L'ESTAMINET DES MINEURS
Deux heures du matin sonnent en tintement grave. Les feux qu'on voyait aux fenêtres des corons s'éteignent et les maisons s'endorment, abandonnées des mineurs qui s'en vont dans les puits. Ils se dirigent en troupes vers les petites lumières de la gare, le seul bâtiment qui veille encore au village. Un bonnet coiffe les hommes, un béguin, sous le chapeau de cuir durci qu'on nomme la barette. Sous le paletot, un bourgeron les vêt qu'on appelle loque de fosses. En bandoulière, une mallette, un sac de toile, renferme le gros morceau de viande et le pain qu'ils mangent, lorsqu'ils font le briquet dans la mine. Un baril de bois cerclé, un tonnelet de cantinière, contient la bière ou le café qui arrose le repas. Ils marchent silencieusement ; il n'y a que les galibots, les gars de 16 à 20 ans, qui sifflotent.
La locomotive, en attendant les bouilleurs, se déleste d'un jet de fumée et d'un peu d'eau. Ils s'engouffrent dans le train, on entend le piaffement des ouvriers qui se casent dans les compar-
timents, la machine dit adieu au pays par un long coup de sifflet. Et le convoi se perd dans la nuit.
Il ramasse les mineurs dans tout le bassin, dans un rayon de cinquante kilomètres. Il va cherchei: ceux d'Hazebrouck, de Lillers, de Berguettes, d'Armentières, de Lagorgue, d'Estaires, de Merville, de Saint-Venant, pour les apporter aux mines de Bruay, de Nœux, d'Auchel (Maries), de Bully-Grenay. Des autobus sillonnent aussi la campagne, et la cargaison fraîche est prête à descendre à trois heures du matin.
Il sera quatre heures du soir, lorsqu'ils auront fait la journée de mine et que le train les aura ramenés au point de départ. Ils se laveront, ils souperont, en hâte, afin d'avoir leur ration de sommeil. Après quoi, la ménagère les réveillera pour qu'ils soient prêts à repartir. Le travail, le parcours prennent quatorze heures. Le travail est rude. Parfois, il faut piocher à genoux et sur le côté, faire des contorsions pour abattre le combustible. L'eau qui ruisselle des voûtes atteint les jambes et la ceinture, la poussière imprègne la peau et les poumons; les déformations, l'anémie font réformer bien des jeunes mineurs par le médecin-major au conseil de revision. Ils n'ont pas leur part de soleil, certains n'auraient pas leur part de plaisir s'ils ne possédaient l'alcool et le cabaret.
l'estaminet des mineurs
L'Alcool
Ils boivent leur genièvre avant de partir pour la mine, des chopes à l'estaminet avant de descendre dans la fosse. Ceux qui demeurent près des puits peuvent s'offrir des tournées à la remontée. Ceux qui demeurent loin boivent le samedi. A la quinzaine, la bière coule en chopes, en pintes. Quand on a pris trois ou quatre chopes, on absorbe des bistouilles fortement additionnées de rhum et de cognac. Tout est à deux sous. Sur la table de l'auberge, les chaufferettes servent à l'allumage des pipes; la bière blonde va des brocs dans les verres. La bistouille fait « descendre » les pintes. Les galibots qui ont travaillé dur,
Les galibots pas plus haut qu'une botte Mais qui faut vir ouvrer d'ins 1' tros Poussant F berlines commi trott' Les courageux p'tiots galibots.
les galibots se saoulent comme les adultes (1), et dans les villes, Béthune, Lens, s'en vont vers les tavernes mal famées où les servantes accueillent les petits gars des fosses.
L'argent que le bureau donne file à l'estami-
(1) Il nous semble inutile de dire qu'on rencontre heureusement chez les mineurs beaucoup d'hommes assez forts, assez dignes, assez émancipés pour résister aux tentations du cabaret.
net. Cela dure le samedi soir, le dimanche, et l'on n'est pas très vaillant le lundi. L'heure de la fermeture, de la retraite, peut sonner; la cloche spéciale de l'église, en quelques villages, peut ordonner au débitant de fermer les portes du café, souvent les clients se retirent dans l'appartement du patron pour continuer à vider les verres. Mais les « noces » de quinzaine sont jeux de nains à côté des beuveries de la Sainte-Barbe.
Sainte-Barbe arrive, chargée de toutes sortes d'agréables choses. Mais il faut que les mineurs gagnent les objets qu'elle apporte; il faut qu'ils amassent beaucoup d'argent. Aussi la quinzaine qui précède Sainte-Barbe est-elle une époque de travail acharné. Il y a des ouvriers qui, pendant ce temps, ne voient pas la lumière naturelle, ils besognent comme des forcenés, ils sont de jour, ils sont aussi de nuit; ils dorment à peine quelques heures, ils suent, ils se démènent, ils se surmènent, ils abattent des monceaux de charbon, parce qu'ils sont payés à la quantité et qu'ils veulent acquérir un salaire énorme.
La paie vient enfin interrompre ce labeur. Les uns ont gagné 15, 18 francs par journée double, les autres ont ramassé, dans la période, plus de 300 francs. Les commerçants jubilent, c'est l'époque des grands achats, les mineurs font emplette de vêtements, de montres, d'accordéons, de bicyclettes même. Et de coqs. Les colporteurs et les forains accourent. Les cabarets ne désemplissent plus.
l'estaminet des mineurs
Pendant cinq jours, c'est la fête; les tonneaux de bière sont vidés, les rues ne sont plus assez larges pour les ivrognes. On boit pour retrouver de nouvelles forces après la quinzaine de fatigues. Mais après les saouleries on est harassé.
Les compagnies minières encouragent les mineurs ; elles versent la prime de stimulation. Celui qui, pendant la quinzaine de Sainte-Barbe, a touché le plus haut salaire par sa surproduction reçoit, en outre, un cadeau de 150 francs. Il y a aussi des prix pour le second, le troisième, les premiers suivants. Bonnes aubaines! On boit les gratifications.
L'Éperon
La bière, la bistouille, le genièvre ne sont pas les seuls agréments du cabaret. Il fait couler le sang comme l'alcool, pour la satisfaction des inconscients. En hiver, les estaminets « font battre )), c'est-à-dire organisent des combats où les coqs « batillards » (batailleurs) sont mis à mort.
Aux fidèles amis, A VEspérance, Au Coq hardi. Sur les enseignes grises, on lit le nom du propriétaire, un nom composé flamand. Une affiche ornée d'un petit dessin qui représente un coq annonce les combats du dimanche. « Chez X... Charles, route de Burbure, dimanche, on battra 7 pour 20 et lundi on battra 5 pour 15. »
Il y a, dans la cour de l'estaminet, un carré a\ec une bordure basse, un parc dans lequel les coqs se rencontrent. Le plus souvent, c'est un duel, mais parfois on met ensemble vingt animaux et, pour que la partie s'achève, il faut que 19 coqs soient assassinés. Le combat ne finit que faute de combattants.
Les coqueleux arrivent portant les bêtes dans des sacs en toile blanche. On perçoit quelques sinistres cocoricos. Le lieu tient du marché et de l'abattoir. Les armeurs assujettissent à l'ergot scié des coqs les éperons d'acier. Furieux, ils vont combattre du bec et des pattes.
Attentifs, passionnés, les fermiers, les mineurs sont autour. Ils parient quarante sous d'enjeu.' Mais le coqueleux, sûr de sa bête, parie cinq francs contre quarante sous.
La partie commence. Pour que les animaux aient l'ardeur de la lutte, il faut qu'ils soient en feu, comme on dit. On les a préparés, on les a isolés, on les a privés de poules. Chaque bête s'imagine que son adversaire lui a volé ses poules, l'a fait jeûner.
Elles foncent ! Quel morne, quel répugnant, quel monotone combat ! Pourtant, les assistants écarquillent les yeux et font silence. Il arrive que les coqs donnent des leçons aux hommes. Ils refusent la bataille. Ils s'envolent par-dessus la clôture. Les gens n'insistent pas, ils disent: « Les « cos » veulent acheter des cigares en Belgique, ils passent la frontière. » La partie est nulle.
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Elle n'est pas souvent nulle. On voit une mêlée d'ailes frémissantes, des corps à corps, des débris de plumes. Puis un coq reste immobile; l'autre belligérant le pique du bec sur la crête. Le combat reprend, les bêtes tournent dans un petit cercle, l'une sur l'autre; on aperçoit une mince traînée de sang, à peine quelques gouttes. Les éperons, qui ressemblent aux alênes des cordonniers, entrent dans les chairs. Les curieux ne font pas un mouvement, il y a des bouches ouvertes et des yeux aussi grands que dos bouches. Les parieurs souffrent quand est touchée la bête en laquelle ils ont mis leur espoir. Le bataillard est blessé au jabot; son propriétaire porte la main à la poitrine comme si lui-même avait reçu le coup! Et voici qu'un des coqs s'abat, les pattes en l'air. Le vainqueur l'abandonne aussitôt et promène sur les parieurs un regard qui semble dire : Brutes, êtes-vous contentes ?
Nous ne l'avons pas entendu chanter après l'attaque, nous ne l'avons jamais vu piétiner le mourant. Pourtant, la légende veut qu'il célèbre sa victoire en chantant et en marchant sur le corps de son ennemi. Trois minutes s'écoulent. Si le coq vaincu ne s'est pas relevé, la bataille est finie. Y est jus ! (Il est mort).
Alors de grands cris retentissent, des bras se lèvent, des poings se tendent, les perdants contestent leur défaite. Après la tuerie des animaux, c'est la querelle des hommes. On emporte les coqs dans les sacs, on fait de nouveaux paris
qu'on arrose, on pinte, on lampe, l'ivresse gagne les coqueleux. Elle sera chaude. Quand les parties auront succédé aux parties, quand la journée sera très avancée, les disputes deviendront des rixes. Elles ne se déclareront pas tout de suite; quelquefois, le gagnant et le perdant sesont attablés l'un en face de l'autre au cabaret. Tous deux auront dans le sac blanc comme un linceul les bataillards, l'un mort, l'autre vivant. On choquera les verres. Le perdant prendra un éperon dans sa poche : « en faisant semblant de rien », sournoisement, dans le sac qui contient la bête victorieuse, il enfoncera l'acier pour la transpercer.
On aura la boisson mauvaise : il y aura des coups de poing et des coups de couteau.
Quand le coqueleux ramène chez lui son coq blessé vivant et vainqueur, il lave les plaies de la bête avec sa salive; il se relève la nuit pour lui infiltrer dans le bec une goutte de cognac qu'il tient dans sa bouche. Cette sollicitude s'explique; le coq acquiert une réputation qui se monnaie. Il peut être vendu s'il a triomphé de nombreux adversaires : cent, cent cinquante, et jusqu'à deux cents francs. Des mineurs n'hésitent pas, à la Sainte-Barbe, à payer un coq de race cinquante francs. Sa nourriture est soignée, on lui donne de l'avoine et du lait. Il continue sa carrière belliqueuse et il agonise une aprèsmidi, criblé de pointes, dans un parc d'estaminet.
Les compagnies minières ne se désintéressent
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pas de ces jeux sanglants, elles ont soin d'assurer aux ouvriers mineurs les spectacles qu'ils affectionnent. Elles ont subventionné le gallodrome, l'installation démontable qui va de ville en ville dans le bassin, le cirque qui permet à la foule d'assister à de grands combats. Là, les enjeux sont bien plus forts qu'au cabaret; la ville et la campagne, les riches et les pauvres s'émeuvent. On boit au gallodrome comme à l'estaminet. Le marchand de chopes, entre deux parties, parcourt les gradins : « Qui a soif ? » Tout le monde veut boire.
Les notabilités offrent des prix aux coqueleux chançards. Ils montrent orgueilleusement des plats d'étain gravés où l'on voit l'effigie du bataillard qui remporta la victoire, avec le portrait de son propriétaire. Ils font admirer aussi le coq en porcelaine, « grandeur naturelle », offert par le député de la circonscription.
C'est de la Belgique, assure-t-on, qu'est venue la distraction sanguinaire. Dans la région du Nord et du Pas-de-Calais, les combats sont livrés jusqu'à la fin de juin (1).
Après la saison des coqs vient la saison des canards.
(1) M. Urbain Gohier, dans son livre émouvant, Pour nos victimes : les bêtes, s'est élevé avec éloquence contre les combats de coqs et tous les meurtres inutiles d'animaux.
Le fusil
Dans la cour du cabaret, on installe une cuve à moitié remplie d'eau. On attache, au fond, une ficelle et à la ficelle un canard. Il nage à la surface. Les joueurs, ils sont quelquefois trente, quarante et cinquante, se placent à trente mètres du baquet, le fusil chargé de cartouches à plomb, de projectiles que les armuriers fabriquent exprès pour ce tir. Le sort désigne l'ordre des joueurs; ils visent à la tête, car le plomb glisse sur les ailes.
Le canard tué, un autre prend sa place. Il y a autant de canards à tuer qu'il y a de joueurs à distraire. Et chaque joueur verse deux francs mais il exige qu'on mette dans la cuve de jeunes bêtes seulement. Le bruit de la fusillade éclate dans tous les cabarets, le dimanche. Le profit du débitant, c'est la vente des consommations; le tueur emporte le canard, et le plus adroit des tueurs gagne, en prime, une oie.
Coqueleux, canardiers, ils sont pinchoneux par surcroît. C'est dans les ducasses qu'on assiste aux concours des pinsons auxquels on a crevé les yeux avec une aiguille à tricoter rougie, pour les faire chanter joliment. Quand le pinson a perdu la vue, il ne sautille plus, il ne volète plus en cage, le chant reste sa seule distraction, il devient bon chanteur.
Ro tio tio tio Ho chi vio. .
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Ce chant-là est considéré comme déplaisant. Ce qu'on veut obtenir c'est le beau gazouillis, le ro tio tio tio tio pi chouic.
Et pour avoir le pi chouic final, on aveugle les petits pinsons !
L'Oubli
Les gens de la mine ne sont pourtant pas plus méchants que les autres. On leur ferait connaître des divertissements moins meurtriers qu'ils les accueilleraient. Ils ne sont pas forcément les bourreaux des bêtes. Ils aiment à élever les animaux. On voit parfois aux fenêtres des corons, des poussins en cage. Quelques ouvriers s'intéressent aux pigeons voyageurs. Tous ces hommes aiment les concours. C'est à qui enverra le plus de piques dans le tronc d'arbre, au jeu du javelot. Ils organisent des matches originaux. Deux mineurs commandent des chopes. Chacun plonge sa montre dans sa chope. Ils vont faire un tour dans la cour, puis reviennent au cabaret. Les montres, immergées dans la bière, s'arrêtent, mais pas au même instant. Le propriétaire de celle qui a marché le plus longtemps a gagné la curieuse partie. On prétend que les populations se soulèveraient si l'on supprimait dans les cabarets les combats de coqs et les tueries de canards. La vérité est que personne là-bas ne songe à interdire ces sauvageries. On laisse le mineur s'amuser comme il Ten-
tend. Pendant qu'il torture la gent ailée, il ne pense pas à la tristesse de son existence, il oublie qu'il est frappeur au fond, que son fils est galibot, sa fille trieuse, qu'ils habitent les mauvais logis à 5 et 7 francs de loyer mensuel; que sa femme, s'il meurt, habitera dans le coron le logis à 4 francs des veuves; que toute sa vie, la vie des siens, est la propriété de la mine. Il oublie, il tue, il boit.
Le revenu
Le débit est un placement de premier ordre pour les capitalistes du Nord. Les grands brasseurs • achètent des terrains pour construire et aménager des estaminets. Ils y installent des commerçants qui payent un loyer et prennent l'engagement d'acheter à leurs propriétaires toute la bière que vend le cabaret.
La combinaison est si rémunératrice qu'elle donne lieu à de grandes spéculations. Les brasseurs essaient d'acquérir les bons endroits, le croisement des routes où piétons et charretiers s'arrêtent, les domaines sis à l'entrée des fosses. Les estaminets ouverts à cette dernière place consomment la bière par tonnes. Lorsque les compagnies décident d'ouvrir un puits nouveau, les négociants se disputent l'achat des terrains voisins, qui atteignent des prix fabuleux. Les sociétés minières se portent acheteuses elles aussi. Elles prévoient l'établissement d'autres fosses.
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Elles sont propriétaires pour éviter que des particuliers construisent des bâtisses sur un sol que les travaux de la mine peuvent fissurer, ce qui détermine des expropriations ou des dédommagements onéreux. Elles sont souvent en concurrence avec les brasseurs qui veulent à tout prix établir des cabarets.
Dans Béthune, la ville au beffroi enchâssé dans les maisons, la petite cité qui s'enorgueillit de posséder 28 millionnaires, le terrain attenant à la prison s'est vendu 50 francs le mètre carré. On boit beaucoup autour de la prison. Et nous avons compté à l'annuaire 350 débits dans Béthune, la ville de 15.000 habitants.
Propos de Cabarets
Il pleut. Par la vitre de l'estaminet, on aperçoit les gens des fosses et les femmes de la lampisterie qui s'abritent sous la passerelle en attendant le train qui les mène au village.
— Lisa... une tournée de pintes! A la vôtre, mes camarades.
Il y a dehors du beau monde ! Voici l'ancien militaire qui part en tournée dans son automobile. Il va racoler dans les communes les gas qui veulent être mineurs. Il y aura du peuple à l'auberge, là où il a donné rendez-vous !
Voici dans sa calèche la dame-touriste qui visite le pays noir. Elle est descendue ce tantôt
dans le puits. Elle avait des bottines jaunes qui lui montaient, comme des bottes, haut sur les jambes. Elle s'est mis en tête de détacher du charbon. On lui a prêté un outil. Elle a frappé et elle a dit : « Mais ça n'est pas dur à détacher, la houille ! »
On lui avait indiqué l'endroit où l'explosif avait travaillé la paroi. Alors je lui ai conseillé de frapper en haut, à la voûte. Elle a cogné tant qu'elle a pu, elle n'a pas détaché un seul morceau.
Elle a fait : « Je comprends maintenant que votre travail est pénible... »
... Heureux celui qui descend dans le trou pour le visiter...
Apporte la bistouille, petiote. Ça fait chaud, après tout ce liquide. Et j'ai besoin d'avoir chaud. Je grelotte, je suis malade. Dois-je aller voir le médecin de la Compagnie ? Je sais trop ce qu'il ordonne: une tisane, une purge. De la purge, une tisane, il n'a pas d'autre remède... Je vais rentrer dormir, après m'être débarbouillé.
Tout de même, on avait parlé d'installer sur le carreau des appareils à douches, pour que le mineur se lave à la remontée... Ç'avait été dit. Ça n'a pas été fait. Il y en a qui demeurent loin, qui sont très fatigués. Ils n'ont pas le courage de se faire savonner, en rentrant chez eux. Ils restent toute la semaine avec leur poussière et leur sueur. Ils sentent mauvais. C'est l'exception. Le mineur est propre. II se fait laver du haut en
l'ëstaminet des mineurs
bas tous les jours. Seulement, il y a beaucoup d'enfants et pas beaucoup de place dans les corons. Il y a des hommes qui n'ont pas de pudeur, qui ne font pas sortir la marmaille quand la femme les débarbouille des pieds à la tête. C'est mauvais pour les gosses, voyez-vous. On devrait pouvoir se laver en haut de la fosse. Mais voilà, on ne s'occupe pas de nous. Il faut une grande catastrophe pour qu'on pense aux mineurs. Après Courrières, la direction a supprimé les lampes à feu nu qui se piquaient au chapeau et donné les lampes à benzine. Elle a fait construire les appareils à oxygène pour respirer dans les mauvais endroits* Et puis c'est tout. Elle se moque pas mal des gueules noires.
Elle fait travailler la nuit les galibots de seize ans... Je croyais que le travail de nuit était interdit aux enfants qui n'avaient pas dix-huit ans révolus... C'est écrit dans la loi. Mais les patrons sont rois dans les puits. Charbonnier est maître chez lui, hein. Ils mettent de nuit les galibots deux ans trop tôt. Qui trouve à redire ? Personne.
Je croyais qu'il y avait des délégués mineurs pour faire respecter la loi ! Mais le jour qu'on les élit, le chef, le porion, qui est quelquefois un cabaretier, nous conduit au vote. Il y a le candidat qui n'est pas mal vu de la Compagnie minière; il y a le candidat qui n'est pas bien vu. On a bien du mal à faire nommer le second. On n'y réussit pas toujours.
Il y a des Compagnies qui n'interviennent pas dans les élections législatives. Mais toutes les Compagnies, dans le bassin, font de la pression pour faire nommer les délégués mineurs qui leur plaisent (1).
— A la vôtre, les amis.
Les riches ont le dessus. Il y a quelques années, l'eau monta dans une galerie. Un grand journal du pays annonça que c'était la fin de l'exploitation, que les fosses étaient perdues à jamais. Nous, on se demanda s'il faudrait quitter les corons, trouver un autre métier. Les actions des mines valsèrent à la Bourse, elles baissèrent de centaines de francs. Les bonnes gens vendirent leurs titres, ceux qui n'avaient pas peur les achetèrent pour un morceau de pain. Alors le journal se mit à dire que les mines n'étaient pas menacées, que c'étaient des infiltrations de rien du tout dont on était maître, qu'il n'y avait pas à s'émouvoir. Les bonnes gens furent ruinées, ceux qui n'avaient pas eu peur devinrent millionnai-
(1) Notons que malgré la pression exercée par les compagnies, les ouvriers élisent souvent des délégués pleins de dévouement et de vaillance. On n'a pas perdu le souvenir du délégué Simon, dit Rick, du courage, de la perspicacité qu'il montra pendant la catastrophe de Gourrières, des dix-sept mineurs qu'il sauva, du hautain refus par lequel < il répondit au président du Conseil, Clemenceau, qui lui offrait la croix de la Légion d'Honneur.
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res puisque les actions se mirent à grimper de cinq cents francs par jour.
— Mais le journal qui avait lancé la nouvelle inquiétante ne fut pas poursuivi par la Compagnie ?
— Bébé ! ils étaient d'accord, la mine rachetait ses actions.
Je cause... Que pouvons-nous à tout cela Est-ce que cela nous regarde ?
Hein, Auguste, dimanche in va amout Martens faire batt chez co.
Va, donne-nous un p'tiot verre, petiote Lisa!...
Sur les quais de Rouen
Si l'on faisait l'appel des départements frappés d'alcoolisme, Seine-Inférieure se présenterait le premier (1). On sait qu'en Normandie la population presque entière boit de l'alcool, hommes, femmes et enfants, bourgeois et ouvriers. On sait que, tandis que la consommation du breuvage homicide quadruplait en cinquante ans dans l'ensemble du pays, elle décuplait en Seine- Inférieure.
Aucune corporation n'est plus cruellement frappée par l'alcool que celle des dockers qui vivent sur les quais de Rouen.
(1) Le département du Finistère vient ensuite. Notre enquête sur les ravages de l'alcoolisme dans les ports pêcheurs bretons se trouve dans notre petit livre, La classe ouvrière, auquel nous nous permettons de renvoyer le lecteur que ce sujet pourrait intéresser.
Comment on devient docker
Les dockers procèdent au chargement et au déchargement des navires. Ceux qui travaillent la houille sont les charbonniers ; ceux qui travaillent les céréales sont les grainetiers; ceux qui n'ont pas de spécialité et « coltinent » toutes les marchandises sont les divers. On se fait docker quand on ne peut exercer aucun autre état. Car le métier est dur; il écrase son homme sous de rudes fardeaux et il le rétribue avec parcimonie. Et puis il n'assure pas un travail régulier : aujourd'hui on peine quinze heures dans les cales étouffantes du bateau, demain on se croisera les bras, en attendant que des navires accostent au port. Surmenage ou chômage, alternatives qui démoralisent l'ouvrier et, l'empêchant d'établir un budget, le contraignent à vivre au jour le jour. Les « dockers nés » ce sont les enfants de pauvres qui, dès neuf ans, grapillent sur les quais, triant le charbon, galopant pour acheter « la boisson » des hommes, donnant « un coup de main » aux charretiers, s'exerçant à porter des fardeaux, de plus en plus pesants à mesure que grossissent les muscles des gamins. C'est ainsi qu'un matin le moussaillon qui traînait le long des piles de bois, entre les monticules de charbon, parmi les ballots de coton, est embauché dans une équipe.
Les dockers « accidentels » sont les chômeurs de toutes les corporations : le terrassier, le charpentier qui n'a pu trouver « d'embauché » par
la ville et qui va chercher « du boulot sur les quais » en attendant de reprendre la route; c'est aussi le « déclassé », le clerc de notaire ou d'huissier, le commerçant en rupture de boutique, l'employé en rupture d'emploi, qui savent que, sur le port, on accorde la besogne sans poser de questions indiscrètes. « Y a des bacheliers chez nous », disent des dockers avec quelque fierté. C'est vrai. Il y en a même beaucoup. Car ces épaves se fixent là. Elles s'y plaisent. Le travail est pénible, mais on l'a ainsi organisé que d'heure en heure la charitable boisson vient endormir la peine. Le grainetier doit être aussi fort qu'un porteur aux Halles, mais les autres dockers ne sont tenus que d'être robustes et non athlètes. Et puis, une autre force rive beaucoup d'hommes sur le port : les tentations sont pressantes, des fûts de bon vin, des barriques ventrues pleines d'eau-de-vie s'alignent en bataillons serrés, en régiments entiers dont les dernières files se perdent là-bas, vers Quévilly. Que de délices encloses en ces tonnes que rien ne protège, car l'accès des quais est libre nuit et jour. Alors le soir, certains se glissent entre deux tonneaux avec une vrille et, accroupis, ils piquent la pièce pour boire au chalumeau. Après ils mastiquent l'étroite brèche. Mais souvent la poigne d'un agent les met debout. Et c'est trois mois de prison : on est sévère à Rouen pour les piqueurs de fûts. L'homme a un casier judiciaire : partout où il se présentera il lui faudra cacher sa « marque »
infamante. Partout — sauf sur le port. Là, on est indulgent à sa faute, on la juge si naturelle! Pourquoi quitterait-il ce milieu bienveillant ? Il reste, et voilà un client définitif pour les cabarets du port.
Au travail
Le chef d'équipe est le mandataire de l'armateur ou de l'entrepreneur de manutention. C'est lui qui embauche, à six heures du matin. Il se tient sur le quai, derrière sa balustrade de bois ou dans sa cabine qui ressemble à une guérite. Il demande 30 dockers : 200 ouvriers en guenilles, des chaussons de lisière aux pieds, le cou nu, la nuque marquée de tous les poids qu'ils ont portés, se bousculent, se repoussent, se disputent la place : c'est à qui arrivera au premier rang pour se faire remarquer du chef. Beaucoup ont encore le visage et les bras noirs du charbon qu'ils ont déchargé la veille. Les premiers de la foule sont engagés. Certains sont évincés, cependant : les ouvriers qui s'essaient à grouper leurs camarades pour des revendications communes ; il est des membres du bureau syndical qui furent mis à l'index, durant deux années consécutives, à cause de leurs fonctions dans l'organisation ouvrière. Refusés aussi le charpentier au pantalon large et au bourgeron propre, le tailleur de pierre tout de velours vêtu : trop élégants, ces candidats ; dans les équipes, on s'étonnerait, on murmure-
rait : « Qu'est-ce que ces « monsieur » viennent faire ici ! » Si le compagnon tient à se faire embaucher, il lui faudra généralement vendre ses habits trop décents et acheter la défroque dépenaillée, Tuniforme de misère que portent tous ses compagnons.
Il est des contremaîtres « nourrisseurs » ; ils n'embauchent que les hommes qu'ils logent, nourrissent et abreuvent, leur reprenant d'une main ce qu'ils leur ont versé de l'autre.
Le travail commence à six heures et demie. Les uns, à fond de cale, emplissent les bennes de charbon : ils séjournent dix heures dans l'antre obscur où la poussière de houille tend son opaque rideau; les autres ensachent à la pelle le blé qui dégage une poussière plus âcre et plus desséchante encore; d'autres portent sur leur dos les produits caustiques, les pyrites, le soufre, la chaux, le ciment, qui mettent la chair à vif et gravent sur le corps le contour des sacs ; d'autres, enfin, à terre, effectuent le transbordement aux wagons, aux docks, aux chantiers (1).
(1) Salaire des dockers à R\ouen.
Divers, qui transportent les produits insalubres, les charges dangereuses, et fournissent le contingent de blessés le plus élevé, reçoivent 4 fr. 50 par jour (« débauchables » à volonté, préavis : une demi-journée).
Grainetiers : 6 francs pour transport de 450 sacs, et 1 franc ou 1 fr. 50 pour 100 sacs supplémentaires. Le poids du sac varie de 75 à 100 kilos. Le grainetier doit transporter environ 40.000 kilos pour gagner 6 francs.
Le charbonnier est payé à la tonne (travail aux pièces)
Dans les cales, il arrive que se brisent les chaînes des appareils élévateurs, que les bennes retombent, assommant les travailleurs; sur les quais, il arrive que s'écroulent les piles de bois, que roulent les tonnes de vin, que les w^agonnets déraillent et se renversent : les accidents qui frappent les dockers sont si fréquents, que les compagnies d'assurance demandent des surprimes aux entrepreneurs de manutention.
L'autorité du chef d'équipe est déléguée, dans chaque cale, aux chefs de bordée. Chacun d'eux commande à huit hommes. Ce caporal, responsable du travail, est choisi parmi les dockers les mieux doués. Mais le grade revient de droit à l'ouvrier qui, au cours d'une grève, a abandonné ses camarades : les « galons » de chef de bordée sont la récompense du « jaune », régulièrement.
ou à l'heure : 0 fr. 75, soit 7 fr. 50 par jour avec minimum de tonnes imposé et prime pour les charges complémentaires.
Le salaire des dockers est très variable en France, selon les ports. A Cette, à Nice et à Dunkerque, les divers reçoivent 8 francs pour 8 heures. L'alcoohsme en ces trois villes a diminué dans des proportions considérables.
A Brest et à Lorient, ils reçoivent 3 fr. 50 pour 10 heures. L'alcoolisme exerce parmi eux d'affreux ravages.
Ce qui démontre l'efficacité, dans la lutte anti-alcoolique, d'un salaire qui permet l'alimentation normale et d'une courte journée de travail, qui laisse le loisir utile à la réflexion et à l'éducation.
La journée
A huit heures, les dockers reçoivent un premier acompte pour la croûte. Le chef d'équipe fait la paie dans son petit bureau : la loi qui interdit de remettre les salaires au cabaret est respectée dans sa lettre. Mais généralement les chefs de bordée reçoivent l'argent de leurs hommes et c'est au cabaret qu'ils effectuent la répartition. Le travail est suspendu durant quinze ou vingt minutes; les dockers s'attablent dans les débits qui font aux quais une bordure ininterrompue.
Certaines buvettes sont des baraques de bois, meublées de bancs et de tables grossiers et garnies de tonneaux d'eau-de-vie superposés. Il est de ces baraques qui portent une enseigne brutalement franche: Au dernier sou. Les dockers mangent là : 1 sou de pain ; 1 attignole (hachis de charcuterie et de mie de pain) ou un paquet de « coine » qui coûtent un sou ; un cervelas (rognures de charcuterie fortement additionnées d'ail qui altère) dont le prix est deux sous.
Ils arrosent cette pitance d'un demUsetier ou d'une chopine de vin rouge à 50 centimes le litre. Et ils absorbent enfin l'indispensable petit sou, la spécialité rouennaise. C'est un sou de café additionné d'un nombre indéterminé de « petits sous » d'alcool. A un « sou de café » on ajoute couramment jusqu'à 40 centimes d'eau-de-vie.
Le travail reprend. Onze heures : nouvelle paie,
nouvelle pause pour la boisson ou la bleue (1). On prend l'absinthe à 20 centimes le verre ou la mominette. Avant l'application de la loi qui impose à l'absinthe 65 degrés d'alcool, nombre de débitants mettaient en vente un produit qu'ils verdissaient artificiellement; cette drogue se décomposait si vite que le contenu d'un verre qui n'avait pas été consommé sur-le-champ devait être jeté au ruisseau.
La bleue! Elle s'impose : sans elle on ne pourrait déjeuner. Il n'y a pas dix ans, l'ouvrier havrais déposait sans rien dire deux sous sur le comptoir, on versait de l'absinthe au fond de son verre et il allait prendre son rang dans la longue file de camarades qui passaient devant le robinet à eau : cela s'appelait boire la petite. Le débitant, à la sortie des docks, versait à l'avance 300 petites dans les verres. Cette coutume a disparu à cause de la cherté du produit. Mais on prend toujours le petit père, abréviation familière du « petit pernod » à 20 centimes. Et surtout on raffole de la demi-vapeur, mixture « carabinée » à base de bitter qui ajoute au cognac du curaçao et du cassis et vous saoule un homme avec célérité.
Les bordées reprennent la besogne avec une ardeur nouvelle et la quittent à midi pour absorber le repas principal. Acompte sur le salaire.
(1) Toutes les catégories n'ont pas droit à cette pause : les divers n'en bénéficient pas.
dispersion dans les débits. Voici le menu qui doit permettre à ces ouvriers de réparer leurs forces épuisées par une activité musculaire intense :
Une portion de ragoût ou de poisson ou de foie à l'oignon : 20 centimes (15 centimes autrefois; la cherté des vivres s'est rudement marquée ici).
En hiver : une soupe (faite de graisse, d'eau et de sel : on met le pot-au-feu le lundi et durant toute la semaine on ajoute de l'eau et de la graisse au bouillon) : 10 centimes.
En été : la soupe est remplacée par une salade verte, une salade de haricots ou de pommes de terre.
Ils arrosent ce repas soit de boisson, petit cidre de seconde ou de troisième pressure, largement additionné d'eau, qui coûte 10 à 15 centimes le litre, soit d'une chopine de cidre à 30 centimes, soit de vin d'Algérie à dix sous.
L'heure du « petit sou » est enfin revenue. On entend lancer à tue-tête les commandes :
— Un et deux de quarante !
— Un et quatre de quarante !
— Un et huit, et dix de quarante !
Ce qui veut dire :
— Un sou de café et deux sous d'eau-de-vie à quarante sous le litre.
— Un sou de café et huit sous et dix sous d'eau-de-vie...
c< Un de pipe » se traduit par « un sou de cigarettes ».
Les raffinés demandent :
— Un café au lard.
C'est le café additionné d'absinthe pure !
Le tapage est assourdissant à tel point que les autres ouvriers ne le peuvent supporter et quittent la place : les gars du bâtiment, nous confiait le secrétaire de l'Union des Syndicats de Seine- Inférieure, qui s'attablent pour dîner dans les débits de dockers se gardent bien d'y retourner.
Les « petits sous » renouvelés, certains ouvriers dorment, les avant-bras appliqués sur la table; d'autres réclament de nouvelles consommations.
Il en est que l'on débauche à midi et qui ne sortent du cabaret qu'à la nuit, après y avoir laissé la totalité de leur paye.
Suivant les catégories, la rentrée s'effectue à une heure ou à une heure et demie. A trois heures et demie ou à quatre heures, dernier acompte et nouvelle pause pour la boisson. A six heures et demie ou à sept heures (le moment de la sortie change avec la spécialité) le solde de leur salaire est versé aux ouvriers qui, pour l'apéritif, emplissent les débits du port.
Le déchargement d'un bateau rapporte 300 francs par jour au cabaretier le plus proche.
Les équipes des divers prolongent rarement leur journée au delà de sept heures. Les travailleurs payés aux pièces n'hésitent pas à passer une nuit entière au travail, deux jours et deux nuits consécutifs s'il le faut, pour vider le bateau: cela
s'appelle faire une veillée. Après, ils chômeront durant trois jours, répandant parmi les maisons de bois où l'alcool coule à pleins tonneaux le salaire majoré qu'ils auront conquis par 72 heures de besogne. Mais l'entrepreneur ou l'armateur aura réalisé la forte économie en évitant le droit de surestarie, cet impôt dont on frappe les bateaux attardés à quai et qui, pour un bâtiment de 2.000 tonnes, s'élève à 500 francs par jour.
La somme vaut qu'on stimule le zèle des dockers : buvez, les gars, pour vous donner des bras, la boisson ne fait pas peur aux hommes, elle ne rebute que les « feignants ».
Et sur les chantiers mêmes, dans les cales, entre les pauses prévues, on boit : Vanglaise ou le jambinet circule, c'est une bouteille que la bordée fait chercher par un gamin : elle est pleine d'absinthe pure ou de café additionné d'eau-de-vie dans cette proportion : un quart ou un cinquième de café pour trois quarts ou quatre cinquièmes de <- goutte )>. Le flacon passe de bouche en bouche et les hommes, fouettés par le corrosif, le visage congestionné sous le masque de poussière que la sueur creuse de ruisselets, les yeux flambants, le torse nu, abattent la besogne, « coltinent » les sacs en un effort démesuré qui, le soir, les laisse pantelants, endormis sur leur breuvage...
De petites vieilles malpropres traînent inlassablement la savate le long des quais. Elles ont, dans un panier pendu à leur bras, un réchaud
coiffé d'une cafetière, deux ou trois verres, une demi-douzaine de tasses. Pour deux sous, elles versent aux hommes un bol rempli de café et d'alcool. Entre les heures de « boisson » elles se groupent et se font de mutuelles commandes, pour faire marcher le commerce. Et le soir venu, elles boivent réciproquement leurs fonds en échangeant leurs recettes. La brigade des quais, les redoutables « collets rouges », donne la chasse à ces vivandières qui font une concurrence déloyale aux intéressants petits commerçants, les cabaretiers établis.
La soirée
Les dockers qui vivent en famille rentrent pour dîner au logis : rues Martainville, des Augustins, Eau-de-Robec, au Ruissel, vieilles et pittoresques voies du moyen âge, où les pignons, depuis plus de quatre siècles, se font étroitement vis-à-vis, où les maisons montrent les poutres de leurs façades, où les premiers étages s appuient sur des piliers comme sur des béquilles, où des corridors, longs, obscurs et étroits, débouchent sur des cours régulières parées de gargouilles et de vieux puits, où se cachent sous la patine des temps des blasons et des fragments de sculptures.
Le ménage de docker qui loge « dans ses meubles » est un ménage exceptionnel : comment ces ouvriers qui n'ont rien posséderaient-ils un mobilier ? La famille habite « en garni » une seule
DANS LA VILLE DU c( PETIT SOU )) 143
chambre exiguë qu'on lui loue de 2 fr. 50 à 4 fr. 50 par semaine. Le repas du soir se compose :
Pommes de terre frites (achetées chez le friturier): 20 centimes; ou fèves, haricots, artichauts ;
Attignoles, poisson ou charcuterie : 10 centimes ;
Boisson et « petits sous )> : la quantité en est déterminée par les ressources du ménage. D'ailleurs, les débitants n'hésitent pas à faire crédit aux bons clients : ils savent que le premier soin du docker, à sa prochaine paye, sera de les désintéresser pour s'assurer un crédit futur.
Les célibataires prennent ce repas au cabaret. Puis ils jouent et boivent jusqu'au « dernier sou ». Il est d'hospitaliers débitants qui hébergent les consommateurs saouls et décavés : on les fait passer en une arrière-boutique garnie de bancs et de tables, et les hommes, assis, dorment, accoudés. Au jour, on les réveille pour les chasser vers les quais, vers les nouveaux travaux qui procureront d'autres salaires pour le tiroircaisse du cabaretier.
La plupart, le moment de la fermeture venu — une heure du matin — poussent dans la rue la pauvre chair à travail et à boisson. Les hommes gagnent alors les chambrées : de longues salles empuanties où des paillasses riches en vermine sont jetées sur le sol. Pas de lumière; les hôtes rentrent à tâtons, se piétinent les uns les autres, tombent et s'endorment là où ils sont tombés.
D'autres, enfin, gîtent sur les quais, entre les monumentales piles de bois — réveillés quelquefois par le coup de bâton du gardien de nuit, — • dans les wagons de paille où il fait si tiède, en l'air raréfié ! Et certains, que les trop abondants « petits sous » ont rendu maladroits, allument leur « sou de pipe », mettent le feu à la litière et le wagon flambe avec sa cargaison" d'hommes.
Il est, dans le quartier du Russel, des auberges qui admettent pêle-mêle les hommes et les femmes : on appelle ces assommoirs mixtes les salles de mariage, à cause des unions rapides et éphémères qui s'y concluent. De pauvres filles rôdent par les ruelles et s'offrent aux dockers pour un « petit sou » : les Rouennais les connaissent bien, ce sont les poules à picot. Il en est de vieilles, mais beaucoup sont jeunes, affreusement.
Les femmes « au charbon »
Certaine partie du quai s'appelle le Village nègre : quiconque y pénètre en sort noir comme la suie. Les négociants ont installé là leurs chantiers de réception et de manutention du charbon. Un brouillard de poussière obscurcit l'air constamment; quand il pleut, la couche de 15 centimètres de charbon pulvérisé qui couvre le sol se transforme en un cloaque infect où pataugent
les travailleurs. Ils sont là près de 1.200 et ils font la fortune des cabaretiers qui ont pu dresser leurs boutiques en ce sombre lieu. La place est mesurée, les cabarets ne sont pas nombreux : ils ne désemplissent guère, car, une équipe partie, une autre la remplace. C'est au Village nègre que les charcutiers livrent leurs marchandises trop (( avancées » pour leur clientèle fixe, mais qui trouvent ici des consommateurs obligés : il n'est pas d'autres « restaurants » à proximité. Il faut manger ces choses, ou jeûner.
Il arrive tous les jours que cette « nourriture » sert de projectile : elle reste collée aux murs crasseux.
De telles boutiques, dont le matériel comprend des tables et des bancs, des fûts au fond et un comptoir, comptent parmi les plus recherchées de Rouen : un fonds se paie couramment 35.000 et 40.000 francs. C'est une petite mine d'or ; de somptueuses villas de la banlieue rouennaise appartiennent à d'anciens cabaretiers, retirés des affaires après avoir acquis des rentes.
Des femmes travaillent en grand nombre au « Village nègre ». Elles sont employées à la manutention des charbons : concassage mécanique, tri par la trémie, ensachage. Elles protègent leurs cheveux contre le poussier par un mouchoir noué, mais elles ne sauraient en protéger leur visage, et c'est comme une tribu du Centre-Africain qui fourmille autour des collines de houille. Elles sont peu coquettes ; l'insuffisant établissement
de douches, établi sur le quai, ne reçoit pas la visite quotidienne de toutes les charbonnières et certaines reprennent la besogne le lendemain sans avoir dépouillé leur enduit de charbon.
Elles travaillent de sept heures du matin à 6 ou 7 heures du soir. Elles gagnent 2 fr. 50 à la * journée et les très habiles peuvent, aux pièces, recevoir jusqu'à 4 francs.
Elles ne perçoivent pas les acomptes horaires et touchent leur salaire chaque soir. Elles se nourrissent dans les cabarets des hommes et demandent à « la boisson » le stimulant habituel. Elles dédaignent généralement l'absinthe, mais elles apprécient le « petit sou ». Beaucoup ne boivent que sous l'influence du milieu, par une sorte de dépit qu'engendre l'intempérance des hommes.
— « Puisque mon cochon d'homme se jette toute sa paie dans le bec, pourquoi que je ne boirais pas aussi ? » nous a dit une charbonnière dont le langage traduit l'état d'esprit mieux que ne le ferait les plus pénétrantes analyses. Pourquoi la femme ne boirait-elle pas ? Si elle conservait son salaire, l'homme le lui prendrait pour le fondre en « petits sous ». Autant vaut qu'elle « en profite ».
Un des plus désolants spectacles parmi tous ceux qu'offre cette misère est celui des femmes qui vont chercher leur mari à la paye. Elles traînent, pour la plupart, trois ou quatre enfants,
pendus à leurs jupes ou portés sur les bras. Anxieuses, elles essaient de deviner si l'homine est de bonne humeur ce soir-là et elles dépêchent les bambins à sa rencontre pour qu'embrassant papa ils le rendent plus doux.
Attendri, l'ouvrier frotte ses joues noires sur le visage des gosses et la femme s'efforce de l'entraîner. Mais il se défend : on peut bien prendre l'apéritif avant de rentrer, tout de même ? Si elle refuse de l'accompagner, il ira seul au cabaret; qui sait quand il rentrera ? Elle se résigne; toute la famille entre au débit. Bienheureuse celle qui en est quitte avec une consommation et n'est pas contrainte de suivre son mari en un second cabaret ! C'est ainsi qu'aux femmes qui ne pensent pas à boire on donne le goût de la boisson : d'apéritif en apéritif, combien en arrivent à imiter leurs compagnons ! Aux enfants, le papa donne un canard, un morceau de sucre bien imbibé d'alcool. Chez ces fils d'alcooliques on réveille, à ce jeu, l'instinct héréditaire: on en voit qui repoussent le bol de lait et tendent la main vers l'eau-de-vie. A sept ou huit ans, les enfants boivent du café à la goutte; à quinze ans, beaucoup s'enivrent.
Que font-ils, ces enfants, quand le père et la mère se tiennent tête au cabaret? De bonne heure ils vagabondent sur les quais, ils font les commissions des ouvriers, ils travaillent au charbon. Des fillettes de quatorze ans se mettent en ménage.
Santé, dignité, famille, foyer, le « petit spu » emporte tout...
Joies du dimanche
Le dimanche, on attend, dès 5 heures du matin, à la porte du cabaretier, qu'il ouvre enfin sa boutique : on fait queue, comme au théâtre. Puis, mis en joie par le premier alcool, l'homme va faire un tour au marché — la grande distraction des matinées dominicales pour les ouvriers rouennais. Volontiers, il achète quelques fleurs, qu'il sème dans les débits; il ne rapporte pas une tige dans son garni.
L'après-midi, on monte au Champ des Oiseaux C'est, à la porte de la ville, un faubourg de guinguettes pareilles à celles qui réjouissaient le bon M. Paul de Kock et ses personnages falots : Romainville et Les Lilas de 1830 ressuscités, sans grisettes, en Normandie. Sous les arbres, s'allongent les tables rustiques ; à chaque pas grésille l'huile des marchands de frites, rougissent les charbons des marchands de gaufres; on se presse devant les échoppes des vendeuses de crabes, de bigorneaux, d'attignoles, de charcuterie à bas prix. Des estrades dans les angles : un amateur monte sur les planches et « pousse » la gaudriole sentimentale, la complainte humanitaire, le coup de gueule patriotique. Il descend et fait la quête, chapeau tendu. Et les « pots de cidre » circulent aux mains des servantes affairées :
— Un litre de pot de cidre !
— Deux et six de quarante !
En un dimanche, quand le travail a « donné » sur le port, on vide au Champ des Oiseaux des tonneaux d'eau-de-vie.
Quelle est la composition de ce breuvage que l'on vend au détail 2 francs le litre, alors qu'il est grevé de 1 fr. 40 de droits par litre ? Il est fait alcool industrie (maïs, betterave, bois), auquel on ajoute un « arôme » chimique qui lui départit la saveur et un quantité d'eau suffisante pour faire baisser à 40° la teneur alcoolique. Mais « l'eau-de-vie » ainsi obtenue n'est pas assez âpre au gosier de certains buveurs; on la « corse » en y ajoutant du poivre, de V acide citrique et quelquefois même de Vacide nitrique.
Le « rhum », le « marc » ne sont pas fabriqués autrement : 1' « arôme » seul varie.
Quant au vin, il vient d'Algérie : on l'a tellement chargé d'alcool pour lui permettre de supporter la traversée et le long voyage, qu'un seul verre suffit à incommoder, à enivrer même le buveur novice; il est des dockers qui en absorbent huit à dix verres de suite, en travaillant au débarquement des fûts. Et ils renouvellent la dose au cours de la journée.
Le vin blanc, quand il était à bon marché, faisait plus de victimes que l'eau-de-vie. Certains débitants en vendaient trois feuillettes par jour, soit plus de 300 litres. La hausse des prix a fait baisser la consommation.
Il est difficile d'établir pour les dockers de Rouen une statistique de mortalité : la population ouvrière se modifie et se renouvelle si fréquemment. Pourtant, on peut constater que la cirrhose du foie et la tuberculose pulmonaire, compléments directs de l'alcoolisme, déciment ces ouvriers surmenés et insuffisamment alimentés.
Que faire ?
Comment lutter contre l'alcoolisme dans cette corporation ? Hélas ! c'est ici qu'apparaît, plus que partout ailleurs, l'inefficacité des formules, fussent-elles saisissantes, l'impuissance des idées contre les passions, l'inutilité des chiffres, des statistiques, des considérations générales. Dites à l'homme en train d'absorber son quatrième « petit sou » qu'il y a soixante fois plus d'aliénés en Seine-Inférieure aujourd'hui qu'en 1850 et que ces fous sont les victimes de l'alcool, il n'interrompra pas sa rasade. Nulle part mieux qu'à Rouen, on ne comprend la page terrible du D"^ Legrain sur « la mesquinerie du problème anti-alcoolique considéré à des points de vue exclusivement chimique et physiologique ».
Seule une action syndicale énergique, violente, brutale peut être efficace. Seuls, les dockers sobres et intelligents que l'on rencontre nombreux dans les syndicats peuvent exercer une influence sur leurs malheureux camarades. S'ils
s'appliquent à obtenir des conditions de travail plus humaines, à réduire le surmenage qui pousse à l'alcoolisation, à réglementer les acomptes et la paye; s'ils n'hésitent pas à reprocher l'intempérance de leurs compagnons de travail comme une tare infamante; s'ils chassent honteusement les ivrognes des réunions corporatives, s'ils leur interdisent toute fonction syndicale, s'ils mettent à l'index les cabarets où l'on s'enivre, s'ils cassent les jambinets qu'on introduit dans les cales, si par l'exemple, par la parole menaçante et par l'action directe, ils pourchassent l'alcoolisme et s'ils le déshonorent, ils auront bien mérité de leurs frères.
Mais il est inutile de faire ici des conférences...