‹ Marcia de LaublyChapitre 1 sur 2 · Marcia de Laubly · texte numérisé non relu

Marcia de Laubly

Il est plus de neuf heures quand Lucie, délivrée d'un grand poids, adresse à sa nièce un regard de reconnaissance en se mettant à table. Tout est parfait : les marguerites débordent d'une coupe de cristal, des poires onstrueuses, des pêches, des prunes et des raisins prenant d'appétissantes pyramides, et la panade fumo .ns les assiettes avec une bonnq odeur de beurre frais, infin, les œufs sont cuits à point, et il se trouve, pour îomble de bonheur, que Luc se révèle amateur enthousiaste de galettes. Aussi, la gaieté règne-t-elle sans ombres ^ans la grande salle à manger qui, un peu sombre le ,our à cause de son plafond bas, devient tout à fait riante sous la lumière de la lampe et des antiques candélabres d'argent. On échange les nouvelles d'une de ces familles innombrables comme on en trouve dans les provinces reculées do la France, et surtout en Bretagne, où une goutte du même sang perpétue à jamais la parenté. — Mais, dit tout à coup Luc, je suis entré de plain-

MARCIA DE LAUDLY

le 9an>; à son visaf^c La porte de la cuisine est restée ouvorlc. ot Jraii. passant devant pf>ur conduire 8on hôtt h une cliaiubre, ne peut résister ù la t<;ntation de lui montrer l'amusant tableau qu'offre Marciaavec son immense Ud)lier, et la bavette trop liautc dont émerge sa délicate figure.

(^est Jean qui a ri. Luc a Tair amusé, mais il se melo à sa gaieté une pointe d'aO-* ni ration qui console Marcia ei l'empêche de se croire ridicule.

Elle dénoue vivement les cordons, aiiparatt, svelte, dans sa robe de toile rose, et s'élance vers la porte.

— Oncle Jean, murmure-elle d'une voix suppliante, ne dis pas à Lucie que tu m'as vue ainsi ! Elle serait dc-

• solée !

— Je ne comprends pas pourquoi.

— Mais moi, je le comprends, dit Marcia d'un petit tou péremptoire.

pied dans votre maison, vous m'accueillez en cousin, et cependant un nuage demeure... Gomment ma cousine (il cherche son nom et ne le trouve pas ), ma cousine que voici n'a-t-clle jamais entendu parler des d'Espranges V

— Pour deux raisons, dit Jean en riant; d'abord, ma nièce n'a quitté le couvent que depuis quelques mois, et ensuite, elle n'est pas du tout votre cousine, étant une Laubly, la fille de mon frère aîné.

— Quel dommage ! s'écrie Luc d'un ton sincère. Mo'i qui songeais, puisque je vous appelle Jean et Lucie, à lui demander son nom... et la permission de le dire en lui parlant !

Marcia pince ses jolies lèvres.

— Mon nom, dit-elle un peu sèchement, n'est pas de ceux qu'on aime à s'entendre répéter.

Luc ouvre de grands yeux, et M. de Laubly ne peut s'empêcher de rire.

— Elle trouve son nom ridicule, dit-il en manière d'explication.

— Ridicule ! . . .

Luc semble choqué ; il n'admet pas que rien de ridicule puisse s'associer avec cette charmante créature. Il est piqué de curiosité, cependant, et Marcia se décide à le satisfaire .

— Croyez-vous aux contes de fée ? demande-t-elle à Drûle -pourpoint.

— J'ai failli y croire quand vous m'êtes apparue dans avenue, vos marguerites à la main, répond-il gaiement.

— Eh bien ! moi, je crois à ceci : c'est qu'il y a des^ marraines malfaisantes venant répandre des dons fatals

fi MARCIA DE LAUBLT

sur 111) piiivre petit berceau... Seulement, pour moi, c'est un parrain.

— Et ce don fatal ?

— C'est mon nom. Jugez-en : ai-je Tair d'une Romaine ?

Et elle s'avance sous la lampe, pour qu'il la voie mieux, le regardant d'un air sévère qui appelle évid(îmmoiit une absolue sincérité.

Les souvenirs classiques encore assez frais du j«^ane homme ramènent à son imagination les types majestueux de Lucrèce et de Cornélie, et il sourit en regardant la figure rose et délicate, encadrée de cheveux châtains, qui se trouve en face de lui.

. — Non, pas du tout... Est-ce que vous vous appelez Cornélie 1 s'écrie-t-il soudain d'un ton de désappointement.

— Non, heureusement je ne suis pas aussi .. historique. Mais mon désagréable parrain m'a imposé le nom de... Marcia !

Elle prononce ces syllabes détestées d'un air à la fois comique, solennel et désolé, surveillant l'effet quelles produisent sur lui.

— Oh ! je respire ! s'écrie Luc, visiblement soulagé Ce n'est pas laid du tout, et cela évoque plutôt l'idée de quelque jeune patricienne enveloppée d'un voile blanc et portant des bracelets d'or.

— Vraiment? Vous avez beaucoup d'imagination... Eh bien ! j'ai cherché dans le dictionnaire, et je n'ai trouvé aucune personnalité agréable, mais seulement un bloc, une gefis, vous savez, la gens Marcia. dont sortait... Goriolan! I

MARCIA DE LAUBLY ÎT,

Ils partent tous d'un éclat de rire.

— Pourquoi, alors, ne pas faire usage d*un diminutif / demande Luc, très amusé.

— Mes petits cousins m'appellent Cia. Je trouve celfbeaucoup plus joli.

— Je regrette qu'aucun cousinage, fût-ce au vingtième-, degré, ne me permette de vous dire ce mot charmant.

— Etes-vous fatigué, Luc? demanda M. de Laubly.

— Moi, pas du tout.

— Alors, Marcia va nous chanter quelque chose...

Il se leva, ouvrit la porte du salon voisin, et allum» lui-même, sans cérémonie, les bougies da piano.

Ce salon, à peine sorti de l'ombre, offrait, comme la, salle à manger, un ensemble de vieux meubles dont qiielqucs-uns étaient assez ^»*»aux, de portraits de fa- ; mille, et de jardinières gracieusement fleuries.

J'^nrcia s assit au piano avec une docilité enfantine.

— ?eut-être, oncle Jean, imposes-tu à ton hôte une ennd\3use corvée. 11 se croira obligé de dire que j'ai une joie voix, et il a dû entendre de vrais artistes, lui. '^

— I\e fais pas de fausse modestie, enfant. Tu sais bien ^ que ta voix est belle, et peu de jeunes filles liabitRiil «a province ont eu l'occasion inespérée qui ta élc don née ae cultiver an aon ueja s\ remarquamie. /

— Que chanterai-je ?

— Suis ton inspiration, dit Lucie.

Elle commença une simple et antique ritournelle, et Luc reconnut l'air gracieux et mélancolique de Pauvre » Jacques, cette douce romance surannée qui évoque tant de souvenirs brillants et cruels.

i\ s'altoudait à en tend ro des notes agréables et douces» ■

MARCIA DR LAUBLT

! let:inl)ro(lftMama, lor8(|udlc parlait, était muf;ica1,

i.mant. Afais il tressaillit de surprise, et 8C pcnclia en

lit pour ne pas perdre une nuance de ces wms si

' iix, si pleins, si veloutés, que l'art avait suffisamment

Lv ouplis, tout en leur laissant un naturel et une émotion

iii' réludo altère trop souvent.

fl ne put tout d'abord la complimenter, tant son imr^sion était profonde ; mais son regard rencontra les 'ux de Marcia, et elle y lut une admiration entliou- Mste.

— Oh ! encore ! je vous en prie ! Jamais aucune voix ,<? m'a semblé si pénétrante !

Elle sourit.

— Peut-être mon répertoire ne vous plaira-t il pas. e r.'aitne pas les récitatifs savants qui sont à la mode,

1 s,tib fidèle aux vieilles mélodies... Je sais qu'on se plaît aujourd'hui à dédaigner la musique italienne ; moi. ^0 l'aime.

f — Tout ce que vous chanterez me ravira.

Elle chanta alors un air de La Somnamhula , et la gnice et l'harmonie des syllabes italiennes sembla prêter encore plus de charme à ce timbre rare, si doux, si ému, résonnant en notos pleines, égales, sans défauts ni lav^unes. Elle avait évidemment appris à diriger cette voix. On pouvait posséder plus à fond la science du chant ; mais elle en savait assez, sinon pour produire de ces ffets destinés trop souvent à suppléera l'insuffisance de 'instrument (elle n'en avait pas besoin), mais pour éviter toute faute de goût, toute émission hasardée, toute expression forcée ou exagérée.

— Il est absolument extraordinaire que vous possé-

«AMI A Dff lAtmtr ^i

diez, jeune comme vous l'êtes, et si loin de toutes les ressources musicales, une voix si merveilleuse et déjà si cultivée, dit Luc, s'arrachant enfin à son extase. J'ai pu entendre des cantatrices savantes, réalisant des prodiges de trilles, de vocalises, de gymnastique musicale, mais jamais rien de si profondément beau, de si étrangement sympathique.

— Marcia a eu une heureuse chance, dit M°" de Laubly. Une des artistes les plus en renom d'il y a vingt ans, M"" Armel, s'est retirée, à la suite de chagrin.^, dans le couvent où notre nièce a été élevée. Elle n'a jamais paru au théâtre, mais elle a chanté dans les concerts, et tenu sous le charme toutes les capitales de l'Europe. Elle avait toujours eu une grande dignité de vie. Ayant perdu son mari et son unique enfant, elle n'a plus voulu chanter en public, et depuis dix ans, elle occupe une modeste chambre dans ce couvent, donnant, par pure bonté, des conseils aux religieuses et aux enfants qui possèdent de la voix. Marcia est restée un an de plus au couvent pour profiter de ces leçons exquises et inespérées.

— Et maintenant, dit M. de Laubly, il faut nous reposer. J'espère que vous êtes ici pour quelque temps, Luc, et que vous visiterez à loisir tous nos environs ?

— J'ai trois jours à moi. Mon père m'a assuré que je pouvais, sans indiscrétion, demander pour ce temps l'hospitalité d'un manoir breton où habitent de bons parents.

— Votre père nous a reçus lui-même avec une vive affection au momciit de notre mariage, pendant notre trop court séjour à Versuillea.

28 IIARCIA DE LALliLY

— Vous habitez Versailles? s'écria Marcia. Qne je voudrais le connailrc I Ne serait-ce pas ctiunnant de chanter Pauwe Jacques dans la laiterie de Trianon ?

— Et de toucher d'une main pieuse le clavecin de la roine... Pourquoi votre oncle et votre tante ne vous y conduiraient-ils pasV Mon père habile avec sa soeur une vieille maison du quartier Saint-Louis, et moi, qui suis en garnison à Paris, j'y vais chaque semaine.

— J'ai trop de fils à la patte pour faire des voyages, mon cher Luc, dit M"*' de Laubly en souriant.

— Et mon cousin ? Ne pourrait-il faire une fugue 1 Ce serait pour vous si utile et si agréable d'entendre de

I la musique à Paris, où elle atteint toute sa perfection !

Les yeux de Marcia exprimaient un ardent désir. Jean rencontra son regard.

— Ma chère, dit-il, je ne dis pas que je ne te procurerai pas quelque jour ce vif plaisir de voir et d'entendre

^* de belles choses. Si les récoltes sont bonnes, on verra... En attendant, que diriez-vous d'une visite à Dinan pour demain ? Lucie, ne pourrions -nous déjeuner à la Fon-

^ taine des Fées ?

— Oh ! je me charge de tout ! dit vivement Marcia. \ Dormez en peux, vous tous, pendant que votre déjeuner

s'élaborera mystérieusement dans les régions inférieures... J'aime tant les parties de campagne !

Luc se sentait ravi de la voir si jeune et si enfant. Lui n'avait que vingt-deux ans, et malgré sa moustache brune, sa superbe voix de commandement et sa tenue martiale quand il se trouvait avec ses hommes, il n'était guère encore q^u'un collégien, honnête, franc et naïf,

JV

Un soleil spleiidide se leva sur la journée du lendemain.

Luc s'éveilla de bonne heure. Un paulov^^nia balançait devant sa fenêtre ses larges feuilles, qui produisaient sur le plancher et sur les murailles des ombres mouvantes et bizarres. Il sauta à bas de son lit, et jeta autour de lui un regard satisfait.

D'abord, sa chambre, qu'il avait mal vue la veille à la lueur de sa bougie, lui plut tout à fait. Elle était basse de plafond, irrégulière, avec un recoin en forme d'alcôvc;. des fenêtres à petits carreaux ; mais elle était vaste, cl point banale. Pour lui, habitué des villes, mais issu d'une race bretonne transplantée, et gardimt quelque instinct d'air libre, ou quelques traditions, ou quelques souvenirs recueillis dans les récits des vieux parents, il y avait, dans la nouveauté qui le charmait, la douceur d'une impression fainilièrc, parce (lu'cllc répondait à une manière d'être, à une disposition intime. Les iiicubl«:s

30 MARCIA DE LAUBLT

étaient vieux, d^'licieusoment dr'paroillés ; îa eoromodt Louis XV fraternisait avec un grand fauteuil Louis Xlfl et une berbère du coinnionroment de l'Empire; la toile de Jouy qui drapait les maigres colonnes d'un lit de bois peint en blanc offrait au regard des ramages fanés d'un dessin gracieux ; les murailles étaient revêtues d'un papier grisaille, disposé dans des panneaux de chêne, et représentant des portiqueS; des jets d'eau, et des degrés bordés de pilastres, sur lesquels se tenaient des femmes vêtues de longues tuniques, et des guerriers au profil droit, coiffés de casques et portant des boucliers.

Tout cela était très différent du mobilier moderne, assez riche, démodé, mais non pas antique, au milieu duquel il avait été élevé, et il s'y trouvait en outre, comme dans toute chose ancienne, ce je ne sais quoi d'inconnu, d'oublié, qui sera à jamais ignoré, mais qui a été réel, qui a eu son histoire, ou qui a été mêlé à l'histoire d'êtres vivants, et qui exerce un attrait irrésistible, presque irritant, sur les imaginations jeunes et rêveuses.

Luc se souvint de tout ce que son père lui avait raconté de ce manoir du Chêne-Vert, où lui-même était venu, maintes fois, jeune garçon insouciant. Peut-être A, avait-il, au retour d'une joyeuse partie de chasse, reposé

ses membres fatigués sur ce lit où Luc venait de dormir si profondément. Et avant ce temps, déjà éloigné, combien d'hôtes avaient passé là ? Combien de rêves, doux ou amerS) radieux ou terribles, les courtines de toile de Jouy avaient-elles abrités? Combien de regards peusils avaient erré à travers les ramures vertes du vieux paulownia pour surprendre quelque coin de ciel azuré ou

quelque étoile brillante, ou pour regarder s'ouvrir les

roses fleurissant les allées?

Penché à sa fenêtre, respirant avec délices les parfums que la rosée, encore étincelante dans les calices des fleurs, rendait plus pénétrants, il cherchait à évoquer les ombres disparues, à jamais inconnues, qui avaient passé dans ces allées, cueilh des roses, ri ou pleuré le long des haies de chèvrefeuille, puis vieilli à l'ombre de ces murailles, pour faire ensuite place à d'autres générations.

Mais quelles que fussent les fantaisies de son imagination, et quelque beau le qu'il prelàt aux héroïnes dont il peuplait à loisir le vieux verger, tout s'effaça soudain devant l'apparition bien icelle, bien vivante de Marcia qui, suivie de deux enfants qu'il n'avait pas vus la veille, s'avançait rapidement dans la plus large des allées.

Elle portait encore sa robe rose, avec un ruban de velours noir noué à sa taille ; sans souci du soleil matinal, elle avait confié à son cousin son chapeau de jardin et s'avançait, la tète levée vers les arbres, les cheveux brillants, le teint rose, — le naturel et la grâce, qui en est la fleur, débordant de toule sa jeune et charmante personne

— Je te dis que c'est le gros prunier ! s'écria i'air.é des enfants. Il est tout plein de prunes miires, parce que, vois- tu, il lève la tête plus haut que tous les autre?, et il leur vole le soleil, voilà !

Et le jeune observateur éclata de rire, évidemment ravi de sa clairvoyance.

Marcia rit aussi gaiement que lui.

— Oui, dit-elle, voilà pourquoi ii iuul être grand. -non pus lever la tète, mais ^(*'e gtaûd... Tu te raf;}:^!!

32 MAMiJA l»E LAI HIT

rus cela plus tard, quand tu seras an philosophe. En atlendant, ce gros urbre est difficile h. secouer... Jairiaig je n'y arriverai, et il faut eu chercher un autre.

— Pennottcz moi de vous aider ! cria une voix éclatante, semblant sortir du paulownia.

Marcia et René levèrent la tète. Mais Luc avait drjà refermé la fenêtre et procédait à la toilette la plus rapide (j l'il eût jamais faite. Il parut bientôt dans l'allée, le visai;e tout rouge de ses ablutions et des rudes frictions de la serviette.

— C'est ainsi que vous écouliez nos secrets î dit Marcia t n souriant.

— Félicitez-moi d'avoir recueilli une Icf'on qui eût peut-être été perdue pour mon jeune camarade que voici.

— Une leçon ? répéta la jrunc fille, levant ses sourcils avec une surprise évidente,

— Oui, sur ce qu'il faut être grand, — c'est-à-dire, je suppose, s'élever moralement aussi haut que l'on peut pour mieux recevoir la lumière, les bonnes influences, etc., et mûrir plus tôt... J'avais un camarade qui faisait des dissertations superbes, et ce sujet-là lui aurait été comme un gant.

Marcia rougit.

— Vous vous moquez de moi, dit-elle d'un air de reproche ; c'était très mal d'écouter, d'ajjord, puis cntorc plus mal de vous moquer d'une chose dite en [lUiisa.iLant.

— Ne peut-on pas dire en plaisantant des choses sé- ! "ousos, utiles et même profondes ? Et ne m'est-il pas Mermls d'en faire mon profit, mademoiselle Marcia I

Il souriait encore, mais il ne se moquait point, Marciu, légèrement embarrassée, ciiangca de conversation.

— Puisque vous éles là, dit-elle, auriez vous l'obligeance de secouer le prunier? Vous y êtes intéressé, car il s'agit de votre dessert.

L'arbre était gros, mais Luc sauta jusqu'à l'une des branches inférieures, et la secoua avec tant de vigueur qu'une pluie deTcine-claude s'abattit sur le gazon qui tapissait à demi l'allée.

René poussait des cris de joie, et, aidé de Georges, se hâtait de ramasser les fruits d'un vert doré.

— Doucement ! doucement ! 11 faut à peine les toucher, de crainte d'enlever leur fleur...

Elle prit le panier, qu'elle avait rempli de feuilles fraîches, et y rangea délicatement les prunes ; puis, levant les yeux vers Luc, qui la regardait :

— Avez-vous déjeuné ?

— Non, pas encore.

— A quoi songez-vous ? Nous partons dans une demiheure ! Venez vite dans la salle à manger. . .

Dans l'une des embrasures profondes, il y avait une petite table. Marcia ouvrit une armoire, prit une serviette brodée qu'elle étendit sur cette table, y posa une tasse, puis invita le jeune homme à s'asseoir.

— De là, dit René, vous verrez rentrer les vaches, c'est très amusant, vous savez !

— Mais je ne veux pas être servi par vous, Mademoiselle !

— Les servantes sont occupées, il faut vous résigner à un confort très imparfait...

Elle avait déjà (quitté la salle à mander ; mais, presque

34 MAHCIA DE I.AUBLT

niis'.;ilnt, elle revint, suivio de Ilcné, son chevalier 8cr- Vtinl. Elle tenait à la inuin une |)etitc cafetière en argent, de fornif ancienne, avec un manche d'ébène, et Tenlant portail, très adroitement, des rôties sur une assiette.

— Voilà, c'est sommaire, mais vous n'en déjeunerez que mieux à la Fontaine des Fées... René, le sucrier, mon chéri... Avez-vous tout ce qu'il vous faut ?

— Je suis seulement confus de la peine que vous prenez pour moi !

— Eh hien ! je vais aider Lucie... A bientôt... La salle à manger, si gaie tout à l'heure avec les rayons

de soleil qui faisaient miroiter les panneaux des meubles

et cclainiient les masses de feuillage groupées dans les

angles, sembla tout à coup triste au jeune homme. On

•'« eût dit que Marcia en avait emporté la vie. D essaya de

se distraire en regardent défiler les vaches au pas lent

\y qu'on faisait revenir à Tétable avant que la chaleur de-

jje vînt trop forte, et qui chassaient de leur queue les

mouches importunes, puis s'arrêtaient pour pousser de

longs mugissements devant la porte encore close.

- Une robuste paysanne les fit rentrer aussitôt, et dès

'1 que la cour fut débarrassée, on amena un break sans

i' prétention, auquel un garçon d'écurie se mit en devoir

'' ' d'atteler un fort cheval. Il y eut alors un mouvement

*^ amusant. Les enfants, à demi habillés, échappaient à leur

iï bonne, M"' de Laubly donnait des ordres, Marcia faisait

^ des apparitions rapides, jusqu'au moment où elle monta

1' dans le break pour ranger les pro\isions dans les

t^ coffres.

— De grâce, laissez-moi vous aider !

Elle se recule un peu, examine d'un air connaisseur

WARClA DE LAUBLY 33

la manière dont Luc procède, et saute du break, tfanquillisée.

—.Oui, l'on peut vous confier ce soin très délicat... Vous avez dû faire pas mal de parties de campagn'^ ?

— Oh ! des quantités ! répond-il avec un entlio:!-!.. contenu. Je les adore !

Et l'heure sonne, et Jean, qui depuis l'aube est dans ; les champs, arrive, tout heureux d'avance de cette > journée de repos. Sa femme, qui a déjà distribué de • l'ouvrage aux domestiques, apparaît à son tour, pim- i pante, bien habillée, contente de penser que son hôte.: ignore à quelles occupations modestes elle vient de sep livrer dans les profondeurs de la cuisine. Elle mul-. tiplie les recommandations pour les deux bébés qu'elle.* laisse au logis, elle installe au fond de la voiture ceux ? qu'elle emmène, et enfin, tout étant prêt, le break s'en-, gage dans l'avenue ombreuse, traversée de flèches d'or et toute rafraîchie par la rosée de la nuit.

Tous, dans notre jeunesse, nous avons compté de semblables journées, dont le souvenir nous revient ' comme une bouffée de bonheur. Le ciel était pur, la compagne riante, Jean et Lucie étaient des mentors charmants, assez jeunes pour jouir intensément de ce repos dans une vie sérieuse et occupée, assez heureux, assez aimants pour sentir la poésie des sites et pour ajouter une note tantôt vive, tantôt émue, aux impressions de ceux qui les accompagnaient.

Luc était déjà épris de Marcia. Elle était pour lui le soleil même de ce jour brillant, le bleu de ce ciel sans nuages, le charme de ce paysage riche et opulent. Il ne la connaissait que depuis la veille, et déjà elle incarnait

36 KARCIA M LAUBLT

pour lui non pas soulemont la grAce, la beauté, l'esprit, mais encore ce quelque chose de plus haut et de meilleur, cet idéal, enfiu, qu'il entrevoyait dans les rêves de sa jeunesse très pure et très digne.

Direz-vous que Luc est un peu fou? Qui sait? Peutêtre n'est-ce là qu'un enthousiasme passager, il est si jeune! Peut-être aussi est-ce l'instinct, souvent plus sûr qu'on ne le croit, d une àme dont rien n'a fait dévier la droiture, et dont les impressions peuvent être plus vraies que les raisonnements d'une sagesse mondaine ou la défiance d'un cœur moins honnête. Il ne l'a vue, à la vérité, qu'un seul jour, mais il l'a vue menant sa vie. 11 a surpris ]a tendresse profonde que lui portent Jean et sa femme, il a .constaté la préférence passionnée des enfants pour elle, il l'a entendue parler aux domestiques, il l'a aperçue faisant l'aumône à la grille, et posant une main caressante sur la tète d'un bébé malade. Tout le monde l'aime : les chiens eux-mêmes bondissent follement autour d'elle. Elle est simple, gaie, naturelle, elle s'occupe sans affectation des soins du ménage, et, chose rare en ce cas, elle ne s'y absorbe point, et n'y perd ni son charme ni Bon élégance.

Luc aime aussi l'atmosphère où elle se meut. Il a appris de son père à connaître et à vénérer ces vieilles familles qui portent dignement un nom ancien et une pauvreté fière, qui gardent leur rang en travaillant de ce noble labeur de la terre, qui exercent autour d'elles l'influence de la charité, et qui, éloignées des plaisirs et du luxe, aiment leur vive simple et occupée, toute tissée de devoirs, de bonnes œuvres et de modestes bonheurs. Une femme élevée dans de tels milieux

MARCIA DE LAUBLt SI

ne vaut-elle pas plus qu'uae de ces poupées dressées dans les villes à jeter de la poudre aux yeux des épouseurs, habituées à regarder la toilette comme l'objet principal, et le plaisir comme le but de la vie ?

EtMarcia?

A vrai dire, loin de partager l'enthousiasme du jeune homme, elle ne s'en apercevait môme pas. L'avenir était encore pour elle un mystère qu'elle n'avait pas l'idée de sonder. Rien, poui le moment, ne manquait à une vie qui lui semblait radieuse, à un cœur qu'elle jugeait suffisamment comblé. Elle s'enivrait de liberté, de cette poésie sahie et forte qui, loin d'être incompatible avec les devoirs modestes, leur prête son charme, les relève, les irradie. Luc lui plaisait comme un jeune compagnon gai et amusant ; elle ressentait une réelle sympathie pour les idées élevées qu'elle percevait de temps à autre dans sa conversation, et elle montrait le nalurcl parfait d'une jeune fille qui ne songe pas à plaire, cl c; i ne soupçonne môme pas qu'elle puisse éveiller chez :• : autre un sentiment et une espérance.

En ces jours de voyages faciles, un grand nombre de mes lecteurs ont parcouru la Bretagne, remonté la Rance aux aspects multiples, tantôt majestueux et sauvages, tantôt mystérieux, ou gracieux et riants, — et visité cette curieuse petite ville de Dinan, qui entremêle sur sa superbe base de. rochers les murailles massives de ses remparts et les arbres séculaires de ses promenades, son château historique, ses églises si anciennes et si curieuses, ses antiques couvents, ses terrasses suspendues sur des abîmes verdoyants, ses maisons à pignons, couvertes de sculptures ou traversées de poutrelles.

Luc ne posait point pour un blasé, bien au contraire. Tout ce que Fenthousiasme a d'exubérant, il le mêlait à un sentiment délicat et vraiment poétique. Jean et Lucie étaient ravis de ses admirations, et Marcia constatait avec un réel plaisir qu'il n'était pas besoin de souligner pour lui les recoins intéressants ou artistiques.

Ils gravirent le Jerzual, cette rue montueuse, souvenir

MARCIA DE LAUBLY 3'J

du vieux temps, où pas une maison moderne n'interrompt la double ligne des vieux pignons branlants, et qui passe sous un antique vestige de fortification, une porte flanquée de tourelles dont les tons noirâtres sont, en cette saison, fleuris de digitales couleur de pourpre. Chaque maison arrêtait les promeneurs : ici, c'était une porte sculptée, là, une fenêtre à fronton, puis une façade traversée de poutres en losanges, ou une autre revêtue d'ardoises décolorées. Parfois, sous un sombre auvent, apparaissait la figure ridée d'une vieille femme ou la tête blonde d'un enfant, et, çà et là, des géraniums éclatants, cultivés sur Tappui des fenêtres, jetaient une note gaie et vivante sur ces ruines du passé.

Ils prièrent ensemble, avec une même foi, sous les voûtes des antiques églises ; ils visitèrent le vieux château, tout plein des souvenirs de la duchesse Anne, ils admirèrent le panorama qu'on découvre des jardins de Saint-Sauveur ; puis, ils remontèrent en voiture pour se rendre à la Fontaine des Fées, un site ravissant, tranquille, rappelant quelque profonde vallée pyrénéenne creusée entre deux montagnes verdoyantes, pleine de fraîcheur, de silence et de poésie.

Le déjeuner fut naturellement très gai. On fit honneur aux provisions, il y eut un feu roulant de saillies, d'éclats de rire ; puis les enfants s'élancèrent à l'escalade de la (( montagne », et Luc erra dans la vallée, tandis que Marcia allait s'asseoir un peu à l'écart, appuyée contre le tronc énorme d'un hêtre.

— Gia chérie, dit René, venant tomber à ses pieds, dis-moi pourquoi ça s'appelle ici la Fontaine des Fées.

— Est-ce qu'il y a des fées'^ dcnuuida le petit Georges,

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jetant autour de loi un regard demi curieux, demi cruiiitif.

— Non, certes, il n'y en a pas, mon chéri.

— Mais, reprit René, tu sais de jolis contes où Toa voit des fées ! Tu te rappelles, Cia chérie, celui que ta nous as dit Tannée dernière, où il y avait un char traîné par des hirondelles ?

— Ce sont des contes, en effet, pour amuser les bébés.

— Moi, je suis un bébé et je veux entendre le conte î s'écria Georges. Oh ! Cia, dis-le moi !

— Je ne me le rappelle pas du tout... Peut-être votre cousin Luc en sait-il, dit Marcia avec malice, voyant se rapprocher le jeune officier.

— ^ Cousin Luc ! Oh ! oui, oui, un conte de fées î Luc regarda Marcia, qui riait, puis les petits garçons qui s'attachaient à lui.

— Voulez-vous que nous fassions à nous deux l'histoiro de la Fontaine des Fées?

— Nos documents ne sont peut-être pas les mêmes, dit-elle gaiement,

— Voulez-vous essayer?

— Oui, si vous commencez.

— Eh bien ! dit Luc se laissant glisser sur l'herbe et s'adrcssant aux enfants qui le dévoraient des yeux, ce lieu était jadis un endroit sauvage et désolé. Ces grandes montagnes l'isolaient du reste du monde, et aucun arbre n'y croissait. Pas d'herbe touffue, pas de mousse veloutée, pas de fleurs... Surtout, pas de fontaine : il fallait aller très loin pour puiser de l'eau.

— Qui est-ce qui puisait de Teau '■* demanda René.

V\^. TA DI- LAUCLT 41

— Les habitants de la vallée.

Le petit garçon parut réfléchir.

— Mais, dit-il judicieusement, puisqu'il n'y avait ni arbres, ni eau, ni rien, pourquoi demeuraient-ils ici?

Marcia éclata de rire.

— Aidez-moi... A votre tour, dit Luc d'un air piteux.

— Mon petit René, reprit Marcia d'un ton amusant de supériorité, on ne choisit pas toujours sa maison. Les pauvres habitent où ils peuvent ; la vieille Nanon, qui a une si pauvre cabane, aimerait mieux le Chêne-Vert, s'il lui était donné de témoigner ses prélérences...

— Très bien ! De grâce, continuez.'

— Ces gens, très pauvres et très malheureux, étaient très bons. Ils recueillirent, un jour, une petite vieille femme qui semblait malade ; ils lui donnèrent tout ce qu'ils possédaient, des pommes de terre cuites sous la ^endre...

— Je les aime beaucoup quand elles sont bien dorées, interrompit gravement Georges.

— ... Et comme elle leur demandait de l'eau fraîche, Us firent un long chemin pour aller en puiser. Mais à leur retour, ils furent bien surpris de ne pas retrouver la vieille petite femme... Monsieur Luc, vous voilà sorti d'embarras, et en bonne voie pour reprendre...

— C'est dommage, vous contiez si bien

— Oh ! dites vite, cousin Luc, si c'est vous qui savez la fin ! Qu'est-ce qu'ils virent ?

— Une ronde de jeunes et jolies créatures comme ils n'en avaient jamais aperçu, dansant là, devant l'endroit où nous sommes. Elles étaient petites, et minces, et si

h^gèrr^s, que leurs pieds ne courbaient pas les brins d iierbe.

— Mais il n'y avait pasd'berbe, interrompit René. Marcia étouffa un rire malicieux.

— L'iierbe poussait sous leurs pas, et c'était là le merveilleux, dit Luc d'un air de triomphe. Partout où leurs petits pieds se posaient, les petites pointes du gazon perçaient la terre, et l'herbe s'étendait comme un tapis de velours. Leurs robes étaient de g^ze brillante comme les liles des papillons, ou satinées comme les pétales des marguerites. Quand elles furent fatiguées, elles s'asirent, et la mousse se mit à croître autour d'elles. Lo soleil dardait sur leurs têtes ; Tune d'elles leva sa baguette d'ivoire, et l'ombre des arbres s'étendit au-dessus de la vallée.

— Quand elles souriaient, dit Marcia, les primevères sortaient de terre et blanchissaient le gazon comme des gouttes de lait...

— Les clochettes bleues et le muguet tintaient tout doucement, si doucement que les oreilles des fées pouvaient seules entendre leurs légers grelots, et sur les haies, les églantines brillaient comme des étoiles...

— Justement ! l'une des fées se piqua à une de leurs épines, et une larme tomba de ses yeux ; alors la fontaine jaillit avec un doux murmure, et jamais ne tarit...

— Bravo ! s'écria Luc. Notre collaboration me paraît fort remarquable !

— Et les pauvres gens ? demanda Georges.

— C'est juste, nous oublions la morale de Fhistoire... Ils ne furent plus pauvres, les fruits et les fleura

remplissaient la vallée, les arbres ombrageaient leur demeure, l'eau coulait à leur porte, et les focs les protégeaient toujours parce qu'ils avaient été compatissants. Les enfants, satisfaits, reprirent leurs jeux, et Luc regarda Marcia.

— Notre conte n'a-t-il pas un sens caché ? demandat-il demi sérieusement.

— Oh ! c'est à peine un conte ! Si nous venions ici, au clair de lune, nous verrions danser les rayons comme une ronde de fées !

— Qu'est-ce qu'une fée ?

Elle le regarda sans comprendre.

— Je pensais, dit- il affectant de parler légèrement, que c'est la jeunesse, qui transforme en lieu de délices les sites arides et déserts, la jeunesse dont les sourires sont les fleurs de la vie, et dont les larmes mêmes peuvent être brillantes et fécondes.

Elle se mit à rire.

— C'est très poétique... Moi je pensais que ceux-là ont encore une baguette féerique, qui possèdent la tendresse et la volonté... Ne sont- ce pas là deux fées qui transforment tout autour d'elles et font jaillir les sources viy ■ ?

— Oui, je le crois...

Elle lut surprise du ton dont il avait prononcé ces brèves paroles. Mais elle était bien loin de le comprendre, et même d'attacher un sens à ce qu'elle venait de dire légèrement.

— Si vous voulez visiter les ruines de Lehon et de la Garaye, il faut vous hâter, dit Jean, tirant sa montre.

Et ils remontèrent en voiture, d'abord pour visiter

44 MATICIA DE LAirBLT

Lebon et se» doubles ruines : sur lu bauteur, lechMean jadis superbe, dont les tours féodales se perdent dans les éboulements de terre et les fouillis de plantes grimj)antes ; dans le vallon, au bord d'un cours d'eau sinueux, les restes d'une abbaye bénédictine dont, à ce moment môme, on relevaitlacbapelle, un arbre au feuillage épais servant de fond à la fenêtre de l'abside encore privée de vitrail.

Après Lehon, ce fut la Garaye, débris ravissant d'un petit château Renaissance, dont les délicates sculptures, envahies par le lierre et les ronces, joncheront d'ici peu le sol encombré de ruines.

Ils admirèrent ces restes, si près, hélas ! de disparaître : la tourelle à pans coupés qui reste debout, les vestiges de la chapelle ; puis ils s'assirent à quelque distîmce, là où l'avenue majestueuse dressait jadis ses arbres centenaires.

— Vous parliez tout à l'heure de contes de fées, dit M. de Laubly, mais la réalité est mille fois plus invraisemblable et plus merveilleuse. Connaissez-vous l'histoire de cette demeure, et du nom qui aurait dû l'illustrer et la conserver pour les siècles futurs?

— J'avoue que c'est la première fois que j'entends prononcer le nom de la Garaye.

— Et un soldat grossier, mais heureux, et un barbouilleur de méchants écrits seront familiers aux générations à venir ! Ce que c'est queFinjustice humaine !... Il faut que Marcia vous dise cette histoire. Ceux qui ont vécu en ce lieu comptent certainement parmi ses héros favoris.

Luc regarda la jeune fille, dont le visage, toiimé vers

MARCIA DE LAUBLT 45

les ruîneç, était devenu grave, bien qu'animé d'une soudaine émotion.

— Au commencement du siècle dernier, ce château était habité par un mari et une femme, jeunes, brillants, riches, et, ce qui vaut mieux, tendrement unis. Ils possédaient tout ce qui charme la vie, et tout ce qui rend très doux le plus heureux mariage. Leurs goûts étaient les mômes. M. de la Garaye avait la passion de la chasse, ses équipages étaient célèbres dans le pays ; il consacrait son temps à cet exercice avec une sorte de fureur, et sa femme, soit qu'elle partageât cette passion, soit qu'elle ne voulût point le quitter, était une intrépide amazone, et faisait l'admiration des hôtes brillants qui se succédaient au château. J'ai souvent, en ce lieu même où nous sommes, cherché à me représenter les splendeurs de ces fêtes, de ces cavalcades, de cette vie de château où les délicatesses de l'esprit et de l'art devaient alterner avec les chasses brillantes, car la comtesse avait une voix charmante et peignait à ravir des miniatures. Un jour, dans ce ciel éclatant, un coup de tonnerre éclate. Un cher etproche parent meurt soudainement, sans avoir eu le temps de se préparer au suprême passage. Cette fin subite cause à ceux qui l'aimaient une impression profonde... Quoi ! la vie tient à si peu ! Et cette vie si courte, si peu sûre, est-il sage, est-il digne de la remplir d'objets frivoles ? Le comte de la Garaye, de réflexions en réflexions, arrive, par une implacable logique, à se demander pourquoi Dieu Ta mis en ce monde, et comment il y remplit sa mission. Ce n'était pas un homme à admettre les demi mesures ; d'ailleurs, un souffle impérieux le pousse. Il se jette aux genoux d'un saint reii-

MABCTA T)K LAUBLY

g'Kîux, et lui exprime son ardpiit dt^sir dp rhan^or d*» vie» de rononccr à la vainc et inutile passion dont il a été Tosclave, et de consacrer aux pauvres et son temps, et f'I sou immense fortune. Le reii/i^ieux, tout en Tadmiiunt,

lui rappelle avec sagesse que son sort est lié à celui j d'une autre, sans l'aveu de laquelle il ne lui est pas per-

mis (i'()i)ércr dans son existence un si absolu changement. ^ , Il en convient, déclare qu'il s'en remet à la volonté de sa

Ij^ femme, et court lui ouvrir son âme... Elle fond en f pleurs... Ah ! il l'aime trop pour imposer à sa jeunesse de si durs sacrifices ! Mais non, il se méprenait, elle pleurait d'émotion, de bonheur et de gratitude... Elle aussi, au même moment, avait été pressée de la même grâce, du même généreux désir, et elle brûlait de Taider i à accomplir son dessein. Et le monde d'alors vit ce spec-

•^j taclc, que l'on nous disait avec raison être plus mer-

J*\l veilleux qu'un conte de fées : un homme et une

» '- femmes jeunes, riches, comblés de tous les dons, pris de

la passion de la charité, renonçant au luxe, aux plaisirs, ^ s'ensevelissant dans la retraite, bâtissant à leur porte des

^ I hospices pour les pauvres, les soignant de leurs mains,

balayant leurs salles, remuant leurs hts, se surpassant \ eux-mêmes d'année en année ; — le comte étudiant la

ir

ti,

médecine, la chimie expérimentale, quittant sa solitude par intervalles pour aller chercher à Paris un surcroît de science, découvrant des méthodes dignes des éloges de l'Académie de médecine et des récompenses du roi ; — elle, acquérant une habileté incomparable dans le traitement de certaines maladies, notamment celles des yeux. Et, au miheu de cette vie, où les heures semblaient doubles pour leur activité, elle ne dépouillait pas son

MARCIA DE LAUBLT 47

charme, elle trouvait encore le temps, quand un délassement s'imposait à elle, de chanter des cantiques et de peindre comme autrefois. Ils moururent à peu de distance l'un de Taure, à un âge avancé, laissant des souvenirs, hélas ! trop fugitifs, car nulle misère morale ou physique n'échappa à leur sollicitude... Même, ils comblèrent de tant de bienfaits des prisonniers de guerre anglais, que la reine Anne, informée des anciens goûts de M. de la Garaye, lui envoya des chiens renommés de ses meutes, portant son nom royal sur des colliers d'or... Les hospices sont détruits, le château tombe en ruines, et après un nombre d'années relativement court, on a oublié le nom delà Garaye... N'est-ce pas ingrat ?

Il y avait sur les joues de la jeune fille deux belles larmes d'enthousiasme, et Luc se détourna un instant, peut-être pour cacher lui-même une émotion trop vive.

— C'est d'autant plus ingrat que de pareils faits sont une glorieuse exception, une chose admirable que ne verra probablement jamais notre siècle égoïste.

— Détrompez-vous, dit Lucie. Si un pareil héroïsme de charité est rare, il n'est pas sans exemple, même de nos jours, et je pourrais vous citer, non loin de nous, un château oii Ton a renouvelé dans une certaine mesure les merveilles de la Garaye. Là, à la vérité, les intérêts d'une belle et nombreuse famille n'auraient pas permis le dépouillement absolu ; mais le comte deX..., saisi d'une noble passion pour les pauvres souffrants, a pris les grades nécessaires, le titre de docteur, pour avoir le droit de soigner et d'opérer gratuitement, dans une annexe bâtie par lui près de son château, les maladies d'yeux, et en particulier les cataractes ; et sa femme et ses filles

1^ MARCIA DE LAOBlf

r.iidi^nt (InDS sos soins cliaritablcs, comme le fit Jadis la ( oiiitcsse (le la Garaye (1)...

— C'est beau...

Luc ne put rien dire de p? js. H resta quelques instants sileiiri(Mi\. i)uis reprit d'une voix i)lus basse, comme si le sol qu'il foulait l'animait d'un respect inconscient :

— Ce qui semble étrange autant qu'admirable, c'est qu'un liommc disposé à embrasser un genre de vie si liéroïque, loin de rencontrer de l'opposition chez une femmo jeune et délicate, ne trouve en elle que sympathie et eulhousiasmc pour un dessein austère...

— C'est ce qui m'étonne le moins, dit vivement Marcia. Deux êtres qui s'aiment véritablement n'arriventils pas à avoir en commun les mêmes idées, les mêmes sentiments, les mêmes enthousiasmes ? J'ai vu cent fois mon oncle et Lucie penser en même temps au même objet. Et s'il s'agit d'une grâce d'en haut, d'une in.<piration providentielle, ii'est-il pas doux de voir que Dieu la donne simultanément à ceux que lui-même a unis?

Luc parut frappé.

— Cependant, dit-il, ceux qui se marient n'ont pas toujours la môme nature ni les mêmes goûts.

— Mais s'ils s'aiment, dit innocemment la jeune fille, le meilleur, le plus noble des deux ne doit-il pas attirer l'autre après lui'? J'ai to jours pensé que c'est là un des buts du mariage chrétien, et c'est ainsi qu'il réalise la

(1) Ce fait est rigoureusement vrai, et plus d'un lecteur reconnaîtra l'admirable famille dont il est sain et utile de proclamer la charité, bien qu'il ne puisse m'être permis de la nommer.

VARGUDB LAUBLT 49

belle parole de la messe : « Aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Eglise... »

Jean sourit, tandis que les yeux de sa femme cherchaient les siens. Luc, lui, regardait Marcia, et un sentiment nouveau, étrangement mêlé de tendresse et d'émotion, s'emparait de son cœur. Elle était si simple, elle songeait si peu à disserter ! Mais on sentait que sa gaieté, son entrain, sa jeunesse étaient comme les voiles d'une âme élevée ; elle n'avait ainsi parlé que parce que, dans l'atmosphère de sympathie qui l'enveloppait, elle était hahituée à épancher tout ce qui animait son cœur.

Peut-être Luc, tout à la joie et à l'attendrissement d'aimer, et de sentir que cetle frêle petite main pourrait devenir celle d'un guide vers les sommets, tandis qu'elle appuierait sur lui sa vie, peut-être, dis-je, était-il trop inexpérimenté pour concevoir une inquiétude : celle qui parlait ainsi devant lui si simplement, si librement, eûtelle été aussi confiante et expansive, si elle avait songé qu'il pût l'aimer, et surtout si sa sympathie, à elle, eût participé le moins du monde à ce qu'il ressentait ?

Quand ils revinrent au Chêne-Vert, les étoiles se pressaient au ciel comme les grains d'une poussière d'or. Luc put voir que les yeux de Marcia étaient levés avec l'expression de la prière. Lui aussi pria. Son cœur battait d'une joie mâle et douce/ 11 savait bien que la vie est un pèlerinage vers une demeure plus stable^ mais quelle compagne il avait entrevue pour ce voyage, et comme il était heureux à la pensée de ce qu'ils pourraient être l'un pour l'autre dans l'accord parfait de leurs âmes lA

Le court sc^jour de Luc touche à sa fin ; c'est la dernière soirée, et il essaie d'en jouir sans penser aux diificultés et aux délais qui doivent traverser ses jeunes espérances.

Ils sont tous réunis dans le salon, parce qu'une ondéô les a chassés du jardin. Marcia a chanté, et maintenant, par la fenêtre ouverte, ils contemplent les étoiles qui ont reparu, et respirent l'odeur fraîche du feuillage et de la terre mouillée.

Le départ de Luc les attriste tous. Il y a des êtres si bien faits pour se comprendre et s'aimer que, lorsqu'on les voit pour la première fois, il semble qu'on retrouve des amis déjà connus.

— Et vous retournez à votre régiment ? demande Marcia après un silence.

— Dans huit jours seulement. Je vais d'abord à Vercailles chercher mon père, pour faire un séjour très court chez un de ses vieux amis...

Il s'interrompit un instant, puis reprit :

— Quand je dis un ami, il me semble toujours que je m'exprime mal, et que de tels liens ne peuvent être que ceux de l'habitude... du moins en est-il ainsi pour mon père, j'en suis sûr... Quand il s'agit de M. Belde...

— M. Belde ! parlez-vous du membre de l'Institut ? s'écria Jean, soudain intéressé.

— Oui... Le connaissez-vous? Enl-ce cas, vous devez sentir la vérité de ce que je pense de lui... Nul homme n'est moins fait pour attirer la sympathie et inspirer l'amitié.

— Il est l'oncle de Marcia...

— Et c'est à lui que je dois mon nom étrange, dit la jeune fille.

— Quels singuliers rapprochements ! Tout le monde se connaît ; mon père répète toujours que la terre est si petite ! Et allez-vous quelquefois chez lui?

— Je ne l'ai jamais vu. Il a élevé ma mère, qui élait sa nièce, puis l'a bannie de sa présence, parce qu'elle ne voulait pas quitter mon père, qui avait encouru son déplaisir.

— Oh ! cela ressemble bien à ce que je connais de lui ! Il est si absolu, si tyrannique ! Et il refuse de vous voir ! s'écria Luc, semblant penser que M. Belde se privait d'une joie très vive.

— Mon frère, dit Jean, n'avait obtenu qu'à grand'peine la main de sa nièce, car bien que M. Belde fit profession de n'aimer que la science, il tenait pour elle à la fortune, (iepeudant, mon frère avait déjà une situation militaire brilhnle, de l'avenir, et il parvint à fléchir cette volonté tyrannique. Il eut le malheur de placer d'une manière imprudente et de perdre la dot de sa femme... Nous

?)2 MARCIA DE LAUBLT

Il avons jamais été de grands spéculateurs dans notre famille... La mère de Murcia était assez désiiilcrcssée, la ciièro cniature, pour ne pas lui adresser uq reproche... Mais M. Belde fut si dur, si blessant, que la vie commune devint insupportable... Et 11 eut le triste courage de vouloir retenir ma sœur avec son enfant, de lui donner à choisir entre les obligations de la reconnaissance et le devoir plus sacré, plus impérieux qu'elle avait juré à l'autel... Elle aimait son oncle, mais elle n'hésita pas. Ils partirent, et au bout de quatre ans, moururent presque ensemble, emportés par une épidémie qui sévi-ssait cruellement... Je me mariai peu après, et Marcia devint notre fille...

. Marcia se pencha et posa sur l'épaule de son oncle sa joue mouillée de larmes.

— Et M. Belde n'a jamais cherché à connaître sa petite nièce ?

— Non, il ne répondit même, à l'annonce de la mort de ses parents, que par une ligne sèche et froide, semblant rejeter, sur ce qu'il appelait l'ingratitude de ma belle-sœur, tout ce qui avait pu et pouvait arriver. Depuis, j^ n'ai eu aucun rapport avec lui...

— Moi, je le vols assez souvent^ non parce qu'il m'est sympathique, mais parce qu'il était ami de collège de mon père, qui a conservé avec lui des liens de tradilion, et surtout parce que la société qui se réunit chez lui est à la fois brillante et intelligente.

— Il a donc des amis, quoi que vous pensiez de son caractère ? demanda Marcia, intéressée malgré elle.

— On ne va guère là pour lui, mais pour ceux qu'on y rencontre. Il habite presque toujours la campagne, un,

MARCTA DE LAUBLT 53

château voisin de Paris, où l'on jouit de la plus grande liberté, et oii l'on trouve, comme je vous le disais, une société charmante.

— Et comment fait-il les honneurs de son logis ?

— Lui ! C'est un ours. On ne le voit qu'aux repas, où il n'ouvre, en général, la bouche que pour dire des choses aigres ou désagréables. D'ailleurs, il est infirme. Il est resté paralysé à la suite d'une attaque qui a encore accru les désagréments de son caractère.

— Alors, pourquoi inrite-t-il du monde ? dit Marcia, ouvrant de grands yeux.

— C'est une vieille habitude ; il aime à voir ou plutôt à savoir sa maison remplie, et je l'ai entendu dire une fois qu'il hait l'isolement. D'ailleurs, il se donne, de temps à autre, le plaisir d'une discussion savante avec quelqu'un de ses hôtes, et enfin, je crois que sa vanité est satisfaite devoir autour de lui l'épanouissement delà vie de château dans tout ce qu^elle a de brillant et de varié.

— Et qui tient cette maison, à moins qu'il ne reçoive que des hommes ?

— Il est assez âgé et assez respectable pour recevoir des dames, ayant d'ailleurs chez lui une parente éloignée, une jeune fiUe très belle, qui, dit-on, sera l'héritière de son immense fortune. Du moins, elle semble y compter ; mais, pour qui connaît les bizarreries de M. Belde, il pourrait bien y avoir des surprises.

— Et ainsi, il est infirme ?

— Oui, et nul n'a su ce que son impassibilité a pu cacher de révolte et de tortures... Pour un homme aussi orgueilleux, c'est une épreuve horrible.

ilARCTA DE LAUBIT

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— Cette parente qui est près de Ini c«t-ellc bonne ? Luc son ri t.

— Nous la croyons surtout très intéressée... Pour les soins qu'elle loi donne, cela revient au môme, et elle a assez de tact pour ne pas le traiter en malade.

— Comment pouvez -vous dire que des soins intéressés reviennent au même que ceux qui partent du crjcur î dit Marcia dun ton de reproche.

— Pour lui, c'est la même chose, il n'est pas bon et n'a pas besoin de la bonté d'autrui.

— Et cependant, il a passionnément aimé ma mère...

— Oui, tant qu'elle n'a aimé que lui... L'orgueil dessèche tellement le cœur! Mon père dit toujours qu'il e*sl désolant de voir une intelligence si élevée et tant de science merveilleuse unies à une nature aussi stérile...

L'heure s'avançait. La soirée était redevenue si belle que Luc fût volontiers demeuré à cette place, heureu.x de prolonger les doux moments qui allaient se perdre dans l'inconnu. Mais Jean donna le signal de la séparation, et le jeune officier s'en alla continuer sa rêverie, accoudé à la fenêtre de sa chambre.

Il partait pour combien de temps ? Quand reverrait-il la charmante fille à qui il avait, se disait-il, donné son cœur pour toujours ? Il existait trop d'affectueuse confiance entre lui et son père pour qu'il ne désirât pas tout d'abord faire part à M. d'Espranges de son enthousiame et de ses espérances. 11 prévoyait bien quelques difficultés d'argent ; il s'était aperçu que Marcia ne devait pas être riche ; mais qui sait, en attendant un peu, ce que pouvaient réaliser la tendresse de son père et l'habileté de sa tante Sidooie?

Et le moment du départ arriva, le lendemain, plein de regrets tranquilles, mais sincères, pour les habitants du Clume-Vert, y compris Marcia, plein d'angoisse secrète et de douleur cachée pour Luc.

Il s'en alla, lui, à travers de riches campagnes, mais elles semblaient dépourvues de charme à ses yeux, tandis qu'il évoquait la mince et délicate figure vêtue de rose qu'il avait laissée à l'extrémité de l'avenue du Chène- Vert.

Elle trouva, elle, que la journée était plus lente, et les repas moins animés. Pour la première fois de sa vie, elle regretta de n'avoir pas un frère comme Luc, gai et amusant, avec qui l'on pût rire joyeusement, et, parfois, échanger une pensée sérieuse et émue.

TD

Mademoiselle Marcia de Lauhly^ Manoir du Chêne- Vert y près Mor gères.

(Ille-et-Vilaine.)

Cette adresse était tracée d*ane écriture irrégulière, pesée, comme si ia plume eût cherché à égratigner, à chaque lettre, le papier épais et satiné de l'enveloppe, ou à suppléer, par sa lourdeur, au tremblement d'une maia devenue débile. Un large cachet de cire verte fermait ia lettre que Marcia tournait et retournait entre ses mains, avec cette inconséquence amusante qui fait chercher à deviner la provenance d'une missive au lieu de l'ouvrir tout simplement pour lire la signature.

— De qui, ta lettre V demanda Lucie, se mettant à table.

— Je ne sais pas... Elle a un air solennel, l'enveloppa est si grande, et puis ce cachet énorme...

Jean la prit sans façon de ses mains, regarda un ins-

tant l'écriture, retourna l'enveloppe, et dit d'ua ton tranquille, qui déguisait à peu près une soudaine émotion :

— Des armes d'origine étrangère... Les armes de ton bisaïeul, Marcia... Cette lettre est de ton grand-oncle, M. Belde.

— De mon oncle!...

Une vive rougeur couvrit son visage.

— Lis vite, Marcia, s'écria Lucie. Il a peut-être des remords, à la fin, et veut s'occuper de toi !

— Je n'ai pas besoin de lui ni de son argent ! dit fièrement la jeune fille. Ouvre cette lettre, oncle Jean, et lisla d'abord.

Les mains de M. de Laubly tremblaient légèrement. Il ouvrit l'enveloppe, parcourut la page serrée, et, levant les yeux, rencontra les regards un peu anxieux de Lucie et de Marcia.

— Une invitation, enfant... Ton oncle désire te voir.

— Mais moi, je ne désire pas le connaître! s'écria la jeune fille, les yeux étincelants. Il a repoussé ma pauvre maman, et ne s'est jamais inquiété de moi... Puis, M. d'Espranges dit qu'il n'est pas bon.

— Peut-être assurerait-il ton avenir, dit Lucie avec un soupir étouffé.

Elle avait trop connu les soucis de l'existence pour n'être pas sensible au bien-être pour l'enfant qu'elle aimait comme une jeune sœur.

— Je n'ai pas besoin de lui ! répéta vivement Marcia. Jean leva les yeux, qu'il avait tenus baissés sur la

lettre.

— Peut être, lui, a-t-il besoin de toi, Marcia ! Elle resta un instant silencieuse.

58 flÀRClA DR LACTBLT

— C*cst bien invraiw*inblable, mon oncle.

— Qu'ôrrit-il. Jean ?

M. de Laubly lui ce qui suit:

« Ma nièce,

a Dos dissentiments déjà bien lointains, et qu'il ne « vous appartient pas de juger, m'ont séiKiréde votre mère, « que j'avais élevée comme ma fille. La fin de ma vie ap- « proche, et j'ai conçu, ces derniers temps, ie désir de vous «voir... Voulez-vous venir passer une quinzaine avec « moi '? Je ue suis pas un bote joyeux ûi agréable, ma santé « me condamne le plus souvent à la solitude ; mais une de « mes nièces tient ma maison, et vous y trouverez les « distractions qui plaisent en général à la jeunesse : de« a chevaux, des voitures, le plaisir de la navigation sur un <x étang, etc.

« Si vous acceptez ma proposition, vous me recon- « naîtrez le droit, comme à votre proche parent, à votre « parrain, de vous défrayer des dépenses du voyage, — « de votre voyage à vous, et de celui d'une femme de « chambre, ou de toute personne respectable pouvant « vous accompagner.

« Je ne suis pas d'un caractère aimable ni affectueux ; « de plus, vos parents m'ont jadis causé de graves f roisse- « ments. Vous ne vous attendrez donc pas à ce que je « vous adresse des protestations et des instances. Je me

contente de vous dire que je désire vous voir. »

— Et pas un mot de toi, onde ieasi I s'écria Maroia»

surmontant la f,remière la surprise causée par la lecture de cette singulière épître.

— Il ne faut pas t'inquiéter de cela, mon enfant. Je porte, aux yeux de M. Belde, la peine d'être le frère de ton père... Le nom de Laubly lui est évidemment antipathique.

— Mais je n'admets pas cette impolitesse, moi ! Il sait que je suis chez toi, que tu es mon tuteur, et il aurait pu, il aurait dû faire allusion à l'autorisation que je suis tenue de te demander !

— C'est vrai, Marcia, dit Lucie, mais nous serions mal venus à être susceptibles ou formalistes, quand il s'agit d'une question pouvant intéresser ton avenir,

— Je t'en supplie, Lucie, s'écria Marcia avec un peu d'impatience, ne me parle pas de mon avenir ou de mon intérêt ! Je me mépriserais si je me laissais guider par un tel motif pour aller chez mon oncle... Et comme il n'y en a pas d'autre à invoquer, ajouta-t-elle triomphalement, je prie l'oncle Jean de lui répondre, en mon nom, que je refuse !

— J'assumerais ainsi un beau rôle, petite fille ! Mais il y a d'autres raisons qu'une question d'argent pour accepter cette invitation... Il est trop orgueilleux pour exprimer le regret de sa conduite passée ; mais quel autre Tnotif que le remords le tournerait vers toi? Or, quand un vieillard fait la moitié du chemin, il serait quelque peu cruel de ne pas aller au-devant de lui pour lui tendre la main... Il a jadis été bon et affectueux pour ta mère, et elle n'aurait pas refusé, j'en suis sûr, les avances qu'il eût faites vers elle... Enfin, mon enfant, qui sait si, au milieu des adulations intéressées et des empressements

60 MARCIA DE LAUBLT

BuspecU qui l'entourent, il ne sent pas ie besoin, si ptvde mourir, de poser sa tôle sur un coîur sincère? Il faut y aller, Marcia.

Elle resla sondeuse.

— J'aurai très grand'peur, Lucie, dit-elle, se tournant vers M"' de La u 1)1 y.

— Il t'aimera à première vue, répondit la jeune femme avec une tendre admiration.

— Et voici le chèque annoncé, dit Jean, ùlant un papier de l'enveloppe. Cinq cents francs... U ya aussi un post-sc7'iptum.

Le post-scriptum disait :

« Je voudrais que vous fussiez ici le 1" septembre. 11 a y a du monde chez moi. Si cela vous plait, employez « le surplus de l'argent du voyage à arranger vos toia lettes ; je sais que les jeunes filles y attachent de lim- « portance, et je tiens à ce que ma petite- nièce paraisse « ici d'une manière convenable. »

— Gela, jamais ! s'écria Marcia d'un ton déterminé. Si je trouve juste d'accepter le montant d'un voyage que j'entreprends sur sa seule demande, je lui montrerai que, grâce à toi, Lucie, je puis tenir partout la place d'une jeune fille simplement, mais convenablement habillée.

— Cependant... commença Lucie.

— Non, non, pour cela, je suis très décidée... Je lui rendrai le surplus du chèque... N'est-ce pas, oncle Jean, que j'ai raison?

— Oui, dit-il, en riant, et je ne doute pas que ton habileté, jointe à celle de Lucie, ne remette en honneur la sainte mousseline, dont tu vas être l'apôtre dans ce beau château.

MARCIA DE LAUBLY 6l

Le lendemain, après avoir fait bien des brouillons, pesé et discuté en famille chaque phrase, et môme chaque mot, Marcia envoya à M. Belde la lettre suivante :

« Puisque vous désirez me voir, je me rendrai « à votre invitation le 1"" septembre. Mon oncle de « Laubly m'a beaucoup engéigée à l'accepter, quoique je « me sente un peu intimidée à l'idée de trouver tant de «monde chez vous. J'espère que votre nièce voudra « bien aider un peu à mon inexpérience.

« Je suis fâchée d'apprendre que votre santé est mau- « vaise. Cela a contribué à me décider, avec l'assurance « que m'a donnée mon oncle que ma pauvre chère « maman a parlé de vous avec affection jusqu'à son « dernier moment, et qu'elle aurait été heureuse de voir « sa fille sous votre toit.

« Votre envoi est beaucoup trop généreux. Jamais je « n'avais eu à ma disposition une somme aussi considé- « rable. Mais je me permets de vous remettre ce qui se « trouve en plus de la dépense du voyage, car ma chère « tante s'occupe de ma toilette avec sollicitude, et, bien « que je sois simplement habillée, j'espère que je ne « vous ferai pas honte.

« En souvenir de maman, j'aime à penser que, « lorsque je vous aurai vu, je pourrai me dire très sin- « cèrement votre nièce affeclioiméc. »

Naturellement, Jean et Lucie se récrièrent sur certains termes de cette lettre. Mais Marcia assura que sa dignité était engagée à n'en pas retrancher un mot, et à

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n'y ajouUîr îuicnno prot<'8tntion rnonsongère, de sorte que s;i missive fut oxiiédiéc telle quelle.

Le lendemiiin, Luc écrivit à Jean. Mais celui-ci, de ( oncert avec Luci(;, jugea ù [iropus de ne \mé lire à Marcia un certain passage concernant sa visite à son grand-oncle. Ce passage disait :

« J'ai trouvé M. Belde plus faible qu'à ma dernière « visite. Mon i)ère, qui a gardé vis-à-vis de lui toute sa et liberté d'allures, lui a parlé de votre charmante nièce, « et lui a dit quel souvenir délicieux j'ai gardé de l'hos- « pitalité du Ghènc-Vert. Suggérer une réconciliation « eût été fortifier encore chez ce vieillard opiniâtre l'in- « flexibilité dont il a fait preuve jusqu'à présent ; mais « mon père l'a intéressé par quelques détails très sobres, « et, à ma grande surprise, M. Boide m'a demandé à a brdle-pourpoint si M"^ de Laubly est brune ou blonde. « Le portrait, d'ailleurs très court, que j'ai fait d'elle, a « paru lui plaire, car il a murmuré : « Alors, elle res- « semble à sa mère », — puis est tombé dans un si- « lence qui m'a paru plein de regrets. »

Ainsi, c'était Luc qui avait éveillé sinon l'intérêt, du moins la curiosité de M. Belde 1 Jean jugea qu'il valait mieux, pour Marcia, laisser au vieillard le mérite dune jniliative qu'elle jugeait née de ses remords, et qui calmait l'involontaire antipathie qu'elle ressentait à son sujet.

Les jours qui suivirent furent remplis, au point de vue matériel, de préparatifs de toilette, et au point de vue moral, d'appréhensions et de suppositions mêlées

d'une certaine curiosité, et de l'impression mal définie, mais non sans charmes, que cause à la jeunesse tout ce qui est nouveau et imprévu.

La date fixée arriva enfin, et Marcia, ayant trouvé l'occasion de voyager avec une vieille dame du voisinage, arriva vers trois heures de l'après-midi à la station voisine du château des Etangs.

Elle ne manquait pas de bravoure, mais son courage était plus apparent que réel quand elle dit adieu à sa compagne et descendit dans la petite gare, chercliant des yeux qui était venu à sa rencontre.

Un valet de pied on livrée marron s'avança immédiatement au-devant d'elle:

— Mademoiselle de Laubly, n'est-ce pas ? La voiture est aux ordres de Mademoiselle...

Il y avait à la porte extérieure un panier léger et élégant, attelé d'un cheval noir, et le domestique l'invita à y monter.

— Si Mademoiselle veut me remettre son billet de bagages?... Les malles seront dans une heure au château...

Le cocher rendit les rênes au cheval plein de fou , et le panier fut enlevé comme une plume sur la route blanche et poudreuse.

C'était aussi une belle et opulente campagne, parsemée de domaines et à demi couverte de forêts. Sur une colline aux contours arrondis s'étendait une masse superbe de bois dont le feuillage se nuançait des teintes les plus variées. A mi-côte, il y avait un château du siècle dernier, avec des toits en terrasse et de longues ailes, visant à quelque lointaine imitation du Versailles, et en-

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touré de pièces de gazon, de parterres, d*arbre« taill/s en cônes, le tout s'étondaiit jusqu'à la vallée, que remplissait un superbe étang aux tons d'ardoise.

Marcia devina que c'était là qu'elle allait, avant môme

que le panier eût pris ujie route de traverse qui menait

au domaine.

' C'était vraiment grand, d'une beauté un peu surannée,

. mais réelle. J)'ailleurs, les bois qui couronnaient la

' colline, les recoins charmants et ombreux que baignait

l'étang, et les prairies qui s'étendaient sur ses bords,

* offraient des aspects de vraie nature qui contrastaient

/ suffisamment avec la solennité apprêtée des jardins et

' des parterres.

f"" Marcia trouva le trajet trop court. Elle eût volontiers

'" prolongé cette promenade dans une campagne charmante,

1" et surtout retardé le moment terrible de paraître seule

i'' devant son parent redouté, sans parler d'une nombreuse

société parisienne. Un regret amer d'être venue s'empara d'elle, avec un désir fou de se retrouver dans les ^^ chambres au plafond bas du Chêne-Vert, sous la pro-

tection affectueuse de l'oncle Jean et de Lucie. La gran- 1^^ , deur et la beauté de cette demeure, dont elle se rap-

prochait trop rapidement à son gré, plaisait à ses instincts et à son goût, mais avivait l'impression d'isolement qui s'emparait d'elle.

Mais la voici arrivée. Une grille monumentale s'est ouverte, le panier parcourt les allées droites et sablées d'un jardin à l'ancienne mode, puis tourne autour du château aux longues ailes, et s'arrête devant un large perron dont les degrés sont bordés de bégonias éclatants. Sur la terrasse qui entoure le château et domine la

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vallée et l'étang, des sièges sont éparpillés, et quelques hôtes la regardent curieusement.

Elle fait appel à tout son courage pour garder une attitude tranquille, et monte rapidement les marches du perron, afin d'échapper à l'examen dont elle se sent l'objet...

La voici en sûreté pour un instant dans le majestueux vestibule dallé de marbre noir et blanc, orné de panoplies et d'énormes caisses d^orangers. Devant elle, entre deux portes élevées, s'ouvre un escalier de pierre à demi recouvert d'un épais tapis rouge, et se divisant au premier palier en deux rampes. Au milieu du vestibule, il y a une grande table en mosaïque, très ancienne, représentant une curieuse carte de géographie, et dans les angles, de hauts fauteuils sculptés, garnis de cuir gauffré. De larges fenêtres à petits carreaux, encadrées .do courtines de velours rouge, répandent une vive lumière. Près de la porte, à l'intérieur, se tient un domestique sans livrée, grand, maigre, avec de corrects favoris grisonnants. Il s'incline respectueusement.

— Si Mademoiselle veut me suivre, j'aurai l'honneur de la conduire à sa chambre. La femme de charge Ty attend.

Il précède Marcia dans l'escalier, lui fait prendre, à droite, un corridor très large, ayant d'un coté des portes closes, de l'autre, une rangée de fenêtres donnant sur le parterre ; puis, ce corridor forme un angle, Marcia avance encore de quelques pas et, sur un geste de son conducteur, s'arrête devant une porte entr'ouverte.

— v^oilà la chambre de Mademoiselle.

Il s'incline, et disparaît sans bruit. Marcia est seule

HR «ARCIA DE LAl'ULT

«lans une chambre au plafond élevé, mais aux proporlions ùtroitos. Il y a des lambris peint» en gris clair, avec des peintures au-de88us des portes, représentant (1ns berbères précieuses, poudrées et portant des robes à paniers, des amours joufflus, des attributs de pèche ej (le musique. Un mobilier laqué et des cretonnes fond clair ornent la chanibre ; il y a deux petites berg«>res, deux tabourets à croisillons, une tiible à écrire, une commode et un lit gentiment drapé. Sur la commode, deux statuettes de porcelaine de Saxe, et sur la cheminée, deux flambeaux en cuivre avec une pendule ancienne en albâtre.

Marcia se trouve satisfaite. Comme elle achève son inspection, la porte du cabinet de toilette voisin s'ounto. Elle aperçoit, au milieu d'un ensemble de coutil rose, de bambou et d'ustensiles de cristal, une femme âgée, grasse et fraîche sous ses bandeaux blancs bien lissés, portant une robe de mérinos brun, un tahher de soie noire, un bonnet avec des rubans verts. — Mademoiselle Marcia !...

L,M Ce bon visage, souriant d'ordinaire, se couvre de

larmes.

Il — Pardonnez-moi, Mademoiselle, mais votre mère

était ma jeune maîtresse... Je lai vue toute petite, et le

() plus grand chagrin de ma vie a été son départ d'ici...

m Elle regarde instinctivement autour d'elle et ajoute,

eî baissant la voix :

V) — J'aimais bien aussi votre père... D était si gai, si

l( bon et il aimait tant M" Henriette... votre mère, veux-

(.•: je dire...

Le cœur de Marcia s'épanouit. Elle n'a devant elle

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qu'une servante, mais cette servante a un cœur fidèle et n'a pas partagé la haine de son maître contre ceux qu'il a bannis... Avec la spontanéité et la grâce qui la distinguent, elle saisit les mains de la vieille femme.

— Gomme je suis contente que quelqu'un les aime ici I J'avais si grand'peur ! Il me semble que maintenant je ne serai pas toute seule... Et vous êtes auprès de mon oncle depuis longtemps ?

— Depuis la perte de sa femme qui, vous le savez, mourut avec son petit enfant... Monsieur fut sombre, silencieux, décourage, jusqu'au moment où votre mère, la fille de son unique sœur, lui fut apportée toute petite... Je serais partie avec elle, si ma pauvre maîtresse ne m'avait fait promettre de rester près de Monsieur jusqu'à la fin... Oh ! mon enfant! s'écria-t-elle d'un air attendri, riant et pleurant à la fois, quel bonheur de vous voir ici ! Ah ! si Monsieur pouvait vous prendre en affection et vous laisser son aigcnt, comme ce serait heurcilx !... Et juste aussi, car vous êtes sa plus proche, sa seule proche parente.

Marcia se redressa avec un petit mouvement do fierté.

— Je ne suis pas venue pour cela, dit-elle. Si jo pouvais penser que mon oncle le soupçonnât, je repaitirais avant de le voir... Je lui en veux toujours un peu d'avoir été si dur pour mes pauvres parents... Je ne suis venue que parce qu'il me l'a demandé, et qu'il a, après tout, tenu lieu de père à ma chère maman à une époque de sa vie...

La femme de charge joignit les mains avec îidDiiid tion.

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