les convois de malades que la capitale leur adresse.
Quel tableau que ces wagons de déments faisant la navette entre la province et la Ville- Lumière, que ce bataillon de fous à la recherche d'un cabanon. « L'alcoolisme, agent de toutes les dégénérescences physiques et morales, écrit le docteur Dupré, est en train, sous les yeux des
(1) Fréquentes sont les agressions, les tentatives de meurtre dont les gardiens sont victimes au cours de leur serv'ce. Le personnel n'est pas toujours en nombre suffisant. C'est ainsi qu'à l'asile de Moissel, il arrive qu'une infirmière veille seule au dortoir où logent 93 et même 124 aliénées.
pouvoirs publics, indifférents et impuissants, de tuer notre pays ; je ne saurais trop insister sur la vérité littérale de ce triste pronostic et j'affirme devant vous que, dès à présent, on en pourrait inscrire la formule au fronton de tous les cabarets de France : « Finis Galliœ, »
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